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Élie Carquois, vigile

 

 

 

 

Il s’agissait d’un feuilleton hebdomadaire.

Il s’est déroulé du lundi 11 février au lundi 16 décembre 2013.

Le narrateur était déjà connu des habitués de ce site car il était également celui

du feuilleton précédent, Suzanne va bien. Les récits qui suivent se rapportent

à une période antérieure, moins fastueuse, de la vie d’Élie, entre 1991 et 1997.

À cette époque, ce livreur parisien vient de sortir de prison où l’avait amené

un meurtre involontaire. Il exerce les fonctions de vigile et loge dans un Foyer

pour anciens détenus.

 

J’insiste sur le fait que tout est inventé dans ces récits :

les personnages, les scènes, les situations,

ainsi que le comportement des entreprises et des institutions évoquées. 

 

En souvenir néanmoins de Jean Hoibian, Roland Hug et Serge Alexandre…

 

 

    


   

 


9

Quand on a mal aux mains

 

La dame qui avait posé délicatement sa main sur ma manche, à l’entrée de ce grand magasin proche des Champs-Élysées, me regardait bizarrement. Avec son sourire interrogateur, elle avait l’air d’attendre quelque chose de moi. Une dame brune, coiffée très sage, maquillée de même, mince, plutôt élégante dans le genre discret. Elle approchait de la cinquantaine. Qu’est-ce qu’elle me voulait ?

« Vous ne me reconnaissez pas, elle me dit, l’air pas trop étonné de le constater. Je m’appelle Janice… Il est vrai que cela fait plusieurs années… »

Et tout m’est revenu d’un coup. La vieille dame affolée qui courait en gémissant dans l’avenue Montaigne. Le colonel aux regards égarés. La femme squelettique et quasiment tondue, serrée dans un imperméable d’homme bien trop grand pour elle, grelottant, pieds nus, sur le trottoir mouillé.

 

Je sortais du boulot, il était près de huit heures du soir, et j’allumais tranquillement la première sèche de la journée. Cette vieille folle m’est passée devant en s’efforçant de courir. Deux mètres plus loin elle perdait le souffle et s’accrochait à un réverbère. « Je peux vous aider ? » je lui ai dit. Elle a fait signe qu’elle ne pouvait plus parler, trop essoufflée, tout en me montrant la direction de l’Alma. Elle avait l’air désespéré, terrorisé.

De loin on aurait dit une dame âgée de la bonne société, bien mise et tout, mais de près on se rendait compte qu’elle était négligée, les cheveux d’un blanc jaunâtre, pas lavés, qui pendaient en mèches grasses, les fringues bouffées aux mites, fripées et pas du tout raccord. Mais quand elle a pu parler, c’était avec l’accent du Faubourg Saint-Germain.

– Aidez-moi, Monsieur, je vous en prie, je cherche à rejoindre mon mari, il s’est sauvé Vous savez, il perd un peu la tête. J’ai réussi à le suivre jusqu’ici, mais il m’a distancée et je l’ai perdu de vue.

– Vous avez une idée de l’endroit où il pourrait aller ?

– Oh oui, hélas ! Il croit savoir où se cache notre fille. Elle a disparu depuis des années. On l’aurait vue dans un immeuble de l’avenue, plus bas… Mon mari fait faire des recherches depuis des mois. Il doit être là-bas, maintenant, et je crains un impair, je ne suis même pas sûre qu’il s’agisse du bon endroit…

Et voilà. Je lui ai proposé de l’accompagner jusque là, elle a accepté, bien sûr, et je l’ai aidée à avancer. Elle sentait mauvais.

Nous nous sommes arrêtés devant un portail très classe, et là, un homme qui en sortait nous est rentré dedans, c’était le mari. Un très vieux complètement égaré, plié en deux, le visage couvert d’ecchymoses, une oreille en sang. Il était grand et mince, très sec, tête nue, les quelques mèches qui lui restaient en bataille, mais la boutonnière ornée d’une dizaine de rubans. Il pleurait.

Il a vu sa femme, il l’a toisée, et il a fait le geste de la repousser, comme si tout ça était une affaire d’hommes, et il s’est tourné vers moi.

– Elle est là, je l’ai vue, mais le type m’a tabassé. Ensuite il m’a chassé.

Tout ça n’était pas clair. Je voyais bien que je tombais en plein drame, mais je savais pas trop quoi faire. En plus, les gens commençaient à se retourner, en passant, même à ralentir, et à tous les coups ça allait finir en attroupement. Un couple de vieux en pleine cata et un balèze qui les serre de près… Bref, je les ai entraînés tous les deux dans le hall de l’immeuble, et là on a causé.

 

Lui c’était un colonel en retraite, ils habitaient à Saint-Germain-en-Laye, ils avaient une fille, unique, et elle s’était sauvée de la maison quand elle était encore ado, ça faisait plus de trente ans. Ils l’avaient cherchée eux-mêmes, ils voulaient pas que ça se sache, une affaire de famille à ne pas ébruiter, etc, etc. Et puis ils avaient laissé tomber, mais quand le vieux avait compris, au travers de son marasme intellectuel, qu’ils ne pouvaient plus durer comme ça, qu’ils avaient désespérément besoin de leur fille, il s’était adressé à une agence de recherche de personnes disparues. Après des mois à casquer sans résultats ils avaient failli renoncer et paf, il y avait eu cette piste, et c’était la bonne.

 

– Si tu l’avais vue, se lamentait le vieux, ma pauvre chère amie, si tu l’avais vue ! J’ai d’abord pensé à une erreur. J’ai sonné, et une femme m’a ouvert. C’était elle, c’était Janice, et c’est elle qui m’a reconnu… Elle a poussé un cri et un homme est venu voir. Entre temps je l’avais moi aussi reconnue et j’ai fait mine d’entrer. Alors l’homme a compris que je venais pour elle et il m’a tiré violemment à l’intérieur en claquant la porte, puis il lui a asséné un coup sur la tête et comme elle tombait, il l’a bourrée de coups. Il s’est tourné alors vers moi et m’a frappé à plusieurs reprises… Il me disait « C’est une pute, je l’ai ramassée sur le trottoir, elle me doit tout ! » Ensuite il m’a poussé dehors en m’injuriant et en me menaçant. Il m’a dit de ne jamais revenir sinon il la tuerait.

Je résume ses paroles parce qu’en fait, il était beaucoup moins clair que ça, il s’arrêtait pour pleurer un coup, il tremblait, il se répétait, mais en gros ça a donné ça. Il faut dire que sa femme ne l’aidait pas parce qu’elle lui criait sans arrêt « Comment est-elle ? Comment est-elle ? » Et finalement il lui a répondu. Il lui a décrit leur fille et franchement, c’était pas du beau. En l’entendant, la femme se pliait en deux en gémissant, j’ai cru qu’elle allait y passer. Leur fille, elle était pratiquement à poil, même pas une culotte, juste une espèce de jupe courte et un tablier. Il a tout vu quand elle est tombée. En plus elle était très maigre, même plus que ça, et elle était à moitié tondue. Il a dit qu’elle avait l’air d’une sauvage, et même, à un moment, qu’elle ressemblait à une sorte de bête.

Mais moi j’ai compris, on lit ça dans les journaux : une esclave.

 

« Il ressemble à quoi, le type en question ? » j’ai demandé au vieux. Il a mis du temps à me répondre, il était plus vraiment avec moi, complètement choqué, et la vieille aussi. Et puis d’un coup il me dit « D’abord, il y avait aussi une femme, une dame assez forte, comme lui, d’ailleurs, et ils avaient l’air d’étrangers, des Levantins, peut-être. Elle est couverte de bijoux et lui se parfume, il sentait une sorte de patchouli… »

Il m’a regardé fixement : « C’est notre fille, Monsieur, c’est Janice, il faut la tirer de là. » C’était le colonel qui parlait. C’est bizarre, il passait directement de la faiblesse, même du gâtisme, à la lucidité. Par moments, bien sûr.

 

Alors je suis monté, j’ai frappé fort et le type a ouvert, je l’ai poussé et je suis entré. J’ai vu une espèce de créature d’enfer lovée sur la moquette. En sang. Elle ne gémissait pas, j’aurais dit, elle poussait une sorte de grognement bas, continu, comme un râle, et le type avait une cravache à la main. Alors je me suis tourné vers lui et j’ai cogné.

J’ai cogné comme jamais j’ai cogné sur un homme. J’aurais pu le tuer, ç’aurait été mon deuxième et il m’aurait renvoyé en taule, le saligaud, mais tant pis, je me suis arrêté que quand il a plus fait de bruit et qu’il est tombé sans plus bouger. Sa femme, par contre, elle, elle hurlait, alors je l’ai fait taire d’une baffe qui l’a envoyée elle aussi par terre.

Après quoi j’ai ramassé la fille, je l’ai mise sur mon épaule comme un sac de linge sale, je l’ai ramenée vers la porte, et comme j’ai vu un imperméable d’homme accroché à un perroquet, je l’ai chopé, et arrivé sur le palier, je l’ai habillée avec. Y avait deux trois personnes qui nous regardaient mais ils ont pas bougé, ils avaient pas l’air rassuré.

J’ai descendu la fille jusqu’au hall en la soutenant, et ses parents se sont précipités sur elle, alors j’ai poussé tout ce monde dehors et j’ai refermé la porte de cet immeuble de malheur.

C’est comme ça qu’ils se sont retrouvés en grappe sur le bord du trottoir. Il avait plu et la fille était pieds nus. J’ai dit « Restez là, j’arrive. N’ayez pas peur, personne ne va descendre pour vous embêter. » Alors je suis allé leur chercher un taxi et je les ai fourrés dedans, direction Saint-Germain-en-Laye.

Il faisait nuit. Je suis resté sur le trottoir, je me frottais les mains, elles me faisaient mal.

 

Je les ai jamais revus, jusqu’à ce jour où la main d’une dame s’est posée sur mon bras.

Elle m’a dit « C’était donc vous. Vous savez, mon père est mort, depuis, et je vis avec ma mère. Elle est très âgée, elle a besoin d’aide, et moi j’apprends à vivre. » Je lui ai répondu que j’en étais bien content pour elle, ce genre de truc, et qu’elle continue. Elle a compris, elle est partie, et comme je la regardais s’éloigner, elle s’est retournée et elle m’a fait un grand sourire et le geste d’un baiser. À ce moment-là, elle avait l’air d’une jeune fille.

Des fois, je suis bête…