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Mes réponses

 

 

  

 

Simples rencontres

 

 

 

Un texte tiré de cinquante-deux récits plus un,

parus en feuilleton sur ce site, du 1er décembre 2006

au 28 novembre 2007.

Ils présentaient chacun une personne qui, parfois sans

que cela s’explique, m’avait paru remarquable,

que ce soit pour de bonnes ou de mauvaises raisons.   

      

Équipe – Robert Kneschke – Adobe Stock


 


Le règne de Chasse-Mégot

    

C’est moi qui l’appelle ainsi, je n’ai jamais su son nom.

Il ressemblait en tout point à l’image que l’on se fait du clochard par vocation, belle trogne à nez et lèvres vermeilles, tignasse blanche embroussaillée, barbe assortie, vêture de quatrième main, etc.

J’étais employé à cette époque par une entreprise de réfection et d’entretien de vieilles charpentes, et c’est à ce titre qu’en 56 je hantais avec mes collègues les combles et les toitures du Château de Versailles.

Grâce à des fonds américains, le Président de la République avait décidé de remettre l’ensemble à neuf.

Ce fut pour moi l’occasion de faire la rencontre de nombreux personnages hors du commun.

Mais Chasse-Mégot l’emportait sur les autres en ce qu’il régnait avec autorité sur la Cour d’Honneur, ce qui n’est pas donné à n’importe qui.

Il avait l’exclusivité, accordée semble-t-il par l’Administration, sur le commerce de tout ce qui ressemble à du tabac tombé à terre.

Ce qu’on appelle mégot.

Mais ses mégots à lui n’étaient pas ceux de tout le monde, il me l’a expliqué un jour.

– Tu vas piger, qu’il me dit : Vise le car de touristes qui s’amène ; les types y sortent, y-z-allument une sèche ; quand c’est des étrangers, genre belge ou fridolin, y-z-allument même un cigare ; le temps de traverser la Cour, y zyeutent le panneau Interdit de fumer de l’entrée, alors y foutent leur tabac par terre à peine entamé, mézigues j’ai qu’à ramasser.

Comme je lui demandais ce qu’il en faisait :

– Qu’est-ce tu crois, d’la bonne marchandise comm’ ça, j’la r’vend à la régie des tabacs, recta ! Ben crois-moi, du coup chuis pas empêché du morlingue !*

 

* Traduction pour les personnes qui seraient étrangères aux finesses de l’ancien argot parisien : « Eh bien, crois-moi, mon porte-monnaie, en conséquence, est bien garni. »