Poèmes de Jean Alexandre
 
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Une page pleine de poèmes

 

 

« La poésie vit dans les couches les plus profondes de l’être, alors que les

idéologies et tout ce que nous appelons idées forment les strates les plus

superficielles de la conscience. »

Octavio Paz

in "L’arc et la lyre"

 

 

 

Voici le poème de la semaine : 

 

Une visite

16/09

 

bonheur minuscule

au sein d’un temps de pluie

au-dehors au-dedans

long temps de pluie

temps de menaces et de craintes

et d’ennui

voici qu’entre ici guilleret

le chardonneret replet

malgré le chat  

il veut me rendre la politesse

souvent je le visite aussi

chez lui

dans son domaine d’arbres

et de buissons à fleurs

de graines à manger

de nids à protéger

de vent léger

 

 

 

 

Voici un choix des derniers poèmes parus sur ce site suivis de certains

qui sont vieux de quarante ans, publiés ou non :

 

À une amie, i.m.

 

Mais où donc es-tu

Allée, mon amie,

Ranger ces fétus,

Tous ces brins de vie

Indus ou voulus

Nés de vive envie 

En des désirs nus ?

 

Mettre le bonheur 

A l’abri du cœur ? 

Ranger le plaisir,

Quelquefois le dire ?  

User de froideur,

Etouffer de rire ?      

Tout cela et pire ?

 

 

 

 

Se mouiller

 

vol d’hirondelle

vie torrentielle

sans parapluie

 

un seul oiseau

vie à tire-d’aile

tant pis la pluie

 

un seul moineau

vie vermicelle

et vie en pluie

 

 

 

 

Abram

 

va-t’en, sors de là, laisse tout

fuis les vieux jours qui viennent achever leur ouvrage

la mort du monde de tes pères

abattu dans la boue, noyé, il était du bois qui s’effondre

pourri, le voici qui te tient, sauve-toi, au moins toi

suivant le cours de la lumière

 

ainsi parlait l’ancien des jours  

portant en lui, là-bas, nouveau monde, un devenir

tu l’as cru, tu as fui, tu a laissé l’empire

ancêtres, pères ou divins maîtres 

humains qui n’ont d’être que paraître

en toi tombait la foi, circoncis de cela

 

or tout est revenu, que tu fuyais

aujourd’hui, où irais-tu ?

ce monde cuit, les tiens y règnent

où ferais-tu baller, hautain, le cou de tes chamelles ?

oh comme il était sage de tuer l’avenir

sage, fuyant tes pères, de perdre aussi ton fils

 

par lui pourtant l’histoire a persisté

et paroles de vide sur paroles d’orgueil

guerre sur guerre, offense sur offense et sang sur sang

jusqu’au jour où, puisqu’il devait mourir

le fils dernier, premier fils, voué au gibet, se perdait

lui que l’on dit vivant

 

ô toi qui es parti voici quatre mille ans

poussant paisiblement devant toi tes troupeaux

qu’as-tu fait ?

et nous voici errant, nous les sages, les mages

nul autre monde et nulle terre promise

nul ailleurs, nulle quête, nulle marche à l’étoile

 

lui que l’on dit vivant, le fils

porterait-il en lui le secret de recommencements

lorsque le cœur des peuples ouvre une aire à bâtir

là-même où il se tient, où il se perd

et convertit ses lois en bouffées de promesses

en dires à inventer pour en faire des bonheurs ?

 

 

 

 

Je suis là

19/08

 

l’ange me dit : Qu’espères-tu

je ne sais lui répondre il faudrait pour cela

viser quelque bonheur un gain une victoire 

que je ne connais pas dont je ne sais rien

mon ange insiste : Au moins durer peut-être

alors je trouve que lui dire : M’oublier

mais je le sais c’est une voie fermée

je dois me trouver là dans la présence

où le dieu jamais ne compose ni ne pèse

Et je suis là dis-je à l’ange qui s’en va

 

 

 

 

Frissons

 

à jamais les ciels bleu, tout bleu, me ferment sur moi-même

j’ai toujours fui le pavé du soleil

je vivais autrefois en longues giboulées

petits frissons heureux lorsque soufflait la bise

j’aimais ces temps d’automne et ces jours de nuées

et je m’ouvrais alors

je préférais l’averse, elle qui vient de l’ouest

quand les rues, sous la pluie, psalmodient des versets de guitares

au coin d’impasses à gitans

les ongles de l’ondée toquant sur le pavé

et quand vive, la bruine s’écoulait dans mon cou

tout mon dos frémissait, ma peau se hérissait

– plaisir

le pavé s’irisait à la moindre lueur

et tout s’ouvrait en moi, et naissait un refrain

bien que mélancolique il me rendait heureux dans ma chaleur mouillée

et ma tristesse, alors, retrouvait ses chemins

de pluie mêlée de vent

 

 

 

 

Élégie

 

il n’est de soif que d’un amour

oh mon amie

et faudra-t-il passer son tour

et son envie

 

et je ne sais ce qui l’emporte

si l’on s’y fie

d’ouvrir ou de fermer la porte

à la folie

 

et j’aimerais aimer encore

quête infinie

voir à nouveau mon cœur éclore

vaine élégie

 

 

 

 

Zones

 

tous ces îlots

toutes ces clairières

en toutes ces mers et ces bois

et nous

postés là

 

pourquoi là on ne sait pas

nous inventons des lois

de subsistance

 

aux rêves menacés sont les chemins

s’en aller jusque là

marcher plus loin 

que souhaiter si monde et rêve sont menacés

élire l’inconnu

 

en tous ces îlots

des perdus se rassemblent

l’inconnu pour toujours élu

 

 

 

 

Annonce

 

et sans savoir si la terre est ronde

ni comment elle se meut

où seriez-vous

un oiseau vous annoncera l’aube

lui le premier

tout autour de la terre

l’aimerez-vous ?

 

 

 

 

Cosaque inexistant

 

J’ai toujours vécu en Russie

pas dans la vraie

dans la Russie d’enfance

et j’ai toujours parlé le russe

mais pas le vrai

 

le russe des vrais gens enfouis

cachés sous le manteau

le poids lourd de touloupe

au-dessous de l’histoire vraie

tellement fausse en effet

 

et c’est ainsi que je chantais

cavalier rouge sang

ou cosaque d’antan

que Makhno changeait la vie

et puis mourait

 

 

 

 

Le titre est à la fin

 

vérité

veux-tu donc

savoir la

 

vérité

dites-moi

qu’est-ce que la

 

vérité

tu le sais

tu fuis la

 

vérité

a-t-il dit

je suis la

 

vérité

que dis-tu

est-ce bien la

 

vérité

mais au fond

qui veut la

 

vérité ?

 

 

 

 

Se marier

(vision de la Terre en fiancée, extraits)

 

– tu veux bien ?

elle répond peut-être :

– fais-toi chemin vers moi

a dit la terre

 

mais rien n’est fait

nous étions en colère

je vis la terre fâchée

où recommencer ?

 

veux habiter la terre

mon unique pays

celui de tous humains

retour par quels chemins ?

 

– et voudras-tu encore

une fois de nous ?

ma terre et mon amour

on va s’marier ?

 

– mais oui peut-être :

la noce installez-vous

asseyez-vous sur l’herbe

et mangez

 

et redonnez

puisque vous avez pris

faites-moi belle

si vous m’aimez

 

 

 

 

Buée

 

vient le temps, vient la pluie

souffle le vent

trois tristesses, deux chemins

se lover sous la couette

marcher, marcher mouillé

 

 

 

 

Noir sourire

 

tout gonflé de tristesse noire

comme là-haut les gros nuages noirs

tels ils sont, tel je suis

 

pesant sur une terre tout juste en vie

elle-même pas trop allante

souffrante

 

cela vu et revenant à moi

je vois bien qu’il y a de quoi rire

au moins sourire

 

 

 

 

Pentecôte

 

et mon dieu

c’est le souffle

 

et le souffle

c’est l’esprit

 

enclore en toi le souffle

tu ne le peux

 

en toi remuent des vagues

soulevées par l’esprit

 

écoute

en toi le vent t’emporte

 

le vent t’emportera

où l’amour veut éclore

 

en toi et en toi

et hors de toi

 

 

 

 

Silence

 

on voit tout cela de très haut, sous des nuages

et le regard se perd au-dessus de la mer

quand elle rejoint le domaine des humains

perdus

 

à l’aube, sur la plage, des hommes allongés

par groupes, on les a couchés sur le dos 

côte à côte, les bras le long du corps

ils dorment

 

et là certains s’éveillent et d’autres non

les yeux ouverts regardent un ciel tranquille

et tout est calme en ce petit matin

du monde

 

et le dernier du dernier groupe n’a rien à lui

ne parle pas, ne bouge pas et semble désarmé

puis enfin il sourit, puis il ouvre la bouche

il parle

 

celui-là est le seul que l’on ne comprenne pas

il sourit comme un enfant, soldat qui meurt

et qui ne le sait pas, lui l’inconnu, lui le

dernier

 

6 juin 1944

 

 

 

 

Veille

 

tu ne veux t’endormir

tu ne peux arrêter

ton lit a beau gémir

tes heures s’inquiéter

              ton âme veille

 

à tes amours tu penses

aussi à tes amis

ton esprit se dépense

en soucis insoumis

              ton âme veille

 

tu sais bien ce qui gêne

que tu ne veux toucher

tu sais où gît la peine

qu’il ne faut approcher

ton âme veille

 

auras-tu le courage

le cœur de desserrer

sous le corps des images

le dire à libérer

ton âme veille

 

le vrai qui te fait peur

le sang qui veut couler

de torpeur en stupeur

tu le tiens refoulé

ton âme veille

 

si tu viens à ce mort

si tu le mets debout

tu le vois vivre alors

ami de bout en bout

ton âme veille

 

or en ta nuit s’éveille

en ta veille se meut

en toi ce qui sommeille

un rire qui t’émeut

ton âme veille

 

 

 

 

L’écran

 

l’enfant derrière la vitre

devant la pluie qui tombe

ruisselets sur la vitre 

 

il voit la pluie fuser

la pluie qui tombe tombe

et la buée couvre la vitre

 

ruisseaux et brouillard

pénombre et crépuscule

entre deux eaux la vitre

 

lui, la vitre, le monde 

ou bien lui dans le monde

mais le monde l’expose

 

et l’enfant s’est mouillé

la fenêtre est ouverte

et la chambre respire

 

 

 

 

Aux rêves menacés

 

aux rêves menacés sont les chemins

disons même la voie

 

s’en aller jusque là

marcher plus loin que l’évidence

 

que souhaiter si le monde est bien là

assis devant toi

 

mais monde et rêve tout deux menacés

élire l’inconnue

 

 

 

 

Chapeau pointu

 

où es-tu

que fais-tu ?

 

j’avais mis mon chapeau, j’avais mis ma casquette

ma casquette à la noix, casquette qui déçoit

ma tête de crapaud ainsi couverte en jette

c’est ainsi d’habitude, autrement j’aurais froid

 

où es-tu

que fais-tu ?

 

j’avais mis ma chaussette, elle chausse un pied droit

quant à mon pied tordu il faisait des claquettes

et je claquais des dents de peur, aussi de froid

un froid de mort aux dents et des dents de belette

 

où es-tu

que fais-tu ?

 

j’avais mis mon futal, un falzar en faux bois

ses pattes d’éléphant semblaient deux patinettes

je me glissai dedans avec mon entre soi

une fesse à la fois qui s’affaisse, est-ce bête ?

 

où es-tu

que fais-tu ?

 

j’avais mis ma chemise à couvre poil de fête

et remis sur ma mise une aigrette de soie

révisé mon squelette et lissé ma toilette

à voir ma goélette on en gueulait d’effroi

 

où es-tu

que fais-tu ?

 

ah j’étais beau, j’étais peau, ce faux c’était moi

belles dents et faux-cul, smoking et sandalettes

je fus au rendez-vous, j’ai tout rendu sur toi

j’ai bouffé mon chapeau, j’ai ri dans ma gapette

 

où es-tu

que fais-tu ?

 

 

 

 

Accord

 

je marchais au bord de l’eau

et l’eau me regardait marcher

elle clapotait pour moi sur le bord

elle et moi on était d’accord

il faisait beau

 

je marchais au long des arbres

en bruissant les arbres m’écoutaient

parlant de choses et d’autres

et j’étais bien d’accord

le temps s’y prêtait

 

l’eau, les arbres vibraient en accord

bruissement et clapot sur les bords

à l’endroit même où je marchais

juste là et juste alors

sur mon sentier

 

 

 

 

À l’aube pure

 

à l’aube pure

en une lumière de fin du monde heureuse

les cerisiers glorifient le jour qui naît

et l’impalpable de leur fleur offre à ce jour 

une gloire immatérielle et le goût d’une éternité

ainsi le pardon  

 

Seigneur je suis heureux ce matin

 

 

 

 

Bidonville

 

le soir était tombé

devenir prohibé

mitée sa redingote

 

un petit garçon noir

dansait sur le trottoir

retenant sa culotte

 

tout enclos dans sa danse

comme un homme qui pense

comme un vieux qui radote

 

sans chemise et pieds nus

un sourire ténu

juste un regard qui flotte

 

seul au monde il est là

concentré sur son pas

sous la lune qui trotte

 

le vieux monde est autour

l’enfant est dans sa tour

seul un ange sanglote

 

 

 

 

Ça dépend

 

il dormait sur un cintre

tel un habit usé

qui pend

ventre vidé

blanc comme un singe

du passé

 

ça lui donnait des idées

il rêvait de fleuves insurgés

de lentes chevauchées

de lanciers

il en était traversé

 

se posaient des questions

toutes bien armées

où donc la vie est-elle allée

 

à son revers lui répond une fleur

une fleur rouge sang

émue c’est moi dit-elle

toute rouge

je suis là

 

il l’avait caressée

 

 

 

 

Parabole

 

la nuit, lampe allumée

une parabole se dessine sur le mur

là où l’ombre finit, s’achève aussi la lumière

ligne incertaine, inexistante

lieu de silence entre ce qui fut et sera

ainsi tes jours

 

 

 

 

Faits dits vers

(sotie)

 

ce matin

un tapin

a tué un masseur

 

et ce soir

un rasoir

égorge un casseur

 

à midi

un caddy

culbute un passeur

 

au coucher

un boucher

découpe un chasseur

 

mais

 

à pas d’heures

un p’tit beurre

régale ma sœur

 

 

 

 

Regarde bien

 

Hitler ne pouvait pas mourir, mon cœur

il est toujours là

on nous annonçait son suicide, nous ne pouvions le croire

il ne pourrait disparaître

son ombre est là, présente alentour

 

enseveli même dans la fosse il reviendrait

il revient toujours

nous avions raison d’émettre un doute, tu te souviens

il a reparu

il reparaît toujours

 

on le chasse, on le chasse il revient

par la porte on le chasse il revient par la cave

par les profondeurs des âmes tordues des humains

des âmes torturées des humains

 

regarde bien, regarde, jusqu’au fond de toi regarde

tu vois bien qu’il est là, on ne l’aura pas tué

il se sera raté

tu souris, tu dis c’est ridicule, tu te retournes

il était derrière-toi

 

il se tient au coin d’un mur, où sont écrits ses cris

plus loin il a laissé sa marque

il a laissé sa marque sur les tombes paisibles des gens

regardes-tu les signes que tu l’entends hurler

  

et son cri les attire

il attire les chiens galeux qui veulent lécher le sang

sur terre lécher le sang des gens

ils le savent bien, eux, qu’il est là

hyènes qui rient ils tueront

 

vois-tu mon cœur

Hitler ne pouvait pas mourir

 

 

 

 

Au peuple démuni

 

ce qui est dans ton cœur est plus grand que la mer

c’est pourquoi tu fais peur, ô peuple démuni

à toi-même tu fais peur

car au bout de ta nuit crèvent les veines, coule le sang

quand devant toi le monde devient rouge

quand ton désir est grand

quand tu ouvres les portes à ton envie de vie

à ton rêve, ô nuit

et tu ne sais alors ce que tu enfantes

vers où t’emportait ton ennui

 

chante ô ma nuit quand le rêve se lève

quand se tient près du lit l’esprit qui te veillait

c’est ton plexus qui cède et fait mourir l’angoisse

elle s’évanouit

te voici comme une veste ouverte qui habite le monde

et veut le revêtir

ton désir est un cogneur, et c’est lui qui te frappe

c’est lui qui s’écorche les mains

et s’il t’a mené un jour vers toute justesse, il s’en va 

qui peut le retenir ?

 

 

 

 

L’angelesse

 

elle a paru sans voile avec ses mots amers

mais purs

sortie de la bouche de grands enfants sans ruse

 

elle dira de ces mots

d’aigles, d’hommes et de lions, de taureaux

incendiés de crépuscule universel

 

et le soleil apaise sa fureur

et la lune, la belle, sourit des yeux sous le voile

et l’oreille éclot

 

que s’entrouvrent les têtes, cayeux soyeux

tulipes noires, s’épanouisse la corolle des yeux

s’incendie le sang des cœurs

 

elle ne se rassiéra que rassurée

quand le soleil pâlira

au soir chargé de mots doux et de souffles câlins

 

au jour de l’amandier

quand les gens se saluent d’un sourire de jasmin

d’une main chargée de bonsoirs

 

aux jours salés de la beauté du monde

quand le dieu a souri

saluant le miel des siens d’une main d’or fondu

 

 

 

 

Fredon

 

en ce temps-là les gars marchaient

auprès de ma

en ces jours-là les gars chantaient

blonde qu’il fait

en ces combats les gus hurlaient

fait bon fait bon

en ces matins les gens tombaient

fait bon auprès

en ce temps ils agonisaient

de ma blon-de 

en ces jours les soldats mouraient

qu’il fait bon dormir

 

     dans le jardin d’mon père

les lilas sont fleuris

 

 

 

 

Aube

 

ici quelqu’un marche, écoute !

un son, une ombre dans ma vie

pas alternés qui frappent la chaussée

 

sur un asphalte humide, un visiteur

silhouette opalescente dans le noir

passager de la nuit, si c’était lui ?

 

parfois son pas s’arrête, nuit de suie

un rai, au loin, me rend plus obscur

mon ombre s’épaissit, alors je vois

 

une clarté au travers des branches

entrouvert, un ciel d’après la pluie

plane un oiseau, le cœur du monde

 

soleil caché, en moi plane la colombe

entre deux nuages tu nais au cœur

tel un visage, je suis accompagné

 

 

 

 

Brut

 

qui tu es, toi que tu ignores encore

brut, le coup te le révèle

apocalypse

qui te prend de face

 

choc au plexus

mort brutale

avant même de comprendre tu sais

ne tient nul artefact

 

danger mortel

en un monde retourné par la guerre

tu croyais

maintenant tu sais

 

là tu n’es plus que toi

à nu

loin de tout mensonge

des mues s’ensuivent qui dénudent

 

en toi

tout cède, tout se rompt

tu ne vis plus de vaines délivrances

tu casses ou tu tiens

 

 

 

 

Ce qui venait

 

la femme regardait au loin, elle s’était redressée

penchée vers la terre on ne voit que la terre

on ne voit que l’outil pour sarcler

et les pieds

 

les pieds sont importants, il n’y a pas que la tête

elle se le dit souvent

avec les pieds tu te poses, tu avances

tu vas chercher de l’eau, il n’y a pas que la tête

 

tu vas chercher de l’eau, le vase sur la tête

et tu portes l’enfant bien calé sur le dos

et tu avances

les pieds te portent, et pour aller où ?

 

mais cette fois elle s’était dressée, redressée

debout on voit plus loin

on voit loin, la tête dégagée, le cou délassé

et la femme debout voyait la tempête qui venait

 

le sable se soulevait, les branches se tordaient

là-bas, et ça venait

et la femme a souri, elle a souri et elle a dit

tendez toutes les toiles, l’eau va tomber

 

puis elle a regardé, elle a bien regardé

elle a vu ce qui venait, la tête droite et le regard

le regard lavé

elle a vu ce qui venait, la femme s’est agenouillée

 

 

 

 

L’électricien

 

Qui suis-je et que vais-je devenir ? demandait le boucher de la place du marché

à l’électricien

où vais-je ? où donc s’en ira l’œuvre d’une vie, et mes enfants que feront-ils ?

or l’électricien

lui pas plus que l’autre ne le savait, ne pouvait le dire, l’avenir se faisait trou noir

et l’électricien

n’a pu que hausser les épaules pour le faire comprendre au boucher qui préparait

pour l’électricien

un sauté de veau à cuire avec des champignons, frais de préférence, et voilà…

 

 

 

 

Pause

 

Nous faisions une pause, ce jour de fin d’été, quelque part en Europe

était-ce à Lucerne, à Vaduz, à Constance ?

Tu te souviens ? Tu étais assise sur un banc de pierre, jambes nues, tournée vers le soleil

tu souriais, tu paraissais heureuse et je te désirais.

Nous avions tourné tant de pages, visité tant de lieux, construit tant de fortes histoires.

Tu ne fus jamais si belle, aussi forte, aussi vive, accomplie

ni l’amour si paisible qu’en ce jour-là.

La Terre, depuis, a tourné tant de fois, nous passons et pourtant

voilà ce qui fut, écrit en quelque endroit

assise et paresseuse, ta cigarette au bout des doigts, le soleil tourné vers toi

l’amour en pause.

 

 

 

 

Ensemble

 

tu marches avec la foule

tu marches dans la foule

tu marches avec les autres

et tu n’y penses pas

 

car tu n’adhères pas

non tu n’imites pas

tu ne suis pas les autres

car tu te fonds en eux

 

tu penses à ton amour

tu crois en ton amour

tu souris et tu dis

c’est la même chose…

 

 

 

 

Il grandira

 

– c’est l’hiver, où seras-tu en mai 

– auprès du jeune 

 

jeune, c’est la tige encore tendre

c’est le bourgeon 

 

j’ai planté un poirier l’an passé

et un pommier

 

un jour leur viendra le premier fruit

il viendra seul   

 

lui, c’est l’espoir et c’est la promesse

demain, c’est jeune

 

– que feras-tu en son temps des fleurs 

– je bénirai 

 

 

 

 

Les cadeaux

 

Quel est mon idéal ?

 

ce serait d’être un arbre

fruitier de préférence

il est bon de donner

 

tu prendrais de la terre

de l’eau et du soleil

tu les transformerais

 

cela ferait de l’ombre

et des fruits à manger

même des jus à boire

 

aussi de la beauté :

tu serais grappillé

les enfants aimeraient

 

 

 

 

L’amour en décembre

 

l’amour en novembre est moins beau que l’amour en décembre

moins de paillettes

moins de bougies de cierges de lampions de lampes en guirlande

moins de flonflons

 

pour aimer en novembre on manque de vitrines resplendissantes

de pères noël

à trogne rouge comme leur habit tout bordé de fausse fourrure

barbe en coton 

 

l’amour à froid ne s’offre pas des marrons chauds au coin des rues

en novembre

on rate la fanfare et la marmite et l’uniforme de l’armée du salut

même la messe

 

on ne respire pas en novembre l’odeur de résine des sapins coupés 

et puis dehors

on ignore l’immensité bleu nuit du ciel et le silence gelé des étoiles

qui scintillent

 

car en décembre tout l’amour s’illumine et clignote comme les feux

aux croisements

et les cars de police ou les voitures des pompiers quand Paris brûle

ainsi les cœurs

 

 

 

 

Soir

 

J’aime bien, le soir, entre chien et loup, quand on reste à parler longtemps, paisiblement,

avant d’allumer la lumière et de passer à table.

 

On trouve parfois de beaux soirs, même en novembre, des ciels rose et carmin vers

le couchant, apaisés on contemple cela par la fenêtre.

 

On rêve d’un feu de tisons rouges dans un âtre, alors peut-être qu’on sert un petit verre,

cela réchauffe au moins le cœur et porte à se sourire.

 

On se dit quelques mots, on les espace, on n’a pas trop envie de briser le calme du soir,

on profite des silences, ils parlent si bien d’aménité.

 

Un ange passe, on entend, au dehors, les enfants rire, on n’a pas souci d’interrompre

leurs jeux, on fait durer ces moments, ce n’est pas si souvent.

 

Enfin l’un ou l’autre se lève et allume, on ne se voyait plus, il est temps de reprendre

le cours du jour et de la nuit, l’allant des choses nécessaires.

 

 

 

 

Tu me disais

 

tu me disais que l’on risque en amour

comme au jeu nommé mourre

 

ça tourbillonne à la façon des feuilles

le vent te mouille l’œil

 

ça te taille la peau, c’est un ciseau

ta vie est en morceaux

 

ça te met sur le poil un poids de pierre

ton cœur lourd court derrière

 

et c’est profond comme le fond du puits

c’est chaud comme la nuit

 

puis ayant dit tu remontes le drap

tu t’endors dans mes bras

 

 

 

 

Entrez

 

venez la tente est mise 

il vous reste à entrer

 

venez la table est mise

venez vous attabler

 

vous la personne admise

avec tous les paumés

 

soignez bien votre mise

tous sont à honorer

 

venez nulle entremise

topez de gré à gré

 

d’amour nulle remise

il est tout plein donné

 

la gaîté est de mise

bien plus que s’ennuyer

 

la tristesse est permise

douleur à consoler

 

haine et peur sont omises

on les a balayées

 

la violence est soumise

chantez dansez riez

 

puis quittez la chemise

nu vous serez lavé

 

 

 

 

Rouge

 

le ciel est bleu, la terre est rouge

petit souffle en ces cris du matin

mais novembre, images aux pleurs

 

souffle frisquet et les arbres s’agitent

arbres de sang aux feuilles rouges

guerre finie pour elles

à peine au sol elles sont mortes

 

chutaient tourbillonnant les aviateurs

les gars dans la boue s’affalaient

le ciel est gris, la terre est rouge

 

 

 

 

Le dit dans l’arbre

 

j’étais monté sur l’arbre

au temps d’avant les temps

sur une branche un jour

puis un jour sur une autre

celle d’en bas, celle d’en haut

je regardais

 

quand tu sciais du bois

quand tu lavais le linge

 

le chat vers moi grimpait

une chatte, tout l’étonne

le chien grondait

il aboyait puis il pleurait

voulait me voir descendre

je regardais

 

quand tu bêchais le sol

quand tu cueillais les pommes

 

quand tu semais la graine

quand tu berçais l’enfant

 

je t’aime, je te regardais

 

 

 

 

Dada, donc, des dits 

 

Le dit du canasson quand il hennit se ment :

On se croit étalon, on n’est que rossinante…

On offre cependant son dos au garnement

À la fille gentille, au boy comme à l’infante.

 

Le dit de l’écureuil a pour visée la noix,

Sa demeure est le cèdre, il y paye un loyer.

« J’avais caché, dit-il, en multiples endroits

La noisette et la noix, mais où ? J’ai oublié ! »

 

Le dit du sanglier se veut des plus modestes :

« Il me suffit qu’au bois on me fiche la paix,

Sinon je chargerai, croyez-moi je suis leste ! »

Bigleux, pourtant, il cherche, il a perdu sa laie…

 

Le dit de la marmotte, encline à persifler,

Fait croire à qui viendra qu’il la verra frémir :

« Approchez donc, dit-elle, entendez-moi siffler,

Vous me croyez dehors ? Je suis partie dormir ! »

 

Le dit de la mésange a de quoi vous charmer.

Vous l’approchez, saisi d’une joie sans mélange.

Elle vous dit, perchée, bien loin de s’alarmer :

« Tu ne sais pas voler, tu n’es pas même un ange ! »

 

Le dit du dromadaire – il vous toise de haut –

Semble venir d’un sage, en fait il déblatère :

« À vos dépens, crétins, vous montez sur mon dos

Car au moindre cahot, je vous foutrai par terre ! »

 

 

 

 

Distiques au poème

 

1

des verbes à l’arrêt sont les noms, c’est leur tort

les statues, des humains en allés, des gens morts

 

secouez la statue, secouez à l’envi

soufflez, soufflez sur lui, dans le nom pas de vie

 

les statues et les noms sont des êtres en pause

vous n’aurez pas l’humain, vous n’avez pas la chose

 

couchez-les sur la ligne, alignez-les sur l’herbe

cela ne bougera que s’il y vient le verbe

 

de verbes pour ma part sera fait le poème

c’est lui qui aimera, beau futur du verbe aime

 

2

le ventre est fécond d’où surgit la bête immonde

et le ventre est fécond d'où vient le chant du monde  

 

la chanson naît du ventre et de lui vient la haine  

je les sens là tous deux, comment chasser la peine

 

entremêlés, haine et chanson, peine et poème

chanson d’amour, péan d’amour, se bat qui aime

 

 

 

 

Trois buées de l’aube

 

1

ailleurs est en moi

gros pépère et qui tient de la place

édredon, et dedans

bulles d’air à danser danser

qui bougent et parfois

l’une s’échappe

 

ainsi le rêve !

 

2

j’ai fini d’écrire et le geste pourtant

demeure

et s’en ira rejoindre d’autres gestes

évanouis

milliers de desseins disparus

ainsi nos baisers

 

3

et chaque nuit, sur moi

la femelle du moustique

vient prélever la goutte de sang

elle qui fait vivre ses petits

 

l’amour est sanguinaire

qui nous vient de si loin

 

 

 

 

Montées ?

 

il te vous vient parfois des besoins d’épopée

des misères avérées

à corriger, la flamberge en papier

des vers à la hugo, des stances à la rostand

des finales envolées

et ce je ne sais quoi qui te met au grand large

poitrine soulevée

de grandes chevauchées, de grandes équipées

des david et des rude à raconter

des magnifiques au rire carnassier

des causes à sauver, des drapeaux à lever

enfin de quoi mourir le nez dans le ruisseau

de quoi tomber par terre, on est monté si haut

 

or si la terre est ronde et l’univers immense

le monde est plat

 

 

 

 

Car il est souffle

 

je le dis, vous ne vous en tirerez pas sans vous refaire une image, une ressemblance d’un dieu, image à votre portée

 

tenez c’est d’abord chasser en vos têtes, vos cœurs et vos reins, vos mains, jusqu’à la moelle, à l’os du cœur

 

chasser l’image et la ressemblance d’un seigneur, le désir en vos fonds d’un maître, d’un roi, d’un céleste

 

voici déjà ; cela fait et fait à nouveau, refait encore reste de vous le squelette 

 

ossements, blancs d’un désir de royaume, bien dénudés, grattés, frottés, nus devant un ciel, des cieux vidés de tout règne

 

nus debout vos histoires flottant là derrière, l’avenir devant, sans motifs et sans voix

 

qu’une petite porte s’ouvre alors en vous et le dieu en vous se meut comme une vague immense

 

vague lente à nos yeux en sa visée, désir se déployant, montez pleurant, heureux, sur la nuée qui va 

 

ainsi va le dieu se mouvant qui vous entraînera, peuple dansant à lui vous emmenant

 

 

 

 

Gus

 

mon grand-père est un homme jeune

enterré en deux parties

au cimetière de son village

avec sa moustache et sa trompette

et son arc

depuis longtemps longtemps

 

c’était après une guerre

avant qu’on le ramène il nourrissait

une croix de bois là-bas

ici maintenant elle est en fer

et sur ses os

du gravier

 

on a bien fait les choses

et comment il s’appelle est inscrit

sur la place

où il n’est pas le seul

avec ses copains morts de la clique

ou de l’Espérance de Meaux

 

bleu nuit les ailes d’un corbeau

miroitent

sur une tête en pierre casquée

la statue est en un seul morceau

elle qui n’a pas été coupée en deux

comme lui

 

 

 

 

Adieu la nuit

 

la reine de la nuit a beau chanter si fort

la nuit n’a cessé de boire l’immensité

des millions d’yeux de feu ont veillé sur la terre

ont fait taire le chant, ont semé le silence

et les champs et les bois sommeillent dans la paix

les vents ont stridulés, calmés, sur la campagne

elle a soupiré d’aise, attendant la rosée

cependant, les cités n’ont pas voulu se taire

la folle y crie toujours en vibrations de peur

la cape de la nuit, zébrée de traînées blêmes

fait place peu à peu à des champs d’éclairage

on a chassé les ombres, il reste les terreurs

 

 

 

 

L’allée d’en bas

 

c’est plus qu’un chemin une allée claire ma promenade

d’un côté les bois qui s’élèvent jusqu’au plateau où j’habite

de l’autre la plaine et les champs aux multiples aires colorées

 

on marche à l’aise on s’arrête on regarde on contemple

la paix se pose alors et dos aux bois on aspire l’espace

même on devient soi-même cet espace et partie de ce monde

 

bouge au loin tout petit quelque engin un humain est aux champs

un camion empressé croise comme il peut sur la route qu’on suppose

on est avec ces gens on les devine le ciel est leur abri

 

on va sur ce chemin comme on va dans le monde juste un moment

juste un temps de tous les temps du monde et rien que le monde

ainsi que l’enfant dans le ventre une canne à la main

 

 

 

 

Vers toi

 

il descend, ce chemin, à travers bois

on dit cela mais il monte parfois

 

on demandera où il va

ce chemin ne va pas, c’est toi qui vas

 

tu le prends quand tu viens vers moi

moi je te reviens parfois

 

le chemin est là derrière chez moi

à toi, dis-tu, de savoir où tu vas

 

moi je monte et tu descends vers moi

où je vais, c’est vers toi

 

 

 

 

Ombres

 

ombres de ma mémoire

en sortent des figures

comme en la nuit les phares

font naître puis disparaître

un passant inconnu

 

des pas dans la nuit

des pas dans la pluie

quelqu’un marche

une ombre à jamais disparue

ombre entrevue

 

murmures d’autrefois

au loin des voix chuchotent  

s’élèvent puis retombent

souffles à jamais perdus

en ma nuit réapparus

 

 

 

 

Le dit du pommier

 

ici un pommier

il fait des pommes, en voici une

 

observée jour après jour, elle grossit, elle grossit

un jour elle arrête, elle ne grossit plus

elle est parfaite

 

ou se sachant imparfaite, elle ne peut rien de plus

belle sagesse car au-delà elle se déferait

sa chair se déliterait, tomberait en pulvérulence

finirait en pourriture

 

voici la sagesse du pommier

il se défait de sa pomme

de sa pomme achevée

parfaite ou non, achevée

alors elle tombe

 

ainsi lâches-tu le poème achevé

ainsi te lâche-t-il

ainsi ta vie te lâche-t-elle

et tombe

 

 

 

 

Sur le chemin de traverse

 

les grandes filles m’avaient emmené, j’étais enfant

ce jour de plein été, elles chantaient, la laide et la belle

 

chemin de traverse au milieu des blés, robes légères voletant

elles qui ne l’ont jamais connu, elles chantaient l’amour

et cueillaient des bleuets

 

et ce chemin pour jamais traverserait leur vie comme un trait

dans le bruissement des hautes tiges, sous le vent léger

et des épis

 

au-dessus d’elles, l’immensité d’un ciel lège et la superbe du soleil

jour de blondeur, jour de midi, jour de traverse

 

vous dont la vie ne fut que le gris d’une route

heureuses, lumineuses, pour toujours en ce jour vous marchez

allant, légères sur le chemin de traverse

 

 

 

 

Quand il vient

 

bruissement d'un souffle ténu, ainsi survient mon ami

 

multiples voix, chemins multiples, mille jeux d’harmonie

or on n’entend que dissonance quand nous aimerions ce chœur

vivant, ce chœur, d’une vive entente à l’écoute infinie

et ce que nous voudrions, que tout prophète tient au cœur

ce chant universel s’élevant d’une terre attentive

n’est pas, ne vient pas à naître, absent il ne vient pas à l’être

et ce n’est qu’une amorce, esquisse indéfinie, tentative

comme un fragile espoir, juste un pas dans le noir, un peut-être

 

or bruissement d'un souffle ténu, tel survient mon ami

 

 

 

 

Éloge

 

Ilia Poutz s’en foutait de la mort

Ilia Poutz s’en foutait de la vie

Ilia Poutz s’en foutait de l’amour

 

il marchait sur son chemin

clip tiplop et plop ticlip et clop

Ilia Poutz aimait la pluie

 

le soir, il évitait les cimetières 

au petit matin les maternités

la nuit, se moquait des bordels 

 

Ilia Poutz, ainsi, devint ministre

du culte et du gouvernement

il effrayait les passants

 

à sa mort, Ilia Poutz devint gênant

on dut empailler sa maîtresse

et décorer son chat persan

 

 

 

 

Confusément

 

tu le sais bien, elle tourne, la terre, autour du soleil

mais tu dis chaque matin que le soleil se lève

tu ne dis pas, tu ne crois pas ce que pourtant tu sais

 

un chien, vois-tu, n’a pas le sens de la consonne

elle ne lui évoque rien, il n’est pas fait pour ça

parle-lui, parle-lui, il ne s’attache qu’aux voyelles

 

ce qui vous tient n’a pas toujours à voir avec le vrai

ce qui vous meut se cache loin de vos pensées

ce que l’on croit, terre et ciel en diffèrent souvent

 

le dirais-je, je ne sais si je t’aime, je n’ose le savoir

le voudrais-je, non-non, je ne m’approche pas

tu le sais mais le crois-tu, que je tourne autour de toi

 

 

 

 

Latences

 

quand l’érable était amer

quand le sureau était doux

les hommes ont bu leur coupe

le ciel n’a pas changé 

l’eau se coule à son envie

 

une chaîne faite par orfèvre

ses chaînons peuvent s’ignorer

étrangers l’un à l’autre

la chaîne même ronde

n’a-t-elle pas de sens ?

 

mes jours te portent

et chacun d’eux t’ignore

dispersés par le vent

l’odeur du lien demeure

avant de s’évanouir

 

un matin l’homme s’éveille

il sent l’odeur étrangère

l’imagine toute à lui

c’est le visage de la veille

c’est le songe de la nuit

 

 

 

 

Frêle ancolie

 

un macadam usé-troué-fendillé

terrain vague en bord de périf

pas de vie, trois brins d’herbe flétrie

 

un souffle a passé, coup de vent

graine folâtre au vent, qui la verra ?

imperceptible, poudre-poussière 

 

portée là, apportée là pourquoi ?

a germé là, pas de pourquoi

nulle attendue-voulue, qui la verra ?

 

et parut le violet du signe ancolie  

à portée, mélancolie, des gens

ils passent-passent et ne la voient 

 

en son jardin d’asphalte et de mégots

hardie, elle sans rien d’autre à dire

juste belle-courageuse-frêle, frêle

 

 

 

 

Thomas

 

comme sur le bois on suivra les veines

sur le bras nu le dessin des veines

 

qui a suivi du doigt le cours du sang

apprends que sur les temps règne le sang

 

avec son poids de souffrance et de peur

ses enfants nus qui naissent dans la peur

 

parcours partout de violence et de mort

des mains lavées font sentences de mort

 

et nul déni n’effacera le meurtre

naître à la vie est avouer le meurtre

 

et tu vivras, en tes veines la vie

rouge le sang, passée la peur, la vie

 

 

 

 

courez – courez

 

! pierre a roulé

poussée – poussée

 

espace vide

parti – parti

 

reste le trou

la peur – la peur

 

parole nue

pas là – pas là

 

il faut sortir

courez – courez

 

épouvantées

vivant – vivant !

 

! vivant 

 

 

 

 

Ânon*

 

l’âne aimait ce sentier, il aimait y trotter 

– sur le sentier qu’on aime

on ne tourne plus la tête

il aimait cet ânier, il aimait l’écouter

– qui suit l’être qu’il aime

viendrait-il de Nazareth

aimera ce prophète, aimera le porter

– quand le monte un qui l’aime

avancer est une fête

 

* Tiré de Toutes ces mondanités

  

 

 

 

Apologue

 

il tombait

bien sûr il savait qu’il dormait

qu’il rêvait

 

un cauchemar qui revenait

il le savait mais il y croyait

il tombait

 

au matin il y pensait

assez de ce rêve il se disait

qui l’angoissait

 

comment ça finissait

il se demandait

savoir où il tombait

 

il a dit ce rêve est à moi

tomber mais dans la joie

m’étaler comme un roi

 

le cauchemar cessa

 

 

 

 

Runes dispersées

 

Neige, sur un ciel noir, a passé son traîneau

et repasse et louvoie, semant des fleurs de gel.

Neige morte, absence gelée, nul arc-en-ciel

n’irise ta blancheur, que hachent les moineaux.

 

Bravant le vent d’hiver, sur ton immensité

ils vont de ci de là, leurs pas sont des étoiles,

traçant, illisibles, des runes que seul voile

un souffle qui, rasant, les change en vérités.

 

Au loin s’en vont ces mots que nos livres ont dits,

fuyant leurs pages blanches et celant leur mystère,

alors que ces vivants nous laissent interdits.

 

Nul ne pensait saisir en leurs vives manières,

en leurs cheminements, leurs petits bonds hardis,

le langage à traduire en son dire éphémère…

 

 

 

 

On rigolait

 

c’était un jour où le rire fusait

un jour heureux

 

le ciel riait, riait, la mer riait

serait-ce un peu

 

on n’en finissait pas d’un rire heureux

rire à grands traits

 

du nord au sud on ne pensait qu’au jeu

du chaud au frais

 

rire mélancolique autant que gai

rire en un feu

 

en guerre en vrai, c’est vrai, rictus hideux

on se forçait

 

 

 

 

Ordre dispersé

 

qui descend la rivière

au fil du courant, une barque sur son erre

 

et qui happent leur ver

des corbeaux égaillés sur un champ labouré

 

chevreuils allant brouter

ainsi mes pensées, harde aux légères foulées 

 

un ordre dispersé

aux bois où nulle route n’invite à passer

 

liure et liberté

pour tous, enfin, terre et soleil, fleuve et nuées

 

 

 

 

Elle dort

 

elle dort, elle est épuisée, tant de douleurs

elle a vécu plus que les autres, intensément

un jour puis un jour 

 

ô femme, terre mère, et roche plus que sable

aussi dure qu’une enfance et tendre infiniment

dormir, elle dort

 

ses yeux, aigue-marine aux prunelles de mer

sont fermés, abaissées les paupières, apaisée

voir au loin, si loin

 

des images, des sons, des souvenirs dansants

et tout un devenir habitent son sommeil

sourire, sourire oui

 

 

 

 

Règne

 

sachez que la misère aujourd’hui est la même

aux femmes écrasées, aux hommes sans projet

aux enfants malmenés et que pourtant l’on aime

ici ou là, du nord au sud, même rejet

 

elle est comme une langue, inconnue des messieurs

des dames qui pourtant croient contenir le monde

en des rets de raison, en purs décrets des cieux

leur syntaxe pourtant, le réel la dégonde

 

sont-elles tues, la rage et la colère abondent

en ceux-là qui jamais ne sauront vivre vieux

leur sourire est amer, en auraient-ils sujet

 

amis dormez en paix, vos peurs sont sans objet

craignez plutôt vos fils, chez vous où l’amour sème

une jeune révolte, une joie vagabonde

 

 

 

 

Vœu

 

il a vu que le monde est en lui, lui dans le monde

et ce fut là qu’au centre un être vint gésir

que savons-nous que l’on aime si ne sont signes

on dit les yeux du messie rouges de vin

 

abreuvé de ta pluie ou de ton souffle

voici le monde et voici les étoiles

face à toi qui ne le vois s’en va ton avenir

changez la terre est le vœu

 

(presque cadavre exquis)

 

 

 

 

Celle qui dit oui

(Annonciation)

 

celle qui dit oui par amour le dit toujours

sans détour elle acquiesce à son amour

à son ami à son amour

toujours

 

viens en moi mon amour dit-elle pour toujours

faisant le bien car bien faire est amour

il n’est point de loi par amour

toujours

 

qu’en son ventre ne vive et ne vibre un toujours 

nul ne pourra le dire sans amour

il ne sera de chair qu’amour

toujours

 

 

 

 

Poème en pluie

27/11

 

comme la pluie vient le poème

comme une pluie d’été

la pluie des vents de mer 

la pluie que le vent mène

j’aime la pluie

 

ainsi sans bruit vient le poème

ainsi chantonne le poème

poème qui vient par ondées

ou par averse tel poème

j’aime la pluie

 

comme une eau pure est le poème

une eau qui vient du ciel

et ne se croit eau d’un baptême

eau de frissons est le poème

j’aime la pluie

 

 

 

 

 

La rose de Luther

 

vole une fleur qui vole, aux couleurs de l’aurore

jamais ne fanera, rose folle qui danse

et libre sous le vent elle s’en vient éclore  

venue d’un sol vibrant, venue du ciel immense

 

croix de mort, cœur de sang, rose blanche, cercle d’or

la rose du matin, dès l’aube d’un dimanche

a pour toujours fleuri au sortir de la mort

sa rosée donne vie où sa fraîcheur s’épanche

 

évangile est son nom, parole dont l’essor

a fait trembler des mondes, plier des arrogances 

vaciller des empires, et veut le faire encor

 

une fleur est fragile, elle semble impuissante

mais qu’il habite un cœur et qu’il suscite un corps

l’évangile à la rose est faiseur de naissances

 

 

 

 

Vieux

 

quand j’étais vieux j’avais des ossements

cassant cassant

et de vieux muscles et de vieux ligaments

de vieilles dents

ma vieille tête sous les cheveux blancs

branlait souvent

vieille peau ridée très fripée pendant

vieux nez coulant

quand j’étais vieux tout gémissant pourtant

j’étais content

quand j’étais vieux je portais haut mon chant

j’aimais le vent

 

 

 

 

Transitives

 

les paroles sérieuses sont légères 

comme l’oiseau qui passe

transitives

elles ne s’appuient guère

seulement sur l’espace qui s’en va

sur l’espace qui s’en vient 

sur la présence qui passe

paroles de la porte

 

 

 

 

Requiem pour un monde

première tentative (juillet-août 2017)

à retrouver à la page Requiem

 

 

 

 

On dit adieu

 

à bien parler vaut seul le seuil

à qui entre on dit le bon jour

qui sort déjà pense au revoir

on dit à dieu

 

au temps où tout vous devient seuil

vous voici loin du premier jour

nombre de gens sans nul revoir

on dit à dieu

 

un temps neuf vous ouvre le seuil

d’une aventure au jour le jour

d’un soi où tout est à revoir

on dit à dieu

 

 

 

 

Sur un joug

 

aux sages     reste à comprendre     qu’il ne savent pas

l’intelligent     doit apprendre encore     qu’il a saisi le vent

le fort et le puissant     auront peine à porter     l’instant

 

et ta parole     au monde     pèse plus que le joug du pouvoir

et ton verbe     enseigne plus     que le poids du savoir

et ton dire a plus de prix     que l’avoir     et son or

 

 

 

 

Aux messagers

 

une coupe d’eau fraîche

à qui la donner ?

 

je la donnerai

aux messagers du ciel

 

quand renaît leur courage

au sortir de la nuit

 

alouettes et merlettes

qui m’annoncent l’aurore

 

et le goût de cerise

de la journée qui vient

 

je la leur donnerai

pour leur amour du ciel

 

 

 

 

Septième jour

 

au commencement l’humain chantait

il ne parlait pas il chantait

ses premiers mots ne furent pas des mots

il n’a pas nommé les animaux

car il les a chantés ou peut-être sifflés

c’est toujours de la musique

 

et bien sûr il mimait en chantant

il était joueur

il chantait il mimait il jouait

son chant était un cheval et le cheval courait

c’était un caïman le caïman nageait

un cormoran et il volait

 

et le monde le monde s’animait

même les arbres bruissaient

et le ruisseau roucoulait le tonnerre tonnait

et Dieu pour cette unique fois

riant aussi pleurant vit cet humain

de son monde faire une œuvre belle

 

 

 

 

Entrevues

 

Je me revois à Etchmiadzine

avec la fille d’un soldat russe

elle traduisait

dans l’odeur de vodka

 

Ou je repense à Pusan

une fille aux yeux d’amande

elle riait et nous buvions

puis elle pleurait

 

Je nous revois à Managua

la blonde et moi

quand nous chantions ensemble

"Aux marches du Palais"

 

chantez chantez-moi

 

Et je repense à Tana

ville aux mille vivants

elle se moquait je crois

la femme aux cheveux lourds

 

Reviendrai-je à Ouaga

à la fille en prière

croix d’or sur la peau noire

et les regards trahis

 

Et je repense à Stavanger

akvavit sous la neige

l’élan qui erre dans les bois

et la caverne aux trois serveuses      

 

parlez parlez-moi

 

Souvenir de Bizerte

aux soirées de citron pressé 

danseuse arabe fière  

et la splendeur du jasmin

 

Et je repense à Berlin

quand nous marchions ensemble

elle aux yeux de charbon

un monde de tristesse

 

C’était à Mombassa

le port était languide

où fut trompée la fille

aux longs pas de savane jaune

 

criez criez-moi

 

Et je repense à Lomé

l’hôtel et la chemise repassée

et ce sourire au miel amer

aux yeux noirs sans espoir 

 

Était-ce à Setúbal ?

pieuse au milieu de la foule

quand tu tenais ma main

un rire nous a pris

 

Et je repense à Port-Saïd  

ton voile sous le vent

du quai tu captais nos regards 

quand se glissaient les voleurs 

 

jouez jouez-moi

 

Était-ce à Cracovie ?

me croyant allemand

une effrontée criait Polska !

me bousculant elle riait 

 

Et je repense à Antigua

nos amies s’étonnaient

car nous parlions sans peine

notre langue de hautbois

 

Et je médite sur Sofia

cheveux fous d’une gamine róm

amère à qui je disais va

ne m’ennuie pas

 

pleurez pleurez-moi 

 

Multiples femmes entrevues

dessus la belle boule bleue

fragile

elles que sont-elles devenues ?

 

 

 

 

Jeudi

 

blanchâtre, aujourd’hui, le ciel est pris

telle une taie sur l’œil noir de mes jours 

aucun rai du soleil ne traverse les nuées

nulle échelle d’en haut pour descendre

pas de montée, pas de jeu pour les anges

 

certes, on parlait d’ascension, de montée

de bousculer les cieux, de s’y installer

et puis non, tenez, il vaut mieux profiter

jouir de la pluie tiède, entêtée, du noroît

car si tu règnes, c’est au fond de moi

 

 

 

 

Allégeance

 

il ôte son manteau

il ôte sa splendeur

assis dans la poussière

ainsi agit le roi qui meurt

 

il n’est de dieu pour toi

que sans rois ni seigneurs

que sans les voleurs

les accapareurs 

 

tu sers le roi qui meurt

aurais-tu peur très peur 

il ôte son manteau

il ôte sa splendeur

 

 

 

 

Le secret

 

dans leur secret vont toutes choses

en leur secret se cachent tous les lieux

ainsi le monde se tiendrait

 

au secret dorment les pierres

et les arbres et toutes plantes

toute verdure et le lichen aussi

 

à leur manière ils se pensent ensemble

et se lient en vue d’un monde

au jour où va paraître le secret 

 

 

 

 

Trois aïe-coups au "grand"

 

(le aïe-coup est pour moi une sorte de haïku écrit sur douze syllabes)

 

 

grand ciel ce jour

pas un mot

il n’est pas ici

 

 

sur le chemin blanc marchant

grande joie

tu viens

 

 

au sol effacé l’écrit

l’esprit

un grand vent

 

 

 

 

Reste un doute

 

La plupart du temps existe

sans aucun doute

mais le reste du temps ?

 

La plupart une fois mise de côté

y a-t-il un autre côté ?

il y a un doute

 

Mais que font les autres doutes 

les autres fois ?

et où sont les autres ?

 

La plupart en reste de côté

sans aucun doute

mais à chaque fois ?

 

 

 

 

Grève générale

 

pendant longtemps ce fut la sécheresse

les sources avaient cessé de couler

elles étaient fâchées, on ne cessait de les empoisonner

 

l’herbe avait blanchi, les fruits étaient tombés

on n’avait plus de lait, on n’avait plus d’espoir

sans sa copine, en-bas, la pluie se retenait

 

puis Jeanneton vint accoucher sur l’herbe rousse

auprès de l’ancien ru de son village

elle qui est si jolie

 

Elle était simplette aussi, elle dit « O m fedré d l’ève »*

la source entendit, sourit à la façon des sources

mais ne bougea pas, ne voulut pas céder

 

or quand le bébé pleura la source ne put se retenir

elle gazouilla, puis elle chantonna, puis elle bouillonna

elle en perdit les eaux – le ru coula

 

 

* « Il me faudrait de l’eau » (parler poitevin).

 

 

 

 

J’aimais ta robe bleue 

 

j’avais bien vu la fille en robe bleue

celle qui ne riait pas

elle était venue seule et quand elle est partie

un bout de ciel nous a manqué

nous vivions en hiver

et quand elles sont belles les filles faut s’en méfier

 

dis-moi pourquoi ce jour-là tu vins seule

pourquoi tu es partie

pourquoi gelé un bout de mon ciel est tombé

ce jour raté quand le ciel a fermé

grande ombre noire terrée

au gué au gué ta robe bleue m’a envoûté

 

 

 

 

L’ombre noire 

 

dans les bois

dans les bois l’enfant s’en va

le chien aboie

dans les bois l’ombre noire est là

le chien s’en va chercher dans les bois

chercher l’enfant qui s’en va

s’il le trouve une amitié naîtra

de joie le chien aboie

du sanglier voici l’effroi toute l’histoire est là

un sanglier, un enfant et un chien qui aboie

un chien plein de joie, le tout dans les bois

le sanglier tel l’enfant reste coi

l’ombre noire est là

la peur de l’ombre noire est là

 

 

 

 

Temps ?   

 

beau jour

où est ton chant ?

le temps est court

instant

 

es-tu

un jour sur terre ?

temps d’un fétu

mystère

 

sourire

le plus beau don ?

un temps pour dire

pardon

 

à vous

qui donc se mêle ?

le temps l’avoue

une aile

 

désir

jamais assez ?

temps sans rosir

laissez

 

 

 

 

Écoute s’il pleut 

 

il n’est là d’origines

ne cherche pas si loin

la source n’est que signe

c’est un fil d’eau qui coule

sous la source qui sourd

et la source en est signe

 

écoute

sous la source

passent les souvenirs

passent les remords

passent les regrets

filets d’eau qui s’emportent

 

filets d’eau sale sous la terre

au loin qui vont et meurent

ils coulent sous la source

elle qui chantonne

elle qui murmure

l’aujourd’hui qui s’écoule

 

écoute

écoute s’il pleut

si la source se perd

si les eaux de la terre

sont lavées sous le ciel

et si tes yeux se mouillent

 

 

 

 

La fille du magasin 

 

elle ne le sait pas

elle ne sait pas qu’elle est belle

on lui dirait que son nom à elle

que son nom rime avec belle

ses yeux s’élargiraient, elle se détournerait

elle resterait là figée, sans bouger

ne sachant que dire, ne sachant où aller

bouleversée

gêné on insisterait on lui dirait

que ses yeux

que ses yeux d’aigue-marine

qu’ils sont les plus beaux de la commune

elle fuirait, elle s’enfuirait

elle courrait se cacher

se cacher dans l’arrière-boutique

on ne dit pas ces choses-là elle penserait

d’ailleurs à penser, elle n’aurait pas que ça

elle n’aurait pas que ça à faire

arrêtez de m’embêter elle dirait

en revenant elle essuierait ses yeux

ses yeux les plus beaux yeux de la commune

car elle aurait pleuré

 

 

 

 

Cris d’enfants

 

ils rient les enfants du malheur

dans leurs camps ils rient plus que les autres

ils rient très fort, à celui qui rit le plus fort

car ils ont connu la peur

ont éprouvé la peur

ont éprouvé sur eux les mauvais et leur mal 

elle a passé sur eux la cruauté 

la cruauté des cruels et la folie des fous

ils savent

ils ont su où se tient la folie, ce qu’elle veut

et quand il jouent

quand ils jouent

oui quand le temps du jeu leur est enfin rendu

alors plus fort que tous les autres

alors plus fort encore

ils crient très fort

 

 

 

 

Paradis froid

 

surgit du brouillard alentour

l’armée de givre d’arbres nus glacés

hors du temps monde mort

bleuté d’un purgatoire étincelant

 

soleil brusque illuminant

naît ébloui un monde neuf

quand la forêt de givre abandonnée  

se mue soudain en paradis de fées

 

la beauté la beauté la beauté

sans même une bonté juste pour rien

 

 

 

 

Ouragan

 

la tempête s’annonce

qui la verra venir ?

 

un roseau agité

sous le vent du désir

 

cela suffira-t-il

et pourra-t-on saisir ?

 

tu fermeras les portes

l’ouragan va t’ouvrir

 

le vent qui te dévaste 

il venait t’avertir

 

 

 

Vitrail

 

Tout aurait pu arriver

heureusement tout s’est bien passé

 

la dame aurait pu refuser

l’ange aurait pu se tromper

la dame aurait pu perdre sa chaussure

elle aurait pu avoir mal et s’en aller

et l’ange aurait pu se vexer

il aurait pu se froisser

ses ailes se ternir ou se flétrir

même se faner

 

le temps qu’on retrouve cette chaussure tout aurait pu rater

on sait qu’une chaussure perdue ne peut pas repousser

il faut la retrouver aurait dit l’ange

la prochaine fois tâchez d’être moins maladroite

sans l’écouter la dame s’en serait allée

 

mais tout s’est bien passé et quand il est venu

la dame l’attendait pieds nus

 

 

 

 

Au chemin d’en bas  

 

au chemin qui descend en quittant la maison s’entend la paix des bois

chênes et châtaigniers, leur bruissement sans fin, sans projet, sans vouloir

pur désir de tenir, c’est leur aspiration, et je le sais fort bien, je leur suis étranger

pour ne plus être craint il me faudra chanter, chantonner, murmurer

doucement inspirer, largement respirer si je voulais tenir

partager leurs accords, apprendre à devenir

et si j’ai leur appui, remonter tout à l’heure, flatté de l’entrevue  

 

 

 

 

Conversation

 

au passage d’un ange

un trou dans nos paroles

je suis tombé dedans

 

quand l’échange a repris

je suis resté en bas

plongé au fond du trou

 

l’ange est venu au bord

il s’est penché vers moi 

m’a dit de remonter

 

je n’ai pas répondu

je me plais bien au fond

il a repris ma place

 

 

 

 

Échappée

 

il s’est passé qu’une ombre

a recouvert l’étang

et qu’un héron cendré

aussi sa belle effarouchée

saisis d’un brusque envol

ont quitté ces parages

 

ainsi s’enfuient bien loin

les amants de vives lueurs

quand une nuit les frôle

aussi leur monde

 

nous demeurons

 

 

 

 

Qui ?

  

je fais des vers en je

je fais des vers en tu

je fais des vers en il

je fais des vers en elle

je fais des vers en nous

et pourquoi pas en vous

mais ni en eux ni en elles

c’est que ce ne sont pas  

mes à faire

  

 

 

 

La visite

 

il vient me voir parfois

c’est entre chien et loup

nous parlons en confiance

toujours entre les temps

il n’a pas d’apparence

 

dans les premières fois

il me parlait de moi

je crois que je l’amuse

il me montrait du doigt

les failles de mes ruses

 

il n’était jamais dupe

je ne l’étais pas plus

nous le savons tous deux

les humains sont trompeurs

et moi je suis l’un d’eux

 

on se ment à soi-même

on finit par se croire

la visite d’un ange

empêche assez souvent

qu’on se donne le change

 

aujourd’hui quand il vient

nous dépassons mon cas

nous parlons d’autre chose

de la force du mal

du bien et de ses causes

 

de ce déséquilibre

où se forme le monde

au temps qui dérapa

de la matière en lutte

au rythme de nos pas

 

nos rencontres sont brèves

il lui faut peu de temps

pour éclairer des jours

pour redresser un dos

défroisser un détour

 

en un mot un sourire

une question subtile

il sait faire apparaître

un pan de l’irréel

et ce qui vient à naître

 

c’est pourquoi je l’attends

chaque nuit chaque soir

à l’aube au crépuscule

espérant sans le voir

que l’ange me bouscule

 

 

 

 

Kyrié éléison

(Seigneur aie pitié)

 

je ne suis pas un chien

je ne saute pas de joie

je ne gambade pas

je ne rapporte pas

je ne jappe pas de joie

d’ailleurs je n’aboie pas

 

je ne suis pas un chien

je ne suis pas fidèle

je ne te défends pas

ne te protège pas

je ne garde pas ta maison

d’ailleurs je n’obéis pas

 

je ne suis pas un chien

je ne cours pas en rond

je ne geins pas, collé au sol

je ne supplie pas des yeux

je ne hurle pas à la lune

ni à la mort, ni à la mort

non

 

 

 

 

Juste un panier

 

comme un panier, je suis comme un panier

comme un panier pansu tressé d’osier

je me remplis de fruits tombés de cent ou de mille arbres

on m’en jette aussi dedans, qu’on me confie, ou que je vole

quelle importance, au fond ils ne sont à personne

en tombant là-dedans certains me feront mal

ils ont de gros noyaux, il faut bien les comprendre

certains, de nuit, se glissent en mon sommeil 

d’autres sont tels qu’ils attendent une main qui les prenne 

alors je prends, je tends la main, je regarde et caresse 

fruits de toute espèce et de toute part du monde

de toute couleur et de toute saveur, et légumes aussi

plantes qui verdoient, fleurissent et fructifient

graines qui s’en vont germant, et selon leur espèce

tel va le panier que je suis, qui déborde parfois

au fond jamais rempli, pourtant, ni jamais alourdi

et j’accepte et souris d’être juste un panier 

juste un panier, comme un panier pansu tressé d’osier

   

 

 

 

Éveil

 

quand je suis arrivé tout au bout de mon rêve

je me suis éveillé

il faut que telle histoire en cet instant s’achève

au jour ensoleillé

 

je vivais du malheur au long de mon sommeil

de joies échevelées

l’aventure inouïe ou l’amour sans pareil

l’arcane révélée

 

et puis le jour paraît et le vrai qu’il révèle

au matin nettoie l’œil

ainsi vient l’essentiel et l’avent qu’il recèle

 

du songe on fait le deuil

on reçoit ce qui vient, malsonnant ou fidèle

chaque jour est un seuil

 

 

 

 

Prière à l’usage de la maman de François Villon

 

Père qui vis et vivais avant nous,

Montre-nous tes cheminements :

Que, face au monde immense devant nous,

Nous ne pensions petitement !

 

Ô Père qui vis au-dessus de nous,

Apprends-nous tes commandements,

Et que, l’image de ton Fils en nous,

Nous ne vivions petitement !

 

Ô Père qui vis au-dedans de nous,

Fais-nous respirer largement.

De l’étroitesse du cœur garde-nous :

Que nous n’aimions petitement !

 

Ô Père qui vis si proche de nous,

Vivons-nous fraternellement ?

Qu’envers celui qui chemine avec nous,

Nous n’agissions petitement !

 

Ô Père qui vis tout autour de nous,

Le monde joue injustement.

C’est toi qui mets ce défi devant nous :

« Ne luttez pas petitement ! »

 

Ô Père qui veux le bonheur pour nous,

Pour le construire, joyeusement,

Que jamais, dans ce chantier devant nous,

Nous travaillions petitement !

 

Ô Père qui viens au-devant de nous,

Quand pour chacun c’est le moment,

Fais que, logeant la foi très fort en nous,

Nous ne croyions petitement !

 

Ô Père qui viens pour toujours à nous,

Tu veux apaiser nos tourments.

Que, l’espérance ancrée au fond de nous,

Nous ne mourions petitement !

 

 

 

 

Fêter le dire

 

dans le champ / dans le champ est l’épi / dans le champ est semée la graine / dans le champ / la graine là se trouve / dans l’épi / dans la graine se trouve le germe / cherche la graine et cherche le germe / il a dit tu ne me / chercherais pas / si tu ne m’avais / trouvé

 

ils ont pris la parole / ils l’ont prise pour eux / ils ont dit nous parlons / c’est nous c’est nous / ils ont mouillé le monde / mouillé de leur parole / qui n’est pas la parole / et qui jamais ne dit / pas le verbe qui dit / corps de celui qui dit / de celle qui dira / jamais eux 

 

n’ont pas émis le verbe / n’ont pas osé le temps de dire / pas le temps du faire / le temps du dit qui fait / du dit qui crée / oh non car ils étendent / ils allongent / vois comme leur temps est long / sans effet / sans autre effet que l’ennui / que l’embrouillamini / salive qui englue  

 

et le roi leur avait donné la parole / le roi l’avait disséminée / le roi l’avait jetée aux uns / et même aux autres / abandonnée / riant de les savoir à même / de les vouloir ainsi / à même de dire / aptes à faire d’une parole un dire / dire de lui / digne de lui / dru comme lui

 

alors pleurer se retrouver et rire / ainsi le verbe à ton côté / trouvé le pain / trouvé le grain / trouvé le germe / dans le grain le germe / et le dire qui lève / boire le vin boire la rosée / boire la brume / fêter le dire / jamais assez

 

 

 

 

Comment ?

 

c’est un arbre qui rêve

juste une envie de ciel

et comment le gagner ?

un arbre est désarmé

 

ni gagner par violence

ni monter par jactance

non plus que par prudence

 

il a pu s’élever

approcher de son rêve

car la ruse des arbres

est de s’enraciner

 

 

 

 

Comme le vin

Ballade

 

Comme le vin tu me captives

comme le vin

et mieux puisque tes yeux

me font chuter dans le silence

parfois

 

Je te vois et compréhensive

comme le vin

plus ferme qu’un vin vieux

te voici l’avenir de ma danse

parfois

 

Lumière brune lampe vive

comme le vin

ton regard est non-lieu

il pense au soir en mon enfance

parfois

 

Couvrant ce que la peur active

comme le vin

et mieux car oublieux

devin il devine ma transe

parfois

 

Au loin ma dame un peu naïve

comme le vin

sous le ciel rocailleux

d’amour me donne intelligence

parfois

 

 

 

 

Le jour où tu pars

 

le matin est neuf, sauf est le soir

entre les deux, veuf est l’espoir

il va pleuvoir et tu t’en vas

pas un matin que tu ne sauvas

 

ce jour est lourd, celui où tu pars

 

neuf est le soir, ce jour fut trop court

araignée du soir, l’air est lourd

au noir mon espoir a sombré

la pluie tombe, asile enténébré  

 

dis, le jour où tu pars est trop lourd

 

veuf est le matin de ton départ

en allée, vois le monde épars 

je ne sens que tu reviendras

si noire, la nuit étend son drap

 

il fait trop nuit le jour où tu pars

 

 

 

 

Pétaudière

 

tu sais ce que je pense

je pense que tu le sais

et ce que je sais

c’est que tu le penses

quand tu penses que tu le sais

et que tu sais quand je pense

et ne sais que je le pense

au moment où tu le sais

mais que sais-tu, j’y pense

j’y pense bien, tu penses

tu le sais bien, je sais

toi et moi le savons

de Marseille  

 

 

 

 

Préliminaire  

 

je dis que le mal ce n’est pas étonnant

le dur et le méchant, c’est l’habitude

et ce qui me surprend

c’est la bonté en marche, celle qui a des mains

et puisqu’il est un dieu, là il rit de bonheur

 

Au cœur du malheur

 

vois, de toutes les miettes disséminées, miettes éparpillées, tombées, inconséquentes et légères sous la table, tu fais du pain

 

c’est ton secret, fort bien gardé, tu lèves ce qui est tombé, ce qui est pulvérisé, tout ce qui est défait, tu le dresses et l’unis et l’assembles

 

de toutes les écailles, de toutes les arêtes rejetées, tu inventes le poisson, et tu le mets à l’eau comme s’il n’avait jamais nagé

 

tu n’es pas embarrassé, quelques pains ou poissons te suffisent, de cela tu feras un banquet, face à nous tu dresseras la table, et nous tes ennemis, mangerons et boirons

 

ce n’est là que prémices, tu n’as pas de limite, tu nous prévois heureux, usagers d’un éden, èves tout éprises, adams tout amoureux

 

de tout duvet léger, voletant sous la brise, tu vas tisser l’oiseau, tu le lâches dans l’air, tu attends qu’il s’envole, tu espères qu’il ose, et tu le vois planer

 

et chaque jour, chaque seconde, incognito, amoureux du devenir, tu nous fais le coup de tes six premiers jours

 

de toute goutte postillonnée, tu rassembles une mer, et tu bâtis la terre de toutes les poussières, celles qui sans raison tourbillonnent sous le vent

 

tu amasses le fétu, pour qu’il serve à ton œuvre de verdure, à ton idée de forêts, de taillis et de futaies, d’ombrages propices à toute bête  

 

et pendant que nous dispersons, que nous défaisons, face à nous, face à tes ennemis, ennemis de toute œuvre à venir, tu te fais inlassable

 

et de tout ce qui est, qui vit sous ton soleil, toi tu te fais un monde que tu aimes, et à qui tu souris, qui te fait rire de plaisir, tressauter de bonheur

 

et de chaque minute, et de chaque heure comme de toute année, tu nous offres un temps, une ère de merveilles, au creux du temps damné, des jours abandonnés

 

n’es-tu pas, ce fut dit, le seigneur de la danse, n’es-tu pas, en nos cœurs, en nos morts, en nos deuils et nos crimes, en nos malheurs sans nom, le maître de la joie

 

 

 

 

Paisible

 

le chant du soir s’en va, souffle léger au-dessus de nos toits

dans le fouillis de l’érable les cancans des mésanges s’apaisent

tête repliée, calotte bleue penchée, elles cherchent le sommeil

l’air s’est fait translucide, reste, vers l’océan, ce halo qui s’étire 

quelqu’un chantonne sur la terrasse, je crois bien que c’est moi

 

aux temps de mon enfance il arrivait que toute paix survienne

dans le silence oublié par les bombes, retombé le nuage

une paix sidérée, telle incrédule, habillée de stupeur 

frayeur de qui se voit survivre et ne sait plus où cela mène

et je crois bien que c’était moi, cet enfant blanc couvert de poudre

 

ainsi s’en vont les bombes, concédant, à qui veut, quelque répit

ou à qui peut, quand se lasse un pilote attaché à son œuvre

ramenant un bilan de désastre aux palais blancs de ses maîtres   

quand se terrent par milliers, en des trous, les enfants d’aujourd’hui

dans leurs pays lointains, et je crois bien que c’est moi qu’on bombarde

 

là, une herbe impavide à trouvé son peu d’espace, entre deux blocs

un fétu vert paraît dans le béton, dans l’amas imbécile 

la vie renaît quand les humains sont morts, leurs enfants éventrés

or les oiseaux d’ici, pinsons, chardonnerets, nous laisseront vivre

nous ignorant, et celui qu’ils oublieront, je crois bien que c’est moi 

 

 

 

 

Margot Margot

 

si j’écris à la plume

c’est pour te faire un mot

Margot Margot

 

je suis comme un rat d’eau

je compte pour des prunes

ballot ballot

 

elle me lance une agrume

je lui jette un bon mot

pas beau pas beau

 

je m’en vais à vau l’eau

ni chacun ni chacune

bateau bateau

 

pense pense à moi

 

à l’heure de l’apéro

je songe au lamparo

et tu rêves à la brune

hello hello

 

et Margot je présume

que tu erres en la brume

moi je te cherche trop

rends-moi ma plume

 

 

 

 

Yggdrasil

 

assis où j’ai choisi

me disait le grand arbre

de là je sème, de là j’essaime et je vais loin

 

comme un chef de tribu

j’enseigne et je conduis

trônant sous l’arbre de nuages et de pluie

 

jambe en terre plantée

et quand je me déploie

les bras ouverts, je suis le tronc de toute science

 

de loin ma chevelure

indique le chemin

amoureuse des vents et amante des temps

 

c’est ainsi qu’immobile

je voyage et navigue

au-delà de la vue, mon ombre portant loin

 

mon nom importe peu

je suis l’arbre du monde

qui me touche et m’enlace, il se renforcera

 

 

 

 

Cène    

 

alors les voici tous à table

avec les enfants et les femmes

 

la peur est cachée par derrière

en un paisible remuement

 

ils ont faim, loin d’être repus

manquant de pain et d’amitié

  

ils sont ensemble pour fêter

le sachant que proche est la fin       

 

celui qui parle va mourir

et tous ceux-là vont s’en aller

 

un seul repas va leur suffire

il nourrira leurs aventures 

 

 

 

 

Utopie

 

ce qu’on nomme utopie n’est autre que le rêve

où tu sais, en rêvant, que l’avenir se lève

 

un jour vient, puis un autre, et l’horizon s’éclaire

chaque étape à pour elle un nouveau monde à faire

 

tu le crois, tu le penses ou le veux et l’espères

jamais les démentis ne vaincront tes colères

 

comme il te faut d’audace, et comme tu t’égares

quand meurt pourtant le jour heureux que tu prépares

 

après la pluie vient le beau temps, dit-on souvent

la pluie revient pourtant, la pluie des mauvais vents

 

alors tu recommences, alors loin d’oublier

l’enjeu de ton courage est de ne point plier

 

on te dira follingue, étrange en la maison

on verra qu’à la fin, c’est toi qui as raison

 

 

 

 

Envolées

 

plume qui vole, qui s’envole,

tel va l’aveu, l’avis, le vœu,

s’en vont les envolées, valaient-elles,

et le vote, volatil où va-t-il ?

 

plume qui vole et volera

avec les vieux, va, la vie s’en va,

vaine la vie, que vaut-elle,

mais que vive la vie vraie !

 

plume qui vole, envolée belle,

vivre est un vide, vivre est un vin,

vivants valides, voulant ou veules,

qu’ouvert, en vous, veille un visage.

 

 

 

 

Étrange

 

le monde en moi

toi dans le monde

en toi voici le monde bleu

je te vois si jolie

couchée sur l’herbe bleue

le bleu de tes yeux dit-il tout rouge

 

je te vois rouge

le monde est rouge

je te vois bleue le monde est bleu

tu fais entrer en moi le rouge

tu fais entrer le bleu

une orbe rouge et bleue

 

et si le ciel orange est un orage

mon cœur en moi se fend

tous ses quartiers s’épandent

sur l’herbe verte et bleue

du ciel sur elle a coulé tout l’étrange  

et tu dis quel mélange

 

quand je suis toi je suis le monde 

le monde rond comme une orange

où comme au ciel les anges

ma chair est rouge et bleue 

couchée sur l’herbe noire

et tu me dis étrange

 

 

 

 

Aériennes

 

ce jour-là, les oiseaux eux-mêmes étaient lourds

les poissons aussi, ils étouffaient, toute cette eau

une eau sans air, un air pesant, la chaleur lourde

c’était un jour où l’attraction terrestre jouait à plein

les pieds collaient au sol, les jambes gonflaient

la terre s’effritait sous les pas, attirée vers plus bas

sûr qu’on rigolait pas, on étouffait, comment rire ?

 

il a dit que non, qu’il sauterait en l’air, jambes en l’air

 

tranquille il l’a fait et les oiseaux se sont mis à voleter

remis à voler, même les plus gros, l’émeu lui-même

et voyant, les poissons se sont mis à rêver de la nage

à nager dans une eau redevenue légère, même aérée

avec des bulles, et la terre les a senties, les bulles

elle s’est mise à respirer, elle s’est assouplie, légère

et il est retombé, les pieds ailés, les jambes déliées

 

même, il a dit qu’il n’hésiterait pas à recommencer

 

 

 

 

Pour une combattante

 

la belle est morte au combat

pleurez sur le corps d’une dame

femme brune de là-bas

chantez le courage des femmes

 

femme, elle a pris le fusil

tombée, elle gît dans le sang

honte à l’homme qui s’enfuit

quand sa sœur meurt en partisan

 

toi, tu n’auras pas d’enfants

la guerre te fut imposée

veuf qui se veut ton amant

la guerre au loin t’a emportée

 

on pleure, on chante là-bas

on chante la force des femmes

la belle est morte au combat

fière et belle comme une lame

 

(Lieutenante Reem Hassan, commandant

une unité de femmes kurdes et chrétiennes

face à Daéch en Syrie)

 

 

 

 

Bluette

 

adieu à mes amis 

doux comme un doigt de miel

ou comme un poing unis

étoiles dans le ciel

 

des bras de mon amour

aux serres des vautours

de lèvres de velours

à la mort sans atours

 

les signes sont tracés

les enfers sont pavés

les bêtes vont émerger

leur règne est annoncé

 

elles seront douces

elles seront cruelles

seuls survivront

ceux qui sauront aimer

 

 

 

 

Enfants heureux

 

Sur un rythme de Jean-Paul de Dadelsen

 

Près du hameau les enfants courent, sous la chaleur du soir, sous l’odeur des tilleuls, criant

malgré les ombres qui s’allongent aux murs, ils se poursuivent, fuyant le lit, des enfants

pâles des villes, et que la paix soit avec eux !

Derniers jours de l’été, fin août a confié à la nuit qui vient ses parfums et ses rires.

À peine le matin viendront des jamais plus, au temps où les beaux jours s’achèvent,

l’automne et l’oubli pour refrain.

 

Au loin les soldats ont peiné sous le casque, leur pas lent fait rouler la longue mémoire

de ces pierres insoumises, pour toujours fichées là en rebelles ; la foi des pauvres avec elles

éveille à nouveau, pour longtemps, sa rancœur.

Revient l’inévitable, au retour du malheur, lorsque l’encre des messieurs, et leur verbe,

redéfait une longue épissure de travaux et de jeux, et d’alliances, et de danses,

ainsi revient la guerre aux hommes.

 

La jeune femme, à ses anciens voisins l’a dit, redit, d’autres temps viendront où pourtant

il sera temps de refaire une histoire, de rassembler les brins, de trouver un village

de tendresse tressé, au cœur las de haine.

Qui le croira, qui va le croire, et les soldats ont ri, pourtant vêtus de peur, d’habits

de sang versé ou de tortures, à la terre ira leur rire comme un chien a hurlé

à mort, il n’est pas de pardon.

 

Où s’en vont les anges quand il pleut, leurs ailes salies par la haine, je ne sais ce qu’ils

veulent, ont-ils aperçu, honteux, ces liens d’amours cachées dessous, je ne sais pas ce qu’ils

disent, privés de sang rouge, aux pures élytres.

S’en vont-ils pleurant, riant de nous autres humains, sommés de rapporter à leur maître

leurs proies, les ailes ensoleillées, irisées de tant d’éclairs et de combats, de peines,

chaînes trop lourdes à porter ?

 

Or paisibles sont les villages, ignorant ce qui vient, les ciels de bromure et de plomb

sous les orages, ainsi vont les gens que nous sommes, incertains et confiants, tous incrédules,

enfants de vide mémoire du mauvais.

Seul un sage a semé les graines du futur, ne sachant, ne voulant, visité seul

par les esprits errants revenus vifs de très anciennes guerres, gitans de sa mémoire

voyageant sur ses folles routes.

 

Un vieil homme est passé ce soir, mille nouvelles dans la tête, et des chansons

à faire entendre, admirer, dispersant à l’envi les brins de son tabac, mi-rieur,

mi-sinistre, rageur, la langue embarrassée,

ancien enfant justement, vif encore et déconcertant, l’œil allumé par des joies

anciennes et des bonheurs datés, par des soucis dont il n’a plus que faire, les soupesant.

Aux vieux que devient l’avenir ?

 

En attendant la mort il est si doux de rire, amis rions, attablons-nous ensemble

avant d’être cueillis pour une autre aventure, saisis de peur, habités de désir.

Ne sommes-nous pas de ces curieux amants,

aimant la guerre et la fuyant, aimant la vie et la foulant, aimant si fort, enfants

voués à vivre aimés et menacés de haine, envoûtés, encroûtés, fort amusés

aussi, qu’on n’en peut plus de rire.

 

Et les filles chantonnent, se tenant par la main, oublieuses dans leurs tabliers de ferme

de ce qu’il faut de crainte pure ou de fière malice, pour sauver son estime aux jours

où pleuvent les cris de vengeance et les pleurs.

Je sais ce que je dis, j’ai souvenir du temps maudit des reîtres vert-de-gris, barbares

civilisés, faut-il le dire, tout affolés de leur orgueil, de leur blessure d’être,

âmes retournées à jamais.

 

Les gens d’ici en ont le souvenir, on en trouve les traces, on se demande encore

en quel dessein les enfants à l’étoile avaient à se cacher, lapereaux apeurés,

sans leurs poupées ni leurs peluches aimées,

enfants tués, et le faut-il, que dans la vie des hommes, les ogres soient autorisés ?

Oh comme on s’en souvient ! Et le ciel, en vérité, peut tomber, la lune en sang rougir,

mon Dieu, tu as de ces idées…

 

Et peuple qui n’a su, venu le froid des morts, que la nuée soulevée par les chars

t’apprendrait à courir, te souviens-tu, ces jours où tu fuyais auront sauvé pour toi

tes cartons à chapeau, tes robes à fleur.

Je dis ce qui était, je ne mens pas, mais pourtant on chantait, et la plus belle histoire,

peut-être, est celle où l’on verra le peuple menacé, tout comme ces enfants qui jouent,

chanter avant la mort qui vient.

 

Car les enfants, en tous les temps, près du hameau de leur naissance, aimeront à courir

à l’ombre des tilleuls, sans souci, ignorant le zonzon de ces milliers d’abeilles

attachées à leur labeur, comme un tueur.

Qu’ils s’amusent au soir, que les rayons du soleil de la guerre ne les traquent, ainsi

que fait la flak, elle qui a piégé l’avion, cloué au faisceau blanc d’un projecteur,

et qu’ils ne meurent, non, qu’ils ne meurent.

 

Insensibles à nous et poursuivant leur quête, têtues, les fleurs, les plantes et les bêtes

continueront, obtus, sans nous, quand nous fuirons notre festin, notre destin lassé,

et qu’il est doux de dire à cet avenir

que des enfants un jour auront joué, crié, soûlés de rires, ou de pleurs sans objet,

avancés dans le soir, que l’appel de finir et venir se coucher était leur seule crainte,

enfants heureux sous les étoiles.

                                                                                                                                         

 

 

 

Le cœur  

 

comme un lit de plume

j’aime bien dire je t’aime

j’aime bien dire ça va

ces petits mots-là

un envol d’oiseaux

un bateau sur l’eau

le cours d’un canal

la vie vers l’aval

 

mais puisque mon cœur bat

tu me fais remonter

tu m’aimes tu m’emmènes

où l’on se bat 

 

 

 

 

Le bruit du vent

 

en moi, bien en dedans

ruisseaux et bruit du vent

tu les vois, canaux et courants

envolées d’avant, fous de bassan

 

je regarde en moi et volant

vont les signes du temps

bons amis et bonnes gens

moineaux et fleurs des champs

 

des monstres avec des dents

dieux contents et mécontents

une averse, un vent d’autan

en moi le monde et moi dedans

 

 

 

 

Invisible  

 

invisible et pourtant déjà là tu le dis impossible

inconnu tout encore et présent devant toi

face à toi qui ne le vois s’en va ton avenir

mortel un jour immortel aussi bien tu le nies

naître et croire et décroire et voir et devoir naître

impossible inconnu bel invisible tu viens

 

 

 

 

Naissance de l’humain

 

Fils de l’homme, fille de l’humain, fils et fille des humains, fils des hommes et des femmes, fille des femmes et des hommes, humains en nombre qui naissent chaque jour sur la planète bleue,

humains de chair et de sang, corps rouges et blancs, glissants, d’humains ensanglantés, fils et filles des femmes et sortant de leur ventre, filles et fils des hommes qui les font leurs enfants,

petits humains au premier cri, première parole de douleur et d’effroi quand vient en eux le souffle, humains aveuglés et apeurés déjà, humains fils d’Adam fille de Dieu et semblables à lui,

enfants de la violence humaine, de la violence terrienne, enfants de la terreur de la guerre et de la chaleur de l’amour, divins enfants pour qui sonnent les tambours de l’amour et de la guerre,

humains homme et femme en un seul être advenu, seul enfant chez tous les enfants nus, mort avec les autres de Bethléem, né avec les autres à Bethléem, tous les autres en lui, bel enfant de l’humain, 

enfant de la beauté du monde et fils de la terreur du monde et fille de l’amour du monde et fils de la douleur du monde, enfant de l’avenir du monde et fils de la mort du monde et fille des aurores…

 

 

 

 

 

Au plumage d’or pâle

 

une plume descendait

elle voletait, dansait

et ce n’était qu’un souffle

ainsi chose de l’air

 

la plume se posait

venue d’une colombe

ailes lamées d’argent

et plumage d’or pâle

 

qu’elle passe aujourd’hui

dis-tu, telle une voile

et s’en aille hors le vent

qu’au loin parle l’esprit

 

tu raisonnes, tu ris

aux temps tu dis allez

que ces temps ne s’en aillent

que tout ainsi ne passe

 

que tout malheur ne puisse

alors jamais éclore

et que naisse le chant 

en des gorges de paix

 

car cela tu l’espères

que toujours te revienne

ainsi la plume neuve

sous le couvert des ombres

 

 

 

 

La marguerite

 

est-ce bien l’engrenage

ou cette fleur en soie 

qui nique la mécanique

nique nique ?

 

qui nique la mécanique

nique nique ?

est-ce saint dominique

ou est-ce saint françois ?

 

est-ce un cerveau stainless

ou le cœur pur en soi

qui nique la mécanique

nique nique ?

 

qui nique la mécanique

nique nique ?

ce n’est pas la marguerite 

c’est l’acier qui déçoit 

 

 

 

 

À quoi tu penses ?

 

À quoi tu penses ? elle demande – À des choses lointaines qu’on ne peut partager

ce sont choses d’enfance et voudrait-on les dire il y faudrait un livre

on y lirait le temps, les habits, les nuages, et ces heures et ces toits, et ces gens

on y dirait le vent, quand il vous emportait, volée de nuées de feuilles jaunes

ou rouges et brunes, et vertes encore, et dans le bruissement des dernières accrochées

aux branches des marronniers – qui se souvient des marronniers et des cours des écoles ?

des choses de récré, on y lirait aussi, choses de craies, d’ardoises, de blouses grises

et dirais-je ces mots, ces verbes et ces noms, ceux de ce temps, ce serait inutile

au livre même, au film, à la bédé, il manquera l’odeur, et manquera la peau

quand elle frissonne, sous la pluie et le vent, en automne, ta cape voletant

et comment, malgré ce temps, sous le chandail, sous le tricot, une moiteur s’étend

et ce que tu ne pourras dire, que le livre écrit ne saurait dire, c’est le plaisir

de marcher comme on rêve, comme on s’endort paisible, sous le couvert du temps

sous la bruine, dans le vent, comme le percheron qui patiente et fait sonner son fer

et le pavé de grès s’irise, et le ciel s’immisce entre les hautes maisons des gens

et tu ne sais si tu souris ou si tu pleures, car tu ignores où se tient la douleur.    

 

 

 

 

L’homme qui fuit

 

le vent tourne

le vent souffle

aidez-moi

 

il m’emporte

je m’en vais

adieu toi

 

il me chasse

le vent fou

loin de lui

 

la colère

prends ma main

que veut-elle

 

je suis seul

un désert

plus de nous

 

je vous aime

je vous fuis

loin de vous

 

des lueurs

et je cours

devant elles

 

incendiaires

souffles fous

j’ai peur d’eux

 

où courir

es-tu là

plus personne

 

 

 

 

Chaleur d’été

 

Nuit

 

fraîcheur

je suis étendu

me reste le ciel

 

chant du coq

très loin dans la nuit

un enfant pleure

 

dans le noir

un aboi

une envolée de chiens

 

tu dors

au loin chante la hulotte

je suis seul

 

 

Matinée

 

au pied du pêcher

c’est l’aube

poignée de poils gris

 

peau de pêche

au matin

la rosée l’a perlée

 

sur ma main

la montée du soleil

et les mûres

 

vois

c’était cette nuit

le renard a chassé

 

 

Journée

 

souffle doux 

le feuillage miroite

il fait chaud

 

seul humain là

les arbres m’entourent

ils respirent

 

un cri rauque

peur

la pie-grièche qui s’envole

 

chaleur épaisse

un sentier caillouteux

quel souffle ?

 

 

Soir

 

temps sec

les racines vont profond

ma soif

 

très bas le soleil rouge

une abeille

et mon verre

 

mort

j’entends la chouette

la sauvagine est sortie

 

vent du soir

l’air s’allège

temps heureux à dormir

 

 

Coda

 

vois les colchiques

un souffle passe

l’été n’est plus

  

 

 

 

Je viens de loin

  

aujourd’hui je me sens pierre à feu

silex et l’eau dessus pour en goûter l’aigu

 

calcaire aussi, de quoi en mes os je suis fait

et de la terre, a dit l’antique enseignement

 

et toutes ces chairs anciennes d’autrefois

elles, en leurs encontres, dont je suis advenu

 

je viens de loin, en moi gît le serpent originel

juste à demi soumis en la boite crânienne

 

et de plus loin, de poudre, de poussière

nuées, subtile pulvérulence interstellaire

 

de laves, de marais, et d’eau pure et céleste

de fourrures de bêtes, de squelettes enfouis

 

et le grand rire d’ogre qui vient de tout cela

dit la peur et la rage, le plaisir, le bonheur 

 

je suis enfant du monde et de tout l’univers

le reflet d’un visage et le souffle éternel

 

 

 

 

Plage normande 

 

pieds nus salure promenade sur l’estran

crachin suave et poussières d’embrun  

humide sous le pull et cheveux emmêlés

derrière nous tiédeur des prés salés

 

accord de nos pas et je te regardais

soleil sous la pluie et le vert de tes yeux   

tu disais au noroît des paroles envolées

éclaboussées giclées d’eau et de sable 

 

ce jour ce temps ce moment à jamais

heure perdue mémoire paroles envolées

en doux sépia elles reviennent volées

les ramène la bruine d’aujourd’hui 

 

 

 

 

Pouvoirs

 

L’été est là, sa douceur, et ces nids qui se vident,

nourri on se met à voler.

Les ailes, sous la pluie, se couvrant de perles d’eau,

n’ira-t-on pas trop loin ?

Pouvoirs plus étendus, enhardi, tu te risqueras plus,

jusqu’à y perdre tes ailes ?

Se glisser entre deux airs, tel le chasseur nocturne,

dans la justesse du vol.

 

 

 

 

Noroît qui va

 

au pays de nuages et de vent

où nul soleil ne découpe

rêvant, tu vas pensant, aimant

chantre du vent

 

s’agitent bonheurs et misères

en nombre au noroît tu les contes

afin qu’il les porte là-bas   

voire là-haut, qui le saura ?

 

tu n’en gardes que les moindres

il te les faut pour rire

et pleurer ou chanter, ou sourire

 

et tu respires allant

t’échevelant le vent va, t’enveloppe

cheveux qui nagent dans le ciel 

 

 

 

 

Moineaux

 

rien n'est plus beau

que le courage des moineaux

 

rien n'est plus beau

que le plus vieux des sages

qui va tenant

en sa main d'homme d'âge

la main d'enfant

d'une fille qui saute

d'un pas très sûr

sur un pied sur un autre

tout en éclaboussures

 

rien n'est plus beau

qu’une amitié d’oiseau

 

 

 

 

Chœur  

à Mikis Theodorakis

 

il est un chant qui monte dans la rue

qui l’entend pourra s’en émouvoir

et ton cœur sait trop bien qui le chante

 

dans le noir une voix s’est levée  

qui l’écoute pourrait pleurer de honte

c’est ton frère et tu l’entends chanter

 

dans le ventre des Grecs il est une chanson

dans leurs jambes se meut une danse 

dans leurs mains se glissent des barreaux

 

où est-il, ma mère, cet oiseau rouge et noir

qui planait au-dessus des eaux ?

où est allé le souvenir des hommes ?

    

 

 

 

Non

 

tu dis non comme un fusil

tu dis non

tu cloues sur le mur le Non de ta jeunesse

tu colles sur le mur l’affiche de ta jeunesse

on te dit viens tu dis non

on te dit que valent et que vaudront

tes brèves vérités contre le vrai

bonheur d’être ensemble et tu dis non

homme libre tu dis non

l’amour d’un Seul est ta raison  

 

in memoriam Martin Luther

 

 

 

 

Mouillé

 

impalpable, crachin léger

pas même une brume 

ne tombe pas, semble monter

imperceptible, le sol humecté 

et les roses, les roses perleront

 

la peau, à peine une moiteur 

et les cheveux qui frisent

la main sur eux sera mouillée

un ondoiement de pauvre

pour un homme en sabots

 

les oiseaux font silence

 

 

 

 

Selve

 

dans les bois qui sont derrière

passé le hameau

s’en va chasser la dame blanche

 

à son cri le chevreuil endormi dresse l’oreille

toute la sauvagine

 

au loin la nuit

des cités ensauvagées vivent ainsi   

 

 

 

 

Repartir

 

au bord des fleuves de Babylone

où nous sommes assis

faut-il chanter enchaînés ou pleurer

nous faudra-t-il danser

 

sur les plages nues de servitude

où nous sommes assis

lequel de nous demain se lèvera

osera déserter

 

au long des canaux d’obéissance

où nous sommes assis

enchaînés, quand poserons-nous les rames

qui va cesser de ramer

 

au fil des courants de déshérence

resterons-nous assis

la liberté, qui l’aime et qui la veut

qui voudra la goûter

 

par les rivières de renaissances

sur nos radeaux assis

savoureuse va s’inventer la vie

va remonter le cours

 

 

 

 

L’esprit   

 

ce que l’arbre me dit c’est je vis

que le vent m’agite de toute part je vis

je ne suis pas de bois de tout côté je m’élargis

mais ce n’est pas ainsi pas ainsi que je vis

je pousse vers le haut c’est ainsi que je vis

pour cette élégance achevée ainsi je vis

ainsi j’aime et respire ainsi j’offre mes fruits

et la terre s’en nourrit d’où je vis

de l’arbre tel va l’esprit

 

 

 

 

Et je n’ai que cinq sens…

 

Qui a parlé en ce petit matin

au-delà des lilas

entre fleur et soleil ?

 

Et quelle odeur a remonté cette vapeur

humide et nue

pour se polliniser

femme odorante enjambant les tout premiers rayons ?

 

Ô monde vibrant de cent mille façons !

 

 

 

 

Attente

 

d’anciennes sagas ont parlé de cela

du jour où demain frappe à la fenêtre

 

rien ne se passe, et les jours et les jours

derrière la vitre les vieux maudissent

 

j’attends toujours ici, j’attends encore

avec curiosité, à chaque instant

 

vienne la trouée de lumière annoncée

et resplendisse, le ciel serait-il bleu

 

 

 

 

À sa fenêtre

 

là c’est juste un homme à sa fenêtre

et qui attend

 

contre le mur d’en face, une bicyclette

aussi un chien

 

un vieux vélo boueux, les pneus usés

un chien pouilleux

 

désœuvrés, ils s’appuient contre une porte

aux planches usées

 

la rouille a mangé la peinture du vélo 

la porte est bleue

 

un jour, le vieux chien fut blanc et roux

mais là il dort

 

on se demande ce qu’il y a derrière la porte

toujours fermée

 

et tout cela espère peut-être une venue

pour s’animer

 

l’homme qui attend tient sa fenêtre ouverte 

longtemps longtemps

 

 

 

 

Litanie

 

de la violence

délivre-nous

de la violence, délivre-nous seigneur

 

de la violence

 

ils sont entrés

ils ont tué

ils ont tué tous ceux que nous aimions

 

de la violence

délivre-nous de la violence

 

ils sont entrés

ils ont violé

et notre envie à nous fut de les tuer

 

délivre-nous

 

émasculés

ensanglantés

notre désir à tous ce fut de tous les tuer

 

délivre-nous

 

contaminés

que le sang coule

et c’est en nous, le sang nous saoule

 

de tous les tuer

les massacrer

l’envie de tuer qui est en nous, les supprimer 

 

les effacer

 

le sang qui coule

le sang nous saoule

nous sommes nés pour le répandre, le bénir

 

pour le chanter

nous en vanter

 

que le tambour

que le bruit sourd

de nos envies, de nos désirs de nous venger

 

il coule en nous

délivre-nous

 

que du tambour

de nos désirs

de la violence enfin tu nous délivres et purifies