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Mémoire

 

 

 

C’était un feuilleton.

Chaque semaine, du 5 décembre 2007 au 26 novembre 2008,

il a été présenté ici un récit, tiré de mes souvenirs…

plus ou moins authentiques. 

 

 

On peut se reporter à la page False memories,

pour retrouver l’ensemble des récits.

 

 

Cette semaine :

 

L’homme de quart

Dar-es-Salaam, 1962                                                          

 

Il était monté à bord à Marseille. Et pendant tout le voyage – vingt-et-un jours – il nous a intrigués.

C’était un homme petit et râblé, à la peau très noire, à la tête ronde presque chauve, semblable à une roche polie et luisante, à la face immobile, paisiblement secrète.

Il n’était pas de première jeunesse, mais on le sentait particulièrement vigoureux ; en fait, un dur assemblage de muscles.

Il était debout le premier, dès l’aube. Chaque jour, à notre arrivée sur le pont, nous le trouvions à sa place, assis à l’extrême avancée de la poupe, ou parfois même accoudé, penché, à la rambarde, le regard fixé au loin, vers l’avant.

Il ne bougeait pas de là, sauf, avec regret et brièvement, pour quelque fonction vitale telle que se nourrir ou se soulager.

Lorsque, par exception, nous choisissions de dormir sur le pont pour contempler les étoiles, nous le voyions descendre le dernier jusqu’à sa couchette du fond de cale.

On le sentait tendu vers un lieu dont il attendait avec constance de découvrir au loin, aux extrêmes confins de la mer et du ciel, la première apparition.

Nous étions croyants, aussi nous a-t-il paru très vite une image de la foi. Ou mieux : de l’espérance.

Nous l’appelions L’homme de quart, entre nous, tant il semblait exercer avec sérieux la profonde responsabilité de celui qui doit prévenir les marins de tout danger.

Mais nous le considérions aussi comme une sorte de gardien tutélaire, puisqu’à chacune de nos escales, alors que nous descendions explorer quelque bastringue pour marins et soldats, lui restait fidèlement à son poste, nous assurant ainsi que nos humbles possessions seraient à l’abri de visiteurs.

Lorsque nous avions l’occasion de nous adresser à lui, et c’était rare, nous l’appelions Papa, imitant ainsi les quelques Africains du bord. Nous ignorions son nom.

Un jour vint où, des côtes apparaissant à tribord, au loin, nous l’avons vu tout à coup se dresser, surexcité, hilare, contre toutes ses habitudes, et tendre le bras vers babord, vers ce qui devait bien être une île, puis se tourner vers nous, et pour la première véritable fois nous parler – ou plutôt crier vers nous ce nom : Zanzibar !

Il ne tenait plus en place, il parcourait le pont, serrant deux à deux toutes les mains qui se présentaient à lui, et c’est lorsqu’il a pu se calmer qu’il nous a raconté son histoire.

Pour la première fois depuis plus de trente ans, il venait de voir son île, sa patrie verte et brune, délaissée à l’adolescence pour aller faire le manœuvre dans la rose et grise Angleterre. 

Puis nous avons débarqué à Dar-es-Salaam, lui le premier, et seul me reste le souvenir de l’homme de quart, icône de l’espérance.