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            Mon village a changé

 

 

 

D’après le « Cahier de Mission » du même nom

écrit par Jean Alexandre et illustré par Denis Talleu.

(Paris, Service protestant de mission, 1998).

 

 

 

Issaka somnole, sous la chaleur. Et il se souvient de l’époque où la saison sèche, comme maintenant, signifiait le malheur. Pourtant il n’est pas vieux, il n’a que douze ans. Mais tout a changé il y a seulement deux ans ! Issaka sourit, il se souvient avec plaisir de ce qui s’est passé alors. Des événements qui ont tout bouleversé, mais en bien. Dans l’histoire du village il y a une coupure, un avant et un après.

Avant, le village n’avait pas d’histoire, il avait soif, un point c’est tout. Les gens et les bêtes mouraient de soif.

Les vieux disaient alors que c’est ainsi depuis toujours et qu’on n’y peut rien… Ils disaient que les ancêtres, dans leur monde, étaient fâchés et refusaient de donner à leurs descendants la pluie qui permet la vie. Mais comment les ramener à de meilleurs sentiments ?

C’est ce que personne ne savait.

Certains racontaient que loin, loin vers le Nord, existaient des pays où à cette même saison il pleut tous les jours ! Les gens de là-bas, les Blancs, doivent avoir des ancêtres très gentils, pensait-on alors. Des ancêtres qui leur donnent tout ce dont ils ont besoin…

Mais d’autres disaient que ce n’est pas sûr parce que parfois, dans ces pays, la pluie envoyée par les ancêtres devient toute blanche, comme la lèpre, et qu’elle reste sur le sol comme un tapis, à cause du froid ! Cela montre bien qu’on ne peut pas tout croire de ce que disent les gens…

Ce qui ressortait de tout cela, en tout cas, c’est qu’il n’y avait rien à faire.

 

Le grand-père d’Issaka, le vieux Yaméogo, lui avait toujours dit et répété cela : « Il n’y a rien à faire pour changer ce monde. Regarde ce vautour, crois-tu possible pour toi de changer sa couleur ? » Et Issaka avait regardé, non loin, le vautour qui nettoyait à grands coups de bec les ossements d’une vieille chèvre morte la veille : une chose était sûre, il n’avait vraiment pas envie de changer quoi que ce soit chez cet affreux vautour, il aurait préféré qu’il n’y ait pas de vautour du tout ! Et son grand-père dut lui expliquer que le monde est bien fait comme il est, puisque même les vautours sont très utiles : « Sans eux, il y aurait des maladies chez les humains, car ils nettoient tout ce qui reste là à pourrir ».

Yaméogo était un sage parmi les sages, il ne pouvait pas se tromper. On avait toujours dit à Issaka qu’il devait écouter les anciens et conformer ses actes à leur enseignement, car ils avaient accumulé beaucoup de savoir pendant les nombreuses années de leur vie, un savoir qui s’ajoutait à ce qu’eux-mêmes avaient reçu de ceux qui vivaient avant eux. Et de toute façon, plus on était né il y a longtemps, plus on était proche du grand savoir des ancêtres, qui avaient établi toute chose au début des temps.

En général, se dit Issaka, cela est vrai, mais cette fois Yaméogo s’est trompé, et bien trompé, car les choses ont changé ! A l’avenir il faudra trier, dans la sagesse des anciens, entre ce qui est bon pour aujourd’hui et ce qui n’est plus valable… à cause de ce grand changement qui vient d’arriver.

 

Issaka revoit en esprit l’arrivée au village de l’homme qui fut la cause de tout.

On n’aurait jamais dit en le voyant, ça c’est sûr, qu’il apportait autant de nouveauté car c’était un homme aux cheveux déjà blancs. Grand, mince, flottant dans son boubou, des sandales usées aux pieds. On l’avait vu s’approcher, sur la piste menant au village, soulevant une poussière ocre autour de ses chevilles. Les amis d’Issaka, les gamins du village, l’avaient signalé bien avant que ne l’ait aperçu quiconque. Et maintenant il avançait précédé d’un essaim d’enfants qui couraient en chantant, en dansant et en criant : « Un étranger arrive ! »

Une fois au centre du village, il s’était dirigé vers le chef, qui trônait sous le grand arbre

comme toujours à la fin du jour. Le chef, l’homme et les anciens avaient parlé longuement, assis en rond jusqu’à la nuit. Mais les enfants n’avaient pas pu entendre ce qui se disait, car le respect les contraignait à se tenir à distance malgré leur curiosité. Tout ce qu’ils avaient pu observer, c’est qu’à la fin le chef lui avait dit en se levant lourdement : « Demain je te montrerai ta concession ». Cela signifiait que l’homme allait habiter au village… bien qu’il soit manifestement un étranger, même s’il était noir lui aussi et s’il parlait le mooré, la langue du village. Quelle nouveauté !

Le lendemain il prenait possession de son champ et commençait à bâtir sa case, aidé bien sûr par Issaka et les autres enfants du village : la curiosité rend parfois bien serviable… Qui donc était cet homme ?

 

–oOo–

 

Ce jour-là, Issaka gardait les chèvres de son père, à quelque distance du village. Il était

allongé sous un arbre et son regard portait au loin parce que dans son pays les arbres ne s’élèvent que de distance en distance. C’est pourquoi Issaka vit venir sa sœur de loin. Elle lui apportait son repas, comme tous les jours : une bonne boule de (c’est une pâte à base de mil) et une tranche de pastèque.

La grande fille, là-bas, paraissait trembler dans la chaleur, entre les hautes herbes, le long du sentier. Issaka s’aperçut qu’elle courait. Ou plutôt non : elle dansait en marchant.

Elle avait douze ans et commençait à participer à la vie des femmes du village. Pas seulement en travaillant dans le champ de sa mère, en pilant le mil ou en allant chercher l’eau au loin dans une calebasse posée en équilibre sur la tête. Plus que cela. Elle avait le droit d’assister aux mystérieux entretiens qui réunissent souvent les femmes, quand elles parlent entre elles à mi-voix et se taisent brusquement à l’approche d’un homme ou d’un enfant.Fatoumata arrivait, toute souriante, et même un tantinet moqueuse. Issaka lui jeta un regard méfiant :

– Tu as l’air bien fière ! Tu te crois très maligne ?

– Plus que toi, car moi, je connais un secret très important…

Issaka essaya en vain de percer le mystère. Fatoumata l’aimait bien, mais pas au point de trahir le secret des femmes. Elle savait ce qu’elle risquait ! Et puis elle avait un peu exagéré : elle n’était pas sûre qu’il s’agisse d’un secret entièrement secret…

 

Au Burkina Faso, il y a beaucoup de gens qui ne savent pas ce que c’est que l’Evangile. Ils n’ont jamais entendu parler de Jésus de Nazareth, le Christ, le Fils de Dieu. Il ne faut pas croire qu’ils ne connaissent pas Dieu. Ils Le connaissent, mais pas complètement : ils ne savent pas qu’Il a envoyé Son Fils sur la terre à cause de l’amour qu’Il porte aux humains.

C’est cela, cette bonne nouvelle-là, que le visiteur étranger qui s’était installé dans le village avait expliqué à une voisine. Elle lui avait demandé pourquoi il était venu. Elle disait cela sur le ton de celle qui s’intéressait poliment à lui, comme pour un petit bavardage amical entre voisins, mais en réalité elle brûlait de curiosité.

L’homme lui avait répondu : « Je suis venu de la part de Dieu pour vous annoncer la bonne nouvelle de l’amour qu’Il vous porte, Lui qui a donné Son Fils unique pour vous. »

Tel était le secret que les femmes du village se murmuraient, lorsqu’elles étaient entre elles, à l’abri des oreilles des hommes. C’est qu’en effet, une affaire comme celle-là, elles le savaient bien, regardait avant tout le chef du village et le conseil des anciens. Or l’homme de Dieu, semble-t-il, n’en avait parlé qu’à une femme…

Tel était, aussi, le secret que Fatoumata aurait bien voulu partager avec son petit frère Issaka.

Mais elle ne savait pas si elle devait ainsi contribuer à répandre la nouvelle. « Si tous les

gamins du village le savent avant le chef, se disait-elle, que va-t-il se passer ? »

  

Issaka se souvient bien du jour où, pour la première fois, l’homme de Dieu a comparu

devant le conseil des anciens. Voici ce qui s’était passé : un vieux avait fini par lui demander pourquoi il avait choisi de s’installer justement dans ce village. Alors, tranquille comme à son habitude, l’homme avairt répondu qu’il était venu pour obéir à l’ordre que l’Esprit de Dieu lui avait donné. Surprise, on l’imagine, du vieillard :

– De quel esprit parles-tu ? En existe-t-il un que nous ne connaissions pas ?

– Oui, bien sûr, car je parle de l’Esprit qui vient du Dieu qui a créé le ciel et la terre, non de l’esprit de l’un de vos ancêtres.

– Nos ancêtres nous ont enseigné depuis longtemps qu’il existe, à l’origine du monde, un dieu lointain, plutôt gentil, que nul n’a jamais vu : comment le connaîtrais-tu ?

– Ce Dieu est en réalité le père de tous les humains, et il n’est pas besoin de passer par les esprits vagabonds qui errent autour de nous, ni par l’esprit de vos ancêtres, pour le connaître. C’est Lui qui s’est fait connaître à nous en nous envoyant Son Fils. Celui qui connaît l’envoyé connaît Celui qui l’a envoyé !

En entendant ces mots, le vieux est terrifié. Il craint grandement que les ancêtres, et de plus tous les esprits errants, ne se vengent terriblement sur le village pour avoir accueilli pareil énergumène ! C’est pourquoi il s’empresse de courir, autant que ses vieilles jambes le lui permettent, vers la case du chef pour le mettre au courant.

Or Issaka et ses amis le suivaient, très intéressés…

 

Les ancêtres allaient-ils se fâcher ? Telle était la question qui taraudait tout le village, depuis le vieux Yaméogo, le grand-père d’Issaka, tout cassé et frissonnant dans son boubou, jusqu’aux petits enfants qui vont tout nus. Ces derniers ne comprenaient pas ce qui se passait, mais ils sentaient bien que tout le monde tremblait, à commencer par leurs mères, et ils pleurnichaient lamentablement.

Les anciens du village faisaient le grand palabre et tout le monde attendait le résultat de leurs délibérations. Ils étaient sous le grand arbre et par moments faisaient silence ; et puis l’un d’entre eux exposait lentement son idée, phrase par phrase. Après chaque phrase les autres indiquaient tous ensemble de la voix, par un « han-han », qu’ils le suivaient. Puis à nouveau le silence. Mais parfois le rythme s’accélérait et il arrivait que tous se mettent à parler en même temps, de plus en plus fort, dans une grande excitation. Et puis cela retombait, à nouveau les « han-han » reprenaient pour ponctuer les dires d’un très vieux. C’était interminable, et même chez un garçon comme Issaka, habitué à la langueur villageoise, l’impatience gagnait.

De deux choses l’une, pensait Issaka, ou bien l’homme de Dieu avait mécontenté les ancêtres et il fallait le chasser au plus vite et se rabibocher avec eux, ou bien les ancêtres étaient au courant de cette histoire d’un Dieu très bon, celui qui avait envoyé Son Fils dans un village d’une lointaine tribu nommée Judée. Dans ce second cas il fallait, très vite, en apprendre plus sur ce Dieu et sur la façon de lui rendre un culte.

Avec ses douze ans, Issaka ne pouvait comprendre combien la pensée des ancêtres est

difficile à pénétrer…

 

–oOo–

 

A peine le Conseil a-t-il autorisé le pasteur (car c’en était un) à rester dans le village qu’une catastrophe est arrivée ! « Il fallait s’y attendre ! déclara le vieux Yaméogo, on ne doit pas discutailler avec les femmes, c’est une de nos coutumes ! » Encore une chose que l’étranger ne semblait pas avoir en tête : une bizarrerie de plus !

 

Et c’est en effet du côté des femmes, ou plutôt des filles, que le malheur arriva.

Issaka se souvient bien du petit matin où sa mère a poussé son grand cri de désolation…

Mais pour comprendre ce qui s’était passé, il faut revenir en arrière :

« Vous êtes libres, disait l’étranger à quiconque voulait bien l’entendre, vous êtes libres à l’égard de tout ce qui vous tient attachés. Vous n’avez qu’un seul Seigneur : celui qui vous a délivrés des liens de la mort, des liens du mal, et même des liens que les humains ont inventés pour vous tenir sous le poids de leur coutume… »

Les jeunes filles écoutaient cela avec délectation. Certaines femmes mariées elles-mêmes – surtout les vieilles – n’y étaient pas insensibles. Or Fatoumata, la grande sœur d’Issaka, était promise depuis sa naissance au neveu du chef du village. C’était un homme fait, déjà, et il avait deux épouses. Fatoumata devait devenir la troisième un mois plus tard. C’était pour elle une nécessité dictée par la coutume que les ancêtres avaient fixée à propos des mariages. Seulement voilà, Fatoumata ne voulait pas cet homme-là !

 

Il était très tôt ce matin-là. On ne voyait dans le village que très peu de fumées s’élevant

au-dessus des cases pour montrer que les femmes avaient commencé à préparer la nourriture.

C’est alors que le grand cri s’éleva. Fatoumata avait disparu et sa mère se lamentait. Bientôt toutes les voisines l’entouraient, dans un concert de gémissements.

Ce n’était pas l’habitude de Fatoumata d’attendre sur sa natte que quelqu’un d’autre se lève et allume le feu car c’était là son premier travail de la journée, et toute la famille s’attendait à ce qu’elle soit la première debout. C’est pourquoi sa mère s’était étonnée de ne pas trouver la marmite installée au-dessus d’un lit de braises. Elle était allée éveiller la paresseuse mais n’avait trouvé personne. Inquiète, elle avait fouillé dans le coffre aux habits et s’était aperçu que le beau boubou de Fatoumata, une robe d’un joli tissu de coton bleu profond décoré en batik, avait lui aussi disparu ! Alors elle avait compris : sa fille s’était enfuie…

Bien entendu, l’agitation qui régnait devant la concession d’Issaka avait fini par attirer l’attention des anciens. Ils arrivaient l’un après l’autre, en prenant l’attitude très digne de celui qui ne veut pas montrer sa curiosité à un vain peuple. Mais à peine étaient-ils mis au courant qu’ils prenaient des airs offensés, et lorsque le chef lui-même arriva, ils savaient déjà ce qu’il fallait lui dire sans avoir eu besoin de se concerter. C’est le vieux Yaméogo qui le dit le premier :

– C’est un coup de l’étranger qui prétend parler au nom de Dieu ! Il les a toutes ensorcelées !

 

Fatoumata restait introuvable. Seul Issaka aurait pu donner quelques indications sur le lieu où elle s’était cachée ; seulement Issaka se faisait tout petit et personne ne pensa à lui demander quoi que ce soit. D’ailleurs on pensait plutôt que, comme d’autres avant elle, elle avait décidé de se perdre dans la grande ville, Ouagadougou, la capitale. Et l’on se disait que dans ce cas elle tournerait mal, tout comme les autres…

 

Les anciens s’étaient rassemblés sous l’arbre, autour du chef, et tout le village les entourait à distance respectueuse. Assis dans la poussière rouge ou accroupis, les villageois faisaient silence. On attendait l’ordre qui ne pouvait manquer d’être donné par le chef. Celui-ci prenait son temps, pour que l’on voie que le sort du village dépendait de lui seul. Les anciens échangeaient à voix basse des remarques qui visaient toutes la même personne : l’homme qui se prétendait l’envoyé du Dieu des cieux.

Enfin le chef leva le petit fouet à plusieurs mèches qui était le symbole de son pouvoir. Tous se turent.

– Qu’on amène ici l’étranger !

– Je suis ici, j’attendais ta décision, fit une voix perdue dans la petite foule des villageois.

Et le vieux pasteur, dépliant sa longue carcasse, se leva et s’avança au milieu de l’espace laissé libre devant le chef.

– Une de nos jeunes filles a disparu, lui dit celui-ci, dis-moi où elle est ou tu seras puni !

– Je ne sais pas où elle est.

– Tu mens, tu es un sorcier et tu l’as enlevée !

Tous frémirent : l’accusation était terrible, elle signifiait la mort pour le coupable… Le village tout entier attendait la réponse de l’homme de Dieu. Sa vie étant en jeu, comment allait-il s’en tirer, lui qui avait souvent affirmé qu’il ne se prêterait jamais à une cérémonie fixée par les ancêtres ? Ceux-ci avaient conçu un ensemble de rites destinés à faire la preuve de l’innocence ou de la culpabilité. Celui qui les refuserait montrerait par là-même qu’il était coupable !

 

L’homme resta longtemps muet, debout devant le chef. Il avait fermé les yeux et ses lèvres remuaient comme s’il parlait mais on n’entendait rien. Peut-être demandait-il de l’aide au Dieu des cieux, le père du Seigneur Issa, le crucifié ?

Mais le chef s’impatientait :

– Acceptes-tu de te plier au rite de la preuve ?

L’homme sembla s’éveiller d’une sorte de sommeil :

– Non, dit-il avec force, car le Seigneur a dit : « Que ton oui soit oui et que ton non soit non, tout le reste vient du Mauvais ». Je ne peux que te répondre ceci : non, je ne sais rien de ce qu’a pu devenir cette jeune fille !

Tout le village fut impressionné, cet homme préférait mourir plutôt que désobéir à son Dieu ! On commença à murmurer ici et là, puis, petit à petit, chacun se mit à le défendre, de plus en plus ardemment, si bien que le chef se sentit mal à l’aise : son autorité allait-elle être mise en défaut ? Enfin il sourit, il avait trouvé la solution :

– Bien ! Voici mon jugement : tu as pris une de nos filles, très bien, garde-la ! Mais que nous donneras-tu en échange ?

Tous admiraient cette preuve de sagesse ! Mais que pouvait répondre l’homme de Dieu, puisqu’il n’avait rien à lui ?

 

–oOo–

 

Issaka se souvient bien de cet instant où la vie de son village s’est transformée. Cela se

passait il y a seulement deux ans, et pourtant que de changements ! Aujourd’hui le village n’a plus soif, les femmes et les filles ne vont plus chercher l’eau sur leur tête à neuf kilomètres du village, elles ne pilent plus le mil à la force de leurs bras, car il existe un puits et un moulin à mil ! Que de fatigue évitée ! Mais il y a plus : la maman d’Issaka apprend à soigner les maladies et les plaies les plus courantes, et à aider les femmes à accoucher de la façon la moins dangereuse : une infirmière est arrivée pour le lui enseigner. Et puis on commence à se dire qu’il n’est peut-être pas normal d’obliger les filles à se marier sans leur consentement. D’ailleurs Fatoumata est sortie de sa cachette sans subir de punition. Enfin, un homme va venir pour ouvrir une école !

 

Tout cela, c’est la conséquence de cette fameuse réponse du pasteur. Le chef lui demandait ce qu’il donnerait en échange de Fatoumata :

– Je n’ai rien à donner, a-t-il répondu, rien que ma bouche pour vous parler de Dieu.

Un murmure général succéda à cette réponse. L’assemblée tout entière se partageait entre ceux qui voulaient punir cet imposteur, et ceux qui se sentaient pleins de sympathie pour le courage tranquille de ce vieil homme.

– S’il n’a que sa bouche, qu’on la lui prenne !

Ce cri venait du vieux Yaméogo. Il était scandalisé par toutes ces manières : pour lui, il n’y avait qu’à ramasser des pierres et les lancer sur cet étranger jusqu’à ce qu’il en meure. Ainsi, sa bouche ne s’ouvrirait plus jamais !

Un large sourire éclaira la face du chef. Le cri de Yaméogo lui avait fourni une solution : on ne tuerait pas cet homme, qui avait la faveur d’une partie du village, mais on le punirait par où il avait péché.

– Puisque tu n’as que ta bouche, dit-il, et puisque c’est par elle que sont sorties les paroles qui ont trompé Fatoumata, ta bouche va payer tout le mal qu’elle a fait.

Et, se tournant vers les jeunes hommes, il leur commanda de casser les dents du pasteur. Ils le firent à coup de manche de houe, sans que lui-même ne se plaigne une seule fois.

 

C’est ainsi que le village devint chrétien : chacun comprit que l’amour du Seigneur Issa, le crucifié, avait empli le cœur de cet homme-là, qui acceptait de souffrir pour la liberté d’une fille qui n’était même pas de sa tribu. Grâce à lui, Fatoumata ne serait pas punie, ni obligée de se marier : il l’avait libérée. La loi des ancêtres venait de tomber.

Alors, dans les temps qui suivirent, la peur des ancêtres et le respect de leur façon de voir firent place à la liberté de transformer la vie du village. Elle pouvait devenir plus douce : pour les enfants, les femmes, les malades, enfin pour tout ceux qui en avaient besoin.

Et pour cela il fallait d’abord entendre les paroles du Dieu vivant et le prier en chantant et en dansant, pour que son Esprit éclaire le village. Et tout changea.

 

 

 

N. B. : Cette histoire ne reflète pas exactement la façon dont les choses se sont passées, mais le pasteur qui lui a servi de modèle existe réellement. Il a vraiment perdu ses dents au cours d’un affrontement de ce genre. C’est un grand et droit vieillard… au beau sourire édenté.

 

Ouagadougou, mai 1990.

 

 

 

 

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