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Vos réactions : jean.alexandre2@orange.fr

Mes réponses

 

 

 

 

Suzanne va bien

 

 

 

 

C’était le feuilleton de l’été 2012.

J’avais peur de ne pas tenir la distance…

Je suis allé jusqu’en février 2013 !

 

  

Pour voir la liste des personnages 

 

 

 

 

SUZANNE VA BIEN

 

 

Prologue

9 Juillet 2012

 

Suzanne est morte.

Hier, en fin d’après-midi. Chez elle. Une crise aiguë de paludisme. Il faisait très chaud, très lourd, d’ailleurs l’orage a éclaté juste après.

Elle était sur la terrasse, face à la mer, allongée sur une chaise longue, bien couverte. Elle tremblait. Elle a tremblé encore plus fort puis elle est morte.

J’étais là, comme d’habitude. Suzanne était devenue une femme forte, mais dans les moments graves elle continuait à se tourner vers moi. Sur le point de mourir, elle me regardait.

 

 

1

Où il est question de socquettes blanches

 

 

La première fois que j’ai vu Suzanne, c’était un lundi d’octobre 96, tôt le matin. Elle traversait la rue. Une grande femme mince, vive, dans mes âges, un peu l’air d’une cheftaine avec sa jupe en tweed à mi-jambe et ses socquettes blanches. Une silhouette intéressante qui passe à toute allure.

C’était mon premier jour au Creux, sur la côte vendéenne. Je venais de louer ce deux-pièces meublé qui donnait sur la mer et d’y passer ma première nuit. Soixante ans, la retraite, peu de ressources et pas de projets. Tout ce que je voulais c’était un temps de calme. L’immeuble était destiné aux touristes, quatre étages à coursives presque en surplomb de la plage. J’avais loué à bas prix jusqu’à mi-juin. Après je verrais.

 

Le Creux, c’est une dizaine de maisons, au plus, tout au bout d’une route étroite, passée la forêt. Quelques commerces fermés et un hôtel-bar-tabac-épicerie ouvert plus ou moins toute l’année. Chez Nino.

Il était certain que je reverrais cette dame, comme toute personne qui se trouverait par là un lundi en automne, mais je ne me suis pas vraiment intéressé à elle, j’avais tiré un trait sur les femmes. Je voulais juste faire mes premiers pas sur la plage, on était à mi-marée montante. J’étais venu pour ça, l’immensité, le sable à perte de vue de part et d’autre, et devant moi l’océan. Et la solitude.

 

Après mon petit tour j’ai pris un café chez Nino. Une grande salle, d’un côté une dizaine de tables avec nappe à carreaux rouge et blanc et quatre chaises paillées, de l’autre côté une banquette le long du mur et devant elle une longue table de ferme bien cirée, au fond le comptoir et, je le supposais, Nino derrière.

Un vieux tout sec, brun de peau, cheveux blanc de neige, rides sévères, regard noir qui me voyait approcher sans rien laisser passer.

Je me suis installé tout au bout du comptoir, le dos au mur, le plus à l’écart possible, une habitude prise en prison, et j’ai commandé mon café. Noir, sans sucre. Nino n’a rien dit, il m’a servi. Il me jaugeait.

 

Il a fallu un certain temps pour qu’il me parle. Au moins quinze jours. Je lui avais demandé si je pouvais prendre pension pour le midi, il m’avait dit « Oui » et le prix. Point. Sa femme faisait la cuisine, elle était plus jeune que lui, il l’avait fait venir d’Espagne. C’était bon, pas trop lourd et pas trop cher, ça m’allait. Les week-ends à touristes, pour aider, il faisait venir deux gamines du pays. Elles arrivaient à vélo, alertes et souriantes. Des bonnes filles.

Vers midi c’était l’apéro, bien sûr, peu de monde en semaine, des forestiers, un maçon ou un couvreur, deux ou trois vieux. Pas de femmes, sauf le mercredi, mais pas au comptoir. Ce jour-là, en fin de matinée, la longue table et la banquette étaient pour elles. Elles venaient pour leur réunion hebdomadaire. C’est là que j’ai revu la dame aux socquettes blanches.

 

C’était toujours le même groupe de femmes : classe moyenne, ni trop jeunes ni trop vieilles, jamais moins de six, parfois jusqu’à une bonne dizaine. La plupart venaient de la Tranche ou de Saint-Vincent, des enseignantes, des jeunes retraitées de l’administration, ce genre de femmes.

J’ai compris assez vite qu’elles avaient formé une association pour aider un village africain, je ne saurais pas dire dans quel pays. Elles étaient mordues, elles suivaient l’affaire de près, de semaine en semaine. C’est ma fameuse cheftaine, justement, qui menait la discussion. Ce matin-là, la salle du café leur appartenait. Nino ne s’occupait pas d’elles, sauf quand l’une ou l’autre venait commander les boissons, mais c’est elle qui ramenait la commande à la table, en plusieurs voyages. À midi elles se levaient, et elles sortaient en continuant à discuter et à rire. Elles croisaient souvent les premiers assoiffés, mais sans paraître les voir.

 

La première fois j’étais là avant elles, assis à l’une des petites tables. Je feuilletais Ouest-France. J’avais pris cette habitude, je me pointais vers dix heures pour lire le journal.

Je les ai vues arriver l’une après l’autre. Elles me regardaient en passant, un peu étonnées, avant mon arrivée il n’y avait jamais eu personne. J’ai eu l’impression qu’elles étaient un peu ennuyées de me savoir là, à les écouter.

Je m’étais levé et j’avais gagné mon coin près du comptoir. Je les avais en plein devant moi, à pas huit mètres. Certaines me tournaient le dos, d’autres, installées sur la banquettes, étaient face à moi. Elles essayaient de ne pas me regarder. Il y en avait aussi une à chaque bout de table.

Les fois suivantes elles étaient habituées, elles n’ont plus fait attention à moi. Que je les regarde ou que je les écoute, ça ne leur faisait plus ni chaud ni froid.

 

Ma dame aux socquettes se tenait bien au centre, sur la banquette. Je n’ai pas fait tout de suite attention à elle, et puis j’ai remarqué comment elle menait le débat, une vraie pro. Évidemment elle me jetait parfois un coup d’œil, impossible de faire autrement.

C’était une brune aux yeux bleu, elle avait le visage bronzé, un peu sévère, le front étroit, le nez plutôt mince, la bouche assez grande. Je me rends compte maintenant, en y repensant, que je l’avais vraiment bien regardée… Elle avait du gris dans les cheveux, ils étaient coupés court ça lui faisait des mèches. Le bleu de ses yeux n’était pas courant, il tirait sur le violet. J’avais vu ça déjà chez des Scandinaves, jamais chez une Française.

Même marquée par l’âge elle était belle.

Je l’ai su plus tard, elle avait soixante-deux ans et elle était bretonne. Elle venait d’une famille d’industriels de la pêche, des gens riches, installés depuis des temps dans les environs de Quimper.   

 

9 juillet 2012

 

 

 

2

Où il est question de bijoux absents

 

 

J’attire les confidences, c’est comme ça. Nino n’a pas résisté. À la longue il m’a raconté sa vie. La guerre d’Espagne côté républicain, la déroute à pas dix-huit ans… Et puis les camps français dans les Pyrénées, les baraquements et la famine.

La guerre le retrouve, avec la déroute des Français, la Débâcle, et mon Nino qui en profite pour s’évader. La clandestinité, le maquis dans les Cévennes, enfin 44 et le Débarquement de Provence. Il s’engage dans la Première Armée, Rhin et Danube, sous de Lattre de Tassigny. On ne refusait plus les Espagnols... Ensuite la campagne de France jusqu’en Alsace, puis en Allemagne et pour finir en Autriche. 

À son retour il choisit la France, Franco restant toujours pénard en Espagne.

Ça en faisait des souvenirs. Je ne m’embêtais pas. Il ne m’a pas parlé de ses médailles, je suis sûr qu’il en avait un tas mais c’était pas le genre. Resté anar, au fond.

Il s’était fait une pelote en marnant dans le bâtiment. Il avait vécu à la dure, et puis il avait rencontré la gérante d’une agence et ils s’étaient mis en ménage. Ils avaient acheté cet hôtel et puis elle était morte.

Il m’a raconté tout ça avec son accent, un accent si fort que parfois, dans les passages palpitants, je le comprenais à peine.

Y’ai crrou qué y’étais foutou, mais finalémén’, y’ai fait bvénir Pilarr, qué c’est oun’ filla dé monn bvilatch’. Tou sais, Élie, la bvie, elle est sacrrée !…

Et là-dessus, le visage fermé, il me resservait un coup de Saint-Émilion.  

 

De mon côté je lui ai parlé de mes galères, mais pas trop. J’étais venu là pour faire le vide, pas pour me répandre.

On causait, lui et moi. Alors bien sûr, à un moment ou à un autre on a parlé des femmes de l’association. Au passage il m’a dit deux trois trucs sur Suzanne.

 

C’était une infirmière. Elle avait pris sa retraite depuis peu mais elle habitait là depuis plusieurs années. Elle bossait à l’hôpital des Sables-d’Olonne. Sa maison appartenait déjà à sa famille avant la guerre, c’était plutôt une maison pour les vacances, mais grande, à étage, avec une terrasse face à la mer, juste au-dessus de la plage, le genre de bâtisse à faux colombages, avec tourelles, toits pointus en ardoise, tout ça. Des gens riches. Elle en avait hérité mais pendant des dizaines d’années elle l’avait laissée vide. Finalement elle était revenue. On disait qu’elle avait eu des malheurs, si c’était vrai ça se voyait pas trop. Elle vivait seule mais elle aurait été un temps la maîtresse d’un chirurgien.

Tou sérrais parrtant ? m’a demandé Nino un jour où il était guilleret, pour une fois.

– Non merci ! J’ai plus la tête à ça.

Ç’a été tout sur le sujet.

 

N’empêche que du coup je la regardais plus qu’avant. C’est vrai, elle m’intéressait. D’abord elle était belle, je l’ai dit, pour une femme de son âge. Faute de tableaux de maître, c’est toujours agréable à contempler. Mais c’était pas seulement ça. Elle m’intéressait parce qu’elle était intéressante. Pendant des années j’avais eu le temps d’étudier les gens, de les observer, d’en tirer mes conclusions, et après ça de voir si elles tenaient la route. Là-dessus j’étais un expert.

Suzanne, elle, puisque Suzanne il y avait, elle était pas simple. Elle avait l’air, comme ça, d’une femme sûre d’elle, le genre cheftaine, comme j’avais vu dès le premier jour, ce matin-là, quand elle allait poster ses lettres. Infirmière de premier ordre. Avec en plus un côté expatrié, bonnes œuvres outre-mer. Bien sûr, l’association d’aide à l’Afrique malheureuse, mais pas seulement. J’aurais plutôt dit que c’était un pis-aller, pour elle. Qu’elle n’y croyait pas trop, côté efficacité, côté réussite assurée. Qu’elle en savait plus que ça sur le tiers-monde. Moi-même j’en savais plus que ça, j’avais fait la route et pas mal de petits boulots pour Blancs au sud du Sahel. Ça fait que j’avais bien l’impression que son association, c’était surtout pour elle-même, une sorte de jambe de bois.

Ça se voyait à plein de petits signes. Des silences au milieu d’une discussion acharnée. Des absences, courtes mais bien visibles si on regardait au bon moment. C’était bizarre, on aurait dit parfois deux personnes, une scoute de France pleine d’assurance, capable d’enthousiasmer ses copines, capable d’organiser, de répartir, de tout faire dans le genre… Et derrière ça, une jeune femme désemparée. Parce que oui, il y avait ces passages où elle semblait toute jeune. Dans ces moments-là, qui ne duraient pas, ça sentait un peu la dépression. Une sorte de dépression spéciale. En taule, j’en avais vu des comme ça chez certains petits gars, quand ils regardaient dans le vide.  

Et il y avait autre chose. C’était une femme agréable à regarder, d’accord, mais elle ne faisait aucun effort de séduction. D’ailleurs elle ne portait aucun bijou. Bague, bracelet, collier, boucles d’oreilles : rien. Juste une montre ordinaire.

  

Malgré tout, j’aurais pu passer toute cette période sans jamais lui adresser une parole, à cette femme, j’avais l’océan pour moi. Sa présence, sa permanence, sa ponctualité, le roulement des vagues, l’immensité. J’arpentais l’étendue découverte et j’avais des moments sans limite, enveloppé par le vent. Parfois je criais, par-dessus la basse continue de la mer je répondais aux mouettes. Et j’avais la forêt, le bruissement, la quiétude ombrageuse de la forêt. Je pouvais me saouler de cela, puis un jour m’en aller au diable.

 

Mais un matin la dame a eu un petit problème à régler. Besoin d’un gars pour l’aider à bouger des meubles ou je ne sais quoi de ce genre. C’est sûr qu’avec mon mètre quatre-vingt-sept, mes quatre-vingt-dix kilos sans gras – j’ai toujours soigné ma forme – elle n’avait pas à chercher loin ! Mais elle n’a pas osé me le demander directement. Ça faisait bien trois mois que je vivais là mais, pour parler comme elle, nous n’avions pas été présentés. D’ailleurs nous n’y tenions ni l’un ni l’autre.

Ce jour-là, au lieu de quitter la salle avec les autres elle est venue au comptoir, et elle a préféré s’adresser à Nino, bien sûr en ma présence. Alors, forcément, je me suis proposé. Elle s’est retournée vers moi, toujours dans mon coin, mon verre à la main, et elle m’a fait un grand sourire. Elle savait donc y faire quand elle voulait. C’est comme ça que le jour même je me suis pointé chez elle en début d’après-midi.

 

Aujourd’hui, je me dis qu’il fallait bien que ça arrive.

 

16 juillet 2012

 

  

 

3

Où il est question d’un canapé vraiment bienvenu

 

 

Une femme seule qui m’invite à venir chez elle, je pouvais m’attendre à tout. J’étais pas demandeur mais j’étais disponible. Ce qui s’est passé c’est autre chose.

 

Je me suis pointé, j’ai sonné, elle a ouvert, elle m’a regardé sans rien dire, elle m’a fait signe d’entrer. Elle avait l’air préoccupée.

Dans le vestibule elle s’est arrêtée, elle s’est retournée vers moi. Elle me fixait. J’ai senti alors que quelque chose montait en elle. Ça gonflait lentement. Elle me fixait d’une façon bizarre, hagarde, de plus en plus. Tout à coup elle a fondu en larmes et elle s’est jetée sur moi. Elle s’est blottie contre moi, tellement serrée que j’ai été obligé de la prendre dans mes bras. Elle s’enfouissait. Avec une telle énergie, que l’on aurait dit qu’elle voulait entrer en moi ! J’étais sonné.

Elle sanglotait. Ça a duré longtemps.

 

Puis elle s’est mise à gémir, et je l’ai sentie s’effondrer, j’ai été obligé de la soutenir. Je ne savais pas quoi faire. Alors j’ai cherché à me sortir de là, je me sentais ridicule, j’ai regardé autour de moi, j’ai vu une porte ouverte sur un salon et au loin un canapé. Je l’ai traînée jusque là et je l’ai assise. Ou plutôt, entraîné par son poids, je me suis assis avec elle affalée sur moi. J’avais l’idée de la laisser là et de me tirer mais elle s’accrochait tellement fort que je n’ai pas pu le faire. Je l’ai quand même assise de force à côté de moi, toujours accrochée, les poings serrés sur mon blouson au point d’en être tout blancs. Elle était secouée par de violents tremblements. J’ai attendu. Je me disais qu’elle finirait par se calmer.

 

C’est ce qui est arrivé, mais pas comme je l’attendais. D’abord elle a recommencé à sangloter, si fort que parfois elle s’étouffait, puis à gémir, de plus en plus doucement, elle poussait aussi des petits cris aigus, un peu comme un chiot. Elle avait quand même l’air de se calmer, j’ai attendu. Au bout d’un long moment, je l’ai sentie s’affaisser. Elle respirait calmement.

Je l’ai regardée : elle dormait.

C’est sûr qu’elle était moins belle que d’habitude ! Les paupières rougies, le nez gonflé qui coulait, dans son sommeil elle reniflait par à-coups comme une gamine mal élevée, la peau fripée, toute moite. Tout en dormant elle a dû sentir que je m’étais un peu écarté, d’un geste brusque elle a enfoui sa tête dans le creux de mon épaule, un bras autour de mon torse et elle a soupiré d’aise. J’avais une enfant sur les bras. Je suis resté comme ça.

J’avais fondu.

 

Je crois que si j’avais voulu, j’aurais pu l’allonger sur le canapé et lui faire l’amour, elle n’aurait pas réagi, elle aurait laissé faire.

Je n’y ai même pas pensé. On ne baise pas une enfant qui pleure. On la berce.

Je ne l’ai quand même pas bercée, juste un peu, mais je l’ai gardée comme ça, tout contre moi. Longtemps. Après tout je n’avais rien d’autre à faire. Ni à penser. Personne d’autre.

 

Elle a bien dû dormir deux heures, sans bouger. Je commençais à m’engourdir.

 

–oOo–

 

Je ne suis pas rentré chez moi ce soir-là.

On a parlé, beaucoup parlé. Elle surtout. Elle m’a tout raconté ça a pris du temps, elle se sentait obligée de le faire, elle voulait expliquer sa crise. C’est pas facile de se rattraper quand on a perdu sa dignité à ce point-là.

Je l’écoutais, je la regardais, je peux dire je la contemplais. C’est à ce moment-là que je suis tombé amoureux. Elle était émouvante. C’était justement cet effort, s’accepter désarmée, se livrer. C’est du courage.

J’ai connu bien des durs, sur le fond pas un n’était courageux comme Suzanne.

Pourtant elle m’a souvent répété qu’elle n’avait jamais rencontré quelqu’un qui la rassure à ce point. C’est son mot : « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui me rassure à ce point, Élie, avec vous je pouvais tout dire, vous ne m’auriez ni méprisée ni rejetée. N’est-ce pas ? »

Elle avait raison. J’aurais jamais fait du mal, même moralement, à Suzanne. Elle m’avait impressionné dès le premier jour, femme de la haute ou gamine perdue.

 

Lorsque nous sommes devenus amants, quelques mois plus tard, c’était parce que j’avais enfin compris ce qui était arrivé à Suzanne. Ce que ça lui avait fait. Comment elle s’en était tirée. Du moins si elle s’en était tirée.

Et quand on s’est marié, encore des années plus tard, à ce moment-là nous vivions ensemble depuis longtemps, j’avais découvert la pureté de Suzanne. Je peux dire sa noblesse.

Entre temps, grâce à elle, j’étais devenu un homme bien.

Oui, notre histoire, elle aura bien fini.

 

–oOo–

 

Mais quand elle a ouvert un œil et qu’elle s’est rendue compte de la situation, quand elle s’est vue agrippée à un type qu’elle ne connaissait pas, elle a sauté à deux mètre de là et elle s’est retournée vers moi en poussant un cri.

J’étais sidéré, j’ai pas pu bouger, je devais avoir la bouche ouverte comme pour expliquer, mais elle s’est pliée, les mains sur le ventre, et elle a secoué la tête comme pour dire non c’est pas possible, non c’est pas possible. Elle me regardait comme si je l’avais violée.

Elle pouvait pas parler, elle bégayait : « Qu’est-ce que vous… Qu’est-ce que je… »

Je me suis levé elle a reculé, j’ai levé la main en lui disant « C’est pas grave ! Calmez-vous, il n’y a rien eu ! Tout va bien ! Vous avez juste eu un mauvais moment, vous avez craqué, c’est tout… »

Elle s’est sauvée en chancelant. Je ne savais pas quoi faire, alors j’ai attendu qu’elle revienne. Apparemment elle était allée dans une cuisine ou une salle d’eau parce qu’un bon moment après elle est réapparue la figure et les cheveux mouillés. Elle s’était calmée. Moi j’étais toujours planté au milieu du salon sans savoir comment me comporter. Mais j’ai vu qu’elle était capable de s’exprimer. Elle se tenait à trois-quatre mètres de moi et elle me regardait. Un peu comme si j’étais une drôle de bête.

Bizarrement, je me suis senti comme un coupable. J’avais pourtant rien fait d’autre que la soutenir.

Elle m’a dit « Excusez-moi, Monsieur, je suis plus que confuse, je me suis comportée d’une façon… que je ne m’explique pas. » Je n’ai rien dit. Elle a continué, l’air de ne pas savoir trop bien comment s’exprimer : « Pendant combien de temps m’avez-vous tenue ainsi dans vos bras ? » Cette question, et sa façon de la poser, très cérémonieuse, étaient tellement décalées que d’un coup j’ai éclaté de rire. La tension. Elle s’est caché la figure de ses deux mains. « Excusez-moi, j’ai dit, je voulais pas vous blesser, je suis comme vous, un peu secoué. » Elle m’a regardé alors sans que je puisse deviner à quoi elle pensait, puis elle est repartie. Mais cette fois-ci je l’ai entendue de loin manipuler de la vaisselle, et quand elle est revenue j’ai vu qu’elle tenait une bouteille de scotch et deux verres. « Asseyons-nous », elle a dit.

 

23 juillet 2012

 

 

 

4

Où il est question d’une bouteille de scotch

 

Je m’en rends compte, à certains moments je parle comme avant, à d’autres moment je m’exprime de façon plus correcte : l’influence de Suzanne.

Là je ne parlais pas, ou presque pas, j’étais encore sous le coup. Elle, au contraire, elle avait l’air maîtresse d’elle-même, elle faisait même hôtesse bien polie.

Nous étions assis face à face, de part et d’autre d’une table basse, nous nous étions présentés : « Suzanne Scouarnec. » « Élie Carquois. » C’était cérémonieux, c’est tout juste si on ne répondait pas « Enchanté. »

Le scotch était bon, du vrai qui roule sur la langue, un goût de tourbe.

Il y a eu un silence. C’est sûr qu’il y avait comme une gêne !

On a quand même réussi à échanger quelques phrases, sur mon logement, sa maison, les vagues projets qu’elle avait pour l’entretenir, ces fameux meubles à bouger… Alors j’en ai eu assez, je me suis levé, j’allais partir.

Elle m’a demandé très vite « Je vous fais visiter ? » Elle se levait elle aussi, elle me souriait, un sourire de prière. J’ai hésité puis j’ai dit « J’aimerais bien voir votre terrasse. » Elle a eu l’air d’une toute jeune fille, tout d’un coup. Elle m’a précédé, elle courait presque.

Dehors c’était le roulement des vagues, le vent frisquet, les mouettes, les nuages, là-haut, qui montaient de la mer, tout ça. Ça m’a saoulé d’un coup. Je suis allé au bord, au-dessus des rochers, je me tenais des deux mains à la rambarde, j’avais fermé les yeux.

La mer grondait.

Puis Suzanne était à côté de moi, elle regardait au loin. J’ai levé la main et je l’ai posée sur sa nuque. Elle n’a rien dit. Elle s’est tournée vers moi. Elle m’a fait un petit sourire incertain. Elle m’a pris la main et elle l’a enlevée de là. Du pouce, j’avais commencé à la caresser doucement. Elle a fait non de la tête, mais sans cesser de sourire. Elle s’est écartée un peu et elle a parlé :

– Élie. Vous savez, ce qui s’est passé tout à l’heure, je ne le comprends pas. Mais je pense que vous avez droit quand même à une explication. Autrement vous pourriez vous tromper. Vous auriez le droit de vous tromper, de croire à des choses possibles, là. Vous comprenez ? 

Je ne pouvais pas dire que je comprenais, mais ça pouvais avoir à faire avec mon geste sur sa nuque. Elle a repris :

– Il y a très longtemps, vraiment très longtemps, j’étais encore très jeune, il m’est arrivé une chose terrible. Je vous… Non, une chose terrible. Voilà. Alors j’ai coulé. Tout au fond.   

Elle m’a regardé pour voir si je la suivais, si je comprenais bien ce que voulait dire ce « tout au fond. » J’ai dû lui donner le sentiment que oui parce qu’elle a continué :

– Depuis, j’ai passé ma vie à marcher au fond de l’eau. Enfin, pas toujours. À certains moments, je suis arrivée à faire un mouvement vers le haut, mais sans jamais sortir la tête de l’eau. 

Elle s’est retournée vers la mer. Elle est restée très longtemps silencieuse, comme si elle se répétait à elle-même ce qu’elle venait de dire, ou peut-être ce qu’elle avait à dire. Peut-être qu’elle ne le savait pas avant, en réalité. Peut-être qu’elle comprenait seulement alors, petit à petit, ce qui s’était passé. Ou peut-être qu’elle savait tout ça par cœur mais qu’elle avait toujours refusé de le dire, ou même de se le dire.

Elle a parlé à nouveau :

– Ce n’était pas souvent. Ça pouvait prendre des années. Rien ne se passait, et d’un coup je prenais une décision. Je ne savais pas toujours pourquoi mais je la prenais. Ça changeait les choses, mais pas vraiment. Je dépendait encore des autres. Des gens. L’environnement. Je ne menais pas ma vie, on m’entourait, c’était comme un brouillard. Comme une chape. 

Elle a secoué la tête, elle essayait de s’exprimer, d’être claire.

– Je vous le dis parce que vous avez le droit de savoir. Au moins ça. Je m’en rends compte maintenant. Je sais, maintenant. Il y a déjà un certain temps que je le sais, que j’arrive au bout, mais jusqu’à aujourd’hui je n’ai pas voulu prendre ça à bras le corps. Et puis vous voilà. Vous êtes arrivé et tout a éclaté. Je comprends bien que ça menaçait. Je le comprends maintenant. Avant je me sentais mal, un grand malaise. 

Elle parlait lentement, depuis un moment, en fait elle se parlait à elle-même. Et puis elle s’est tue. Je la regardais.

Brusquement elle a secoué la tête, elle m’a regardé elle aussi, j’étais tout près d’elle, elle m’a pris les mains, d’abord une main puis des deux, et elle m’a dit « Je vous en prie, restez près de moi, je suis très fatiguée. »

J’ai dû lui donner le sentiment que ça irait pour moi parce qu’elle m’a entraîné vers la maison, elle me tirait, jusqu’au salon, et là elle m’a fait asseoir à côté d’elle sur ce canapé.

 

On était là tous les deux, assis bien sagement côte à côte. Elle m’a parlé sans me regarder :

– Quand vous êtes arrivé, alors que vous vous teniez tout près de moi dans l’entrée, les digues ont lâché. Elles ont lâché. Pourquoi vous ? Je ne sais pas. C’est arrivé, c’est tout. Vous êtes très apaisant, je pense. 

Elle m’a regardé comme si elle voulait s’en assurer.

De toute façon je n’avais rien à dire là-dessus, elle me fascinait, ça suffisait. J’étais juste un mec apaisant qui ne savait plus où il habitait.

Elle a compris que pour moi, le moment était venu de faire un break. Elle m’a dit : « Il fait frais, maintenant, vous ne trouvez pas ? Je vais faire du feu. »

Et hop, elle était repartie, elle tirait du bois de dessous l’insert, elle s’activait, je retrouvais la cheftaine. D’ailleurs, j’en prenais conscience, elle portait toujours sa jupe en tweed et ses socquettes blanches, avec un pull bleu roi, à côtes, tricoté maison. Ça m’a soufflé : avec tout ça je n’avais pas encore eu le temps de la détailler !

Et plus je la regardais, là, agenouillée, me tournant le dos, plus je la trouvais belle, vive, élégante. La classe… Dommage qu’elle ait eu tous ces problèmes dans la tête. J’ai commencé à me demander si elle était normale, il m’avait fallu tout ce temps pour me poser la question. Ça m’a rappelé un mot un peu précieux : ensorcelé !

Elle s’est relevée, elle a dit en riant « Oh ça fait du bien ! » Puis elle est revenue s’asseoir à côté de moi et elle m’a demandé « Vous devez me trouver un peu folle, non ? Ou beaucoup ! » On aurait dit qu’elle avait suivi la pente de mes pensées. J’ai été franc, j’ai répondu « Oui ». Elle a ri. Elle a dit, « Alors je crois que je dois vous en dire plus. À moins que pour vous ça suffise et que vous préfériez vous sauver ? »

Et ça, ce n’était pas une question en l’air, c’était du lourd, sa gaîté était tombée, sa lèvre inférieure tremblait un peu.

« Racontez-moi », je lui ai dit. Elle m’a fixé un moment puis elle a murmuré « Dans ce cas, je vous invite à dîner. »

 

–oOo–

 

Quand elle est montée se coucher, il était bien trois-quatre heures, elle se tenait aux meubles et la bouteille de scotch était vide. Après un essai vacillant pour me lever, j’ai préféré rester sur place et je me suis endormi sur ce foutu canapé.  

 

30 juillet 2012

 

 

 

5

Où il est question d’un carré Hermès défraîchi

 

Il faisait encore sombre, je m’étais réveillé tôt.

Je me suis assis, ça tournait un peu. J’ai regardé autour de moi. J’avais dormi tout habillé sur le canapé. J’ai mis pied à terre, ça tournait encore plus. Peut-être à cause de cette boule de pétanque nichée à l’avant de mon crâne. Ou de l’étau qui me serrait la nuque. Ma langue, elle, me faisait l’effet d’un os de seiche, en plus épais. J’avais perdu l’habitude. J’ai titubé jusqu’à la salle de bain. Après, ça allait mieux mais j’étais moulu.

 

Pas de nouvelles de Suzanne. Je suis parti.

Chez moi, un tonneau de café bien fort, deux aspirines et la douche du siècle. Ça m’a un peu retapé.

J’ai décidé de ne pas changer mes habitudes. Je suis allé marcher sur le sable, le long de la mer. C’était le jusant, j’étais pieds nus, le sable mouillé, tout frais, me passait entre les orteils, des courants d’eau s’écoulaient vers les vaguelettes qui battaient en retraite. Le vent d’ouest me bousculait un peu, des frissons légers me parcouraient le dos. J’ai toujours aimé ça, un moment comme celui-là, avec la fraîcheur du matin, le souffle de la mer, le petit chahut du suroît… Je sais pas comment dire autrement, c’était le retour à la vie. 

 

À dix heures, j’étais chez Nino.

Il m’a regardé venir. Comme à son habitude il me soupesait. Avant que je sois installé au comptoir il en savait déjà long sur mon état général.

Alorrs, tou loui a bougié ses mobles, à la prrincesse ? Il a ricané doucement pour me faire comprendre l’allusion salace. Tou a l’airr pas trrop sour qué c’était ouna chosse à fairre…

– C’est pas ce que tu crois, Nino. Et de toute façon j’ai pas envie d’en parler.    

Commo tout voudrras. 

Et il a souri. Un sourire qui disait « Je ne suis pas dupe, tu t’es fait piéger ! » C’était pas faux.

 

(Je fais une parenthèse : je vais arrêter de transcrire la façon de parler de Nino. Parce que si j’écris, c’est pas pour faire du genre, c’est pour que les enfants et les petits-enfants de Suzanne comprennent ce qui s’est passé.) 

 

Ce jour-là, le jeudi, pas de Suzanne. Elle ne s’est pas montrée. Le lendemain non plus. Je surveillais la petite route qui vient de chez elle, dans l’espoir de la voir en déboucher, mais rien. Personne. Le soir du vendredi j’en ai conclu qu’elle n’avait pas envie de me voir. Il n’était pas difficile de deviner pourquoi ! Elle devait se sentir très gênée. Elle était allée loin dans la confidence vis-à-vis d’un inconnu – « même apaisant », comme je me disais en souriant. Elle regrettait ses abandons, sa façon de me sauter dessus toutes les deux minutes.

Mais c’était pas ça. Comme d’habitude, avec Suzanne j’avais toujours un train de retard.

 

Le samedi matin je me suis levé vers sept heures, tout gaillard. J’ai passé mon survêt’ et je suis allé regarder la mer. J’habitais au deuxième étage, une porte-fenêtre donnait sur une sorte de coursive. Je me suis appuyé à la rambarde. La mer était calme.

J’ai regardé en bas, Suzanne était assise sur un rocher, la tête levée elle me regardait.

Elle a crié « Je peux monter ? » Je n’ai pas répondu, je la contemplais. Un carré Hermès défraîchi lui couvrait les cheveux et les oreilles et s’enroulait autour de son cou. Elle portait un vieux caban de pêcheur bleu marine, un pantalon gris et des chaussures de marche. Bien posée sur son bout de rocher, les mains sur les cuisses, le menton tendu vers moi, elle ne souriait pas, elle attendait calmement que je lui réponde, on aurait dit qu’elle ne pensait à rien d’autre qu’à ça : « Est-ce qu’il va me dire de monter ? » Je lui ai fait signe que oui.

Je suis allé ouvrir la porte et j’ai commencé à préparer du café. Elle est entrée, elle m’a souri et elle a enlevé son foulard. Puis elle est venue vers moi et elle s’est coulée dans mes bras, la tête contre mon épaule. Qu’est-ce que je pouvais faire ?

On ne disait rien, on est resté comme ça un bon moment. Puis j’ai dit « Vous voulez du café ? J’ai pas encore déjeuné. » Elle m’a souri à nouveau, j’aurais dû me méfier. Elle a murmuré « Moi non plus, tout à l’heure je n’avais pas faim. »

Nous avons donc déjeuné en tête à tête, sans rien dire, elle pleine de sourires, et moi qui l’interrogeais du regard. Plus je la regardais croquer dans ses biscottes, plus je la trouvais émouvante, avec son air de me dire « N’aie pas peur, tu es entre de bonnes mains. »

Elle s’est levée, elle a tourné un peu dans la pièce puis elle s’est arrêtée :

– Vous attendez des explications. 

ça ne demandait pas de réponse. Elle est revenue s’asseoir, elle m’a regardé comme pour s’assurer que j’étais bien celui que je semblais être.

– Élie, vous avez bien compris que je suis, disons, spéciale. Ces derniers jours j’ai réfléchi. Je dois faire quelque chose. Mettre un point final à la situation. Cela fait si longtemps. Je crois cela possible parce que je vous ai rencontré. Avec vous je me sens assez forte. Alors j’ai besoin de vous. Mais vous pouvez refuser, de toute façon je ferai ce que j’ai à faire. 

Elle s’est arrêtée et il y a eu un silence. J’avais pensé à tout ça, moi aussi, ces deux jours-là.

– Écoutez. Je ne sais pas ce que vous voulez faire, je ne sais pas non plus ce que je peux faire pour vous. Je sais deux choses. La première, c’est que vous vous fixez sur moi trop vite. Vous ne savez pas ce que je suis. Je ne suis pas le chevalier blanc…

– Et moi je ne suis pas idiote ! Vous croyez que je ne vous ai pas observé ? Je ne sais pas ce que... Je ne connais rien de votre vie, ce que vous avez vécu, ce que vous avez fait ou pas fait, mais je sais une chose : j’ai été portée vers vous. Ne me demandez pas pourquoi. Quoi qu’il vous soit arrivé, je sais que vous êtes le type bien qui me… Que je…

– Le type bien, il a fait de la taule !

Elle a pris un temps puis elle a souri :

– Vous me raconterez. Et l’autre chose ? Il y avait deux choses que je devais savoir.

Elle m’a foutu en boule, j’ai tout lâché d’un coup :

– L’autre chose ? C’est que je ne peux pas vous aider comme ça, faire le garde du corps, le bon nounours. Vous voulez savoir pourquoi ? Parce que je suis amoureux de vous ! Comme un imbécile ! ça m’est tombé dessus !

ça, je crois que je le savais. C’est pour ça que je suis venue. Je n’aurais jamais pu, autrement. C’était drôlement rapide, dites-donc !

Elle faisait la maline.

Elle s’est levée et elle est allée sur la coursive. Elle a regardé la mer puis elle m’a fait face et elle m’a crié, par-dessus le chant de l’océan :

– Prenez-moi avec vous ! C’est ce que je vous demande !

Je suis allé la rejoindre, toujours furieux :

– Vous me prenez pour qui ? Vous avez quoi dans le crâne ? Je vous dis que j’ai un sentiment pour vous, je vous dis pas que je veux faire une affaire !

Elle a baissé la tête.

– Justement. Vous ne ferez pas une affaire – elle allait pleurer, maintenant – mais soyez patient, Élie. Je vous en prie. Soyez patient avec moi, prenez-moi comme je suis. J’essaie de me sauver, vous comprenez ? Je ne peux pas tout faire, mais je… La seule chose, c’est que, avec vous je suis en paix.

Elle est venue vers moi et elle s’est serrée contre moi. C’était physique. Je l’ai enlacée.

 

  6 août 2012

 

 

 

6

Où il est question d’une couverture de laine et d’un chapeau de paille

 

Nous avons pris la voiture de Suzanne et nous sommes partis pendant trois jours. Un long week-end en amoureux. Enfin presque, parce que nous avons dormi ensemble, serrés l’un contre l’autre, mais rien de plus. Si un ange était passé au-dessus de nous, avait survolé notre lit, à travers les couvertures il aurait vu un homme et une femme nus qui dormaient tournés l’un vers l’autre. Mais moi les anges…

On s’était trouvé une petite auberge en bord de mer, pas trop loin. La vérité, je crois, c’est qu’on craignait le regard de Nino ! On a beaucoup marché, beaucoup dormi, beaucoup parlé. Suzanne a passé ces trois jours-là lovée contre moi, tellement proche que parfois, même en marchant nous partagions mon blouson. Elle en soupirait d’aise, les yeux mi-clos.

Je lui ai demandé ce que ça lui faisait, cette façon de se fondre en moi. Elle n’a pas répondu tout de suite, elle a attendu qu’on soit en route vers le Creux, le lundi soir à la nuit. C’est moi qui conduisais. À ce moment-là j’avais laissé tomber ma question, pensant qu’elle n’y répondrait pas. Mais en cours de route elle a posé sa main sur mon bras :

– Vous n’êtes jamais allé à Madagascar, Élie…

On s’est toujours vouvoyé. Sauf au lit.

– Là-bas, sur les hauts plateaux, dès que vous quittez les villes il peut vous arriver de voir, au bord d’une route, par exemple à l’endroit où s’arrêtent les taxi-brousses, une sorte de petit monticule recouvert d’une couverture de laine, avec un chapeau de paille par-dessus. C’est un homme, un paysan, accroupi, totalement enveloppé de sa couverture. Il attend. Il peut attendre comme ça des heures, peut-être des jours. Il n’est pas endormi, pas non plus en état de veille, il est en communion avec le monde et avec les siens, les morts et les vivants. Il n’a pas besoin pour cela de leur parler ni de les imaginer, il est sorti de l’espace et du temps. En français de là-bas on dit qu’il pétraque. Ça vient du malgache.

– Pourquoi vous me parlez de ça ?  

– Je vous réponds. Ce que je ressens quand je suis serrée contre vous, à l’abri de vos bras, c’est un peu ça. Je pétraque. Ça donne des forces, comme si on se branchait sur des racines de vie. On n’a plus qu’à attendre d’être rechargée.

– Comme un téléphone portable ?

– Ne vous moquez pas.

 

Voilà donc ce que j’étais pour elle. Et pour peu que je la laisse se fondre comme une gamine dans le balèze que j’étais chaque fois que l’envie lui en prenait, elle se comportait avec moi comme la compagne bien éduquée, légèrement protectrice, que l’on pouvait attendre en la voyant : une dame d’un certain âge, mince et droite, au maintien élégant et aux gestes précis.

 

Le lundi soir je suis resté chez elle, et le mardi matin nous sommes arrivés ensemble chez Nino. Quand il nous a vus entrer, nous nous tenions la main, il a pris son air rébarbatif, et à peine arrivés au comptoir nous étions prévenus : « On ne fêtera ça qu’à l’heure de l’apéritif, j’offrirai le champagne. Quand un ami coule, c’est comme pour un navire, il faut que ce soit avec les honneurs. » Puis il a souri ! ça faisait tout drôle, il ressemblait à un casse-noix.

 

Je suis resté chez elle aussi les nuits suivantes. Au bout de quelques semaines, j’ai résilié mon bail et j’ai déménagé. Pourquoi faire compliqué ? À ce moment-là nous faisions plus que dormir ensemble, nous étions amants. Au début, elle faisait l’amour comme une novice déterminée. Au fond, c’est un peu ce qu’elle était.

 

Un mercredi matin, elle a annoncé à ses copines qu’elle arrêtait. Elle quittait le Creux, elle s’éloignait pour quelques temps. Elle avait tout préparé pour que l’association puisse continuer sans elle. Il y a eu des exclamations et des lamentations, mais pas tellement parce que les dames avaient eu le temps de comprendre que ma présence auprès de Suzanne annonçait des changements.  

Nous partions ensemble pour Rennes, la ville où étaient rassemblées toutes les personnes avec lesquelles Suzanne avait une histoire à régler. Son histoire, en fait.

 

–oOo-

 

Cette histoire, je la connaissais maintenant par cœur. J’avais passé des soirées à me faire expliquer les raisons de telle ou telle situation, de telle ou telle réaction. J’avais en tête le tableau d’ensemble d’une famille qui avait été celle de Suzanne. En esprit je m’étais construit le portrait de chacun et de chacune. Je connaissais aussi mon rôle dans la pièce : rester quoi qu’il arrive l’abri à pétraquer de Suzanne. Elle en aurait besoin plus que jamais. 

Drôle d’histoire ! Je ne dirais pas que j’avais tout compris de la façon dont Suzanne s’était comportée au cours des temps, certains de ses choix ou de ses façons de réagir me surprenaient, je dirais même me choquaient. Je venais d’un autre monde que le sien, j’avais passé mon enfance dans un quartier pourri, là où les embrouilles se géraient à coup de latte ou de surin plutôt qu’avec des patenôtres… 

Quand j’avais compris que ma copine de lit avait été bonne sœur pendant la plus grande partie de sa vie, ça m’avait fait… bizarre. Elle ne me l’avait pas dit la première fois, le jour où j’étais censé bouger ses meubles. Dans l’histoire qu’elle m’avait racontée elle était infirmière. Elle ne mentait pas, elle se bornait à passer le détail qui tue sous silence.

– C’est ce qui m’a tenue, Élie. Comme une armature. Voyez-vous, j’ai passé toute mon enfance, dans les années trente et quarante, entre les mains des prêtres et des religieuses. De l’église à l’école, de la maternelle au bac. Et à la maison, du bénédicité à l’angélus.    

 

Son père était un industriel, il avait des pêcheries sur la côte Sud du Finistère. La première, il en avait hérité, mais ensuite il avait su développer l’affaire et devenir l’un des patrons influents de la région. Pendant l’Occupation, fournir l’armée allemande ne lui avait guère plu, mais comme c’était à la fois obligatoire et rentable, il l’avait accepté sans trop de regret. C’était un colosse bourru, peu porté sur la tendresse à l’égard de sa fille. Il aurait préféré un garçon mais il avait cru comprendre que sa femme n’aurait pas d’autres enfants. De toute façon, son travail l’occupait plus que sa famille, en pensée comme en temps. Catholique de tradition, il se bornait à prouver sa piété en finançant l’Église de façon plus ou moins ostensible.

Son épouse était très différente, à la fois très pieuse et mondaine. Elle venait d’une famille de petite noblesse bretonnante. On la voyait dans tous les lieux où il fallait être vu, mince et anguleuse, portant, avec un laisser-aller très étudié, des toilettes chic venues de Paris. Tôt le matin, pourtant, on pouvait la voir aussi sortant de l’église, la mantille baissée telle un rideau implacable.

Elle avait fait son devoir, ayant consenti à donner un enfant à son époux. Elle n’aimait ni la façon d’y parvenir ni le résultat de la chose, cette mioche baveuse et malodorante. Aussi avait-elle recouru, au long des années, aux soins d’une nourrice, puis d’une nurse, puis, conjointement, d’une gouvernante et de l’école des sœurs. À onze ans, la fillette était confiée aux Ursulines de Morlaix, au nord du département, suffisamment loin pour qu’on n’ait pas à la prendre le dimanche. Elle y resterait jusqu’à ses dix-huit ans, ayant passé son bac. 

 

  13 août 2012

 

 

 

7

Où il est question d’une moustache à la Errol Flynn

 

Avant notre départ pour Rennes, Suzanne, cette fois-ci, s’est totalement confiée à moi. Pour permettre à chacun de comprendre quels étaient les enjeux de notre séjour à Rennes, je note ici l’essentiel de ce qu’elle m’a appris alors :

 

J’ai quitté le pensionnat fin juin 52, quand j’ai eu mon bac. Qu’allait-on faire de moi ? Cette question ne tracassait pas mes parents, ils avaient la réponse. C’était simple, ils m’ont mariée. Mineure, je n’avais rien à dire, d’ailleurs je n’avais formé aucun projet. Le mariage arrangé, voire forcé, cela n’a pas toujours été une spécialité musulmane !

Fin août c’était réglé.

Mon père avait investi dans l’immobilier à Rennes. Son notaire, Maître Le Quéré, avait un fils à marier, de préférence avec une héritière. Ce que j’étais. Il était un peu jeune pour cela, encore étudiant, mais nos deux pères ont sauté sur l’occasion, c’était bon pour leurs affaires.

 

Ce garçon s’appelait Hubert. Vingt-et-un ans, étudiant en droit, sûr de succéder le moment venu à son père. Assez beau, grand, brun, moustache fine à la Errol Flynn, bien élevé, le mari idéal. Sauf que je ne le connaissais pratiquement pas. De son côté, il n’avait jamais semblé s’intéresser à moi lors de nos rares rencontres, ces quelques régates ou séances de tennis, en été, entre jeunes de bonne famille passant leurs vacances dans les mêmes parages. Je dois avouer à sa décharge que j’étais du genre grande bringue mal dans sa peau.

 

Donc mariage civil en présence du Tout-Rennes, mariage religieux à la cathédrale, réception dans un grand hôtel, nuit de noce et voyage du même nom. À Venise, bien sûr.

Quand je me suis retrouvée seule avec mon mari ce soit-là, j’étais peu informée sur ce qui allait se passer. En dehors de ce qui se murmurait la nuit dans les dortoirs du pensionnat, les seules informations dont je disposais à ce sujet provenaient de la sœur qui enseignait les sciences naturelles. Elle m’a prise à part avant mon départ, juste après le bac, et m’a dit certaines choses. Mais la pauvre n’était pas vraiment compétente…

J’étais vierge, bien sûr. Et l’affaire, pour tout dire, s’est apparentée à un viol, compte tenu de ma naïveté. D’ailleurs, j’étais si peu expérimentée que je suis tombée enceinte aussitôt. J’ai accouché neuf mois après mon mariage. 

Sur la question de nos rapports physiques, mon mari n’exprimait rien car il s’intéressait fort peu à ma personne. Il se contentait de m’honorer avec ponctualité. À vrai dire ce désintérêt ne m’ennuyait pas. Mais j’ai appris plus tard que l’une des demoiselles d’honneur que l’on m’avait trouvées pour le mariage était sa maîtresse. L’une des secrétaires de l’étude de mon beau-père. Elle s’appelait Catherine Gallo, c’était une blonde dans le genre capiteux… J’aime ce terme, il apparaissait dans mes lectures d’adolescente. Lectures interdites, bien entendu !

 

Nous étions bien jeunes pour avoir un enfant, mon mari ne travaillait pas encore, mais nous avions des parents. Qui ont tout arrangé. Nous logions en ville dans un appartement très correct et recevions une pension mensuelle confortable. Je disposais d’aides de toute sorte, en personnel comme en matériel. J’étais pourvue. Et je dois l’avouer, cela me convenait. J’avais été élevée dans un milieu pour lequel cela allait de soi. J’ai donc attendu mon bébé, ensuite je me suis occupée de lui. C’était une petite fille. Constance. Elle me rendait heureuse. Pour le reste, je vivais dans une sorte de torpeur. J’étais très seule. En fait, j’étais juste une jeune bourgeoise à l’esprit vide.

 

Ma deuxième fille, Alix, est arrivée un an après son aînée. On peut imaginer que je n’avais pas la liberté de penser à autre chose qu’à m’occuper de mes deux bébés, et qu’à m’en tirer comme je pouvais avec les domestiques. Mais je ne m’en suis jamais tirée, ce sont eux qui ont pris le commandement.

Je vivais désormais dans une sorte de bulle ouatée, comme à tâtons. J’agissais de façon mécanique, je me bornais à survivre. Difficilement. Je n’avais aucune vie sociale, pas de relations. Mon mari vivait de moins en moins à la maison. Il découchait. Ma mère était absente et se sentait d’ailleurs libérée de tout souci à mon égard. Ma belle-mère me snobait. Elle m’a dit un jour que j’étais une bonne pondeuse.

Ma solitude était totale, je n’avais vraiment personne. Je n’allais plus à l’église. Plus on coule, moins on se raccroche. Et quand vous disparaissez du paysage, même les gens de religion finissent par vous oublier. Et ça vient vite. Seule « mon amie » Catherine me rendait visite, ou plutôt rendait visite à mes filles. Je suppose que pour elle, il s’agissait des enfants de son amant, pas trop des miens. Je crois qu’avec tout mon catholicisme, si je n’avais pas eu mes filles je me serais suicidée. Par fatigue. Ou par désintérêt pour le fantôme d’être humain que j’étais.  

Ce n’était pas juste, je m’étais toujours conformée à ce que l’on me demandait, j’avais été une parfaite jeune fille BCBG, bonne élève, bonne chrétienne, du moins pour ce que cela voulait dire pour moi à l’époque…

 

Alors j’ai reçu le coup de grâce. Je me suis retrouvée enceinte, à nouveau, et là, le verni de mon mari a cédé, il m’a quittée. Il m’a parlé de Catherine, il m’a dit qu’il allait l’épouser, que nous allions divorcer. Il n’était pas religieux. 

Je ne comprends pas bien ce qui s’est passé en moi alors. D’abord il y a eu le bébé, un garçon. Je l’ai appelé Xavier, c’était le prénom de mon grand-père paternel, peut-être la seule personne qui ait jamais aimé la petite-fille que j’avais été. Xavier était un beau bébé et, comme ses sœurs à leur naissance, il me rendait heureuse.

En même temps, pourtant, ou du moins très vite, je me suis sentie perdre pied. Pour tout le reste. Cela a pris quelques années, deux ou trois je pense, mais je suis tombée lentement au fond d’un trou. Lentement, lentement. Comme dans un cauchemar. Et personne ne me tendait la main pour m’aider à remonter. D’ailleurs le monde et les gens n’avaient plus de réalité.

Alors j’ai lâché prise. Un soir on m’a trouvée, m’a-t-on dit, couchée avec mon petit sur mon lit, pas lavée, pas habillée, mes deux filles assises à côté attendant que je me lève, que je bouge, que je leur parle, que je m’occupe d’elles. En vain. La grande avait six ans, la seconde cinq. Le petit avait presque trois ans.

Je ne me souviens de rien. Je sais, parce qu’on me l’a dit, que je ne parlais plus, que je ne répondais à aucune sollicitation. Je ne saurais dire comment appeler cet état, je ne suis pas experte en psychiatrie. D’ailleurs je n’aime pas trop y penser.

Bien sûr on m’a hospitalisée et l’on m’a bombardée de traitements lourds. Mes enfants ont rejoint le nouveau foyer de leur père. Puis on m’a internée. Je suis restée dans cet état larvaire pendant plus d’un an. Je n’en garde aucun souvenir.

 

En 1960, le jugement qui m’ôtait définitivement tous droits sur mes enfants a été rendu. Il s’est tenu à Rennes à la demande de mon ex-mari. Les experts diligentés, psychiatres et autres, avaient conclu à mon incapacité définitive. Je n’en ai rien su, ou si je l’ai su je l’ai oublié aussitôt. J’étais incapable de fixer mon esprit.

 

20 août 2012

 

 

 

8

Où il est question d’un interphone

 

Donc nous sommes partis pour Rennes. Ça n’a pas tardé. Nous avons décidé de nous y installer jusqu’à ce que Suzanne ait pu rencontrer ses enfants.

Je sais pas si elle se rendait bien compte, à ce moment-là, qu’ils avaient dans les quarante ans. Ils devaient s’être mariés, avoir eu des enfants, elle était sans doute grand’mère. Il pouvait leur être arrivé un tas de choses. Mais pour le savoir, Rennes était le point de départ.

On avait cherché dans les annuaires, à Rennes et dans toute l’Ille-et-Vilaine : beaucoup de Le Quéré, un nom breton très courant, mais pas de Maître Le Quéré, notaire. Pas de Hubert ni de Catherine Le Quéré. Ni de Constance, d’Alix ou de Xavier. ça ne voulait rien dire, on se disait, leurs lignes pouvaient être sur liste rouge, les filles pouvaient s’être mariées, Hubert devait avoir pris sa retraite, Catherine aussi, du moins si elle avait travaillé pendant tout ce temps…

Bien sûr, dans nos annuaires, on ne pouvait pas savoir que les bonnes pistes étaient cachées derrière le nom d’une Constance ou d’une Mahaut de Léré, ou encore d’une Alix Aballéa…

Il nous restait un seul point de chute possible, l’endroit qui angoissait tellement Suzanne à l’idée de s’y rendre, la maison qu’Hubert et Catherine avaient habitée à l’époque. Elle avait de bonnes raisons d’en connaître l’adresse. Enfin, pas si bonnes, bien sûr… Carrément mauvaises. Mais c’est là qu’elle envoyait ses lettres, depuis des années, sans recevoir une seule réponse. Toujours d’après l’annuaire, il y avait un couple qui vivait là, Jean et Irène Gallo. Le nom de jeune fille de Catherine. Aucun doute là-dessus, ils les avaient reçues, les lettres, mais qu’est-ce qu’ils en avaient fait ? Ils avaient dû les faire passer à Catherine et à Hubert.

 

Pour être sûr, il fallait y aller, mais quand il a été question de partir, un gros problème m’est tombé dessus. J’avais pas prévu ce que Suzanne aurait dans l’idée. Pour moi, on prenait la voiture et on allait à Rennes, on s’installait dans un hôtel et on se mettait en chasse. C’était pas tout à fait son point de vue à elle.

– Ah non ! Pas question d’arriver comme ça. Rappelez-vous qu’il s’agit de ce que vous appelleriez des gens de la haute ! Si j’arrive-là en petite infirmière retraitée, à leurs yeux je ne suis pas crédible. Alors nous allons résider dans le meilleur hôtel de Rennes. Nous allons nous équiper, nous allons nous habiller. C’est pourquoi je vous propose un passage par Paris, en premier lieu. Chez le bon faiseur !

– Ah bon ! Et vous payez comment ? Moi vous savez j’ai pas un sou ! 

J’étais sidéré.

– Mais moi j’ai de l’argent, voyons ! J’ai l’argent de ma mère ! J’en ai bien plus que vous ne le pensez, Élie, ne vous faites aucun souci pour cela. D’ailleurs, il ne s’agit pas de vous, c’est de mon affaire qu’il est question, c’est à moi de payer. Et croyez-moi, si j’ai gardé cet argent, c’est justement pour pouvoir me montrer à mon avantage le jour venu ! 

Je suis resté longtemps sans lui répondre. Je la regardais pratiquement bouche bée. Elle aussi elle me regardait, l’air de se demander ce qui m’arrivait. Elle ne voyait pas le problème.

– Écoutez-moi bien, Suzanne, ce que vous me demandez, c’est de faire le gigolo. Ça s’appelle comme ça. Et là, pas question !

 

Ça se passait un matin, on est resté fâchés pendant des heures. Elle a pleuré. Elle s’est serrée contre moi, elle a pétraqué comme ça pendant un bon moment mais ça n’a rien donné, je n’ai pas cédé, alors elle est montée à l’étage, elle s’est enfermée dans sa chambre – qui était devenue aussi la mienne – et je ne l’ai plus entendue. Elle n’est pas descendue à midi. Le soir non plus. J’ai regardé un match à la télé puis je me suis apprêté à me coucher sur le canapé. Mais là j’ai tiqué. Elle me prenait pour qui ? Je suis sorti, dans l’idée de demander un lit à Nino. Mais elle a dû m’entendre car aussitôt elle a ouvert, elle s’est précipitée, elle est descendue à toute vitesse et elle m’a rattrapé au moment où j’arrivais sur la route.

Je suis rentré avec elle. On s’est fait un petit casse-croûte puis on est monté. On a fait l’amour.

Quelques jours plus tard on partait pour Paris.

 

–oOo–

 

Nous sommes arrivés à Rennes comme des rois. C’était à la mi-février 97, un vendredi matin. Je me rappelle que l’hôtel était vraiment très classe. Moi j’étais sapé comme un propriétaire de haras, et Suzanne faisait très jet set. Sa Peugeot n’était pas toute neuve, elle pouvait surprendre, mais, comme je l’ai constaté depuis, à partir d’une certaine liberté dans la dépense, toute extravagance est considérée comme bien naturelle.  

On s’est donné du temps, on a profité du week-end pour lézarder, après Paris et sa frénésie c’était pas du luxe. On était à pied d’œuvre, il nous fallait aussi peaufiner nos plans. C’est seulement ce dimanche en fin d’après-midi que nous nous sommes pointés devant chez les Gallo.

C’est une belle villa ancienne à un étage, avec pelouse et allée de côté menant à un garage. Elle est séparée de l’avenue par une grille et un portail en fer forgé. Les trottoirs sont larges, plantés de marronniers les branches nues à cette saison, et les maisons voisines plutôt cossues. Le quartier est du genre résidentiel. 

Ils étaient chez eux. Il faisait déjà nuit, le rez-de-chaussée était éclairé et le perron et la pelouse aussi. J’ai garé la voiture de l’autre côté de l’avenue, on est resté là un bon moment à observer. De là on pouvait voir au moins deux personnes se déplacer à l’intérieur, passant parfois d’une pièce à l’autre.

C’était le moment, fallait se décider. Suzanne regardait droit devant elle. Elle a soupiré, elle m’a regardé, puis elle est sortie de la voiture et elle a traversé l’avenue. J’ai suivi.

Évidemment il y avait un interphone. Suzanne n’a pas hésité, on avait convenu que cela se passerait ainsi, inutile de finasser, elle a appuyé sur le bouton. Une voix féminine a demandé « Oui ? Qui est-ce ? » Suzanne a répondu « C’est Suzanne. Suzanne Scouarnec, l’ex-épouse d’Hubert. »

Il y a eu un silence, et puis la voix a dit « Un moment. » L’attente a duré, la femme avait dû aller discuter avec son mari. Enfin on l’a entendue respirer. Elle a repris : « Vous êtes encore là ? Partez, Suzanne, vous n’avez rien à faire ici, nous n’avons pas à nous mêler de vos histoires. Allez vous-en et ne revenez plus, sinon nous appelons la police ! » Et l’interphone s’est arrêté de grésiller, elle avait raccroché.

Au fond, ça se passait comme prévu. C’était l’une des possibilités. On s’était dit : ou ils n’ont rien à voir avec toute cette histoire, même s’ils sont de la famille de Catherine, ou ils sont dans le coup d’une manière ou d’une autre. La réponse de la femme allait plutôt dans ce sens-là.

Quoi qu’il en soit, nous avions un message à transmettre. Aussi, avant de retourner à la voiture, nous avons glissé dans leur boîte à lettres l’enveloppe que nous avions préparée. Elle contenait un bristol avec ces mots : « Pour Hubert et Catherine – Je suis à Rennes. Hôtel Leloup Gatsby, rue Augrin. Je vous y attends. Suzanne. » Il nous a semblé que plus le message était comminatoire, comme disait Suzanne, plus il avait de chances d’être pris au sérieux.

 

Ça n’a pas été le cas, du moins apparemment. Rien ne s’est passé, aucun appel, aucune visite. Suzanne est restée calme, elle m’impressionnait.  

 

27 août 2012

 

 

 

9

Où il est question d’un trench-coat bleu foncé

 

Nous avons passé plusieurs jours à consulter les actes de mariage au service de l’état civil de la mairie. Ça a fini par payer. Parmi les femmes célibataires nommées Le Quéré qui s’étaient mariées à Rennes entre 1970 et 1990, l’une se prénommait Constance et une autre Alix. Leurs lieu et date de naissance prouvaient qu’il s’agissait des filles de Suzanne. Rien sur son fils.

« Constance de Léré et Alix Aballéa ». Dans la salle de la mairie, Suzanne répétait ces noms à mi-voix. Elle l’a fait si longtemps que les personnes présentes ont fini par la regarder par en-dessous. Je l’ai entraînée dehors. Dans le grand hall, elle marchait comme une droguée, agrippée à mon bras. Là aussi les gens nous ont regardés.

On n’était pas loin de midi et il pleuvait. Je l’ai installée dans le bistrot le plus proche, en fait un café à l’ancienne plutôt snob. J’avais envie de voir le mouvement de la rue, alors j’ai choisi une table avec vue sur l’extérieur. Il m’a fallu aider Suzanne à s’asseoir, elle était ailleurs, mais quand le garçon est arrivé elle était en place et j’ai commandé deux scotches.

Elle n’a pas bu. Je la regardais sans rien dire. Ensuite j’ai essayé de la faire revenir à nous :

– Elles auraient donc entre quarante et quarante-deux ans ? Alix est la plus jeune…

Elle a levé brusquement la tête :

– Constance a quarante-deux ans !

Elle semblait m’en vouloir, l’air de dire que je m’occupais de ce qui ne me regardait pas. Je n’ai pas insisté, j’ai regardé ailleurs, de l’autre côté de la vitre. Il pleuvait un peu moins fort. Je sais bien que ça fait cliché, mais du coup, quand j’ai regardé à nouveau Suzanne, j’ai pas été étonné de voir qu’elle pleurait. Je me suis dit que ça lui faisait du bien.

On est rentré à l’hôtel.

 

Restait à consulter l’annuaire téléphonique. On n’y a trouvé que Constance, et encore, pas son domicile, juste son cabinet, elle est avocate. Son mari aussi.

On a appelé tous les Aballéa de Rennes, aucune Alix parmi eux, et les gens qui répondaient n’en connaissaient pas. Ça nous a pris deux jours. Un type a quand même dit très gentiment qu’il avait bien entendu parler d’un Aballéa prof de Fac. On avait donc une piste.

Ce qui m’étonnait, c’est que depuis l’épisode de l’état civil, Suzanne ne semblait pas beaucoup s’intéresser à ces recherches, pour l’essentiel elle m’a laissé faire. Je crois qu’elle était sonnée. Je crois qu’elle s’est rendue compte d’un coup que ses filles, elles étaient là, à sa portée. Elle y avait pensé pendant des années et des années, oui, mais j’ai l’impression que c’était peut-être devenu une sorte de rêve. Maintenant c’était du vrai. Ça lui a foutu la trouille. En tout cas il fallait bien qu’elle atterrisse même si ça devait prendre du temps.

Mais comme toujours elle m’a surpris. J’avais à peine pensé ça qu’un matin – on était déjà presque fin février, ça faisait bien une dizaine de jours qu’on était là, à se préparer, à chercher – elle m’a dit « Élie, allons voir Constance. »

 

On y est allé en voiture. J’ai pu me garer pas trop loin de l’étude, un peu avant, le long du trottoir opposé. Je suis allé vérifier, c’était ça, une plaque en cuivre bien astiquée à droite de la porte. De là où je m’étais garé on voyait distinctement l’immeuble. Quatre étages de bureaux dans un maison ancienne avec balcons. La rue n’est pas très grande mais elle a des trottoirs larges, elle fait partie d’un quartier chic. On y sent le fric.

Une fois-là, que faire ? On n’allait pas entrer et demander Maître Constance de Léré, il y avait sûrement une secrétaire, peut-être même un secrétariat, ou d’autres gens, des avocats, je ne sais pas, des stagiaires, et puis le mari, ce Julien de Léré, il devait être là aussi. Et elle, elle pouvait être absente. On a discuté de tout ça, Suzanne hésitait, en fait elle avait peur, elle aurait voulu foncer, voir sa fille, la prendre dans ses bras, en même temps elle se rendait compte que ça aurait demandé du temps, des explications, et comment se faire accepter, compte tenu du silence des parents ça pouvait être délicat, on pouvait se faire jeter…

Et puis est arrivé un fait tout simple qui a précipité les choses : une jeune femme brune en trench-coat bleu foncé sur un tailleur-pantalon est sortie de l’immeuble et elle s’est arrêtée pour vérifier quelque chose dans l’attaché-case qu’elle tenait, ses clés de voiture entre les dents. Suzanne a dit « C’est elle ! Allez-y, Élie, allez lui parler ! » J’étais sûr de rien mais après tout il fallait essayer. Je n’avais pas le choix, j’y suis allé.

La jeune femme s’était redressée et elle venait de notre côté, j’ai traversé la rue et je l’ai abordée. J’étais très conscient du regard de Suzanne, il me perçait le dos. J’ai dit « Excusez-moi, Madame, vous êtes Maître de Léré, Constance de Léré ? » Elle s’est arrêtée, elle m’a fixé, l’air presque effrayée, pourtant j’étais poli et bien habillé, puis elle a semblé agacée. Elle était belle, elle aussi. Grande, brune, le teint mat, les cheveux bien tirés en chignon, de grands yeux marron, un menton bien dessiné et une silhouette élancée de femme sportive. Elle n’avait pas l’air commode, en tout cas à ce moment-là, elle a fait « Oui, mais qui êtes-vous ? Si c’est pour une consultation je n’ai pas le temps, je suis pressée, adressez-vous à ma secrétaire, je ne reçois que sur rendez-vous, laissez-moi passer ! » J’ai dit « C’est pour une affaire privée. Juste un mot. Ça vous concerne très directement. » Elle a presque trépigné, elle voulait passer mais je suis du genre large, je bloquais le passage, alors elle a compris qu’il lui fallait répondre et elle m’a jeté un regard furibond :

– De quoi parlez-vous ? En quoi suis-je concernée ?

– J’ai à vous parler d’une dame. Elle s’appelle Suzanne.

– Je ne connais pas de Suzanne !

– Oh si ! Elle est même très proche de vous, vous l’avez bien connue. Il y a longtemps. Elle s’appelle Suzanne Scouarnec, vous voyez qui c’est ?

Elle a semblé frappée, elle a ouvert la bouche, les yeux écarquillés, elle m’a regardé comme si j’étais le diable. Elle a soufflé « Non ! Non ! ». Elle a secoué la tête, et un sorte de sanglot a paru sortir directement de sa poitrine. La tête baissée, elle regardait le trottoir. Au bout d’un moment elle m’a répondu. Elle parlait rapidement, sans même me regarder :

– Partez, Monsieur, allez vous-en, je n’ai rien à voir avec cette femme. Je vous en prie, laissez-moi.

– Vous êtes sûre ? Vous ne voulez pas que je vous dise…

– Non ! Partez ! Je ne veux rien savoir d’elle, rien ! Qu’elle soit morte ou vivante ! Elle n’est pas ma mère, écoutez bien cela, elle est une mauvaise femme, elle n’est rien pour moi !

Là-dessus, elle a serré son attaché-case contre sa poitrine et elle m’a chargé comme un avant, au rugby. Je me suis effacé et elle est partie en courant. Suzanne la suivait des yeux, depuis la voiture, la main serrée contre sa bouche.

Je l’ai rejointe, je me suis assis, sur le tableau de bord j’ai pris l’enveloppe que nous avions préparée au cas où et je suis ressorti sans un mot. À la porte de l’immeuble, j’ai appuyé sur le bouton en face de l’inscription « Me Constance de Léré ». Une voix féminine m’a dit « Oui ? », j’ai répondu « Un pli pour Me de Léré ». On m’a dit « Montez ! », la porte s’est ouverte.

L’enveloppe contenait un bristol portant nos coordonnées et ce texte : « Constance, tu peux me joindre ou me rencontrer quand tu le voudras. Je suis revenue pour cela, j’ai beaucoup à te dire. Ta mère, Suzanne. »

Ce qui s’appelle laisser toute liberté… 

 

(Suzanne a dû tomber sur mes carnets, un jour ou l’autre. Elle a dû corriger ce que j’ai écrit sur certains parce que je ne reconnais pas toujours ma façon de parler. Ça ne me plaît pas trop. Décembre 2007) 

 

3 septembre 2012

 

 

 

10

Où il est question d’un voile

 

Suite de l’histoire de Suzanne :

 

J’ai été libérée de mon internement psychiatrique au bout de deux ans. J’avais très lentement refait surface. Encore m’a-t-on casée alors dans un foyer tenu par des sœurs. 

Il m’a fallu des mois pour comprendre que je n’avais plus aucun droit sur mes enfants, que j’étais déchue de mon statut parental, que je n’étais plus autorisée à les voir.

Mon père étant mort entre temps, le même jugement avait fait d’eux ses héritiers directs, et leur père le curateur de leurs biens.  

Je me suis demandée quel pouvait être la base juridique de tout cela. Les sœurs nourrissaient les mêmes interrogations. Mais on m’a montré le jugement, il n’y avait rien à lui opposer, je n’avais pas fait appel en temps voulu. L’aurais-je fait qu’il aurait été confirmé pour l’essentiel, j’en étais certaine. Je donnais raison aux juges au moins sur un point, je m’étais réellement montrée incapable d’assumer les responsabilités que l’on m’avait confiées. Ou plutôt imposées.

J’avais donc perdu mes enfants pour toujours. Je le comprenais, mais je ne l’acceptais pas.

 

Je suis restée encore deux ou trois ans dans ce foyer. Je renaissais tout doucement. Je redevenais une femme, mes règles sont revenues. Je pouvais aussi, maintenant, faire de longues promenades. Les sœurs étaient bonnes pour moi, elles comprenaient ma douleur. Au fur et à mesure de l’amélioration de mon état, je prenais une conscience grandissante de ma situation. Et bien sûr, je voulais retrouver mes enfants. Au moins les voir !

J’ai tout essayé, j’ai fait démarches sur démarches, j’ai téléphoné je ne sais combien de fois, j’ai écrit je ne sais combien de courriers à je ne sais combien de services ou de bureaux. Sans effet. Le plus souvent on ne me répondait pas. On a tout de même fini par me faire comprendre que, d’une manière ou d’une autre, cela venait de chez mon ex-mari. Le refus de me laisser rencontrer mes enfants était radical. C’était Catherine qui s’y opposait : elle le pouvait, après avoir épousé Hubert elle les avait adoptés !

Finalement, je me suis présentée chez eux. Ils habitaient une villa imposante, les affaires marchaient bien, semblait-il. Je n’ai pas été reçue, les domestiques étaient prévenus contre cette visite. Chaque fois que j’apparaissais j’étais refoulée, la dernière fois physiquement, j’avais tenté de forcer le barrage. Je criais, je pleurais, je frappais de toutes mes forces sur la grille d’entrée, dans la rue j’ai fait un scandale. Sans autre résultat que l’arrivée de la police, qui m’a embarquée comme une ivrognesse.

Alors j’ai compris. Et j’ai pris une résolution. Une double résolution. Je m’en irais. Mais je ne cesserais jamais de tenter d’établir un lien avec mes petits. C’est pourquoi j’ai écrit à chacun d’eux pendant des années. Sans réponse. Les trois dernières lettres sont parties du Creux le jour même où vous y êtes apparu, Élie. J’ai écrit ainsi, aussi régulièrement que possible, pendant trente-deux ans. Je n’ai jamais reçu de réponse. Or je suis certaine que les lettres sont bien arrivées car elles ne sont jamais revenues. Il y a là un mystère.

Bien sûr, j’ai tenté encore bien des démarches, mais le plus souvent depuis l’étranger, j’avais changé de vie. C’était sans espoir, et il s’est passé en moi quelque chose que j’ai du mal à m’expliquer : je n’ai plus jamais essayé de les revoir. Était-ce par lâcheté ? Par désespoir ? Par une sorte d’aboulie ? Une chose est sûre, je fuyais. J’ai fui, je le sais, depuis le jour de cet esclandre, devant la maison d’où l’on m’avait chassée. J’avais honte. Doublement. Pour les avoir perdus, et pour être incapable de les reprendre, ni même de les revoir.

 

Cette fuite a pris la forme d’une prise de voile. C’est la vérité. Une vérité que je ne me suis avouée que bien plus tard. Sur le moment, ma vie avec les sœurs, leur bonté toute simple, la rassurante piété qui habitait l’établissement, tout cela m’a emplie de l’impression, puis de la certitude que j’étais appelée moi aussi. Que toute mon histoire, ce passé de malheur, avait eu, non pour effet, mais pour but de m’amener là, à genoux devant l’autel.

J’ai demandé à être admise comme novice au Carmel. C’était en 64. À Meaux, près de Paris. Deux ans après c’était mes vœux, à trente-deux ans. Compte tenu de ma situation conjugale, il m’avait fallu une dispense.

J’avais pris le voile sans idée d’y renoncer un jour. C’est au cours de cette période qu’il m’a été le plus difficile d’envoyer du courrier, c’était ma pénitence. Je n’aime pas parler de cette étape de mon existence, je faisais une très mauvaise nonne, je pense. Ce n’était pas ça.  

Pourtant si ! Car, s’il s’agissait d’une fuite à l’égard de mes enfants, ce fut un temps d’éveil, aussi, sur le plan personnel. J’y ai gagné en intériorité. C’est difficile à expliquer, contradictoire. Je perdais la vision intérieure de mon visage, et petit à petit, l’image de mes enfants s’est peu à peu fondue en un souvenir imprécis, comme si leur visage disparaissait lui aussi dans ma nuit. Mais en quelque sorte, cette nuit était bienfaisante, comme un écho inversé des ténèbres d’où je sortais, et qui n’avait plus rien de terrifiant. Juste une absence.

Mais j’ai fini par ne plus accepter ce néant soi-disant bienfaisant, et le fait est que je suis sortie de là au bout de quatre ans pour rejoindre une communauté de sœurs vivant dans le siècle. C’était le premier résultat d’une longue lutte contre la peur. Une lutte au cours de laquelle, je dois le dire, j’ai été aidée par mes sœurs, comme si, par amour, elles avaient eu le dessein de me pousser plus loin, jusqu’au point où je devrais les quitter.

J’avais besoin d’action, c’était nouveau. Au fond, c’est aussi au monastère, dans cette sorte de solitude à plusieurs, solitude voulue, cette fois, que j’ai pris conscience, petit à petit, que cette faiblesse de caractère qui était en moi depuis des années venait, non de ma nature, mais du fait que celle-ci avait été corsetée et brisée depuis l’enfance. La jeune femme que j’avais été m’apparaissait désormais comme une poupée mécanique actionnée par d’autres. 

 

La communauté qui m’accueillait était installée à Angers. Les sœurs s’y formaient pour partir en mission. En fait, ce terme recouvrait un ensemble d’actions caritatives situées dans les pays du Sud. Là, j’ai été prise en main, on attendait de moi, sinon de l’efficacité, du moins une disponibilité. C’est ainsi que, peu après mon arrivée, j’ai été inscrite dans une école d’infirmières. D’autre part, la formation religieuse qui m’était donnée là accordait plus d’importance à l’étude des Écritures bibliques, ceci dans une perspective plus éthique que contemplative. Cela m’a donné du tonus, j’en avais bien besoin.

Non seulement toutes ces études m’ont passionnée, mais elles m’ont permis aussi de retrouver un peu de vie sociale. Les sœurs vivaient à l’heure actuelle, elles vibraient à tout ce qui se passait dans le monde, surtout côté Sud, bien sûr. J’ai commencé à lire pour moi, non plus en fonction d’un programme préétabli. Je me suis trouvée mêlée au monde étudiant, à vrai dire un peu saoulée, au début. J’avais beaucoup à faire, à étudier, à apprendre à tous égards, je devais m’adapter à la vie en petite communauté à la fois active et priante. Tout cela m’a communiqué une ardente envie d’agir, de me donner, de faire du bien. J’y voyais une sorte de combat contre le mal. Ce mal dont j’avais souffert et dont je souffrais toujours. Je me disais aussi que je reviendrais un jour à Rennes, forte de toutes les expériences que j’aurais vécues, de tous ces combats, et que je pourrais alors retrouver mes enfants.

J’avais totalement effacé de mon esprit le fait qu’ils devaient avoir alors dans les vingt ans, tout proches en cela des étudiants que je côtoyais…

Fin mais 75, j’étais envoyée à Madagascar au service d’une léproserie.   

 

10 septembre 2012 

 

 

 

11

Où il est question d’un livre qu’on repose

 

Au cours de ces années, j’ai entendu raconter tant de fois ce qui s’est passé à Rennes, à l’époque du retour de Suzanne, que je suis capable de tout rapporter ici, même avec la façon de parler qui va avec ! Évidemment, j’invente les conversations.

 

Je crois que c’est au moment où Constance a appelé Catherine, sa mère adoptive, que les choses ont vraiment démarré.

Quelques années plus tôt, elle aurait appelé d’abord sa sœur, mais depuis un ou deux ans elles n’étaient plus sur la même ligne. Constance avait évolué. Pour elle, depuis l’élection de Jacques Chirac la gauche était dépassée, à plus forte raison l’époque où, avec sa sœur et quelques copains, elle affichait des slogans gauchistes dans les beaux quartiers de Rennes. Alix, pensait-elle, n’avait pratiquement pas bougé, incapable de sortir du gauchisme, restée adolescente, même si par deux fois elle avait voté Mitterrand pour imiter son mari.

Julien, lui, le bel avocat d’affaires qu’elle avait épousé, n’était pas qu’un porteur de particule, il commençait à percer, et tous deux avaient bien compris qu’il n’y a pas de mal à s’insérer au mieux dans la partie la plus dynamique de la société. Un homme politique d’avenir, un certain Nicolas Sarkozy, démontrait brillamment que le pays avait besoin d’une élite qui sache bouger les lignes. Elle-même restait chargée de la défense de quelques délinquants, mais elle se spécialisait de plus en plus dans celle de femmes larguées par leur mari. Évidemment, Alix ne cessait de la critiquer à ce sujet, et cela ne rendait pas leurs relations faciles. Les deux couples ne se voyaient plus qu’aux fêtes de famille, et comme celles-ci s’étaient raréfiées à la suite du divorce des parents... 

C’était encore une cause de discorde. Leur père avait quitté Catherine pour partir avec une femme plus jeune même que ses deux filles, et celles-ci n’avaient pas vu cela de la même manière. Pour Alix, la petite chérie à son papa, il s’agissait de jeunesse d’esprit, sa mère n’avait qu’à relever le défi et se trouver un jules. Pour Constance, c’était plutôt une marque de mauvais goût. D’autant qu’à son avis, Julie, la jeune femme en question, était assez commune. Après tout, pensait-elle, était-elle assurée elle-même que son époux, le jour venu, ne la quitterait pas lui aussi pour sa secrétaire ? Aussi avait-elle pris le parti de sa mère.

C’est pourquoi elle a pensé à Catherine. Pour elle, il était évident que ce fantôme, évoqué par l’homme qui l’avait arrêtée dans la rue, mettait en cause la tranquillité de sa mère. C’est du moins ce qu’elle se disait. Elle sentait néanmoins qu’il y avait plus, et qui la concernait directement. Elle y avait pensé toute la nuit, incapable de trouver le sommeil.

Elle était rentrée un peu tard de son bureau, les deux garçons l’attendaient paisiblement, chacun dans sa chambre, ils étaient du genre sérieux. À seize ans Ronan se passionnait pour la guitare, ce soir-là comme les autres il travaillait ses accords et ses arpèges. Quant à Owen, le surdoué, en Seconde à treize ans, seul son devoir de maths le tracassait. Leur père était à Paris pour ses affaires, et l’aînée, Mahaut, devait bûcher son droit dans son studio du centre-ville. À moins qu’elle ne se soit trouvé un petit ami à inviter, jolie comme elle était, bientôt vingt ans… Constance soupira. Sa fille lui manquait.

Ses devoirs de mère de famille remplis, les garçons repliés dans leur chambre respective, elle se mit au lit avec un livre. Qu’elle reposa aussitôt.

Suzanne... Elle tâchait de se souvenir. De sa petite enfance il lui restait quelques brèves images imprécises et une sensation globale. Or celle-ci était positive, c’est ce qui la gênait. Il en émanait une atmosphère de tendresse, de chaleur bienheureuse. La petite Constance avait toute confiance dans sa maman d’alors. Le dernier de ses souvenirs lui-même – ce temps interminable pendant lequel elle avait attendu en vain que Maman s’éveille et s’occupe d’elle et de sa petite sœur – n’évoquait aucune angoisse. Pourtant, il semblait bien que cette mère attentionnée était en fait une sorcière qui abandonnait ses enfants, qui les quittait brutalement pour disparaître et ne plus jamais donner signe de vie. Ni Constance ni sa sœur ni son petit frère n’existaient pour elle. Partie. Disparue. Si au moins elle était morte ! Mais rien ne le laissait penser, Hubert et Catherine l’avaient bien dit, Suzanne était tout simplement partie, elle avait jeté ses enfants loin d’elle comme des rognures. Et la petite Constance avait compris que sa mère biologique était une de ces mauvaises femmes qu’il vaut mieux oublier. À qui il faut cesser de penser. Qui n’existe plus.

Et voilà qu’elle apparaissait ! Si toutefois cet homme disait vrai.          

 

Le lendemain, entre deux rendez-vous, elle a donc appelé Catherine. Celle-ci habitait dans la maison familiale, une ferme rénovée proche de Mordelles. Dès qu’elle a compris de quoi il s’agissait elle a très vite interrompu Constance.

– Je suis au courant, ma chérie. Cette femme a cherché à nous joindre, ton père et moi. Elle nous invite à venir la retrouver à son hôtel, elle ne manque pas de culot !

– Mais tu ne sais pas ce qu’elle nous veut ? Elle t’a dit quelque chose ? C’est bizarre, quand même, elle apparaît comme ça, au bout de… je ne sais combien d’années ! C’est fou !

– Écoute, chérie, ne te mets pas martel en tête, il n’y a aucune raison. Elle n’a rien contre nous, nous sommes dans notre droit. Est-ce que tu sais au moins si Alix est au courant ?

– Non. En tout cas elle ne m’a pas contactée. Tu crois qu’il faut l’appeler ?

ça vaudrait peut-être mieux, tu ne crois pas ? Je vais le faire. Et si cette bonne femme réapparaît, nous aviserons ensemble. Je ne sais pas si Xavier est en mer ou à Brest mais il faudra l’informer lui aussi.

– Mais et Papa, il en pense quoi ? Tu disais qu’il est au courant.

– Non, en fait il y a eu un seul message pour nous deux et c’est moi qui l’ai reçu. Je ne lui en ai pas encore parlé, je me suis dit que ce n’était pas la peine, je préférais attendre de voir s’il y a une suite. Apparemment, Suzanne ne sait pas que nous sommes divorcés. Non, j’appelle Alix, et toi, tranquillise-toi, je te tiens au courant, appelle-moi toi aussi si tu as du nouveau. Tu as parlé de tout ça avec Julien ?

– Non, pas encore, il est à Paris.

– Dis-le lui, il sera sans doute de bon conseil si nous devons nous défendre.

 

Après avoir raccroché, loin d’être rassurée Constance ressentait un malaise. Quelque chose sonnait faux. Elle a repassé en esprit les mots de sa mère et elle a fini par trouver. En bonne avocate qui connaissait ce langage elle s’est alors demandée pourquoi sa mère parlait tant de se défendre, d’être dans son droit, de n’avoir rien à craindre. Comme si un doute pouvait exister... 

 

–oOo–

 

Plus tard, il devait être dix heures du soir ce même jour, nous étions à l’hôtel dans notre chambre, Suzanne et moi. J’essayais de la décider à prendre un somnifère au lieu de se ronger les sangs. Elle n’avait pas dormi la nuit d’avant. Depuis le matin elle se tenait toute droite, raide, pâle, assise sur le bord de son fauteuil, les mains serrées sur son ventre. Elle tremblait. Le refus et la fuite de sa fille aînée, pour elle, c’était un coup très dur, un choc. Et de toute la journée, elle ne s’était pas serrée contre moi une seule fois.

Le téléphone a sonné.

Suzanne s’est précipitée pour répondre : la réception nous annonçait une visite, une dame demandait Madame Scouarnec. Une Madame Alix Aballéa.

 

17 septembre 2012

 

 

 

12

Où il est question d’un béret en tricot

 

Il était tard quand Alix, trempée, est arrivée chez elle. Antoine, son mari, l’attendait, à vrai dire assez préoccupé. Sans se soucier de l’heure, elle a appelé sa sœur avant même de le mettre au courant. Elle se disait qu’il entendrait lui aussi ce qu’elle avait à dire. C’était bien vu puisque, de son côté, Constance a mis le haut-parleur pour son mari dès qu’elle a compris de quoi il s’agissait. Ils venaient de se coucher.

– Attends, répète, tu es allée voir cette femme !

– Absolument ! Je l’ai vue. Je suis allée à son hôtel, je l’ai demandée et elle est descendue, je l’attendais dans un petit salon.

– Et ?

– Et je lui ai dit que j’étais bien Alix, mais pas sa fille. Direct.

 

–oOo–

 

En fait, ça ne s’était pas passé de façon aussi simple ni aussi directe. On est descendu, Suzanne et moi, et on l’a trouvée dans le hall en train de se débarrasser de son béret en tricot et d’un ciré léger. Il pleuvait très fort à Rennes ce soir-là. En nous voyant, elle s’est dépêchée d’entrer dans le petit salon qu’on lui avait indiqué à la réception, et nous on l’a suivie. Si bien qu’elle nous attendait, debout, les bras croisés, les yeux fixés sur Suzanne.

C’est une belle femme, elle aussi, mais très différente de sa sœur. Elle est plus petite, un peu potelée, elle a la peau très claire, et ce soir-là ses cheveux auburn tout frisés lui faisaient comme un buisson de lumière autour de la tête. Je me souviens, elle portait un gros pull en mohair de couleur rouille, une jupe écossaise dans les tons feuille morte et de fines bottes de cuir. Elle était pâle, sa petite figure triangulaire était contractée. Avec un petit menton dressé, elle voulait montrer de la colère. Ses grands yeux noisette fusillaient Suzanne. En fait elle était… charmante.

Suzanne n’a pas semblé s’en apercevoir. Elle restait debout près de la porte, sans un mouvement, les mains serrées, le regard perdu. Elle encaissait toute la violence, même contenue, que cette jeune femme dirigeait contre elle.

Alors Alix a attaqué :

– Pourquoi nous avez-vous abandonnés ? Pourquoi êtes-vous ici ? Que nous voulez-vous ? Répondez déjà à ces questions !

Et là, Suzanne, une fois de plus, m’a étonné. Elle a souri et elle s’est avancée de quelques pas. Elle était à deux mètres de sa fille, les yeux baissés. Elle se taisait, mais quand elle a senti qu’Alix allait parler de nouveau elle a relevé la tête et elle lui a souri de nouveau. Puis, très calmement, presque sur le ton du professeur, elle a parlé :

– Je ne vous ai pas abandonnés, Alix. Ni toi, ni ta sœur, ni ton petit frère. Ce n’est pas vrai.

– Ah oui vraiment ! Et qui a disparu en nous laissant sans mère ? Un fantôme ? Non c’est trop facile…

Le ton d’Alix avait changé. Il n’était plus furieux, il était devenu amer. Elle a continué :

– Cela fait plus de trente ans, vous disparaissez, et hop, vous réapparaissez, et vous ne nous avez jamais abandonnés ! Vous n’êtes qu’une folle, je le comprends maintenant.

– Je réapparais, oui, justement. Et je ne suis pas folle, je demande des explications. Mais surtout je veux vous voir, vous rencontrer, je suis venue pour cela.

– Mais quelles explications ? C’est à vous, de donner des explications, vous ne croyez pas ? Et si vous voulez me voir eh bien vous êtes servie, je suis là, allez-y, racontez !

– Alix. Veux-tu m’écouter, ou es-tu venue seulement pour me crier dessus ?

Le ton de Suzanne était plein de patience, elle s’efforçait au calme, à la maîtrise, ce qui a eu justement pour effet de déchaîner la jeune femme, qui s’est mise à crier. Son visage affichant le plus complet mépris :

– Oui, je suis venue pour vous engueuler et pour rien d’autre ! Et pour vous dire de foutre le camp ! Je ne suis pas votre fille, vous m’entendez ? Je ne vous connais pas ! Je ne veux pas vous connaître, ni vous voir ni vous entendre ! Laissez-moi tranquille ! Laissez-nous tranquilles !

Elle pleurait, maintenant, peut-être de rage mais peut-être aussi par désarroi.

Suzanne n’a pas fait un geste. Elle la regardait sangloter. Elle-même était à bout. Elle a tout de même fini par reprendre la parole :

– Alix, il y a une chose que tu devrais me dire, c’est ce que vous avez fait de mes lettres. Que sont-elles devenues ? J’ai besoin de comprendre. Vraiment.

Cette question a provoqué chez Alix une sorte de stupeur. Ses sanglots se sont arrêtés d’un coup. Elle a secoué la tête, comme frappée d’ahurissement.

– Mais qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? Quelles lettres ? De quoi parlez-vous ?

– Je parle des lettres que je vous ai envoyées.

Le ton était à nouveau celui d’un professeur devant un élève obtus :

– Que je vous ai envoyées à tous les trois pendant des années. Pendant toutes ces années. Des centaines de lettres. 

– Des lettres, maintenant. Il n’y a jamais eu de lettres ! Vous êtes timbrée, hein ! Alors bon, je m’en vais, j’en ai assez.

Et elle s’est sauvée. Elle a attrapé son ciré et elle s’est précipitée vers la sortie puis elle a couru sous la pluie, en oubliant d’ailleurs son béret, que Suzanne a ramassé sur le sol du salon et a porté à sa poitrine, avec ce geste si particulier qu’elle avait, le tenant serré contre elle de ses deux poings.

 

–oOo–

 

– Tu lui as dit ça ? Et alors ? a demandé Constance.

– Alors elle est complètement barjot. Elle ne nous a jamais abandonnés, elle nous a écrit des centaines de lettres, elle veut nous voir comme si rien ne s’était passé. Enfin tu vois, c’est grave, dans sa tête ! Un peu plus elle me faisait peur…

– Et son gorille ?

– Quel gorille ?

– Elle était seule ? Il n’y avait pas un type avec elle ?

– Ah peut-être, je n’ai pas fait vraiment attention. Un type costaud, oui, c’est vrai. Pas un gorille, quand même, tu exagères… Tu crois ? Elle serait du genre dangereux ? Quant même pas le genre…

– Délinquant ? Je ne sais pas. De toute façon il faut parler de ça à Maman. Tu lui as dit que tu allais voir cette femme ? Non, bien sûr ! Tu es complètement folle. Tu te rends compte que tu ne sais rien de ses intentions réelles ? Tu pouvais tomber dans un piège, je ne sais pas, moi. Enfin bon, je deviens parano. En tout cas il faut appeler Xavier, ça devient trop bizarre. 

 

–oOo–

 

Avant de se coucher, Alix est allée voir ses filles. Aglaé dormait calmement mais Rose, la petite dernière, avait un sommeil agité. Alix lui a caressé la joue puis elle a replacé sa couette qui avait glissé. Dans la pénombre, elle l’a regardée longuement. Ensuite elle a pleuré.

 

Ce même soir, Suzanne s’est endormie paisiblement dans mes bras. Avant de sombrer elle a murmuré « Elles sont belles, mes filles. » Et plus tard, « Je me demande pourquoi ce n’est pas Hubert qui est venu… » Mais là je l’entendais à peine.

 

24 septembre 2012

 

 

 

13

Où il est question de moustiquaires

 

Suite des confidences de Suzanne :

 

Je suis restée absente de France pendant seize ans. Totalement. J’aurais pu revenir pendant mes congés mais, à force de ruses ou de persuasion, je me suis toujours débrouillée pour l’éviter. Ç’aurait été trop dur. Et je suppose que mes supérieures le savaient.

Je suis donc allée de léproserie en hôpital de brousse, de poste de santé isolé en dispensaire de bidonville, des hauts plateaux malgaches au semi-désert sahélien, de la Mer Rouge à la forêt amazonienne…

 

J’ai vu de tout. J’ai vu la violence, la misère, la guerre, la corruption, la faim, tout. J’ai vu les femmes et leur malheur, leur souffrance, leur courage, et aussi leur rire et leurs chants. J’ai vu les enfants. Oh oui, j’ai vu les enfants.

Et bien sûr, je sais que ce que j’ai vu n’est pas toute la réalité, toute la vérité. Mais ce qui m’a été offert, à moi et à mes sœurs, c’est ce visage-là du monde et de l’humain. C’est cela que j’ai vu. Un monde et un humain blessés.

J’aurais pu croire que mon malheur à moi, au regard de tout cela, se serait relativisé. Aurait fini par m’apparaître comme mesquin. Comme une goutte d’eau dans la mer, un grain de sable sur la plage. Non. Il prenait place, simplement, dans cette vue d’ensemble, dans cette expérience du malheur général, mais cela ne lui enlevait rien de sa cruauté et de la douleur que j’en éprouvais. Je voulais mes enfants. J’ai toujours voulu mes enfants.

Certaines nuits, sous la moustiquaire, ceci pendant des années, je tentais de me les représenter tels qu’ils devaient être à ce moment-là. Je reconstruisais patiemment leur apparence et j’imaginais leur existence. Je tenais avec ces jeunes adultes nés de mon esprit des conversations passionnantes et passionnées. Je leur communiquais alors tout mon amour. Ils en étaient heureux.

Au matin, bien sûr, sortir de ces fantasmes était une torture. Je devenais invivable et mes sœurs comme mes patients s’en ressentaient, ils me le faisaient parfois rudement savoir. C’est pourquoi j’ai fini par m’interdire ces jeux-là. Je suis devenue sèche, utilement sèche.

 

Je suis devenue une combattante. Une guerrière. Ça aussi.

Élie, je pourrais vous raconter je ne sais combien de situations dans lesquelles je me suis battue. Même, une fois, physiquement battue. Et je crois bien que cette fois-là j’aurais pu tuer. Oui. C’est qu’il existe de tels salauds ! Je vous parle là de combats pour le service des gens que l’on m’avait confiés, qui avaient eu confiance en moi. Le monde est dur aux miséreux, comme dit la chanson. Mais je vous ferai grâce de ces récits d’ancienne combattante, je ne veux pas vous ennuyer, je voulais simplement vous faire comprendre que bonne sœur, d’accord, mais pas idiote pour autant, ni béni-oui-oui. Il n’y a personne qui soit plus courageuse et forte qu’une femme africaine, c’est vrai, mais juste après vient la bonne sœur bretonne ! Bon, je plaisante, et d’ailleurs je ne parle pas de moi. Quoiqu’il m’ait fallu parfois du courage pour ne pas accepter de disparaître à la faveur d’un de ces combats…

 

Bien sûr il y avait la foi. Il le fallait bien. Je n’ai plus été très religieuse, vous savez. Je veux dire en vérité, au fond de moi. Dans ce domaine, je suivais, c’est tout. D’ailleurs de moins en moins d’accord avec ce que je voyais la plupart du temps, autour de moi, chez les gens de religion. Quels qu’ils soient. Car on en voit de toute nature, des vertes et des pas mûres, comme on dit. On voit des saints. On voit des salopards. On voit surtout des médiocres. Manque de courage, manque de vision, manque de tendresse. Je m’arrête là, je ne vais pas collationner tous les manques qu’on peut repérer !

On me disait – mes sœurs – que ce n’est pas cela qui compte, qu’on n’est pas là pour s’occuper de ça, de ceux-là. Qu’on est là pour servir les pauvres, les démunis, les humiliés. Ouais… c’est vrai. Bien sûr. Et on le faisait autant qu’on le pouvait. J’en suis témoin.

On me disait aussi, et souvent, que nous, notre maître n’était pas l’Église ni les gens de religion, mais le Seigneur. Qu’on était là pour lui être fidèles à lui, à personne d’autre. Enfin je ne vais pas non plus vous faire le caté, n’est-ce pas ? Vous devez bien avoir une idée de ce dont je parle. Je me souviens que vous me parliez de vos entretiens avec les aumôniers, en prison. Entre nous, ça ne vous a pas tellement impressionné, vous non plus !

 

Un jour j’en ai eu assez. J’ai tout largué. J’étais alors au Nicaragua. C’était en 88, je devais avoir cinquante-quatre ans. J’avais un métier, aucun risque de me trouver sans rien, pas d’attache, physiquement j’étais en pleine forme, je pouvais tout tenter. Moralement, en revanche, j’étais à plat. Pas question pour moi de rentrer directement pour me présenter à Rennes. C’était au-dessus de mes forces. Il me fallait du temps, encore du temps… Alors j’ai rusé. Avec moi, je veux dire. Je me suis rapprochée lentement, à la faveur de mes engagements professionnels. Les hôpitaux dans lesquels j’exerçais pour un temps étaient situés dans des lieux de moins en moins lointains. D’abord en Afrique de l’Ouest, puis au Maroc, enfin en France. La maison de ma mère m’attendait au Creux, j’ai trouvé un poste à l’hôpital des Sables. Ce long voyage m’avait pris plus de quatre ans.

Au cours de cette période, j’étais donc revenue à la vie laïque, je m’étais peu à peu débarrassée des habitudes et des limites intériorisées par la vie religieuse. Je dois vous avouer que vers la fin j’ai un peu fait la folle. Un peu trop sans doute. D’autant que faire la fête, à mon âge, me laissait parfois un mauvais goût dans la bouche… Je suppose qu’il s’agissait pour moi d’éloigner mon esprit de ce qui le travaillait sans relâche ?

Je vous dis tout, n’est-ce pas ? Vous êtes tellement attentif ! Le parfait confesseur ! Eh bien je vais vous dire aussi ceci : c’est justement au cours de ces années que la foi m’a habitée pour de bon. J’ai senti que je parvenais au moment de vérité, que j’en approchais enfin, et aussi que ce serait un temps de lutte. Que j’en prendrais plein la figure avant de parvenir à mes fins. Parce que c’est toujours comme ça, avec la foi, elle oblige. Je me suis demandée si tout mon malheur n’était pas de cette nature, une sorte d’épreuve radicale afin qu’au bout du compte je m’accepte pauvre et nue. Certes, je me suis longtemps vue comme une sorte de Comte de Monte-Cristo revenant pour exercer la justice… Mais maintenant, je ne voulais plus que me montrer à la hauteur au moment de faire la connaissance de ces inconnus que j’appelais mes enfants.

Eh bien j’avais la certitude de ne jamais me trouver seule dans cette épreuve. C’est pourquoi je vous ai reconnu dès votre arrivée, vous m’étiez envoyé. Oui, je sais, vous n’êtes pas un ange du Bon Dieu, je ne veux pas dire cela. Vous êtes arrivé au moment où il le fallait, et moi, en tant que croyante, je suis amenée à penser que cela ne s’est pas fait par hasard.

D’ailleurs je m’impatientais ! Il me fallait un signe pour bouger. J’avais pris ma retraite, je végétais au point de me lancer avec quelques camarades dans une petite aventure humanitaire bien convenue. Et puis vous étiez là, et tout s’est dévoilé d’un coup, je crois que j’ai failli en mourir. De peur, et aussi de joie. Quoi qu’il arrive, Élie, vous êtes mon bonheur. 

 

Les confidences de Suzanne se sont arrêtées là. Sûr que les derniers mots m’ont donné du bonheur à moi aussi ! Sauf que j’ai trouvé ça un peu trop catho. Je ne crois pas du tout être un envoyé du Bon Dieu ! Sûrement pas !

 

1er octobre 2012

 

 

 

14

Où il est question d’un jardin d’hiver

 

L’inertie de Suzanne m’a surpris. Plusieurs jours se sont passés sans qu’elle semble se soucier de relancer ses filles ou le couple Hubert-Catherine. Je n’ai rien dit, j’ai bien vu qu’elle se serait braquée. Elle était tournée vers l’intérieur, en elle-même, et bien sûr elle pétraquait comme jamais…

Elle ne parlait de rien. Rien sur d’éventuels petits-enfants, par exemple. Ses deux filles étaient mariées, ça on le savait, elles devaient avoir des enfants. Rien. Rien non plus sur Hubert ni sur sa femme, sauf pour remarquer que ceux-ci avaient dû évoquer sa présence à Rennes devant Alix.

Le dernier dimanche de février est arrivé. Au petit-déjeuner, que nous prenions ce jour-là dans le jardin d’hiver, j’ai fini par demander ce que nous faisions là. Pourquoi ne pas retourner au Creux, retrouver l’océan, la forêt, même Nino ? Lui, je l’avais appelé la veille et il me l’avait conseillé :

– Reviens, Élie, qu’est-ce que tu fous à Rennes ? Tu n’as rien à y faire, ta bonne femme est cinglée, elle ne sait pas ce qu’elle veut.

J’ai vu qu’il s’était vraiment pris d’amitié pour moi. J’avais là un ami. Mais je ne voulais pas lâcher Suzanne, je l’avais dans la peau.

Bref, j’ai attaqué :

– Suzanne, on n’arrive à rien, ici, autant rentrer. On a le téléphone, on a…

Mais dans sa famille, j’allais m’en rendre compte une fois de plus, les femmes sont imprévisibles. Je n’avais pas fini ma phrase que le loufiat en chef s’est approché de nous suivi d’une toute jeune fille. Très brune, grande, les yeux d’un bleu tirant sur le violet… J’ai à peine eu le temps d’entendre le hoquet de ma compagne que la jeune fille était là devant nous.

Elle s’est adressée à Suzanne, elle a dit « Bonjour. Je m’appelle Mahaut de Léré, ma mère s’appelle Constance, j’ai entendu parler de vous. » Elle se tenait là, bien droite, fraîche comme un vrai bouquet de printemps, pas embarrassée le moins du monde. Elle attendait qu’on lui réponde.

 

–oOo–

 

La veille, en arrivant chez ses parents pour faire sa lessive, Mahaut était tombée en plein conseil de guerre. Il y avait là, outre ses parents, sa grand-mère Catherine, sa tante Alix et Antoine, le mari de celle-ci. Ses petits frères étaient absents, heureusement, sans doute à leur club de sport, c’était l’après-midi. La question qui se débattait était de savoir s’il fallait avertir Hubert, son grand-père maternel. Mais l’avertir de quoi ? Constance parlait avec agacement de l’oncle Xavier, il était injoignable, selon sa femme de ménage il était en mission pour quelques jours encore. Tout ça avait l’air grave. Mahaut s’est assise avec eux.

Au bout d’un certain temps, après avoir posé force questions occasionnant le plus souvent des semi-réponses agacées, elle avait fini par comprendre ce qui se passait. Elle avait toujours su que sa grand’mère n’était pas la mère biologique de Constance. Elle avait entendu parler de cette femme qui avait abandonné ses enfants, la première femme du grand-père, une certaine Suzanne, mais ça ne l’avait jamais intéressée, sa mère semblait se trouver bien d’avoir été adoptée.

Mais les choses devaient avoir changé, elles paraissaient moins simples, il y avait de l’angoisse, de la colère, de la peur dans l’atmosphère. C’était dérangeant. C’est que la méchante était de retour.

Et alors ? Pourquoi ne pas la renvoyer d’où elle venait ?

Pour cela, il fallait d’abord en savoir beaucoup plus et cela lui serait facile, croyait-elle, à elle qui n’était pas concernée directement. Inutile d’ennuyer dans sa retraite antillaise ce grand-père à tous égards lointain !

Elle est partie sans que personne ne semble s’en apercevoir. Sur le moment sa bande de copains l’attendait, mais elle irait voir cette femme dès le lendemain matin. Ce serait amusant, elle verrait la tête qu’elle avait ! Et aussi la tête qu’elle ferait !

 

–oOo–

 

J’ai regardé Suzanne, elle s’était reprise, elle a souri à la petite et lui a montré une chaise.

– Vous prenez quelque chose, thé, café, vous avez déjeuné ?

La jeune fille n’a pas voulu montrer moins de sang froid qu’elle, alors elle s’est assise en souriant et elle a dit qu’elle ne voulait rien, seulement parler :

– C’est possible ?

– Assurément, a dit Suzanne. Vous pouvez d’ailleurs parler devant Monsieur, il s’appelle Élie, il est mon compagnon et mon confident, il peut tout entendre.

On se serait cru dans un salon grand siècle. Elle a continué :

– Vous savez qui je suis, je suppose. Je suis la mère de Constance et par conséquent votre grand’mère. Je vois que vous me ressemblez beaucoup, je crois me voir à… Quel âge avez-vous ?

– Madame, je ne suis pas venue pour parler de mon âge. Je suis venue parce que je me suis posée beaucoup de questions après avoir entendu ma grand-mère – la vraie – parler de vous avec ma mère et ma tante.

Suzanne a marqué le coup, en entendant ce « la vraie », elle a porté sa serviette à sa bouche, le poing serré dessus.

– Je vois que vous avez déjà votre opinion faite à mon sujet. Eh bien je vais vous dire ceci : j’en ai assez de me trouver face à des gens qui me jugent avant de m’écouter. Si vous êtes venue pour me poser des questions, veuillez au moins écouter les réponses.

– Je n’ai encore posé aucune question, que je sache ! 

Elle était rouge de colère, mais son aplomb avait disparu et des larmes commenceraient vite à lui venir aux yeux. Voyant cela, Suzanne a soupiré :

– Faisons la paix, si vous voulez bien, ne serait-ce que pour un moment. Nous allons parler, puisque vous êtes venue pour cela. D’accord ?

Mahaut a hoché la tête en signe d’assentiment.

– Vous voulez savoir pourquoi j’ai abandonné votre mère et ses frère et sœur, c’est bien cela ? Oui ? Eh bien j’ai tenté de dire à votre tante Alix que cela est faux, que je ne les ai pas abandonnés, qu’il s’agissait de tout autre chose, d’un malheur qui… que je n’ai pas encore surmonté… et elle est partie très fâchée contre moi avant d’en avoir entendu le premier mot. Allez-vous faire comme elle ? Ou allez-vous me demander ce qui s’est vraiment passé ? Que vous croirez ou ne croirez pas, mais après l’avoir entendu.

– D’accord. Dites-moi ce que vous voulez, moi je vous écoute, j’ai tout mon temps.

Elle voulait tout de même garder la face.

À ce moment-là je me suis levé, je leur ai dit que ce serait plus facile pour elles de rester en tête à tête. Je suis allé prendre l’air, j’étais tendu.

Quand je suis revenu, une heure plus tard environ, elles étaient toujours là à se parler, elles s’étaient rapprochées et elles avaient l’air très émues l’une et l’autre. En fait, leur entretien a duré près de trois heures. Je glissais un œil de temps en temps pour voir ce qui se passait mais elles n’ont jamais fait attention à moi. Puis la petite est partie en courant.

Il était près d’une heure. Suzanne était toujours assise à la même place, je me suis approché d’elle et j’ai vu qu’elle avait pleuré. Mais là, elle avait les yeux fermés, elle se tenait de façon relâchée sur sa chaise, les jambes étendues et les bras ballants. Elle semblait épuisée. Sa poitrine se soulevait et s’abaissait comme si elle avait couru. Je me suis assis tout à côté d’elle et, au bruit de ma chaise raclant le gravier, elle a ouvert les yeux et m’a regardé. Elle m’a souri, heureuse de me voir comme si je revenais d’un long voyage :

– Élie… 

 

8 octobre 2012

 

 

 

15

Où il est question d’un petit restaurant

 

Une chose est sûre, j’ai jamais compris Suzanne. Jamais complètement. Il paraît que c’est normal. Les gens ont toujours un côté mystère. En tout cas c’est vrai pour Suzanne. Elle est bizarre, elle a un côté lent, pas sûr de soi, un peu ado, et d’un autre côté elle est forte, elle est nette, elle est décidée.

Ça me fait penser à une conversation que j’ai eue avec Nino, une fois. Nino, bien sûr, il est vieux, il a beaucoup vécu, il sait des choses. Pourquoi on parlait de ça, je sais plus, mais il m’expliquait que chez les gens, on voit soit des insectes, soit des vertébrés. Il m’a dit : « Y a ceux qu’ont besoin d’une carapace ou même d’une coquille pour se défendre. Dehors ils sont résistants, mais dedans c’est du mou. Et puis y a ceux qui se tiennent parce que, au centre, ils ont une colonne vertébrale. Ceux-là, ils sont mous au-dehors, si ça se trouve, mais c’est pas grave parce que dedans c’est du solide. » C’est pas idiot.

Suzanne c’est une vertébrée ! Mais elle a dû se la reconstituer, sa colonne, parce qu’au départ on lui avait plutôt pulvérisé les os, la pauvre, il a fallu qu’elle reparte depuis le mou, ça lui a demandé du temps. C’est comme ça que je vois l’histoire.

À Rennes, quand j’ai vu qu’elle était capable de rien faire pendant des temps, et tout d’un coup se décider et viser juste, j’ai pensé à une chose qu’elle m’avait dite. Elle l’avait apprise pendant ses séjours au loin : « La graine semée, Élie, il faut lui donner le temps de germer. Ensuite on récolte. » Le genre sagesse africaine. Ou auvergnate, aussi bien !

C’est pour ça que Suzanne n’a rien dit quand la petite a été partie. Elle est montée dans la chambre, elle avait besoin de penser à tout ça.

J’ai fait monter le repas mais elle a presque rien mangé. Après on est allé faire un tour, il faisait frisquet mais y avait du soleil. Seulement, quand on est rentrés j’ai pas pu tenir :

– Bon alors, elle vous a dit quoi, la petite ? Pourquoi vous me faites languir ?

– Ce que j’aime chez vous, Élie, c’est la patience (elle souriait). Je vous dis tout à une condition : vous me servez un scotch.

J’ai fait fissa.

– Eh bien elle m’a dit beaucoup de choses. Elle m’a parlé de sa famille. Savez-vous que j’ai quatre autres petits-enfants ! Mahaut a deux frères plus jeunes, et il y a deux filles chez Alix. Vous vous rendez compte ? Comment voulez-vous que j’avale ça en cinq minutes pour vous le resservir aussitôt ? Mais puisque vous voulez tout savoir elle m’a donné le téléphone de Xavier. Il est officier de marine à Brest, il est célibataire. Je vais l’appeler, bien sûr, mais quand j’aurai digéré tout ça. J’ai appris aussi que Catherine et Hubert ont divorcé. Il est parti avec une jeune femme, il s’est fixé aux Antilles, à Saint-Barth. Ah ! Autre chose, et ça, ça m’a beaucoup troublée : Catherine est stérile, elle ne peut pas avoir d’enfants. Je me demande depuis quand elle le sait…

 

ça faisait beaucoup pour une seule femme, c’est vrai ! J’avais envie de lui poser d’autres questions mais il lui fallait du temps, alors j’ai attendu.

Elle picolait, les yeux dans le vague, assise sur un canapé, et ça n’a pas raté : elle m’a regardé, elle a tapoté la place à côté d’elle en souriant, et comme c’était un sourire de prière je suis venu à elle et elle s’est blottie contre moi.

Plus tard, on est allés dans un petit restau qu’on avait découvert deux jours plus tôt. C’était bien. Suzanne était souriante, détendue, même un peu gaie vers la fin.

– Élie, vous êtes adorable. Vous brûlez de savoir ce que Mahaut a pensé de mon récit et vous ne me le demandez pas.

– Pas fou !

– Eh bien je ne sais pas. Elle m’a semblé très émue, c’est sûr, elle a même pleuré, mais est-ce qu’elle m’a crue du tout au tout, je n’en sais rien. Je sais qu’elle a été remuée. En partant elle n’était plus sûre de rien, me semble-t-il. Oh vous savez, je ne m’attendais pas à ce qu’elle se jette à mon cou en s’écriant « Grand’mère ! » Je craignais plutôt qu’elle me traite de sale menteuse. Elle ne l’a pas fait. Elle n’a même pas semblé y penser. Ce que je crois, c’est qu’elle est partie chez elle pour poser des questions. Si cela était, j’aurais gagné la partie, je crois bien ! Le temps jouerait pour moi.

– Si vous le pensez…

– Dites-moi, elle est magnifique, non ? Elle est belle, elle est fine, elle est gracieuse, elle est vive…

– Normal, Suzanne, c’est vous tout craché.

Elle a souri :

– Vous buvez trop, Élie !

 

–oOo–

 

Au même moment, Mahaut arrivait chez une Catherine heureusement surprise de la voir débarquer. Mais la question de la jeune fille l’a foudroyée :

– Grand’mère, est-il vrai que Suzanne, tu sais de qui je parle, a écrit à ma mère pendant des années ?

Catherine est restée coite pendant un bon moment. Elle regardait sa petite-fille avec une sorte d’effroi :

– Tu as rencontré cette femme ! 

– Il n’y a pas eu de lettres ? Elle dit qu’elle les a envoyées chez Oncle Jean, c’est un mensonge ?   

– Mais bien sûr que c’est un mensonge, elle invente, elle sort de l’asile ! Vas-tu croire cette folle ?

– Je ne sais pas, elle ne m’a pas paru folle du tout… Tu es sûre ?

Totalement agacée, Catherine a secoué son brushing, elle a tapé du pied :

– Mahaut, tu n’as pas à douter de ma parole.

Mais il a semblé à Mahaut qu’il y avait là, dans le ton, quelque chose qui sonnait bizarrement, comme si sa grand’mère était plus apeurée que furieuse.  

 

–oOo–

 

À Brest, le mardi suivant en fin d’après-midi, le téléphone a sonné chez Xavier. Angela s’est demandée si elle devait répondre. Elle n’était pas chez elle. Quelques jours plus tôt, quand une sœur de Xavier avait appelé, sa présence avait paru déplaire, le ton était froid. « Je ferais peut-être mieux, se disait-elle, de retourner dans mon studio en attendant qu’il ait parlé de moi à sa famille ? »

Son fin visage couleur havane s’est assombri. Elle n’était pas trop sûre d’elle. Elle était très amoureuse de Xavier et il semblait l’être d’elle, ils avaient décidé de faire un essai de cohabitation, où était le problème ? Le problème, c’est qu’elle ne voulait pas se faire snober par des gens qui verraient mal leur capitaine de vaisseau blanc-bleu se fourvoyer avec une petite Antillaise tout juste quartier-maître ! Voilà, où était le problème ! 

Finalement elle s’est décidée à répondre, ça sonnait toujours. Elle a secoué la tête et ses nattes africaines se sont mises à danser. Elle a décroché, elle a juste dit « Allo-o-o ? » Que dire de plus puisqu’on s’attendrait à tout sauf à elle ? Mais la personne a simplement dit : « Puis-je parler à Xavier, s’il vous plaît ? »

 

À l’autre bout, Suzanne a aimé la jolie voix qui lui répondait. Une jeune femme, assurément. Avec un accent ultramarin. Elle, elle n’a pas pensé comme Constance à une femme de ménage, elle a imaginé une histoire d’amour. Et elle a su qu’elle aimerait cette jeune femme.   

 

15 octobre 2012 

 

 

 

16

Où il est question d’un rétroviseur

 

Dans sa voiture, ce midi-là, une dame se parlait à elle-même : « Moi, Catherine Gallo, ex-épouse Le Quéré. Mais divorcée. Divorcée ? Larguée, plutôt ! Passionnément aimée, puis de moins en moins au fur et à mesure que croissait le nombre de mes rides… Puis larguée. Par un salaud. M’en fous, il me reste les enfants. Et les petits-enfants. Maintenant ma vie c’est les enfants. »

Elle arrivait devant chez son frère, elle a stoppé sa 206 cabriolet. Avant de descendre elle a allumé une Craven A et a repris son soliloque : « Alors que dire de plus à la petite ? Je ne vais pas tout foutre en l’air à cause de ces lettres ! Leur tête s’ils apprenaient la vérité ! Ils me haïraient... »

 

Jean, son frère, était un géant blond ventripotent, et sa femme Irène une petite dame brune au visage pincé, le genre hyper-correct. La dernière fois qu’ils avaient vu Catherine remontait déjà loin, les liens se distendaient, là aussi. Mais cette fois ils avaient une bonne raison de l’inviter. 

Tout au long du repas, elle a ressenti l’hostilité sous-jacente de sa belle-sœur. La raison lui en a été donnée au café quand Irène a attaqué :

– En fait, Catherine, on a une chose à te dire. On ne veut plus continuer, pour les lettres. Voilà, c’est dit. Tu feras ce que tu voudras, mais nous, enfin moi en tout cas, je ne les ferai plus suivre. Jean est d’accord. N’est-ce pas Jean ? On les renverra, ou on les refusera à la Poste. Enfin on s’en débarrassera. Parce que tu comprends, ça commence à nous causer des ennuis, regarde l’autre jour. C’est que maintenant elle est là, à Rennes, et c’est nous qu’elle va harceler, tu peux en être sûre. Alors d’accord, on ne va pas te mettre en cause, on dira que c’est juste une erreur, que ces lettres ne sont pas pour nous, mais… Et finalement, pourquoi tu les veux, ces lettres ? Qu’est-ce que tu en fais ? Hein ? Tu les lis ? Tu en fais collection ? À quoi ça te sert ? Tu ne serais pas un peu toquée ? 

Elle se montrait de plus en plus acide, oubliant qu’elle parlait à la sœur de son mari. Celui-ci a voulu la faire taire mais Catherine s’est levée brusquement sans dire un mot, a ramassé ses affaires et a pris la porte.

 

Elle était folle de rage. En rentrant chez elle, dans sa voiture, elle répondait à sa belle-sœur en criant, elle lui jetait à la tête tout ce qu’elle avait accumulé contre elle sans jamais le lui dire à cause de son frère. C’était une sale punaise de sacristie, une hypocrite, une sale jalouse, et en plus une profiteuse qui était bien contente de se goberger dans la maison, une maison qui lui appartenait à elle, Catherine, aussi bien qu’à son frère, mais tiens ! Flatte vilain, il te mord la main !

Puis elle a dû arrêter la voiture, elle pleurait.

Elle a sangloté longtemps, seule devant son volant. Elle ne savait pas trop où elle était, elle s’était garée un peu n’importe comment, à moitié à cheval sur un bateau, et sur le trottoir les passants ralentissaient après l’avoir vue puis filaient en feignant de ne pas l’avoir remarquée.

Une fois calmée elle s’est regardée dans le rétro. Elle avait été une très belle femme, une Celte aux yeux verts et au teint clair, aux abondants cheveux blonds qu’elle gardait très longs. À la silhouette parfaite. Qu’en restait-il ? Au moins, s’est-elle dit, elle pouvait tenir le rôle d’une grand’mère charmante, souriante et jeune d’esprit, d’une mère et d’une belle-mère qu’on aime à recevoir, dont on recherche les conseils. Elle avait tout fait pour cela. Lorsque ses filles étaient jeunes mariées elle n’avait pas non plus ménagé son aide. Qu’on l’aime !

Elle s’est essuyé les yeux, s’est mouchée, s’est remaquillée. Faire bonne figure. Elle est repartie. Mais où aller ? Chez elle…

 

Chez elle il y avait un problème à régler. Irène n’avait pas tort, toute stupide, égoïste et acariâtre qu’elle puisse être. Catherine devait en convenir, elle avait agi, elle agissait, de façon bizarre. À propos de ces lettres. Qu’elle recevait en secret et lisait, cela depuis trente-cinq ans. Toute une vie. La vie de Suzanne. Et aussi, elle devait en convenir, la vie de ses enfants. Enfin, un aspect de la vie de ses enfants. Et sa vie à elle. Et non seulement elle les lisait mais elle les gardait, elle les accumulait dans un endroit secret. Ces boites en carton rigide qui les contenaient, au fond c’était Suzanne. Sa Suzanne, celle qu’elle avait aimée.

Oui, elle avait été amoureuse de Suzanne. Totalement. C’était son bonheur et son désespoir. Sa douleur. Car dans les années cinquante et dans ce milieu… Et Suzanne, la pure Suzanne, la chaste enfant de Marie… Aucune chance. Alors Catherine avait toujours caché sa passion. Ainsi, elle devait se l’avouer, elle avait pu profiter de celle qu’Hubert nourrissait pour elle…

Puis elle avait trahi Suzanne, son amour, elle lui avait pris ses enfants. Oh, la pauvre n’aurait pas pu les garder, de cela Catherine était sûre, elle avait bien agi, pour leur bien, mais en même temps elle avait abandonné leur mère, elle l’avait laissée s’enfoncer puis disparaître.

Qu’était-elle devenue, Suzanne ? Les lettres ne disaient pas tout. Qu’avait-elle fait, vécu, pendant si longtemps, pour reparaître enfin et exiger la vérité ? Parce que c’était ça, à n’en pas douter.

« Voilà, Mahaut, ma petite-fille bien-aimée, la voilà la vérité que tu es venue chercher auprès de moi. Je la regarde en face, tu vois ? C’est grâce à toi. Et c’est aussi grâce à cette salope d’Irène. Tout ça couvait en moi, je crois. Ça montait. Ça montait en moi depuis l’autre jour, le jour où Jean m’a appris que Suzanne était revenue. »

 

Elle était tellement prise par son discours intérieur qu’elle ne se rendait pas compte de la vitesse à laquelle elle roulait. En arrivant à un croisement elle n’a pas vu le feu rouge, elle est passée à toute allure, accompagnée du bruit des coups de frein brutaux et des rageuses sonneries d’avertisseurs des autres automobilistes.

Elle a eu peur, le souffle coupé, le cœur battant si fort qu’elle sentait ses coups frapper jusque dans sa gorge et ses oreilles. La nausée a manqué de la submerger. Elle s’est arrêtée en double file, incapable de continuer. Elle n’aurait pas pu sortir de la voiture et marcher, ses jambes tremblaient trop.

 

Elle est restée sur place un long moment. Là, elle a pris conscience de ce fait : elle pouvait mourir. Elle aurait pu mourir là, à ce carrefour. C’est ce qu’elle disait encore, longtemps après.

On a vécu assez longtemps avec Catherine, Suzanne et moi, pour l’avoir entendue raconter ça en détail, je n’ai pas besoin d’inventer ses pensées car cent fois je l’ai entendue les rappeler :

« Si vous saviez. D’abord j’ai eu peur pour moi, c’est vrai. Bien sûr. Mais aussitôt je me suis rendue compte : je me suis vue morte, et j’ai vu mes enfants en train de régler mes affaires, ils visitaient la maison de la cave au grenier. Pour la vendre, ou l’habiter, ou n’importe quoi d’autre. Vous voyez ça ? Ils trouvaient les lettres. Ils comprenaient ce que j’avais fait. À partir de là, pour eux j’étais la menteuse, l’accapareuse. Je t’avais chassée de leur vie, Suzanne, pour les avoir à moi toute seule ! J’avais menti. C’est moi, qui devenais la mauvaise. » 

« Je n’en étais pas encore à tout avouer, à tout raconter, mais je savais déjà que j’en arrivais à la fin de quelque chose, et que ce serait dur, que j’aurais mal, et que je ferais du mal. Mais du mal, Suzanne, je t’en avais fait, ô combien ! Je sais bien, j’aurais dû tout dire aux enfants dès le début. Leur montrer tes lettres au fur et à mesure qu’elles arrivaient. Ils t’auraient répondu, vous auriez eu toute sorte de relations, tu les aurais vus, tu les aurais pris pour quelques jours chaque fois que tu serais venue en France. Oh Suzanne, je m’en veux, tu ne peux pas savoir… »        

 

22 octobre 2012  

 

 

 

17

Où il est question de deux nouvelles et d’une information

 

Pendant plusieurs jours, à Rennes, Suzanne a été pendue au téléphone. J’entendais que des bribes, mais à l’autre bout du fil, je le savais, c’était Angela. J’ai jamais compris comment Suzanne a pigé tout de suite qui était Angela. « La suavité », elle disait. Et c’est vrai.

Ce jour-là je contemplais Suzanne. Je ne m’en suis jamais lassé.

Il était dans les onze heures. Elle m’avait piqué une sèche, mon paquet de Gauloises était toujours à sa portée. Elle souriait, ça faisait plaisir. Elle était installée au coin du canapé, les jambes repliées sur le coussin, le coude sur l’appui-bras. Elle portait une sorte de survêtement léger gris-bleu, très souple, et des converses bleu marine. Ses cheveux bouclaient presque. Quand je passais derrière elle, je voyais le duvet de sa nuque et ça me faisait quelque chose…

Elle a raccroché. Elle m’a appelé, j’étais à la fenêtre.

– Élie ! Vous savez, mon impression, c’est qu’elle est enceinte. Je ne suis pas sûre qu’elle le sache, ou qu’elle en soit certaine, ou alors elle ne veut pas encore en parler, Xavier ne doit pas être au courant, elle l’attend pour en parler à lui d’abord. Et puis malgré tout elle ne me connaît pas, c’est trop intime…

Elle était tout illuminée, j’ai eu peur qu’elle ne se fasse des illusions.

– Vous n’êtes pas en plein roman, là ? Si vous vous occupiez d’abord des petits-enfants que vous avez déjà ?

– En tout cas, elle parlera pour moi. Elle aura deux grandes nouvelles à annoncer à Xavier. Le bébé… et moi ! Et ne me parlez pas de mes petits-enfants, je ne pense qu’à eux. J’aimerais tant que les choses s’accélèrent ! J’aimerais tant les connaître ! Vous croyez que ça viendra, Élie ?  

 

–oOo–

 

Pas très loin que là, un autre homme contemplait sa femme. Julien de Léré était soucieux. Ce qu’il avait à dire n’avait rien pour la rassurer.

Constance était assise au bord d’un fauteuil, penchée, les coudes sur les genoux. Elle avait libéré ses cheveux, qui tombaient librement en deux grandes vagues sombres de part et d’autre de son visage. Le menton et les joues pris dans deux longues mains en V, les sourcils froncés, elle semblait être la proie de quelque pensée obsédante.

– Tu penses à Mahaut ? Ce qu’elle raconte te… fait du souci ?

Il n’osait pas prononcer les mots qui lui venaient : « te bouleverse, t’angoisse. » Parfois, les mots en entraînent d’autres que l’on préférerait garder enfermés dans la fameuse boite de Pandore. Il n’avait pas envie que son épouse se sente autant concernée par la présence en ville de cette femme. Mais il était trop tard. Mahaut, avec son impétuosité de gamine, avait rendu impossible toute prise de distance. Sans compter l’inconséquence d’Alix. Il y avait maintenant trop de questions brûlantes. Mais il avait enquêté, pas trop sûr d’avoir eu raison de le faire. En un sens, ce qu’il avait trouvé n’était pas rassurant, mais d’un autre côté cela pouvait au contraire leur donner prise sur la personne qui rôdait autour d’eux. Au cas où elle aurait de mauvaises intentions.

Il s’est décidé :

– Tu sais, chérie, j’ai fait quelques recherches. On ne sait jamais, je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à trouver. Eh bien c’était le cas, justement. J’ai des informations.

Elle avait relevé la tête, intriguée.

– À quel sujet ?

– Au sujet de cette dame. En fait, c’est à propos de son compagnon que j’ai trouvé des informations auprès de mes amis, à la Préfecture. Il a fait de la prison. Je m’étais renseigné à leur hôtel, j’avais son nom. C’est un nom assez rare. Tu me l’avais décrit, aussi, rappelle-toi. Bref, j’ai posé des questions et j’ai eu des réponses. C’est un meurtrier, il a écopé de quinze ans pour meurtre. Il en a fait douze. Il est sorti il n’y a pas dix mois… C’est tout ce que je sais, mais ça donne à penser quant aux intentions de cette femme, non ?

Elle semblait ne pas saisir ce qu’il lui disait. Il a poursuivi :

– Réfléchis : pourquoi arrive-t-elle ici avec un repris de justice ? Qui semble d’ailleurs être son amant, si l’on en croit Mahaut ! De quel genre de femme s’agit-il ? Tu vois ? C’est une aventurière, ma chérie ! Elle vous abandonne, puis pendant des années elle vit de… N’importe, au bout du compte on le saura ! Mais elle réapparaît avec ce type dans l’intention de vous faire chanter, ou je ne sais quoi d’autre, mais pas du très positif ! Voilà. Tu sais tout.

Depuis un moment elle secouait la tête.

– Non, je ne sais pas tout ! Tout cela comporte beaucoup de suppositions, ce n’est pas parce que cet homme est un criminel qu’elle l’est aussi ! Il s’est peut-être amendé ! J’en ai vu. Ou bien elle n’est pas au courant de son passé. Tu sais, dans tout ça il y a quelque chose qui ne colle pas. Il y a plein de choses qui ne collent pas. C’est à cela que je pensais à l’instant. Non ! Laisse-moi parler !

Il avait levé la main pour l’interrompre mais elle a continué :

– Laisse-moi te dire, ne m’interrompt pas, c’est assez difficile. Premièrement, d’abord : ce que dit ma mère, vois-tu, ne m’a pas l’air très sûr. Très fiable, je veux dire. Je parle de ces lettres dont Alix et Mahaut ont fait mention toutes les deux. C’est aussi l’impression qu’a eue Mahaut quand elle en a parlé à sa grand’mère. On dirait qu’elle est gênée, quand on lui en parle. C’est comme si elle sur-jouait ses réponses. Mahaut a même eu le sentiment qu’elle n’était pas rassurée. Bon, d’accord, c’est Mahaut… Mais deuxièmement, maintenant.

Elle s’était levée, elle avait pris son ton professionnel d’avocate appelée à exposer les faits dans une affaire de justice.

– Cette histoire de lettres revient toujours, chez… cette femme : ce qu’en dit Alix, c’est comme un résumé de ce que Mahaut nous a raconté. Et pas seulement pour les lettres mais pour le tout : « Je ne vous ai pas abandonnés, je vous ai écrit pendant des années. » S’il n’y avait pas eu de lettres, elle n’en parlerait pas, elle saurait qu’on finirait par le prouver. Par le savoir. Ou alors elle est folle, elle n’est pas cohérente. Peut-être est-elle simplement une mythomane, une malade, ce qui expliquerait à quel point notre fille a été impressionnée par son histoire. Elle serait convaincante parce que convaincue. Enfin je ne sais plus.

Elle secouait à nouveau la tête, cette fois comme effrayée. Sans y penser elle est revenue à son fauteuil, s’est assise et s’est tue un moment. Quand elle a repris, elle s’adressait à lui mais sur ton rêveur, comme pour elle-même.

– Et puis il y a un troisièmement. Un troisièmement qui me tarabuste, qui m’empêche de dormir. Parce que j’étais petite, c’est vrai, j’avais cinq ans, mais on garde des souvenirs, des impressions. Les impressions d’une enfant de cet âge, ça ne peut pas être complètement faux ! Surtout quand ça résiste aux récits des adultes. On m’a toujours dit qu’elle était méchante. Mais ce n’est pas ce qui me revient quand je pense à elle. Quand je cherche dans ma mémoire. Parfois même quand je la revois. Tu comprends ? Elle n’était pas comme ça. Mes souvenirs à moi m’empêchent de me dire « Ah mais c’est tout simple, elle ne m’aimait pas, voilà pourquoi elle m’a laissée. » En moi, ça résiste. Oh bien sûr, pendant toutes ces années je ne me suis pas posée de questions, un grand rideau a recouvert tout cela. Je m’en suis tenue à ce qu’on me disait, d’ailleurs c’était le plus simple, ce qui me demandait le moins de peine. Le moins de douleur, je veux dire. Je pouvais l’oublier, elle était méchante ! Seulement elle est revenue et son retour en amène un autre : je repense à elle. Et j’en conclus que l’histoire ne tient pas. Il faut que je la voie.

 

                29 octobre 2012

 

 

 

18

Où il est question d’une chasuble en velours marron

 

Au point où j’en suis, il va falloir que je m’explique sur mon cas. J’en ai pas fait mystère, j’ai été en prison. Et c’est vrai, c’était pour meurtre. Je ne l’ai pas caché à Suzanne mais le premier qui l’a su c’est Nino. C’était plus facile, lui il avait connu la violence. Elle aussi, si on veut, mais pas directement, c’est pas elle qui tuait. Elle, elle ramassait les morceaux.

J’ai tué un type. C’était dans une bagarre de bistrot, une affaire entre supporters après un match. Je m’étais trompé de bistrot, j’ai été mal reçu, ils étaient tous beurrés, ils m’ont pris à partie et comme ils étaient nombreux j’ai attrapé une arme, une bouteille, je la tenais par le goulot. Elle était lourde. Je cherche pas d’excuse, le premier qui m’a approché, je lui ai tapé sur la tête, un bon coup. Il s’est écroulé il était mort. 

On m’a embarqué. J’avais une copine, à l’époque, on vivait plus ou moins ensemble. Elle m’a lâché, j’étais encore en préventive. Je la comprends, elle avait assez de problèmes sans s’occuper en plus d’un type comme moi.

Il y a eu le procès. J’avais un casier, oh pas grand chose, quelques vols qui remontaient à mes années de jeunesse. J’avais arrêté ça depuis longtemps, je m’étais engagé, j’avais fait l’Algérie, après j’avais trouvé du boulot comme chauffeur-livreur. Mais quand même, ça aggravait mon cas. Même l’armée l’aggravait, ça me donnait un air de tête brûlée. J’ai pris quinze ans.

Je dis pas que la prison c’est la meilleure chose qui me soit arrivée, non ! Mais quand même, j’ai eu de la chance par rapport aux autres. La plupart du temps, les gus ressortent de là plus bêtes et méchants qu’à leur entrée mais c’est pas mon cas. Dès le début j’ai fait les bonnes rencontres. Des mecs genre Nino. J’ai vite compris une chose : tant qu’à faire d’être là, autant profiter de toutes les possibilités. Je résume, ça a pris du temps mais j’ai évolué. Je me suis mis à lire. Ça m’était jamais arrivé avant. J’ai lu de tout. Des romans, mais aussi des livres qui font réfléchir. Le gars de la bibliothèque est devenu mon meilleur pote. J’ai connu des types intéressants chez les taulards comme chez les matons, on a eu plein de discussions. Aussi avec les visiteurs de prison ou les aumôniers. Côté religion pur sucre j’étais pas intéressé, mais ces gens-là prenaient le temps de discuter, ils étaient là pour ça. Je les ai tous connus, même le rabbin. Pas de quartier, j’avais des questions, ils avaient des réponses ou ils n’en avaient pas, c’était pas l’important. J’ai appris. Je me suis fait une sagesse.

La Pénitentiaire m’a permis de reprendre des études. Vu mon niveau de départ, je suis pas allé bien loin mais quand même, j’ai passé l’équivalence du bac. D’accord je l’ai ratée, mais de peu, et j’étais quand même content d’être arrivé jusque là.

Je suis sorti trois ans plus tôt pour bonne conduite, mais dehors personne n’a voulu m’embaucher, avec mon pedigree. En plus j’étais plus qu’à quelques années de la retraite. J’ai trouvé que vigile, vu ma corpulence. Un métier qui a du bon pour un type comme moi parce qu’on a le temps de réfléchir, d’observer les gens, d’apprendre, finalement.

C’est comme ça qu’à soixante-deux piges je me suis retrouvé avec la retraite des vieux, personne avec moi et l’envie de voir la mer.

 

–oOo–

 

Je reviens à ce qui se passait à Rennes au début du mois de mars 97. Un après-midi, j’étais parti faire un tour, acheter les journaux, ce genre de chose. J’avais aussi regardé les enfants jouer dans un square, j’y étais resté longtemps. J’ai jamais eu d’enfants, des fois ça me rend triste. Vers cinq-six heures du soir, je suis rentré et Suzanne n’était pas seule. Constance était là.

Elle n’avait pas débarqué comme sa sœur, sans s’annoncer, elle avait téléphoné, elle avait demandé si sa visite ne dérangeait pas nos plans, ce genre de chose. Suzanne en avait été surprise. On aurait dit que sa fille n’était pas trop sûre d’elle, qu’elle était prête à s’excuser en disant que finalement elle avait changé d’idée… Mais enfin elle était là. Suzanne lui avait dit qu’elle l’attendait, qu’elle vienne tout de suite. Elle était venue.

Lorsque je suis entré, elles étaient assises toutes les deux, se faisant face de part et d’autre de la table basse. Suzanne portait sa tenue d’intérieur et faisait très dame, mais Constance avait dû se décider sur un coup de tête, elle n’était pas maquillée et portait une sorte de longue chasuble de velours marron sur laquelle ses cheveux bruns s’étalaient. Elle n’était plus l’executive woman de l’autre fois, elle aurait plutôt fait un peu sorcière de Salem si elle n’avait pas eu ce maintien élégant qui semblait lui être naturel. Elle avait retiré ses lunettes et ses longs doigts les maltraitaient fébrilement.

À mon arrivée, Suzanne m’a souri et Constance s’est levée d’un coup, comme pour s’enfuir. Nous sommes restés debout en face l’un de l’autre. En y repensant, je dirais qu’elle cherchait les marques de mon inévitable dépravation ou quelque chose dans le genre… Suzanne a rompu ce face à face :

– Asseyez-vous, Élie, vous allez peut-être pouvoir nous aider à parler, Constance et moi avons du mal à dépasser les politesses d’usage.

Elle semblait maîtresse d’elle-même, et si je n’avais pas remarqué la petite saute nerveuse du coin de sa paupière droite, j’aurais pu croire qu’elle s’apprêtait à commander le thé pour une amie. Constance n’a rien dit, elle s’est assise, le visage tourné vers la table, les dents du haut pinçant la lèvre inférieure.

Une sorte de bref sanglot a secoué alors Suzanne, elle a repris :

– Allons, Constance, il nous faut du courage. Tu es venue, je t’en remercie. C’est un grand bonheur. Je… Je sais que ce n’est pas le moment mais, j’aimerais tellement te dire…

Constance a brusquement levé la tête :

– Ah non, pitié ! Dites-moi juste ce qui s’est réellement passé. Pourquoi êtes-vous partie ?

– Mais je ne suis pas partie ! – elle était tout à coup au bord des larmes –. Je ne suis pas partie ! Justement, je suis restée, bien incapable de quoi que ce soit d’autre. Comment a-t-on pu te dire… On m’a simplement internée. Alors on vous a retirés à moi. Constance, j’étais très malade ! Très malade… Incapable de... rien, pour vous. On m’a… On m’a…

Mais elle s’est mise à sangloter. Et une fois partie elle n’a pas pu s’arrêter, elle sanglotait de plus en plus fort, elle s’est pliée en deux, ça semblait la déchirer, si bien qu’elle s’est écroulée sur elle-même, pleurant et gémissant comme je ne l’avais jamais vue le faire, comme je ne pensais même pas possible de la voir ainsi.

Constance restait figée, horrifiée. Elle m’a regardé. Alors j’ai pris Suzanne par les épaules et je l’ai relevée, toujours en sanglots, puis je l’ai emmenée dans notre chambre et je l’ai couchée sur le lit. Je l’ai bien couverte, et voyant qu’elle ne faisait plus que pousser des petits cris d’enfant, je suis retourné dans le salon en fermant doucement la porte, je ne voulais pas que Constance s’en aille.

Elle avait attendu. Quand je me suis approché d’elle, elle a d’abord esquissé un geste de fuite mais je lui ai pris le poignet pour l’arrêter. J’ai murmuré :

– Je vous en prie, ne partez pas. Ne craignez rien, je ne vais pas vous faire de mal. Elle a tellement besoin de vous parler. Faites-le pour elle.

C’était une prière, et à cause de cela elle a semblé comprendre qu’elle n’avait rien à craindre de moi, elle m’a dit simplement :

– Alors vous, expliquez-moi, je vous en prie. Je ne sais plus ce que je dois penser.

Je lui ai tout raconté, ça a pris longtemps mais j’ai eu l’impression qu’elle m’avait cru.

 

5 novembre 2012  

 

 

 

19

Où il est question de trois cafés

 

Ce soir-là n’a pas été un soir comme les autres : au moment où je rapportais à Constance tout ce que Suzanne m’avais confié, Catherine racontait son histoire à Mahaut, et Angela donnait à Xavier des nouvelles plutôt bouleversantes. Je vais être obligé de reprendre tout ça une chose après l’autre !

 

–oOo–

 

Pour Constance, c’est très simple, je lui ai proposé un café, elle a accepté et elle s’est assise. Elle a pris son temps pour le boire – elle me regardait par en-dessous – mais après elle m’a dit « Allez-y, alors ! Je vous écoute ! » Je lui ai donc tout raconté depuis le début : quand je suis arrivé au Creux et que j’ai vu Suzanne traverser la rue. Quand je veux je suis bon, pour raconter. Évidemment ça a duré longtemps mais j’ai fini par en arriver à notre visite chez son oncle et sa tante Gallo, et aussi à la visite d’Alix. Pour Mahaut elle était déjà au courant.

Alors elle m’a parlé des réactions d’Alix et de leur mère, et aussi de Mahaut. Elle m’a même dit un mot sur moi, sur la prison. Mais rien sur le meurtre, j’ai dû lui faire bonne impression, finalement. En tout cas elle n’avait plus peur. Après y a eu un silence, puis elle a dit « Elle a dû beaucoup souffrir. » Elle parlait de Suzanne. J’ai rien répondu et elle s’est levée, moi aussi, et elle m’a tendu la main. Je l’ai reconduite jusqu’au hall. Elle est partie en me faisant un petit signe de tête. ça m’a fait comprendre qu’elle commençait à changer sa façon de voir.

 

–oOo–

 

Pendant ce temps, Catherine était chez sa petite-fille, dans son studio, elle l’avait surprise là, elle n’y tenait plus, il fallait qu’elle lui parle. Mahaut lui avait préparé un Ness et l’avait bien écoutée. Elles en étaient au moment où elles se regardaient toutes les deux sans parler tellement elles étaient émues.

Catherine avait tout dit sur l’histoire de Suzanne, du moins ce qu’elle en savait. Elle avait même parlé des lettres. La seule chose, c’est qu’elle avait pas parlé de ses sentiments amoureux. Elle avait insisté sur son amour des enfants, le besoin d’en avoir à elle, et que ça tombait bien qu’elle soit là pour s’occuper de ces trois-là. Mais elle avait ajouté honnêtement que du coup, elle avait laissé tomber son amie, qu’elle avait préféré garder les enfants pour elle toute seule…

C’est pas toutes les grand’mères qui sont capables de parler de choses comme ça à leur petite-fille, faut dire ! Moi je trouve que c’est du courage.

– Qu’as-tu fait des lettres, Grand’mère ?

ça, c’était la question à mille francs ! Catherine a rougi.  

– Je les ai gardées, ma chérie, je les ai gardées. Eh oui… Elles sont à la maison. Il y en a des centaines. Forcément, elle écrivait à chacun de ses enfants, tu comprends, les lettres arrivaient toujours par trois. Certaines venaient de loin, Nicaragua, Madagascar, que sais-je ? Elle ne racontait pas tout, pas grand’ chose sur sa vie, en fait, au début c’était des histoires d’animaux ou d’arbres ou même de gens, des sujets qui pouvaient intéresser des enfants. Ensuite elle a commencé à dire des choses plus sérieuses, sur les pays, la pauvreté, aussi la religion, et vers la fin elle parlait plutôt de politique, de la FAO, du FMI, enfin tu vois… Mais évidemment, elle leur disait toujours qu’elle tenait à eux, elle disait cela à chacun d’eux, personnellement, en se plaignant de ne pas pouvoir s’imaginer son visage, ses activités, son parcours. C’était plutôt émouvant, tu sais…

Elle parlait beaucoup pour éviter de dire pourquoi elles les gardait, pourquoi elle les avait pas montrées au enfants, même devenus grands, et même finalement des adultes. Et pourquoi elles les avait lues et relues. Mais Mahaut n’était pas idiote, elle pigeait bien qu’il y avait autre chose. Elle était pas idiote mais elle était bien élevée, la gamine, alors elle a plus posé de questions. Elle a juste dit qu’il faudrait bien les montrer un jour aux intéressés, les lettres !

– Tu sais, Grand’mère, maintenant que tu m’en as parlé, je ne pense pas pouvoir garder cela longtemps pour moi, j’espère que tu le comprends ? 

 

–oOo–

 

Angela non plus n’était pas idiote, elle voulait deux choses, mais en pratique ça n’en faisait qu’une : elle voulait garder le bébé, et elle voulait garder Xavier. Mais elle comprenait bien que si ce type était arrivé jusqu’à l’âge de trente-huit ans sans s’être jamais engagé, c’est qu’il était rétif à l’idée de se faire embarquer ! Il devait partager l’idéal du marin, se disait-elle, une femme dans chaque port… Pour quelle raison, elle n’en savait rien. Quoique ses moments de tchatche avec Suzanne pouvaient peut-être lui donner un début d’explication. Abandonné si jeune par sa mère, du moins il le croyait, il devait se sentir pas trop capable d’inspirer un amour durable. C’est ce qu’elle supposait.

J’ai suffisamment parlé de ça, depuis, avec Xavier pour savoir qu’elle avait tort de se faire du souci, qu’il était bien trop accroché pour la laisser tomber, mais peut-être qu’elle non plus elle avait pas grande confiance en elle. Ou plutôt dans les hommes. Comme ça arrive souvent dans son île, son père avait disparu vingt-cinq ans plus tôt, à peine la gamine en âge de marcher.

En tout cas, ce jour-là elle était pas de service et elle savait que son jules allait se pointer chez lui, où elle l’attendait, après plusieurs semaines passées en mer. Elle avait donc bien concocté son plan. L’urgence d’abord, une séance au lit suivie d’un bon repas comme il aimait. Deux trucs élémentaires, qu’elle tenait de sa mère, pour attacher un homme à sa nana ! À partir de là, elle pouvait passer aux choses sérieuses, à ce qui lui tenait le plus à cœur : l’informer de ce qui leur arrivait. Ce qu’elle a fait au café.

– Savi (c’est le surnom qu’elle lui donnait), faut que je te dise, tu vas être content ou tu vas pas être content, mais j’aimerais bien le savoir…

À son ton il a compris tout de suite. Peut-être qu’il attendait que ça ?

– Tu es enceinte !

Elle l’a regardé, elle avait déjà les larmes aux yeux, elle s’est assise sur ses genoux. Arrivée là elle a carrément fondu en larmes. Elle a balbutié :

ça te fait plaisir ?

Et bien sûr il a dit « oui ». Ce qui les a amené à nouveau au lit.

Longtemps après – après aussi qu’ils aient beaucoup parlé : du bébé, d’eux, de l’avenir –, il était debout près de la fenêtre, il regardait vaguement les bateaux qui entraient ou qui sortaient de la rade. Il se sentait bien, il était heureux.

Depuis le lit elle l’observait. Il était beau, grand, les épaules larges, brun, très bronzé. Quand il se tournait vers elle pour un sourire, elle admirait le bleu foncé de ses yeux… Elle lui a dit :

– Il y a autre chose, chéri, il y a eu plusieurs appels. Ta mère, ta sœur Constance. Elles avaient l’air inquiètes. Mais surtout il y a eu un appel de quelqu’un que tu n’attends pas. Ta mère. Je veux dire ta première mère, celle qui s’appelle Suzanne…

 

–oOo–

 

Suzanne, ce soir-là, avait récupéré. En réapparaissant elle m’a demandé ce qui s’était passé avec Constance. La réaction de sa fille lui a mis du baume au cœur. Du coup elle a passé la soirée à pétraquer tranquillement. Ça me déplaisait pas. J’ai l’air d’être complètement au service de Suzanne, genre toutou à sa mémère, d’ailleurs on me l’a dit, mais en fait j’ai drôlement profité d’elle… 

 

12 novembre 2012

 

 

 

20

Où il est question d’un alligator

 

Ce vendredi, le 7 mars, je suis sûr qu’Hubert Le Quéré était déjà préoccupé. Le retour de Suzanne, et toutes les conséquences à en attendre…

Deux jours avant, Xavier, son fils, l’avait appelé tout de suite après avoir parlé à la revenante. Il lui disait qu’il était en permission, qu’il allait rentrer immédiatement à Rennes pour discuter avec sa mère et ses sœurs de la réapparition de cette femme, et aussi pour leur présenter sa fiancée.  

– Je ne pense pas retourner en métropole avant longtemps, a répondu Hubert, mais rassure-toi, je m’occuperai moi-même de cette sombre histoire si elle devait avoir des conséquences dommageables. Pour le moment, félicitations pour tes fiançailles ! J’espère faire la connaissance de cette jeune femme quand vous viendrez en Martinique, je suppose que tu désires rencontrer sa famille ?

Il allait vite changer d’avis : dès le lundi au soir, il débarquait à Roissy. Il ne pouvait plus faire autrement vu ce qui s’était passé à Rennes pendant le week-end. J’ai pas eu l’occasion d’en parler avec lui, et pour cause, mais je dirais que cette fois-ci, il devait être plutôt bouleversé… et même plutôt inquiet !

Mais je vais trop vite, je vais tout reprendre.

 

Le vendredi soir, à Rennes, Constance et Mahaut avaient appelé Alix pour la prévenir qu’elles venaient la voir. Les deux petites, Aglaé et Rose, ont eu la permission de les attendre, elles adoraient leur grande cousine. Elles ont été déçues, car aussitôt après la série des bises on les a envoyées au lit. Les arrivantes leur ont vite fait comprendre qu’elles venaient pour parler entre adultes…

Donc, les filles une fois couchées, les grands se sont assis et se sont regardés. Alix a proposé des boissons mais personne n’a répondu alors elle est restée assise. Antoine a dit « Qu’est-ce qui vous arrive ? » Et Constance a raconté tout ce qui s’était passé à propos de Suzanne, qu’elle était prête à la croire, qu’il fallait pas se braquer, attendre de voir si ce qu’elle – Suzanne – racontait était vérifiable, que ça avait bien l’air d’être le cas, d’ailleurs que Mahaut était de cet avis, elle qui avait passé des heures à l’écouter, que si cette femme avait souffert tout ce qu’elle racontait, il fallait l’écouter, que malgré tout elle était leur mère, quoi qu’il se soit passé trente ans plus tôt…

ça a duré longtemps. Mahaut l’interrompait parfois, mais juste pour appuyer.

Alix écoutait. Elle disait rien. Plusieurs fois elle s’est tournée vers son mari, l’air bizarre, mais elle a écouté jusqu’au moment où Constance et Mahaut n’ont plus rien dit. Et là elle s’est levée, les bras croisés sur la poitrine. Elle a parlé, très calmement, posément, en regardant sa sœur droit dans les yeux :

– Tu peux t’en aller, maintenant, toi aussi Mahaut, j’ai bien compris le message, et j’en ai rien à foutre.

Ça a jeté un froid. Constance hésitait à croire ce qu’elle avait entendu, elle ne bougeait pas, elle secouait la tête l’air de dire « J’y crois pas ! ». Mahaut a lâché un petit gémissement. Alors Antoine s’est levé lui aussi – il faisait bien un mètre quatre-vingt-dix, un type à lunettes, mince, un peu voûté, les cheveux longs, l’air intello –, et il a pris sa femme par le bras, il l’a fait rasseoir et il l’a grondée, je dirais, mais à mi-voix :

– Tu ne peux pas dire ça, chérie. Tu ne peux pas en rester là, c’est une affaire sérieuse, il faut aller plus loin. À mon avis il faut rassembler tout le monde, la famille, ça ne concerne pas que toi. Tu me disais que ton frère doit passer chez Catherine, je pense qu’il faut en profiter, tu ne crois pas ?

Ce mec-là, il aurait calmé un alligator rien qu’en parlant, juste le calme et l’autorité. J’ai toujours pensé qu’Alix avait gardé un côté enfant. Elle avait beau être prof, quand elle était prise par l’émotion elle pouvait réagir comme une gamine, je m’en suis rendu compte depuis. Il devait le savoir, et en tout cas ça a marché, elle s’est calmée. Elle était toujours amoureuse de lui, après quinze ans de mariage. Elle n’a rien dit, les yeux baissés. Elle était toute rouge.

Puis elle a pris sur elle, elle a dit à Mahaut qu’elle regrettait, qu’il fallait pas qu’elle se frappe, « Tu me connais, ma chérie ! » Puis elle a regardé sa sœur :

– Écoute… Excuse-moi. C’est que moi je n’ai pas envie de tout remettre en cause, tu comprends… On a eu la vie qu’on a eue, je ne m’en plains pas, je ne vois pas pourquoi tu t’en plaindrais, alors pourquoi nous occuper d’une personne qui ne nous est rien, qui risque de tout bouleverser sous prétexte que Madame débarque. Tu l’as écoutée, elle ou son type, Mahaut l’a écoutée, moi je lui ai dit ce que je pensais, bon, c’est fait, il n’y a plus qu’à lui dire qu’on est contents de la savoir en vie et en bonne santé et qu’elle ne nous importune plus, non ?

– Ce ne serait pas juste, ma tante (Mahaut s’était reprise).

Elle avait levé les mains, les deux index pointés sur Alix comme pour lui intimer de bien écouter, ça a fait sourire Antoine, et elle a continué :

– Parce que si elle a souffert comme elle le dit, on doit la consoler, non ?

– Est-ce qu’elle a l’air si misérable ?

– Euh… non ! Elle a plutôt l’air d’une combattante, je dirais, mais ce n’est pas une raison. Il y a quand même une justice à respecter, je pense. Et en plus, elle n’a pas l’air d’avoir envie de s’en aller, je ne dirais pas ça, elle veut quelque chose et elle fera tout pour l’avoir, ça j’en suis sûre !

– Et elle veut quoi, cette dame ?

C’est Constance qui a répondu, la voix lasse :

– Elle veut nous voir et elle veut être crue. Elle tient à être reconnue. Par nous, ses enfants. C’est ce qu’il me semble.

– Dans ces conditions, a dit Antoine, pourquoi ne pas tous nous réunir et l’inviter pour qu’elle s’explique elle-même ? Pourquoi ne pas l’écouter ?

– Pas question, a dit Alix, je ne veux pas. Allez la voir si vous voulez, moi je ne veux pas. Et d’abord : on va décider comme ça, sans en parler à Maman, ni à Xavier ? Sous prétexte qu’elle vous a tourneboulées toutes les deux ?

Constance s’est levée, elle a fait signe à Mahaut de la suivre et elle s’est dirigée vers la porte. Mais Alix a crié « Non ! » et sa sœur s’est retournée, elle l’a regardée en haussant les épaules, l’air de lui dire « Il faudrait savoir ! »

Bref, il a été décidé finalement d’appeler Catherine pour lui proposer une réunion de famille dès le lendemain. Chez elle, puisque Xavier s’y trouvait.

Avant de partir, Mahaut a laissé sa mère rentrer de son côté et elle est allée voir si les petites dormaient. Elle a trouvé Aglaé assise en larmes sur son lit. Rose, elle, s’était endormie.

– Qu’est-ce qui se passe, ma puce ? Tu pleures ? Tu ne dors pas ?

– Pourquoi Maman crie ? Pourquoi vous êtes fâchés ?

ça t’a fait peur ? Mais non, ce n’était pas grave ! Tu sais, parfois les grands font comme les enfants, ils crient mais sans être vraiment fâchés.

– Oui mais pourquoi vous avez crié, alors ?

Elle enroulait une mèche de longs cheveux châtains autour de son index et la tirait sous son nez. À douze ans elle était restée très enfant, d’un côté, mais en même temps, avec tout ce qui se passait dans son corps, elle commençait à faire parfois grande fille et à réagir comme telle.

– Tu sais, je suis assez grande, maintenant, pour qu’on me dise les choses. J’ai bien vu que Maman n’est pas normale, en ce moment. C’est pour ça que vous êtes venues ? Qu’est-ce qu’elle a ?

– Ah mais non ! Ce n’est pas ta mère qui est en cause. C’est autre chose, mais ça la touche beaucoup. Tu veux savoir ?

Mahaut ne demandait qu’à raconter. Elle s’est installée à côté de la petite et elle lui a parlé de Suzanne. Elle lui a tout expliqué. Aglaé l’écoutait passionnément : Ouh là là ! Qu’est-ce qu’elle aurait à raconter à sa meilleure copine ! À la fin, elle a demandé « Et tu la crois, toi, cette Suzanne ? »

– Oui, a répondu Mahaut.

 

19 novembre 2012

 

 

 

21

Où il est question d’un grenier et de lettres

 

Le samedi matin, Mahaut s’est réveillée tôt. Elle avait couché chez ses parents. Elle a paressé un peu, elle s’est levée tranquillement, elle a pris sa douche longuement, elle s’est coiffée tout aussi longuement, et devant son miroir elle s’est trouvée pas mal. Elle s’est tiré la langue.

Elle est descendue à la cuisine pour déjeuner et là, surprise, il y avait ses deux frères. Ils finissaient leur premier repas de la journée, d’un genre plutôt consistant… Elle s’est dit que si elle avait tout raconté à Aglaé, pour être juste elle devait faire pareil pour ses frères.

– Écoutez, les garçons, j’ai une histoire à vous raconter…

 

–oOo–

 

Ce samedi-là, toute la famille était donc rassemblée chez Catherine pour le café. Même les deux petites, qu’Alix n’avait pas pu faire garder. Elles jouaient à chat dans la cour avec leur cousin Owen – tout surdoué qu’il était, il avait encore un côté gamin… et aussi un petit penchant pour sa cousine Aglaé. Ronan, lui, devait être à l’intérieur avec les adultes, le récit de sa sœur l’avait passionné. En voyant Mahaut arriver, Owen lui a crié « Dépêche-toi, tu es en retard ! »

La première chose qu’elle a vue en entrant par la cuisine était sa grand’mère qui téléphonait :

– Je parle à ton grand-père, je l’embrasse pour toi ? (Puis à son ex-mari :) Oui… C’est ça… Oui,  je sais, tu me trouves idiote… Plus qu’idiote, d’accord… Non, je suis d’accord, je sais, ces lettres c’était totalement… Non, criminel, non, voyons ! Écoute, on en reparlera, je suppose que tu finiras bien par revenir un jour ou l’autre… Au moins pour tes chers amis, tiens voyons ! À ce propos, j’ai rencontré Régis, je lui ai annoncé le retour de Suzanne, ça n’a pas eu l’air de l’intéresser. Oui… Mais je n’en ai parlé qu’à lui, voyons ! Je ne suis pas une commère…

En rejoignant les autres, Mahaut souriait. Ça n’allait pas durer.

 

La salle commune de l’ancienne ferme rénovée était pleine de monde. Tous se tenaient debout, embarrassés. Il y avait Constance et Julien, son avocat de mari, ainsi que Ronan, puis la tante Alix avec Antoine, enfin l’oncle Xavier, toujours superbe, flanqué d’une jeune femme noire pas mal du tout mais plutôt intimidée et qui se tenait un peu en retrait. La fameuse fiancée, sans doute, celle que Constance, au téléphone, avait prise pour la femme de ménage… Puis Catherine a rejoint la famille, l’air préoccupé, en disant « Installez-vous donc ! Le café est prêt, vous n’avez qu’à vous servir, tenez, Ronan et Mahaut, faites le service ! » Elle s’est assise la première, imitée aussitôt par tous les autres, les deux jeunes exceptés. En se tournant vers la fiancée de Xavier, elle a repris, en élevant la voix au-dessus des raclements de chaise et des bruits de tasses et de soucoupes :

– Voilà, nous sommes heureux de vous accueillir dans notre famille, Angela. Vous êtes ici chez vous. Nous aurons tout le temps de faire mieux connaissance, je l’espère (en fait elle ne se montrait pas tellement enthousiaste à cette idée), mais pour le moment (elle a marqué un temps en portant ses regards à la ronde)… vous arrivez dans une famille qui… disons qui doit régler certaines questions, et… 

– Il vaudrait peut-être mieux, l’a coupée Angela, que je vous laisse entre vous…

– Non ma chérie, tu restes ! (et Xavier s’est tourné vers les autres) Angela a beaucoup parlé avec… cette femme. Au téléphone elle lui a dit beaucoup de choses. Il vaut mieux qu’elle reste, elle aura peut-être des informations que nous n’avons pas.

Angela n’a pas eu le temps de protester, de dire qu’elle ne tenait pas à divulguer le contenu de conversations personnelles, Alix, acerbe, s’était retournée brusquement vers elle :

– Vous lui avez parlé tant que ça ? Elle a fait donner les violons ? Vous avez compati à…

– Ah ça suffit ! a crié Catherine. Ne commencez pas. J’ai des choses à vous annoncer qui ne sont pas faciles à dire, alors j’aimerais que ça se passe dans le calme. Croyez-moi, vous aurez tout le temps de réagir, je m’attends à tout.

Tous se sont tournés vers elle, et elle vers Angela :

– C’est vrai que ce n’est pas facile pour moi de parler de tout ça devant une quasi-inconnue, mais puisque vous allez faire partie de la famille… Voilà !

Elle s’adressait maintenant à tous, à ses enfants et leurs conjoints, à ses petits-enfants. Sa voix tremblait :

– C’est un aveu, que j’ai à vous faire. Je vous en prie, ne m’interrompez pas... J’ai menti. Je vous ai menti à vous, mes enfants. C’est parce que je vous aime. Je vous ai toujours aimés, même bien avant que Suzanne, votre mère… ne disparaisse. Suzanne ne vous a pas abandonnés, comme je vous l’ai toujours dit, elle a été, disons, obligée de disparaître de votre vie. Elle était très malade. Alors votre père et moi, nous avons jugé qu’il valait mieux qu’elle ne paraisse plus dans votre existence. Nous l’avons fait pour vous. Il y a eu un jugement. Elle a été jugée incapable de vous prendre en charge, vous comprenez ? Votre père s’en est occupé… Et tout a été mené… dans le but qu’elle disparaisse. De votre vie. Ce qu’elle a fait. Pourquoi elle l’a fait, vous le lui demanderez… Mais pas complètement. Elle ne l’a pas fait complètement. Certains d’entre vous le savent déjà, elle vous a écrit. Beaucoup. Beaucoup de lettres. Mais je les ai gardées, les lettres. Votre père, au téléphone, vient de me dire que je n’aurais pas dû les garder. Il pensait que je les avait détruites. Toujours la même idée, vous séparer complètement d’elle. Voilà. Elles sont ici, au grenier. Vous pourrez les lire. Bien sûr, j’aurais dû me douter qu’elle reviendrait (elle ne s’adressait plus à eux, c’était comme si elle se parlait à elle-même), autrement elle aurait cessé d’écrire, c’était évident, mais je n’ai pas voulu le savoir, le comprendre… J’avais mes enfants, je ne pensais qu’à mes enfants, c’est normal. Je ne voulais pas qu’elle me les prenne, je ne pensais pas…

L’assistance était pétrifiée. Pas seulement par ces révélations, mais peut-être surtout par ce qui apparaissait tout à coup à leur yeux : la faille cachée, chez une mère qu’ils avaient toujours imaginée d’aplomb. Elle a perçu cela. Elle les a regardés et elle a souri. Un pauvre sourire.

– Non, je ne suis pas folle. Je suis tout simplement une mère. Juste une mère. Juste possessive, c’est tout.

 

C’est Xavier qui a rompu le silence.

– Écoute, Maman, après ça il nous faut un break. Là tout de suite je ne sais pas quoi dire. Il fait beau dehors, je propose une balade pour qui veut. On étouffe un peu.

Il s’est levé, les autres aussi, et la plupart sont sortis. Catherine est restée seule avec Mahaut. La petite est venue vers elle, elle s’est mise à genou devant son fauteuil et elle lui a pris les mains. Puis elle a dit « T’es drôlement courageuse, Grand’mère. »

 

Au-dehors, seule Angela a rejoint les enfants, les autres se sont regroupés près du puits. Ils sont restés longtemps silencieux. Alix était hagarde, littéralement accrochée à son mari, et Constance pleurait doucement. Julien se tenait un peu à l’écart, il avait l’air préoccupé. Xavier a repris la parole :

– Il ne nous reste plus qu’une chose à faire. Inviter cette femme. Moi je veux savoir, je veux connaître son histoire à elle.

– Vous allez les récupérer, ces lettres ? a demandé Alix.        

 

26 novembre 2012

 

 

 

22

Où il est question d’une grenadine

 

Je ne risque pas d’oublier ce dimanche 9 mars 1997. Ça a commencé dès le matin, vers neuf heures. Il pleuvait, on prenait le petit-dèj’ dans notre suite. Je sentais que Suzanne était nerveuse. Agacée. On aurait dit qu’elle s’attendait à quelque chose. Elle n’avait même pas l’air de me voir, j’aurais pas été là c’était pareil. Et moi je la regardais… Je me souviens qu’à un moment je me suis dit « Je dois ressembler à un gros toutou qui attend un regard de sa maîtresse. Ou un morceau de sucre. » Ça m’a fait rire, et du coup elle m’a regardé.

– Que se passe-t-il, Élie, vous me trouvez drôle ?

Hou làlà ! Elle était pas commode, ce jour-là ! J’ai failli me vexer moi aussi, j’étais pas son toutou, qu’on ne s’y trompe pas ! Mais le téléphone a sonné.

 

C’était Xavier. Il s’est présenté, je me suis présenté, il a demandé à parler à « Madame Scouarnec ». C’était très froid. Je lui ai répondu « Je vous passe votre mère. » J’ai entendu le contenu de leur échange, Suzanne a mis le haut-parleur :

– Xavier ? Mon Dieu ! C’est toi… Je n’y croyais plus, j’ai tellement attendu ce moment !

– Écoutez… Je ne tiens pas à parler de tout ça maintenant, je voulais juste vous faire une proposition. Aussi de la part de mes sœurs. Et de ma mère.

– Oui ? Eh bien je t’écoute… (elle avait du mal à parler).

– Accepteriez-vous de venir au domicile de ma mère cet après-midi ? Pour une rencontre. Il y aura toute la famille. Enfin… sauf mon père. Il vit aux Antilles. Ma mère (là, il a paru très embarrassé) nous a parlé de vos lettres. Je… Enfin nous ne les avions pas reçues. Elles sont là, sur place, mais… Nous ne le savons que depuis hier. Je suis désolé. C’est…

– Je viendrai, Xavier. Bien sûr que je viendrai. Et je suppose que tout cela s’éclaircira. Il va nous falloir des explications. Oui. Des deux côtés. Entre Catherine et moi, surtout. Je… C’est… Je suis très émue, tu sais, mais… Enfin je viendrai, dis-moi le lieu et l’heure. Et aussi comment va Angela !

 

–oOo–

 

C’est ce soir-là que Rose a déclaré que j’étais son meilleur copain. Elle m’avait pris la main, ça m’a fait plaisir. Je me suis accroupi et je lui ai demandé pourquoi moi, et elle m’a dit « C’est pasqueu c’est toi qu’est le seul à rester tranquille, les autres y m’énervent. Pasqueu y s’énervent. » Et elle a fondu en larmes elle aussi (à ce moment-là tout le monde ou presque criait ou pleurait).

Elle n’a pas neuf ans. Elle ressemble à sa mère, un peu ronde, une petit nez tout rouge (à ce moment-là) et plein de cheveux châtain tout frisés. J’aime bien comme elle raconte sa journée. Plus tard, Mahaut a eu l’idée de lui demander de l’écrire (je corrige quelques fautes) :

 

C’était dimanche mais on est pas allé à la messe. Manman était énervée, même Aglaé, même Papa, mais lui il faisait comme si il l’était pas. J’ai joué avec Zoulie, c’est ma poupée, elle est noire (mais pas comme Angela, l’amoureuse à Tonton Xavier). Après on a mangé et pis on est partis chez Grand’mère Catherine encore une fois. Tous les jours chez Grand’mère Catherine, moi j’ai trouvé que c’est exagéré même si y avait Owen et les autres.

On était là pour boire le café mais moi j’aime pas le café alors j’ai eu de la grenadine avec des biscuits mais j’avais plus faim. Même les enfants ont été là pour le café. Après on a pu sortir jouer mais en sortant on a vu une voiture. Elle venait chez Grand’mère Catherine et elle s’est arrêtée au bout de la cour. Dedans y avait un monsieur très grand et très fort, c’est Élie, maintenant c’est mon meilleur copain, il est gentil pis il est tranquille. C’est pasqueu il est très fort. Et avec lui y avait une dame que je connaissais pas. Maintenant oui, mais avant non. On était là, avec Gala et Owen, et y avait aussi Ronan, et même Mahaut. La dame, elle s’est arrêtée pour nous regarder. Elle était vieille mais elle était belle. Elle ressemblait à Tata Constance. Et aussi à Mahaut. Elle bougeait pas, elle nous regardait. Alors Élie, il l’a prise par le bras et il l’a poussée vers nous, mais Mahaut elle a couru vers eux et elle a embrassé la dame et la dame a pleuré et Mahaut aussi, et Tata Constance est arrivée et elle a pleuré aussi mais elle a pas couru. Heureusement Manman est arrivée et elle, elle pleurait pas, elle serrait les dents, comme quand elle est pas contente ou qu’elle a du chagrin, et elle m’a dit, et aussi à Gala, « Voilà, les filles, cette dame, c’est ma première mère. »

Je me rappelle plus comment on a fait pour tous se retrouver dans la grande salle mais après on y était. Tout le monde était debout. Grand’mère Catherine aussi et elle a dit à la dame (en fait elle s’appelle Suzanne et c’est aussi ma grand’mère) « Oh Suzanne, si tu savais comme je suis déso… » 

Mais à ce moment-là, Angela a poussé un petit cri et elle a mis sa main devant sa bouche et elle s’est sauvée en courant à toute vitesse vers la cuisine comme pour sortir. Alors la dame (Suzanne) a dit « Mon Dieu ! » et elle a couru derrière elle, Tonton Xavier aussi, et par terre y avait du sang qui avait coulé.

Après ça tout le monde était énervé et même désolé. Ils disaient « Oh la pauvre ! » et Tonton Xavier est revenu, il a dit « Suzanne l’emmène aux urgences, elle doit faire une fausse couche. » C’était bizarre pasqueu Élie, lui, il était resté là, Grand’mère Suzanne l’avait oublié, sûrement, et Tonton Xavier elle lui a dit qu’il serait plutôt encombrant, qu’il devait rester là, alors il a obéi. Même qu’il a regardé Élie et qu’il lui a fait « Elle sait se faire obéir, non ? » Élie il a rigolé. Il a dit « C’est une pro. »

Après ça, les parents ont discuté, pis y sont allés au grenier pour chercher des cartons avec des lettres et Grand’mère Catherine pleurait toujours. Je lui ai dit « Pleure pas Grand’mère, Angela elle va guérir », mais ça l’a pas arrêté de pleurer, elle m’a prise sur ses genoux et elle a dit « Pauv’ petit chou, va ! »

Enfin dans tout ça j’ai rien compris sauf que j’avais une nouvelle grand’mère très belle et que Angela, en fait, elle avait pas perdu le bébé. En fait elle attendait un bébé et ça se passait pas bien, il voulait pas rester, c’est pour ça qu’elle avait saigné. En fait elle devait faire attention.

 

–oOo–

 

Trois jours plus tard, on était sur le départ. On rentrait en Vendée. Et on emmenait Angela. C’est encore toute une histoire, Suzanne ne voulait pas la laisser toute seule, Xavier allait repartir en mer, la famille de la jeune femme était aux Antilles, elle ne pouvait pas rester seule pendant son arrêt de maladie… Etc, etc. Bref, Suzanne s’était enfin trouvée une fille qui l’accepte sans restriction, et Angela se faisait chouchouter avec le plus grand plaisir. Faut dire qu’elle avait eu très peur. 

Ce qui m’amuse, c’est que du coup, Constance et Alix faisaient la gueule. Y a pas d’autre mot. Mahaut, elle, elle était aux anges, elle courait de partout, à l’hôpital, à notre hôtel, chez Catherine, chez ses parents…

C’est elle qui nous a appris l’arrivée d’Hubert à Rennes ce lundi là. L’un de ses amis, un juge retraité, Régis Dubosc, s’était suicidé le dimanche. Hubert venait pour l’enterrement, c’était un ami d’enfance. On s’attendait à ce qu’il contacte Suzanne, elle craignait d’ailleurs ce moment, mais il ne l’a pas fait.

Mahaut disait aussi que depuis ce fameux dimanche, son père s’engueulait régulièrement avec sa mère au sujet d’un jugement, une histoire de juristes à laquelle elle ne comprenait rien. D’après elle, Julien disait qu’il allait le faire, et Constance qu’il n’en était pas question ! Mais faire quoi ? Mystère. 

Moi j’étais content, j’allais retrouver Nino.                        

 

3 décembre 2012

 

 

 

23

Où il est question d’un au revoir

 

Après le décès de Suzanne, j’ai retrouvé une enveloppe qu’elle avait cachée. C’était en mettant ses affaires en ordre, l’enveloppe était planquée dans un tiroir « secret » de son petit bureau en acajou. Le genre qui ne trompe personne. C’était juste une façon de m’empêcher de lire avant l’heure. Et pour cause, car sur l’enveloppe on pouvait lire ces mots : « Pour Élie, à lire après ma mort ». À l’intérieur, quelques feuillets étaient écrits de sa main.

L’écriture est tremblée… ça me fout le noir, comme disait ma grand’mère quand elle était triste...

 

Élie, mon cher Élie, avant de vous quitter je pense à vous. À notre amour. Je me souviens du tout début. Vous étiez accoudé à ce zinc, le dos contre le mur, et vous me regardiez. Bien sûr, j’ai fait semblant de ne pas vous remarquer, ni vous ni vos regards… Mais, j’ai dû le reconnaître, j’avais besoin de vous. Alors j’ai fait en sorte que vous veniez à moi.

Ne me dites pas que vous n’étiez pas attiré ! Vos attitudes, dans ce café, étaient assez éloquentes. Vous êtes venu chez moi, ce jour-là, sachant bien ce que vous faisiez, j’en suis certaine. Mon amie Colette – la jolie rouquine employée de banque, vous vous souvenez ? – n’aurait pas obtenu le même résultat, c’est bien moi que vous guettiez.

De mon côté je ne suis pas absolument sûre d’avoir tout prémédité. C’est plutôt le contraire. Lorsque vous êtes apparu à ma porte ce matin-là, que vous êtes entré, je ne pensais qu’à préparer le terrain, oserai-je dire. Juste vous vamper, avec mes pauvres ruses d’ancienne nonne… Et puis j’ai craqué.

Vous savez le reste. J’étais totalement dominée par l’émotion, aussi par toute sorte de sensations. Des sensations que je n’avais encore jamais ressenties. Vous étiez là, je vous touchais, je vous sentais, vous m’étreigniez. À aucun moment je n’ai cru, d’ailleurs, que vous ne le faisiez que pour m’empêcher de tomber…

Quand j’y pense, j’avais plus de soixante ans ! Vous aussi ! Et pourtant, on aurait dit une histoire de tout jeunes gens, un amour naïf entre débutants, non ? Même vous ! Vous vous êtes comporté là comme un grand sentimental, n’est-ce pas ? Que vous êtes. Je suppose qu’un homme à femmes ne m’aurait pas laissée monter seule dans ma chambre. Vous êtes un piètre séducteur, mon ami !

À moins que vous soyez plus malin que les autres ? ç’aurait été bien vu : le brave type correct qui cache un vil suborneur ? Non, pas vous, c’est  certain.

Pourtant, j’ai senti assez vite que votre bonhomie avait ses limites. En réalité vous êtes tout sauf pusillanime. Et puis il y a chez vous ce côté dangereux, malgré tout, né de vos aventures passées et des milieux que vous avez dû côtoyer au long des années. Je l’avoue, cela ne m’a pas laissée indifférente. J’ai aimé, et j’aime encore, vous le savez bien, votre personnage de dur au cœur tendre. Vous avez d’ailleurs démontré que le dur, le castagneur, en vous, n’était pas en mie de pain… À Rennes, les miens l’ont compris assez vite, et certains d’entre eux auront mis longtemps à vous le pardonner. S’ils l’ont fait.

Mais comme vous avez été patient, avec moi ! Quand je pense que je me suis endormie sur vos genoux ! Et vous n’étiez là que depuis quelques minutes… Mais, je dois vous l’avouer, je ne le regrette pas. Je ne l’ai jamais regretté, sachez-le, ce fut un grand plaisir. J’ai rarement aussi bien dormi.

Je vous taquine. Mon Dieu comme vous sembliez gêné ! Notez que moi aussi. Oh la honte ! D’autant que je me suis réveillée en sursaut, ne sachant plus où j’en étais ni qui vous étiez. Un homme me tenait clouée sur ce canapé ! Après cela, étonnons-nous qu’il nous ait fallu noyer toutes ces émotions. Là je dois reconnaître que vous avez une bonne descente, mon cher… Mon whisky y a passé. Je sais ce que vous pensez, vous allez dire que je vous ai bien aidé. Disons que nous avons coopéré.

Comme c’est bon de se remémorer tout cela ! Et ce qui a suivi. Je vous ai aimé dès ce soir-là, bien sûr. Mais cela ne m’était pas facile, j’ai dû me forcer à vous relancer, je me souviens bien de cela. J’étais venue de bon matin jusqu’en bas de chez vous… Toute mon éducation, et toute mon expérience, aussi, m’interdisaient une telle démarche. Il m’a fallu du culot. Je ne le regrette pas.

Trouver le grand amour à cet âge… Découvrir le grand plaisir en même temps que le sourire d’un vis-à-vis véritable… Je ne pensais pas avoir mérité ce bonheur-là. Sans omettre votre humour : à peine ai-je écrit ce qui précède que je vous devine déjà sarcastique. Vous allez trouver que je fais de la littérature. Eh bien non ! Je brave votre moquerie. J’en ai le droit, je m’en vais, je peux tout dire, même le plus convenu, car c’est le vrai de mon cœur.

Que vous dire de plus, puisque je vous ai dit que je vous aime ? Vous dire que vous êtes parfois insupportable. Voilà ! Combien de fois m’avez-vous agacée, je n’en ai pas tenu le compte. Je sais que cela venait pour beaucoup de moi, de mes habitudes de vieille fille de la haute, comme vous me l’avez reproché un jour, souvenez-vous. Mais parfois vous le faisiez exprès. Je n’aimais pas du tout cette façon de faire ostensiblement le voyou, de parler mal à seule fin de me choquer, de me raconter des horreurs, que sais-je encore ? 

Mais si, il y a encore ceci : c’est que malgré cela, qui est peu de chose, je vous admire. J’admire votre patience, tenez. Je sais bien que vous ne détestiez pas me tenir dans vos bras, mais tout de même, je crois bien avoir un peu exagéré, vous n’étiez pas toujours consentant, n’est-ce pas ? Et je vous l’avoue, j’ai un peu honte de cette façon que j’ai eue, un jour, c’était dans la voiture, de faire la maligne avec cette histoire de pétraquer… Pour un peu, du haut de mon savoir je vous assénais le mot malgache !   

Mais j’admire aussi vos impatiences. Combien de fois ne m’avez-vous pas tirée de cette sorte de marasme dans lequel je m’enfonçais pendant de longues périodes. Une espèce d’aboulie. J’avais gardé cela de mes temps mauvais, c’était devenu une part de mon être, une sorte de paludisme de l’âme, je crois bien. Vous m’en avez guéri.

Mais j’admire aussi votre courage. Et là, cela n’a plus seulement à voir avec moi ni avec notre histoire, cela tient à vous. Vous le savez, je ne manque pas d’expérience, j’en ai vu de toutes les couleurs, comme on dit, en fait d’humanité, en matière d’êtres humains. J’ai vu de tout. Et je vous ai vu vous. Il n’y a pas de doute, vous faites partie de l’élite.

Faites le modeste ! Ce que je viens d’écrire, je l’ai dit de vive voix à ceux et celles qui m’entourent désormais de leur affection, et aussi à ces autres qui se défient de mon amour. Dans les deux cas vous savez de qui je veux parler. Les uns comme les autres, dans le sentiment de leur supériorité de caste, ne pouvaient s’empêcher de vous trouver, je dirais, à la fois louche et grossier… Ceux d’entre eux auxquels je tiens ont changé leur point de vue à votre égard.

On dit que la vérité sort de la bouche des enfants, et je ne sais si c’est vrai, mais cela s’est au moins vérifié une fois lorsque la petite Rose, qui vous a deviné dès l’abord, vous a décrit comme le plus tranquille et le plus fort.

C’est bien ainsi que vous m’avez rassurée. Ce doit être à cause de tout ce qui me restait de la petite fille apeurée de mes débuts. Aujourd’hui, je pars en paix, avec courage, et vous, restez heureux, en homme bien que vous êtes.

Votre toujours amoureuse Suzanne.

 

Lire des choses comme ça, je sais pas quoi dire. Juste une chose qui m’a marqué. J’arrête pas d’y penser. Elle a toujours été croyante, mais là, y a pas un mot de religion. Là où elle est, pensant à moi, elle doit toujours espérer en silence. C’est beau, d’être attendu. 

 

10 décembre 2012

 

 

 

24

Où il est question d’un terrible mensonge

 

Notre retour en Vendée… C’était vraiment inattendu, on venait à peine de faire connaissance avec tout le monde, tous ceux que Suzanne tenait tant à rencontrer, à retrouver, et hop ! on s’en allait. Bon d’accord y avait Angela, mais c’était justement pas elle qu’on était venu chercher ! Je l’ai dit à Suzanne :

– C’est pas que je regrette, vous savez, mais je m’étonne. Et vos enfants ! Vos petits-enfants ! Vous êtes pas un peu bizarre ?

– Pas du tout. Vous allez voir qu’ils vont tous venir nous voir. Cela prendra peut-être du temps, du moins pour certains, mais vous verrez, nous aurons du monde à la maison. D’ailleurs il va falloir nous y mettre, Élie, il y a du boulot, comme vous diriez ! Il faut préparer les chambres pour les vacances, je vais appeler les artisans, il y a des travaux à faire…

Elle me sciait. Et en plus elle avait raison.

Oh bien sûr, pour Xavier c’était dans la poche, il a passé toutes ses permissions à la maison, et il ne quittait sa chérie que contraint et forcé. C’est ainsi qu’on a fait connaissance. Au début c’était un peu tendu, entre lui et Suzanne. Il faut se rappeler qu’il n’avait aucun souvenir d’elle. Pour lui, elle était plutôt une source de tracas… S’il pensait à sa mère, c’était Catherine qui lui venait à l’esprit ! Avec moi c’était plus facile. Il s’est trouvé un petit voilier et il m’emmenait pêcher. On est devenu des potes.

C’est un gars bien. Pas compliqué. Un type droit. La seule chose, c’est qu’il pouvait pas piffer Nino. Faut dire que l’autre, là, il arrêtait pas de l’asticoter. « Tiens, le marin national, le futur sauveur de la France, où t’as mis ton chapeau rond, le Breton ? » Enfin des trucs pas très malins. Nino, c’est un jaloux. En plus, Xavier il aime pas trop traîner dans les bistrots, c’est le catho propre sur lui. ça l’a pas empêché d’engrosser la gamine, notez, mais bon, il a fini par l’épouser avant même la naissance de la petite. Mais là je vais trop vite.

Une autre qu’on a vue se pointer dare-dare, c’est la Mahaut. On n’était pas là depuis deux-trois semaines qu’elle venait passer le week-end. La première fois elle était toute seule, la suivante elle amenait son petit copain, celui qu’elle appelait Pinpin, un étudiant comme elle. On n’a jamais su comment il s’appelait en réalité parce que la fois d’après c’était pas le même. Le plus drôle, c’est que ça faisait rire Suzanne. Ça devait la venger de quelque chose.

Un jour, elle est pas venue toute seule ni avec un copain, elle amenait sa mère et ses petits frères. Constance avait pas pu résister. Mahaut était aux anges mais Suzanne a pleuré. Constance aussi. Les gamins se sont sauvés tout de suite sur la plage, ça les gênait.

Suzanne et Constance… C’était pas facile, entre elles, mais ça avançait. Du jour où Constance a complètement mordu au récit de Suzanne, plus d’obstacle en théorie, mais en pratique y avait plus de trente ans et toute la vie qu’elles avaient vécue loin l’une de l’autre. Et des vies pas comparables. Alors elles se cherchaient, elles se rapprochaient mais aussitôt elles reprenaient leurs distances. C’est vrai qu’elles se ressemblaient. Même réserve, mêmes éclats de rire soudains, mêmes coups d’œil sévères, mêmes regards qui vous soupèsent.

C’est ce dimanche matin-là qu’on a compris qu’il y avait quelque chose de pas normal, dans l’histoire de Suzanne. Sa fille lui a pas dit ça comme ça mais elle lui a fait comprendre. « Tu sais Mamie… » Elle l’appelait Mamie, c’était plus facile pour elle, elle avait juste imité Mahaut. « Tu sais Mamie, Julien a le sentiment que sur le plan juridique, ton cas n’est pas clair. » Suzanne allait lui demander pourquoi, mais l’autre a vite changé de sujet, elle a montré les garçons, sur la plage – on était sur la terrasse –, ils avaient lancé un grand cerf-volant, et elle s’est précipitée pour les rejoindre. On n’en saurait pas plus avant la première fois où Julien est venu avec elle. Ça devait être début juillet.

Cette fois-là, on a eu la surprise de voir arriver aussi Catherine… ça s’est passé bizarrement, la rencontre. Toute la petite famille est arrivée dans la cour, il y a eu plein de bisous, de saluts, un tas de paroles allant dans tous les sens comme chaque fois que des gens sont contents de se retrouver, et puis Catherine est apparue à la grille et Suzanne l’a vue. Elle s’est figée. Catherine a avancé et tout le monde s’est écarté. Elles étaient face à face. Elles se regardaient. Catherine avait pris un sacré coup de vieux, j’ai trouvé, au contraire de Suzanne qui avait plutôt rajeuni et qui n’avait jamais été aussi belle. À mon avis.

– Tu vois, c’est moi ! a dit Catherine, je ne pouvais plus y tenir, il fallait que je te parle. Mais tu n’as qu’un mot à dire et je m’en vais !

Elle disait ça, mais comme elle était venue dans la voiture de Julien, elle ne risquait rien, il n’allait pas la remmener à peine arrivé…

Suzanne hochait doucement la tête, comme pour dire « Il fallait bien que ça arrive… » Puis elle a souri, un sourire triste, très doux, et elle lui a dit :

– Eh bien nous allons parler, Catherine. Après toutes ces années. Tu es venue pour cela. Constance va t’installer dans une chambre, ensuite nous irons sur la terrasse. Nous parlerons.

Elle paraissait très maîtresse d’elle-même, mais moi je voyais bien le petit tic de sa paupière droite, et chez elle, je savais que c’était le signe d’une grande tension intérieure.

Bref, ça s’est passé comme ça. Elles ont discuté au moins deux heures, sur la terrasse, ça m’a rappelé la première rencontre avec Mahaut. Du coup personne d’autre n’a osé les rejoindre, on est tous descendus sur la plage.

La marée était descendante, y avait un peu de vent, un souffle léger, mais il faisait beau, juste quelques nuages effilés qui volaient tout là-haut vers le Poitou, et un beau soleil de fin d’après-midi pour nous dorer la couenne.

C’est là que Julien m’a pris à part. En fait il m’a carrément tiré le bras pour que je reste en arrière du groupe, et je voyais Constance qui tournait la tête, l’air inquiet, pour voir ce qu’il fabriquait avec moi. On s’est arrêté, on était face à face, on se regardait, on clignait des yeux à cause du soleil mais il me lâchait pas du regard et il m’a dit :

– Je ne sais quel est votre rôle exact auprès de Suzanne, mais je crois comprendre qu’elle a toute confiance en vous : la méritez-vous ?

C’était direct. Je me suis dit qu’il devait savoir, pour moi, pour la prison et peut-être pour le meurtre, un juriste comme lui… Si c’était ça, sa question se comprenait. Il avait quelque chose à dire, ça devait pas être facile vu ce qui avait déjà été sous-entendu plusieurs fois par sa femme. Il voulait être sûr de pas se gourer de partenaire. Ça devait se rapporter au procès de Suzanne, y avait sûrement un problème de ce côté-là.

Je me suis dit tout ça, et donc j’ai répondu que pour Suzanne, je me ferais tuer. Recta. J’avais pas l’air de plaisanter, sûrement, car il a eu l’air rassuré et il a tout déballé.

C’était pas du beau. C’était du terrible, compte tenu de toutes ces années passées à vivre sur cette saloperie-là. Pour Suzanne. Et comment lui dire ? C’était un coup à la tuer. Je comprenais pourquoi ce brave type avait pas voulu lui asséner comme ça une histoire pareille. « Vous comptez sur moi pour l’informer ? » je lui ai demandé, mais je connaissais la réponse. J’étais le seul possible. Bon d’accord, mais j’avais encore besoin d’un renseignement :

– Catherine est au courant ?

Il a fait non de la tête. En fait je me doutais qu’elle ne savait rien, autrement elle serait pas venue ce jour-là, le bec enfariné, voir Suzanne. Elle aussi elle avait été trompée. D’ailleurs ça se comprenait.

Du coup je suis remonté lentement à la maison, sonné, en me répétant le truc :

– Y a jamais eu de procès, les enfants n’ont pas été retirés à Suzanne, le fric de son père a jamais été confié à Hubert… Tout était faux !

 

17 décembre 2012       

 

 

 

25

Où il est question d’un Noël à la dure

 

J’avais fait comprendre à Julien que j’attendrais d’être seul avec Suzanne pour tout lui déballer. D’autant plus qu’il y avait aussi l’histoire de Catherine. Elles avaient discuté entre quat’zyeux et finalement, ça s’était plutôt bien passé. Du côté de Catherine, c’était une confession pleine et entière, comme Suzanne me l’a dit plus tard. Elle avait rien caché, pas même sa passion amoureuse. Sur le coup, Suzanne avait rien dit, juste des bonnes paroles du genre « Ce qui est fait est fait » ou « J’essaie de comprendre mais il me faudra du temps. » Au moment du départ, le dimanche soir, si elles s’étaient quand même embrassées, ça restait plutôt tiède.

Et puis ils sont tous partis. Et moi j’ai pas eu le courage de dire à Suzanne ce que Julien m’avais appris. Il fallait que ça se mette bien en place dans mon esprit. Une histoire pareille ! Et puis je me rendais compte que j’allais lui faire du mal. Je savais pas si elle aurait la force de supporter, je craignais qu’elle lâche la rampe… Toute sa vie foutue à cause de ce salaud-là !

Bien sûr que je pensais à la femme forte qu’elle était devenue, au long des années, comment elle avait su se battre pour devenir la personne qu’elle était ! Je l’aimais, ma bonne femme, ma princesse, et j’avais bien des raisons pour ça, même si l’amour n’a pas besoin de raisons.

 

Elle est allée se coucher tôt, ce soir-là, elle était fatiguée, elle s’était donnée à fond, en plus de Catherine elle avait beaucoup discuté avec sa fille et avec Mahaut, sans oublier de plaisanter avec les garçons. Elle les apprivoisait. Elle était contente de sa journée, de cette visite et de ces rencontres. Restait un sujet de tristesse : elle n’avait obtenu aucun signe positif venant d’Alix, personne n’osait lui parler d’elle, ni des petites, ce qui en disait long. J’avais bien essayé d’appeler "ma meilleure amie", la petite Rose, mais en me répondant, une voix glaciale m’avait prié « de ne pas importuner cette enfant »…

Ça m’avait rendu triste. Je suis resté en bas à repenser à tout ça. À l’histoire de Suzanne, à ce désastre en chaîne. Le whisky aidant, il me revenait toutes sortes d’histoires, à son sujet. Des trucs qu’elle m’avait racontés. Ou encore qu’Angela m’avait montrés, c’est elle qui détenait les lettres envoyées à Xavier pendant des années. C’était souvent du triste. Et puis je me suis souvenu de cette lettre qui racontait une terrible nuit de Noël, au Nicaragua. Une histoire digne de Suzanne, avec de l’espoir au milieu du désastre.

Je suis allé la chercher, cette lettre écrite en 88. Xavier avait alors dans les trente ans. Elle m’a accompagné à tous les Noëls que j’ai vécus depuis :

 

Je ne sais pas où tu en es, mon fils, au sujet de la religion. Es-tu croyant ? Pratiquant ? Agnostique ou athée ? Au fond, je peux te le dire aujourd’hui, cela m’importe peu, ce n’est pas ce qui compte à mes yeux, mais que tu sois heureux et que tu vives en homme digne et courageux (pardonne-moi cette phrase pompeuse, j’ai du mal à me rendre compte que tu es un homme fait et que tu n’as pas besoin de mes conseils maternels !)

Je te posais ces questions à cause de ce qui m’est arrivé ces derniers jours, en fait dans la nuit de Noël. Je te le disais, je suis fixée à Managua, mais il m’arrive de me rendre dans la montagne, à quelques heures de route… et deux jours de piste. J’y vais seule, le pays n’est pas si dangereux du moment qu’on n’offre aucun signe de richesse. Je voyage dans une vieille Land-Rover qui fut réformée, un jour lointain, par une ONG yanquì. Je reste là-haut quelques semaines, c’est un poste de soins infirmiers installé aux confins de la frontière du Honduras – au-dessus de Jinotega, si tu regardes une carte. C’est la montagne et la forêt. J’y vais en décembre, pendant la saison sèche, mais l’humidité et la chaleur qui y règnent rendent cette expression bien trompeuse…

J’y étais installée pour deux semaines, avec pour seule compagnie l’officier local de santé et sa femme. C’est un Indien Misquito, très croyant mais pas trop compétent. Les gens, qui circulent aisément d’un côté à l’autre de la frontière, viennent se faire soigner en apprenant ma visite ou celle de ma collègue.

Cette nuit-là, j’avais rejoint la baraque qui me sert de logement, à vingt mètres du dispensaire. À la lumière de quelques bougies, Carlino, Amalia et moi avions partagé un repas plus amical que gastronomique, puis, vers onze heures, nous étions allés nous coucher. La journée avait été calme, nos visiteurs habituels célébraient sans doute Noël au sein de leurs communautés, la plupart d’entre eux sont moraves (une confession protestante répandue en cette région).

Je ne me suis pas endormie. Carlino m’avait abreuvée d’un rhum très noir qui devait provenir de la côte atlantique, j’en avais tout le corps en quelque sorte agacé, je ressentais des picotement jusque dans les mains et les pieds. J’avais donc les yeux ouverts quand j’ai entendu venir des gens. Je percevais leur avancée, ils arrivaient par le sentier de montagne qui vient de la frontière. Ils étaient plusieurs et ils parlaient entre eux, mais en arrivant dans la clairière ils se sont tus. Ils se sont arrêtés sur le terre-plein, devant la salle de soin. Là, ils se sont assis dans l’herbe et ils ont attendu. Je les voyais par la petite fenêtre de la cabane. Deux hommes et une femme. Des Indiens. Devant eux, un paquet enveloppé dans une sorte de couverture. Un enfant malade, sans aucun doute.

Je suis allée vers eux et je les ai fait entrer. L’enfant était au plus mal. On l’a allongé sur la couchette et sa mère l’a déshabillé. Il était contrefait. Bossu. Difficile de dire son âge, entre huit et douze ans, peut-être plus ? Il était très maigre, avec une cage thoracique très large, des membres très maigres et une jambe plus grêle et plus courte que l’autre. La bonne jambe était cassée. Il devait beaucoup souffrir. Et vu les conditions du transport, sa constitution lui rendait la respiration très difficile, il était fortement cyanosé. Pourtant il me regardait calmement. Il semblait m’évaluer.

Il me fallait réduire la fracture. Un travail terrible à tous égards. Je ne pouvais pas le faire sans lui occasionner de grandes douleurs, et dans l’état où il se trouvait, il était impensable de tenter de l’endormir à l’aide des barbituriques dont je disposais, il en serait mort. Tout en essayant de le soigner, j’avais le sentiment de le torturer. Et pour rien, finalement, je m’en suis rendue compte. Cet enfant était mourant.

Il a été très courageux, il s’est bien battu, avec moi, comme si la douleur de sa mère et de son père lui importait avant tout. Bien sûr, c’était un enfant, mais il m’a semblé certain que la douleur permanente de sa vie l’avait rendu bien plus mûr que quiconque à son âge.

Pendant tout le temps de cette intervention, il n’a pas cessé de me regarder, mais quand tout fut fini de ce que j’avais pu faire, il s’est assoupi, sa mère à ses côtés.

Il s’est éveillé à l’aube, tout à fait paisible. Je me suis assise auprès de lui et il m’a étudiée. Il n’y a pas d’autre mot. Puis il a murmuré à mon adresse, dans sa langue, une série de courtes phrases. Après chacune d’elles, il tournait péniblement la tête vers sa mère pour qu’elle traduise en espagnol : « No temas, hermanita… Ne crains rien, petite sœur… »

Je résume pour toi ce qu’il m’a dit :    

« Ne crains rien, petite sœur, il est bon que je meure ce matin. C’est Noël. Je ne vais plus souffrir. Toi aussi, j’ai vu que tu souffres. Ne crains rien, c’est Noël, tu recevras ce qui te manque. »

Je ne savais pas de quoi il me parlait. Dans son esprit, qu’est-ce qui me manquait ? Il a dû le comprendre car il a ajouté en espagnol : « Lo que esperas, ce que tu attends. » 

Puis il a souri et il ne m’a plus rien dit. Il parlé à sa mère, qui pleurait doucement, et il a fermé les yeux. Il est mort peu après, comme en dormant.

Mon cher fils, je l’ai su ce matin-là, je le sais, je te reverrai.

 

24 décembre 2012 

 

 

 

26

Où il est question de la bande des quatre

 

Le lundi matin j’ai tout dit à Suzanne. C’était cruel mais c’était nécessaire, elle avait le droit de savoir. C’était sa vie.

Ça s’est passé au petit-déjeuner. Elle allait se lever, je lui ai dit « Restez, j’ai quelque chose à vous dire. » Elle m’a regardé, elle a compris que c’était du sérieux.

Il m’a fallu du courage mais j’ai tout déballé :

Il n’y avait jamais eu de procès la concernant. Jamais. Julien était formel. Aucune trace dans les archives de la Justice. Elle était toujours restée la mère de ses enfants, elle avait toujours eu le droit, et même le devoir, de s’occuper d’eux. La fortune de son père lui appartenait. On lui avait menti. À elle, mais aussi à Catherine, et surtout aux enfants. Ça voulait dire un complot, y avait forcément des complices. Un juge ? Un greffier ? Un psy ? Les trois ? Mais le responsable était Hubert, c’était évident. C’est lui, qui avait commis ce crime.

Elle se taisait. Elle me regardait parler avec attention, elle ne bougeait pas. Quand j’ai eu fini elle s’est levée et elle est sortie sur la terrasse. Je l’ai regardée par la baie, en marchant elle était raide, mais juste avant d’arriver à la rambarde elle a failli flancher, elle s’est rattrapée de justesse. Arrivée là elle s’est tenue toute droite, les bras tendus, les mains sur la rambarde, et elle a baissé la tête. Je ne crois pas qu’elle pleurait. Elle est restée longtemps comme ça, et moi je suis resté longtemps assis à la regarder de loin. Elle avait besoin d’être seule. Au bout d’un long moment elle est rentrée et elle est montée dans sa chambre.

 

Elle n’est réapparue que le soir. J’étais dans la cuisine en train de préparer une omelette. Elle s’est assise et je lui ai servi un verre de vin. Finalement elle a mangé un peu avec moi. Elle n’avait toujours rien dit.

– Quand je pense à toute votre vie marquée par ça, je lui ai dit.

Je pensais qu’en parlant je lui ferais du bien, qu’elle arriverait peut-être à déballer sa douleur. Elle m’a regardé et elle a secoué la tête. Ce qu’elle m’a répondu m’a surpris, on voyait qu’elle avait beaucoup réfléchi :

– Sans cela, Élie, je serais restée une petite bonne femme sans horizon, étouffée par les conventions de mon milieu. Ou pire : je serais peut-être encore dans un asile. Laissez ma vie en dehors de ça. Ce n’est pas la question. Je sais bien que ça paraît contradictoire, mais je suis contente de la vie que j’ai menée.

Elle m’a regardé comme intriguée, elle était un peu ailleurs. Malgré tout elle a continué :

– Non, vous avez raison, bien sûr, mais toute cette vie sans mes enfants... je ne peux pas en parler. C’est comme si j’étais deux personnes, vous comprenez ? Une femme qui a vécu vraiment, qui a su être forte… Et une amputée, un vide. Tout ce temps j’ai été une douleur en guise de quelqu’un. Je m’exprime mal. Je ne peux pas mesurer tout cela. C’est… Je ne peux pas. Et je me sens tellement coupable, aussi.

– Coupable ? Alors ça c’est la meilleure ! Coupable d’avoir été flouée ? Vous auriez pu en mourir ! Mais votre malheur, là oui, je comprends. Oh oui ! Faudra du temps pour en faire le tour.

Il y a eu un silence. Elle chipotait son reste d’omelette. J’ai repris, parce que j’en avais gros sur la patate :

– Mais en attendant, Suzanne, maintenant qu’on sait, on peut pas en rester là. Parce que j’ai pensé aussi à une chose : Hubert, quand il est rentré à Rennes l’autre fois, vous savez pourquoi il est rentré ? Son ami, un juge, s’était suicidé. Un juge, vous entendez bien ! Suicidé ! Justement à ce moment-là, au moment où vous êtes revenue dans la vie de ces gens-là. Ça vous donne pas à réfléchir ?

Mais elle était pas capable de penser à ce genre de choses. Elle se revoyait trente et quelques années plus tôt. J’ai pas insisté.

 

N’empêche que ça me travaillait, cette idée-là. J’ai appelé Julien. Je lui ai demandé s’il pouvait avoir la liste des juges qui étaient en poste à Rennes à l’époque où Suzanne était internée. Bien sûr, il avait déjà la réponse, il s’en était occupé. Il attendait seulement que j’aie parlé à Suzanne pour nous tenir au courant. Je lui ai conseillé de laisser Suzanne en dehors de tout ça, cette sorte d’enquête, ce n’était pas le moment, pour elle.

– D’accord, il m’a dit, mais tenez-vous bien, votre juge, celui que vous cherchez, c’est probablement Régis Dubosc, celui qui s’est suicidé récemment. D’une part il sévissait ici à l’époque, et d’autre part il était, comme vous savez, un ami intime d’Hubert. Alors il est facile de faire le rapprochement.

– Bon, mais comment ils ont fait ? Elle a pas tellement eu affaire à lui, et quand elle a refait surface, tous les gens qu’elle a contactés lui ont dit la même chose, les médecins comme les gens de justice !

– Il suffisait dans doute qu’ils disposent de renseignements venant de la même source. Je ne vois que le greffier, en plus du juge… Ah si ! Le médecin psychiatre qui détenait son dossier… Mais vous voyez, ça ne fait guère que trois personnes. On en a déjà une, il suffit de rechercher l’identité des deux autres. Pour le greffier, je peux m’en charger. Je vous rappelle dès que je l’ai trouvé.

– Un médecin, quand même ! C’est un peu gros, non ?

– Oui, sans doute, mais qui d’autre ?

On s’est quitté là-dessus.

Un juge et son greffier. Un médecin. Oui, il fallait au moins ces trois-là. Avec Hubert, le notaire, ça faisait quatre personnes. Si on avait raison, qu’est-ce qui avait pu les rassembler, ces quatre-là ? Parce que quand même, c’était pas du léger, cette histoire, pour eux ! Quatre jeunes types. Ça se passait en 60, Suzanne avait vingt-cinq ans, donc Hubert devait en avoir vingt-neuf, si j’avais bien compté. Fallait trouver un psy du même âge exerçant à Rennes… Mais pourquoi du même âge, après tout ? Pourquoi pas plus vieux ?

Suzanne le connaissait, le nom de son psy, mais pour qu’elle me le donne, fallait que je lui demande, et pour lui demander, fallait lui remettre tout ça en tête. Ce que je voulais pas. Alors me restait une solution, fouiller dans ses papiers. Elle avait dû garder tout ça, le conserver quelque part.

J’ai décidé de le faire. Tant pis. C’est sûr, c’était pas correct, mais c’était pour son bien. Et aussi pour le mien, je dois bien l’avouer, cette histoire me trottait dans la tête. Et dans le cœur, aussi. Je pouvais pas laisser tomber. Si j’avais accès à ses papiers, je disposais de tous les noms, je connaissais les coupables. Qu’est-ce que j’en ferais ? J’en savais rien. Je les connaîtrais, ce serait déjà ça. Après on verrait.

Y avait une chose à laquelle j’avais pas pensé, c’est que Suzanne avait fait le même raisonnement… Mais je vais trop vite.

J’ai profité d’une absence de Suzanne, qui était partie à Niort voir une copine à elle qui s’était fait opérer. La fameuse Colette. Y en avait pour la journée. J’ai tout retourné dans sa chambre, bien comme il faut, en prenant mon temps pour pas laisser une trace de mon passage. J’ai rien trouvé. J’en ai conclu qu’elle avait placé ces documents-là ailleurs que dans la maison, mais où ? Est-ce qu’elle avait un coffre quelque part, par exemple dans une banque ? C’était possible mais j’en savais rien et j’allais pas lui demander…

Comme d’habitude, j’aurais dû m’y attendre, elle m’a devancé. Un soir elle me dit :

– Vous pensez toujours à ceux qui m’ont fait tout ce mal, Élie ? Inutile de prendre l’air de celui qui ne comprends pas de quoi je parle, je vous observe depuis des jours, je sais ce qui vous travaille. Je les connais, vous savez. Je me souviens. Eh bien si je vous donne leur nom, que ferez-vous ?  

 

31 décembre 2012    

 

 

 

27

Où il est question de l’utilité d’un haut-parleur

 

Julien a laissé passer juillet. Il m’a demandé de ne pas bouger avant que toute la famille de Rennes ait pu se réunir. Il attendait que Xavier accepte de se libérer, au moins pour un jour ou deux, et ça n’a pas été facile, car dès qu’il avait une permission, le futur papa préférait la Vendée...

  Que se passe-t-il de si grave ? Tu vois bien que tout est arrangé, en tout cas pour moi : j’ai accepté Suzanne et son histoire, quoi d’autre ?

– Crois-moi, c’est important, mais je ne tiens pas à t’en parler avant les autres, je préfère que tu sois là. Il s’agit d’affaires très graves !

Xavier avait du mal à se contenter de ces arguments, d’ailleurs un peu forcés car d’autres personnes étaient déjà au courant : Constance, bien sûr, mais aussi Antoine, le mari d’Alix. Julien lui avait demandé une expertise à propos de l’argent du patriarche Scouarnec et il avait accepté. Toute la famille connaissait le montant de ce pactole au moment où il avait été transféré sur le compte d’Hubert, au début des années 60. Catherine en avait souvent parlé devant eux, tellement fière d’être riche ! Cette donnée a permis à Antoine de faire une estimation de la somme au moment présent, en supposant qu’elle ait été gérée en bon père de famille. Ça devait faire beaucoup d’argent. Beaucoup.

En bon économiste, Antoine s’était amusé à effectuer tous ces calculs, estimations, pondérations, etc., et ça a donné un tas de graphiques, de camemberts, de colonnes de chiffres qui aboutissaient à ce résultat : Hubert ne vivait pas au-dessus de ses moyens de notaire retraité, mais il devait dormir sur une bonne grosse galette bien placée quelque part, là où ça rapporte.

Pourquoi Antoine n’a rien dit de tout ça à sa femme, c’est bizarre. Dans le ménage, il devait y avoir de l’eau dans le gaz. Ou alors, tout simplement, il ne tenait pas à l’obliger à reconnaître la vérité sur son père, elle refuserait sûrement de la voir et lui, il préférait peut-être que le coup lui vienne de ses frère et sœur. 

Finalement, la réunion de famille a eu lieu. C’était début août, le 2 en fin de matinée, un samedi. Une date bien venue puisque plusieurs des personnes présentes se préparaient à venir nous voir au Creux dès le soir même.

C’est Constance qui a commencé, elle a tout raconté. ça se passait chez elle, ils étaient tous là, même Mahaut. 

 

–oOo–

 

Le lendemain, Alix appelait son père. C’est Julie qui me l’a appris. Julie Tréguier, la compagne d’Hubert. Je l’avais rencontrée deux ou trois ans plus tard, à sa demande, ça devait être en mars 2000. Compte tenu de ce qui s’était passé plus tôt entre Hubert et moi, elle avait tenu à faire ma connaissance. C’était une femme dans la quarantaine, à la beauté piquante, juste un peu dodue, appétissante à souhait. Je comprenais Hubert. C’était aussi une bonne fille.

Contrairement à l’avis général, celui qui avait cours dans la famille, elle n’était pas intéressée, pas plus que ça en tout cas. Elle avait suivi Hubert plus pour l’aventure que pour le fric en lui-même. Elle avait recherché une vie différente de celle que sa situation lui imposait et elle n’avait pas été déçue. Elle avait voyagé, elle avait vécu au sein de paysages splendides, elle avait eu de belles maisons et le personnel qui allait avec, elle avait connu les gens du beau monde, s’y était fait des amies, y avait entretenu quelques liaisons aussi brûlantes que secrètes, comme elle disait… Tout ça, mais sans y croire pour autant. Elle était consciente que ça ne durerait pas. Elle a tenu à me le faire savoir. Elle disait que c’était à cause d’Hubert. Elle avait senti assez vite qu’il était véreux, comme elle disait. Creux.

– Vous savez, Élie… Vous permettez que je vous appelle Élie ? Vous savez, j’ai toujours eu un faible pour les hommes mûrs (regard appuyé). Hubert en a profité. Et ma foi, j’en ai profité moi aussi. Mais maintenant que c’est fini, je suis partie sans regarder derrière moi. Je suis revenue à Rennes et j’ai retrouvé mon style de vie d’avant. Je travaille et ça me plaît. La différence, c’est que je suis mariée avec un homme sérieux, qui a divorcé pour moi. Je suis sa collaboratrice.

Elle était comme ça, juste un peu innocente et juste un peu manipulatrice. Elle ne pouvait pas s’empêcher de plaire aux hommes… Et c’est comme ça que je lui ai fait tout raconter. J’étais de passage à Rennes avec Suzanne pour voir les enfants. Julie l’a su et elle m’a appelé. On s’est rencontré dans un bar du centre-ville. On s’est revu le lendemain, je lui avais demandé si elle m’autorisait à enregistrer son histoire, elle avait accepté. En voici la première partie :

 

Oui, c’est Alix qui a appelé ce jour-là. Elle voulait que son père lui donne sa version. Elle ne pouvait pas croire qu’il avait fait ça, alors elle était prête à tout avaler. Elle adorait son père. Il en a profité, le sagouin ! Il lui a servi une histoire à faire pleurer, comme quoi il ne pouvait pas agir autrement, que sa femme, Suzanne, à ce moment-là, c’était une loque, et aussi une folle dangereuse. Surtout dangereuse. Pour les enfants, vous voyez, pour elle, Alix, qui était son chouchou, sa petite fille adorée, tellement mignonne… Elle a marché à fond. De temps en temps elle réagissait quand même un peu, mais lui, il lui clouait le bec sur l’air de « Tu ne peux pas penser ça de ton propre père, ma petite chérie ! » Elle raccrochait, il l’avait rassurée, mais le lendemain elle rappelait, elle avait pensé à une chose pas claire pour elle… Lui, il recommençait ses explications, et elles étaient de plus en plus cohérentes : « Suzanne ne voulait plus se charger des enfants, elle savait bien au fond d’elle-même qu’elle était incapable de s’occuper d’eux, mais dès qu’ils sont partis loin d’elle, elle a commencé à fantasmer sur son rôle de mère, d’où les lettres, tu comprends ? » Ces lettres, Alix n’avait pas voulu les lire mais elles la tourmentaient quand même. « Et l’argent ? » elle a demandé : « Mais à l’époque je n’avais pas les moyens de faire vivre trois enfants en bas âge, voyons mon petit ! » Donc elle a continué à lui faire confiance malgré tout. Pour elle, il y avait deux vérités, et la bonne c’était celle de son père.

Mais moi j’avais tout compris. J’avais tout entendu, il ne se gênait pas : comme il était un peu dur d’oreille et que la liaison n’était pas toujours bonne, il mettait le haut-parleur. À ce moment-là, j’ai vu ce qui s’était passé : Hubert avait complètement truandé cette pauvre femme. Ça m’a révoltée ! Alors je lui ai mis le nez dans son caca, mais ça l’a plutôt fait rire : « Et alors, comment tu crois que tu peux vivre comme une reine ? » Vous voyez, Élie, j’ai eu honte. C’est là que j’ai décidé de le quitter, ce vieux porc. Mais avant, je lui ai fait tout raconter. La vraie histoire. J’ai fait semblant de tomber d’accord avec lui, que j’étais quand même bien contente de profiter de ce fric. Je voulais savoir. Il m’a tout dit. Il voulait Catherine, à l’époque, et il l’a eue. Mais elle, qui était stérile, elle voulait des enfants, alors elle en a eu. Pour tout ça, il fallait se débarrasser de Suzanne, alors il l’a fait : « Je ne suis pas un faible, ma poule ! J’agis ! » Alors j’ai vu qu’il était content de lui – il était toujours content de lui, dans la vie, ce salaud-là. Je lui ai demandé comment il avait trouvé de l’aide pour réussir un coup pareil ? Il me l’a expliqué, tout fiérot. Ben vous savez, c’était pas du beau !

Vous savez, Élie, ce que je vous raconte, là, je viens de le raconter à Alix. Peut-être que ça pourra servir à Suzanne ? J’ai tout déballé. Je n’ai pas pu le faire avant, il fallait d’abord que je règle ma situation, n’est-ce pas ?

 

En entendant ça, j’étais ébahi. Je lui ai dit que j’allais en parler à Suzanne, que c’était important pour elle de savoir ça, qu’on pouvait arrêter pour le moment mais que je tenais à entendre la suite : comment Hubert avait amené les autres à entrer dans sa combine. Elle m’a juste dit « Alors à demain ! »

 

7 janvier 2013

 

 

 

28

Où il est question de quelques coups de mou

 

Quand j’ai raconté à Suzanne ce que Julie Tréguier m’avait dit à propos d’Hubert, elle a pas été étonnée. Elle avait eu le temps de faire le tour de la moralité de son ex-mari… Ce qui l’a perturbée, plutôt, c’est ce qui arrivait à Alix. C’était sa fille, et même si leurs relations étaient mal parties, elle lui en voulait pas, elle avait envie qu’elle soit heureuse, qu’elle soit paisible, malgré tout ce qui venait bouleverser son existence.

– Mon cher Élie, il faut bien comprendre que ce n’est pas facile, de devoir reconsidérer totalement les bases de son identité ! Car c’est cela qui tombe sur ma petite fille ! Vous me direz que c’était la même chose pour Constance, mais non, c’est différent, parce qu’elle, elle se souvient de moi comme maman. Alix non. Et si j’ai bien compris ce que vous me dites, Alix est aussi la fille de son père, sa préférée…

– Alors ça c’est sûr ! Tenez, Julie Tréguier ressemble à Alix, physiquement, c’est le même genre de femme. Je crois qu’Hubert a eu un gros faible pour sa fille, comme compagne il a pris une nana de la même génération, et qui lui ressemble !

– Mon Dieu, Élie ! Quel fin psychologue vous faites !

– Foutez-vous de moi !

– Non, tout cela me trouble. Je ne sais que faire. Si seulement je pouvais parler de tout cela avec Alix… Mais il est sans doute trop tôt. Et elle est fâchée avec sa sœur, elle la rembarrerait elle aussi. J’espère seulement que son mari…

 

Quoi qu’il en soit, j’ai revu Julie comme prévu le lendemain. Elle m’a pas déçu !

 

Comment il a fait, le saligaud ? Comment il a réussi à embarquer ces types-là dans son affaire ? C’est un peu compliqué parce que chacun d’entre eux lui offrait des possibilités très différentes.

Prenez d’abord le juge Dubosc. Il débutait, il venait d’être nommé à Rennes. C’était un fils de famille, lui aussi, bien protégé, bien pistonné. Ils avaient fait leur droit ensemble, du moins en partie. Ils avaient le même âge. Hubert n’a pas eu à faire de gros efforts, il lui a suffi de demander, l’autre ne pouvait pas refuser, ils avaient tous les deux une grosse casserole aux fesses ! Un viol. Une histoire d’étudiants en goguette, très alcoolisés, un soir tard dans l’arrière-cour d’un restau de routiers. Ils étaient complices par nature ! Alors vous pensez…

Pour Le Floc’h, le greffier, là encore pas trop de difficulté : une enveloppe bien rembourrée. Dubosc l’avait jaugé. Le type endetté comme pas deux pour sa maison, avec femme et enfants, des problèmes compliqués dans sa famille, il a marché sans trop barguigner, d’ailleurs il se sentait couvert, c’était son juge qui lui demandait de le faire, qui le lui commandait… Vous ne le savez sûrement pas mais il est mort il y a quelques années. Un cancer.

En revanche, pour le docteur, il a fallu y aller de façon plus brutale. Chantage, menaces, violences. Mauduit était un peu plus vieux, par sa famille c’était un ami des Le Quéré. Médecin psychiatre déjà renommé. Mais son problème, c’était qu’à l’époque, l’homosexualité était bien plus mal vue qu’aujourd’hui. Alors vous pensez, un psy ! Ça, plus se faire dérouiller systématiquement tous les samedis… Il a craqué.

Vous voyez, quand on veut quelque chose, quand on n’a pas de scrupules, et aussi quand on est habitué depuis l’enfance à avoir ce qu’on veut… C’est comme ça qu’Hubert voit les choses : il y avait droit, à ce fric, et à cette Catherine, alors il a fait ce qu’il fallait. Pas plus compliqué. Et il n’a pas changé d’avis, il est juste attaché à ne pas choquer sa petite fille chérie.

Vous avez bien tout enregistré ? Bon, mais vous me promettez de ne pas diffuser ça sans me le dire ? Notez que je ne crains rien, j’ai des preuves, à force de se croire supérieur, cet imbécile m’a tout raconté sans se douter que j’enregistrais – vous n’êtes pas le seul ! Je me suis dit que le jour venu, s’il me cherchait des noises, ça pouvait servir. Mais non, jusqu’à maintenant il n’a rien fait contre moi alors que je l’ai lâché. Pour lui, je ne dois pas être trop importante… En tout cas, ce que vous lui avez fait, chapeau ! 

J’ai vu qu’elle était amère, qu’elle lui en voulait vraiment, qu’il l’avait humiliée. Elle parlait pas seulement par besoin de voir la justice reprendre ses droits, elle se vengeait.

 

–oOo–

 

À l’époque où Julie Tréguier me racontait tout ça, ça faisait presque trois ans que Suzanne espérait voir arriver sa fille Alix, un jour, à la maison, en Vendée. Mais celle-ci n’était pas encore au courant des révélations de Julie, elle croyait son père dur comme fer.

 

En fait, Alix n’est jamais venue, autant le dire dès maintenant. Même après avoir compris qu’Hubert était un salaud, elle a pas craqué. Même après que Catherine, complètement paumée, ait demandé à Suzanne de l’héberger, elle est restée figée dans son refus. Suzanne n’est pas sa mère, juste sa génitrice. C’est ce qu’elle a dit à sa sœur. Encore aujourd’hui, après la mort de Suzanne, elle reste bloquée. Elle dit qu’elle ne peut pas. Elle n’est plus fâchée avec Constance, elle appelle souvent Catherine, elle nous envoie même les filles pour les vacances, avec leurs cousins, mais elle, non, elle ne vient pas. Elle préfère rester seule de son côté. Seule, parce qu’Antoine l’a quittée peu de temps après la réunion de famille pour laquelle il avait établi les comptes.

Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’elle accepte de me voir quand je passe à Rennes. Elle me fait parler de sa première mère. Elle veut tout savoir sur elle, jusqu’au plus petit détail. Je la vois qui médite là-dessus, on dirait la sainte Vierge devant la crèche. Elle reste silencieuse, alors je crois qu’elle en a eu assez, au moins pour cette fois, mais tout d’un coup elle se redresse, elle me pose une autre question, et hop, c’est reparti.

 

Enfin, Alix, c’est resté la tristesse de Suzanne.

Mais elle a eu des joies, même des grandes. Et d’abord avec Angela. Je l’ai déjà remarqué, c’était bizarre, elle avait passé sa vie à vouloir retrouver ses enfants, et crac, à peine elle les avait rencontrés, c’est une autre fille qu’elle entourait de sa tendresse !

Angela et sa petite fille Anaïs, et Xavier. Et Constance et Julien, Mahaut et les garçons, et les filles d’Alix, même Catherine. C’était devenu la litanie de Suzanne. Et quelle belle famille, finalement ! Parfois, je l’avoue, les jours où ils étaient tous là, je regrettais un peu le temps où nous vivions en tête à tête, elle et moi. J’avais un peu l’impression de la perdre, ma Suzanne. On est bête, quand on est amoureux, même à mon âge. À l’occasion ça me foutait un vrai coup de mou, alors je retournais voir Nino.

Il rajeunissait pas. Il me voyait arriver en ricanant. Il m’avait pigé, le bougre. Alors il m’envoyait une vanne, et sur sa lancée il sortait deux verres et sa meilleure bouteille. On picolait. Et à chaque fois, ça ne ratait pas, il voulait que je lui raconte ce qui pourrait arriver à Hubert si je le rencontrais. Ce que je lui ferais si j’en avais les moyens. Il ne s’en lassait pas.

Mais le plus souvent, quand j’étais comme ça je descendais sur la plage, je retrouvais le vent, au besoin même la pluie. Le roulement du ressac. Les coups de scie du cri des mouettes et leur façon de ne jamais s’arrêter, sauf pour un instant de trêve, parfois, immobiles au bord de l’eau, droites sur leurs pattes.

Alors parfois, quand elles étaient là, Mahaut venait me retrouver, ou la petite Rose, et c’est ce que j’espérais. On marchait. On parlait. Par petites phrases, parfois juste un mot volé par le vent. Et j’étais heureux. Finalement.

 

14 janvier 2013

 

 

 

29

Où il est question d’une grosse colère   

 

C’est en août 99 que Nino est mort. Il devait avoir plus de quatre-vingts ans mais il avait jamais arrêté. Toujours présent, derrière son comptoir. Un dur à cuire. Bien sûr, il commençait à donner des signes de fatigue. Intellectuelle, surtout, la fatigue, il oubliait les choses, il cherchait ses mots, parfois il se trompait de langue et de toute façon il perdait de plus en plus son français.

C’est la chaleur qui l’a achevé, un comble ! Il quittait jamais son antre mais ce jour-là il a voulu sortir en plein midi pour venir prendre l’apéro avec moi. Et en passant par la plage, en plus ! C’était le cagnard, le soleil tapait dur. Ronan, le gamin de Constance, l’a vu arriver, on était sur la terrasse, il l’a vu s’effondrer, il a crié « Élie ! Nino est en bas, il est tombé ! » Quand je suis arrivé près de lui il était mort.

Je crois que c’est ça qui m’a foutu la haine dans les jours qui ont suivi. J’étais pas bien. J’acceptais pas.

Et le soir de l’enterrement, le téléphone sonne, c’était Hubert… C’est Catherine, justement, qui a décroché. Elle a reconnu sa voix mais lui non :  

– Hubert ? C’est Catherine…

– Comment cela !? Catherine ? Mais que fais-tu là-bas ? Tu te trouves chez Suzanne ?

– Exactement, mon cher, que ça te plaise ou non ! Et que lui veux-tu, à Suzanne ? Que cherches-tu ? Tu ne lui as pas fait assez de mal comme ça ? Où es-tu, d’abord ?

– Qu’est-ce que ça peut te faire ? Je suis à Rennes, à mon hôtel, passe-moi Suzanne !

Catherine hésitait mais Suzanne est intervenue :

– Laisse, Catherine, je vais lui parler… Oui-oui ma chère, je suis sûre, ne t’inquiète pas, depuis le temps que j’attends des explications, je vais peut-être en recevoir… Hubert ? C’est Suzanne, comment vas-tu ?

Elle manquait pas de souffle, la Madame ! Tranquille, genre conversation de salon, tout va très bien Madame la Marquise… Mais moi, je voyais le petit tic de sa paupière et ses épaules crispées, je sentais sa tension jusque dans les miennes, d’épaules. C’était un moment clé, pour elle.

Pendant qu’il répondait, sans doute le genre « ça va merci », elle nous a fait signe de la laisser, nous sommes sortis. 

Une demi-heure plus tard, je l’ai vue se rendre sur la terrasse. J’aurais bien aimé aller la retrouver mais à son attitude j’ai compris qu’elle y tenait pas. Elle voulait rester seule. Elle était accoudée à la rambarde, elle regardait la mer, sûrement sans la voir, toujours aussi nette, svelte, élégante même dans son vieux jogging, celui qu’elle ne quittait jamais sauf pour sortir. Elle fumait.

J’étais dans le bureau – il donnait côté plage – planté devant la fenêtre, à regarder cette femme, celle que j’aimais. Elle est restée longtemps comme ça, je la quittais pas des yeux et elle devait le savoir, parce qu’à la fin elle s’est retournée et elle m’a regardé, direct, à travers la vitre. J’ai compris que c’était le moment, j’ai été la retrouver.

On n’a rien dit. On a regardé la mer ensemble. À un moment, on a vu que la nuit était tombée, alors on est rentré. Catherine attendait, elle a rien dit non plus. Elle a juste montré la table mise.

On a jamais su vraiment ce qu’Hubert avait dit, au téléphone, mais j’ai bien compris que la discussion avait été dure. Que Suzanne était troublée, même accablée. Elle dormait plus, elle fumait deux fois plus, elle mangeait à peine, elle picolait aussi un peu trop…

Et puis un jour elle m’a dit qu’elle avait pris sa décision.

Jusque là, rien n’avait été fait à propos d’Hubert et du Dr Mauduit. Toute la famille avait demandé à Julien de ne pas bouger, de ne pas les dénoncer à la justice, d’attendre la décision de Suzanne. Ils pensaient tous, sauf Alix, que c’était à la victime de parler. Alix, elle, préférait qu’on enterre l’affaire.

Entre temps, Mauduit était mort d’une crise cardiaque, dans un club discret, sans doute au cours d’une séance un peu spéciale. Restait Hubert.

Donc Suzanne a pris sa décision :

– Élie, on fait comme l’a dit Alix. On laisse Hubert là où il est. Je ne veux pas d’un scandale, je ne veux pas que mes enfants, et surtout mes petits-enfants, pâtissent de ce passé. Je veux que leur nom reste sans tache…

Je l’ai interrompue :

– Hein ? C’est la grande bourgeoise, ou la fille de la vicomtesse, qui parle, là ? Le nom sans tache, la peur du scandale, le squelette dans le placard ?

J’étais furieux. Mais elle aussi : après m’avoir entendu, elle est sortie en claquant la porte et en me traitant de gros con… Là, je dois dire, j’en suis resté assis, même si en fait j’étais debout. Gros con, dans la bouche de Suzanne, c’était… Je sais pas, une sorte de fin du monde !

Alors je suis parti. J’étais déjà pas trop irénique, comme elle aurait dit, mais l’idée de laisser Hubert bien tranquille, la gueule enfarinée, sûr d’avoir gagné la guerre, ça, ça me foutait carrément la rage.

Je suis allé trouver Catherine, je lui ai demandé « Il est où, son hôtel, à Hubert ? », plutôt effarée elle m’a répondu, alors j’ai pris trois-quatre affaires, j’ai sorti la bagnole et j’ai foncé sur Rennes.

Encore aujourd’hui, je me demande si j’ai bien fait. Suzanne était sûre que non, mais elle ne me l’a dit qu’une fois :

– Élie, je regrette ce que vous avez fait, sachez-le. Voilà, c’est dit. Je ne vous en parlerai plus mais je tenais à ce que vous me l’ayez entendu dire. À mes yeux, il s’agit de notre seul vrai désaccord, mais il est de taille.

Elle allumait une cigarette, j’ai rien répondu. De toute façon elle ne savait pas tout.

 

–oOo–

 

Quelques jours après la mort de Suzanne, Constance m’a montré une lettre qu’elle lui avait envoyée peu après cette affaire. Elle tenait à ce que je la lise :

Ma fille chérie,

[…]

Je ne sais ce que tu as pensé, éprouvé, à la suite de ce qui est arrivé à ton père la semaine dernière. Pour moi, j’en ai été meurtrie, je ne voulais rien de tel, je tiens à ce que tu le saches. Mais il faut comprendre Élie. Il est plus facile, du moins il me le semble, de passer le mal que l’on vous a infligé par pertes et profits que de supporter la douleur infligée à ceux que l’on aime. Surtout quand elle reste sans réponse. Tu vois, le pardon est une chose bien difficile…

Élie n’a pas agi en brute, je serais désolée qu’on croie cela, il s’est comporté en homme qui aime. Je suis certaine qu’il regrette certains des aspects de son action. Et puis je peux te l’avouer, je me sens un peu responsable. Je l’avais offensé gravement, justement au sujet d’Hubert. Je le regrette vivement, mais quand je me suis rendu compte de cette faute, Élie était parti pour Rennes.

Le lendemain, il me téléphonait, toujours fâché, et m’apprenait ce qu’il avait fait sans que je puisse seulement lui répondre. Je ne l’ai revu que trois jours plus tard, sombre et silencieux, et nous avons mis une bonne semaine avant de nous reparler.

Mais je t’ennuie avec mes histoires, pardonne-moi.

D’ailleurs, en me relisant, je me rends compte que je m’exprime avec un peu de mauvaise foi : je n’ai pas été totalement, totalement fâchée de ce qui est arrivé à Hubert…

[…]

 

21 janvier 2013

 

 

 

30

Où il est question d’une chaise cassée

 

C’est sûr qu’il y a eu quelques occasions de brouille, entre nous deux, Suzanne et moi. Forcément. On est pas des anges, ni elle ni moi. Mais sachant tout ce qui est arrivé, franchement je ne regrette pas cette brouille-là, celle qui a suivi ma visite à Hubert. Parce que cette visite, elle a tout réglé, d’après moi, et une fois pour toutes !

 

Je suis arrivé à Rennes en fin d’après-midi. Sur la route, en conduisant, je m’étais un peu calmé, ce qui fait que je me suis rendu compte, en garant la voiture dans une rue du centre, que j’avais aucun plan. Qu’est-ce que j’allais faire ? Qu’est-ce que j’étais venu faire ? J’ai réfléchi à ça dans un bistrot. J’ai pas bu, juste une bière, je voulais pas me pointer bourré chez Hubert. Là, mon but m’a paru très clair : primo j’allais exiger des aveux écrits, deuzio une renonciation au magot du père de Suzanne. C’était pas compliqué, il vidait ses comptes et il lui virait le fric. Si j’y arrivais pas par la persuasion, ça serait par les coups. Mais comment faire ? Il me fallait un plan, je devais encore réfléchir, alors j’ai décidé de prendre une chambre d’hôtel et d’attendre le lendemain.

En fin de soirée, ayant bien monté l’affaire dans ma tête, j’ai pris du papier à en-tête de l’hôtel et j’ai tout écrit, sous la forme d’un texte d’aveu : le procès bidon, avec les noms, le fric du grand-père engourdi par Hubert, les dates, tout. ça commençait par « Moi, Hubert Le Quéré, reconnais… » J’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois, mais quand tout a été mis sur papier, j’ai recopié proprement en deux exemplaires et j’ai mis ça dans une enveloppe, et l’enveloppe dans la poche intérieure de mon blouson.

 

Le lendemain matin j’étais en planque devant l’hôtel d’Hubert. J’ai juste pris le temps de m’arrêter pour acheter des gants en latex, les plus fins.

Je l’ai dit, je m’en cache pas, dans mon jeune temps j’avais fait des casses, pas beaucoup, pas des gros, mais quand même. Je savais que le premier secret de la réussite c’est de bien repérer la cible, de tout savoir, ou du moins le plus possible, sur l’endroit et les mouvements. Pour ça faut être patient. J’ai donc passé toute une journée, puis le lendemain encore une demi-journée, à surveiller. On était en septembre et la météo était de mon côté. J’ai juste eu besoin de patience, et aussi de prudence. Mais Hubert ne s’est jamais montré.

« Où il est, le salopard, je me suis dit, faudrait pas qu’il soit déjà retourné aux Antilles ? » Je savais plus quoi faire et puis j’ai eu une idée : « Et si des fois il se serait installé chez Catherine ? Après tout c’est encore plus ou moins chez lui. » J’y suis allé. Et là, bingo ! Il y était. Un coup de pot, il allait prendre l’avion mais avant il était venu à la ferme ramasser ses dernières affaires.

 

J’arrive, il était midi passé, dans la cour je vois une voiture de location. Je me gare à côté, je passe mes gants, je sors et je m’avance. Hubert apparaît à la porte de la cuisine. Je l’avais jamais vu en chair et en os mais je l’ai reconnu d’après ses photos. C’était un type qu’approchait les soixante-dix ans mais on lui en aurait donné bien moins. Mince, bronzé, cheveux blancs passés au bleu, et toujours la moustache fine. Il portait un ensemble en jean, le modèle chic juste un peu délavé. Il me regardait d’un air intrigué, « Qui c’est celui-là ? » Forcément, il m’avait jamais vu non plus.

J’ai foncé sur lui et je l’ai poussé dans la pièce, puis j’ai fermé et j’ai empoché la clé. Il était tombé sur le cul, il s’est relevé, plutôt agile, et il m’a jaugé, du coup il a regardé vers la porte qui menait à l’intérieur de la maison, mais je l’ai alpagué par le col et je l’ai refoutu par terre, côté porte extérieure. En tombant il a bousculé une chaire et il s’est affalé dessus, elle était pas solide un pied s’est détaché. Je me suis mis entre lui et la porte intérieure et j’ai dit « Je m’appelle Élie Carquois, je suis le compagnon de Suzanne, et je viens te casser la gueule. Tu peux te relever. Tu peux même t’asseoir, parce qu’avant, on a à parler. »

Il a jeté un coup d’œil sur un sac de voyage en cuir qui trônait sur la table de cuisine et j’ai pensé que son portable pouvait être dedans. J’ai pris le sac et je l’ai jeté à l’autre bout de la pièce, alors Hubert a souri et il a fait comme je lui avais dit, il s’est relevé et il s’est assis. J’ai vu qu’il y avait au mur un poste secondaire de téléphone et j’ai mis le combiné dans ma poche, puis je me suis assis moi aussi. On était face à face de chaque côté de la table de cuisine et on se regardait. Au bout d’un moment il s’est marré. Il m’a dit « Le chevalier servant de l’autre imbécile ! C’est la meilleure ! Qu’est-ce que vous attendez de tout ça, mon pauvre ami ? Vous feriez mieux de laisser tomber cette loque, c’est le mauvais cheval. Je vous offre mon appui… Et de quoi vous installer pour votre compte. Vous savez ce que c’est, Suzanne ? Je le lui ai dit justement l’autre jour, ce qu’elle est pour moi ! Rien ! Elle n’est rien ! Croyez-moi, ça lui a bouclé le museau. » Il les crachait, ces mots-là.

Un vrai méchant, ce type. J’ai compris à ce moment-là qu’il ne repartirait pas en bon état mais j’ai rien dit. J’ai sorti l’enveloppe de ma poche, puis un des papiers où j’avais écrit les choses. Je reconnais que je faisais un peu de cinéma… « Voilà, j’ai dit, tu vas bien lire ça et tu vas signer en ajoutant "Fait pour ce que de droit", avec le lieu et la date » (j’avais lu ça un jour je sais plus ni où ni pourquoi). Mords bien l’idée : si tu détruis ce papier, j’en ai un autre… Et je lui ai tendu mon stylo-feutre.

Il n’a rien dit, il a pris le papier, il l’a lu, il m’a regardé un bon moment, et comme j’avais pas l’air de rigoler il a tout écrit et il a signé. Du coup je me suis détendu, mais comme dans ces cas-là je me frotte l’arrière de la tête des deux mains, il en a profité : vif comme le mercure il s’est levé en attrapant le papier, dans l’idée de rejoindre la porte intérieure pour se tirer.

J’ai juste eu le temps de choper le pied de chaise par terre et de courir après mon gars. Le temps qu’il ouvre la porte j’étais derrière lui et je lui assénais un bon coup de bâton sur l’épaule. J’ai entendu le "crac" de la clavicule qui cassait. Il a fait « Han ! », il s’est appuyé au mur, il s’est retourné, et il m’a foutu un coup de pied dans le tibia, du coup je me suis penché, j’ai pris mon bâton à deux mains, à la golfeur, et je lui ai cassé le sien, de tibia. Il s’est écroulé. J’ai repris le papier, puis j’ai dit : « Hubert, écoute-moi bien : dès que tu seras remis, tu transfères tout l’argent qui vient du vieux, intérêts compris, sur un compte au nom de Suzanne. Et tu lui envoies les coordonnées. Tu le fais, tout va bien. Tu le fais pas, ta confession s’étale à la Une de Ouest-France. Réfléchis bien : t’as de quoi vivre sans problème, t’as pas besoin de ce fric-là, alors fais pas le con. Je te donne deux mois pour le faire. »

Il était par terre, affalé le long du mur. Il souffrait. J’ai dit « Attends un peu, tu vas pouvoir appeler les secours. » Après ça j’ai fait ce qui devait être fait. J’ai pris un torchon de cuisine et j’ai bien tout essuyé, ma chaise, la table, la porte, le mur à côté d’Hubert, on sait jamais, les gants c’est pour les empreintes, mais l’ADN ça voyage peut-être aussi par d’autres voies, genre postillons ou quoi. Et là, j’avais conscience d’être un vrai pro.

Là-dessus, je lui ai refilé le combiné téléphonique et je suis sorti. Sur le pas de la porte je me suis retourné et j’ai dit « Pour les coups que t’as pris, tu dis quoi que ce soit sur moi, je sors ta confession. J’irai en taule, mais toi aussi. »

Il a pas répondu, j’ai rejoint ma voiture et je suis parti.

 

Il m’a fallu deux jours pour me remettre, côté tension nerveuse, après ça je suis rentré au Creux.

Deux mois plus tard, Suzanne recevait une lettre. Elle comportait deux lignes non signées : le nom de la banque et le numéro et le code d’un compte au nom de Suzanne Scouarnec.

 

28 janvier 2013        

 

 

 

31

Où il est question de la fin d’une histoire

 

Ce que j’ai raconté jusqu’à maintenant au sujet de ma rencontre avec Hubert, c’est ce qui pouvait être accepté, à la rigueur, par Suzanne. Après tout, les fractures ça se ressoude, il était juste question de dommages qui se réparent. Mais j’ai pas tout dit. Je lui ai menti par omission. Je pouvais pas passer pour un monstre, elle aurait pas compris, la justice vue du faubourg elle connaissait pas. Hubert non plus, mais lui, il fallait que ça lui tombe dessus un jour ou l’autre. C’est bien ou c’est pas bien, j’en sais rien, ça devait arriver, c’est tout.

Bref, je l’ai marqué. J’ai laissé sur lui des traces bien visibles qu’il devrait garder. Tant qu’il sera en vie, chaque fois qu’il se regardera dans une glace, il se verra comme il doit être vu. Moche. Oh ça l’empêchera pas de vivre, mais ça n’aurait pas été juste qu’il s’en tire avec seulement quelques semaines de plâtre. Suzanne, elle, elle a morflé bien plus gravement.

Elle s’est comportée en bonne chrétienne, elle a pas voulu se venger. Je sais pas si elle a eu raison. Y a des façons de rester bien droit sur ses principes, dans la vie, qui ont aussi l’air de dire « Je suis mieux que toi ». Faut faire attention à ça. Moi, à la place de Suzanne, j’aurais tenu à ce que toute l’histoire soit mise sur la table, et avec le prix. D’une manière ou d’une autre. Le méchant, il faut qu’il se rende compte. Pas de pardon sans ça. C’est pas œil pour œil, c’est pas dent pour dent, c’est pas la justice, je suis pas un juge. C’est la justesse.

Mais elle, non. Je crois qu’elle avait fait le vide sur toute l’affaire. Un jour elle m’a dit « Si vous saviez, Élie, comme je me sens libre ! Libérée du passé. Il existe mais il ne compte plus. En tout cas il ne pèse plus. Vous devriez essayer. » J’ai pas répondu.

Hubert, elle s’intéressait plus à lui. Elle avait compris ça le jour où il l’avait insultée au téléphone. Sur le moment elle avait rien dit, elle avait pas répondu, en fait elle était sonnée. Et puis elle s’est rendu compte qu’il avait été nul, qu’il parlait à quelqu’un d’autre, quelqu’un qu’il avait connu autrefois mais qui n’était plus elle. Plus du tout. Elle a compris pour la première fois qu’elle avait changé sa vie. Elle m’a même dit une fois, longtemps après, « Vous savez Élie, un jour, à cette époque-là, j’ai failli vous demander de m’appeler autrement, par un autre nom ! »

Non, elle pensait plus à lui, elle pensait à ses enfants, à ses petits-enfants, à Angela, même à Catherine, et surtout à Alix. Et aussi à moi.

Elle avançait dans la vie, toujours bien droite et bien nette – sauf de temps en temps, quand elle se laissait un peu voyager malgré tout dans ses souvenirs, quand elle picolait un peu, ou aussi dans les moments où elle redevenait mon amoureuse. Et de temps en temps, tout de même, elle me regardait, surtout dans la période qui a suivi mon retour de Rennes, l’air de dire « Toi, ne fais pas le malin, je vois bien que tout ça n’est pas aussi simple que ce que tu me racontes… » Mais elle en est restée là.

De toute façon, on n’a jamais plus entendu parler d’Hubert. Du moins directement.

 

C’est plutôt par ses enfants que le choc en retour s’est manifesté. Contre moi. Au départ ça s’est su par Alix, son père lui avait raconté ma visite. Il avait parlé de sévices, mais sans trop entrer dans les détails. De là, l’histoire était arrivée aux oreilles de Constance, donc à celles de Julien, et même de Mahaut et de ses frères. Puis Xavier et Angela l’avaient appris. Suzanne était embêtée, d’un côté elle était pas d’accord avec moi, mais d’un autre côté elle essayait plus ou moins de me défendre.

Et ça s’est tassé. Le temps a joué. Même Alix, quand elle a compris, pour Hubert, quand elle a accepté la vérité, elle m’a plus regardé de la même manière, on est même devenu plus ou moins des amis. Il faut dire aussi qu’elle avait tourné la page, dans sa vie, en rencontrant quelqu’un. Un brave type, d’ailleurs, si on aime les psys.

 

Mais la gueule à Hubert, sa nouvelle, personne de la famille n’a eu l’occasion de la voir. Rien que moi. Il est tombé dans le silence. On a plus parlé de lui. Sauf quand il est mort, on l’a appris par les petites d’Alix.

La mort d’Hubert a eu un effet bizarre sur Catherine, ça l’a requinquée. Depuis son arrivée au Creux elle traînait une vague déprime, mais Hubert une fois mort elle a retrouvé son tonus et elle nous a quittés, elle est retournée vivre chez elle.

Pour Suzanne et moi, cette mort a eu aussi son importance. On a vu qu’on était d’accord, que les enfants devaient connaître l’histoire, son histoire à elle, et donc le rôle qu’avait joué Hubert. « Vous vous souvenez, Élie, elle disait, pas de cadavre dans le placard ! C’était votre expression. » Elle pétraquait tranquillement, lovée contre moi, en disant ça, et elle a ajouté cette parole bizarre : « La vérité vous rendra libres… » J’ai pas compris à qui elle s’adressait mais j’ai pas insisté, on a décidé un samedi soir, un jour où tous les enfants étaient réunis devant un bon feu, c’était en automne, que Suzanne raconterait tout, depuis le début. Depuis les grands-parents Scouarnec et Le Quéré, tout, jusqu’à la disparition d’Hubert. Ça s’est bien passé, et à la fin, Rose, qui avait quinze-seize ans, a juste dit « Tu parles d’une béchamel ! » Les autres ont approuvé.

 

Ce soir-là, quand tout le monde est allé se coucher, je suis resté. Je regardais le feu, dans la cheminée. Je me sentais pas trop bien. On était arrivé au bout de l’histoire et je me retrouvais comme abandonné. Seul. Du moins je le croyais. Mais Angela était là. Elle était redescendue en silence après avoir couché Anaïs et elle s’était assise dans l’ombre.

Elle m’a parlé doucement, à mi-voix : « Élie, je ne crois pas que vous ayez tout dit, ça m’étonnerait. Je vous ai bien regardé, à la fin de l’histoire. C’est pas que vous avez menti, mais vous n’avez pas tout dit. Je commence à bien vous connaître, vous savez. Ça me paraît pas possible que vous ayez laissé Hubert s’en tirer comme ça. Vous aimez trop Suzanne pour ça. C’est pas vrai ? Alors Hubert, vous l’avez peut-être pas tué, mais vous l’avez sûrement bien amoché. J’en suis sûre. »

En l’entendant, j’ai revu la scène et j’ai plongé ma tête dans mes mains. J’ai retrouvé la rage qui m’avait soulevé ce jour-là. Je me suis revu en train de frapper, j’ai revu le sang, j’ai entendu à nouveau les cris, et je me suis mis à pleurer. J’aurais jamais cru que j’étais capable de défigurer un homme, même un salaud, et de le faire à froid, mais je l’avais fait. On croit être dans la justesse, et puis voilà…

Angela s’est levée et elle venue jusqu’à moi. Elle s’est assise sur mes genoux comme si elle était ma fille ou ma petite-fille, les bras autour de mon cou. On est resté comme ça longtemps. Elle sentait bon. Elle m’a dit « C’est fini, maintenant. »

Et c’était vrai. C’était fini.

 

 

 

Épilogue

4 février 2013

 

On a eu seize années, Suzanne et moi. Seize belles années pour vivre ensemble. Et puis, en juillet dernier, elle est morte. Aujourd’hui je quitte le Creux. Les enfants ont vendu et le partage a été fait. J’ai refusé d’hériter de Suzanne, ç’aurait pas été juste, mais ils ont décidé de m’assurer une petite pension. Ils sont riches et ils m’aiment bien. De toute façon j’ai pas de gros besoins. Ils pensaient tous que je m’installerais en bord de mer, pas trop loin de l’un ou l’autre d’entre eux, du côté de Brest ou de Saint-Malo, mais non, je vais me fixer à Paris, tout en haut de Ménilmontant. J’ai trouvé un petit trois-pièces au huitième étage. De là aussi j’ai vue sur une mer, la ville humaine, sa multitude et son immensité. Je vais être bien, là-haut, en attendant.    

 

 

 

FIN

 

 

 

Les personnages :

 

Élie Carquois

le narrateur, ancien taulard et vigile retraité

Suzanne Scouarnec

infirmière retraitée

 

Hubert Le Quéré

notaire retraité, ex-mari de Suzanne Scouarnec puis de Catherine Gallo

Julie Tréguier

compagne actuelle d’Hubert Le Quéré

Catherine Gallo

ex-épouse d’Hubert Le Quéré

Jean et Irène Gallo

frère et belle-sœur de Catherine Gallo

 

– Constance de Léré, née Le Quéré

avocate, fille aînée d’Hubert Le Quéré

Julien de Léré

avocat, mari de Constance de Léré

Mahaut, Ronan et Owen 

enfants de Catherine et Julien de Léré

– Alix Aballéa, née Le Quéré

professeur de Lettres classiques, deuxième fille d’Hubert Le Quéré

Antoine Aballéa

économiste, mari d’Alix Aballéa

Aglaé (aussi surnommée Gala) et Rose 

filles d’Alix et Antoine Aballéa

– Xavier Le Quéré

capitaine de vaisseau de la Marine Nationale, fils d’Hubert Le Quéré

Angela Henri-Martine

secrétaire, quartier-maître de la Marine Nationale, compagne de Xavier Le Quéré

 

Bernardo (dit Nino) et Pilar Llavería

   propriétaires d’un hôtel sur la côte vendéenne

Colette Bernaudeau

   l’une des amies vendéennes de Suzanne Scouarnec

 

Régis Dubosc

   juge retraité, ami d’enfance d’Hubert Le Quéré

René Le Floc’h

   greffier retraité, ami d’Hubert Le Quéré

Alexandre Mauduit

   médecin psychiatre retraité, expert auprès des tribunaux, ami d’Hubert Le Quéré

 

 

 

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