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Sur la Traduction œcuménique de la Bible

 

Souvenirs parus dans « L’aventure de la TOB »*

 

 

 

Une Équipe, des maÎtres, un atelier

 

 

Lorsque le travail des équipes de traduction dut commencer, on cherchait encore un hébraïsant, sachant que l’un des principes à respecter était la parité entre catholiques et protestants. Le protestantisme francophone étant peu nombreux, trouver assez de traducteurs lui était sans doute malaisé puisque les responsables se sont adressés au jeune pasteur que j’étais alors.

On m’a confié à l’équipe chargée de traduire le livre des Psaumes. C’était sans risque, l’équipe se composant d’André Caquot et d’Antoine Guillaumont, professeurs à l’École pratique des hautes études, du père Charles Hauret, doyen de la faculté de théologie catholique de Strasbourg, de frère Théodore Duprey, un bénédictin, du père Alfons Deissler, enfin des pasteurs Alphonse Maillot et André Lelièvre, ce dernier pilotant nos séances… Tous hébraïsants de premier plan, certains auteurs de commentaires renommés, et mes aînés, à moi qui avais à peine trente ans.

Vinrent s’ajouter, le premier comme observateur et le second comme l’un des coordinateurs de l’ensemble des équipes, le père Joseph Gelineau, responsable du groupe chargé parallèlement du Psautier liturgique oecuménique, et le père Jean-Louis Déclais. Ce dernier faisait aussi partie de ce groupe en tant qu’hébraïsant, et l’on m’avait proposé de devenir son pendant protestant. C’est ainsi que j’ai pu participer pendant plusieurs années au travail de ces deux équipes, l’une composée d’universitaires et d’exégètes de haut vol (la TOB) l’autre de musiciens et de poètes renommés tels que Patrice de la Tour du Pin ou Didier Rimaud (le Psautier liturgique oecuménique). On comprendra que ces deux expériences se mêlent un peu dans ma mémoire…

 

Ces années de collaboration, ou plutôt ces maîtres, m’ont tout appris. L’hébreu biblique, mais aussi l’ascèse de la recherche, avec sa quête patiente et obstinée, tenace, du sens et de la construction possible du poème biblique, de l’exactitude du mot, de la justesse de l’expression. Et aussi la pratique d’un travail collectif exercé dans l’écoute mutuelle et l’aménité. C’est que j’avais beaucoup à apprendre. J’aimais et pratiquais l’hébreu mais ne m’étais pas frotté aux niveaux de difficulté que représentent les Psaumes. Je me souviens d’être arrivé quelques jours après le début des travaux de l’équipe : au premier psaume étudié, je finissais de le comprendre qu’ils en avaient déjà avancé la traduction…

En pratique, pour les Psaumes le principe était simple : chacun se chargeait d’une section du livre, devant en proposer une traduction à démolir au cours des sessions de travail en commun, en partant de celle qu’avaient publiée Lelièvre et Maillot chez Labor et Fides. Je me suis donc attelé à ma section et, naïveté du débutant aidant, il m’est arrivé de mettre au jour, dans un psaume, une compréhension inédite de telle forme verbale. Les félicitations que cela me valut n’étaient pas méritées : si j’avais ainsi enrichi la lecture, c’est que je n’avais pas perçu le sens obvie retenu habituellement…

Nos séances en commun avaient lieu alternativement dans des lieux catholiques et protestants. C’est ainsi, par exemple, que j’ai pu découvrir le silence fervent des trappistes, et mes collègues catholiques la ferveur silencieuse des huguenots du Vivarais.

Nous étions alors très ignorants les uns des autres. D’où l’étonnement de l’un des catholiques lorsque, le premier jour, j’ai lancé un jeu de mots : un pasteur pouvait donc plaisanter ! Plus sérieusement, cela ressortait surtout lors des moments de recueillement qui ouvraient nos journées de travail, tant notre approche de la méditation des Écritures, de la prière, du chant religieux, nous différenciaient les uns des autres alors que nous n’observions aucune ligne de fracture lorsqu’il s’agissait de la compréhension des textes.

Il y avait néanmoins un léger clivage, mais entre générations ! Les plus anciens hésitaient à faire disparaître de notre traduction certains termes consacrés par la tradition. Ainsi de l’expression "mon âme" pour traduire l’hébreu nafchî, que d’autres préféraient rendre par "moi", sans doute de façon plus exacte. Que le psautier perde son "âme" était difficile à admettre, et les plus expérimentés y voyaient une difficulté pour la pastorale.

Il s’agissait de séances fort laborieuses. Sous la conduite d’André Lelièvre, souriant bourreau de travail, c’était ordinairement une journée de neuf heures se répétant pendant une quinzaine de jours.

Autant que je m’en souvienne, les embarras que nous rencontrions n’étaient pas seulement dus à la compréhension du texte hébreu, dont les difficultés sont répertoriées de longue date ainsi que la variété de leurs solutions, à quelques découvertes récentes ou propositions innovantes près. Mais cette variété même était l’occasion de discussions parfois épineuses car au final il fallait choisir ! Il en allait de même lorsqu’il s’agissait d’établir, question connexe, la construction de chacun des psaumes : des strophes ou pas de strophes, et si oui lesquelles ?

En ce qui concerne le français, nous avions pour consignes, d’une part de privilégier une langue claire et précise, d’autre part d’harmoniser autant que possible notre vocabulaire avec celui de l’ensemble des traducteurs, de sorte que le même terme hébreu soit traduit le plus souvent de la même manière dans tout l’Ancien Testament, ceci du moins pour un ensemble de termes cardinaux. Une sorte de vocabulaire commun s’était donc élaboré, et j’ai encore dans ma bibliothèque un petit lexique hébreu-français copieusement annoté de ces propositions que Jean-Louis Déclais nous communiquait.

 

Il est facile d’imaginer ce que cela donne que de mettre ensemble une dizaine de francophones et de leur demander d’en arriver, de préférence au plus vite, à la rédaction commune d’un texte quel qu’il soit… En ajoutant à cela la pluralité de sens possibles que porte souvent un seul verset hébreu des Psaumes, on comprendra que nos discussions, passionnées et passionnantes, pouvaient s’éterniser et que le cher André Lelièvre avait parfois bien des raisons de se désoler de la lenteur du travail !

Cette passion commune avait bien sûr une origine évidente : doit-on s’étonner que les biblistes aiment d’amour la Bible ? Mais elle avait aussi parfois pour cause la disparité sur tel sujet des conceptions savantes des uns ou des autres. Les personnes en question faisaient partie d’une corporation au sein de laquelle nombre d’ardentes discussions prévalent. Il était ainsi amusant d’entendre, par exemple, l’un de nos éminents hébraïsants demander que, sur tel verset, une note en bas de page fasse apparaître que l’on avait bien vu la difficulté présente dans le texte hébreu : or qui donc, sinon un autre spécialiste aussi éminent, aurait bien pu la voir, cette difficulté !?

 

Pour conclure, c’est donc dans cet atelier que j’ai appris l’un des éléments de mon métier de bibliste. Peut-être ne suis-je pas le seul pour qui, d’une manière ou d’une autre, cette aventure aura été aussi une école ? » 

 

 

* Paru dans « L’aventure de la TOB – 50 ans de traduction œcuménique de la Bible » – Paris, Cerf – Bibli’O, 2010. On y précise que j’étais le plus jeune collaborateur de la première édition de la TOB.

 

 

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