Retour à la page d’accueil

 

Retour à la page Ecrire

 

 

Ceci était un feuilleton…

sorti, on pourra s’en convaincre aisément,

de l’esprit fatigué d’un  pauvre homme retombé en enfance.

L’histoire est terminée mais je l’expose ici telle quelle avant

de la ranger sur une étagère de ma boutique.

 

 

 

 

Saperlipopette !

 

Ou les faits et gestes aventureux et ruraux d’un certain

Déodore, retraité de l’administration des douanes,

et de quelques autres.

 

 

En descendant de son hameau pour faire son marché au bourg, Déodore, un vieillard cacochyme, a trouvé un petit garçon sénégalais, Ma, abandonné par sa grande sœur, Aminata, qui se trouve obligée de se cacher. Le vieux décide de se garder l’enfant pour lui tout seul, ça lui fait de la compagnie… Bientôt, tout un petit monde se met à tourner autour de lui et de cet enfant.     

 

1

Où Déodore a mal à sa cheville gauche

 

Déodore faisait ses courses. Il avançait avec peine au travers de la foule. La place du marché était rouge de monde, sous un soleil virulent, tant les vacanciers, suants et rutilants, la plupart d’entre eux des Parisiens ou des Anglais, semblaient s’être multipliés.

Déodore ne ressentait plus la chaleur depuis longtemps, en général il ne ressentait plus grand chose, son vieux pull ne le gênait pas, il avançait courbé, la canne dans une main, le panier dans l’autre. Ses savates glissaient lentement sur le macadam en émettant le bruit du papier de verre usé. Une gapette de toile grise, collée à son crâne, mouillait sa couronne de tifs couleur blanc pisseux. Sa cheville gauche lui faisait mal.

Ya trop d’bonde, grommela-t-il, ch’est sûrement les balanciers. Il voulait dire les vacanciers. Il avait pris un petit coup de mou dans sa tête quelque temps auparavant et ses paroles n’étaient plus toujours en ligne.

Il s’était exprimé à mi-voix mais une grosse dame en jupette, queue de cheval jaune à racines grises, le frôlait et l’avait entendu, elle s’était retournée. Quoi qu’y raconte, le pépère ? elle dit à son coéquipier, un maigrichon à la chemisette ouverte sur un torse à moutons gris, les guibolles genre allumette, le short flottant. Chais pas, laisse tomber, y doit pas être clair, le vieux, fit l’autre. Qu’est-ce qu’y fait chaud ! ajouta-t-il.

Déodore n’y prit pas garde, il ne s’occupait pas des gens. Dans sa barbe de huit jours, il continuait à grommeler son point de vue : Ya trop d’gens, maintenant, on est foyer dans la noule, pis rien qu’un tas d’infutiles ! Il se reprit : un tas d’imbéciles, crénom d’bonsouèr ! En général, ça sortait mieux avec des jurons.

Il s’arrêta pile, obligeant la mère Profilé, l’ancienne postière qui marchait derrière lui, à le bousculer, d’ailleurs sans le perturber, il était trop occupé à zyeuter le gamin : un tout minot, dans les six ans mais petit modèle. Le môme n’avait pas l’air de souffrir de la chaleur, il le regardait d’en-bas mais pas trop, Déodore étant déjà penché de nature. Il avait quand même l’air un peu perdu, ce p’tiot.

Qu’est-che tu liches là tout cheul ? fit le vieux. Ze sais pas, ze cerce ma grande sœur, répondit l’enfant, du moins le lui sembla-t-il. Ben chouèl kètèdon chateur ? s’exclama-t-il. Le gamin comprit que l’ancêtre lui demandait Eh bien où est-elle donc, ta sœur ? Il lui répondit gravement qu’il n’en savait rien : È m’a dit « Reste-là, bouze pas, z’reviens tout d’suite ! » Mais elle est pas rev’nue

Déodore posa son panier à terre, s’appuya sur sa canne pour réfléchir et mit un moment à calculer le temps qu’il fallait pour revenir tout de suite puis se rendit compte qu’il lui manquait un élément : Et fâchait longtemps ? Le moujingue hocha la tête et se lança à toute vitesse dans ce morceau de bravoure : Ze sais pas mais ze sais que la grande aiguille du clocer elle était sur le neuf et maintenant elle est presque sur le onze et ma sœur è m’a dit une fois que c’est les heures sur les clocers qui sont marquées, alors !

Le vieux prit son temps pour assimiler : Ben ça fait quand même un bout d’temps, mon gars, on dirait qu’t’es perdreau… qu’t’es perdu. Viens donc, on va aller vouère un peu gez les fendarmes, viens-t’en ! Et, passant péniblement sa canne dans la main qui avait tenu le panier, il voulut prendre la main du petit. Mais celui-ci s’était déjà carapaté, on ne le voyait plus, noyé dans la foule.

Oukéti ? se demanda Déodore à lui-même, ignorant qu’il plagiait ainsi le grand Homère. Tampiche pour li, fit-il, si l’a peur des grands d’âmes, ch’est qu’il est napette… pas net ! Ou alors sa sœur… Ce disant, il reprit sa canne de la bonne main puis se tourna vers la brave dame qui vendait des artichauts depuis l’autre côté de son étal. La mère Méfie.

Mais le gamin réapparut. Il était trop perdu pour ignorer plus longtemps le seul être qui semblait s’être préoccupé de lui. Il vint tout près du vieux, lui fit un grand sourire, lui prit la main, ce qui fit tomber la canne, et lui dit ce qui l’inquiétait : Z’ai la trouille !

S’ensuivit ce rapide entretien :

– Ben pourtoi qu’ch’as la trouille ? Les fendarmes, y vont pas t’manger !

– Ben y vont cercer ma sœur, et ma sœur è veut pas que les zendarmes y s’occupent d’elle, è m’l’a dit une fois : « Coco, faut qu’z’me planque, z’ai trop peur des zendarmes… »

– Chu t’appelles Coco ?

– Z’m’appelle pas Coco, eh ! C’est ma sœur, qu’elle m’appelle comme ça, moi z’m’appelle Ibrahima comme mon papa. Vaut mieux m’appeler Ma.

– Ch’est pas une maison pour pas aller vouère les pendarles… la poliche ! C’est pachqueu t’es noir, que t’as peur ? Ben des loirs, ya des dangearmes qui lle sont, alors tu vois ! Allez, on y va, sacrebleu ! Faut pas mollir, saperlichossette… Mmm… lépopette !

Et Déodore se pencha un peu plus, reprit sa canne tombée à terre, puis son panier posé lui aussi à terre – Bondieu qu’la berre est tasse ! soupira-t-il –, mit la canne dans la main droite du gamin et lui prit fermement la gauche. Le petit se laissa faire et le suivit lorsqu’il se mit lentement en marche au travers de la foule, un peu en crabe mais tout de même en direction de la gendarmerie.

Jamais Déodore ne s’était préoccupé de qui que ce soit depuis la mort de sa sainte femme – Dieu ait son âme ! –, c’était pas son genre. Il n’avait pas parlé à son unique voisin depuis quinze ans. Tout en marchant, tirant le môme, il bougonnait : De quoi qu’tu t’mêles, echpèce ed’ vieux timbré ? Et comme il avait l’habitude de tenir une conversation avec lui-même, il se répondait : Ben franchedent, j’allais pas laisser un mouton noir dans une mer rouge ! Cha ferait désogre ! Et ça le faisait ricaner. Du coup, une quinte de toux l’arrêta.

Le gamin le regardait, perplexe. Il se demandait s’il ne ferait pas mieux de lâcher cette main toute secouée par la toux, de fuir ces gargouillis dégoûtants, de courir très vite loin de là, et même très très loin et très très vite. Mais pour aller où ?

Il se mit à pleurer en silence. De grosses larmes et son nez qui coulait. Déodore le regarda. Il ne savait pas quoi faire. Bon gueux d’bon gueux d’bon gueux, qu’est-che que j’vais faire de ch’t’achticot ? s’écria-t-il (on aura peut-être remarqué que Déodore chuintait pas mal en parlant, c’était rapport à des dents qui lui manquaient ici ou là).

Il hésita. Il y avait deux hommes en lui. Le premier voulait lâcher la main du petit, lui enjoindre de foutre le camp et vite, nom de d’là ! Le second se disait que bachta, le mieux, c’était de refiler le problème à la gendarmerie, et vite !

Mais d’homme, en lui, il y en avait un troisième. Un qu’il ne se connaissait pas.  

 

Que va-t-il se passer ? Déodore se décidera-t-il ? Sa cheville gauche se calmera-t-elle ? Lui arrive-t-il de prendre une douche ? Le petit Ma retrouvera-t-il sa grande sœur ? Où ai-je donc mis mes lunettes ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

2

Où l’on apprend que Déodore a fait sauffer la choupe

 

Déodore ne faisait plus son jardin, ça faisait déjà quelques années de ça. Il avait passé un accord avec un jeune ménage qui venait de s’installer dans un hameau voisin. Une ancienne masure d’ouvriers agricoles à retaper, et pas un coin de terre à cultiver.

Le gars était venu voir Déodore. Il avait dit Vot’ champ, là, derrière les serres à la Maloute, vous l’travaillez pus ? Ben si vous voulez, on fait part à deux, Lili et moi on s’en charge, et la moitié d’la récolte est pour vous. Qué qu’vous en dites ? On n’a qu’le RSA, alors ça nous arrangerait d’avoir ça comme surplus ni vu ni connu.

Ça s’était donc fait, et depuis, Déodore avait toujours de quoi faire sa soupe. Toujours son tas de patates dans l’ancienne bauge à cochon, et les légumes selon la saison.

En plus, il avait la ressource de demander un p’tit service au Gabin, ou même à la Lili, en cas, vu ses vieux jours, lui qui pouvait même pus grimper sur l’escabeau pour changer une ampoule, crénom !

Il voyait bien que ces deux jeunes-là n’étaient pas des feignants. Toujours en recherche d’un p’tit boulot par ci par là. Des journées dans les champs ou pour un maçon, une bricole à réparer au noir, des heures de ménage, tout ça.

De temps en temps, ils faisaient une petite soirée avec des copains, tard dans la nuit on les entendait beugler des chansons, ils avaient bu mais bon, la jeunesse ! Déodore, ça lui rappelait leur bon temps, sa femme et lui.

Mais attenchon ! C’était pas une raison pour frayer davantage : chacun chez soi, chacun sa route, bonjour-bonsoir, mêlez vous d’vos affaires et moi des miennes, et pas d’histoires, saprelicosette ! 

Tout ça pour dire que ce soir-là il avait fait chauffer la soupe. Patates-carottes-céleri avec un bout de lard. Du lourd. Depuis ces quelques jours il faisait ça pour deux, ça lui faisait plaisir, ça le changeait.

Va don met’ la tabe, et oublie pas l’pain, et pis tu sortiras le chauchisson et le beurrier du garge-mander, et pis la bouteille ed’vin. Il s’était même pas retourné pour dire ça, il savait que ce serait fait pile poil. Jamais vu un moutard aussi complaisant, il pensa. Complaisant, il aimait bien, comme mot.

Dans son coin, depuis la couverture pliée sur laquelle il était assis, L’nouère, le chien qui gardait la maison, pas jeune mais une voix à rameuter tout un canton, suivait des yeux chaque geste du gamin. Il devait son nom à son prédécesseur, un bâtard de couleur noire.

Pelote, la chatte grise postée sur le rebord de la fenêtre ouverte, faisait de même. Une sacrée chasseresse, Pelote, bien utile rapport au tas de patate convoité par les campagnols ou les loirs. Mais là, c’est le saucisson qui l’intéressait.

La cuisine était grande, c’était la pièce principale. Une porte de chaque côté, une échelle de meunier au fond pour  rejoindre les combles, et la porte d’entrée qui donnait directement sur la cour. Sans oublier la grande cheminée d’autrefois, presque assez profonde pour y caser la gazinière et la chaudière à bois.

Des années auparavant, Déodore avait fait mettre le sauffage chentral. La petite chaudière brûlait des bûches de cinquante, mais ça faisait longtemps qu’il ne prenait plus de coupe dans la forêt pour faire son bois, il se bornait à utiliser l’appareil comme un simple poêle.

À gauche, une porte menait sur un carré ouvrant sur deux pièces, une grande chambre à coucher et une petite salle d’eau avec les toilettes. À droite, la disposition était la même, mais à la place de la salle d’eau on trouvait une resserre où entreposer les habits d’extérieur, les chapeaux, les bottes et les fusils. Tout ça l’air abandonné, Déodore ne chassait plus.

La maison était une longère, basse et bien plantée, aux murs de pierre épais comme pour une tour de mothe du temps des seigneurs, au toit de vieilles tuiles rondes bourrées de mousse et d’herbe.

À la choupe ! clama Déodore en portant le faitout jusqu’à la table. Il claudiquait mais il avait rien renversé. Le petit était déjà assis sur sa chaise, au milieu du grand côté de la table de ferme. La toile cirée lui arrivait à la hauteur des aisselles. Le vieux s’installa en face de lui à sa place habituelle après avoir redisposé à sa convenance le coussin placé sur le paillis de sa chaise.

Ça lui rappela qu’il était tracassé, qu’une question se posait depuis ces derniers jours : comment faire pour surélever la chaise du môme ? Et là, tout d’un coup, il avait trouvé : Va don dans ma chambe ! Y a un meube, un grand, avec des trucs sus les planches, hein ? Ben là, y a deux grands livres, attenchon, très lourds, hein ! Ben tu les amènes, fais deux voyasses. Tu les mettras chus ta geaise.

C’était un souvenir de famille, les deux premiers volumes de l’antique Dictionnaire national de Bescherelle, 1852, « dictionnaire universel et monument élevé à la gloire de la langue et des lettres françaises ».

C’est donc ainsi que l’installation de Ma dans la maison trouva sa conclusion. Tout était bien.

Dès le premier soir, Déodore avait installé le gamin dans la chambre de droite. Il y a avait là un lit bateau à l’ancienne, matelas en crin et couverture de laine à molleton piqué. Ça sentait le moisi, forcément, ça n’avait pas servi longtemps, Déodore et sa femme n’avaient pas eu d’enfants. En fait, c’était dans ce lit qu’était morte sa belle-mère en 87, la maison était à elle, à l’époque elle était veuve depuis des lustres.

Ma avait drôlement la trouille, la nuit, dans cette chambre immense, pleine de bruits bizarres à l’intérieur, et le silence de la nuit juste troué de temps en temps, à l’extérieur, par un hululement venu des bois de derrière.

Jusque là, il n’avait connu que la pièce à cloisons de bois concédée par le propriétaire de l’immeuble du XIème, à Paris, où sa grande sœur et lui avaient trouvé refuge après la mort de leur mère. Ce marchand de sommeil avait loti en compartiments de dix mètres carrés tous les niveaux de l’immeuble de cinq étages qu’il possédait.

Chaque pièce était louée à une famille venue de l’une de ces régions du monde où l’on crève de faim, de maladie ou de peur. Une ampoule électrique avec douille voleuse au plafond et un point d’eau et les toilettes sur le palier pour tout l’étage. Là, ce n’était pas le silence qui fichait la trouille à Ma et à sa sœur, c’est sûr, certains voisins s’en chargeaient…  

Déodore ignorait tout de cela, tout ce qu’il voyait, c’était un petit bonhomme qui lui plaisait. Ça le changeait, comme il se le disait. Il était content de son idée, il se le répétait en marmonnant : Ben quins ! ça met d’la vie, un peu là-n’dans ! Et pis si j’cache ma pipe tout d’un coup, y aura quéqu’un pour aller avertir. C’était sa crainte permanente, mourir sans que personne ne l’apprenne.

 

Déodore va-t-il pouvoir garder le petit Ma ? Sa cheville gauche va-t-elle mieux ? Avait-il salé la soupe ? Quelqu’un a-t-il vu mes pantoufles ? Que vont penser les gens du hameau voisin ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

3

Où l’on arase une fourmilière

 

Ma venait d’inventer un jeu passionnant. Cela concernait le chien. Il avait mis une dizaine de jours avant d’oser l’approcher, mais maintenant il le commandait sans problème.

Donc, il tendait un bout de bois à L’nouère, mais au lieu de le lui donner, il le jetait à l’autre bout de la cour. Le pauvre vieux chien était sympa, il courait après le bâton de sa démarche pataude, la langue pendante, et le ramenait au gamin en remuant la queue. Bel esprit de sacrifice vu la lourde chaleur qui régnait dans la cour ce matin-là. 

Pelote se prélassait, longuement étendue sur son rebord de fenêtre, et contemplait cela, souveraine et dédaigneuse.

Au bout d’un moment, Ma trouva un autre jeu. Il jetait le bâton en l’air en espérant que L’nouère le rattrape au moment où il lui passait devant la truffe en retombant. Mais ça ratait à chaque fois. Le chien n’était pas idiot, il savait que ça n’aurait pas de fin, et fatigué, il faisait semblant de rater son coup et clapait de la mâchoire sans choper le bâton. En réalité, ce coup-là, il le réussissait sans difficulté, fastoche ! Du moins en son jeune temps…

Ma, déçu, changea d’idée, il abandonna la bonne bête qui se trouva un coin à l’ombre pour s’écrouler en haletant. Le gamin s’en fut étudier une fourmilière installée dans un coin de la cour. Il avait le bâton, il s’en servit pour tracasser les fourmis en arasant le monticule. C’était passionnant de voir les petites bêtes s’affoler et courir dans tout les sens. Ma en écrasa une pour voir.

Déodore regardait l’enfant s’amuser. Il avait sorti sa chaise pliante en toile, l’avait époussetée d’un revers de main, soulevant une épaisse poussière, et l’avait placée contre le mur à côté du seuil. Il y trônait. Ch’est chûr que dans l’temps, j’m’aurais assis sus la pierre du cheuil, marmonna-t-il, ben maint’nant, chais pas si j’aurais pu m’rel’ver.

Il était content. De profiter de la chaleur, de voir ce moutard s’amuser, mais aussi de se sentir quelqu’un. Quelqu’un devant sa maison, sa cour, son chien, son chat et le môme.

D’autant qu’il apercevait Lili, qui s’approchait sur le chemin de traverse dans l’intention manifeste de venir le voir. Une belle fille comme ça, saperléfossette ! c’était pas trop pénible à regarder, il trouvait.

Lili poussa la barrière et entra dans la cour. Elle s’arrêta pour ôter le foulard qui lui couvrait la tête et s’éponger le cou avec. Puis, le foulard toujours à la main, elle regarda Ma un moment et finit par lever la tête et dire Bonjiour Msieu Fiodor. Elle roulait les r.

Déodore la regarda s’approcher sans rien dire. Elle était vêtue d’une chemisette d’homme qui avait été bleu roi au siècle passé et d’un jean usé, aux jambes coupées à mi-mollet. Ses baskets avaient beaucoup vécu.

Lili était russe. Elle approchait de la trentaine. Elle était grande et très mince, osseuse plus par dénuement que par nature. On ne voyait de son visage ovale que de longs yeux verts légèrement bridés et des pommettes saillantes. Et une belle bouche sensible. Une longue natte de cheveux lisses pendaient dans son dos, très blonde, presque blanche. Le soleil avait doré sa peau et le travail durci ses mains. Mais là, son visage était rouge et la sueur trempait sa chemisette aux aisselles.

Qu’est-che que ch’est ? fit le vieux, t’as quèque chose à m’demander ? Il la tutoyait, forcément, une fille qui parlait même pas en bon franchais…

Elle secoua la tête. Non, c’est pas ça, fit-elle. Elle n’avait pas d’enfant, Lili, elle aurait bien aimé, mais elle ne savait pas, d’un côté, si elle en aurait les moyens, et de l’autre, si ça durerait avec Gabin…

J’ai seu que chez vous est petit garrçon. Difficile je pense, la vie avec enfant. J’ai dit peut-êtrre il faut aidier Msieu Fiodorr ? C’était une question, et Déodore le comprit ainsi. Ma aussi. Il regardait cette femme, elle était tellement blonde. Ça l’intéressait, il n’en avait encore jamais vu des comme ça. Il la trouva gentille, elle lui plaisait, savoir pourquoi ?

Et ben ça, si j’m’attendais ! Et comment qu’tu vas m’aider, ma p’tite ? T’as quoi dans l’idée ? Il s’amusait, il n’avait pas la moindre envie de voir la Popof s’occuper du minot, mais elle, au contraire, était sérieuse. Sur le chemin, elle avait réfléchi. Les propos de Trouvebroc l’avaient alertée. Le voisin de Déodore, le dernier habitant, avec le vieux, du hameau de la Maloutière. Pas méchant mais, pour parler clair, con comme un cent de girouettes, grincement compris. Du lourd.

C’était un vieux garçon dégingandé, la cinquantaine avancée, un grand dépendeur d’andouille dont la salopette mettait en valeur une belle panse ronde alors que le reste de sa personne était plutôt maigrichon. Ses deux petits yeux ronds et son long nez pointu, violet, planté très haut, bizarrement horizontal, tranchaient avec la couleur chicon du reste visible de sa personne. L’ensemble faisait malsain, sous la casquette.

Il avait abordé Lili le matin même alors qu’elle donnait aux poules. Gabin était parti sur un chantier dans sa R8 en lambeaux. Salut la belle ! avait dit le zigoto en relevant la visière de sa gapette. Il avait des vues sur elle, le pauvre gars. Comment qu’a va, la d’moiselle ?      

Elle n’avait pas trop répondu mais ça ne le gênait guère, il s’était mis à bavasser, bloquant la barrière du poulailler pour l’empêcher de sortir, et c’est là qu’il avait fait allusion au p’tit noiraud chez Déodore. D’abord, Lili n’avait pas compris à quoi il faisait allusion, puis elle s’était rendue compte qu’il s’agissait de cet enfant, de ce petit Africain qu’elle avait déjà cru apercevoir.

Au fur et à mesure qu’il dégoisait, elle comprenait également que l’on pourrait jaser à ce propos d’un potager à l’autre, d’un hameau à l’autre, d’une ferme à l’autre : D’où qu’y sort, ce gamin ? Paraît qu’il est tout nouèr, s’rait-y pas un émigré sans papiers ? Comment qu’ça s’fait que Déodore il l’ait chez lui, ce vieux grigou ? Le maire, ou même les gendarmes, sont-y au courant d’la chose ?

Lili avait des raisons de savoir que ce genre de racontars amène souvent la grêle. Elle a voulu se rendre compte, elle a voulu le voir de près, cet enfant. Alors dès que Trouvebroc a fini par lui ficher la paix, elle a renoué sur sa nuque le foulard qui glissait, elle s’est essuyée le front du dos de la main, et elle a pris le chemin de traverse. Parce que si Déodore gardait vraiment chez lui un petit sans mère, elle pouvait être inquiète pour ce dernier, pas vrai ?

Eh bien maintenant elle savait que c’était vrai, elle avait vu l’enfant de près, l’avait trouvé mignon, et compris qu’il était tout seul, là, avec ce vieux désarmé.

Désarmé mais retors. Et qui tenait à l’enfant, elle en était sûre. Ce qui posait pas mal de questions qu’il faudrait bien aborder à un moment ou à un autre, on ne retire pas ainsi un enfant de la circulation.

C’est pourquoi elle attaqua sur le terrain des évidences : Je crrois qu’il faut vêtements pour lui, non ? Chez vous sont vêtements ? Elle pensait bien que non. Je peux trrouver. Aller en ville avec voiturre, je connais boutique sociale. Perrsonne sait rrien. Elle voulait dire que l’on ne lui poserait pas de questions.

Le vieux la regarda longtemps par en dessous avant de répondre.

 

Déodore lâchera-t-il du lest ? Lili parviendra-t-elle à s’occuper de Ma ? Qu’en penserait Gabin ? Ma devra-t-il rester à la Maloutière ? Où vais-je chercher tout ça ? Trouvebroc sèmera-t-il la pagaille ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.        

 

 

4

Où l’on se retrouve trois semaines plus tôt

 

Aminata a dix-neuf ans. C’est une grande Sénégalaise, longiligne et remarquablement belle. Ce qui ne l’arrange pas car elle n’a pas envie qu’on la remarque, elle n’a pas de papiers... Elle se cache. Elle aimerait rejoindre sa copine Fatou à Drancy, dans la cité, une Africaine de plus ou de moins ça ne se remarquerait pas. La mère de sa copine ne dirait rien, une fille de plus ou de moins… Là, elle serait en sécurité, ce serait le seul moyen. Disparaître.

Elle a compris ça quand M’sieur Roman, comme on l’appelle, lui a mis le marché en main. C’est le Yougo vicieux qui gère l’immeuble au nom du propriétaire, un vieux Gaulois. Il la coince parfois dans l’escalier, les mains partout, mais là, comme il n’a jamais eu ce qu’il veut, il lui a dit ce qu’il comptait faire.

Il est entré carrément dans la pièce qu’elle loue et il a chassé le petit, Va jouer dehors, j’ai des choses à dire à ta sœur ! Une fois seul avec elle, il l’a attrapée et jetée contre le mur et il s’est serré contre elle, il l’écrasait, elle respirait l’odeur de sa sueur, elle prenait en pleine face la puanteur de son haleine. Il haletait, et elle sentait son érection contre son ventre.  

Il a dit, avec son accent râpeux, Écoute-moi, je vais pas te violer, tu sais pourquoi ? Parce que tu vas te laisser faire. Tu sais pourquoi ? Parce que si tu le fais pas, je vais dire aux flics que t’as pas de papiers. Ni ton frère. Et tu le reverras plus, ils le mettront dans un foyer et toi ils te renverront au pays. C’est pour ça que là je vais te laisser tranquille, tu sais pourquoi ? Par plaisir, parce que je veux te voir arriver vers moi toute gentille, et que tu me le demandes comme une petite salope. Et là-dessus, il l’a laissée.

On en est là… Elle comprend qu’il lui faut disparaître. Elle et son petit frère. Elle est terrorisée. Elle sanglote un bon moment puis Ma rentre et elle essaie de faire bonne figure. Elle prépare son repas – elle, bien sûr, elle n’a pas faim –, elle attend qu’il ait mangé, se soit lavé et couché, puis endormi. Ensuite elle réfléchit.

Il lui faut aller vite, le Yougo n’attendra pas longtemps. En plus elle n’a qu’une envie, foutre le camp. La peur se change en colère, dans son genre elle est plutôt une guerrière, c’est ce qui lui permet de mettre ses réactions de côté et de s’organiser. 

Elle, elle sait où aller, mais elle doit trouver une solution pour Ma et elle n’en voit aucune. Elle ne connaît personne en dehors de sa copine et là, impossible de s’imposer chez elle avec le gamin. La maman peut l’accepter, les grandes filles ça aide, ça soulage, ça cuisine, ça nettoie, c’est une femme de plus pour tenir avec elle la famille à bout de bras.

À condition, bien sûr, d’être une fille comme il faut. Mais à ce sujet, la mère de Fatou n’a aucune raison de douter d’elle. Elle connaît son histoire, la disparition du père, la mort brutale de la mère, la grande fille seule responsable de son petit frère et qui fait face. Tout cela milite pour que cette dame lui soit favorable.

Mais pas d’enfant chez elle, surtout sans papiers. Un enfant, ça se fait repérer, ça va à l’école, ça attrape des maladies et c’est vu par un médecin, ça joue dehors et ça finit par faire une bêtise, tout ça… Il est à vous ce garçon qui vient de blesser un petit vieux avec son skate ? Pas de ça, pas possible. Cette phrase, Ta copine elle viendra chez nous quand elle aura trouvé une solution pour son frère, Fatou l’a déjà entendue plusieurs fois.

Ce qu’il faudrait, se dit Aminata, c’est qu’un Français prenne son petit frère, un de ceux qui s’occupent des sans-papiers. Ils les protègent. Seulement elle n’en connaît pas, des gens comme ça, elle sait juste qu’ils existent, mais là, pas assez de temps pour les trouver.

Finalement elle a une idée. Désespérée. Supposons, se dit-elle, qu’il soit perdu et que quelqu’un le trouve. Que je le perde exprès tout en surveillant de loin ce qui se passe. Et que quelqu’un de gentil le trouve et le prenne chez lui. Ou chez elle, plutôt. Elle joue longtemps avec cette idée. Une belle vie pour un garçon choyé par des gens charitables !

Elle en voit les risques, bien plus grands que les chances. Le plus probable, c’est que cette personne supposée remette le petit à la police aussitôt après l’avoir trouvé. Qu’est-ce qui se passerait alors ? On le mettrait dans un foyer. Il resterait en France, du moins, croit-elle savoir, jusqu’à sa majorité.

Ça lui donne, à elle, le temps de voir venir. La seule chose, c’est d’éviter qu’on fasse le lien avec elle, qu’on remonte du gamin jusqu’à elle. Il faudrait qu’elle ait déjà disparu des radars, loin du Yougo, le seul à pouvoir la désigner.

Sa décision arrêtée, Aminata prend pour elle le minimum d’affaires, réveille le petit, et disparaît dans la nature en attrapant le premier train au départ de Montparnasse.

C’est sans difficulté qu’ils se retrouvent quelques heures plus tard dans une gare de province. Ils déjeunent dans un bistrot puis ils marchent, quittent la petite ville au hasard, suivant la première rue qui devient une petite route puis rejoint une grande route. Le chauffeur d’un poids lourd portugais les embarque puis les laisse à proximité d’un bourg où se tient par chance un marché très animé.

Aminata décide que ce sera le point de chute de sa cavale. Dans la foule, devant une pharmacie bondée, elle dit au petit Assieds-toi là, je reviens, puis elle circule dans le bourg, repère la gendarmerie au cas où, puis revient à proximité de la pharmacie et, cachée derrière les robes d’un marchand de vêtements pour dames, elle attend de voir ce qui va arriver.

Ce qui arrive, c’est qu’un petit vieux pas trop ragoûtant prend l’enfant par la main, semble hésiter sur le chemin à prendre, puis se dirige vers le parking et une petite voiture sans permis toute délabrée, crade comme pas possible. Il fait grimper le gamin dedans, puis s’enfile lui-même dans la guimbarde et démarre sans arrêter de tousser.

Aminata peut tout juste voir quelle route prend le tacot pour quitter le bourg. Pour un peu, elle irait avertir les gendarmes qu’un vieux vicelard vient d’enlever son petit frère… Mais non, ce serait tout foutre en l’air, elle n’a pas fait tout ça pour se retrouver entre deux gendarmes, elle se demande plutôt comment trouver le nom et l’adresse de ce vieux-là, elle ne peut pas partir sans savoir où se trouve Ma, et s’il est bien traité.

Alors elle essaie de se rappeler ce qui s’est passé au marché quand le vieux a pris la main du petit. Elle revoit la scène, il y avait une dame qui vendait des artichauts, elle avait l’air de connaître le bonhomme. Aminata hésite à aller la trouver, elle a déjà dû se faire remarquer, dans ce bled. Parler à quelqu’un, poser des questions, ce serait prendre un gros risque.

Tant pis, elle y va. Et là, elle a un coup de chance, la mère Méfie, malgré son nom, ne se méfie de rien quand elle voit arriver une jeune négresse qui lui demande si elle n’a pas vu un petit garçon noir. Elle n’est pas tout à fait au point dans sa tête, la mère Méfie. Ben si, que j’l’ai vu, elle répond aussi sec, même qu’il est parti avec Déodore, le vieux bougon de la Maloutière, il habite à pas deux kilomètres de chez moi, alors vous pensez !

Encouragée, Aminata demande où se trouve la Maloutière et obtient sa réponse. Elle salue la marchande et va acheter une carte du coin au bureau de tabac. Elle s’aperçoit alors qu’elle crève de faim, il ne lui reste plus qu’à se procurer de quoi manger, facile sur ce marché, puis elle prend le chemin de la Maloutière. Pendant qu’elle marche, les perles qui pendent au bout de ses longues tresses cliquettent allègrement, mais elle, pour tout dire, elle n’est pas gaie…

C’est à cinq-six kilomètres de là, en pleine campagne, un hameau à quatre ou cinq maisons dont deux seulement semblent habitées. Elle a vite fait de repérer le vieux dans la cour de l’une d’elles. Ma est avec lui. Elle se faufile derrière une haie, se rapproche, et entend le vieux dire au petit : Ben mon gars, tu chais pas, on va che faire une bonne choupe, chaperlipopette ! Chu dois avoir faim. Pis après ça, tu chais pas, on va faire une bonne siechte, j’vas t’montrer ta plombe… ta sambre.

Il a l’air d’avoir Ma à la bonne, ce vieux, pense Aminata, il a pas l’air non plus d’avoir des idées malsaines. Elle a envie de penser ça, en fait, elle s’en rend compte, mais de toute façon, elle n’a plus qu’une chose à faire, rentrer à Drancy. Ce qu’elle fait. Arrivée là-bas, elle pourra toujours trouver le numéro de téléphone du vieux, ou sinon d’un voisin…

 

Aminata sera-t-elle en sécurité à Drancy ? Déodore a-t-il toujours mal à sa cheville gauche ? Quelqu’un saurait-il me soigner un cor au pied ? Faut-il aider les sans-papiers ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

5

Où le téléçone fonne trop souvent

 

Déodore emmenait Lili à la ville dans son petit tas de ferraille roulant. N’allais pas laisser cette enquiquineuje ch’occuper du p’tit à ma glace… à ma place ! Ils se rendaient donc ensemble à la boutique sociale du chef-lieu de canton pour y chercher des habits pour Ma.

Chemin faisant, il louchait un peu, il faut bien le dire, sur les jambes fuselées de la jeune femme. Il faisait chaud, elle avait troqué son jean contre un short à bords effilochés. À soixante à l’heure sur les douze kilomètres qui séparaient la ville de son hameau, il avait le temps de faire ces deux choses à la fois, reluquer en douce la belle blonde et se poser des questions sur le sort du petit Ma.

Une chose le tracachait, parmi bien d’autres : ces coups de téléphone reçus tous les deux ou trois jours depuis plus de deux semaines.

La première fois, Ma vivait avec lui depuis seulement quelques jours. Le téléphone sonne et Déodore décroche. La plupart du temps, il laissait sonner, les coups de fil, c’était forcément des jembêtements. En plus il n’était pas toujours à côté du téléphone, saperlépochette ! Souvent, le temps d’arriver, la sonnerie s’était arrêtée. Il n’allait quand même pas courir, avec mes pauv’ chambres… mes pauv’ jambes !

Mais là, c’est vers midi, il commence à faire sauffer la choupe. Le gamin est encore à jouer dans la cour avec le sien, faudra ll’appeler pour qu’il aille se laver les vains et qu’il mette la table, non mais sans blague ! Le téléphone est accroché au mur à côté du frigo, il sonne, Déodore, surpris, décroche à la première sonnerie, son record. 

Et là, c’est une voix de femme qui dit Allo ? S’ensuit une brève conversation :

– C’est bien vous qu’avez un p’tit garçon chez vous ?

– Ben qui qu’vous jêtes ?

– Un p’tit garçon noir, il est bien chez vous ? Il s’appelle Ma…

– Qu’cha peut vous faire ?

– Vous êt’ bien l’monsieur d’la Maloutière ? Un monsieur âgé avec une canne… Vot’ maison est en pierre avec des volets bleu !

– Eh ben què qu’vous m’voulez ?

– J’veux juste savoir si Ma est chez vous et si vous vous occupez d’lui ? Ou si vous ll’avez emmené chez les gendarmes ?

– Non mais dites donc ! App’ler les zandarmes ! Vous m’prenez pour qui ? Et d’abord vous jêtes qui ?

– Bon, alors passez-le moi !

– Mais j’vous l’pass’rai pas, non mais ! Foutez-lui la paix, à ç’môme, alors quand même ! Ch’chais mêm’ pas qui qu’vous jêtes ! 

– Je suis sa grande sœur. Aminata. Passez-le moi !

– Tu peux joutours courir, ma p’tite !

Et il raccroche sec. La jeune femme rappelle aussitôt, Déodore décroche mais n’a pas le temps de dire un mot, il entend juste ceci avant de raccrocher de nouveau : Dites-lui que j’ai app’lé et que j’pense à lui ! 

Depuis, le téléphone sonnait de temps en temps mais il ne répondait pas. Sauf une fois, pour vérifier, juste le temps d’entendre Msieur ? Embrassez Ma pour moi. 

Et donc il réfléchissait. Il était sûr d’une chose, c’était vraiment la sœur du petit. Une voix de femme jeune, un accent de la banlieue genre Seine-Saint-Denis, et surtout une vraie inquiétude. La preuve d’un attachement. Et ça, ça l’embêtait. Vain gueux d’vain gueux ! Voyez pas qu’è vienne me l’prende ! 

Il ne lui restait que ce môme. Pas de chance, un Noir… Mais bon, il tenait à lui quand même. Pour le temps qui m’reste, on va pas m’retirer ç’qui m’fait plaijir ! Il y pensait, tout en suivant des yeux la courbe élégante d’un mollet bronzé et la finesse de longs orteils aux ongles coupés court – Lili portait des sandalettes.

C’était vrai, qu’il tenait à ce petit, alors pas question de laisser qui que ce soit s’approcher de lui. Sœur ou pas sœur. Rien que la Popof, et encore : parce qu’il ne pouvait pas faire autrement ! Il avait besoin d’elle. Mais là, ça ne risquait rien, parce que celle-là, elle n’allait pas le dénoncer chez les flics ! Et elle n’allait pas non plus prendre le gamin, elle, car alors c’est lui, Déodore, qui la dénoncerait ! Je te tiens, tu me tiens par la chartibette !

Donc une seule chose à faire : ne rien faire ! Laisser courir. De toute façon, le temps que tout ça se débrouille, il serait peut-être mort. Quand qu’j’aurai caché ma pipe, y f’ront ben ç’qu’y voudront.

Un cahot secoua la voiturette et le ramena au présent, à force de penser à autre chose qu’à la conduite il avait mordu sur le talus. Il dut donner un vif coup de volant qui ramena l’engin complètement à gauche de la route et, pendant un temps, il fut occupé à négocier quelques embardées avant de retrouver une conduite à peu près normale.

Lili n’avait pas bougé, elle avait l’habitude des embardées, au sens propre comme au sens figuré, toute sa vie était faite d’embardées. Elle se dit seulement, dans sa langue, Polnastyou gloupyï, ètot starik ! (Complètement idiot, ce vieux !)

Elle aussi réfléchissait. Ce vieil imbécile, elle le comprenait, tenait à garder l’enfant. Jamais il ne se serait soucié, autrement, de venir avec elle lui acheter des habits. Jamais, surtout, il n’aurait accepté de l’emmener, elle, à la ville. Elle comprenait aussi qu’il ne lui servirait à rien de poser des questions. Pourtant pertinentes, elle trouvait :

– Qui est cet enfant ? Comment s’appelle-t-il ? Est-il français ? Sinon, de quel pays vient-il ? Que fait-il chez vous ? A-t-il de la famille ? Celle-ci vous l’a-t-elle confié ? Sinon, qui l’a fait ? Est-il en situation régulière ? Pourquoi n’a-t-il pas d’autres habits ? Est-il en bonne santé ? En période scolaire, où va-t-il à l’école ? Et ainsi de suite…

La vraie question, se dit-elle, était pourtant celle-ci : fallait-il faire en sorte que les autorités se saisissent du problème ? Mais là, elle bloquait. Elle n’avait aucune confiance, Lili, dans le bon fonctionnement des autorités, là-dessus elle avait donné, elle ne se faisait aucune illusion, elle était payée pour savoir que les meilleures intentions publiques aboutissaient le plus souvent à des catastrophes privées. Du moins était-ce sa façon de voir, forgée par des années d’une expérience accumulée au cours d’une longue pérégrination.

Rester en-dehors de tout cela. Suivre cet enfant à distance, sans rien dire, ni à lui, ni au vieux, ni encore moins aux flics. Et tenter de parer discrètement aux drames à venir. Car elle se doutait bien que la suite n’irait pas sans secousses. I vot tak, èta nastolko ! (Et voilà, c’est ainsi !)

Le vieux, de son côté, toujours à sa méditation silencieuse entrecoupée de coups de saveur, en arrivait à la question qui, en fait, le taraudait depuis le premier coup de fil : pourquoi reculait-il devant l’idée de parler à Ma des appels de sa sœur ?

Il sentait obscurément que c’était cruel, de laisser cet enfant se croire abandonné par les siens. D’un autre côté, si le petit apprenait que sa sœur l’appelait, il risquait de vouloir lui parler, et comment l’en empêcher s’il se mettait en tête, du coup, d’être le premier à répondre quand le téléphone sonnait ?

Là-dessus, il avait tort de s’en faire : Ma savait bien que sa grande sœur reviendrait le chercher : elle le lui avait dit ! En attendant, il était content de ses vacances, surtout à cause du chien pis des coups de rouge.

 

La voiturette parviendra-t-elle à bon port ? Lili trouvera-telle des vêtements qui conviennent à Ma ? Au retour, Déodore débranchera-t-il le téléphone ? Suis-je content de ma nouvelle casquette ? Aminata a-t-elle trouvé du boulot ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

6

Où il est question des zoizos

 

Ma il est content. Il fait très chaud, alors le vieux Blanc s’est endormi pour sa sieste, Ma il est tranquille, il peut faire ce qu’il veut sauf le réveiller. Là, il est dans la cour, le soleil lui tape dessus, sur sa tête, ça lui fait chaud dedans. On entend pas de bruit, la campagne aussi elle fait la sieste. On entend que des zoizos. Ma il ne connaît que ce mot pour ces bêtes-là. Il les aime bien, ça lui plaît quand ils chantent, et surtout il aimerait bien voler, lui aussi, mais c’est dangereux. Pas pour eux, mais autrement oui.

Quand même, il se raconte une aventure. Il monte tout en haut d’un narbe, tout en haut, et même très grand, le narbe. Quand il est tout en haut, il saute en l’air. Il tombe pas, pas fou ! Et après il vole, il se promène dans l’air, de là-haut il regarde partout, il voit la maison elle est petite, et L’nouère aussi.

L’nouère, il l’a vu, il lève son nez de chien – ben ça s’appelle une truffe, c’est rigolo ! – il voit Ma et il aboie mais comme il est loin on l’entend presque pas. Il est pas fâché, il aboie pas comme pour le facteur, il aboie comme quand il est content, et même il saute un peu avec ses pattes de devant. Pas beaucoup, pasqueu il est vieux, L’nouère, mais quand même.

Et Ma, lui, il s’en va au loin, il s’en va très très loin, il va voir le pays à son papa, c’est en… mais là il bloque, il sait pas si c’est en : Nafrique, ou si c’est dans la : Frique. Tant pis c’est pas grave, son papa, peut-être qu’il le verra ? En attendant, il vole au-dessus de la mer. On lui a dit, sa sœur, que c’est un pays de l’autre côté de la mer. Et la mer, il l’a vue à la télé, dans la rue, dans la boutique de télé, il regardait par la vitrine. C’est que de l’eau, mais alors beaucoup beaucoup, on y va dessus mais en bateau, autrement on tombe à l’eau et pour ça faut nager. Ma il sait pas nager.

Il s’en fout, il vole ! Il arrive sur le pays à son papa, c’est plein de narbes. On lui a dit que c’est que du sable, un copain, mais ça doit pas être le même pays pasqueu son pays à lui, celui à son papa, il est plein de narbes, que ça ! Enfin il croit. C’était comme ça sur la carte postale, celle où on le voit, le pays à son papa. Y avait aussi une espèce de cabane, il se demande c’est quoi…

Bon ben maintenant il a fini de voler, il est assis dans la poussière de la cour. Son short va être tout sale au cul mais il s’en fout pasqueu il en a un autre ! Même deux ! Des tout neufs, presque. Celui-là il est en toile et l’autre en jean. Un jaune clair, comme du sable, et un bleu foncé. Et en plus, il a une salopette.

Salopette, c’est rigolo comme mot, on dirait comme quand le vieux dit ça perd la popette ! Ma il sait pas c’est quoi, une popette, mais il se demande pourquoi le vieux, il la perd tout le temps.

La salopette elle est aussi en jean, c’est pour quand il fait pas chaud, elle a dit Lili. Avec le pull en laine marron ou la noraque en duvet. Autrement, pour quand il fait chaud, Ma il a aussi deux chemisettes et deux tee-shirts. Et pis des sandalettes. Lili, elle a dit Combien de temps tu rrestes ici, Tchiort znaïet ! (le Diable le sait !). Alors Ma il lui a demandé Pourquoi tu parles comme ça ? Mais elle a pas répondu, elle a dit Je vais chierrcher chaussurres plus tarrd, Galoubtchik (mon pigeon).

Bon. Il en a assez de regarder ses habits, même son tee-shirt qui lui plaît tellement, avec ses rayures jaune, orange et violet. Il se dit Tiens, ze vais aller faire une promenade. Et il se lève et il sort de la cour par la barrière. L’nouère fait mine de se lever de son recoin à l’ombre, mais il fait trop chaud, il est trop vieux, il retombe, tant pis, il va laisser le gamin s’en aller tout seul. Dans sa bonne grosse tête de bâtard croisé de berger, il y a comme un remord…

Ma il ne pense pas au chien, il a vu un papillon. Un tout blanc. Ben les papillons ça vole aussi même que c’est pas des zoizos ! Diodore (c’est le vieux) il lui a dit ça : Ch’est pas des joiseaux, les papillons, mon p’tit, ch’est des jinchectes ! Mais eux ils volent, ch’est pas comme les gourbis… les fourmis ! Ma il sait pas c’est quoi, les jinsectes.

Il se met à descendre un chemin tout en cailloux, entre des bois qu’y a que des narbes. C’est frais, les feuilles et même les p’tites branches elles s’agitent, ça fait de l’air sur les joues pis dans le cou. Les cailloux, c’est des gros ou des petits mais ils sont presque tous enfoncés dans le chemin, on peut pas shooter dedans. Sauf des fois. Et le chemin il descend et quand Ma avance, les zoizos de devant ils sifflent un bon coup pis ils s’arrêtent de chanter, mais les zoizos de derrière ils recommencent.

(Trouvebroc était dans son potager, derrière sa maison, il a vu le gamin s’engager sur le chemin blanc, ça l’a intéressé, il a décidé de le suivre de loin sans faire de bruit. Faut dire qu’il s’emmerdait, Trouvebroc…)

Ma il a une idée. Il s’arrête de descendre sur le chemin. Il fait plus de bruit. Et là, c’est tous les zoizos qui chantent en même temps sans s’occuper de Ma. Ils s’en foutent, de lui. Ils sont contents comme quand y avait pas Ma. P’tête qu’ils ont peur de lui, quand ils l’entendent ? Il se le demande. Ça l’étonnerait, pasqueu lui, il veut pas de mal aux zoizos.

C’est pas comme Pelote. Si elle en attrape un elle le tue, Ma il l’a vue faire. C’est même pas pour les manger, c’est pour jouer, elle les amène devant le seuil, à la maison du vieux. P’tête qu’elle veut qu’on joue avec comme elle ? Pelote il comprend pas, des fois elle est gentille, quand elle vient faire ronron, et des fois elle est méchante, elle aime faire du mal aux zoizos pis aux souris.

Ma il repart, il descend plus bas, il arrive à un endroit que son chemin s’arrête là vu qu’il trouve un chemin plus grand, comme une p’tite route mais en cailloux. Va falloir qu’il se décide, aller d’un côté ou de l’autre. Mais d’abord il voit des champs et des champs. C’est juste après des buissons. Il voit bien tout ça pasqueu il est plus haut. Les champs, ça fait comme une grande, grande, grande toile avec des carreaux vert ou jaune ou marron.

Des fois y a des routes qui traversent, même une grande avec des voitures et même un camion en deux morceaux, très long le camion. Mais pas aussi loin y a un cracteur. Tout p’tit tout p’tit pasqueu il est quand même loin. Il est bleu, le cracteur, il tire un truc, en avançant, ça change la couleur de la terre, avant elle est marron clair, après elle est marron foncé.

Ma il reste longtemps à regarder le cracteur. Avant et après c’est pas pareil. C’est comme les zoizos quand ils chantent. Lui il sait pourquoi mais p’tête que le cracteur il le sait pas ? Avant t’as plus peur, après t’as peur. Tu sais pas ce qui vient c’est quoi. P’tête un gentil, p’tête un méchant.

Et là, pile, Ma il saute en l’air, y a un m’sieur tout près de lui ! C’est un Blanc. Il est grand et tout maigre avec un grand nez rouge, pis aussi un gros bide. Il regarde Ma. Ben Ma il aurait dû faire attention, il aurait dû écouter les zoizos, non ?  

Trouvebroc n’a qu’à choper le p’tit moricaud par le cou et l’attirer à lui, histoire de lui faire peur. Une fois là, il ne sait plus quoi en faire. Trouvebroc c’est pas une lumière. Alors il le relâche et il lui dit Quéqu’tu fais là, morpion ? Il a pris son ton de maître d’école. Du moins comme il se représente le ton d’un maître d’école. Il fait les gros yeux, l’air pas commode : foutre la trouille au négrillon, non mais ! Il va le terroriser, le mouflet, à l’intérieur ça le fait marrer.

C’est gagné, Ma il l’a, la trouille, il sait pas c’est qui, ce guignol, si c’est un vrai méchant ou un faux gentil… C’est pas pareil. Il en a connu, des comme ça, dans les rues du XIème, des qui veulent te faire du mal et des qui veulent juste te faire détaler pour rigoler mais c’est quand même pour t’embêter.

Eh ! Tu t’amuses à quoi, là ? Trouvebroc se retourne d’un coup, derrière lui y a Gabin, sa tronçonneuse à la main. Il le regarde comme un pouce regarde un pou. Il est costaud, le Gabin…

 

Trouvebroc va-t-il se faire mal sur le poing à Gabin ? Ma saura-t-il retrouver son chemin pour rentrer ? Les oiseaux le font-il exprès ? Qu’est-ce que j’ai bu ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

7

Où il est question d’une technique de pêche

 

Déodore se réveille de sa siechte. Il s’assied sur son lit et il clape deux trois fois de la langue. Bouche pâteuse et langue noire. Sa casquette est collée à son crâne, il la soulève d’un doigt pour se gratter la tête, il a un ongle pour ça, celui du majeur. Il va se lever, se mettre sur ses jambes, ça demande réflexion. Vain gueux d’vain gueux, il fait, à moins que dans son esprit ce soit plutôt Vingt gueux d’vingt gueux, il a jamais su et ça fait longtemps qu’il ne se l’est plus demandé.

Toujours est-il qu’il pose par terre son pied droit (pas fou, le pied gauche rend maussade) et qu’il se redresse. Autant qu’il peut car il est comme qui dirait courbé de nature, mais depuis longtemps. Ah mes pauv’ reins, j’vous plains ! Où qu’est ma vanne… ma canne ? Il le sait très bien, il la met toujours à la même plache, appuyée contre la table de chevet.

Bon allez ! En avant marche ! Où qu’est le p’tit ? En fait c’est son premier… quoi ? Souci ? Tracas ? Inquiétude ? Non, plaisir, plutôt. Mais il ne se l’avouera pas, il préfère bougonner : J’l’entends pas, bien chûr, l’a dû faire une bêtije, ces bestiaux-là, quand on les quitte de l’œil, y a pus moyen, et avec cette chaleur !

Le voilà qui se met en marche, continuant de se parler à mi-voix, l’habitude de la solitude. Oh mais il va rappliquer, ch’est chûr, ch’est l’heure du goûter. Il s’arrête pour dodeliner de la tête, l’air de se plaindre. En fait, c’est un bon moment, le goûter du gamin, l’un des meilleurs de la journée. Il va le regarder s’enfiler sa tartine de confiture comme s’il avait pas mangé depuis les Dardanelles. Il prendra son air revêche.

C’est les confitures à la mère Méfie, ç’te bonne dame. Elle lui en amène comme ça de temps en temps, la gueule enfarinée, elle est veuve, elle doit avoir dans l’idée qu’un chélibataire comme lui f’rait ben son affaire. Cette image, lui et la mère Méfie en ménage, ça le fait s’arrêter dans sa marche pour ricaner, et du coup, ça l’amène à tousser comme un perdu.

(Notons au passage qu’en réalité, la mère Méfie n’aurait jamais imaginé cohabiter ne serait-ce qu’une demi-journée avec Déodore. Un peu sotte, la mère, mais tout de même pas à ce point !)

Quelques jurons plus tard, le vieil homme est dans la cuisine, et pas de mouflet. Il va à la porte et par-dessus les lunettes il zyeute un peu partout dans la cour et même au-delà de la barrière, et toujours pas de morpion. L’a encore fichu l’camp, çt’amiral… çt’animal ! J’uis ai pourtant ben dit de pas sortir de là mais tiens ! Ch’est comme si j’pissais dans un poêlon… dans un violon !

Et tout à coup qu’est-ce qu’il voit ? Le Gabin avec le moujingue su’ les épaules, la tronçonneuse à la main. Ils avancent en se marrant tous les deux sans s’occuper du vieux. Ça lui plaît, à Déodore, d’entendre approcher ce petit rire cristallin, on dirait le violon à la télé quand il s’amuse, et en même temps ça lui déplaît de voir le jeune homme s’occuper de ce qui le regarde pas. Déjà la Lili, alors attenchon, pas de familiarités ! Chacun sez choi et les valses seront bien gardées…

– C’est-y pas à vous, ç’morveux-là, M’sieur Déodore ? Où qu’vous ll’avez dégoté, j’en veux ben un comm’ça ? J’l’ai trouvé en bas du ch’min blanc, derrière chez vous. Et méfiez-vous, pasqueu vot’ voisin, là, Trouvebroc, il était en train d’l’embêter. C’est malice et compagnie, ç’t’engeance-là, si vous voulez mon avis.

Gabin est tout sourire. Il sait très bien que le vieux se méfie de lui, d’ailleurs comme de tout le monde, mais il fait comme s’il ne s’en souciait pas. D’ailleurs, pourquoi s’en soucierait-il ? Et que craindrait-il, lui si fort, si grand, si beau garçon ? C’est pas ce petit vieux rabougri qui va lui faire des ennuis !

Déodore regarde le grand brun d’un sale œil mais il manque de répartie sur l’instant, trop d’informations à la fois pour sa pauv’ tête, on voit bien qu’il cherche mais rien ne vient, il y a comme un blanc dans la conversation.

Ma le perçoit. Il comprend que M’sieur Diodore il est pas content. Comment qu’on fait, il se demande, pour faire sourire l’œil d’un vieux Blanc ? Ah ben il sait ! Il l’a vu faire, un pote à lui, dans la rue. Il l’a vu se précipiter au-devant d’un autre vieux Blanc en criant, Pépé ! Pépé ! Et le bonhomme il a fait un grand sourire et il s’est baissé, il a pris le copain dans ses bras, et ils ont rigolé tous les deux, le copain et le pépé. Ça a l’air d’être un bon truc…

Alors Ma se laisse glisser des épaules de Gabin et il court vers Déodore en criant Pépé ! Pépé ! Regarde, je m’ai trouvé un copain, tu vas voir, il est drôl’ment fort, et en pluss, il a une gross’ macine pour couper les narbes !  Et paf ! il se jette dans les bras du vieux, qui doit lâcher sa canne, qui tombe bruyamment ce qui fait aboyer L’nouère, ce qui fait fuir Pelote jusqu’au tilleul, le long duquel elle grimpe, ce qui chasse en un nuage deux mille abeilles pas contentes du tout.

(Heureusement, les chats ne craignent pas les abeilles ; sauf aux oreilles mais les abeilles ne le savent pas, ndlr)

Déodore ne voit ni n’entend rien de tout cela. Il se courbe encore un peu plus au-dessus de l’enfant, le serrant dans ses bras, et ils restent comme ça un moment. Ben mon p’tit, ben mon p’tit, il répète.

Puis il regarde Gabin qui le regarde, un peu surpris mais pas trop, on connaît l’animal, un vieux fou, v’là qu’il débloque une fois de plus à répéter sans arrêt la même chose. L’ancêtre le foudroie du regard, mais Gabin s’en fout, il s’en va tranquillos, va pas chercher des giries avec un vieux débris. Déodore se penche à nouveau sur l’enfant.

Plus tard, quand le jeune homme sera  parti et que Ma, la bouille plâtrée de confiture, aura retrouvé la table du goûter et se goinfrera de tartines, Déodore ne cessera de le contempler en murmurant pour lui-même, croyant n’émettre aucun son, Bon souère d’bon souère, i’ m’a app’lé Pépé… I’ m’a app’lé Pépé… P’tit morpion, va ! L’a beau êt’ nouère, ch’est quand même un bon p’tit rat… un bon p’tit gars. Et il ajoute à l’adresse du petit Ben t’as raijon, quiens ! T’as qu’à m’app’ler Pépé. Pis quand qu’t’auras fini, t’iras t’dépatouiller… t’dé-débarbouiller !

À ce moment précis le téléphone sonne…

Déodore ne bouge pas. Le téléphone continue de sonner. Déodore se roule une clope, ça demande de l’attention. Le téléphone sonne. Ma regarde le vieux bonhomme, pourquoi il répond pas ? Lui, il a envie de répondre, mais il sait pas s’il a le droit. Ça dure comme ça un bon moment puis le téléphone cesse de sonner. Ma va se débarbouiller, puis il va jouer dans la cour avec le chien. Déodore reste à rêver.

Pendant ce temps, Gabin est rentré chez lui, il a retrouvé sa Lili, il lui fait plein de bisous partout mais elle a pas l’air de comprendre où il veut en venir, alors il se met à nettoyer la chaîne de sa tronçonneuse.

Entre deux maillons il largue un appât, des fois qu’elle le regarde, technique de pêcheur à la ligne : Tiens, j’ai vu le p’tit d’chez Déodore, Il était en balade en bas d’la Maloutière. Heureusement qu’j’étais là pasqueu y avait Trouvebroc, il était en train d’l’embêter. Elle réagit aussitôt, elle se tourne vivement vers lui, ça lui fait un peu mal, il voit qu’elle s’intéresse plus au mouflet qu’à lui-même.

Rraconte, elle dit. Et il le fait. Gabin, c’est pas le gars à exhiber ses réactions ni ses sentiments. Si elle comprend pas, tant pis, il va pas se foutre à plat ventre. Vieille habitude, chez lui, l’ancien môme des Services sociaux, l’habitué des familles d’accueil. Il endure, c’est sa force, il trouve…

 

Trouvebroc est-il un vrai méchant ou juste un imbécile ? Déodore finira-t-il par répondre une bonne fois au téléphone ? Qu’est-ce que je vais faire de mon vieux pull ? Lili est-elle réellement amoureuse de Gabin ? Ma sait-il ce qu’est un pépé ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.    

 

 

8

Où l’on fait connaissance avec un atelier parisien *

 

Tout en parlant, la vieille femme enfile ses bas, sans façon, sur des jambes fluettes, violacées par un entrelacs de varicosités à fleur de peau alliant le violet sombre au rose vif… Elle ramène sa jupe sur le tout, enfile ses mules, et elle se remet debout dans un mélange de craquements et de gémissements. ça ne la rend pas aussi haute que la gamine.

Oh pis arrête de m’donner du « Madame » ! Ici on m’appelle Ad’line, alors tu fais comme tout l’monde… La môme hoche la tête, elle  ne sait plus quoi dire. On va commencer par te nourrir un peu. J’suis sûre que si j’te pousse, tu t’écroules, c’est pas vrai ? La môme en convient. Elle est fataliste, elle hausse les épaules.

Tu causes pas beaucoup non plus, on dirait, fait la vieille en se dandinant vers le fond du couloir. Elle souffle comme un phoque, elle emplit l’espace de ses soupirs et de sa corpulence, les premiers émanant de la seconde…

La fille regarde autour d’elle : c’est un long couloir assez large, meublé de placards et de bancs alignés le long des murs. Il y a des porte-manteaux plantés de chaque côté des portes, comme à l’école primaire. Quelques vestes y restent pendues.

Les portes grandes ouvertes laissent voir de longues tables couvertes de rouleaux de tissus et de papiers. Des lampes de bureau aux longs cous penchés montrent le dessus de leur tête ronde couleur bronze. Quelques machines à coudre, une théorie de fers à repasser alignés comme au garde-à-vous, voilà tout. On ne voit personne, le personnel n’est pas encore arrivé.

Elles entrent dans une cuisine. T’es tombée du lit, ma poule ? demande l’essoufflée en se plantant devant une machine à café électrique. Pour ça, faudrait un lit, va rétorquer la fille, mais elle se retient à temps… Je suis une lève-tôt, elle dit à voix haute. 

Personne ne parle pendant que la patronne verse le café dans deux bols préalablement passés au torchon, puis invite la visiteuse à s’asseoir en face d’elle. Elle pousse un sucrier devant elle et sort d’un placard une boîte en fer contenant des galettes au beurre. La môme se sert et retient les larmes qui lui montent aux yeux.

La patronne l’observe, elle se relève et elle sort trois œufs du frigo. Quelques minutes plus tard elle pose les œufs au plat et du pain beurré devant la gamine. Le repas dure peu... La femme ne dit rien, elle s’est rassise, presque solennelle, et elle regarde la fille manger.

Celle-ci relève enfin la tête pour remercier, mais les mots ne viennent pas. Elle a juste le temps de poser son visage entre ses mains : les sanglots finissent par sortir. Elle n’ose pas regarder la femme en face, mais celle-ci pousse un paquet de kleenex devant elle.

La petite se mouche, elle s’essuie les yeux, les mains, et elle regarde sa bienfaitrice. Elle va parler mais l’autre l’arrête : Va t’laver un peu au robinet et ne m’dis rien, va : je sais ! La fille obéit. Elle s’essuie avec le torchon pendu à un crochet.

Elle a pas eu d’enfant, Adeline. Pas d’homme à demeure non plus. Elle a passé sa vie à travailler, à créer son atelier, à se faire respecter dans son quartier de la Rive droite. Cette fille, elle l’a trouvée sur le pas de sa porte, comme un chien abandonné, tout mouillé et crotté d’avoir erré dans les rues de Paris durant des heures. Savoir pourquoi…?

Elle voyait quand même l’histoire. Toute la nuit, la jeune fille avait fui : les passants, les patrouilles de police, les fêtards avinés, les bandes de mauvais garçons désireux d’en découdre, de faire du mal à quiconque se trouverait sur leur chemin.

Elle ne se trompait pas, la petite avait réellement vécu cela. Et au bout de cette errance, elle avait profité de l’inattention de deux amoureux qui regagnaient leur loft en se bécotant, elle s’était faufilée dans cet immeuble et elle avait grimpé jusqu’au dernier étage. Épuisée, elle s’était laissé tomber sur un paillasson. Elle ignorait où elle se trouvait. Dans Paris, en tout cas.

Maintenant elle rejoint la vieille femme qui l’a ramassée (Allons bon ! Qu’esse tu fiches là, toi ? Manquait pus qu’ça !) et l’a fait entrer dans ce lieu qui semble être un atelier. Elle se tient là, debout. Le repas lui a redonné des forces mais elle n’a pas le courage de remercier puis de s’en aller, de se retrouver dehors, toute seule, sans protection.

Ses affaires sont restées chez la mère de son amie… chez qui elle ne pourra plus jamais revenir. En rentrant des courses, elle a juste eu le temps de voir les flics frapper à la porte, juste eu le temps de foutre le camp.

Mais Adeline lui parle, elle redevient attentive : Écoute, si tu veux du boulot, j’en ai pas beaucoup. Pis d’toute façon, j’ai pas les moyens d’te payer. Mais j’ai besoin d’quelqu’un pour entret’nir les machines, ranger, laver par terre, tu vois, parce que moi j’y arrive pus…

Elle a l’air désolée, elle regarde ses mains toutes noueuses et ses jambes, et elle continue à expliquer : Ici, c’est mon atelier. Elle soupire, elle se souvient du temps où elle régnait sur tout un peuple d’ouvrières, où elle menait son monde à sa façon, exigence et rigueur pour son métier. Mais brave femme tout de même ! Maintenant elle est vieille… Elle se redresse et elle revint au présent et à la fille qui se tient au garde à vous en face d’elle.

J’suis pas méchante pour deux sous, même si j’ai une grande gueule… Et que t’es noire, j’en ai rien à faire… J’te paierai presque rien mais tu pourras loger ici et tu s’ras bien nourrie. On n’a pas idée d’être aussi maigre ! Qu’esse t’en penses, hein ?

La fille est sidérée. Ben c’est d’accord. Je veux bien travailler ici. Et merci… Adeline ricane. Garde tes boniments ! J’te dis qu’j’ai besoin d’quelqu’un. J’te demande rien, ni d’où qu’tu viens et tout ça… L’important, c’est qu’tu m’obéisses. Pour le boulot, hein, s’entend, parce que pour le reste, c’est pas l’esclavage, ici ! Dès qu’tu trouves mieux, comme place, tu peux partir. T’es libre, t’entends ?

Oh ça oui, elle entend ! Et ça marche comme ça. Dans les jours qui suivent, elle se met au travail, elle entreprend de lessiver les murs, de nettoyer les vitres, les placards, les meubles, les rideaux… Elle sait faire le ménage, mais surtout elle adore la mécanique, c’est un jeu pour elle de démonter les machines, de les remonter une fois les pièces propres et graissées. Elle aime l’ordre et tous les placards ou les tiroirs de l’atelier deviennent méconnaissables.

En une semaine de temps tout est transformé. Adeline, qui n’en revient pas, clame qu’elle a gagné au loto ! Elle n’en finit pas de remercier le bon Dieu pour ce cadeau à deux pattes qu’il lui a envoyé ! Elle s’inquiète, tout de même, elle trouve son employée trop maigre, trop seule. Une jeunesse comme ça, c’est pas normal ! Elle craint de la voir se fatiguer beaucoup trop : Pourquoi qu’tu sors pas un peu prende l’air, hein ? Pour un peu, tu s’rais blanche comme un cachet d’aspirine ! Sur le beau visage chocolat de la fille, un sourire se dessine enfin, ça fait plaisir à la vieille.

Tu connais pas la pause, toi ! T’as déjà entendu parler des droits du travailleur ? Les syndicats, ça t’dit quéqu’chose ? T’as une mentalité d’esclave ou quoi ?! La môme sourit toujours et ne dit mot. Eh ben toi alors ! On peut pas t’reprocher tes bavardages ! « La carpe », je vais t’appeler…

Elle comprend bien. La petite craint quelque chose ou quelqu’un. La peur, ça rend prudent. La seule fois où elle l’a entendue parler vraiment, c’était au téléphone, elle suppliait quelqu’un : Dites-lui qu’j’ai appelé et que j’pense à lui ! Cette fois là, bien sûr, Adeline s’est retirée sur la pointe des pieds, un peu honteuse de se montrer indiscrète : Quelle commère, j’te jure ! Alle a bien droit, cette petite, d’avoir un chagrin d’amour ! Elle imaginait tout un roman… 

Au bout de trois semaines, tout est en ordre dans l’atelier, alors Adeline décide de former la jeune fille à son métier. Bien obligée, la môme avait tout de même fini par cracher son prénom : Aminata.

Minata, c’est joli ! Et pas commun en tout cas

 

Pourquoi Adeline se dandine-t-elle ? De quelle sorte d’atelier s’agit-il ? Comment soigne-t-on les varices ? Aminata pourra-t-elle sortir de là sans se faire prendre ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.          

 

* Ce chapitre est très largement inspiré d’une nouvelle inédite de Christiane Gio.        

 

 

9

Où l’on a choisi les Bourbon plutôt que les Orléans

 

Symphorien Sixte Adalbert Gratien Bastut de la Balle-Martelle du Coudray de Tréville entre dans la cour.

C’est le maire de la commune, il est artiste-peintre animalier de son métier, et conséquemment président de la Société de chasse. Grand et corpulent, vêtu en gentilhomme fermier, il avance de cette allure particulière, jambes écartées, fesses en arrière et poitrine haute et bombée, qui fait penser à un canard. À un très gros canard. D’où le sobriquet de Saturnin par lequel on le nomme habituellement.

Il habite dans ce qu’il appelle un château, en réalité une ancienne ferme fortifiée, avec son frère aîné, riche fermier qui se nomme lui-même plus modestement Adrien Bastut. Son second frère, Armand, haut fonctionnaire qui se fait appeler Bastut de la Balle, s’est éloigné de la famille. L’aîné ne revendique pas comme son cadet de descendre par les femmes de l’illustre Jean-Armand du Peyrer, comte de Tréville, capitaine des mousquetaires au temps du roi Louis le Treizième.

Si Saturnin a été élu maire, c’est qu’il a du temps. Il peint une toile tous les 40 du mois et il est célibataire sans enfants (il se contente de rejoindre parfois sa gracieuse et volumineuse belle-sœur quand elle lui ouvre son lit en tout bien tout honneur, cela restant dans la famille ; il faut dire qu’elle aime les châtains à reflets roux, on ne se refait pas).

Les cent quatre-vingt trois électeurs de la commune ont aussi choisi Saturnin parce qu’il est ce qu’on appelle un original, d’ailleurs affable et complaisant, et qu’il considère la loi de façon quelque peu cavalière, attitude appréciable à la campagne en certaines occasions. C’est que, plutôt que citoyen de la République, il se déclare sujet de sa majesté le roi Louis XX. Il avait hésité, disons-le, mais il a finalement choisi les Bourbon plutôt que les Orléans.

Déodore, à la fenêtre de sa cuisine, planqué derrière la crasse de la vitre, surveille l’avance majestueuse de l’édile, accompagnée des aboiements de L’nouère, lesquels ne cesseront qu’avec le départ de l’intrus une heure ou deux plus tard, émouvants témoins du sens du devoir qui inspire le bon et fidèle animal.

Par prudence, le vieux roublard a enjoint au petit d’aller se cacher. File dans ta jambe et bouche pas d’là, faut pas qu’on t’voye ! L’enfant a parfaitement compris et se hâte d’obéir. D’une part, il entend parfaitement le déodore vernaculaire, d’autre part il n’a pas envie qu’on le trouve, il est bien où il est, il attend sa grande sœur.

Saturnin, donc, arrivé devant les trois marches qui précèdent le seuil, émet de la voix une sorte de son de trompe qui est un appel à ouvrir. Ça l’embête d’être là, à vrai dire, il n’aime pas aller fourrer son nez de patricien dans les affaires du commun, s’agirait-il de ses administrés. Mais on lui a fait savoir de diverses manières qu’y a un négrillon chez l’vieux machin, là, l’père Déodore… Pouvez-pas aller vouère d’où qu’y sort ?

Saturnin déteste tout ce qui ressemble à de la dénonciation. C’est sale, c’est petit, c’est bas, cela manque d’élégance.

De plus, il garde le souvenir de ses lointains ancêtres. L’un d’eux fut capitaine d’un navire négrier, il a honte de cette ascendance boutiquière. Fort heureusement, un autre fut missionnaire chez les Baoulé. Au temps de Louis le Grand, quatorzième du nom, le bon père était chargé de pourvoir d’une âme éternelle, de gré ou de force, ces pauvres êtres sans religion. Deux raisons pour que Saturnin n’aime guère que l’on s’en prenne aux Africains ou à l’ensemble de leur diaspora. 

Toujours devant ces trois marches et n’obtenant pas de réponse, il fait deux ou trois pas en arrière afin de mieux juger de la présence ou de l’absence en ce lieu de quelque vie humaine. Cela lui permet d’apercevoir l’ombre du vieillard derrière la fenêtre du milieu. Par saint Hubert, déclare-t-il, l’animal est en sa bauge, nous reste à le forcer. Ce disant, il repère de plus une petite frimousse au teint foncé au ras de la fenêtre de droite.

Il consent donc à gravir les trois marches qui se présentent à lui comme à l’huis et, conséquent, il frappe trois coups. Rien ne se passe. Après quelques longues secondes d’une attente exaspérante, manquant par nature de patience, il enfonce la porte, laquelle, n’étant que poussée, s’ouvre complaisamment si bien que Saturnin, emporté par son élan, manque de s’écrouler dans la cuisine qu’il traverse de part en part à la vitesse d’un prosaïque tir de boule de pétanque, bousculant une chaise et se cognant au buffet.

D’abord apeuré, Déodore s’est rencogné entre mur et comtoise, chassant une Pelote ulcérée de sa prudente retraite. De là, il ricane à la vue du gros homme qui cherche à retrouver son souffle. C’est où qu’vous jallez comm’ ça, msieur l’paire… m’sieur l’maire ? À cette question, Saturnin n’a pas le temps de répondre car la sonnerie du téléphone retentit. Proche du combiné fixé au mur, il décroche d’autorité l’écouteur. Parlez !, fait-il à son de trompe.

Une femme jeune lui répond et déclare, incertaine, qu’elle demande le meussieur âgé qui garde son p’tit frère. Ah c’est votre petit frère ? tonne le corpulent, désirez-vous lui parler, ou préférez-vous que je vous passe d’abord le Môssieur en question ? Puis il se souvient des raisons qui l’ont amené en cet endroit et saute sur l’occasion qui se présente : Mais tout d’abord, accepteriez-vous de répondre à quelques questions purement administratives ? Car en ma qualité de maire de la commune où réside votre frère et la rentrée scolaire approchant, j’aurai à fournir moi-même quelques précisions à l’institution scolaire indûment républicaine. 

Ma avait collé son oreille à la porte de sa chambre, la venue de ce gros monsieur tonitruant lui faisait un peu peur, il se demandait s’il venait le prendre pour l’emmener il ne savait où, en un endroit en tout cas redoutable… Mais le téléphone a sonné et l’intrus a répondu. En l’entendant, Ma comprend qui appelle : Aminata ! Et il se précipite dans la cuisine… 

De son côté, Déodore s’est effondré sur la première chaise venue. Fallait pas répondre, saponilopette, se lamente-t-il à mi-voix, fallait pas ! V’la qu’è va vouloir m’enlever l’scorpion… l’morpion. Fallait pas, bon champ d’bon champ ! 

Quant à Aminata, elle tombe des nues, de quoi lui parle-t-on ? Est-ce vraiment le maire qui l’interroge et qui parle de démarches administratives, de scolarité, comme s’il trouvait normale la situation de son petit frère ? Doit-elle lui répondre sans tout mettre en danger ?

Elle n’a pas le temps d’y réfléchir car deux voix se font entendre à la fois, l’une, jupitérienne, qui lui demande si elle va lui répondre, oui ou non, par les cornes du diable !? Et l’autre, toute fluette, qui s’écrie Aminata, c’est quand qu’tu viens ? J’ai un chien pis un chat, et pis des beaux habits !

Ah te voilà, toi ! se radoucit le canard géant, tu tombes bien, c’est ta sœur, tiens, dis-lui bonjour ! Charmé par la vue du bambin tout autant que par la jolie voix de la jeune fille, il attrape le gamin par le cou et lui colle l’écouteur dans la main. Puis, discret tout à coup, il se tourne vers le vieux et le rejoint à pas de loup.

Alors, mon cher ami, vous hébergez donc ce petit venu d’ailleurs ? Quelle belle attitude ! Mais vous auriez dû me le faire savoir, que je mette en ordre sa situation céans. Vous savez bien que des hordes de bureaucrates auraient rapidement saisi l’occasion, sinon, de vous empoisonner la vie avec leur paperasse et toutes ces sortes de choses ineptes…

Déodore, la bouche grande ouverte et d’ailleurs baveuse, ne sait que hocher la tête. Il n’est pas idiot, il fait juste semblant de ne pas saisir. L’autre reprend donc : Vous n’auriez pas quelque document, le concernant, quelque absurde papier aux armes de l'infâme ? Disons, puisqu’il le faut, une carte d’identité ? De l’enfant…

Le vieux comprend qu’il devra répondre. Mais s’il se souvient parfaitement d’une enveloppe pliée dans le short de Ma, dans la poche arrière, il ne sait plus ce qu’il a bien pu en faire quand le gamin a changé de culotte. Puis la lumière lui vient : Ch’est pas moi, ch’est la Lili, qui ll’a, ch’crois ben !

 

Lili a-t-elle gardé cette enveloppe ? Existe-t-il des canards à reflets roux ? Adeline écoute-t-elle cette conversation téléphonique ? Dois-je arroser mes géraniums ce soir ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

10

Où les abeilles se font accompagner

 

Déodore rêvait. C’était un rêve éveillé. Il s’y composait une vie parfaite, telle qu’il se la représentait pour le temps qui lui restait à vivre. Pour la suite, il refusait d’y penser, il préférait laicher ça aux curés, ch’est leur méfier… leur métier !

Ce jour-là, il faisait sa sieste dans la cour, côté herbu, à l’ombre du tilleul, dans un transat qui devait dater du Normandie puisqu’il avait appartenu à son beau-père mort en 40 pendant l’Exode (pour les jeunots, le Normandie était un superbe paquebot français mis en eau en 1935 et incendié accidentellement en 1942, ndlr).

Les abeilles travaillaient dur au-dessus de sa tête sans l’inquiéter ni se sentir inquiétées par lui, dont l’immobilité les rassurait et dont le ronflement répondait à leur intense bourdonnement. Déodore entrecoupait en effet son rêve éveillé de petits sommes réconfortants. Dans ces moments, outre qu’il ronflait – à vrai dire doucement, régulièrement et paisiblement – il bavait un peu du côté gauche de sa lippe violacée. Signe de béatitude.

Dans ce rêve, il se voyait rajeuni. Juste un peu mais quand même. L’effet de cette discipline qu’il aurait adoptée : exercices d’assouplissement au réveil, marche à pied matinale sans la canne, légumes et fruits à table plutôt que plats en sauce, abandon du vin cuit en soirée, etc., et même douche hebdomadaire ! Il avait vu ça à la télé, ça avait l’air de marcher.

Ce n’est pas qu’il espérait ainsi se mettre à plaire aux femmes, non, il n’allait pas jusque là. Toutefois, un regard de leur part un peu moins dédaigneux ne lui aurait pas fait de mal. Et de toute façon, il ne mettait pas la barre bien haut, une petite bise amicale de la Lili de temps en temps lui suffirait largement pour se sentir allégé. Au moins moralement. Il y songeait.

La Lili, il était revenu du léger mépris qu’il lui réservait il y avait peu. Il avait commencé à reconnaître qu’il avait besoin d’elle. Rapport à Ma. Elle savait mieux que lui comment régler les petites questions pratiques que la présence du petit posait. Puis il était passé de là à un intérêt… disons esthétique, la concernant. Il devait le reconnaître, elle était malgré tout une belle femme. Et jeune.

Or, et c’était le point essentiel de cet état idéal que son rêve mettait en scène, Ma demeurait pour toujours avec lui à la Maloutière, saperliproprette ! Et dans ce rêve, Lili ne pouvait plus quitter le marmot, elle ne supportait plus de ne pas l’avoir auprès d’elle, en cela elle était en phase avec Déodore, aussi s’était-elle installée tout bonnement chez celui-ci.

Se déroulait ainsi une scène idyllique, dans le cours de laquelle l’enfant jouait sagement auprès de lui, qui reposait paisiblement sur son transat tout en suivant du regard les mouvements gracieux d’une Lili heureuse de vaquer aux travaux domestiques et pédagogiques. Et que de bonheur dans cette scène !

La réalité était quelque peu différente. Au même moment, en effet, Lili vitupérait en russe colérique contre ce vieux dégoûtant qui laissait l’enfant – bièdnyï malengkiï nièvinnyï ! (pauvre petit innocent !) – se promener tout sale dans des habits crasseux. Oublioudka ! (Salopard !).

Elle était si fâchée qu’elle avait emmené d’autorité le gamin chez elle pour laver son short, sa chemise et son slip. Elle prévoyait de le décrasser lui-même en attendant que tout cela sèche, si bien que pendant ce temps, c’est un Ma tout nu, quoiqu’ enthousiaste, qui coursait dans la cour une poule fugueuse.

Lili souriait tout en savonnant, les yeux sur le gamin. Mais elle sursauta, un grand et gros homme se tenait à la barrière de sa cour. Elle le reconnut sans plaisir : Voilà msieu mairre… O, moï Bog ! (Oh mon Dieu !). C’est qu’elle avait bien des raisons, bien sûr, de craindre la survenue des autorités constituées.

Mais Saturnin repoussa la barrière et entra, tout souriant, charmé par le tableau qui s’offrait à lui, cette jeune femme à la lessive, pensa-t-il en peintre qu’il était malgré tout, blonde et mince, la face rougissante emperlée de sueur, le bras levé pour s’essuyer le front du revers, belle à croquer en divers sens du mot… Il se fit grand seigneur, esquissa le geste d’un salut à l’ancienne, sorte de Porthos mâtiné de colvert… Puis il traversa la cour et chopa au passage un moutard poussiéreux qui courait ça et là et qu’il prit sous son bras, déchaînant une cascade de rires enfantins. Dieu que la vie est belle ! pensa-t-il.

Seriez vous la charmante Lili dont on m’a parlé ? demanda-t-il à la jeune femme en s’approchant d’elle et en délivrant l’enfant qui resta pourtant accroché à sa main. On m’a dit que vous déteniez quelque paperasse prétendument légale concernant le ci-présent Ibrahima, est-ce exact ? Discours qui laissa Lili sans voix puisqu’elle n’en comprit rien. Paprass ? Chto èta ? se demandait-elle. Ce que voyant, Saturnin retourna au français courant et lui demanda tout net, cette fois-ci, les papiers qu’elle avait trouvés dans la culotte du gamin.

Lili fut terrifiée. D’abord rendue muette par le saisissement, elle se mit ensuite à le supplier longuement, parlant à toute vitesse, mi-russe mi-français, de ne pas enlever Ma pour le remettre aux Serrvices, comme elle disait, ce qui, dans son histoire personnelle, résonnait de sinistre façon. Elle mêlait cette requête à celle qui la concernait elle-même, supplication destinée à éviter qu’on ne l’arrête et qu’on ne la renvoie dans son pays.

Tout au long de ce discours éperdu, Saturnin, incapable de placer un mot, tentait de faire comprendre par des gestes de la main et des signes de tête qu’il n’était pas question de tout cela, foutre non ! Qu’il s’expliquerait, si l’on voulait bien lui en laisser juste le temps, mais il fut obligé d’attendre que le souffle de la jeune femme s’épuise…

Il put alors s’exprimer à son tour et lui dire, rassurant, Allons, petite, tout cela n’est pas sérieux, je veux juste inscrire ce petit à l’école, la rentrée approchant… Il n’est pas question de l’enlever à ce vieux bougre de Déodore, sa sœur le lui a confié, pauvre innocente ! Mais il faut qu’il aille à l’école, palsambleu ! Quant à vous, je ne vous connais pas, je n’ai rien à faire de vos histoires, mais juste un conseil, améliorez votre français, que diantre ! 

Il y eut alors un long silence. Lili regardait cet ogre avec stupeur et le bon géant tentait de percevoir si elle l’avait compris. Puis elle éclata en sanglot. Curieusement, il vit là qu’il s’agissait de soulagement et sourit. Elle-même se mit à rire et courut chercher les fameux papiers dans la masure. Quel joli rire, se dit-il… 

C’est alors que Gabin passa la barrière, méfiant, arrivant du boulot, inquiet de voir le maire dans SA cour, reluquant SA nana !

Il se retourna et interpella Trouvebroc, qui le suivait, c’est chez lui que le jeune homme avait passé quelques heures à réparer la toiture, ils s’étaient réconciliés la veille au soir au bistrot du bourg, celui du club de foute, et l’heure de l’apéro approchant, ils avaient décidé de le prendre chez le jeune gars. Qu’est-ce qu’i’ fout là, Saturnin, d’après toi ? dit ce dernier, assez fort pour que le canard géant l’entende, i’ vient voir ma femme quand ch’uis pas là ?

Saturnin se retourna et sourit. Tout juste, mon jeune ami, car elle détient le secret de la scolarité enfantine ! Mais Gabin n’eut pas à répondre (par exemple : Qu’esse tu racontes ?) car Ma, tout content quoique toujours tout nu, s’élança vers lui, son grand copain, en criant, Eh, Gabin, le gros, là, c’est mon copain aussi, l’est vachement gentil ! Gabin sourit et se baissa pour attraper l’enfant puis, se redressant, le lancer en l’air, ce qui déclencha de frais éclats de rire. L’ayant rattrapé, le jeune homme le garda sur un bras tout en souriant au maire : Ah bon, i’ vous a à la bonne, le moujingue ?

À ce moment, Lili réapparut, sérieuse, une enveloppe à la main. Teniez, msieu mairre, c’est paprass pourr Ma. Elle le regarda prendre l’enveloppe, l’ouvrir, en sortir quelques feuillets, les parcourir du regard puis les empocher, le tout sans dire un mot. Cela l’inquiéta : Vous dit véritié pourr Ma ? Pas mentirr ? Et pourr moi ?

Saturnin regarda Trouvebroc d’un air incertain, puis répondit Non, je n’ai pas menti, jeune femme ! Soyez tranquille. 

 

Trouvebroc approuve-t-il cette décision ? Gabin a-t-il de quoi offrir l’apéro à tout ce monde ? Où ai-je mis la clé de la voiture ? Déodore s’est-il rendormi ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.   

 

 

11

Où les gendarmes font écho

 

La mère Méfie portait bien son nom, elle surveillait ses voisins des fois qu’ils sortent du droit chemin. Elle aimait découvrir les petits secrets pas propres, genre le fils Dugenou couche avec la femme à Moncoude. Ou le Gabin travaille au nouère chez Trouvebroc. Ou la mère Calipet porte déjà des couches à son âge…

La mère Déblatère lui aurait bien convenu aussi, comme nom, car elle aimait raconter aux uns les bêtises, les désastres ou les méfaits des autres. Et vice versa. C’est ainsi qu’elle se fit un plaisir de jaser sur Déodore devant la brigadier-chef Amélie Simon-Martine, originaire de Vieux-Habitants en Guadeloupe, en présence du gendarme stagiaire Kévin Sanguszko, un Chti de Wattignies. Les gendarmes vont souvent par deux, comme les amoureux.

Non que ces deux-là se chérissent, ils ne se supportaient au contraire que difficilement, la supérieure hiérarchique tenant à rappeler en permanence au subalterne qui était qui et qui était quoi. De plus, elle méprisait ouvertement le football, se moquait du RC Lens et crachait même sur le LOSC ! Grande et mince, digne fille du 9-3, elle avait fait du basket au CS de Noisy-le-Grand, alors hein !

Sous son képi en drap, le jeune rouquin rondouillard au visage couvert de taches de son se vengeait en évoquant à tout bout de champ la noblesse de ses ancêtres, des princes ruthéniens de la dynastie des Gédiminides. C’est d’eux, du moins, qu’il prétendait descendre… On se défend comme on peut.

Bref, ce jour-là, au marché, la commère tient son étal de légumes comme à l’accoutumée. Elle voit passer cette paire dépareillée, la grande Noire et le petit boulot, et sûre de son succès, elle les interpelle de loin. Les deux pandores se consultent du regard, et la plus ancienne dans le grade le plus élevé amorce un virage au travers de la foule, suivi de son acolyte, et traverse l’encombrement provoqué par un cercle de gens du cru qui se racontent en patois les nouvelles de la santé déclinante de quelque grand’mère arthritique ou vieil oncle gâteux.

Voilà donc la force publique devant l’étal de la bonne dame. À vot’ service, Madame, à vot’ service, dit la brigadier-chef en saluant, vous nous avez appelés, appelés ?

La mère Méfie hoche la tête et, pour s’approcher le plus possible de la gendarme, elle se penche sur son étal autant qu’elle peut, son ample poitrine s’écrasant mollement sur un tas de melons d’Espagne. Ce que voyant, l’autre se penche aussi vers elle.

Voui, déclare alors la délatrice, mais c’est juste pour vous dire que j’ai quéqu’ chose à vous dire, voyez-vous ? Mais j’veux ren dire d’vant tout l’monde. La gradée, toujours penchée, la regarde fixement pendant quelques instants, semblant s’interroger, puis répond en baissant elle aussi la voix : Je vois, je vois… Bien sûr, bien sûr… Proposez-nous un lieu et une heure. Puis, après une courte réflexion : Un lieu et une heure…

C’est ainsi qu’en fin d’après-midi un conciliabule se tient dans l’arrière-salle du bistrot à Ferdinand. Alors, alors ? demande la grande Amélie, et, rougissant, le bon Kévin reprend : Oui, alors ? La mère Méfie se passe la langue sur les lèvres puis referme hermétiquement celles-ci, les serrant, plissant ainsi et enlaidissant tout le bas de son visage. Au naturel un beau visage coloré de paysanne, en fait.

On voit qu’elle jouit de ce moment où même les représentants de la Loi sont à la merci de son éventuelle loquacité. Mais au lieu de s’écrier Bisque, bisque, rage ! comme elle en a l’envie, elle redevient raisonnable et murmure : Vous devriez aller faire visite au père Déodore, le vieux de la Maloutière, à deux pas de chez M’sieur Trouvebroc, juste devant les serres à la Maloute.

Le gendarme note, la brigadier-chef interroge : Pourquoi devrions-nous faire cela… faire cela ? Prenant son air finaud, la bonne femme répond : Vous pourriez lui demander, à ce vieux dégoûtant, pourquoi qu’i’ garde chez lui un p’tit moric... Elle se tait brusquement, s’avisant un peu tard de la couleur de peau de son interlocutrice.

L’autre fait mine de ne rien avoir entendu de malsonnant, elle crispe juste un peu les lèvres, puis sourit, le regard froid : Un petit, un petit…? La mère Méfie se reprend : Un p’tit garçon africain, enfin ch’crois, il est p’tête pas africain… Toujours est-il qu’i’ loge chez Déodore, à la Maloutière, pouvez vérifier, ça fait d’jà quéqu’ temps.

 

Ce même soir, pour l’heure de l’apéritif, Déodore a choisi la chaise pliante, à côté des marches du seuil, pour s’asseoir face à la cour, son chien couché à côté de lui, et savourer paisiblement son verre de rouge. De son côté, Ma est assis par terre dans sa chambre, il fait ses coloriages du soir. Il habite avec un vieux cousu de vieilles habitudes, alors il imite, il a ses heures, il sait de plus qu’il ne faut pas déranger le pépère à ce moment-là, que l’apéro c’est chacré, charrête de faire du bruit dans la cour, tu me donnes le courlis… le tournis.

Tout à coup, L’nouère se dresse et se met à aboyer, ce qui fait fuir Pelote, qui saute, de son rebord de fenêtre, dans la cuisine ou elle retrouve son recoin près de la comtoise.

Déodore, légèrement assoupi, s’est redressé. Un fourgon bleu marine passe la barrière et entre dans la cour. Deux pandores en descendent, une grande Noire et un rouquin replet. Ben manquait pus qu’cheux-là, marmonne le vieux, qui se lève péniblement, récupère sa canne et s’avance de deux pas traînants au devant des arrivants. Ceux-ci marquent néanmoins un temps d’arrêt pour inspecter la cour des yeux, manière de faire le point sur les lieux.

Déodore a compris, L’a ben fallu qu’y ait quéqu’un pour leur dire de v’nir vouère, à ces… orthogoths-là, se dit-il. C’est-y que ch’peux vous aider à quéqu’ choje ? demande-t-il en se composant une manière de sourire, ce qui lui donne immédiatement l’air sournois. Pendant tout l’échange qui suivra, L’nouère fera entendre ses aboiements, à vrai dire de plus en plus rauques. Pas téméraire, cependant, il se carrera pour cela, à la reculade, dans son coin de mur.

Ma a jeté un œil dans la cour, il a vu la police, il n’est pas idiot, il se dit qu’elle vient pour lui. Il file dans la cuisine et sort sans bruit par la porte de derrière. Restent, dans la chambre, bien visibles, ses coloriages par terre et son pyjama sur le lit. Il court se planquer derrière les serres à la Maloute, désertes à cette heure, croit-il. Et là, il rencontre Trouvebroc… 

Allez-y, Sanguszko (elle prononce Sangusco), je vous remets la conduite de l’affaire, dit la gradée, ça servira pour mon rapport, mon rapport. Surpris et quelque peu inquiet, Kévin esquisse un salut puis s’avance vers ce vieillard courbé sur sa canne. Celui-ci le regarde par en-dessous, l’air malin comme un vieux singe.

Bonjour Monsieur, fait le rouquin, gendarme stagiaire Sanguszko. Simple visite de routine. Vous habitez seul ici ? Déodore change de mimique, de souriant il passe à sourdingue : Commint qu’vous dites ? L’autre répète, ce qui fait que ça n’a servi à rien de ne pas entendre… Si j’habite seul ichi ? Ben oui, saperlapipette, d’ordinaire, j’habite cheul ici, pourquoi don ? Cha fait des jannées que ch’uis neuf… veuf. Sans enfants, faut dire.

Mais la grande Amélie sent l’entourloupe avancer à grandes enjambées, elle fait trois pas en avant : Bon, ben on va bien voir, on peut entrer je suppose ? D’accord ? D’accord ? Et sans attendre la réponse, elle se dirige vers la porte d’entrée, saute les trois marches d’un coup et entre. Pelote saute derechef sur son rebord de fenêtre, puis dans la cour, et grimpe se mettre à l’abri dans le tilleul. On lui a déjà fait le coup de l’irruption intempestive.

Les deux autres ayant rejoint la chef, celle-ci se fait directe : Écoutez, Monsieur, nous savons que vous hébergez un enfant inconnu, où est-il ? Où est-il ? Déodore s’assied, sa supposée malice évanouie, vaincu d’avance : toute sa vie il a obéi aux autorités, il a perdu la bataille avant même de l’avoir menée, penaud, il indique du menton la porte de droite, celle qui ouvre sur la chambre du gamin.

 

Les gendarmes vont-ils trouver Ma et l’emmener ? Que deviendrait alors Aminata ? Comment se prononce Sanguszko ? La vie a-t-elle un sens ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.   

 

 

12

Où l’on peut se cacher dans un champ de maïs 

 

Ma avait disparu.

Les gendarmes, ne l’ayant pas trouvé dans la maison, avaient parcouru les abords sans le découvrir. On était en plein été, le soleil tapait dur sur la campagne, ils dégoulinaient de sueur, surtout le Chti, et ça n’arrangeait pas leur humeur. L’adjudant-chef Simon-Martine en arrivait à sacrer en créole.

De son côté, Déodore était aux cent coups : Où qu’il a pu s’cacher, ch’t’achticot-là, chaprelifossette ! Y a pas une heure, l’était dans sa chambre à air ! Vingt queues d’vingt queues ! En bonne chanté et tout, pis chentil comme pas deux… Et pis sa chœur, quéqu’ je vas y dire ? A téléphone tout l’sang… tout l’temps. Ça m’a r’tourné, ç’t’affaire là, nom d’une pipe en croix… Et il s’enfilait un canon pour faire passer l’angoisse. À la nuit, sans nouvelles du petit, les gendarmes l’ayant appelé pour le cas où le gamin serait rentré, désespéré, il était fin saoul, la tête dans ses bras et ses bras sur la table, L’nouère sous sa chaise et Pelote assise devant lui, le surveillant, telle Bastet, déesse du foyer.

Pendant qu’il se torturait l’esprit et se malmenait le foie pour arriver à comprendre l’incompréhensible, les pandores, ayant donc fureté sans résultat dans les environs immédiats, avaient décidé de rendre visite à l’ensemble des voisins du vieux. D’abord le plus proche, Trouvebroc, ensuite Gabin, puis retour chez la mère Méfie, plus pour y pêcher de l’info que pour y trouver le gamin. Il n’avait quand même pas fait tout ce chemin, plus de deux kilomètres, rien que pour parler à cette personne qu’il ne connaissait même pas. Le lendemain matin, si rien n’avait donné, ils se remettraient en chasse, non sans avoir prévenu le maire – un original, disait-on.

Ils arrivèrent chez la bonne dame vers neuf heures passées, le jour tombait.

Chez Trouvebroc, ils avaient été reçus courtoisement. Le bonhomme leur avait même indiqué le début d’une piste. Il avait vu Ma caché derrière les serres à la Maloute, leur avait-il dit, mais à sa vue, le moutard s’était enfui sans raison : I’ courait comme un dératé du côté de chez Gabin et sa pétasse. Gabin, vous voyez qui ? Le jeune gars qu’habite la petite maison de journalier, de l’aut’ côté du champ d’maïs à Verjus. Le jeune, Verjus, hein ! Tony, pas Marcel… Ben le gamin, il a coupé par les maïs.

Fouiller un champ de maïs en fin de journée pour y trouver un gamin qui ne voulait pas qu’on le trouve, ça dépassait les possibilités de deux gendarmes déjà assoiffés. Trouvebroc leur offrit un verre de bière : Pouvez y aller, l’est sans alcool, je bois que ça quand i’ fait trop chaud, l’alcool, ça abrutit. Les gendarmes se dirent qu’il devait parler par expérience mais ils remercièrent et profitèrent de l’offre.

Z’êtes sûr que vous ll’avez pas vu plus que ça ? Vous ll’avez pas ramené chez vous, des fois ? demanda néanmoins l’adjudant-chef. Elle se disait que le type n’avait pas l’air franc du collier, malgré tous ses sourires. Mais Trouvebroc s’offrit à leur faire visiter l’ensemble de ses propriétés et, quoique fourbus, ils s’y collèrent sans résultat et durent donc se dire satisfaits. Pour le moment, pensa la chef.

Arrivés chez Gabin, ils le trouvèrent assis sous un cerisier en train de bricoler. Il s’était mis en tête de nettoyer une vieille balance Roberval. En les voyant pousser la barrière de sa cour, il fronça les sourcils. Encore des emmerdements, pensa-t-il. Mais il leur fit bon accueil après qu’ils se soient présentés et, les invitant à s’asseoir à l’ombre sur une large poutre montée sur deux piles de parpaings, ce qu’ils ne refusèrent pas, il leur montra la balance : C’est pour un vide-grenier, leur dit-il, qu’est-ce qui vous amène ?

Vous êtes seul, ici ? s’enquit la dame gendarme, on m’avait dit que vous viviez avec une femme. Évidemment, Gabin se méprit sur les raisons de l’intérêt ainsi porté à Lili par la maréchaussée, mais il fit comme si cette question était de pure forme. Ma femme est d’sortie, aujord’hui, elle est partie en fin d’matinée, è rentrera que d’main. Ce qui était la stricte vérité, Lili s’étant rendue en ville pour voir une compatriote, exilée elle aussi, qui venait d’accoucher.

Amélie le regardait avec insistance. En fait, elle se foutait pas mal de savoir où était passée la julie du gars. Son intérêt ne tenait qu’à deux raisons : d’une part, elle trouvait ce grand balèze à la courte barbe blonde pas mal du tout, du genre à plaire à une dame comme elle pour peu qu’elle se mette en civil, et d’autre part elle se disait qu’il lui serait facile de vérifier à quelle heure et pour combien de temps la femme du type s’était absentée.

Elle se décida à lui donner le motif de leur présence. Gabin se montra très inquiet du sort de Ma, ceci de façon très crédible. Il ne fit aucune difficulté pour que les gendarmes visitent à fond sa maison et les abords de celle-ci, ce qu’ils firent sans rencontrer le moindre signe de la présence d’un quelconque petit garçon. Où est passé ce foutu gosse ? se demandèrent-ils tous trois, et Gabin leur raconta sa petite aventure de l’autre jour, quand Ma s’était égaré dans les bois et que Trouvebroc l’y avait trouvé et l’avait embêté…

Cela donnait à penser, mais il était tard, retourner chez le bonhomme n’aurait servi à rien, ils avaient fouillé sa maison et ses dépendances sans trouver personne et s’il avait l’enfant, il l’avait bien caché.

Les gendarmes quittèrent donc Gabin en bon termes, non sans se dire, chacun in petto puis ensemble à mi-voix, que la situation sociale du jeune homme n’était pas claire et que ça mériterait un examen pour plus tard, le gosse retrouvé, une petite inspection, à son sujet comme au sujet de cette mystérieuse jeune femme qui avait le don bien pratique d’être absente quand la force publique venait la voir. Bien d’accord là-dessus, ils se dirent donc que, pour finir la journée, une visite à leur informatrice s’imposait.

C’est ainsi qu’on les retrouvait chez la mère Méfie à la tombée du jour, la privant de la suite de sa série télévisée brésilienne, une palpitante histoire d’amour répartie en d’innombrables épisodes. Quand ils arrivèrent, en effet, l’héroïne, jadis déflorée par son confesseur, venait néanmoins d’entrer au couvent, se privant ainsi de l’ardeur des étreintes de son plombier, ce qui ne comptait pas vraiment pour elle, au fond, mais plongeait bien plus gravement son grand amour platonique, la prof de cuisine de la fille de sa couturière, dans une telle désolation qu’elle songeait au suicide, ce qui aurait compromis la campagne électorale de son frère utérin, candidat au poste de gouverneur…   

Les gendarmes, en entrant dans sa cuisine, la contraignirent sans pitié à couper le son. Ils venaient lui demander sur qui, à son avis, dans les environs, pouvait se porter le soupçon. Se concentrer sur une telle question lui fit oublier son feuilleton. C’est avec enthousiasme qu’elle fit en pensée le tour du voisinage puis qu’elle se mit à leur livrer le contenu des doutes de diverse nature que cette plongée dans la profondeur des passions humaines autant que vicinales suscitait en elle.

Entre temps, Gabin avait réfléchi. Il n’était pas idiot, il se disait que Lili comme lui-même auraient besoin assez vite d’un appui qui fasse contrepoids à l’insistance à venir des gendarmes. Il ne voyait que Saturnin, le maire, pour jouer ce rôle. Cela ne l’enthousiasmait pas car il avait des doutes sur le genre d’intérêt que ce dernier portait à sa compagne. Mais un autre souci le décida : le sort de Ma. Il avait bien vu que le gros homme s’intéressait au petit bien plus qu’à la régularité de son séjour chez Déodore. Aussi avait-il finalement téléphoné au maire pour le tenir au courant de la disparition du petit garçon et de l’enquête que menaient les gendarmes dans l’entourage du vieux bougre. 

Quant à Ma, pour qui tout ce monde s’inquiétait, il s’était endormi paisiblement dans sa retraite, tout à fait rassuré. Il était encore trop petit pour se soucier de ce qui pourrait survenir le lendemain. 

 

Où Ma se cache-t-il donc ? Avez-vous tous vos points ? Que va faire Saturnin ? Où leur enquête mènera-t-elle les deux gendarmes ? Kévin parle-t-il polonais ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.   

 

 

13

Où Hollande, Ségolène et Sarkozy sont mis à contribution 

 

Dix heures. De là où il se tient ce matin-là, Ma voit la guimbarde à Déodore se traîner sur la route du bourg. Jour de marché, le vieux sera absent tout le reste de la matinée. Ma sait que le pépé est triste à cause de lui, il sait qu’il l’a cherché dans les environs depuis tôt ce matin, mais il sait aussi que sa réserve de pinard est à sec, qu’il lui faut la renouveler, saperlipopette…

La maison est déserte, il a tôt fait d’y rentrer et de s’y couler jusqu’au frigo et au garde-manger. Ni L’nouère ni Pelote n’y voient à redire. Le voilà muni de quoi subsister pour un moment. Ne lui reste plus qu’à retourner à sa cabane dans les bois.

Il l’a trouvée par hasard, la veille, en se sauvant. Il a dû fuir les zendarmes, puis il a dû fuir Trouvebroc, qui lui fait peur, alors il a pensé courir chez Lili, il a coupé par les maïs, mais là, il s’est rendu compte qu’on viendrait directement le cercer là… Il est resté dans les maïs. À un moment, il a entendu Trouvebroc et les zendarmes qui discutaient sur le cemin. Ils étaient après lui, il en était sûr. Il a eu peur. Mais ils sont tous partis. Alors il est sorti de là par un autre côté, il a passé en courant une autre route et il s’est vite trouvé dans les bois.

Il faisait sombre, mais tout était calme et y avait un cemin. Il l’a suivi et à un moment, paf ! une cabane. En fait une vieille caravane. Il a voulu voir dedans mais la porte était fermée. Il a tiré, tiré, et vlan ! elle s’est ouverte d’un coup, la vieille serrure a cédé. Il s’est retrouvé le derrière dans l’herbe. Il s’est relevé et il est entré. La cabane était installée, y avait un grand lit recouvert d’une couette crado, une table et deux çaises et aussi des vieilles bricoles zenre vaisselle ou ustensiles. Bon, ça sentait le moisi et pis aut’ chose que Ma avait dézà senti dans les escaliers des maisons de son quartier en plus de la pisse. Ma s’en foutait. Ben z’ai du pot, il a dit.

Sa chance venait du fait qu’on n’était pas un samedi. Ma, en effet, ne pouvait savoir qu’il avait trouvé la planque où Manu Verjus, le fils à Tony Verjus, le p’tit-fils à Marcel Verjus, amenait ses copines le samedi soir pour fumer un joint et s’occuper d’elles. Il changeait souvent de copine mais jamais de planque. 

Donc, désormais chargé de provisions, Ma quitte la maison désertée pour un temps par Déodore et retourne a sa cabane dans les bois. Là, il se tape un bon casse-croûte.

Après ça, il sort. Pendant un bon moment il s’occupe à embêter une fourmilière à côté de l’entrée de la caravane, son zeu d’extérieur favori. Puis il entend aboyer des ciens du côté de la maison au pépé. Au moins deux ou trois. Pis après, il entend que les ciens se rapprocent. Ma commence à se demander si ces ciens-là ne viennent pas pour lui, des fois ? Il est inquiet, il a pas envie qu’on l’trouve. Il préfère s’en aller, il va encore aller se cacer dans les maïs, il sait pas si les ciens peuvent entrer dans les maïs : ils sont pas à eux, ils ont p’tête pas l’droit ?

Saturnin avance à grand pas sur le sentier au bout de la triple laisse, tiré par ses chiens, Hollande, Ségolène et Sarkozy, de bonnes bêtes, de bons chasseurs. Malgré sa masse, il a de la peine à les retenir, ils sont sur la piste du petit et ils tirent, tirent, la langue pendante et baveuse, en geignant et en jappant tant qu’ils peuvent. Gabin suit le gros homme, une couverture roulée sur les épaules pour le cas où.

Ils se sont donné rendez-vous à la Maloutière, chez Déodore, ont constaté que la maison était vide – Bien sûr, jour de marché, il est au bourg, et il a laissé ouvert pour le cas où le gamin reviendrait ! a tonné le majestueux édile –, ils ont montré aux chiens l’oreiller du gamin, et très vite, après quelques ronds dans la cour, les trois épagneuls bretons sont partis droit sur les bois de la Jauge.

Et donc, ils tombent sur la caravane à Manu Verjus. La porte a été forcée, une serrure rouillée s’est décrochée du battant, les vis hors du bois pourrissant, mais le gîte est vide. D’ailleurs, les chiens s’enfilent à toute allure dans un chemin forestier, Saturnin est obligé de courir avant de parvenir à les freiner un peu, il souffle comme un harmonium en fin de course. Gabin le suit en accélérant le pas. Il… a… dû… repartir… en… nous… entendant ! s’essouffle un peu plus le gros bonhomme canardomorphe. I’ va p’tête chez moi, répond Gabin, i’ doit penser que Lili s’occupera d’lui, i’ sait pas qu’elle est pas là 

Les voilà sortis du bois, ils passent la route et se trouvent devant le champ de maïs aux Verjus. À grand peine, Saturnin a stoppé les chiens, qui se couchent en gémissant, les yeux fixés sur leur maître : La piste est toute chaude, patron, pourquoi qu’on s’arrête ? semblent-ils lui demander.

Ben oui, mais si on entre là-dedans pour le chercher, avec tout ce charroi on va saccager son champ, à Tony ! déclare Gabin, comme s’il répondait aux bêtes. Vous parlez d’or, jeune homme, lui rétorque le maire, et voyez-vous, je ne tiens pas à rallumer une guerre de cent ans au Conseil municipal, Verjus Marcel y représentant l’opposition la plus constante. Allons ! Nous allons rentrer les chiens et nous ferons des rondes autour de ce champ de malheur, ce sera bien le diable si ce petit malin ne finit pas par nous apparaître…

Saturnin se tait, il sort de son habit un mouchoir, immense quoique brodé, s’éponge le front qu’il a fort large et présentement suant, puis il reprend, Gabin n’ayant fait que l’approuver de la tête :

J’ai appris que les gens d’armes passent dans toutes les maisons pour y recueillir des informations qui leur permettraient de trouver et embastiller notre moutard. Il vaudrait mieux que nous le débusquions avant eux, n’est-ce pas ? Nous pourrions le soustraire à leurs investigations. C’était finalement une bien mauvaise idée que d’avoir amené les chiens, cela ne pouvait que faire fuir l’enfant.

D’accord sur tous les points, les deux hommes se séparent donc, Gabin restant pour surveiller le champ autant qu’il le pourra, et Saturnin ramenant les chiens chez lui.

Ma a entendu les ciens s’approcer pis plus rien. Zuste des zens qui parlent, arrêtés au bord du çamp, on dirait. N’a qu’à filer par l’aut’ côté. Il essaie, mais arrivé au bord du çamp, qu’est-ce qu’i’ voit ? Les zandarmes. Ou du moins leur ouature, là, bleue avec les lumières bleu-blanc-rouze dessus. Z’ai pas d’pot ! il dit. Il retourne au milieu du çamp et il attend, assis  sur la terre entre quatre plants de maïs.

Il attend longtemps. Maintenant, le soleil a çanzé d’côté, il a vu l’ombre qui bouzait lentement. Il a çaud. Même pas une fourmi, il s’embête. Il entend pus rien, pus personne qui cause. Au-dessus de lui, très haut, y a un gros noizo qui fait du sur-place mais ça i’ s’en fout. Y a un çat qui passe, qui l’regarde et qui file à toute allure. Il a faim pis il a soif. Il se décide à aller voir si les zandarmes sont touzours là. Ben non. I’ sont partis, p’tête qu’i’ va pouvoir sortir de ce çamp ? Ah mais non, y a quéqu’un qui s’approce sur la route… qui passe à pied… Oh le pot ! C’est Gabin !

Gabin i’ va pas m’dénoncer, il se dit, et il l’appelle à voix basse. Eh, Gabin, approce-toi ! C’est Ma, ze suis là ! Dans les plantes ! Dis rien ! T’as pas quéque çose à manzer ?

Une demi-heure plus tard, il casse une bonne croûte – bon pain blond, poulet grillé, brioche au beurre et crème fouettée, le tout arrosé de limonade – entouré de Hollande, Ségolène et Sarkozy, très intéressés par son assiette. En face de lui, Saturnin et Gabin. Tous les deux émus de le voir s’empiffrer, ils tâtent d’un petit rosé accompagné d’un pâté en croûte fort appétissant. Ben c’est drôlement bon, dis donc ! fait le loupiot, et Saturnin : Veux-tu des gaufres, ou bien as-tu assez mangé ? Mais le gamin est repu, il a plus sommeil que faim, désormais, il se frotte les yeux, il n’y a plus qu’à lui trouver un lit.

Ce que fait la bonne, Ermeline, longue et maigre, appelée à l’aide. Elle est un peu secouée, c’est la première fois qu’elle voit un Noir, surtout enfant ! Il est tout petit, dites donc ! Tout mignon… Elle l’a porté dans ses bras et elle l’a couché, pauv’ chaton. Va falloir qu’elle s’occupe de son linge, il est tout sale.

 

Que fait Déodore, revenu du marché, pendant tout ce temps ? Où en sont les gendarmes dans leurs recherches ? Ai-je bien tout compris ? Et Lili, quand reviendra-t-elle ? Vous le saurez (peut-être) la semaine proçaine.   

 

 

14

Où l’on témoigne d’une vile ingratitude

 

Gabin n’est pas du genre à laisser un mot avant d’aller au boulot. Ni d’appeler pour raconter sa journée de la veille. Si bien que Lili, en revenant le lendemain de chez son amie, encore toute émue d’avoir pouponné – un beau garçon de 3,5 kg, Kostia pour les intimes –, ignore tout de la disparition puis de la réapparition toute relative de Ma.

À peine arrivée chez elle, en fin de matinée, elle se rend donc chez Déodore pour s’enquérir de ce que devient son chouchou. Elle constate en s’approchant que, porte et fenêtre ouverte, le vieux birbe est en train de téléphoner. On l’entend depuis la route, comme il est dur d’oreille il crie dans le combiné.

Elle s’arrête sur les marches et attend qu’il ait terminé mais elle ne peut s’empêcher d’entendre. Il parle à quelqu’un qu’il appelle ma p’tite, il est énervé, il lui dit d’arrêter de l’embêter : Puichque j’vous dis qu’il est pas là, chaperlempopette ! L’est allé prom’ner ! L’est allé vouère sa coquine… sa copine, là, la Russe que j’vous ai parlé… Voui… Rapp’lez une aut’ fois… Là … Ch’est ça, allez, à la porchaine !   

Lili est interloquée. Elle sait bien que Ma n’est pas chez elle, ce n’est pas si grand, elle l’aurait vu ! Elle l’aurait aussi rencontré sur le chemin, il n’y a pas tellement de parcours possibles, elle l’aurait de toute façon aperçu… Alors pourquoi le vieux ment-il ? Et à qui ? Elle n’a pas le temps d’y penser car elle se trouve nez à nez avec lui, qui sort de la maison.

Elle est saisie : il semble avoir pris dix ans, plus voûté que jamais, les yeux chassieux, la main tremblante, titubant plus que marchant. Elle comprend aussitôt qu’il s’est passé quelque chose. Quelque chose qui concerne Ma et qui n’est pas normal, qui est inquiétant.

Gdiè on ? crie-t-elle (où est-il ?). Il ne répond pas, évidemment. Où Ma parrti, où ? Il la regarde en secouant la tête, et il rentre péniblement s’asseoir. Elle le suit et se penche vers lui, qui s’est accoudé à la table de cuisine : Où ?

Déodore serait bien embarrassé pour lui répondre, il n’en sait rien. Pour lui, le petit a disparu depuis deux jours et deux nuits, il ne sait où il a bien pu se cacher. Quant à lui, il a passé la nuit à se tourmenter en imaginant toutes sortes de malheurs. Accident, enlèvement, agression, errance sans fin dans les bois, fugue en vue de retrouver sa sœur dans un Paris plein de dangers… Des scènes atroces lui sont passées devant les yeux. Cela jusqu’au matin, quand les gendarmes sont venus constater que l’enfant n’était pas revenu et qu’ils ont dû lui avouer qu’ils n’avaient aucune piste. Qu’ils n’avaient réussi qu’à inquiéter toute la contrée en interrogeant chacun et chacune.

Il est vrai que ce n’est pas très charitable, avait expliqué Saturnin à Gabin la veille au soir, le bambin nourri, lavé et couché, mais il vaut mieux, je pense, laisser ce vieux grigou ignorer ce qu’il est advenu de cet enfant. Si nous voulons le soustraire à l’inquisition des pandores de l’Infâme, il est plus convénient que nul ne puisse se défausser sur moi de ses obligations. Que ferais-je, mon cher ami, si la maréchaussée débarquait céans pour s’enquérir d’un enfant fugueur, étranger, immigré et dépourvu de laisser-passer ? Mentirais-je en prétendant tout ignorer de lui que cela ne pourrait durer, ils enquêteraient et trouveraient. Tout républicains qu’ils soient, ils ne sont pas totalement idiots ! Du moins je le suppose.

Et Gabin n’avait rien trouvé à opposer à ces arguments. D’ailleurs, il ne se souciait que fort peu du moral de Déodore. Peut ben s’ronger les sangs, n’a qu’ça à faire ! Telle fut sa réponse, pas tout à fait sincère, néanmoins, mais comment contredire un homme bien plus savant que soi ?

De la bouche de Déodore, Lili finit donc par apprendre ce qui s’est passé. Du moins une partie des événements survenus l’avant-veille : Ma fuyant les gendarmes, Ma n’étant pas réapparu depuis. Elle est anéantie. Mais chez lui est sœurr ? demande-t-elle. Mais c’est une phrase traduite mot à mot du russe et que l’ancêtre ne comprend qu’à moitié. Aussi répond-il que Ma n’est pas chez sa sœur, c’est celle-ci qui vient d’appeler pour prendre des nouvelles de son petit frère. È voulait lui perler… lui parler, là tout d’chuite, mais j’y ai dit qu’il est chez toi. Mais ch’est pas vrai, hein ? demande-t-il, animé par un léger espoir. Nièt, on niè moï dom, on niè s’nami (Non, il n’est pas à la maison, il n’est pas chez nous), répond-elle, accablée.

Elle ne peut empêcher un sanglot de noyer sa voix, et lui, de son côté, doit sortir péniblement de l’une de ses poches béantes un immense mouchoir à carreau pour se sécher les yeux. Ils restent silencieux un moment, réunis cette fois par un sentiment commun, par une commune anxiété. Déodore se sent un peu consolé par la présence de cette jeune femme qui semble partager son malheur, lui qui vit dans la solitude depuis tant d’années. C’est dur d’être devenu tellement incapable, tellement dépendant au bout du compte…

C’est de ce jour que Déodore considérera Lili un peu comme sa fille. Sans le dire, bien sûr, ce ne sont pas des choses qu’il convient d’étaler, c’est intime… De son côté, elle, l’étrangère, la sans attache véritable, elle se sentira liée à lui, tâchant de lui témoigner de la gentillesse, de l’attention, niestchastnyiè, chto vsié my ! (pauvres misérables que nous sommes tous !)…  

Mais pour l’heure, la question demeure : où est passé ce petit ? Les gendarmes n’en savent rien mais ils continuent, un peu refroidis, toutefois, a cru comprendre Déodore, par les délires de la mère Méfie, qui leur a fait perdre beaucoup de temps en leur indiquant, indic qu’elle est devenue, des pistes foireuses. C’est ce qu’il explique à Lili. Mais que vont-ils entreprendre maintenant, nul ne le sait, peut-être même pas eux…

Ainsi mise au parfum, Lili se dit que si le gamin a eu peur des gendarmes, il a peut-être cherché à se cacher chez elle. Dans ce cas, il se peut que Gabin sache quelque chose. Elle va le lui demander, elle l’appellera vers une heure, dès sa pause déjeuner.

Elle se dit aussi, et cela la rassure un peu, que Ma n’a pas de raison de s’éloigner. Elle a beaucoup parlé avec lui, il s’est confié, elle sait que la seule chose qui compte vraiment pour lui, c’est d’attendre sagement sa sœur. Il est sûr de celle-ci, il compte fermement sur son retour. Or la seule adresse qu’elle a pour le retrouver quand elle viendra le chercher, c’est celle de Déodore. Cela, l’enfant le sait. Aussi, si rien ne lui est arrivé par ailleurs, s’il a seulement voulu se cacher pour échapper aux gendarmes, alors il n’est pas loin !

Cela ne l’empêche pas d’évoquer toutes les autres causes de disparition… Un enfant seul, perdu, sans défense, sans papiers, tout peut lui arriver ! Et s’il a été victime d’actes criminels, ou simplement accidentels, il est même possible qu’on ne sache jamais ce qui a pu survenir et ce qu’il a pu devenir. Lili est payée pour savoir ce que le monde réserve à ceux qui sont sans défense et elle frémit. L’angoisse la prend, et elle ne peut même pas s’en ouvrir à son vieux compagnon. Elle ne se doute pas qu’il partage les mêmes craintes : lui qui a vécu au XXème siècle, il n’a pas beaucoup d’illusions…

Ni l’un ni l’autre ne peuvent imaginer que Ma est en train de jouer avec trois magnifiques épagneuls tout heureux de gambader et de sauter avec lui dans la cour du château. Il est content : au lieu d’un vieux chien arthritique, il en a trois vigoureux, qui attrapent le bâton jeté en l’air à la demande. Quand le bâton redescend, le chien désigné le chope au passage d’un clac de la mâchoire et le ramène tout frétillant au petit maître. Justement ce que L’nouère ne voulait pas faire ! Et dans l’esprit du gamin, un voile d’ingratitude recouvre les mérites du vieux toutou.

Depuis le perron, Ermeline, la bonne, couve l’enfant du regard. Il est tellement joli ! Et obéissant. Et affectueux. Et intéressant. Et amusant. Elle aimerait pouvoir parler de lui chez elle, après son service, les siens seraient sûrement passionnés par ce qu’elle leur raconterait – elle est restée demoiselle après un chagrin d’amour, elle vit chez ses parents malgré ses cinquante et quelques printemps. Seulement voilà, le maître a défendu de dire un seul mot au sujet du petit… Elle se demande bien pourquoi.    

 

Ermeline tiendra-t-elle sa langue ? Gabin mettra-t-il Lili au courant ? Aminata, la grande sœur, se doute-t-elle de quelque chose ? Mon linge est-il sec ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

15

Où l’on raconte des craques 

 

Le gendarme stagiaire Kévin Sanguszko oublie sa noble extraction, raccroche le téléphone et se lâche. Il se lève et se met à trépigner, et comme ça le pousse à aller plus loin, il se libère totalement et s’essaie au cri de Tarzan, dans la jungle, ahahahaha ahahaaa ! Mais, tout rose et rondouillard, il n’a pas le coffre suffisant, il devient tout rouge et il s’étrangle sur un dernier ahaaa. Suit un silence, question de souffle…

Toute la gendarmerie le retient avec lui, son souffle, mais il n’en est pas confus pour autant et, faisant fi des regards apitoyés de ses collègues Malibran et Bartoli, il se rassied, reprend le combiné et appelle, heureux, la ligne interne de sa supérieure hiérarchique.

C’est qu’il en a terminé avec cette longue liste des visites, des interrogatoires, des battues, des planques, de toute cette recherche d’un gamin introuvable, de tout ce qui aboutit à faire preuve d’une inefficacité patente et à ridiculiser le corps d’élite dont il a l’honneur de faire partie… Tout cela est derrière lui, l’affaire est bouclée. The game’s over, comme disait George Dobeliou Bush.     

Par chance, l’adjudant-chef est de bonne humeur, elle répond Oui-oui ? Et là, espiègle, il a envie de prendre un ton saccadé et de dire Non-non, c’est Monsieur le Gendarme ! (il a passé son enfance devant les cassettes de Oui-Oui). Prudent, il préfère néanmoins s’annoncer par son nom : Sanguszko, mon adjudant-chef, j’ai des nouvelles du petit ! Et sans attendre, il se lance dans un monologue en accéléré qui ne laisse aucune chance à Amélie de lui couper la parole :

Celui qu’on cherche. Il est à Paris ! Je viens de recevoir un coup de fil de la dame qui l’a en garde au nom de la mère, une dame Adeline Avron, modiste à Paris. Très correcte, très attachée à l’enfant, on dirait. Le gamin voulait voir sa mère, il a fait du stop… Vous vous rendez compte ? Il est arrivé chez elle hier à la nuit. Elle en est toute retournée. Elle a appelé le vieux, là, Déodore Machinchouette, c’est lui qui l’avait pour les vacances mais il ne l’a pas surveillé, cet abruti !

L’adjudant-chef est dans une phase mutique, ça lui arrive de temps en temps mais toujours deux fois de suite. Jusque là, elle a donc écouté son subordonné sans émettre une parole, mais elle le coupe et ne dit que ces trois mots : Et la mère ? Toutefois elle se reprend : Et la mère ? Mais Kévin n’a aucune réponse à lui fournir. D’ailleurs, pour lui, il n’y a pas lieu d’aller plus loin, et si problème il y a, il est désormais dans le camp de la Police parisienne. Ce que, après réflexion, sa supérieure reprend à son compte : Écoutez-moi bien, écoutez-moi bien : tout cela ne nous concerne plus, ne nous concerne plus !

En réalité, Ma n’est jamais parti pour Paris, encore moins en stop, pauvre moutard ! Habitué aux pavés de Paris, il a tout du vrai titi, mais n’est tout de même pas débrouillard à ce point. Non, tout cela vient de Saturnin, désireux de dissoudre l’attention que les gendarmes portent au gamin afin de pouvoir le garder dans sa commune, elle qu’il rêve délivrée de l’infâme inquisition républicaine !

Aussi a-t-il appelé Aminata, la grande sœur, l’a-t-il mise au courant de tout ce qui s’est passé au cours des derniers jours, et lui a-t-il conseillé d’appeler les gendarmes pour leur servir cette fable de la fugue en stop. Elle a trouvé plus prudent de demander à sa patronne de le faire. Mais je peux pas reprendre mon frère maintenant ! C’est trop risqué… a-t-elle expliqué à ce monsieur si obligeant. Qu’à cela ne tienne ! a tonitrué l’inconfortable, je me charge de lui, n’ayez crainte, il est entre bonnes mains !

C’est qu’il se voit bien héberger cet enfant au château. À toutes les raisons politiques ou humanitaires qu’il a de le faire s’ajoute une double raison moins altruiste. Elle porte ces deux noms de femmes : Lili et Aminata.

Aminata, il ne l’a jamais vue, mais à sa voix – charmante, se répète-t-il – il devine une belle et douce enfant… Il imagine une tisanière énamourée, une fille des Îles au fascinant balancement de hanches, toujours prête à donner du rhum à son homme, et à lui apporter, en tout bien tout honneur ! bien d’autres délices ! Ahhh…

Mais à peine voit-il cette noire beauté dans ses bras qu’aussitôt lui apparaissent les troublants yeux verts et la blonde chevelure de la Russe Lili. Aïe ! Comme il est facile alors de passer de l’imaginaire, du rêve, à la prégnance du réel ! Lili… Droite comme une flèche, odorante comme un lys, pure comme un glaive, galbée cependant comme un arc ottoman… Lili, la fière Lili et le charme slave de son accent ! Ohhh…

Bref, il y a tout lieu, pour lui, de se garder l’enfant. Il s’en fait une joie. Un enfant ! La présence d’un enfant, ce génie de Victor Hugo l’a bien dit (tout traître au roi qu’il fût), met du bonheur dans toute la maisonnée.

C’est alors qu’Ermeline, bonne en deux sens du mot, lui confie, les larmes aux yeux, que le petit lui a avoué s’ennuyer de sa maison, en fait de la maison de Déodore… Il la regrette.

Ce que regrette Ma, en fait, ce n’est ni le vieux pépé, ni sa table, ni le vieux cien, ni la çatte, mais bien la proximité du téléphone par où passe habituellement la voix de sa grande sœur. Il n’imagine pas que celle-ci peut fort bien l’appeler, puis le retrouver un jour, chez le gros maître du çâteau. On a les priorités que l’on a.

Saperlipopette ! murmure alors le féal du Prince, imitant ainsi, sans s’en rendre compte, le vieillard égrotant, il va donc falloir le ramener dans cette antre, voilà qui n’est pas simple si l’on considère que toute la commune doit maintenant le croire à Paris… À aucun moment, en effet, il n’imagine se mettre en travers des désirs de l’enfant. C’est qu’il est royaliste parce que libertaire !

Déodore, à la brune, est sorti pour s’asseoir sur sa chaise en toile. Il prend le frais, septembre est proche mais la chaleur du jour est encore intense. Il voit donc entrer le 4x4 du maire dans sa cour. Ma, tout habillé de neuf mais la mine grave, en descend, les bras chargés d’un ours en peluche plus gros que lui. Le vieux se lève péniblement, s’appuyant sur sa canne, mais se trouve incapable d’aller plus loin. L’émotion. Oh ben… Oh ben… Cha par egjempe ! marmonne-t-il, ch’est-y pas le p’tit qui s’ramène ! Si j’me pendais… m’attendais ! Pis v’la msieur l’maire, en pluch… Qué qu’c’est don qu’est arrimé… arrivé ?

Saturnin est en effet descendu lui aussi du véhicule et se dirige vers lui, la main tendue, un sourire grand comme une porte cochère aux lèvres. Il a fait la leçon au gamin : Tu te conformeras à mes dires, quand tu narreras ton fait à cet aïeul, sinon tu prendras de la garcette, entends-tu ? Ma ne comprend généralement pas le langage du gros bonhomme-canard, comme il l’appelle en son for intérieur, mais il a saisi le sens général : Dire pareil que lui pis c’est tout.

Assuré de son autorité, l’énorme claironne donc face au vieillard : Salut à vous, brave homme ! Je vous ramène l’enfant ! Il s’était caché dans les bois, une vieille caravane, la peur des gens d’armes… Reprenez-le céans et n’hésitez pas à faire savoir alentour qu’il était chez sa sœur et qu’elle vous le renvoie. Retenez bien cela !

Mais Déodore n’a d’yeux et d’oreilles que pour son pauv’tit gars, qu’a donc eu tant peur que cha ! Viens-t’en mon gamin, ’gard’ don comme L’nouère il est ton camp… content ! Et de fait, le vieux chien saute de joie, du moins tente de le faire, en jappant comme un perdu, ce qui déplaît à Pelote, qui s’en va demander asile aux branches basses du tilleul. Tout est donc redevenu normand… normal, se dit l’ancêtre en s’essuyant les yeux.

Saturnin a donc bien du mal à faire entrer son catéchisme dans cette tête chenue, comme il dit, assis à la table devant un verre de vin doux sirupeux à souhait – la chaise paillée qui le sustente en a bien de la peine, elle aussi, sa longue existence en sera proprement raccourcie –, il y parvient néanmoins, ayant affaire à aussi malin que lui, sinon plus au bout du compte. 

 

La chaise tiendra-t-elle assez longtemps ? Ermeline se consolera-t-elle du départ de son chouchou ? La mère Méfie croira-t-elle le conte du maire ? Suis-je sain d’esprit ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.     

 

 

16

Où l’on trouve enfin un chez-soi

 

La veille au soir, Gabin n’était pas rentré du boulot. Il était allé boire une bière au bistrot du bourg, celui des jeunes, avec Manu Verjus et Adrien Couplemonde. Du coup, ils avaient commandé une pizza et ils s’étaient attardés. Ils avaient commenté les avantages de la Manon, c’est elle qui servait ce soir-là. Une brunette mignonnette, du genre qui a tout ce qu’il faut aux bons endroits.

Ils avaient échangé des sourires, elle et lui, ça faisait un moment qu’elle se retournait sur ce beau gars, et lui, il le savait bien… Mais ce soir-là, elle le chauffait à mort. Le Manu s’était marré, il avait dit Ben si tu veux, j’te prête ma caravane, celle qu’est dans les bois derrière la Maloutière. Gabin savait où. Il avait emmené la petite dans les bois, à la caravane, et là, ils avaient fait leur affaire. À la satisfaction générale.

C’est quand, qu’on s’revoie ? elle avait demandé quand il l’avait laissée devant chez ses parents, au bourg. Il avait dit C’est quand tu veux, tu m’plais. J’m’appelle Gabin et j’peux te l’dire… t’as d’beaux yeux, tu sais. C’était un truc dont il usait souvent et ça marchait à tous les coups, la fille fondait. Mais jamais aucune ne lui avait répondu Embrassez-moi, il ne draguait pas des cinéphiles.

Bref, il était rentré très tard et il puait la baise. Lili l’attendait. Elle était assise sur le banc, dehors, à côté de la porte. Elle avait son sac à côté d’elle, elle n’était pas du genre à partir sans dire un mot. Pas des phrases, juste un mot. Elle a dit C’iest fini, Gabin. Prachtchaï ! (Adieu !)… Et elle s’est levée de son banc, elle a pris son sac, elle est partie. Tous les deux savaient où.

Bien sûr, elle ne pouvait pas se pointer chez Déodore avant le matin. La nuit était douce, elle s’est allongée dans l’herbe le long d’une haie, la tête sur son sac, et elle a attendu le jour. Elle s’est endormie très vite. La lune donnait, une petite brise tiède agitait les rameaux, et personne n’était plus belle que Lili la douce en son sommeil. Un vrai con, ce Gabin.

Au matin, elle frappait chez le vieux. Il ouvrait, elle entrait, et elle posait son sac à l’intérieur, à côté de la porte, puis elle le regardait. Un grand sourire découvrait les dents pourries de l’ancêtre. Êta kharacho (c’est bien), a dit Lili. Elle avait trouvé à quoi elle servirait désormais dans la vie. Déodore a répondu Parl’ franchais comm’ tout l’monde ! Puis il s’est repris, il a rigolé et il a murmuré : Toi, tu f’ras jamais une godasse… une Gauloise ! Elle a éclaté de rire.

Gdiè Ma ? a-t-elle demandé, encorr il dorrt ? Et sans attendre la réponse, elle est allée se faire du café, puis préparer du chocolat au lait et des tartines pour le petit. Le vieux ne la quittait pas des yeux.

Tout en s’activant, elle a demandé Où jé dorrmirra ? Il a réfléchi un moment puis il lui a proposé de s’installer dans la baraque à Victor. C’était la petite construction en pierre qui longeait la cour. L’ancienne écurie des ânes transformée vingt ans plus tôt pour loger l’ouvrier agricole.

Elle est allée voir. Une lourde porte de planches doublée de lino à l’intérieur et une fenêtre à volets de bois rendaient le lieu assez bien défendu. Il ne s’y trouvait qu’une pièce, dont les murs épais étaient crépis à la chaux.

Elle a fait le tour, il y avait du boulot, c’était plus que crade, mais ça lui a plu. Surtout le vieux lit bateau en érable, avec son matelas de crin dont la housse rayée de bleu était comme neuve. L’ouvrier n’était resté que quelques mois.

Il y avait au fond, dans un coin, caché par un rideau en plastique bleu ciel, un grand évier carré. Au-dessus, une planche supportait un tube au néon et sa prise électrique. Au-dessous, un grand seau hygiénique à couvercle… Dans le coin opposé, une petite cheminée de brique recevait le tuyau d’un gros poêle à bois.

Le plafond de lattes avait été blanc, il avait tourné au grisâtre. Un fil électrique torsadé en descendait, il supportait une ampoule et son abat-jour de verre bleuté. Une lourde armoire en châtaignier, une table ronde branlante et quatre chaises cannées, le tout charançonné, complétaient le mobilier.

Lili était en extase. Jamais elle n’avait rêvé de disposer un jour d’un lieu à elle. Rien que pour elle ! Avec une serrure et une lourde clé qu’elle serrait contre son cœur. De grosses larmes roulaient sur ses joues, ses lèvres tremblaient. Elle a laissé tomber son sac et elle s’est retournée vers la porte. Celle-ci était ouverte et une petite silhouette brune s’y découpait.

Lili ! T’es là, maintenant ? C’est ta maison ? Tu vas coucer là ? Ben moi ze couce dans la maison au pépé. Le gamin était tout excité. Elle s’est accroupie et lui a tendu les bras, il n’a pas boudé son plaisir, il s’est jeté contre elle pour un gros câlin. C’était pas sa sœur mais c’était bien quand même.

Puis elle s’est relevée et elle a dit Jé fait chauffier chocolat, Galoubtchik, et tyi va mangier. Il a répondu Ze m’appelle pas galoustic, eh ! ze m’appelle Ibrahima ! Mais on dit Ma ! Elle a ri et elle lui a pris la main pour le ramener à la maison mais la pièce s’est trouvée tout à coup plongée dans l’ombre et, surprise, elle s’est arrêtée.

Le vieux était dans la porte et les regardait, appuyé sur sa canne, ricanant de plaisir au point qu’il se mit à tousser. Une longue quinte. Puis il s’est mouché de la manche et il a pris son air le plus sévère. Inquiète, Lili s’est demandée ce qu’il avait contre elle.

Après un bref silence plutôt tendu, il a dit Tu prendras des draps et des jouvertures… des couvertures. Ch’que tu voudras. Et pis pour ta douche, tu viendras à la maijon. Prends auchi des cherviettes. Il a repris son souffle et a jeté, agacé, Enfin prends ch’qui t’faut, saperlaliquette, ch’est pas à moi de t’echpiquer ch’que t’as bejoin ! Ayant dit, il s’en retourna.

Toute la journée fut donc occupée à remettre lA maiSon à lili en état. Ma avait écrit ces mots-là à la craie sur une planche, mêlant majuscules et minuscules, et il avait fallu que la jeune femme accroche cela au-dessus de la porte. Ceci fait, il n’a pas cessé de tenter de l’aider, avec entrain mais toujours dans ses jambes.

Au soir, quand tout a été éteint dans la maison, la lune masquée par un matelas de nuages, Lili, le cœur en paix, est sortie pour se rendre enfin chez elle. Chez elle pour la première fois !

Elle n’a pas eu le temps d’y parvenir, une ombre s’est jetée sur elle et l’a enserrée. Elle n’a pas eu peur, elle a su tout de suite de qui il s’agissait. Gabin…

En rentrant du boulot, il avait trouvé la maison vide. Il s’y attendait mais ça lui est tombé dessus quand même. Le coup de bourdon ! Pour se remonter le moral, il avait pensé se prendre une cuite, mais dès le premier pastis, il avait compris que ça ne le mènerait nulle part. Un éclair de lucidité.

Il était sorti et s’était assis sur le banc, là où Lili l’attendait la nuit précédente. Et ce qui lui était arrivé, c’était une démarche entièrement nouvelle pour lui, il avait réfléchi. À sa vie, à sa façon d’être, à ses amours, à son avenir. Dur, dur…

Ça lui venait de Lili, cette chose-là, il s’en est rendu compte. Et il s’est dit qu’il n’était pas de force, qu’il avait besoin d’elle. Que sans elle, il allait s’encroûter dans son trip de j’en ai rien à foutre de tout, de ça vaut pas l’coup d’s’emmerder, de ç’que j’fais ça regard’ que moi… Fallait qu’elle soit là avec lui, autrement quoi ?

La nuit tombée, il était donc venu voir ce qu’elle fabriquait. En suivant ses mouvements, à l’abri de l’obscurité, il avait compris qu’elle emménageait dans la baraque à Victor, et que ça voulait dire qu’elle pensait rester là, habiter là. Tout ça à cause du môme. Et il avait bien pigé que le Déodore, il demandait pas mieux.

Alors il avait pensé qu’il ne devait pas la laisser s’installer dans ce projet-là. C’est dans cette idée qu’il attendait depuis des heures qu’elle passe à sa portée.

Lili s’est dégagée et elle a dit Nièt. Elle a reculé de deux pas et elle a dit C’iest fini, Gabin, confiance jé pas. Nièlzia ! (Impossible !). Elle est rentrée chez elle, elle a fermé la porte à clé. Ensuite elle a pleuré.

       

Lili va-t-elle oublier Gabin ? La lune va-t-elle réapparaître ce soir ? Ma s’est-il lavé les dents ? Que veut dire Galoubtchik ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.              

 

 

17

Où la canne à Déodore entre en jeu

 

C’est la rentrée. Dès demain, Ma va aller à l’école. Saturnin, en tant que maire, y tient absolument.

Certes, claironne-t-il, j’eusse préféré qu’il eût été possible d’envoyer l’enfant à l’école des bons pères, mais celle-ci ayant dû amener les couleurs depuis des lustres, il me faut rendre les armes et soumettre cet innocent à la férule des sans-dieu. Non que je fisse jamais partie de l’engeance imbécile des mâchonneurs de patenôtres, à Dieu ne plaise ! Mais s’abaisser à user de l’école de soi-disant hussards, fussent-ils noirs, fi !

Ma, ça l’inquiète, l’idée de l’école, il demande Y en a aussi qui sont des Noirs comme moi, à l’école ? Saturnin est embarrassé. Il ne sait que dire. C’est qu’on n’a jamais vu de Noirs au bourg, si ce n’est, au marché, ceux qui vendent de la pacotille. Il ne trouve rien à répondre. Il se tient là, énorme et rougissant, et passe d’un pied sur l’autre.

Il était venu chez Déodore en fin d’après-midi dans le but de s’assurer du bon accomplissement des préparatifs. Il doutait que cela puisse s’effectuer correctement de la part d’un vieillard rabougri du cervelet flanqué d’une immigrée… aussi charmante fusse-t-elle. Car elle est charmante, la bougresse ! s’exclame-t-il en son for intérieur. Et, honnête avec lui-même, il ne peut éviter de reconnaître que la présence de la jeune Russe est la cause véritable de sa visite.

Devant le silence du géant, c’est Lili qui lâche le morceau. Elle le fait comme elle peut : Seul Noir avec toi, Ma Ibraguimovitch. Mais tu as beaucoup amis dans spoutniki (l’entourage). Le petit ne semble pas convaincu. Alors y a pas d’Noirs ? Ben tu sais, ça va pas êt’ marrant, soupire-t-il. Déodore, dans un jour combatif, pense alors nécessaire d’ajouter son grain de sel : Regard’ don, p’tit gars, tu vois ma canne ? Ben si y en a qui tempêtent… qui t’embêtent, tu verras ç’qu’i’ prendront, samorlépopiette !

Ma les aime bien, tous les deux, mais il n’est pas convaincu. Et de voir le gros canard-maire qui se tait, embarrassé, ça lui donne à penser… des pensées noires (s’il connaissait déjà Moïra MacRury, surnommée Scarlet (écarlate) à cause de sa tignasse rousse, une petite Écossaise qui se prépare elle aussi à entrer au CP, ça irait mieux, mais n’anticipons pas). 

Le jour de gloire est arrivé. Lili conduit Ma jusqu’à la route, au point d’arrêt du bus de ramassage scolaire. Mal réveillé, visage grisâtre, cerveau embrumé et ventre qui gargouille, le gamin se fait un peu tirer par la main. Il est le seul de ceux qui entrent au CP qui prenne le car, tous les autres sont emmenés par une mère ou une grand’mère, voire un grand-père. Mais Lili n’a ni permis ni voiture et le carrosse de Déodore est en panne. Gabin n’est pas venu le réparer comme c’était convenu… à l’époque où Lili vivait chez lui.

Le car n’est pas encore arrivé, mères et grands-mères sont là à l’attendre avec leur progéniture. Leurs conversations vont de l’avant, toutes se connaissent depuis toujours, mais lorsque s’approchent la jeune femme et l’enfant noir, c’est le silence. Rien d’hostile, mais que dire ? Les étrangers, par définition, sont étrangers. Lili se lance : Bonjourr… Elle reçoit en réponse quelques hochements de tête et tout de même un ou deux sourires.

Et puis voilà, le car arrive, les enfants y embarquent, Ma le dernier, la porte se referme et c’est parti. Les femmes font des gestes d’au revoir en regardant l’engin s’éloigner, puis il disparaît en tournant derrière le bois de la Cornutière.

Certaines femmes retournent chez elles ou partent au travail, il y a de toute façon du boulot qui les attend. D’autres, surtout les plus vieilles, restent un moment à bavarder. Il y a là la mère Méfie, venue conduire sa petite fille au car. Elle se penche sur sa voisine et lui montre du doigt Lili qui s’éloigne : Z’avez-ti pas vu cette-là ? Savez où qu’è reste, maint’nant ? È reste chez Déodore, ce vieux vicieux ! Le pauv’ Gabin il est cocu, comm’ j’vous l’dis ! 

En fait, l’information est déjà connue de toutes, mais c’est l’interprétation de la mère Méfie qui fait débat. Marie Déchevreux, celle de la grosse ferme à l’entrée de Saint-Léger, n’est pas d’accord. C’est pas pour le vieux, corrige-t-elle, qu’elle est partie, c’est pour le p’tit. Marie est une grande bringue dégingandée, dans les cinquante ans, en jean râpé et veste kaki, bottes de caoutchouc, déjà le fichu sur la tête pour aller aux bêtes. Elle trouve que faut pas dire des choses comm’ ça.

Aline Hautdecorps, la femme du gendarme retraité, l’approuve : Bon, d’accord, elle est pas d’chez nous, mais tout d’même, c’est une bonn’ fille, moi j’vous l’dis ! È m’a fait du ménage, eh ben, vous trouverez pas plus prope ! Et son long nez frémit comme chaque fois qu’elle émet une opinion bien sentie. Tout le reste de son corps potelé frémit à la suite sous sa robe de chambre en velours marron. Elle n’est pas encore habillée.

Vaudrait quand même mieux qu’elle soye restée dans son pays, opine Madame Da Silva, l’épouse du gros entrepreneur de maçonnerie. Elle garde un brin d’accent qui évoque son Algarve natal mais ça ne l’empêche pas de se trouver très parisienne dans son tailleur-pantalon. On la sent au dessus du panier, d’ailleurs elle se fait coiffer à la ville. Il est vrai qu’elle est la maîtresse de son coiffeur, le beau Kader.

Pendant que ces dames s’apprêtent à rentrer chez elles, le car est arrivé au bourg et stoppe devant l’école. Les enfants en descendent, et là, surprise pour Ma ! Le gros monsieur l’maire, çui qu’a les trois ciens dans son çâteau, il est là à ll’attende pour le conduire, qu’il dit, et mêm’ pour le présenter à la maîtresse. Ma, il est tell’ment content qu’il a envie d’cialer, eh…

La maîtresse, c’est une jeune dame très brune qui s’appelle Djamila. C’est elle qui a les CP, et son mari, Monsieur Schrumpfmeyer, a les grands du CM2. Ma apprendra très vite qu’ils ont un fils de quatre ans qui s’appelle Harry. Et il n’aura aucune peine à constater que Djamila, sa maîtresse, est enceinte. Et bien sûr, il fera comme les autres et appellera le Schtroumpf le maître des grands, du moins dans son dos.

Mais laissons-le faire connaissance avec son nouvel environnement et retournons à la Maloutière, où se joue une scène inhabituelle.

Lili entre dans la cour et Déodore, depuis le pas de sa porte, la regarde avancer vers lui avec plaijir. Mais voici que Gabin, caché à sa vue derrière la baraque à Victor, déboule tout à coup jusqu’à la jeune femme et, titubant, l’attrape par le bras. Il est déjà fin soûl et il n’est pas neuf heures du matin. Le vieux s’en rend compte sans difficulté. Il a ben dû bouère tout’ la nuit, pense-t-il.

Sur le coup, Lili a eu très peur, mais maintenant elle sait de quoi il s’agit. Elle n’est pas Russe pour rien, le pochard elle connaît, ça fait partie des fournitures de base, elle a déjà beaucoup donné, dans le genre Gare à toi, le père est bourré ! (ou le frère, le mari, le cousin, le voisin, le patron, le flic – rayer les mentions inutiles).

D’ailleurs, Gabin s’accroche à elle, qui reste immobile, dans l’attente. Il balbutie des séries de mots parmi lesquels reviennent sans cesse T’es à moi, t’es à moi… Et voyant qu’elle ne réagit pas, il la serre contre lui, se frotte à elle et commence, de ses doigts malhabiles, à tenter de la déshabiller. Maintenant elle est pétrifiée, elle n’a jamais pensé que son Gabin pouvait s’en prendre à elle de cette manière, mais il la pousse et la fait tomber, se couchant sur elle…

Déodore a suivi la scène des yeux sans bouger. Il est d’abord certain que la jeune femme va se tirer sans difficulté de cette situation, mais quand il voit Gabin déchirer la chemise de la jeune femme sans que celle-ci, écrasée sous le poids, puisse se défendre, il lui vient tout à coup une terrible colère. Une indignachon. Alors il saisit sa canne, la brandit comme une arme et court – oui : court ! – vers les deux jeunes gens qui s’agitent dans la poussière.

Arrivé à eux, bavant, il assène de toute sa force un coup de canne sur la tête de Gabin, qui s’écroule sur sa victime, inanimé, la tête en sang. Lili, blanche comme un linge, se dégage, se relève, se rajuste et regarde le petit père : il lui rend un regard affolé, il a pâli tout à coup, puis il ahane, ne trouve plus son souffle, ses jambes fléchissent et il s’écroule à son tour.

 

Les deux hommes sont-ils encore vivants ? Si oui, lequel va-t-il se relever le premier ? Y a-t-il une cantine à l’école ? Quand va-t-il finir par pleuvoir ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.     

 

 

18

Où l’on ressort une vieille deux-chevaux

 

Madame Adeline a compris assez vite que l’amoureux de sa protégée, le garçon auquel Aminata téléphone en cachette, est en fait un petit frère, qu’elle cache à la campagne chez un vieux nabu.

Ben dis donc, Minata, il a quel âge, ton frelot ? elle demande, c’est pas l’moment pour lui d’aller à l’école ? Si, hein ? Ben comment qu’tu vas faire ? Mais Aminata sourit. Elle vient d’appeler chez Déodore et une jeune femme à l’accent bizarre, genre yougo – Cette Lili, bien sûr, s’est-elle dit – lui a rrépondu que de ce côté là, pas de prroblème, que Ma est à l’école, au CP, que la rrentrrée s’est trrès bien passée grrâce à Msieu Mairre, qu’il a une maîtrresse qui s’appelle Djamila, qu’il ne faut pas se fairre de souci pour les habits ou les fourrniturres. Bref, que tout va bien.

Elle n’ajoute pas, Aminata, qu’une sorte de chagrin l’a envahie, mais Adeline l’a senti. C’est que Lili habite maintenant chez le pépère pour mieux s’occuper du petit… ça lui fait un peu mal, à Aminata, cette idée que maintenant, la grande sœur à Ma, c’est plus vraiment elle, que c’est une jeune femme qu’elle imagine très blonde, avec son français venu du froid…

Adeline a vu ça, elle a souri, Tu fais la gueule ? ça s’appellerait pas d’la jalousie, ça, ma fille ? La jeune fille fait Non de la tête et s’enfuit vers l’atelier.

Assise à la table de la cuisine, sa patronne réfléchit. Pour aider, elle se verse un p’tit verre d’arquebuse, elle est pas du genre à suçoter des liqueurs de dame. Minata, elle se dit, elle aim’rait bien y aller voir, mais è peut pas, è se f’rait r’pérer tout d’suite. Et l’idée lui vient : Ben moi j’peux y aller ! L’atelier, i march’ tout seul, avec la p’tite. Et moi, ça me f’rait des vacances… 

C’est ainsi qu’une Parisienne un peu âgée, un peu essoufflée, un peu enveloppée, arrive en taxi chez Marie Déchevreux, celle de la grosse ferme à l’entrée de Saint-Léger, à deux bornes de chez Déodore. Marie n’est pas une feignante, en plus de sa ferme elle tient deux chambres d’hôte installées un peu à l’écart dans un ancienne bergerie. C’est joli, il y a un pré, des colchiques sous la charmille, et ça borde le Sifflez-moi, comme on appelle le ru.

Certes, les bruits de la campagne, Adeline s’en apercevra, ont beaucoup changé par rapport à la dernière fois où elle avait quitté Paris, elle avait neuf ans à l’époque, c’était pour la communion à sa cousine de Normandie. Désormais, c’est plutôt les machines agricoles, la tronçonneuse, la débroussailleuse, mais quand même, on entend  toujours le coq, les vaches, les chèvres, et même, au loin, un âne qui braie tôt le matin.

Adeline est contente. Son studio est cosy, bien équipé, tranquille. Les repas se prennent à la ferme, dans la grande salle commune au sol pavé de dalles. Ces gens-là sont charmants. Charlie, le mari, une espèce d’ours taiseux à la gueule de boxeur, lui a porté ses bagages sans qu’elle ait rien demandé.

Marie, de son côté, garde toujours son air sérieux, mais Adeline a tout de suite repéré le petit éclair de malice qui fait parfois briller son œil. Il est vrai que le couple anglais qui loue l’autre studio est assez amusant à observer, deux jeunes mariés très amoureux qui sont là pour trouver une ruine à rénover.

Au téléphone, il a été entendu que les Déchevreux mettraient leur vieille deuche au service de la touriste. Adeline en est enchantée, ça lui convient, elle a un peu peur des voitures actuelles, elle qui n’a passé son permis, autrefois, que pour conduire sa fourgonnette de livraison. 

Là voilà donc installée au volant, dans la rue du bourg où se trouve l’école, en attente de la sortie des classes. Elle est garée juste derrière un 4x4 poussiéreux dont descend, pour se délasser, une espèce de monstre. On dirait un canard géant habillé en gentleman farmer. Poitrine bombée, fesses très en arrière, pattes écartées, et bec aplati au bas d’une tête ovoïde… Ben le pauv’ gars, il aura pas l’prix d’beauté, se dit Adeline. Malgré tout, un air comme qui dirait seigneurial, pense-t-elle. Drôle de zig.

Voilà les enfants qui sortent, et Adeline s’extrait de la deudeuche pour mieux voir. Au sein de la masse d’enfants et de parents agglutinés, elle finit par apercevoir le petit Ma, évidemment facile à distinguer.

Le car de ramassage scolaire est un peu plus loin, elle s’attend à ce que le gamin se dirige vers lui mais, surprise !, il aperçoit le gros type, s’épanouit d’un grand sourire, et court vers lui en lui tendant les bras ! Qu’est-ce que c’est qu’ce bizness ? se demande Adeline.

Le géant attrape l’enfant, le soulève et lui fait une bise, puis il l’installe à l’arrière du 4x4, se coule avec légèreté à la place du conducteur, démarre, et louvoyant au travers de l’agrégat des voitures parentales, gagne la route. Adeline, qui s’est vite enfilée dans son tas de rouille, n’a plus qu’à suivre.

Après quelques sinueux kilomètres de route de campagne, le 4x4 ralentit, tourne dans un chemin empierré qui monte vers un petit corps de ferme. Adeline a stoppé à l’entrée de cette piste et observe de loin la voiture du gros homme, qui s’arrête à l’entrée. La grille est largement ouverte et l’on peut distinguer, au fond d’une grande cour, une vieille maison de pierre au toit de tuiles rondes.

Une jeune femme blonde, mince, court vers le 4x4 d’où descend l’enfant. Lili, se dit la bonne dame, et on dirait que c’est le grand amour, avec le p’tit… En effet, la Russe s’est accroupie et prend Ma dans ses bras, l’embrasse, rectifie sa mise, se relève, le prend par la main et se retourne vers l’énorme bonhomme, qui est descendu de son véhicule et la regarde sans bouger, comme au garde à vous.

Et vlan, pense Adeline, il est amoureux d’elle, le pauv’ gars ! Elle comprend alors pourquoi il était allé attendre le moutard : Ben tiens ! Pas fou, le monstre ! L’a pas tell’ment d’avantages à faire valoir mais i sait quand même y faire.

Elle distingue alors, sortant de la maison, un p’tit vieux tout ratatiné, appuyé sur sa canne, la gapette de travers, qui se traîne péniblement vers ce groupe en ayant l’air de ricaner. Du moins si elle voit bien. Faudrait qu’elle se rapproche. Elle sort de sa voiture, hésitante, et va se décider lorsqu’ apparaît aussi, sur le seuil de la maison, un grand gars dont la tête est enturbannée d’un volumineux pansement. Il a l’air un peu flageolant. C’est qui, encore, çui-là ? se demande Adeline.

C’est à ce moment que Lili aperçoit la deux-chevaux plantée au bas du chemin. Elle met la main au-dessus de ses yeux pour mieux voir car Adeline est dans le soleil, puis, laissant le petit courir vers le jeune gars, dépassant le gros type en lui souriant au passage, elle descend de quelques mètres, donnant ainsi l’impression que la personne qui l’observe serait la bienvenue.

Adeline se met alors en marche, soufflant et pestant, et arrive à la hauteur de la blonde. Elle reprend son souffle et demande : Lili ? La jeune femme est surprise. Kto vy ? (qui êtes-vous ?) demande-t-elle, ce qu’Adeline interprète sans difficulté. Ça s’rait trop long à espliquer ici, j’vous dirai tout mais on pourrait pas aller s’asseoir ?

Lili prend alors conscience de l’essoufflement de cette dame et lui fait son grand sourire, l’éclatant, celui qui lui a permis de traverser l’Europe sans trop y laisser d’elle-même, puis elle lui prend le bras et l’emmène doucement vers la maison.

Elle salue Saturnin au passage d’un Merrci Msieu Mairre, do svidania !, ce qui le laisse balbutiant, puis, toujours souriant, elle dit à Déodore À maison, Batiouchka ! Elle arrive enfin, avec son invitée, au seuil prestement libéré par Gabin. Ma les attend à l’intérieur. À moins que, ce qu’il attend, ce ne soit son goûter…

Voilà tout ce monde – moins un Saturnin fort peiné – dans la grande cuisine de la maison. À ce moment-là, saperlipopette ! le téléphone sonne. Aminata n’y tenait plus.              

 

Que fait donc Gabin dans cette maison ? Adeline parle-t-elle anglais ? Déodore a-t-il suffisamment récupéré ? Les Déchevreux ont-ils des enfants ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.     

 

 

19

Où l’on prépare une tarte aux pommes

 

 Ben comment qu’tu t’amènes… qu’tu t’appelles, dans ton pays, ma p’tite ? Hein ? Comment qu’ch’est, ton nom ? Que ch’sache qui qu’ch’est qu’j’émarge… Mmm… qu’j’héberge ! Déodore est content de voir que Lili s’est installée pour de bon chez lui, mais il ne voudrait pas avoir l’air idiot au cas où les gendarmes lui poseraient des questions.

C’est le matin et ils sont assis tous deux à la grande table de la cuisine, Ma vient de partir à l’école, ils pèlent et coupent des pommes pour préparer une tarte. C’est qu’il y aura une invitée, ce soir, cette dame, la Parisienne, l’amie d’Aminata. Comment qu’a ch’appelle, déjà, cette-là ? a demandé Déodore pour la troisième fois. Lili le lui a répété patiemment : Adline, son nom ! Mais au fait, elle-même, s’est-il inquiété, comment s’appelle-t-elle ? 

Mon nom Larissa Denissovna Aksakova, répond Lili, a ou ménia niè dakoumienty, pas papiers chez moi, Batiouchka… Si elle savait plus de français, elle lui dirait que les papiers, pour un clandestin, c’est ce qui permet au juge français de savoir dans quel pays le renvoyer. C’est pourquoi elle a caché les siens dans les bois, dans un trou d’arbre, en hauteur, bien enveloppés dans un sac imperméable.

Déodore n’est pas très doué en langues étrangères. Cela l’amène à se poser parfois des questions de fond auxquelles il n’a pas de réponse. Par exemple, quand il apprend à la télé que tel grossium est le manager d’une grande entreprise, il se demande pourquoi c’est le gars qui fait le ménage qui dirige la boite. Ou quand il comprend que son téléfilm préféré est en prime time, il s’inquiète de savoir si son téléviseur devra être modifié pour recevoir ce genre d’émission… Voyez pas que ch’chois oblitéré… obligé, d’ach’ter un pochte ?… un pochte ?

C’est pourquoi il croit que Batiouchka (Petit père) signifie quelque chose comme Excuse-moi. Mais s’il accepte d’excuser Lili – il lui pardonnerait même de lui supprimer le pinard, c’est dire… –, il est quand même embêté. Chuis emboité, ma p’tite, hein ? Chi on t’prend ichi, ch’est moi que j’vas en gnole !… en tôle ! Lili ne sait que répondre.

Il se rend bien compte que ses capacités diminuent à tous égards, il aimerait donc bien que Lili lui apporte durablement son aide… mais sans lui causer d’embarras. Seulement il ne voit pas comment la situation pourrait évoluer positivement. Il n’existe pas de solution qui soit à sa portée. Aussi préfère-t-il oublier finalement le problème et lui trouver une solution pratique : Bon, ben on verra bien.

D’autant qu’un autre souci traverse son esprit : Et Gabin, qu’èche qu’i fait ? Les intentions de Gabin, voilà un autre sujet d’inquiétude. Les intentions de Gabin à propos de Lili, à propos du coup qu’il a pris sur la tête, à propos de ce qu’il pourrait raconter à son copain Trouvebroc, ou au maire, ou à n’importe qui, et qui serait répété à la mère Méfie, et de la mère Méfie aux gendarmes il n’y a pas loin…   

Dans son jargon franco-russe, Lili rappelle une fois de plus à Déodore que Gabin, après avoir été soigné par elle, a dû rester pour la nuit mais qu’il est rentré chez lui dès que Madame Adeline est arrivée. En fait, elle l’avait poussé dehors en comprenant que le coup de téléphone survenu alors venait d’Aminata. C’était assez compliqué comme ça, avait-elle pensé, Gabin n’avait pas besoin de tout savoir sur ce qui se passait autour de Ma.

Gabin était rentré chez lui, s’était saoulé derechef, puis, au soir, avait appelé la Manon. Elle avait rappliqué illico et, voyant son état, loin d’être consternée, elle avait compris qu’il était à elle. Pour la vie. Tu verras, avait-elle pensé, quand on sera ensemble, tu risqueras pas de te poivrer la poire, mon coco ! J’y veillerai… Elle se trompait sur toute la ligne, mais n’anticipons pas.

Lili comprend bien que le souvenir de Gabin trouble la cervelle embrumée de son hôte, elle cherche à le rassurer. Elle lui assure que tout est fini entre elle et le jeune homme, mais que celui-ci est quand même un type bien. Malgré tout. Qu’il n’irait pas colporter des choses sur elle, ni des choses qui mettraient Ma en danger. Parqué Gabin aime Ma, Batiouchka ! À quoi il répond T’escuse pas, ma fille, y a pas matière, ce qui la laisse interloquée.

Ceci dit, Déodore, les yeux dans le vague par-dessus la graisse de ses verres, réfléchit. Ça l’amène à claper de la langue et, en conséquence, à baver mais juste un peu. Il renifle un coup, se dit que sa gapette doit être de travers comme d’habitude et la remet en place, profitant du geste pour se gratter l’occiput.

Ceci fait, il pose la question qui le turlupine : Ben ch’est pas tout cha, ma p’tite, dis-moi plutôt comment qu’tu t’appelles ? Hein ? Dans ton pays ? Lili soupire et le lui dit une nouvelle fois. Ben dis don, ch’est pas commode, on dirait du polonais. Comment qu’tu dis ? Répète don ! Elle le fait : La-rris-sa, mon prrénom. Et aussi, avec prrénom papa, Dé-nis-sov-na. Et mon nom Ak-sa-ko-va. Jé écrris. Et elle le fait sur le bord du journal qui sert à rassembler les épluchures.

Déodore tire vivement le journal à lui, ce qui fait tomber à terre le bout de crayon utilisé par la jeune femme et pas mal d’épluchures de pomme, puis regarde attentivement ce qu’elle a écrit. Ben non, ch’est pas du polonais, y a pas d’doublevé ni d’zède, j’m’y connais en polochon… en polonais. Banoukchètchéné ? Lili commence à comprendre les finesses du déodore usuel, elle répond Jé pas polak, Batiouchka, jé RRouss. Elle sourit, et en se désignant elle ajoute : Popof !

Les yeux chassieux de Déodore s’écarquillent : Tu ch’rais pas ruche, des fois ? Ch’est cha ? Cha par egjempe ! Et t’es communisse ? Il ne sait pas trop quoi penser de ça, une communiste chez lui, lui qui a toujours voté pour le Général ! Mais non, l’expression de Lili le rassure, elle est pour le Tsar, bien sûr, chère petite…

Depuis qu’elle habite près de lui, Lili a pu remarquer que la cervelle du vieux bonhomme bat parfois la campagne. Ça l’inquiète, bien sûr, mais enfin, pour le moment ça reste épisodique et ce n’est jamais dangereux pour quiconque. Elle aimerait pourtant en parler à quelqu’un d’un peu plus savant qu’elle. Et bien sûr, la figure de Saturnin se présente à son esprit. Elle se tourne vers Déodore et s’écrie : Invité ce soirr aussi Msieu Mairre !?

Saisi par la vivacité de la jeune femme, le vieux sursaute, tente de comprendre de quoi elle parle, puis sourit. L’idée lui plaît, saperlatrompette ! Il serait flatté de compter à sa table un tel invité de marque. D’autant que Lili, il a déjà pu s’en rendre compte, cuisine à merveille. Aussi, ricanant et claudiquant, s’en va-t-il appeler le château.

Lorsque le téléphone sonne, Saturnin revient tout juste de son tour à pied quotidien dans la commune. Pour se délasser, il s’est allongé nonchalamment sur un sofa. L’effet de ce temps de détente se fait rapidement sentir : il sourit niaisement dans le vide, pensant à la jolie voix de cette charmante jeune femme africaine avec laquelle il a eu le plaisir de s’entretenir au téléphone quelques temps auparavant, chez ce vieux gâteux de Déodore. La grande sœur de ce petit gamin si mignon, celui qu’il aurait tant voulu garder céans.

Mais la jeune femme – quelle voix ensorcelante ! – lui a infortunément confirmé qu’il avait eu raison de laisser repartir l’enfant chez le vieux bougre… 

Eh bien c’est justement ce dernier qui l’appelle et l’invite à dîner. Palsambleu, la bonne nouvelle ! Car il y aura aussi, en sus de la drôle de bonne femme aperçue la veille, celle qui sortait d’une deux-chevaux nauséabonde, la blonde la plus délicatement émouvante que l’on puisse jamais évoquer… Un lys ! Et le charme de son délicieux accent ! Saturnin s’en trouve glorieusement ému en toute sa personne…

À cet émoi s’ajoute l’expression d’un sentiment moins ravageur, porteur d’une qualité d’émotion d’une autre nature, celui que suscite en lui la perspective de revoir son petit ami, ce sacré petit titi de Ma. Comme je m’ennuie vite de ce chérubin ! se dit-il, souriant sans le savoir. Mais il s’assombrit : deux femmes en vue, cela fait quand même beaucoup…   

 

Saturnin a-t-il seulement une chance d’attendrir l’une de ces jeunes femmes ? Ma aura-t-il beaucoup de devoirs à faire ce soir-là ? Où est passée Adeline ? Où se trouve l’aspirine ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.     

 

 

20

Où il suffit d’une photo pour s’émouvoir

  

Ma il est content. D’abord c’est dimance, y a pas école, et en plus il fait beau. Il s’est réveillé et il a entendu que ça bouzait dans la maison. Le pépé il était déjà sorti, L’nouère était content, dans la cour, il poussait des petits zappements rauques pour dire bonzour. En plus, Ma entendait la vaisselle tinter dans la cuisine, et il a senti l’odeur du çocolat et du pain grillé.

Alors il s’est levé. Lili elle l’attendait debout devant l’évier, elle a souri, il est venu l’embrasser et il est resté un moment serré contre elle. Elle a dit Pti diéjnié ! Alors il s’est assis à table, son bol l’attendait, Lili elle lui a versé son çocolat et elle lui a beurré sa première tartine. Après elle a étalé de la confiture dessus. À la framboise. Y a Pelote qui est venue, elle s’est installée sur la table et elle a surveillé le petit-dézeuner.

Maintenant il est dehors, assis sur le seuil de pierre. Il s’est lavé les dents, il s’est mouillé la bouille – il s’est doucé la veille au soir une fois qu’il a eu fini ses devoirs – et il a passé un peigne dans la boule de ses ceveux crépus, puis il a mis un dzean, une chemise et des çaussettes propres, et enfin son pull et ses baskets. Il est content. Il regarde son monde.

Le pépé il est sorti de la cour, çâteau branlant, la canne à la main, L’nouère devant lui. Ma se dit qu’il veut aller voir comment se porte le potazer, saperlécerpette ! Parce que Lili elle a sûrement donné aux lapins et aux poules, c’est donc pas la peine que le pépé il y aille. Pasqueu le pépé il est vieux, il est fatigué, maintenant c’est Lili qui fait les çoses. Pas touzours mais souvent. Lili elle est zentille.

Ma il pense à tout ça. Y a des zens, ils sont gentils, et y en a d’autres, ben ils sont pas zentils. Et y en a, ils sont zentils que des fois. Pas tout l’temps. C’est comme la maîtresse. Elle s’appelle Djamila mais on lui dit Maîtresse. Et faut pas lui dire Tu, faut dire Vous. Eh ben elle est zentille mais pas tout l’temps. Mais bon, une maîtresse, elle peut pas être zentille tout l’temps. Des fois, faut qu’elle gronde ceux qui font les andouilles.

Celle qu’est zentille tout l’temps c’est Moïra. Même quand elle est pas zentille elle est zentille. Même qu’elle a perdu ses dents de devant eh ben elle sourit tout l’temps. Sauf quand elle pleure mais là, c’est pasqueu les autres ils ont pas été zentils. Pasqueu les autres, ils étaient à la maternelle, alors ils se connaissent tous. Mais Moïra, elle est arrivée y a pas longtemps, elle a pas fait la maternelle. Ma non plus.

Il se rappelle. Le premier zour de l’école, à la récré. Ma il connaissait personne, il était tout seul dans un coin, les autres ils zouaient. Il a vu une fille, elle était toute seule dans un coin. Elle le regardait. Elle avait les ceveux d’une couleur qu’il avait zamais vue. Roux mais foncé. Avec des nattes. Elle était trop loin, il avait pas vu la couleur de ses yeux. Il se disait que vu les ceveux, les yeux aussi devaient être bizarres.

Elle le regardait alors il l’a regardée. C’est là qu’il a vu qu’elle souriait. Et les dents qui manquaient. Comme lui. Et puis la sonnette a sonné, ils sont tous revenus vers la maîtresse et ils sont rentrés dans la classe. La fille – du coup il s’est rappelé qu’elle s’appelait Moïra, encore un truc bizarre – elle était assise devant lui, elle s’est retournée, il a vu qu’elle avait des yeux verts. Vraiment verts. Paf, il s’est dit, elle a bien les yeux bizarres.

Après ça, la maîtresse elle a posé une question à Moïra, et Moïra elle a pas répondu, elle a zuste dit un truc qui veut rien dire. La Maîtresse elle a dit, Ah oui, c’est vrai… Et elle a dit à tout le monde Vous avez parmi vous une camarade, Moïra, qui est anglaise. Elle ne connaît pas notre langue, elle ne sait parler qu’en anglais. Vous devrez être très gentils avec elle et lui parler beaucoup, afin qu’elle apprenne le français. Je compte sur vous.

Du coup, y en a, ils ont dit Elle comprend pas pasqueu elle est bête, alors ? Y en a plein qui se sont marré. Heureusement, Moïra elle a pas compris pourquoi. Ma il était pas content. La maîtresse non plus. Il a pensé C’est çui qui ll’a dit qui ll’est. Enfin c’est comme ça qu’il est devenu copain avec Moïra. Pasqueu les autres, il faut dire, ils zouaient pas beaucoup avec lui non plus.

Moïra elle s’appelle pas Moïra. Que pour la maîtresse. Elle l’a dit à Ma, Môon nôom est Scarlet. Elle avait un accent bizarre, forcément, mais on comprenait. Ma lui a dit que lui il s’appelle pas Ibrahima, que la plupart du temps il s’appelle Ma. Elle a dit Ma ? Il a dit Oui en hoçant la tête. Alors elle a souri, comme d’habitude. Et il a été content. Elle est zentille, Scarlet, il a pensé.

En plus, Msieu l’Maire, Saturnin, il a dit l’autre jour que Moïra elle est même pas anglaise, elle est un autre truc qui s’appelle écossais. Ma ça l’a fait marrer à cause des p’tits pois. Scarlet c’est pas un p’tit pois, mais quand même, pour rire il s’est demandé si les yeux vers, c’était pas à cause des p’tits pois… Saturnin il lui a dit que les hommes écossais ils se baladent en zupe, dans leur pays, surtout pour aller danser. Ben ça l’a fait marrer aussi.

Pelote vient s’asseoir tout à côté de lui, sur le seuil, au soleil. Elle frotte sa tête contre son bras. Ma a compris le messaze, elle veut des caresses. Il sait très bien ce qu’elle fait la nuit, qu’elle va çasser les petites bêtes zentilles pour les tuer, mais il la caresse quand même.

L’autre zour, il parlé de ça au grand-père. Pourquoi que Pelote elle çasse ? Pourquoi qu’elle tue les bêtes ? Nous on lui donne à manzer, à Pelote ! Alors hein ? Le grand-père il a réfléci, ça se voyait pasqueu il a fait Pfffouïtt, et pis il a gratté sa tête sous sa gapette. Mais quand même, il a dit son idée : Ben mon gars, les p’tites bêtes, è s’bouffent entre elles, hein, è sont pas mantilles non pus ! Qui qu’c’est qu’est gentil ? Toi tu bouffes bien mes sapins… Mmm… mes lapins !

Ça l’a fait réflécir. Il s’est dit que Pelote, elle était zentille des fois, et pas zentille des fois. Comme lui. Autrement il faudrait pas qu’il manze les lapins, ni les poules. Ben oui mais quand c’est sur la table, rien que de voir ça, ça lui donne faim, ça sent trop bon. Surtout que Lili elle fait drôlement bien cuire la viande. Ben tiens, il a dit à Pelote, Lili elle est zentille, eh ben elle tue les bêtes pour qu’on les manze. Alors ? 

Pelote elle a pas répondu, bien sûr, mais elle s’est redressée et elle l’a regardé sérieusement, l’air de dire Ben mon vieux, y en a, là-d’dans ! 

À quoi qu’tu penses, comme ça, loupiot ? Tout à ses réflexions, Ma n’avait pas fait attention à la grosse dame qui vient d’arriver. C’est Madame Ad’line, la patronne à sa sœur. Il répond J’pense à rien, et il fait la moue qui va avec. Tu dis pas bonjour ? demande la dame en souriant, alors il répond très vite Bonzour Madame. Bonjour mon p’tit, réplique Adeline, qui attrape le fauteuil en toile de Déodore et s’installe à côté du gamin. Tu veux que j’te parle de ta sœur ? J’ai des choses à t’dire de sa part.

Lili a entendu que quelqu’un arrivait, depuis le fond de la cuisine elle jette un œil et préfère rester à l’écart. Cette dame est venue pour voir Ma mais n’a pas encore eu l’occasion de se trouver seule avec lui, Lili n’a pas à s’en mêler, elle trouve. Mais elle aimerait quand même bien écouter…

D’autant que la conversation dure longtemps.

Adeline a pour mission de rappeler à Ma que sa famille, c’est Aminata, sa grande sœur, qu’il ne faut pas qu’il oublie ça, Pas, mon grand ? Et aussi que sa sœur pense à lui tout l’temps. Qu’elle s’ennuie de lui. Et qu’elle lui envoie un souv’nir pour pas qu’il l’oublie, qu’il pense à elle. Tiens, prends ça, c’est pour toi ! dit-elle par avance en ouvrant son sac à main et en farfouillant dedans. Elle finit par en sortir une enveloppe qu’elle tend à Ma.

Il la prend tout en regardant la dame, il n’ose pas ouvrir, puis il s’y décide et tire de l’enveloppe une photo. C’est Aminata. Une belle photo en couleur. Il la regarde, et alors de grosses larmes coulent sur ses joues. 

 

Est-ce que Ma reverra bientôt sa grande sœur ? Et est-ce que la confiture de Lili était bonne ? Combien coûte un fauteuil en toile ? Où habite Moïra ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.       

 

 

21

Où l’argent ne fait décidément pas le bonheur

 

Saprelotte ! s’écrie Déodore, j’ons pus d’jugeotte ! C’est qu’il vient de se ressouvenir de la soirée de l’autre jour, quand le maire est venu souper chez lui avec la mère Ad’line, la Parijienne. La patronne à Aminata, chelle qu’est v’nue vouère comment qu’i’ va le p’tit, eh ben c’est-i’ pas qu’è va l’remmener ? L’est p’tête ben v’nue pour cha !

Ça lui arrive de temps en temps, il voit les choses en noir, c’est l’âge… ou le pinard, qui sait ? Il se le demande. Car après tout, si la bonne femme était venue pour reprendre Ma, elle l’aurait dit, pas vrai ? Il secoue la tête, on ne peut pas en être sûr, il lui faut y voir clair. Voilà, c’est décidé, il va l’entreprendre, la vieille. Du coup, il se reverse un fond de rouge.

Il est assis dans la cour sur son fauteuil pliant, le dos au mur, à prendre le soleil d’automne. Il a posé son verre et sa chopine sur une marche du seuil. Il aime s’installer ainsi, bien couvert, son passe-montagne au lieu de sa gapette, une grosse doudoune violette sur le dos, celle qui perd un peu ses plumes aux coutures, son caleçon long molletonné sous le futal en velours, les chaussettes de grosse laine tricotées autrefois par sa pauv’ femme, enfin ses godillots. Il a pensé à ses sabiots pleins de paille mais il sait que ça ne se fait plus. Pourtant, dans le temps, on mettait ça pour avoir les pieds au chaud.

Avoir les pieds au chaud, c’est le secret pour pas prendre froid, il se dit. D’ailleurs, il se souvient de cette ritournelle que chantait son copain Totor, un de la classe, sur l’air des bijoux de Marguerite : C’est aux pieds que j’ai froid, réchauffe-les moi ! Ben Totor, il a plus chaud aux pieds, maintenant, il est sous terre… Ça le rend triste, Déodore, de penser ça.

Ça y est, me rev’là en train d’broyer du nouère. Ch’est pas bon, nom de d’là ! Il se morigène. Il se dit qu’il faut plutôt s’intéresser à des belles choses. Tiens, pense-t-il, regarde donc comme la campagne est belle, avec toutes les couleurs de l’automne. Il regarde et il respire, ça sent le frais, c’est bon. Il reste à jouir du bleu transparent du ciel, de la limpidité de la lumière. Il ferme les yeux, il entend le bruissement des ailes d’une tourterelle… Il sommeille un peu, se secoue, et grommelle. T’es pas l’pus malheureux, vieux croûton !

Ça le fait tousser. Et il se dit que quand même, quelle chance il a ! Tiens ! il a Lili, qu’il entend chantonner dans la cuisine. Une belle fille, sapredieu ! Il aurait quarante ans de moins... Mais bon, n’y pensons plus. N’empêche qu’elle est là, cette mignonne, gentille à souhait, à s’occuper de lui... 

Et puis il y a Ma. Le petit. Que de la vie ! Que de l’espoir malgré tous les malheurs. Il sourit, Déodore, il hoche la tête, il y a même une tite larme qui lui mouille la paupière. C’est de la bonne émotion, il se dit. J’ons p’tête l’air d’un vieux con mais faut pas crouère, y a du cœur sous ma laine, che p’tit ch’est tout’ ma vie. Du coup il est content de lui. Il ricane de contentement. Et tiens ! il se reverse un gorgeon.

Mais l’émochon passée – pardon : l’émotion – il s’essuie les lèvres et repense à la mère Ad’line. Où qu’elle est, cette là ? È d’vait pas v’nir, ch’matin ? Il s’est à peine dit cela qu’il voit la deudeuche tourner dans le chemin, le grimper en brinqueballant et s’arrêter devant la barrière. Adeline s’en extirpe, en pestant comme d’habitude, s’époussette un peu et remarque le vieux, là, de l’autre côté de la cour. Il a pas l’air flambant, l’ancêtre, elle pense. 

Quelques minutes plus tard, les voilà tous deux attablés dans la cuisine. Adeline a refusé le p’tit coup d’rouge que lui proposait le pépère, et Lili lui prépare petyi cafiè. Les deux aînés se regardent. Ou plutôt ils se jaugent. Adeline se demande ce qu’il a, à la fixer comme ça, et lui se dit que le moment de vérité est arrivé.

Alors, qué qu’vous jêtes v’nue faire ichi, en vérité ? Pachqueu d’puis qu’vous jêtes là, vous nous faites des grâches mais pas jun mot su’ la quechtion qui fâche : vous v’nez ti pour reprend’ le p’tit, oui ou non ? Pachqueu moi j’vais vous dire : tant qu’la chœur aura ren dit, pas quechtion d’vous l’laicher emmener !

Adeline tombe des nues. Elle regarde le vieux et reste silencieuse un bon moment. Ils se tiennent là, face à face, en chiens de faïence. Lui, il attend une réponse tout en mâchonnant sa salive, et elle, il lui faut un moment pour comprendre : ce bonhomme-là, le gamin, il l’aime… Jusque là, elle ne le voyait pas comme ça. Elle avait vu en lui un vieux gâteux juste un peu dégoûtant. Un péquenaud, en plus. Ben non. C’est autre chose.

Adeline, elle ne connaît des paysans que la caricature que l’on se faisait d’eux en son jeune temps dans les faubourgs de Paris. Âpres au gain. Elle se disait que le vieux allait lui cloquer la facture devant le nez, elle attendait ce moment, d’ailleurs elle trouvait que c’était normal qu’il réclame son dû. Elle était venue en partie pour régler ça. Mais là, non, ce vieux nabu parlait d’autre chose…

Et cette chose-là, Adeline, elle connaissait. Oh pas depuis longtemps, non, ça ne lui était venu que depuis peu. Depuis l’arrivée de la petite Minata dans son gourbi de vieille emmerdeuse. L’amour. La tendresse pour un petit, pour une petite. Eh ben mon con ! elle se dit, si j’m’attendais à ça !

Lili perçoit tout cela dans les yeux d’Adeline. Vot, ana poniala (Voilà, elle a compris), se dit-elle. Et elle sourit à la vieille dame, qui lui rend son sourire : quand Lili sourit on lui sourit. Mais Déodore, lui, il s’énerve : Ch’est quand qu’vous jaccouchez ? Et Adeline sourit à nouveau. Chuis pas v’nue pour reprende le p’tit, chuis juste v’nue pour le voir, pasqueu sa sœur, è peut pas v’nir, vous devriez l’comprende. Si c’est ç’que vous voulez, i’ va rester ici, où voulez-vous qu’il aille ? Elle a fait comme si elle s’énervait elle aussi, elle a haussé le ton, ça l’amuse.

Déodore reste interloqué : voilà-t-il pas qu’il se fait engueuler, maintenant, et chez lui, encore ! Et puis, saperlacomprenette ! le sens des paroles de la bonne dame lui parvient à l’esprit. La mâchoire lui en tombe et il salive.

C’est pas pour ça que chuis v’nue, j’vous dis, reprend Adeline, gardez le p’tit, j’vous l’demande. Ça s’rait gentil d’vot’ part. Sa sœur peut pas s’montrer, vous l’comprenez ? I’ peut pas aller à l’école à Paris, on pourrait r’monter jusqu’à elle. Gardez-le. Vous voulez pas qu’è s’fass’ prend’, on la fout’rait dans un avion avec le p’tit !

Ah ben non ! Ah ben non ! Déodore a sursauté, une idée pareille le cloue sur sa chaise, tout essoufflé. Un coup pareil, il pense, ça le tuerait. Lili se penche vers lui, lui pose la main sur l’épaule : Non, pas peur, Batiouchka, Ma rest ici, zdièss, pas peur. Adeline l’assure elle aussi, Ayez pas peur, mon pépère, j’vous l’laisse, le gamin, c’est réglé, soyez tranqui’.

Et voyant qu’il a repris son souffle, elle ajoute : Mais bon, ch’sais bien qu’ça coûte des sous, l’entretien d’un gamin, i’ faut qu’on fass’ nos comptes. Chuis là aussi pour ça. Déodore n’est plus tout à fait en mesure, à ce moment-là, de saisir de quoi elle parle. Trop d’émotion. Il se verse un bon gros verre de rouquin et, tout en gardant les yeux posés sur cette bonne dame, tel un enfant, il le sirote consciencieusement.

Adeline laisse passer l’intermède. Elle a toute la journée, elle ne repart que le lendemain. Ce soir, les Déchevreux l’ont invitée à une petite fête de famille, dans un hameau voisin, ça lui fait plaisir, en quelques jours, ces gens-là sont devenus pour elle des amis, ça ne lui est pas arrivé souvent d’en avoir. Mais bon, au bout d’un moment, elle reprend : Combien que j’vous dois, alors, pour l’entretien du p’tit ?

Et là, Déodore a compris, il devient tout rouge, ça le fâche, une question pareille ! Il bégaye. Et puis ça sort : Vous jallez m’fout’ le camp, avec vos chous, vingt gueux d’vingt gueux ! J’en veux pas, d’vos chous, spèch’ de malhonnête ! Non mais alors ! Me payer ! Chortez d’là, j’ai pas travaillé tout’ ma vie pour mendier auprès d’une capitalisse !

Adeline éclate de rire. D’accord, d’accord, elle dit, j’garde’ mes millions ! Elle se tourne vers Lili et lui sourit : Donn’ moi donc un verre, que je trinque avec ce vieux fou !

 

Pendant ce temps-là, Ma écoute-t-il bien la maîtresse ? Les tourterelles ont-elles enfin arrêté de roucouler ? (ça m’énerve). Adeline ne devrait-elle pas faire attention avec le vin du vieux ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

22

Où l’on fume une dernière cigarette

 

Ce même jour, au matin, Gabin réfléchissait. Ça n’allait pas fort pour lui. C’était son premier jour de chômage après un emploi provisoire à la mairie, il avait remplacé le cantonnier pendant ses vacances. Heureusement pour lui, le maire l’aimait bien, il faisait ce qu’il pouvait pour lui trouver quelque chose mais ça n’allait jamais bien loin.

Il est assis sur le banc, le dos contre le mur, à côté de la porte, là où se trouvait Lili la dernière fois qu’il l’a vue chez lui. Le jour où elle est partie… Il cherche son paquet de clopes et jure, il n’en reste plus qu’une. Il la garde pour plus tard, il a pas envie de descendre s’acheter un paquet au bourg. Il regarde le jardin. Y a des trucs à faire mais il a pas le courage. Qu’est-ce qu’il en a à foutre, du jardin, de toute façon ? À quoi ça sert ?

Il voit passer Trouvebroc sur le chemin mais il l’appelle pas, et l’autre avance le nez en l’air, comme d’habitude, il fait pas attention à lui. Toute façon, c’est un gugusse, Trouvebroc, il trouve. Juste bon à prendre sa cuite le samedi soir. Pas intéressant.

C’est comme moi, pense Gabin, qu’est-ce qu’elle pourra bien m’trouver, Lili, pour qu’elle ait envie de revenir ? Cette pensée-là, elle le détruit. Tant pis, il reprend son paquet et il la fume, la dernière clope. Il reste là, le regard perdu. Il pense à Lili. Bien sûr il a la Manon. Quand il veut. Mais c’est jamais pour autre chose qu’une partie de jambe en l’air. Ça mène nulle part.

Lili, si elle était là, elle lui donnerait du courage, il se secouerait, il descendrait au bourg où même il irait en ville. Voir si y aurait quelque chose pour lui. Ou il chercherait sur Internet. Chaque fois qu’il a cherché pour de bon il a fini par trouver parce qu’il est pas exigeant. Au boulot il est courageux, personne dira le contraire. Il prendrait ce qui se trouverait. Une boite d’intérim le prendrait peut-être, surtout avec le maire derrière lui. Un coup de téléphone de la mairie, et ça passerait. Du moins il croit.

Y aurait Lili, il s’y mettrait, mais là, pourquoi faire ? Y a pas que la baise, y a pas que les potes, si t’as personne de sérieux, au bout du compte t’es foutu. Et lui, y a que Lili, il a essayé sans, il a vu que non, ça marche pas, il est nase. Comment qu’il pourrait la ramener là ?

Et ça lui vient. Quelle pomme je suis, j’te jure ! Lili, y a qu’une chose qui la fait marcher, maintenant, il devrait le savoir ! Et c’est pas une chose, c’est un môme. C’est le p’tit Ma. Pourquoi qu’elle est chez le vieux ? Pour le p’tit Ma ! C’est pas compliqué, la porte d’entrée c’est le p’tit Ma. J’ai qu’une chose à faire, se dit Gabin, faire que le p’tit Ma il se passe pas de moi.

Cette idée, elle le fait gamberger. Pour une fois il a un truc à réfléchir dessus. Comment qu’il pourrait s’y prendre ? Ben déjà, il le sait, le gamin l’aime bien. C’est un point de départ. Et même, lui aussi il l’aime bien. C’est un bon petit. Sympa, toujours à rigoler, lui qu’aurait bien des raisons de chialer. Un môme qui s’intéresse à tout, tu lui montres un truc, il commence aussitôt à te poser des questions et des questions, toujours sur le coup.

Demain c’est mercredi, se dit Gabin, je vais me mettre à surveiller, y aura bien un moment où il aura envie d’aller se balader, Lili peut pas toujours être là à le surveiller. Je l’emmènerai poser des pièges. Les mômes, ils adorent ça, moi je me rappelle, quand mon tuteur m’emmenait. Du coup, lui et moi on était potes. Sa femme, ça la faisait râler, mais lui il se marrait.

Ma il a besoin d’un homme avec lui, pas un vieux comme Déodore, se dit-il. Grand-père c’est bien, mais bon, ça suffit pas. Et puis le vieux, il va pas vivre toujours. Et le voilà qui se met à échafauder tout un plan d’avenir à partir d’une idée toute simple, que bien d’autres ont dû avoir à l’occasion : s’attacher le petit pour avoir la femme. Il a complètement oublié l’existence d’une sœur, là-haut, à Paris. Il est dans l’instant, c’est sa limite, celle qui le retient dans ce hameau.

Le lendemain dans la matinée, pas de chance pour lui, Lili le voit arriver de loin. Il fait beau, elle finit d’étendre le linge dehors. Elle pose son panier et elle vient à sa rencontre, elle ne tient pas à ce qu’il entre dans la cour. Il a ralenti le pas, il hésite, puis il se dit qu’il n’a rien à perdre et il s’approche d’elle. Quand il est arrivé à deux-trois mètres, il s’arrête et il lui dit Salut Lili, comment qu’tu vas ? T’es toujours aussi belle

Elle ne répond pas, elle le regarde. Il lui fait une drôle d’impression, on dirait qu’il a perdu quelque chose, on dirait qu’il s’est vidé. Il est toujours ce beau mec qu’elle a aimé, ce beau brun costaud, mais une hardiesse qu’il avait a disparu. Quelque chose d’animal, au bon sens du terme. Elle le pense comme ça sans se le dire, c’est rien qu’une impression. Juste, elle se dit qu’il a pas l’air à son mieux.

Il lui tombe dessus une tristesse, elle n’aimerait plus faire l’amour avec lui. Elle comprend ça. Et lui il s’en rend compte. Pas besoin de discours. D’ailleurs quoi dire ? Elle est là toute droite devant lui et rien ne passe. Il secoue la tête et il s’en retourne, il repart, il redescend le chemin, au passage il choute dans une caillasse, c’est tout.

Arrivé au coin du bois de la Cornutière, il se retourne, il la voit, elle a pas bougé, elle le regarde. Il s’arrête un instant puis il repart pour qu’elle ne le voie plus. Maintenant il est à l’abri de son regard alors il s’arrête pour de bon, il s’assied au pied d’un châtaignier, parmi les bogues ouvertes. Et c’est là qu’il prend sa grande décision, celle qui va changer sa vie, et aussi la vie de quelques autres.

Il se lève, il se secoue, il s’époussète, et puis il rentre chez lui. Il s’en va mais il reviendra. Ça va lui prendre du temps mais il reviendra. C’est ce qu’il se dit. Et à partir de là, il commence un long voyage, d’abord dans sa tête, et puis pour de bon. Elle le reverra, la Lili.

Mais pour le moment, elle pense au contraire qu’elle en a fini avec lui. Nitchèvo ! (C’est rien !), elle dit à mi-voix. Mais elle ne le pense pas. Elle est triste. Et même elle s’en veut, parce qu’elle est triste aussi pour lui, kakaya gadost’ ! (ce sagouin !).

Lili ! T’es où ? C’est quand qu’on les fait les crêpes, hein, Lili ? Ma est sorti de la maison, il voit la jeune femme et il court vers elle. Elle se retourne et elle lui tend les bras. Au moins elle a ce petit diable à aimer, elle se dit. Bliny, my diéliayèm vetchiérom, galoubtchik ! (les crêpes, on les fait ce soir, chéri !), avec confitiourr ! Et la voilà à nouveau souriante, animée, heureuse pour un temps.  

Ce même jour dans l’après-midi, Adeline est venue faire ses adieux. Adieu aussi à la deudeuche, car c’est Marie Déchevreux et son 4x4 qui l’amènent. Ensuite, il est prévu qu’ils la conduisent à la gare, à une trentaine de kilomètres.

En la voyant partir pour rejoindre sa sœur, Ma laisse couler une petite larme, mais il a les bras de Lili pour le consoler, alors il assure comme un grand. Déodore, lui, est content, il a glissé Ayez pas peur, saperléchocotte ! On va ben suffoquer d’lui… Mmm… s’occuper d’lui !

Plus tard, sur la route, Marie aperçoit un grand brun qui fait du stop. C’est Gabin, c’est l’ex de Lili, c’est le grand ami du petit Ma, dit-elle à Adeline, on s’arrête ? Et sans attendre, elle le fait. Tu vas où ?J’vais prende le train, j’vais à Paris, répond-il, j’en ai marre de la cambrousse. Ça intéresse Adeline, elle se retourne pour voir monter le gars dans le 4x4, Vous allez où, à Paris ? Il s’installe et hausse les épaules : J’sais pas, j’verrai bien.

Adeline fait Ah bon… Mais on ne se refait pas, elle rumine un moment, puis sans se retourner, elle dit Pouvez v’nir chez moi, y a d’la place, vous savez, plus on est d’fous plus on rit ! ça vous donn’rait l’temps d’vous r’tourner. Puis avant qu’il réponde, elle se tourne vers lui et dit Vous connaissez pas la sœur à Ma ? Minata… Elle habite chez moi, c’est mon ouvrière. C’est ce qui décide Gabin : Ben j’veux bien, si ça vous dérange pas trop

Les voilà donc face à face dans le TGV pour Paris. On est en semaine, en milieu d’après-midi, il y a de la place. Deux bonnes heures de train, cela permet de se dire beaucoup de choses. À l’arrivée, Adeline a pigé le problème du jeune homme. Elle réfléchit.

 

Un 4x4, même à la campagne, est-ce bien raisonnable ? Gabin trouvera-t-il du travail à Paris ? Ma pourra-t-il continuer à poser des pièges ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

23

Où l’on répare un lave-vaisselle

 

Ce mercredi matin, Fenella MacRury, dite improprement Fen (marais, en anglais), est en train de réparer son lave-vaisselle. Du moins, elle essaie, mais ce n’est pas commode, il lui faudrait quatre mains, deux pour tenir et deux pour agir. Elle n’en a que deux, Angus, son mari, est sur le chantier, à deux-trois kilomètres de là, il restaure une vieille maison.

C’est son métier, il achète une ruine, il la remonte et il la revend avec bénéfice. Après quoi sa famille et lui repartent vers le lieu d’une autre masure à rénover. En attendant, ils vivent d’habitude dans un long mobil-home posé sur un parking viabilisé. Mais là, ils l’ont installé sur le terrain municipal, derrière l’ancienne école.

Scarlet est trop petite pour aider sa mère, tout ce qu’elle peut faire consiste à s’occuper de Calum, son petit frère. Il n’a que deux ans mais il court partout, c’est du souci pour la petite fille mais à six ans, pense Fen, on peut commencer à prendre ses responsabilités. Au pays, c’est ce que disait le pasteur, à elle et aux autres gamins, quand elle avait cet âge.

Fen est une petite femme rondelette, vive et gaie, une rousse aux yeux verts, comme sa fille, alors que le petit est blond paille, il ressemble à son père avec ses grands yeux marron. Pour le moment, elle râle, Fen, elle n’arrive à rien, elle s’énerve, c’est tout juste si elle ne va pas prendre en vain le nom du Seigneur…

Elle se redresse, elle passe son avant-bras sur son front en sueur et se retourne, surprise, une jeune femme blonde se tient dans la porte du mobil-home. Elle est grande et mince et porte un vieux pull vert et un jean délavé. Eskiouz, Madam, dit Lili, vous maman Scarrlet ?

Elle n’est pas britannique, cette jeune femme, se dit Fen, mais pas française non plus. Fen se débrouille en français, elle suit très sérieusement des cours depuis qu’elle et Angus sont arrivés dans le pays. Elle espère bien qu’un jour, ils pourront s’arrêter quelque part en France, de préférence dans l’Ouest, pour y finir leurs jours.

Elle a toujours été surprise par le comportement des gens du pays, dans les villages, ils ne correspondent pas à l’image que l’on se fait des Froggies, chez elle, à travers la presse populaire. Ils les prennent, elle et les siens, comme ils sont, sans plus de complication, malgré la différence de leurs coutumes.

Ceci dit, elle se sent tout de même étrangère, pas forcément admise à cent pour cent. Oui, je souis, répond-elle à la blonde, Scarlet a fait mauvaises choses ? Je crois pas, elle est avec moi ici toujours… L’intruse lui sourit et, bien sûr, elle ne peut s’empêcher de lui rendre son sourire. Non, dit Lili, je viens demander elle pourr inviter, pourr jouer, chez moi ptyi garrçon dans école avec elle. Ma, son nom

Fen a entendu sa fille parler de Ma avec enthousiasme. Un garçon noir très gentil. Et son père, c’est le maire, le gros monsieur très laid qui a montré où installer le mobil-home, et sa mère s’appelle Lili, elle est blonde, et ses parents ne sont pas noirs, et il sait siffler, et il travaille bien à l’école mais il est bavard et la maîtresse le gronde... And so on

Fen est rassurée, elle invite la jeune femme à entrer, elle explique qu’elle doit réparer cet engin, là, et que Scarlet doit garder son petit frère. Elle dit qu’autrement, elle serait contente d’envoyer Scarlet jouer avec le garçon de cette personne, mais qu’elle a vraiment besoin de cette machine de malheur. C’est difficile à expliquer en français mais elle y parvient.

Alors bien sûr, Lili s’enquiert du problème et, renseignée, elle offre son aide, qui est acceptée. Les deux femmes, toujours souriantes, se mettent à l’ouvrage tout en s’étudiant du regard. Or il se trouve que Lili est bien plus compétente que Fen en ce qui concerne la réparation des instruments ménagers, elle règle la question en deux temps trois mouvements. Dans son pays, elle n’a pas acquis un diplôme de mécanique pour rien !

Fen est conquise. Elle propose un café, et les voilà toutes deux installées à la table de formica du coin cuisine. La veille, Fen a fait des buns, ils sont un peu rassis mais elle n’a que ça, cela fait rire les deux jeunes femmes.

À une question de l’Écossaise, la Russe éclate à nouveau de rire et répond Oh non, sapierrlipapyit’, jé pas femme msieu mairre ! Il pas marrié et jé pas marrié. Jé pas connais bien. Jé habite chez msieu Fiodorr, vieux homme à Maloutièrre. Trrès fatigue. Jé aide. Ma, ptyi garrçon prrotiégé. Msieu mairre prrotiégé aussi. Ma, jé okioupe

Elle s’arrête, contemple le fond de sa tasse, et murmure Jé fais un peu maman pourr Ma. Et elle regarde Fen dans les yeux, pour voir si elle comprend. Fen comprend. À partir de ce moment, elles sont amies. Deux étrangères qui vont se soutenir. Elles le constatent et elles se sourient. Puis Fen éclate de rire : elle vient d’imaginer Lili au lit avec Saturnin.

C’est ainsi qu’un peu plus tard, Ma voit arriver Scarlet avec Lili, une Scarlet rouge de plaisir, et qui sautille d’un pied sur l’autre en avançant, la main dans celle de la jeune femme. Ma en reste tout interdit. Il est intimidé.

En fin d’après-midi, les deux enfants ont joué toute la journée, la plupart du temps dehors, bien couverts, au grand plaisir de L’nouère et malgré l’inquiétude de Pelote, réfugiée, pas folle, bien au chaud dans la cuisine.

Déodore est resté lui aussi au coin du feu mais il a fait néanmoins quelques apparitions sur le seuil. Il est content, alors, il surveille en ricanant les ébats des petits pendant que Lili s’active, fait le ménage, jette un œil, prépare le repas – steaks hachés et frites, ça plaît toujours –, rhabille les enfants de chaud, joue au ballon quelques minutes, enthousiaste, sort la tarte du four pour le quatre-heures, jette un œil, recoud un ourlet en écoutant France Musique – elle adore l’opéra –, enfin fait la maman du mercredi…

Par moment, elle s’arrête et elle songe. Est-ce bien ce qu’elle voulait devenir, mère au foyer d’enfants inconnus, lorsqu’elle a tout bravé pour échouer finalement dans ce hameau ? Non, bien sûr… Elle soupire, puis elle pense à Ma. Elle est venue, pense-t-elle, pour s’occuper d’un enfant qui s’en retournera un de ces jours vers sa véritable existence. Et après, que fera-t-elle ? Tchort znaïèt (le diable le sait) !

Elle en est là lorsqu’un coup de klaxon l’amène à la fenêtre. C’est Fen, venue chercher sa fille, son petit garçon dans les bras. À la vue de cette jeune femme éclatante de vie, de la fougue que Scarlet montre en rejoignant sa mère, de l’attitude intéressée de Ma à ce spectacle, Lili éclate en sanglots. Cela menaçait depuis un moment. Depuis le départ de Gabin ?

Mais elle se reprend, s’essuie les yeux, se mouche, et crie à Fen, depuis la porte, de venir prendre un café. Ou thé ? Tchaï ? Da ? Prikhodyat bystro nagret'sya, moï droug ! (Du thé ? Oui ? Viens vite au chaud, mon amie !) Ce que Fen s’empresse d’accepter.

En entrant, l’Écossaise ne manque pas de remarquer les traces de larmes chez Lili. Elle aimerait lui demander ce qui se passe, mais la présence du vieux maître de maison l’en empêche. Elle tourne son attention vers lui, qui la regarde par en-dessous, toujours ricanant : il n’a pourtant pas l’air bien méchant !

En fait, Déodore n’aime pas les Anglais. Mais c’est Lili qui commande, désormais, il n’a plus rien à dire. Il s’assied donc avec les deux femmes pendant que les enfants, Calum compris, vont jouer dans la chambre de Ma. Il regarde la petite rouquine. Elle a ben l’air d’êt’ chentille, il se dit, mais pourquoi qu’i’ viennent chez nous, cheux-là ? Y a pus qu’cha, par ichitte ! D’ichi quéqu’ temps, pus serponne va pus parler franchais, dans ch’pays !

Il a complètement oublié que Lili, sa p’tite poulette, comme il dit, parle russe plus volontiers que français. Et de toute façon, il ne pense plus, il est pris d’une quinte de toux interminable, au point que Fen, qui n’est pas habituée, se penche vers lui et lui tape dans le dos pour l’aider à expectorer…

Une fois calmé, il lui dit Merchi ben. Puis il tire de son velours un grand mouchoir à carreaux, se mouche et s’essuie les yeux. Après quoi, il attrape un biscuit, le mâche, et pense à son jeune temps. Toutes ces jeunes femmes…      

 

Lili retrouvera-t-elle un peu de gaîté ? On n’entend plus les enfants, feraient-ils des bêtises ? Le brouillard va-t-il se lever ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

24

Où l’on pense en repassant et inversement

 

C’est regrettable, Lili n’a pas pu s’entretenir avec le maire. Cette pensée l’arrête au moment où elle prend le balai pour en passer un coup sous la table, après le repas de midi. Elle est seule, Déodore fait sa sieste et Ma est à l’école.

Elle avait intrigué pour que Déodore invite Saturnin, l’autre soir, mais elle n’a pas trouvé le bon moment pour lui parler seule à seul. À vrai dire, c’est ce seule à seul qui l’a retenue, elle ne tenait pas à ce qu’on la voie en conversation privée avec lui. D’autant qu’il était facile pour chacun de remarquer la façon dont il la regardait…

Elle s’en est avisée assez vite, aidée en cela par Ma, qui, l’ayant rejointe près du fourneau au milieu du repas, l’a tirée par la main pour qu’elle se penche vers lui et lui a glissé dans l’oreille Eh, Lili, t’as vu ? Msieu l’maire il est amoureux, tu vas t’marier avec lui ? Elle a répondu en lui faisant les gros yeux mais elle est devenue toute rouge. 

L’ennui, c’est qu’elle ne voit pas à qui d’autre qu’à Saturnin elle pourrait exposer ses inquiétudes touchant Déodore. Le vieux déraille… Pas toujours, même pas très souvent, mais quand même, ça l’inquiète. Or sa situation à elle est telle, qu’elle ne veut pas se risquer à appeler un médecin pour qu’il vienne voir le vieux bonhomme. Et d’ailleurs, de quel droit ? Elle secoue la tête : ce serait malhonnête vis-à-vis de cet homme qui est si bon pour elle…

L’avantage, avec Saturnin, aux yeux de Lili, c’est qu’il détient un pouvoir mais qu’il a promis de ne pas en profiter pour la dénoncer. Pour les autres, elle n’a pas confiance. C’est un cercle vicieux dans lequel elle est enfermée, elle ne connaît pas les gens d’ici, elle ne peut donc leur faire confiance, mais comment, alors, parvenir à les connaître assez pour en juger ?

Oh! la solution elle la connaît. Elle y a pensé, depuis cette question du petit coquin. Bien sûr. I patchemou nièt ? (Et pourquoi pas ?) Il n’y aurait pas de déshonneur pour elle à épouser un homme qui l’aime… Ili chto ? (Ou quoi ?) Elle hoche la tête, elle prend un air querelleur : voudrait-on l’en empêcher ? Puis elle se reprend : Ili, mojet byt’ tak ! (Ou peut-être que si !) Lili le sait bien, que ce serait déshonorant. Épouser quelqu’un par intérêt ? Honteux. Or peut-elle tomber amoureuse de Saturnin ? Non.

Et peut-elle de toute façon se trouver amoureuse ? Voilà une question qui la trouble… Comme si sa situation lui permettait d’être amoureuse ! Nièlzia… (Impossible). Oh Gabin ! pense-t-elle, pourquoi es-tu si faible ? Elle se remet d’un coup à balayer, elle le fait avec frénésie, elle cogne violemment le balai contre les pieds de la table, elle le cogne, elle le cogne… Et elle s’arrête, elle lance le balai au loin et elle pleure.

Le proverbe dit Platchouchtchaya jenchtchina idiot loutchché vsievo (Femme qui pleure s’embellit), mais voilà, il n’y a personne ici pour la regarder pleurer. Personne qui compte.

Appuyée contre la table, donc, elle pleure. Puis elle s’arrête. Elle regarde autour d’elle et elle voit le balai, là-bas, par terre. Elle va le chercher et elle le range. Il y a du repassage.

Le fer à la main, devant la table de repassage, elle revoit en pensée l’arrivée du maire, l’autre soir, un énorme bouquet de roses à la main. Elle éclate de rire. Il avait l’air tellement stupide, ne sachant à qui l’offrir… Pauvre homme, pense-t-elle. Si laid et si gentil. Et tellement ridicule. A kak jal ! (Mais quel dommage !) Elle se dit qu’elle lui offrirait bien son amitié, en toute honnêteté, mais bien sûr, ce n’est pas ce qu’il veut…

Elle serait bien surprise si elle savait que Saturnin a dans l’esprit au moins deux fers au feu, elle et Aminata, et que, de plus, cela tient plus au rêve, chez lui, qu’à la réalité. Il serait bien embarrassé, en fait, si l’une de ces jeunes femmes se jetait à son cou en lui promettant un amour éternel ! C’est que les femmes, surtout celles qui sont belles, lui font peur tout autant qu’il les admire. De plus, il n’est pas idiot, et il a des yeux pour se voir dans la glace…

Lili entend le vieux tousser, à côté, dans sa chambre, et elle en revient à la question initiale. Il faut quand même bien qu’elle se décide. Un jour ou l’autre, elle va se trouver dans une situation qu’elle ne pourra pas assumer, quand le vieillard aura pété les plombs. Elle se répète Piétié lé plon, elle a appris récemment cette expression, elle en comprend tout à fait le sens, Gabin le lui a expliqué. C’est quand un système électrique cesse de fonctionner parce qu’un fusible a sauté. Elle n’aimerait pas que cela arrive dans le cerveau de Déodore alors qu’elle serait seule avec lui.

C’est pourquoi elle se décide. Elle ira trouver Msieu Mairre, mais pas chez lui. À la mairie. Il y reçoit officiellement ses administrés le lundi matin, mais personne ne vient le voir là, chacun attend toujours de le croiser à un moment ou à un autre pour lui parler de son affaire.

Mais elle entend que ça bouge, dans la chambre. Une quinte de toux suivie d’un raclement de gorge. Elle imagine la suite… Et puis le bruit d’un sommier qui se relâche et une kyrielle de jurons. Oh vain gueux d’vingt gueux d’vingt gueux, grommelle Déodore, quand qu’ch’est qu’ma portatse va m’laicher tanrquille !?

Quelques minutes plus tard, il apparaît, se reboutonnant et toujours grommelant. Il voit Lili à l’ouvrage et, appuyé sur sa canne, il l’observe longuement. Elle ne s’en soucie pas, il peut bien la regarder tant qu’il veut, elle ne s’occupera pas de lui, elle a autre chose à faire que de lui préparer son bol de chocolat quotidien, qu’il se bouge un peu, elle n’est pas sa bonne. Elle a décidé qu’il devait prendre un peu sur lui, sous peine de devenir un légume.

Il comprend ce langage muet et il ricane : J’vais m’faire mon chocolat, t’en veux-ti ? Et comme elle fait non de la tête, la natte dansant dans son dos, il ajoute : Tu chais, ma p’tite, j’vois ben à quoi qu’tu penches. Chuis p’têt’ vieux mais chuis pas chi gâteux qu’tu l’crois. J’ai ’core ma tête. Et j’m’en vas t’dire une sauge… Mmm… une chose : T’en fais trop.

Lili, surprise, pose son fer et se tourne vers lui. Il hoche la tête comme un vieux hibou et il se fend d’un sourire édenté : Voui, voui ! Ch’te l’dis, t’en fais trop. Cha fait un moment que ch’te r’garde, eh ben, t’es pas dans ton achiette. Ben ’coute don un vieux birbe : occupe toi moins d’moi, occupe toi du p’tit pis ch’est tout. Et arrête de m’regarder comme cha, veux-tu d’mon chocolat, oui ou non ? Elle répond Oui.

Oui qui ? il répond, la malice au coin de l’œil. Elle sourit enfin et dit Oui grrand-pèrre, jé dois dirre ? Il ne répond pas, il lui fait signe de s’asseoir à table.

Un moment plus tard, il lui amène un bol fumant, à l’arôme délicieux, et il s’assied avec elle, un autre bol à la main. Ils ne parlent pas, mais ils se regardent par instant en souriant. Ou plutôt elle en souriant et lui en ricanant.

C’est dans cette position que Ma les trouve en rentrant de l’école, suivi, sur sa lancée, d’un Saturnin pas trop sûr de lui qui tonitrue Veuillez pardonner mon intrusion, chers amis, mais j’ai pris la liberté de vous transmettre un pli émis à votre intention par la pédagogue commise par l’Infâme à l’instruction de ce chenapan que l’on surnomme Ma, entre autres petits trublions républicains. Et c’est à Lili qu’il tend la feuille pliée que Djamila, l’instit, lui a remise à la sortie.

Déodore le regarde et se lève. Ben ch’est gitan… Mmm…, ch’est gentil, mais t’nez, acheyez-vous don, Mcheu l’Maire, Lili va voir cha, moi j’ai à faire au jardin ! Quins, Ma, viens don m’aider, t’as qu’à prende un bon bout d’pain d’épiche et pis tu viens ! Et il claudique vers la sortie, un sourire malin aux lèvres. Ma ne se le fait pas dire deux fois…

Gêne des deux qui restent, elle assise, lui debout. Puis Lili réalise que le vieux, certes sur un malentendu, lui a permis de s’entretenir avec le maire comme elle le désirait. Elle fait asseoir le gros homme, le fixe avec le plus grand sérieux et lui dit Msieu mairre, c’est chance, jé biésoin parler à vous quand Fiodorr pas écoutier. 

Le sérieux de la jeune femme permet à Saturnin de retrouver son calme, mis à rude épreuve jusque là. Je suis tout ouïe, belle dame ! lui dit-il, puis, voyant son incompréhension : Je vous écoute… 

 

Saturnin répondra-t-il à l’inquiétude de Lili ? Celle-ci a-t-elle éteint le fer à repasser ? Vais-je profiter de la circonstance pour m’envoyer un morceau de pain d’épices ? Déodore est-il vraiment gâteux ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.     

 

 

25

Où l’on parle en ouolof

 

Ma il est tout seul, il s’ennuie. Il est dans sa çambre, à la fenêtre, il regarde la pluie. C’est pas zuste ! Tout l’monde l’a renvoyé là et lui il avait rien fait, saperlipopette ! Il a même pas dit un gros mot. Ou même sali sa cemise comme la veille. 

Les grandes personnes elles discutent, elles sont dans la cuisine, elles veulent pas de lui. Va zouer dans ta çambre, il a dit Msieur l’Maire. D’habitude il est zentil, mais là, non. Pareil pour Lili, elle a pas fait attention à lui, elle espliquait quéque çose au grand-père, elle l’a même pas regardé quand il a dit Ben pourquoi ? Pourtant il avait l’air vexé, elle s’en est même pas rendue compte…

En plus, il a même pas pu demander un bonbon en éçanze. Il est fort, là-dessus, il sait discuter, zenre Z’veux bien faire la vaisselle mais après tu m’donnes un p’tit-beurre ! Des fois ça marce, surtout avec un zentil sourire, le spécial : Allez, Lili, sois pas vace, tu peux faire ça pour moi… Et c’est dans la poce.

Mais là, non. Et maintenant il est là tout seul à regarder la pluie. È tombe comme vace qui pisse, il se dit. Ça le fait marrer. Il a entendu Gabin dire ça, ça lui a plu. Les grands, ils veulent pas qu’on dise des gros mots, pis eux ils en disent plein. Encore un truc pas zuste. Il l’a dit à Gabin et ils ont rigolé tous les deux. Gabin, c’est son copain mais il est parti. C’est à cause de Lili. Elle veut plus de lui. Ma il lui a demandé pourquoi mais elle a pas répondu. Elle a fait une tête toute triste.

Ma il s’est dit que c’est une histoire d’amour. Les amoureux, des fois ils sont contents, des fois ils sont tristes. Lui il a une amoureuse, c’est Scarlet, mais ils sont pas tristes, ils zouent tout le temps ensemble. Sauf quand elle zoue à la balle au mur avec les autres filles. 

Bon. Il regarde la pluie qui tombe. Il a que Pelote pour être avec lui, mais elle zoue pas, c’est pas un p’tit çat, elle est vieille. Elle fait que ronronner, comme activité. Suffit de la caresser mais ça dure pas longtemps. Il arrête vite, il fatigue. Là, elle s’est mise sur le lit, elle réflécit, avec les yeux en code. À quoi qu’ça réflécit, un çat ? Sûrement à des çoses sérieuses, surtout une vieille comme elle.

Va zouer dans ta çambre ! Ben si on a pas envie de zouer ! Sont marrants, eux, ça se commande pas. Si au moins y avait Scarlet. Mais elle est pas là. Même pas cez elle, au mobil-home. Toute façon, elle serait au mobil-home, elle pourrait pas venir, vu ce qui tombe. Sa mère l’amènerait pas, avec son p’tit frère à garder. Lui non plus, Ma, il pourrait pas y aller. Pareil.

Scarlet elle est emmenée par ses parents pour aller à Léglise. Elle l’a dit à Ma : Demain nous allay à Léglise. C’ey le bap’tise pour Calum. Tout le famille a veniou. Ma il a demandé Ben c’est où, Léglise ? Elle savait pas, elle haussé les épaules, elle a roulé les yeux en faisant poutt de la bouce et elle a dit C’ey loin.

Il est resté longtemps sans rien dire, il avait peur d’avoir l’air bête, mais il a quand même demandé C’est quoi le bap’tise ? Elle a rigolé, elle a dit C’ey quand on mette l’eau sur ton tête. Mais faut pawler anglais, you know, y a pas des Fwançais. Faut aller loin où est Léglise anglais. Il a trouvé ça bête : Ben, de l’eau, y en a, ici, il a dit. Et il s’en souvient bien pasqueu il avait raison, avec tout ce qui pleut. Mais elle a zuste haussé les épaules, l’air de pas savoir quoi répondre.

Les Anglais, ou même les Écossais, c’est pas comme les Français, il a azouté. Nous, les Français, on met pas de l’eau sur la tête des p’tits garçons, surtout quand il fait pas beau, ils pourraient attraper un rhume. Scarlet elle a éclaté de rire : Je ponse tiou ey pas un Fwançais, toi ! Tiou ey un Africa ! Il était pas content.

Comme maintenant. Il est pas content. Il s’est fait çasser dans sa çambre et en plus il est pas français. Ou alors ? C’est une parole qui fait réflécir, il est quoi ? Africain ça veut rien dire, il voulait répondre à Scarlet, mais trop tard, elle était partie zouer à la balle au mur avec les autres filles. Des fois, il pense trop longtemps avant de parler.

Il regarde la pluie qui tombe et il se dit qu’Africain c’est pas un pays. Ça il le sait. Y en avait plein, des Africains, dans la maison de Paris, quand il était p’tit, avec Aminata. Ben ils parlaient même pas pareil. Lui, des fois, avec Aminata, il pouvait parler ouolof. Elle, elle parlait ouolof tant qu’elle voulait, elle savait parler ouolof comme français. Les deux.

Mais les voisins ils savaient pas. Elle lui avait dit Ceux-là, en face, ils parlent bassa, et ceux à gauce, ils parlent fon. Ben dis don, il avait demandé, comment qu’ils arrivent à se comprendre ? Elle avait ri : En français, tu vois bien, même si ils sont pas français, elle avait répondu. Tu parles d’un truc, il se dit, pourquoi que c’est le français ? ça serait mieux si ça serait le ouolof. Pasqueu ici, y a pas d’école en ouolof ! En ouolof, on pourrait zouer toute la zournée, même tous les zours. Sauf quand il pleut…

Ou alors, il se dit, on ferait l’école en français, bon d’accord, mais seulement quand il pleut. Pasqueu là, y aurait école, il serait quand même bien content, au lieu de s’embêter comme ça. Sauf que c’est dimance.

Ma il arrête de penser. C’est trop compliqué. Il regarde la pluie mais c’est touzours pareil. Il se demande où il est, Lnouère. Il est sûrement dans la cuisine avec les grandes personnes. C’est ça qu’est pas zuste, aussi ! Il entend tout ce qu’ils disent et il comprend rien. Ou alors les ciens ils comprennent tout ? Ils comprennent mais ils disent rien, ils répètent pas, c’est pour ça qu’ils ont le droit d’écouter.

Ma il recommence à penser. Il se raconte une histoire. Il saurait parler en cien. Alors Lnouère il lui raconterait tout. Ou alors Lnouère il saurait parler français, ou même ouolof, mais il le dirait à personne sauf à Ma, et il lui raconterait tout. Alors ils se promèneraient tous les deux partout et Lnouère il lui espliquerait les idées des ciens :

Pourquoi que Lnouère il aime ronzer les os. Ou pisser contre les murs ou même les roues des ouatures. Ou même pourquoi qu’il aime pas les zandarmes, qu’il aboie tout le temps quand ils viennent. Ou pourquoi qu’il renifle le derrière des autres ciens quand il les rencontre. Zenre Bonzour, comment qu’tu vas, montre-moi tes fesses.

Sont marrants, les ciens. Ma il rigole, il voit ça, il pense à Msieur l’Maire : il entre, il fait comme les ciens, il vient renifler le derrière au pépé, Bonzour Msieur Déodore ! il fait.

Bon, tout ça c’est des histoires, mais Ma il a envie de faire pipi. C’est la pluie, ça donne envie. Faut quand même qu’il sorte de sa çambre, il aura qu’à dire Z’ai le droit pasqueu ze vais faire pipi ! Personne pourra rien dire. Pis il restera longtemps à faire pipi, peut-être qu’il entendra les paroles des grandes personnes pour savoir c’est quoi leur secret. Ça lui plaît, comme idée.

Le voilà qui ouvre sans bruit la porte de sa çambre. Il entend Lili qui dit Merrci Msieu Mairre ! et Saturnin qui la corrize : Ze vous en prie, zente dame, donnez-moi plutôt du Symphorien ! Ma glisse un œil à l’intérieur de la cuisine, il se rend compte que Msieur l’Maire est sur le départ, il est debout, le çapeau à la main, et Lili se dirize vers la porte extérieure. Du coup, le gamin comprend qu’il peut faire son apparition sans risque, Ils ont terminé leurs secrets, ze suis venu trop tard, se dit-il, à nouveau amer.

Saturnin l’entend, il se tourne vers lui et il l’apostrophe : Tiens ! Te voilà, toi, petit coquin, qu’as-tu fait tout ce temps, on ne t’a pas entendu ! Mais Lili se hâte de venir vers le gamin, se pence et le prend dans ses bras : Chto ty doumayech, daragaya ? (Comment tu te trouves, mon céri ?) lui dit-elle en razustant le col de sa cemise. À quoi il répond Ya v paryadkié (Ze vais bien), il a l’habitude, elle lui pose touzours la même question, il connaît la réponse.

Plus tard, lors du repas, assis à table en face d’un Déodore un peu éteint, il repensera à sa réponse. Il est fier : Ben moi aussi ze parle en russe, y a pas que le ouolof !     

 

Ma saura-t-il ce qui s’est passé dans la cuisine ? Lili aime-t-elle encore Gabin ? Vais-ze attendre la fin de la pluie pour sortir la poubelle ? Calum a-t-il attrapé un rhume ? Vous le saurez (peut-être) la semaine proçaine.         

 

 

26

Où l’on met des brins de tabac partout

 

Rouler une cigarette quand on a la tremblote, c’est l’exploit que Déodore tente de réaliser juste après sa sieste. Il a cherché dans la poche droite de son velours, un pantalon de charpentier comme on n’en fait plus depuis 36, il a farfouillé un temps, sorti un mouchoir à petits carreaux bleu et blanc, un bout de crayon pour quand il faisait encore les mots-croisés du journal, du papier à cigarette, une pelote de ficelle de récupération, son couteau à greffer, son briquet à mèche d’amadou, un bouton de culotte et deux-trois pièces de menue monnaie.

Il sort aussi de sa poche un bout de carotte tout ratatiné. Quécfounecaloteundan ? se demande-t-il à mi-voix en graillonnant. Ça l’arrête un moment, cette question. Et puis il se souvient : c’était dans sa blague, pour éviter que le tabac ne sèche. L’a dû plisser de d’dans…. Mmm… glisser d’là n’dans. Il pose la carotte sur la table en secouant la tête : elle n’est plus mangeable. Il se remet à chercher.

Finalement, tout au fond, il a trouvé sa blague en peau de vessie de porc bien culottée et il l’a sortie. Il l’a posée sur la table, puis il a remis tout le reste dans sa poche, sauf le briquet et le papier à cigarette. La poche de droite, toujours, parce que la gauche est réservée aux pièces de vêtement. C’est là qu’il remise son passe-montagne, son cache-nez et ses moufles. Il les tient là au cas où. Même en été, un p’tit coup de froid pourrait vous surprendre, et lui, il est devenu frileux. Il met toujours deux paires de chaussettes.

Il est assis à l’envers sur sa chaise, à côté de la table de cuisine. Il a eu du mal à enfourcher l’assise mais c’était nécessaire. C’est commode, cette position, parce qu’on peut poser les avant-bras sur le haut du dossier, rapport toujours à la tremblote, saperlagapette !

Il prend l’étui de papier à cigarette, en tire une feuille, pose délicatement un coin du papier sur sa lèvre du bas pour qu’elle s’y colle, attrape la blague de la main gauche, l’ouvre d’un pouce droit à l’ongle fortement corné, et chope une pincée de tabac. Ceci fait, il pose la blague sur sa cuisse gauche, retire le papier de sa lèvre et y dépose la pincée de tabac, qu’il répartit de la façon la plus équilibrée.

Ensuite, des trois premiers doigts de chaque main, il commence à faire rouler tabac et papier en sorte qu’il parvienne à obtenir ce qui ressemble plus ou moins à une cigarette encore ouverte. Reste à mouiller de la langue la partie enduite de colle du papier et de refermer le tout. Le résultat ressemble à une sorte de loche humide d’où dépassent, à chaque extrémité, quelques fétus de tabac. Il en a semé pas mal par terre, aussi, tout autour de lui.

Il porte cette chose molle à ses lèvres, d’où elle pend en attente de la flamme du briquet. Et là, pas de problème, la mèche s’allume au premier coup de pouce sur la mollette et Déodore peut tranquillement allumer sa cibiche et en tirer une bouffée.

Maintenant il peut réfléchir. C’était le but. Pour cha, le tabac, y a rin de mieux, il se dit. Donc il va s’y mettre, il va regarder les choses. Il a du temps, le petit est à l’école et Lili est allée faire des courses au bourg. Allons-jy tranquillement, il se dit. Cela va être ardu et de temps en temps, pour aider, il va devoir marmonner plutôt que penser en silence.

S’il a bien compris ce que Lili et le maire voulaient lui faire entendre, il serait gaga. Il perdrait les pédales. Entendre ça d’un dingo comme Saturnin et d’une gamine même pas française… Si c’est pas un coup à se taper le derrière par terre, qu’est-che que ch’est ? Lui, gâteux ? Non mais des fois ! C’est qui, qui peut vous réchiter la tabe de multiplicachon comme quand il avait dix jans, hein ?

D’un autre côté, faut dire, il a des absences, cha ch’est vrai. Un coup il voit Lili entrer dans la cuisine, ou le môme, il se demande qui c’est. Cha dure pas mais cha fait drôle… Un autre coup, à l’heure du dîner, il met la gamelle de la chatte sur la table avec les assiettes. Mais ça, c’est juste de la distracchon, ça n’est arrivé qu’une fois. Voui… Mais quand il appelle sa pauvre femme, qui est morte depuis longtemps, pour qu’elle vienne lui masser les pieds… Ch’est p’têt’ pus d’la dichtracchon ? 

Et la mémoire ! Il ne se souvient même pas de ce qu’il vient juste de faire. Ou alors, il oublie ce qu’il est en train de faire. Il prend sa bouillotte pour y mettre de l’eau, il arrive à l’évier, il voit les verres sales, il pose la bouillotte et il commence à rincer les verres. Il les range dans le buffet et là, il remet un peu d’ordre là-dedans, il faut dire que c’est toujours en désordre, Chte Lili, elle est un peu bordélique. Du coup, il se verse une larme de goutte. Pendant ce temps-là, la bouillotte attend toujours son eau.

Y aurait donc du frai…. Mmm… du vrai. Sans compter que des fois, il se pisse dessus. Il s’arrête, sa cigarette est finie, il jette le mégot de loin dans l’évier et il réussit son coup, ça le réjouit. Puis il mâchonne un temps sa salive. Qu’est-che que j’dijais, déjà ? Ce qu’il disait, c’est qu’il serait gaga, c’est ça la question. Ma foi, j’aurais l’âge. Mais ce serait embêtant, rapport au petit. C’est quand même lui qui a la garde du petit, c’est pas Lili.

Le sort du petit, sa sécurité, son devenir, cette question efface tout autre sujet dans l’esprit du vieux bonhomme. Il aime ce petit. Qui va s’en occuper, maintenant que lui, Déodore, s’en va du ciboulot ? Lili, elle ne peut pas, elle n’est personne, ici. Elle n’existe pas. Pour qu’elle soit en droit d’agir pour le petit, il faudrait qu’elle ait des papiers. En règle. Non, le seul qui peut s’en charger, c’est le maire, tout dingo qu’il soit. Et justement ! Faut êt’ dingo comme moi pour faire cha ! Eh oui, le maire pourrait s’occuper du petit mieux que n’importe qui.

Ou alors, et là, Déodore se met à ricaner, le mieux, ce serait que le maire épouse Lili. À elle, ça donnerait des papiers, et à Ma, ça donnerait un foyer. Il ricane de plus belle, il est content, il a trouvé la solution. Voui, il se dit, je ll’ai, la soluchon ! Il a complètement oublié que Ma a une grande sœur qui attend de pouvoir le reprendre. Et il ne se rend pas compte qu’il vient de reconnaître que oui, il s’en va un peu du cervelet…

Il se lève avec peine de sa chaise, fait tomber sa blague à tabac toute ouverte, il avait oublié qu’elle reposait sur sa cuisse, et le tabac se répand sur les dalles. Il n’a plus qu’à sacrer, rien d’autre à faire, il va pas pouvoir se baisser pour ramasser tout ça. Trop vieux. Vingt gueux d’vingt gueux d’vingt gueux ! Et tiens ! il prend sa canne, appuyée à la table, et il la jette par terre. Mais ça ne le réconforte pas, il est pris, d’un coup, d’une grande tristesse. Ch’est donc comme cha, mijéricorde, il se dit, chuis foutu.

Il donne un grand coup de pied à la chaise, qui s’en va valdinguer. Lui-même a failli tomber. C’est à ce moment-là que Lili rentre des courses, le sac à provision à la main. Elle constate le désordre, la chaise d’un côté, la canne de l’autre, le tabac répandu, la blague par terre, elle pose le sac et elle s’écrie Quoi tu fais bêtise, Batiouchka !? Puis elle le voit : il est debout, vacillant, misérable, il la regarde… et il pleure.

Bien sûr, elle court vers lui et le prend dans ses bras. Batiouchka, patchémou ty takoï groustnyï ? (Petit père, pourquoi es-tu si triste ?) Mais elle sait bien de quoi il s’agit. Saturnin le lui a dit la veille en partant, le vieil homme décline et il doit bien s’en rendre compte. Elle en est désolée, elle ne sait que faire pour le consoler. Vy vsio sviatyé, molitiès’ za nas, griechnykh ! (Vous, tous les saints, priez pour nous, pauvres pécheurs !)

Elle va toujours essayer de le réconforter, elle tire à elle une autre chaise, y assied le vieux, ramasse la blague, la canne et la chaise tombées et s’en va au buffet chercher un verre et la bouteille de goutte. Un petit coup de remontant ne lui fera pas de mal, elle se dit, et à elle non plus, elle n’est pas russe pour rien.

Quelques minutes plus tard, c’est Ma qui rentre de l’école. Il trouve le grand-père attablé avec Lili. Ils boivent un coup ensemble et ils ont l’air très contents, ils rient. Et Lili a sorti la boite de biscuits au chocolat, ça commence bien, la soirée, il pose son cartable et il va vite les embrasser avant de s’envoyer un grand verre de lait au sirop, il adore.

Avant ça, il entend le grand-père dire à Lili : Ma belle, faut qu’tu t’maries un Franchais, nom d’une pipe ! I’ f’ra une bonne affaire. Il est malin, le grand-père, Ma il pense.    

 

Ma pourra-t-il faire ses devoirs ? Est-ce qu’il ne manque pas un peu de vodka dans cette histoire ? Va-t-il geler cette nuit ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

27

Où l’on cherche un mari

 

Aminata avait vu d’un assez mauvais œil l’arrivée de Gabin chez Adeline. Elle avait prévu qu’un beau garçon à l’air suffisant comme lui, un peu le genre coq de village, n’allait pas cesser de la draguer. Et là, pas question ! Elle avait d’autres ambitions… Mais rien ne s’est passé ainsi. Le jeune homme avait déjà une belle en tête, il parlait d’elle abondamment, ça débordait, il ne pouvait s’empêcher d’y revenir. Alors elle l’a écouté. Avec complaisance, sans lui ménager sa sympathie, un peu comme une petite sœur attentive.

D’autant qu’après avoir abondamment vanté sa blonde, il passait à Ma, son petit copain, ce petit coquin de Ma, le gamin le plus déluré qu’on ait jamais vu au pays des hameaux. Et là, Aminata fondait. Combien de fois n’a-t-elle pas demandé qu’il lui raconte la fugue de Ma et la façon dont il s’était débrouillé pour passer au travers du filet tressé par les gendarmes !

Ainsi accepté et écouté, Gabin, lui qui était arrivé tête basse, devenait de jour en jour plus sûr de lui. Il riait avec la jeune fille, il plaisantait Adeline, l’appelait la mère : Salut, la mère, qu’est-ce que j’peux fair’ pour vous, jord’hui ? Il amenait chez la brave femme cette atmosphère de virilité populaire qu’elle avait connue au temps où l’atelier comptait quelques ouvriers issus du faubourg. Elle rajeunissait, entre sa petite adjointe et ce grand gars sans façon. Mais elle gardait la tête sur ses épaules : Gabin cherchait du boulot avec énergie, elle pouvait donc lui faire confiance.

Ainsi allaient les jours, chez les Parisiens, mais les soucis ne disparaissaient pas pour autant. Aminata devait toujours se cacher, Gabin ne trouvait pas de travail, et les nouvelles du vieux birbe devenaient inquiétantes, comme une conversation l’avait laissé entendre.

Ce jour-là, Aminata appelle Ma, comme elle le fait au moins une fois par semaine. C’est Lili qui décroche, ce qui tend l’atmosphère car la jalousie de la jeune fille ne s’éteint pas, bien au contraire. Pour elle, Lili a tout faux, elle prend sa place auprès de son petit frère, elle fait sa maline alors qu’elle n’a pas plus de papiers qu’elle, et de plus, elle rend Gabin malheureux ! Pourquoi elle rentre pas dans son pays, la Russe ? pense Aminata… la Sénégalaise.

Mais cette fois, Lili lui annonce qu’elle a des choses à lui dire, des choses que Ma ne doit pas entendre, sapièrrlipapièt ! Jé passier Ma pour parrler vous, mais soir, applier tarrd quand Ma dorrt, et aussi Batiouchka Fiodorr, pajalouïsta.

Le soir-même, ce que Lili va essayer de faire entendre à la jeune fille, c’est que Déodore commence à baisser et que pour Ma, cela pourrait faire question un jour ou l’autre. Elle, Lili, veut bien faire tout ce qu’elle peut pour Ma, cela va de soi, mais seul Déodore est habilité à le garder. Ce n’est déjà pas légal, cela ne tient que par la protection que l’on doit au maire, mais au moins, Déodore est en règle, tandis que Lili ne l’est pas.

Il est vraiment gâteux ? demande Aminata. Lili ne le sait pas avec certitude. Elle explique comme elle peut qu’il va très bien la plupart du temps pour un homme de son âge mais qu’il a des absences, qu’on ne peut plus se fier complètement à lui. Je vais réfléchir, répond la jeune fille, je vous rappelle dans quelques jours.

De retour dans sa chambre, une fois couchée, elle fait le point. Une chose est claire, il va falloir qu’elle reprenne le petit. Ça veut dire qu’elle doit régler sa situation, il faut qu’elle soit clean, elle va pas mettre le loupiot en danger. Faut trouver un moyen. À tout prix. Et une petite idée qui commençait à germer dans son esprit depuis quelques jours revient à la surface.

En clair, faut qu’elle trouve à se marier avec un Français. C’est la clé de tout, et comme elle ne connaît personne au dehors, il reste un seul type possible… Gabin. Elle tourne en esprit autour de cette possibilité. Pour elle, ça poserait pas de problème, elle épouse le gars, donc elle peut circuler légalement en France, alors elle peut reprendre son petit frère. Après quelques temps, elle divorce et lui, il se retrouve libre d’aller récupérer sa Lili.

C’est-y pas beau, ça ? elle se demande. Et c’est facile à réaliser : pour la mairie, c’est commode à contrôler, ils habitent déjà sous le même toit, et c’est pas Adeline qui va refuser de jurer ses grands dieux que ces deux-là sont des amoureux !

Il n’y a qu’un os, c’est Gabin. Lui et sa Lili. Il veut lui montrer qu’il a changé, qu’il est devenu quelqu’un de bien, c’est peut-être pas le meilleur moyen ! Comment le décider ? Aminata s’imagine à la manœuvre : Écoute, Gabin, si tu fais une bonne œuvre, si t’épouses une fille sans papiers pour lui permettre de s’occuper de son petit frère, t’es quelqu’un de bien, non ? Surtout pour une fille sans papiers comme Lili. Une mariage blanc, bien sûr, et tu pourras lui prouver ça, ça sera la vérité, Adeline sera témoin !

Toujours Adeline en témoin de moralité, ça la fait rigoler, toute seule dans son lit, Aminata. Mais une autre idée lui vient. Une idée… bizarre. Encore plus bizarre que la première. Commencer par en parler à Gabin, évidemment, mais s’il est pas totalement contre, persuader directement Lili ! Si Lili est d’accord, alors Gabin sera d’accord aussi, ça fera pas un pli. Mais si Lili est contre, rien à faire ! 

À ce point de sa réflexion, Aminata bute sur une évidence. Là aussi, une vérité se tenait au fin fond de sa conscience, eh bien elle fait surface. De toute façon, se dit-elle, va falloir prendre le risque de me faire prendre, pasqueu va falloir que je sorte de là.

Elle compte sur ses doigts. Et d’un, si tu veux convaincre Lili, tu vas pas y arriver si tu vas pas la voir dans son bled. Et de deux, si elle est pas d’accord, tu vas être obligée de prendre tous les risques, faudra aller draguer chez les épouseurs de sans-papiers, dans les assoces où ils traînent. Elle est pas idiote, elle regarde la télé, les chaînes d’info, ou Facebook, elle sait que ça existe, des Gaulois qui feraient ça pour elle. Mais là, c’est le plus risqué, ces milieux-là, ils doivent être surveillés.

Cette nuit-là, elle fait un grand pas dans l’inconnu, elle décide de proposer l’affaire à Gabin, mais elle se dit aussi que quoi qu’il arrive, il faut qu’elle abandonne la sécurité qu’elle connaît depuis son arrivée chez Adeline. Alors va falloir aussi la persuader, la patronne...

C’est ainsi que le vendredi suivant, à la faveur de la ruée du début de week-end, Aminata prend le train et débarque à nouveau dans une gare qu’elle a déjà quittée une fois pour l’inconnu. Arrivée là, elle prend un taxi et elle arrive devant chez Déodore. Il est dans les vingt-deux heures.

Gabin a pas dit oui mais il a pas dit non. Il a dit J’veux pas qu’Lili comprenne ça d’travers. Si elle est d’accord, on verra, va la voir d’abord. Adeline a dit T’es folle, ma fille ! J’vais pas t’empêcher d’faire ta vie, mais fais gaffe à toi, Minata, j’tiens à toi. Elle, ça l’a fait pleurer. L’émotion.

Mais là, devant la barrière de la cour du vieux, ce n’est plus l’émotion, c’est la panique. Elle se rend compte qu’elle est dingue, de s’être lancée là-dedans. Elle va se faire jeter. Elle a qu’une envie, c’est de repartir. Elle hésite, et puis elle voit Lili sortir de la maison et se diriger vers l’annexe, là, à droite au fond de la cour. Et elle crie Lili ! Voilà, maintenant elle peut plus reculer. Mais elle a la trouille.

Après avoir mis tout son monde au lit, Lili allait se coucher, mais elle entend qu’on l’appelle, elle se tourne vers la barrière, il y a quelqu’un là-bas mais elle distingue mal, il fait sombre, alors elle va voir. Et elle découvre une toute jeune femme noire, qui la regarde en tremblant, de froid ou de peur elle ne sait pas. Alors elle sourit, Aminata ? elle dit, Patchémou vy zdièss ? (Que faites-vous ici ?) Vite entrrer !

Les voilà donc toutes les deux attablées dans la cuisine, un bol de lait chaud dans les mains. Elles se regardent un bon moment en silence. C’est vrai, qu’elle est belle, se disent-elles chacune. Mais Lili a besoin d’une certitude, elle attaque : Pourrquoi venirr ? Elle a peur de la réponse, Ma va-t-il lui être retiré ? Elle ne se doute pas de la question à laquelle elle va devoir répondre…

Alors Aminata, éperdue, les yeux dans son bol, se jette à l’eau. Elle la lui pose.

 

Que va répondre Lili ? Le lait est-il écrémé ? Une petite vodka ne serait-elle pas bien nécessaire ? Ne devrais-je pas faire du feu ? Aimeriez-vous être à la place de Gabin ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

28

Où l’on craint la présence d’un croquemitaine

 

Au petit matin de ce samedi, Ma ouvre les yeux, quelque çose le zênait dans son sommeil. Il se sent comme enfermé, comme si une grosse présence le repoussait et le serrait contre le mur. Et ce n’est pas un rêve, c’est vrai ! Il se dresse en criant Y a un maçin dans mon lit ! Épouvanté, il imazine un monstre, zenre croquemitaine.

Il est debout, maintenant, le dos au mur, et dans la pénombre, il distingue une forme allonzée qui commence à remuer en zémissant. Il a tellement peur qu’il ne peut même plus crier.

Ma ? murmure une Aminata ensommeillée, t’es réveillé ? Recouche-toi, i fait encore nuit, tu vois pas ? Laisse-moi dormir. Pour le coup, ça le réveille pour de bon, c’était pas un croquemitaine, c’était Nata, sa grande sœur ! Il n’en revient pas, en lui une kyrielle de questions se pressent, qu’il ne retient pas : Ben pourquoi qu’t’es là ? T’as dormi dans mon lit ? T’es arrivée quand ?  

Ch’t’expliquerai mais maint’nant laisse-moi dormir, dit la jeune fille en se redressant et en le prenant dans ses bras. Ch’t’ai fait peur ? Gross’ bête, va ! Et elle lui fait un long bisou bien tendre. Ben tu vois, chuis v’nue t’faire un’ visite, mais just’ pour le week-end, hein, j’repars demain. Fallait que j’discute avec Lili. Allez, r’couche-toi. Ce qu’il fait en se pelotonnant contre elle.

Elle se rendort en le serrant dans ses bras, emplie d’une émotion qui lui fait verser quelques bonnes petites larmes. Son p’tit frère… Elle est heureuse. Tout ira bien maintenant, Lili a pas dit non.

Oh ça n’a pas été facile. Elles ont eu du mal à s’expliquer, toutes les deux assises à la table de la cuisine elles ont parlé longtemps. Oui, l’échange a duré des heures, et elles se sont couchées à pas d’heure, mais contentes d’elles-mêmes, au bout du compte.

Demander à une jeune femme d’accepter le mariage de son chéri avec une autre, avec soi-même, il faut le reconnaître, ce n’est pas facile. Mais le faire en parlant à quelqu’un qui ne comprend pas bien ce qu’on dit, qui parle à peine le français, ça n’arrange rien.

Écoutez, Lili, j’ai une question très grave à vous poser. Une chose à vous d’mander. C’est pour ça que chuis v’nue. Faut que j’vous esplique. Et là, elle a regardé Lili dans les yeux, pour voir si la Russe comprenait. Jusque là, lui sembla-t-il, ça allait, Lili semblait parfaitement la suivre, elle avait juste l’air intrigué. Aminata a continué : Vous l’savez, chuis comm’ vous, immigrée sans papiers. Mais moi chuis repérée, faut qu’je m’cache.

Lili a froncé les sourcils : Kjémkach ? puis elle a hoché la tête, elle avait compris. Cacher vous ? Chez Adlyine cacher ! Aminata a opiné, Oui, chez Adeline, mais sans sortir, c’est trop dangereux. Danger ! Vous comprenez ? Jusque là Lili comprenait.

La conversation avançait ainsi, faite d’allers-retours plus ou moins efficaces. Jusqu’au moment où la jeune fille a fini par faire comprendre à Lili que l’idée, c’était qu’elle, Aminata, épouse Gabin… Ch’sais bien qu’c’est vot’ amoureux, Lili, mais c’est pas pour de vrai, c’est juste… Lili lui a coupé la parole, elle s’était braquée sur un mot : Amourrieu ? Nièt ! Gabin pas amourrrieu pourr moi ! Pas amourr ! Jétié ! Jé jétié Gabin, pas bon pourr moi ! Et elle accompagnait ces mots d’un geste de la main qui signifiait manifestement À la poubelle !

Aminata en est restée bouche bée. Et le Gabin qui était tellement amoureux, lui, de sa Lili ! Tellement attaché à tout faire pour revenir vers elle en s’étant acheté une conduite, sans picole, avec un bon boulot, et prêt à lui mettre la bague au doigt ! Et elle, elle le jetait, le Gabin : Pas amourr ! Aminata est restée ainsi à regarder la jeune femme dans les yeux sans rien trouver à ajouter. Elle se demandait ce que cela voulait dire pour elle. Est-ce qu’elle allait pouvoir régler sa situation ? Aller trouver Gabin et lui dire, ça y est, tu es libre…

Elle a compris que non. Car si elle rentrait à Paris pour dire au jeune homme que sa chérie lui crachait dessus, elle était sûre que ça le casserait. Et que ce serait fini pour elle, qu’il ne l’épouserait pas, mariage blanc ou non ! Qu’il se foutrait de tout, qu’il retournerait à la picole. Qu’il préférerait recommencer à s’envoyer des minettes. Gabin, c’est pas un militant, c’est juste le brave type qui veut vivre tranquille avec sa chérie. Sans sa Lili, il rechute dans le mépris de soi. 

Elle a compris ça, Aminata, elle est payée pour comprendre ce genre d’histoire, c’est dans son bagage. Alors elle s’est écroulée, penchée sur la table, et elle s’est caché les yeux de ses mains. Elle était venue pour rien. Elle ne trouverait pas de mari français, elle resterait la petite immigrée noire que n’importe quel flic pouvait repérer. Elle allait se faire prendre un jour ou l’autre. Il y aurait peut-être même un salaud pour la dénoncer. On la renverrait à Dakar, là où elle n’était rien d’autre qu’une étrangère… Et Ma ? Qu’est-ce qu’il deviendrait ?

Elle est encore très jeune, très entière. Elle n’est pas du genre à modérer ses pensées. Pour elle, à ce moment-là, c’était l’écroulement absolu. Tellement profond qu’elle ne pleurait même pas. D’ailleurs, ce qui la fait pleurer, Aminata, c’est plutôt le bonheur.

Lili, en la voyant, a tout compris d’un coup. Avant cela elle comprenait l’idée : Aminata voulait un mariage blanc avec Gabin et elle lui demandait l’autorisation. Parce qu’elle se trompait sur ses sentiments à elle. Mais maintenant elle comprend le fond de la question : jamais Gabin n’épouserait cette gamine si elle, Lili, le rejetait.

Elle comprenait aussi autre chose, qui touchait à son unique intérêt, à ses sentiments les plus profonds, à savoir Ma. Si Aminata se mariait et obtenait enfin le droit de vivre en France, elle reprendrait son petit frère. C’était le but. Et Lili se retrouverait seule, coincée là avec ce vieux gâteux de Déodore. Ce qui lui faisait deux bonnes raisons de refuser d’entrer dans ce jeu-là : rejeter Gabin, et d’une – et de deux, garder Ma.

Gabin aussi, il aime Ma, a-t-elle pensé tout à coup. C’est à prendre en compte. Ça peut le décider, Lili ou pas. Elle s’est levée et elle est allée préparer une tisane. Ça lui a donné le temps de rester un bon moment sur cette idée. Et un plan s’est dessiné dans son esprit. Elle a entrevu un moyen pour elle de garder Ma, mais aussi de permettre à Aminata d’épouser Gabin, de rapprocher Gabin de Ma, et peut-être, peut-être… de voir si au fond, Gabin pouvait redevenir un jour quelqu’un de cher pour elle. Kto znaièt ? (Qui le sait ?)

  Elle est revenue vers la table et a posé un bol de tisane devant la jeune fille : Jé pensier Gabin marrier vous si Ma avec Gabin toujourrs. À côtié. Si vous viénirr ici, et si Gabin viénirr. Si Gabin ici, il voirr aussi moi. Si moi voirr Gabin homme bon… si Gabin changier, peut-êtrre jé dis pas Nièt toujourrs. Gabin et moi, bonheurr si Ma ici. Panimaiétié ? (Vous comprenez ?)

Aminata a relevé la tête et regardé la Russe : celle-ci lui a paru absolument sérieuse, même inflexible, la tête blonde fièrement dressée, les yeux verts fichés dans les siens. C’est ça ou rien, semblait-elle dire. Tu viens habiter ici en ramenant Gabin, sinon pas de mariage. 

Elle n’a pas eu le temps de répondre. Déodore s’était réveillé, il est entré dans la cuisine en longue chemise de nuit, la gapette sur la tête, les pieds dans ses savates, un revolver gros comme une côte de bœuf à la main. Une main qui tremblait. Il avait entendu du bruit dans la cuijine, saprejeuquipète ! Il allait pas ch’laicher cambrioler ! Mais il s’est arrêté en voyant les deux jeunes femmes, tranquillement achijes à la tabe en train de chiroter une tijane, et y en a une qu’était nouère comme un marron !

Ben qué qu’tu fous, Lili ? a-t-il éructé, et qui qu’ch’est ’core que chella ? Mais Aminata s’est levée, elle s’est tournée vers le vieux : C’est moi, Aminata, la sœur à Ma, m’sieur Déodore ! Escusez-moi, chuis arrivée tard, vous dormiez déjà… Et toujours pratique, elle a ajouté : Devriez poser ç’truc-là, m’sieur Déodore, surtout s’il est chargé.

Ah bon, a fait le vieux, zêtes la cheur à mon ptit loupiot, ben acheyez-vous don. Puis il a regardé son flingue : L’est pas chargé, ch’crois ben. Et ne se trouvant pas de poche, il a posé l’engin sur le rebord de la fenêtre. Y en aurait-ti auchi pour moi, d’la tijane ? a-t-il demandé.

 

Le revolver est-il ou non chargé ? Aminata a-t-elle adopté le plan de Lili ? Où ai-je mis ma batte de base-ball ? Tous ces gens se rendent-ils compte que Noël approche ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

29

Où l’on joue au soldat

 

Jamais Déodore n’aura passé un pareil week-end ! C’est le bonheur ! Deux jolies jeunes femmes à se presser autour de lui, à guetter ses moindres désirs, à le pomponner, même ! Et que je te passe un coup de peigne, et que je te rajuste le col de chemije, et que je te préjente un beau grand mouchoir à carreau tout propre au bon moment, et que je te lace les godaches après les javoir brossées, et que je te roule une chigarette, etchétéra, etchétéra…

Un pacha, ce Déodore ! Avec ses deux courtisanes, la très blonde et la très brune. Et quel malheur que cette dernière doive s’en retourner ! Mais on lui dit qu’elle va revenir. Et même qu’elle va sans doute s’installer ichi-même. Mais que Chut ! faut pas l’dire à Ma, des fois que ça s’passe pas comm’ ça et qu’i soit déçu (Aminata). Et que Peutiètrr Gabin aussi venirr, Batiouchka (Lili)…

Et comme d’habitude, le vieux bonhomme, qui a toujours pensé que Batiouchka voulait dire Excusez-moi, se demande pourquoi Lili s’excuse en lui disant ça. Ce serait une bonne nouvelle, si Gabin devait revenir. Aucune raison d’y avoir à redire. À condichon qu’i soye un peu plus gentil qu’avant avec ma fille, saperlapovrette !

Il ne se rend pas compte qu’il vient quasiment d’adopter Lili comme sa fille, ça s’est fait tout seul comme ça dans sa tête, à lui qui n’a jamais eu d’enfant. Maintenant il a une fille et même un ptit-fich, c’est comme ça qu’il voit les choses, pas besoin d’aller plus loin !

Mais penser à sa fille, ça le ramène justement à Ma. Ah ben oui, ce ouiquène, c’est aussi le temps où qu’il a fallu le punir, le gamin. Malgré tout. Un ptit peu. L’a fallu l’envoyer tout seul dans sa chambe. Qu’il revienne seulement quand il aura fini d’pleurer. Ch’est comme cha, il se dit, des fois rin à faire, faut êt’ chévère. Ya des choses qui passent pas.

Sûr qu’il a pas l’habitude, qu’i fait pas souvent des bêtijes, mais là, ch’était quand même exagéré, il a failli tuer msieur l’maire, tout d’même ! A-t-on pas idée ! D’un aut’ côté, chi lui, Déodore, il avait pas laissé son pichtolet su l’rebord d’la fenête, le ptit l’aurait pas attrapé comme si ch’était un jouet, faut reconnaître...

Il s’était trouvé en effet que Saturnin était passé en fin de matinée. Une simple visite de courtoisie, officiellement, mais peut-être un peu plus, il en convenait en son for intérieur. Revoir Lili était une ambition des plus charmantes, lui semblait-il, la jeune personne ne manquant d’aucune des qualités qui font, sinon une épouse, n’étant pas bien née, mais une favorite achevée.

Ma, qui joue dans la cour, le voit venir et, tout content, court à l’intérieur chercher le revolver du Pépé pour le lui montrer, tout fier de tenir dans sa petite main cette arme de grands qu’on vient pourtant de lui interdire de seulement regarder. Batiouchka, néciessairre rrangier fiousil ! avait crié Lili à ce moment-là, mais le vieux n’avait pas bougé.

Le voilà donc qui sort armé sur le seuil et qui pointe le flingue, tout en rires, sur le visiteur monumental, qui lui sourit gentiment. Jusqu’au moment où le coup part et où le gros homme sent que la balle lui passe au ras des cheveux. Sans se soucier de sa tenue pourtant soigneusement apprêtée il se jette à terre et fait bien, car deux autres projectiles sont tirés avant que Ma, apeuré, ne jette l’arme à terre, ce qui, certes de très loin, le fait ressembler un instant à un Ernest Borgnine qui se rendrait devant William Holden dans un western classique.

Épouvanté par les détonations et peut-être indigné de voir cet intrus se rouler par terre, L’nouère  se met à tout hasard à sauter sur place tout en s’égosillant de rage, tandis que Pelote ne perd pas un instant pour filer tout en haut du tilleul.

C’est Aminata qui est arrivée la première et qui prend le petit garçon dans ses bras. Son beau visage bantou a viré au gris. Elle s’est agenouillée et serre son petit frère contre elle en sanglotant. Derrière elle, Lili, debout, regarde le maire se relever péniblement et s’efforce d’étouffer le rire nerveux qui la secoue.

La voix chevrotante de Déodore s’élève depuis l’intérieur, Ben quoi qu’ch’est don ? Il est vexé, il ne peut rien voir, avec ces filles dans la porte qui lui bouchent la vue, pourtant il est pas sourd, il a bien entendu comme un feu d’artifiche, là dans la cour. Il attrape sa canne, il s’en vient jusqu’à la porte et tente de pousser la jeune blonde, tout en se demandant pourquoi elle tremble comme cha ! Il arrive enfin à jeter un œil vers la cour et là, qu’est-che qu’il voit ? Rien d’autre que msieur l’maire qui épouchette son pantalon : pas de quoi trembler ! 

Rien de grave, chers amis, rassurez-vous, tonitrue le canard géant, ce n’est rien, on a fait la guerre, que diable ! (il oublie qu’il a été réformé de l’armée pour cause de surpoids).

C’est à ce moment qu’apparaît Trouvebroc, le voisin, alerté par les coups de feu. Armé de son fusil double canon, il avance à petits pas, l’arme braquée à l’épaule, les jambes pliées souplement à la façon du GIGN, le regard circonspect balayant la cour. Le mastodonte l’entend et se retourne puis, le voyant, éclate d’un rire tellement énorme et tellement joyeux que personne – sauf le guerrier au long nez – ne parvient à rester sérieux. C’est ce qui détend définitivement l’atmosphère.

Déodore est plié en deux, il s’étouffe à force de rire, ce qui finit par susciter chez lui une quinte de toux qu’il ne peut contrôler. Il faut qu’Aminata, lâchant son petit frère, vienne lui taper sèchement dans le dos pour qu’il finisse par se calmer. Mais cet accès à inquiété Ma, qui se sent responsable, il prend la main du vieux et l’entraîne dans la cuisine jusqu’à une chaise sur laquelle il le fait asseoir, puis, piteux, il lui dit Pardon, Pépé, ze l’ai pas fait esprès, tu sais.

Au dehors, Trouvebroc, l’arme au pied, fort d’une dignité offensée, fixe le maire qui tâche de reprendre son souffle mais halète encore puissamment. Si tu pouvais crever ! pense-t-il. C’est que le bonhomme a de l’ambition et se porterait illico candidat à la mairie si la place se libérait. Mais Saturnin s’est calmé, il comprend ce qui se passe dans la tête de l’olibrius, d’ailleurs il en a l’habitude, et sourit en lui disant Merci l’ami ! Eussions-nous été en danger que votre appui nous eût été bénéfique ! Ce à quoi l’autre ne sait que répondre. Alors il salue sèchement de la tête et s’en retourne chez lui. Haineux.

Sur quoi la journée se termine dans la plus parfaite harmonie. Bien vite on console Ma de sa courte punition, on fait bon accueil à Monsieur le Maire, qui se répand en compliments devant les dames, heureux de faire connaissance avec la belle jeune femme au teint sombre, charmé de pouvoir corriger galamment le français de la belle jeune femme aux cheveux de lin, réconforté, s’il en était besoin, par la tarte aux pommes qui sortait opportunément du four et par le verre de vin doux qui l’accompagne, et ainsi de suite jusqu’à l’invitation à souper qu’il ne saurait refuser.

Ainsi passe le samedi sans autre fâcheux épisode, et chacun s’en va au lit, à la nuit bien avancée, habité d’un juste contentement.

Oui, Déodore a bien des raijons d’être satisfait. Il se le répète avant d’éteindre. Il a bien vu que les deux petites, comme il les appelle à part lui, ont fait ami-ami. Il a pu observer que le gamin passe des genoux de l’une aux bras de l’autre avec le plus grand contentement. Il se dit même qu’il ne faudrait pas qu’elles fassent de lui un petit chouchou gâté. Trop de femmes, ce n’est pas le mieux pour éduquer un garchon. Faut un homme. Mais heureujement, il est là !

Là-dessus, il s’endort tout heureux, et c’est aussi ce qu’ont fait les autres membres de la maisonnée. Seule, Lili ressent un léger malaise avant de s’endormir. Le lendemain matin, elle tentera de raconter qu’elle a fait de mauvais rêves. Nata, comment tiou dis ? Kachmary… (Des cauchemars…). Mais la jeune Sénégalaise ne comprend pas de quoi elle parle. Nitchevo, ça ne fait rien, se dit la Russe, mais l’impression demeure en son esprit que dans les temps qui viennent, la paix de ce dimanche qui commence ne durera pas.

 

Que peut craindre Lili ? Qu’a-t-on fait du flingue ? Et qui peut me dire à qui j’ai prêté ma kalach ? Trouvebroc est-il bête ou méchant ? Ou les deux ? Ou ni l’un ni l’autre ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine. 

 

 

30

Où se profilent de sombres épisodes

 

Lorsque Lili se réveille ce dimanche-là, une sourde sensation de crainte lui pèse sur l’estomac. Elle est sujette ainsi à des sortes de prémonitions qui la tracassent jusqu’à ce que le danger qu’elles semblaient annoncer se réalise ou s’avère finalement sans objet.

Il est tôt encore, la nuit demeure, une lueur diaphane commence à peine à se laisser deviner à l’Est. Lili, en frissonnant, traverse son bout de cour pour rejoindre le seuil de la maison mais elle s’arrête, alertée par une sorte de bourdonnement. Elle s’efforce de mieux entendre et, oui, c’est comme un râle qui, au-delà des volets fermés, sourd de la fenêtre de gauche, celle de la chambre de Déodore.

Alors elle court, arrêtée un moment par la lourde serrure à actionner, elle court jusqu’à cette chambre, ouvre en catastrophe et découvre, gisant sur un lit en désordre, un Déodore au regard affolé, affreusement pâle, suant et gémissant.

Elle ne sait que faire. Elle voit bien qu’il va très mal, qu’il faut appeler du secours, un médecin, le SAMU… Mais la situation lui apparaît dans toute la menace qu’elle comporte : en dehors du vieil homme, il n’y a dans cette maison que des gens en situation irrégulière, elle la première mais aussi le petit Ma et sa grande sœur. Cela fait tout de même beaucoup, et comment risquer de voir trahi tout ce monde-là ?

D’expérience, Lili n’a pas une grande confiance dans les bonnes intentions des autorités, seraient-elles médicales. Que faire ? Un seul recours, appeler le maire, lui qui s’est montré si bon avec eux tous. Ce qu’elle fait non sans avoir d’abord épongé le front du malade avec un linge humide et l’avoir rebordé dans son lit.  

Saturnin, réveillé en sursaut au moment où son rêve matinal l’entraînait dans un duel à mort contre l’infâme suborneur d’une gente dame par ailleurs fort jolie, une belle mulâtresse à l’accent slave, se dresse d’un coup sur son lit, haletant, prêt à crier Aux armes !, pour se rendre compte en un instant de la banalité du réel : le téléphone… Sans doute un de ses administrés, et un dimanche à l’aube, que du lourd : un accident de chasse ou la voiture d’un jeune fêtard…

Mais c’est Lili qui appelle, et c’est le père Déodore qui paraît mourant. Il réfléchit. C’est vrai qu’elle a raison de se méfier, la délicieuse, pense-t-il. Et de toute façon, un dimanche, c’est le SAMU et les urgences. Tous les médecins des environs ont mis leur téléphone sur répondeur. L’hôpital, alors ? Trop risqué, trop de monde mis dans le secret. Reste une possibilité, néanmoins.

Ne bougez pas, belle dame, je m’en occupe, saperlipopette ! hurle-t-il dans le combiné, puis il raccroche, décroche, et appelle les Déchevreux. Il s’est souvenu que leur fils aîné, jeune médecin hospitalier à la capitale, devait venir passer quelques jours à la ferme chez ses parents.

C’est ainsi qu’en lieu et place du 4x4 du gigantesque personnage, Lili voit s’arrêter dans la cour, juste devant le seuil, un SUV flambant neuf d’où sort à la hâte un homme jeune à l’air déterminé, porteur d’une sorte de petite valise. Elle reconnaît l’objet mais reste intriguée : Mèrilient ? (un médecin ?).

Antoine Déchevreux n’a pas le temps de frapper à la porte, celle-ci s’ouvre instantanément devant la plus sublime des créatures. Une sorte de princesse habillée en ouvrière agricole ! La lumière de l’intérieur lui fait comme un halo et la transforme en un être surnaturel. Il en reste muet, cloué au sol. Mais l’apparition se mue en une diablesse qui le houspille et le presse : Vous dactior ? Vite ! Niè ostayoutsia stayat', prikhodyat bystra ! (Ne restez pas planté là, entrez vite !).

Il ne comprend pas tout mais le sens général lui suffit et il se rue à l’intérieur à la suite de la jeune femme, parvient avec elle au bord du lit d’un vieux bonhomme effectivement mal en point et se met illico à l’ausculter sous l’œil vigilant de la belle étrangère.

Un rapide examen lui permet de comprendre qu’il ne peut guère aider le malade. C’est sans doute quelque chose comme une congestion pulmonaire, dit-il, à son âge il ne peut pas rester ici. Il est trop faible. C’est l’hôpital !, conclut-il en se tournant vers elle. Saturnin m’a expliqué la situation, le mieux est que je l’emmène moi-même, vous avez vu ma voiture ? Allez la chercher, la clé est dessus, rapprochez-la, puis venez m’aider à le préparer et à le transporter, je vais juste lui administrer un antipyrétique. Il la regarde et ajoute N’ayez pas peur, je vais le confier à un confrère qui est un ami, je lui expliquerai la situation. Et le ton seul de ces paroles la rassure… inexplicablement.

Car Lili est subjuguée. Elle n’a pas tout compris mais elle fera ce qu’il dit. Une fois qu’elle aura repris son souffle. Quand il ne la regardera plus. De ses yeux gris. Puis elle se reprend et court faire ce qu’il lui a dit. Il le faut, ce grand type-là n’est pas un simple jeunot à SUV prétentieux, il connaît son affaire. Il est vif, net, efficace, précis.

Elle court vers la voiture en se disant Je lui plais. Elle l’a bien vu. O, moï Bog ! (Oh mon Dieu !), murmure-t-elle, et elle éclate d’un rire tremblé. C’est à ce moment précis que, sans qu’elle s’en rende compte, Gabin lui sort du cœur et de l’esprit.

C’est aussi à ce moment précis, six heures tapantes, qu’un fourgon bleu marine à gyrophare entre dans la cour et bloque la sortie. En descendent deux personnes en uniforme bleu marine, une grande Noire à tresses sous le képi et un blond rondouillard à taches de son.

Lili s’est arrêtée, elle regarde approcher les gendarmes. Elle a compris que le malheur est arrivé. Son malaise matinal ne l’avait pas trompée. Elle comprend au même instant ce qui s’est passé. Il ne fallait pas humilier Trouvebroc. Il s’est vengé, il les a dénoncés. Et plus moyen d’appeler Saturnin au secours.

La brigadier-chef Amélie Simon-Martine et le gendarme stagiaire Kévin Sanguszko s’approchent d’elle et la saluent militairement. Puis, sans un mot, la plus gradée lui met rapidement sous le nez un papier officiel et lui montre la porte de la maison. Lili comprend qu’il lui faut obtempérer, elle se retourne et rentre sans dire un mot, suivie des deux pandores.

Antoine entend du bruit dans la cuisine mais personne ne vient, il s’impatiente, sort de la chambre en trombe et s’arrête pile en voyant les deux gendarmes, dont un rouquin qui met les menottes à la jeune femme blonde. Lui aussi comprend immédiatement : les choses se compliquent. Il avise la grande femme en uniforme et se présente : Docteur Déchevreux, j’ai ici un malade à hospitaliser en urgence, et j’ai besoin de cette personne pour m’aider à le transporter.

Il montre Lili mais la militaire le fusille du regard : Brigadier-chef Simon-Martine. Votre malade est-il le propriétaire des lieux ? Si oui, il est suspecté d’héberger des personnes sans papiers et de les faire travailler illégalement. Appelez le SAMU, docteur, mais attendez que nous ayons reçu des renforts pour l’emmener, un gendarme vous accompagnera pour surveiller ce Monsieur, son état ne le soustrait pas à la loi.

Sur ce, Amélie, forte de son droit, prend son portable et appelle ses collègues pour demander des renforts. Ceci fait, elle se retourne vers Antoine : Quant à cette personne, elle reste avec nous, elle est suspectée de se trouver sans autorisation sur le territoire national, nous l’emmenons avec les autres personnes ici présentes.

Les dites personnes arrivent d’ailleurs à cet instant, poussées par Sanguszko. Aminata et Ma ont été tirés du lit, d’ailleurs avec douceur et politesse. La jeune fille, en tenue de nuit, s’est enveloppée dans une couverture et Ma est encore en pyjama, sa sœur a juste eu le temps de lui passer un pull par-dessus.

Personne d’autre dans la maison ? demande Amélie, et Kévin lui fait signe que non. Bien, continue-t-elle, allez vous habiller, et ensuite, direction la gendarmerie pour être interrogés. Prenez vos papiers.

On n’en a pas, répond Aminata.

 

Le médecin pourra-t-il faire en sorte que Déodore soit tiré d’affaire ? Lili est-elle tombée amoureuse pour de bon ? Ma va-t-il attraper froid ? Me suis-je fait vacciner contre la grippe ? Que va faire Saturnin ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine. 

 

 

31

Où l’on parle créole

 

Les gendarmes n’ont pas mis longtemps à comprendre qui était responsable du massacre. Ils se sont pointés directement chez Gabin. Ils ignoraient qu’il vivait désormais à Paris et ne se sont donc pas posé de questions. De leur point de vue ils avaient raison car ils l’ont trouvé sur place et ont pu l’embarquer.

Entre temps, ils avaient appelé les secours car Trouvebroc était dans un sale état. Outre les traces de coups, le nez cassé et une oreille déchirée on craignait des fractures. Heureusement il ne crachait qu’un peu de sang et deux-trois dents mais rien qui vienne de l’intérieur.

Gabin avait fait justice, du moins à sa manière. C’est Aminata qui avait appelé Paris, pour avertir sa patronne qu’elle était en garde à vue, et pourquoi. Le gars était présent, et aussitôt mis au courant il avait sauté dans un TGV et couru directement chez ce grand imbécile de Trouvebroc, qui ne s’était même pas défendu de l’accusation d’avoir dénoncé Déodore. Voui que j’lai dénoncé, vu qu’il a transgressé la loi ! avait-il déclaré, content de lui, sans penser à ce qui risquait de lui tomber dessus. D’où le tabassage.

Maintenant, Gabin se trouve lui-même en garde à vue à la gendarmerie, assis face à une femme gendarme. Une grande beauté noire. En la regardant paisiblement il se frotte juste les poings, surtout le gauche. Il sait ce qui l’attend et l’accepte.

Elle-même ne le quitte pas des yeux. Bel homme dans le genre brut de décoffrage. Le genre à lui plaire, elle n’aime pas les chochottes. Elle regarde son collègue, le blondinet Kévin qui, tout en saisissant le procès-verbal, sert de témoin muet, et elle peut comparer sans problème, pense-t-elle.

Je ne vous cacherai pas que vous êtes mal parti, mal parti, je ne vous le cacherai pas, dit la brigadier-chef. Et elle se rend compte qu’elle a succombé à sa tentation langagière habituelle, ça la trouble, elle ne voudrait pas passer pour une idiote, il faut qu’elle se surveille et qu’elle se corrige.

Passé son âge tendre, elle a lutté toute sa vie contre ce trouble, dû semble-t-il à un bilinguisme mal assumé. Voire à un trilinguisme, car chez elle on utilisait le créole, dans la cité le parler de la banlieue, à l’école le français. Un spécialiste lui a dit que c’est la proximité des trois idiomes qui a créé le trouble, comme si elle ne pouvait jamais être sûre de sa parole.

Quoi qu’il en soit, le gars lui plaît. Et ce qu’il a fait lui plaît aussi, elle ne vient pas d’Aubervilliers pour rien, elle comprend la loi à laquelle il a obéi : Tu m’as manqué, gare à ta gueule. Elle a devant elle un homme un vrai. On peut rigoler de ce genre de réaction, pense-t-elle, mais quand on est une femme en danger, saperlipopette ! on aime bien avoir avec soi ce genre de mec.

Ceci dit, elle connaît son devoir. La loi qu’elle a promis de défendre, c’est la loi de la République… Alors tant pis : Vous savez que vous êtes dans de très mauvais draps, mauv… Mmm. Et qu’une plainte a été déposée contre vous. Vous reconnaissez les faits ?

Gabin est surpris par ces draps mauves, mais bon, il ne connaît pas toutes les finesses du langage des casernes, il se borne à hocher la tête et à dire Oui, j’reconnais, c’est moi qui ll’a tabassé.

Qui l’ai tabassé, corrige la jeune femme, non sans une certaine fierté. Mais elle accompagne sa remarque d’un sourire que l’on ne peut qu’appeler ravageur car il fige le brave gars, qui ne cessera plus de surveiller le visage qui lui fait face dans l’espoir d’un second ensoleillement. Ces deux-là se plaisent, se dit le tendre Kévin, habitué compulsif de téléfilms à l’eau de rose, et il se sent un peu de trop.   

De son côté, Amélie se surprend à penser que le moment venu, il lui faudra faire en sorte de dégrossir ce garçon. Avec un peu d’attention et une bonne formation, l’acquisition d’un bon bagage de base, il pourrait devenir quelqu’un de vraiment intéressant… Mais elle se reprend et poursuit fermement l’interrogatoire. Cependant il est trop tard, elle sent qu’elle ne va plus lâcher ce gus.

Mi-français mi-créole, elle en parlera le soir-même à Edwina, sa collègue et quasi compatriote, une Guyanaise un peu boulotte. Et celle-ci va clore leur conversation par ces mots : Ben ma chérie, t’es bien prise ! Amélie en dormira mal.

Pour le moment, il ne lui reste qu’à lui faire signer ses déclarations, ce qu’elle fait non sans frémir en frôlant les poils de son avant-bras. Puis elle l’envoie dans la cellule des hommes. Celle des femmes est vide, et il ne peut savoir qu’Aminata l’a quittée une heure auparavant, après interrogatoire, pour aller rejoindre Ma en liberté provisoire. C’est qu’ils sont mineurs tous les deux.

Quant à Lili, elle est passée elle aussi devant le juge en comparution immédiate, mais a été renvoyée illico en centre de rétention. C’est ce que Gabin apprendra le lendemain lors d’une nouvelle entrevue avec la brigadier-chef avant d’être transféré au tribunal, de passer devant le juge et d’être envoyé à la prison en détention provisoire.

Et le vieux, là, l’père Déodore ? demande-t-il. Mais Amélie ne sait qu’une chose, c’est qu’il a été envoyé aux urgences parce qu’il semblait très mal en point au moment où elle était arrivée chez lui pour l’arrêter. Ce qu’on avait fait de lui là-bas, elle n’en savait rien, ça ne dépendait plus d’elle.

Et la jeune fille, cette Africaine, avec son p’tit frère ? La gendarme le regarde avec méfiance, il ne faudrait quand même pas qu’il soit porté sur les Noires de façon trop systématique… Elle lui répond sèchement qu’ils sont chez le maire en attendant, qu’il s’est porté garant.

Et c’est vrai, Ma a retrouvé sa grande sœur. Il est content. Et en plus, il a retrouvé aussi Hollande, Ségolène et Sarkozy, trois chiens eux aussi tout contents de pouvoir à nouveau jouer avec un spécialiste dans la cour du château de Saturnin. De la grosse ferme qu’il appelle le château.

Celle qui est contente, aussi, c’est Ermeline, la bonne. Elle qui n’avait jamais vu un Noir de sa vie, elle a désormais deux jeunesses à choyer. Vite au fourneau, vite au four, ce petit et cette poulette, i faut qu’i mangent, n’ont pas l’air trop bien portants ! Pis ça mange quoi, les Noirs ? se demande-t-elle tout à coup, inquiète. Faudrait pas qu’elle commette un impair.

Mais ce qui lui fait peut-être le plus plaisir, c’est que maintenant elle peut parler d’eux à la maison, elle ne risque plus de leur causer du tort en déblatérant vu que tout le monde le sait, qu’ils sont au château… Euh, à la ferme. Même que c’est le juge qui les a placés là, alors hein !

Ben c’est qu’y en a qui sont jolies, quand même !* s’écrie Ermeline en parlant de la petite à ses parents. Cette-là, elle est belle comme le jour même qu’elle est noire. Et gentille, on peut pas dire. Et même qu’è veut aider, la pauvrette, j’ui interdis mais è veut toujours m’donner un coup d’main.

Et le p’tit ! Un amour ! Moi j’dis qu’i d’vrait les garder icitte, m’sieur Symphorien, au château… Euh, à la ferme ! Si vous voyiez comme i s’amuse avec les chiens, ce p’tit coquin ! Et les bêtises qu’i fait avec son ballon que m’sieur l’maire y a donné ! Ah ça, m’sieur l’maire il a dit qu’il était temps qu’i r’tourne à l’école, pasqueu autrement, resterait pus une vitre au rez-d’-chaussée…

Ben et son frère, à m’sieur l’maire, m’sieur Adrien, demande le papa, qu’est-ce qu’il en dit ? Cela fait rire Ermeline : Tu sais, m’sieur Adrien, du moment qu’c’est son frère, i dit rien, il est d’accord… C’est plutôt mame Yolande, elle a pas l’air trop contente de voir eune beauté chez son biau frère… Mais là, Ermeline se tait et devient toute rouge.

Et les vieux parents d’Ermeline de s’extasier de toutes ces nouveautés. Pensez ! Des Nègres chez m’sieur l’maire ! Ben c’est l’époque, y a tout qui change, faut s’habituer.

 

* Réflexion authentique faite directement devant une jeune fille africaine effectivement jolie.

 

Ermeline a-t-elle bien éteint le four ? Gabin va-t-il s’en tirer ? Où sont passées mes pantoufles ? Sanguszko a-t-il une copine ? À quoi pense Lili dans le centre de rétention ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.   

 

 

32

Où l’on attend devant une grille

 

Tout à son plaisir d’avoir pu tirer Aminata et son petit frère des griffes de la Gueuse, ainsi qu’il appelle la République, Saturnin a totalement oublié de se préoccuper du sort de Lili. Pour lui, deux choses comptent avant tout, jouir de l’enthousiasme enfantin de Ma, et s’émerveiller devant la grâce et la beauté de sa grande sœur.

Depuis que ces deux-là sont présents chez lui, le gros homme ne quitte plus son domaine, il ne pense plus qu’à leur rendre l’existence heureuse. Le plus qui se puisse imaginer. Il les couvre de cadeaux, leur fait mille grâce, force ronds de jambe, nombre de compliments.

Il se soucie aussi de leur santé et de leur confort. Après tout, pense-t-il, cette petite qui n’a pas dix-huit ans a déjà connu tant de malheurs, et ce petit polisson tant de misères ! Ils doivent retrouver le bonheur de vivre ! Et c’est à lui qu’incombe ce bienheureux devoir.

C’est qu’il veut se faire aimer. Il se sent, pour la première fois, l’âme d’un pater familias. Son crâne plat abrite une toute petite mais charmante idée qui ne fera que croître. Il y pense, il y pense… Il se demande si la chose est faisable. Et, supposé qu’il en fasse mention, comment elle serait accueillie. Et qui aurait à y redire… Et ce dernier point, déjà, le remplit d’aise. Il imagine la stupeur de son frère placé devant une telle abjecte, à ses yeux, et scandaleuse occurrence. Son frère : non pas Adrien, le fermier, cette bonne pâte, mais Armand, le préfet, ce pète-sec !

Il en est là quand le fils Déchevreux, Antoine, le médecin, sonne à sa porte et le tire de ces pensées enchantées autant qu’humanitaires. Le jeune homme n’a cessé de faire l’aller-retour entre Paris et la ferme de ses parents. Sur place, il ne trompe personne en prétextant qu’il se soucie de son malade, ce pauvre vieux Déodore, et l’on sourit derrière son dos car chacun comprend bien que s’il se soucie de quelqu’un, c’est surtout de cette blonde émouvante – Vous savez bien, la petite Russe… – dont le souvenir ne quitte pas ses pensées.

Bref, Antoine vient tirer la sonnette d’alarme. Saturnin est la seule personne qui lui paraisse capable de faire quelque chose pour Lili.  

Mon Dieu, c’est vrai, par saint Hubert ! s’écrie le callipyge après avoir installé son visiteur devant un verre de pur malt, comment ai-je pu me laisser aveugler à ce point sur le sort de cette adorable personne ? Ne pensant plus à elle, je la pensais tirée d’affaire ! conclut-il sans prendre garde à l’illogisme de ces paroles. Où est-elle ? Dans un centre de rétention, dites-vous ? Qu’est-ce que cela ?

Déchevreux le lui explique et provoque ainsi une explosion inattendue. Saturnin vient de découvrir le summum de l’ignominie dont se puisse rendre coupable un régime politique évidemment républicain ! Dans sa colère, il se dresse si brusquement que table, bouteille, verres et amuse-gueules valsent à travers la pièce. Le vacarme n’est couvert que par ses beuglements. Il arpente les lieux, faisant vibrer vitres et plancher tout en vociférant, au point qu’il finit par s’étouffer et doit se taire, se plier autant qu’il peut pour tenter de reprendre lentement son souffle.

Belle colère, ma foi ! se dit Antoine, plus amusé qu’inquiet. Et il attend.

Saturnin calmé, le salon balayé et la table redressée par la sage Ermeline alertée et accourue en grand émoi, le jeune médecin reprend : Pensez-vous pouvoir faire quelque chose ? Elle risque d’être expulsée d’un jour à l’autre. Il suffit d’un ordre de la préfecture. Ce qui ralentit la procédure, c’est que notre amie refuse de dévoiler son identité et sa nationalité. Mais je suppose que cela finira par être dévoilé d’une manière ou d’une autre. Tout le monde ici sait qu’elle est russe.

En réponse, le tonitruant plisse un front déjà plat. Il sait ce qu’il lui reste à faire, un mot a servi de déclic, mais ça l’ennuie profondément. Préfecture, préfet, services préfectoraux… Toute cette ordure, pense-t-il. Il soupire, d’un souffle assez puissant pour faire onduler, à cinq mètres, le voilage des fenêtres. Il gémit. Son frère…

Je vais appeler mon frère. Armand. Il est préfet. Un mot de lui à son collègue suffirait, je pense, à interrompre l’action dirigée contre notre pauvre et chère amie, murmure-t-il, mais croyez bien qu’il s’agit là d’un sacrifice dont vous ne pouvez mesurer la gravité. Car, outre qu’il se soit mis au service de l’Infâme, il est con comme un chablis et méchant comme un cent de punaises. Je ne peux l’attendrir qu’en recourant à des procédés déshonorants… Mais bast ! La mignonne le vaut bien, dont au surplus, mon ami, vous semblez être le galant, me trompé-je ?

Antoine se contente de sourire, ce qui vaut assentiment, pense le gros homme. Lui n’a plus Lili en tête, ni ailleurs, il se voit désormais dans le rôle du père noble. Aussi se lève-t-il, prie le jeune homme de le laisser seul à sa triste tâche, lui dit qu’il le préviendra de tout changement dans la situation, puis, sa rage étouffée, se saisit du téléphone.

Il hésite toutefois un instant avant d’appeler son frère pour lui rappeler telle vilenie dont il se rendit coupable et dont la publicité mettrait sa carrière à mal. Cela s’appelle chantage et c’est bas. Néanmoins il se décide, joint le bel Armand et s’acquitte de sa tâche. Bassement mais avec succès. Non sans amertume.

Le préfet Bastut de la Balle est respecté, voire craint, par ceux de sa corporation, on lui prête avec quelque vraisemblance un proche avenir gouvernemental, il obtient donc ce qu’il demande et la préfecture concernée s’empresse de suspendre tout ordre de quitter le territoire émis à l’encontre de la susnommée Lili X.

Sur quoi Saturnin reçoit ce texto de son frère : Ta pétasse sera libérée dès demain, profite bien d’elle et va en enfer ! 

Le lendemain matin, c’est tout un groupe qui attend Lili devant la grille du centre de rétention. On y trouve Aminata et son petit frère, bien sûr, accompagnés de Scarlet la rousse, qui suit Ma partout, mais aussi d’un couple inattendu, car Gabin est là, tout faraud, tenant par la main une grande beauté noire dont Lili se demandera longtemps où et quand elle l’a vue. 

Tous entourent un petit vieux à gapette qui ne cesse de marmonner des Vingt gueux d’vingt gueux d’vingt gueux, s’interrompant parfois pour ajouter : Z’ont foutu ma fille en rétenchon, tas d’sabots… Mmm… Tas d’salauds ! Il n’a d’ailleurs aucune idée de ce que signifie le mot rétention. Pour lui, ça évoque une sorte de maladie liée à l’urine.

Mais peu lui importe, l’essentiel est pour lui que Lili, dont il ne peut plus se passer, puisse sortir de là et revenir s’occuper de lui, sasserlilipopette ! N’a-t-il pas failli y rester, avec sa maladie, l’hôpital, et la poliche toujours à le tourmenter ? Paraîtrait qu’i soye accujé d’quéque choje… Il ne se souvient plus de quoi. Pour le moment il attend, appuyé sur sa canne.

Saturnin n’a pas voulu venir. Il a honte. Quant à Antoine, il attend un peu en retrait, dans sa voiture. Il espérait se trouver seul à la grille lors de la sortie de la jeune femme, c’est raté. Il espère seulement la voir de loin, toujours aussi belle, il n’en doute pas. Il ne se soucie de rien d’autre, son image l’a accompagné pendant toutes ces semaines interminables au cours desquelles il n’a même pas eu le droit de venir la voir… Se souvient-elle seulement de lui ?

Puis Lili sort, un peu désorientée, et tous l’entourent. À ce moment, un fourgon noir aux vitres fumées, stationné derrière le SUV d’Antoine, démarre sèchement, fonce sur le groupe, qui s’égaille, et stoppe brutalement. Un homme masqué en sort, attrape les deux enfants et les jette à l’arrière, puis monte derrière eux et claque la portière au moment même où la voiture démarre. Tout s’est passé en quelques secondes, et le fourgon est déjà sur la route. 

Antoine a eu le temps de démarrer lui aussi, il se propose de suivre le fourgon mais sa voiture dérape, les deux pneus arrière ont été crevés. Il se souvient alors du type sorti du fourgon un quart d’heure plus tôt et qui faisait les cent pas le long du trottoir… 

Ma et Scarlet ont été enlevés.

 

Qui sont ces gens qui ont kidnappé les deux petits ? Que veulent-ils ? Qu’est devenue ma 22 long riffle ? Lili a-t-elle quelque chose à voir avec cet enlèvement ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine. 

 

 

33

Où l’on se demande comment foutre le feu

  

Deux heures après l’enlèvement de Ma et de Scarlet, toutes les polices du pays – du royaume, aurait dit Saturnin – étaient mobilisées dans le but de retrouver les deux enfants et leurs ravisseurs. Sans succès. Amélie, en sa qualité de témoin du rapt, était bien sûr en première ligne. Quant aux autres personnes présentes à ce moment-là devant la grille de la prison, elles avaient été regroupées dans la gendarmerie voisine, interrogées puis libérées.

Elles sont maintenant réunies chez Saturnin. Les parents de Scarlet, Fen et Angus, les y ont rejointes. Au sein de ce groupe, tous éprouvent la même angoisse et partagent à un titre ou à un autre la peur et l’incompréhension, même si Aminata et les deux Écossais se trouvent les plus touchés par la brutalité de l’événement.

Qui a bien pu organiser un tel acte et pour quelle raison ? Tous se le demandent. Ils se sont regroupés dans le salon du maire, le seul endroit où ils pourront être informés le plus rapidement. Aucun d’entre eux n’imagine pouvoir se dissocier de cette commune attente.

Ermeline, bouleversée, sert des boissons et des canapés. Son plateau ne cesse de trembler, les verres et les tasses de s’entrechoquer, et c’est la plupart du temps, avec le bruit du trottinement de la pauvre femme et quelques sourds gémissements, la seule source sonore qui résonne dans la pièce. Tous en effet gardent le silence.

Outre Saturnin, les Écossais et la jeune Sénégalaise, il y a là Déodore, qui mastique sa salive, Gabin et Antoine, tous deux pétrifiés, et bien sûr Lili, que le jeune médecin ne quitte pas des yeux. Elle se tient à l’écart, le front plaqué contre la vitre de l’une des fenêtres. Elle semble s’intéresser au vol de quelque mésange ou à la chute aérienne d’une feuille, mais évidement il n’en est rien. Elle s’interroge.

Puis la sonnerie du téléphone de Saturnin fait sursauter tout le monde. Il se hâte de répondre et tous ont les yeux fixés sur lui. La conversation dure très peu. Le maire répond seulement D’accord, raccroche, se tourne vers le groupe et dit : Il n’y a rien de nouveau à propos des enfants. Puis, l’air grave, il se tourne vers Lili : Les gendarmes viennent vous chercher. Ils nous demandent de vous retenir sur place dans l’attente de leur arrivée… Et sa voix se fait pressante : D’où ma question : Lili, existe-t-il un lien entre les ravisseurs et vous ?

C’est la stupeur. Tous se tournent vers la jeune femme, qui s’est retournée vers eux et, appuyée au mur, glisse lentement jusqu’au sol pour se retrouver à genoux. Elle fixe les yeux sur ceux du gros homme mais, incapable de répondre, fait de la tête un signe de furieuse dénégation. Mais son attitude est telle, que chacun se demande si elle ne leur transmet pas plutôt un refus de parler…

Il faut me répondre, Lili ! Elle comprend le sens de cette phrase du maire mais son pauvre français lui échappe totalement : Ya niè znaïou. Ya niè doumayou chto tak. Èta nièvazmojno ! (Je ne sais pas. Je ne le crois pas. C’est impossible !) Puis elle regarde chacun d’entre eux et pour finir, ses yeux se posent sur le visage d’un Antoine à la fois stupéfait et douloureux. Alors elle essaie de lui dire ce qu’elle croit à la rigueur possible :

V Rassii nekotoryiè lioudi khoteli zakhvatit' menia. Ou menia byl sekriet, chto khateli by znat'. Vot pachemou ya biéjal. Eto bylo otchen' davno. Ya niè doumayou, chto ani mogli by byt' zdiès'. No tchiort yèvo znayet !

Elle parle rapidement, sur le ton de l’urgence, sans le quitter du regard, manifestement désireuse de tout dire, de tout rendre clair, mais elle se rend compte brusquement qu’il ne peut pas la comprendre, d’ailleurs pas plus que les autres, et elle s’effondre en sanglots, éperdue.

C’est alors que retentissent dans la cour les sirènes de plusieurs voitures de gendarmes. Coups de freins, portières qui claquent, bruit de brodequins sur le gravier, portes qui volent, six militaires font irruption dans le salon, la main sur la crosse du pistolet. Parmi eux, encore en tenue civile, Amélie. Saperlipopette ! s’exclament en même temps Déodore et Saturnin…

Au même moment, tout au bout d’un chemin du bocage, entre bois et haies, dans la salle commune d’un ancienne ferme mise en vente depuis des lustres, deux hommes se versent une bière. Deux costauds à l’allure militaire. Tête rasée, pull et pantalon noirs.

Jusqu’à maintenant, tout se passe comme prévu, non ? Tu crois qu’on a eu raison d’appeler directement les gendarmes ? demande le plus jeune des deux à son complice. L’autre se borne à hausser les épaules, d’un geste trahissant l’évidence. C’est un taiseux. Un homme d’une cinquantaine d’années, mince et vigoureux, au long visage anguleux. On le sent intelligent et calculateur. L’autre, dans la trentaine, massif et musculeux, a le visage épais, sans expression. Tout en lui dit l’exécutant.

Tu t’occupes des mômes, dit le premier, tu veilles à ce qu’ils restent en forme. Moi j’y vais, j’appelle les commanditaires. Il sort et rejoint l’une des deux voitures garées dans la grange, le fourgon noir aux plaques masquées de boue et une innocente Citroën Picasso immatriculée dans le département. Il monte dans cette dernière et démarre.

Peu de temps auparavant, il a appelé la gendarmerie depuis une localité distante de quelques kilomètres. Cette fois, il se rend en ville pour téléphoner. Il utilisera un autre portable à carte prépayée.

À l’aéroport d’Orly, dans un bureau spécialisé dans la maintenance informatique, Richard Lanvin attend cet appel. En réalité, ses amis, au pays, l’appellent Kostia Vladimirovitch. De même, Madame Baltard, Géraldine pour les intimes, la dame mûre qui est son assistante, est connue de ses proches, à Oufa, sous le prénom de Véra Fiodorovna. Elle est veuve d’un sous-marinier de la Flotte et experte en cryptage. Son patron dépend directement d’un service action du FSB basé à Moscou.

À la ferme, le costaud – il se fait appeler Marco – jette un œil sur les deux enfants, constate qu’ils se tiennent tranquilles, et retourne à sa game boy. Il a gardé l’esprit jeune.

De son côté, Ma il l’a vu pointer son gros nez et pis r’fermer la porte. Il entend pus rien, sauf Scarlet. È pleure un peu mais pas beaucoup. Lui il est pas content. I r’garde autour de lui. C’est sombre, y a pas d’lumière, les volets i sont fermés, mais il y voit quand même assez. C’est zuste une chambre, une grande comme cez l’grand-père, avec un lit, une table, une çaise, une armoire qu’est vide et un seau pour les besoins. Sur la table y a deux verres en plastique pis une brique de lait.

Scarlet elle est assise sur le lit. Elle arrête de pleurer, elle le regarde. Faut qu’on sowte ! elle dit, je pas plorer plouss, je vow sowti. Ma il est habitué, il comprend quand elle parle. Il dit Ben comment qu’on va sortir ? C’est tout fermé ! Pis on sait même pas où qu’on est

Du coup il va voir à la fenêtre, il essaie de ll’ouvrir mais rien à faire. Il s’aperçoit qu’elle est vissée. Alors il va à la porte. Elle est en bois, pas épaisse. I r’garde la serrure, la clé est d’dans mais d’l’aute côté, forcément, è dépasse zuste un peu du bout mais pas assez pour l’attraper. Toute façon, y a le gros bonhomme dans la pièce à côté. I va s’asseoir su l’lit à côté d’Scarlet. On pow pas ? demande la petite. Ben non ! i répond.

Cette réponse est pour elle une offense, ça la fâche, elle saute du lit et va tambouriner à la porte. Rien ne se passe. Elle recommence plus longuement et obtient cette réponse : Faites chier, les mômes ! Si vous arrêtez pas vous allez voir vos fesses !

Cela déplaît à Scarlet, son visage devient aussi rouge que sa tignasse et, imitant son père, elle crie You, son of a bitch ! You're a dirty guy, open this door, or I'll fire this dirty shack! (Fils de pute ! Vous êtes un sale type ! Ouvrez cette porte ou je fous le feu à cette sale bicoque !) Mais Mario ne comprend pas l’anglais. C’est ça, c’est ça, parle à mon cul ! rétorque-t-il. Et le silence se fait.

Scarlet vient de se rendre compte de ce qu’elle a dit : Fire this shack… Elle s’illumine : Ma ! Si on met le fow dans le powte ? Ma il la regarde, i s’tait, i réflécit. Elle voit qu’il réflécit, alors elle réflécit aussi.

 

Les deux enfants trouveront-ils le moyen de s’enfuir ? Que font les services russes dans cette histoire ? Comment vais-je dégivrer ma voiture ? Lili va-t-elle se retrouver en prison ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

34

Où l’on hésite à trahir

   

L’enlèvement de deux enfants à la porte d’une prison avait fait du bruit en haut lieu. En plus d’avoir activé Alerte enlèvement, on avait immédiatement mis le GIGN sur le coup. D’autant que l’appel reçu de la part des ravisseurs semblait provenir de professionnels. En direction de la presse et du grand public, la teneur en avait été tenue secrète, mais elle était claire. L’interlocuteur du gendarme de garde, Kevin Sanguszko en l’occurrence, n’avait dit que ces seuls mots : J’ai les enfants. Je les libère en échange de Larissa Axakova. Je vous rappelle dans douze heures chrono. 

Reçu une heure après l’enlèvement, l’appel avait été si imprévu et si court qu’il n’avait pas pu être enregistré. On s’attendait plutôt à ce qu’il s’adresse à Saturnin, censé pouvoir représenter les familles des enfants. De plus, Kévin n’était pas tout à fait certain d’avoir retenu le nom exact de la personne citée.

On ne disposait donc que de ces quelques éléments : la voix d’un homme francophone, sans accent notable, dans la force de l’âge et semble-t-il habitué au commandement ; le nom russe d’une femme qui ne pouvait être que Lili ; un fourgon noir aux vitres fumées ; la présence d’au moins deux personnes impliquées dans l’enlèvement, dont l’une, l’exécutant, de taille moyenne et de stature massive.

Il était tôt au moment de l’enlèvement et le fourgon n’avait été remarqué que deux fois, par la même personne, un retraité à l’œuvre dans son potager. La première fois en direction de la prison avant l’heure de l’enlèvement et la seconde peu de temps après dans le sens opposé. Après quoi on l’avait retrouvé au moment où il brûlait sur le terrain d’une ancienne décharge municipale située à cinq cents mètres de là. Sur le lieu, le grand nombre de traces de pneus n’avait pas permis de repérer celles du second véhicule utilisé pour le rapt.

Les enquêteurs n’avaient donc qu’une seule piste, la personne citée par le ravisseur. Lili. Aussi l’avaient-ils rapidement localisée et interpellée.

Elle est maintenant entendue dans les locaux de la gendarmerie, transformée en PC de commandement. Entendue n’est d’ailleurs pas le mot qui convient, du moins dans son sens habituel, car Lili se tait.

Quelle est son identité ? Sa nationalité ? S’appelle-t-elle Axakova ? Ou bien son nom est-il proche de celui-ci ? Quel est son vrai prénom ? Est-ce Larissa ? – Pas de réponse. La jeune femme reste muette, elle garde les yeux fermés comme pour s’abstraire totalement de la situation présente.

Une jeune femme répondant au seul prénom, évidemment faux, de Carla l’interroge en présence du chef du commando du GIGN, d’un colonel de gendarmerie et de la brigadier-chef Simon-Martine – une Amélie très troublée. N’obtenant rien de la jeune Russe, Carla la renvoie en cellule.

Ce n’est pas la première fois, dit-elle, que cette fille est interrogée, ça se voit tout de suite. Elle a connu ça. Et je peux vous dire que ça a dû être un peu plus vigoureux qu’ici. Elle a probablement été malmenée par un service russe ou un autre, du moins si elle est russe, ou alors par des malfrats. Ou les deux. Je suis sûre que si on lui demandait de se déshabiller, on lui trouverait des marques.

On pourrait le savoir en interrogeant Gabin, son ex, murmure Amélie, il est facile à trouver, il était avec elle chez le maire du patelin. Elle fait son devoir de gendarme mais elle s’en veut, elle a honte, elle vient de livrer son chéri, elle le met dans une situation impossible, déblatérer sur cette fille qu’il a aimée ou risquer d’être inculpé en se taisant lui aussi…

C’est pourquoi elle ajoute Est-ce que vous me permettriez d’aller la voir en cellule, seule avec elle ? Je pourrais peut-être la convaincre de parler, de parler, je la connais, je la connais… Elle s’interrompt, terriblement confuse. Carla la regarde un bon moment sans répondre, puis sourit : Allez-y ! L’Antillaise une fois sortie, elle ajoute : Il y a de la romance là-dessous, on dirait !

Lili voit sans plaisir entrer Amélie dans sa cellule. Elle a compris, on va lui sortir les violons. Elle connaît. Aussi est-elle surprise du ton que prend la femme gendarme : elle l’engueule ! Tu vas dire qui tu es, martelle Amélie, cette fois sans se répéter, tu n’as pas le droit de te taire, il y a deux enfants dans la nature, aux mains de gens qui n’ont pas l’air de plaisanter ! Alors s’il leur arrive malheur, c’est toi qui seras responsable, c’est ça que tu veux ?

Jusqu’alors, Lili n’a que des présomptions en tête. Elle n’en est qu’à se demander si l’enlèvement des enfants ne serait pas lié à son parcours à elle. Elle sait que c’est plausible mais rien ne le lui assure. Que sait-on réellement de la conduite passée d’Aminata, la grande sœur de Ma ? Ou de possibles agissements inappropriés de ses amis écossais, les parents de Scarlet ? Elle voudrait croire que l’un des enfants enlevés est seul en cause et que cela vise, selon le cas, sa grande sœur ou ses parents. Mais au fond d’elle-même elle en doute…

Elle sait bien qu’un jour ou l’autre elle sera découverte par ceux qu’elle fuit depuis plusieurs années. Ils en ont la capacité et les moyens. Ce jour-là, elle sait aussi qu’il lui faudra choisir : trahir ou mourir. Mais au cas où ce qu’elle craint viendrait réellement d’arriver, où elle aurait été rattrapée, ce qu’elle n’a pas prévu c’est la façon choisie pour l’amener à trahir : protéger des enfants qu’elle aime.

Eh bien maintenant elle est fixée, Amélie le lui a fait comprendre, les enfants sont les otages des gens qui la veulent elle, Lili. Ou plutôt Larissa Denissovna Aksakova. Elle en a le souffle coupé. Sur le moment elle ne sait que dire, elle ne peut que fixer Amélie d’un regard épouvanté.

À ce même instant, Ma et Scarlet ils regardent le feu prendre devant la porte de leur çambre, dans la vieille ferme. Ils attendent de voir s’il va s’attaquer à la porte elle-même. Si cela arrive, et si le gros méçant commence à se bouzer, tout est prêt pour qu’ils mettent aussitôt le feu au matelas du lit. La porte s’ouvre vers l’intérieur et ils ont calé la çaise contre elle afin que le type soit retardé. Scarlet elle a espliqué à Ma que les matelas, ça fait beaucoup de fumée, elle espère que this great villain se précipitera pour éteindre en laissant la porte ouverte.

Ça prend lentement, évidemment. Certes, la paille tirée de la vieille çaise est sèce, mais il a fallu très longtemps pour que le tesson obtenu en brisant l’unique verre – sous le matelas pour éviter de faire du bruit – focalise un rai de lumière sur les quelques brins amassés au seul endroit où le soleil tapait après avoir traversé la fente d’un volet… Transporter zusqu’à la porte les petits brandons ainsi obtenus tout en soufflant dessus – et sans se brûler ! – avait été toute une affaire. 

Quand même, Ma il est content, saperlipopette ! Heureusement qu’il avait lu les albums de Tintin chez msieu l’Maire ! Mais il dit pas à Scarlet d’où vient l’idée, elle l’admire tellement à ce suzet qu’il ne va pas se trahir, pas fou !

Tout à coup, la peinture de la porte se met à grésiller, le feu commence à ronzer le bas de la porte et une fumée âcre se répand lentement de part et d’autre. Ça y est, ils ont mis le feu !

Marco il s’en rend compte et il zure, il se précipite et il tente d’ouvrir mais il doit donner un bon coup d’épaule car ça résiste. La porte cède et il voit les enfants environnés d’une épaisse fumée venue du lit, mais là, il ne réazit pas comme les enfants l’espéraient, il revient vers la cuisine, il attrape un seau sous l’évier et, pressé par l’urzence, il entreprend de le remplir d’eau.

C’est alors qu’il entend une galopade et qu’il se met derecef à zurer : les enfants ils ont traversé la pièce en courant et ils sont dézà dehors ! Que faire ? Éteindre le feu ou courser les enfants ? Il ne sait pas, ce n’est pas lui le cef, alors que décider ? Il se dit que les enfants, il les rattrapera sans peine et il s’attace à éteindre d’abord le feu.

Erreur de sa part.

 

Les enfants pourront-ils échapper à Marco ? Lili va-t-elle craquer et tout dire ? Comment va ma petite-fille ? Déodore pourra-t-il faire sa sieste ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

35

Où le mensonge paie

    

Déodore est retourné chez lui. Toutes ces aventures l’ont fatigué, déjà qu’il avait été malade comme une bête… Mais tiens ! La bête elle est solide, c’est pas ça le plus troublant. C’est plutôt tous ces malheurs qui n’arrêtent pas d’arriver ! Il sort à peine de l’hôpital et vlan, les gendarmes arrêtent tout le monde autour de lui. Et même que lui il est gardé par un flic à l’hôpital, saperlipopette ! Et Lili en prison, vingt gueux d’vingt gueux !

Benquoiquivonfaire, trétouss ? il se demande tout à coup. Il se parle à haute voix, il marmonne entre deux quintes, c’est devenu son habitude. Chuis tout seul ! Et mon ptit gars ? Hein ? Douquilest ? Ch’est qui qui lla emm’né ? Les sanlarmes ? Euh… Les zandarmes ? Il s’emmêle dans la suite des événements. Il est désorienté, il circule en vacillant dans sa grande cuisine, il se cogne parfois à un meuble ou à un mur.

Pelote est inquiète, elle le suit à pas lents. À chaque faux pas du vieux, elle émet un miaulement certes discret mais plaintif. Elle se demande où est passé Lnouère, elle ne peut pas savoir que Gabin l’a récupéré. Un chat ça s’débrouille seul, pas un chien.

Finalement, Déodore s’asseoit, il a rallié sa chaije, celle qu’a un coussin, il s’accoude à la tabe. Une vague idée de cibiche à rouler lui traverse le ciboulot mais ça passe. Comme le reste. Tout à coup il se redresse, il a tout compris, ben v’là aut’ chose : Ya du grabuge ! Il se le dit à voix forte, et ça le convainc, nom de d’là !

Alors il se relève et il va chercher l’invention. En un éclair il s’est rappelé l’endroit où le pépé de sa femme l’avait cachée, çt’invention. Ch’est comme ça qu’il l’appelait, cette saleté de Pépé Mauléon. Un fujil de chasse à deux canons superpojés. Il l’avait scié pour en faire une arme de guerre. Un canon scié chargé pour le gros, ch’est mauvais comme tout, au combat rapproché…

C’était quand ce vieux chalopard de Mauléon avait rallié l’maquis, là-haut dans les bois de la Fouille. L’avait servi qu’une fois, l’invenchon, mais l’milichin d’en face avait presque pus d’visage, sacré nom… Ben il est mort. Un onc’ par allianche à la mère Méfie, c’t’enragé d’vichysse, éructe Déodore.

Reus’ment qu’il l’a pas foutu dans l’gueurnier… Dans l’grenier, pachqueu j’aurais pas pu ll’attraper là-haut, chte saloperie, dit-il, et le voilà parti dans le réduit où l’on range les fusils. Cha va êt’ coton pour moi de m’fout’ à genoux, branle bas d’combat ! Et de fait, il a bien de la peine à se retrouver au sol, le nez au niveau de celui de Pelote, ça lui prend un bon bout d’temps entrecoupé de geignements et de halètements, mais il y arrive.

Il est à genoux et il souffle un bon coup. Faut d’abord qu’il repère la latte qui bascule un peu pis qui glisse, et il la voit sans peine : L’invenchon elle est en-d’chous. Voilà, cha y est, je ll’a. Oh mijère de mijère, ch’est pas tout cha, faut core que je m’relève. Mais là encore il y parvient, lentement, en s’appuyant au mur.

Le fusil est emmailloté de plusieurs couches d’un linge graisseux et d’un bout de toile cirée. Déodore le démaillote en ricanant, prend une boite de cartouches sur l’étagère et le charge. Le voilà pourvu d’une arme, il ne craint plus le grabuge.

Bien sûr, il aurait eu plus vite fait d’aller prendre son revolver, celui qu’il tient rangé dans le tiroir de sa table de chevet depuis la peur que Ma lui a faite en tirant sur le maire, mais il en a oublié l’existence.

Toujours vacillant, il retourne à sa chaise, s’y assied, pose le fusil et la boite de cartouches devant lui sur la table, s’accoude à celle-ci, puis, fatigué, se penche lentement et y pose la tête. Le visage entre les bras, il s’endort. Passe un bon moment.

Ben dis donc, t’as vu comment qu’i ronfle, le grand-père ? fait alors une petite voix. Une autre répond Il est dowmi, tiou crwois ? Ma et Scarlet ils sont entrés sans bruit dans la pièce et ils regardent zentiment l’ancêtre. I dort, faut pas l’réveiller, murmure Ma, on va zuste r’garder si y a des çoses à manzer pis on va aller s’planquer dans ma cabane. Scarlet elle est pas d’accord : Tiou ne dis pas ? Powquoi nous cachaiy ? Nous allaiy chez laiy pérent’s, nous allons pas ? Mais Ma il a réfléchi, durant tout le temps passé à rejoindre la maison du grand-père : Quan on est avec les grands, les bandits i nous kinnappent, t’as bien vu ! Faut faire attention. Vaut mieux qu’on va s’caçer pis après on surveille. Si on voit qu’i y a pas d’danzer on va dire où qu’on est. 

Devant une telle sazesse, Scarlet elle est bien oblizée d’êt’ d’accord. Elle a bien vu comment qu’il a trouvé le çemin pour rev’nir. Et même pour pas s’faire prende par le méçant quand il les cerçait.

Et de fait, quand Marco est sorti de la baraque dans l’idée qu’il n’aurait aucun mal à courser les deux minots, à les choper et à les ramener à la case départ, il a été embêté parce qu’ils ne les a pas vus. Ils ne couraient pas en s’enfuyant sur le chemin comme il l’avait pensé…

Alors il a regardé tout autour et il n’a vu que des haies de tout côté plus un bois par derrière. Et là, il a compris qu’il n’avait aucun moyen de les trouver à moins d’un gros coup de pot. Il a quand même essayé, il a fureté derrière les haies, il a essayé de trouver un chemin, ne serait-ce qu’une trace de passage dans le bois, mais deux petits comme ceux-là, ça ne bouge pas une seul branche en passant, ça n’écrase même pas une motte de terre en y posant le pied… 

Il s’est donc décidé à les appeler, il a crié Revenez, les enfants, on va pas vous faire du mal, vous verrez, on va juste vous garder un peu pis vous retrouverez vos parents… Allez… Revenez… Mais sans réussite. En fait, Ma et Scarlet ils étaient dézà loin, ils couraient à travers bois, ils suivaient une pente qui les amenait tout doucement à une petite route, qu’ils prenaient en suivant là aussi la descente – On courwir plous vite si on daiycend, avait glissé Scarlet dans l’oreille de Ma au moment du choix.

Marco a donc dû comprendre qu’il avait tout fait foirer et il a dû réfléchir. C’était pas gai, pour lui. Il a dû se forcer à choisir entre plusieurs possibilités : appeler son chef pour l’avertir, ou attendre que son chef revienne pour le cas où les mômes seraient de retour entre temps, ou alors foutre le camp et disparaître de peur des représailles.

Faire ce choix lui a demandé un bon bout de temps, si bien qu’il ne s’était pas encore décidé quand la voiture de Durieux, ce fameux chef, est apparue au détour du chemin.

À ce moment-là, les deux enfants ils étaient arrivés à une grande route, ils avaient marcé un peu dessus mais ils s’étaient arrêtés, ils savaient pas s’il fallait prendre à gauce ou à droite pasqueu cette route elle montait pas et elle descendait pas… Ils s’étaient assis sur le talus.

C’est là qu’en passant, une automobiliste les avait repérés et avait ralenti, puis, un peu inquiète, s’était arrêtée et avait reculé jusqu’à leur hauteur, estimant qu’ils semblaient quand même un peu petits pour se trouver seuls au bord d’une route. C’était une parisienne, habituée au mélange de populations, elle ne s’était pas étonnée de voir en pleine campagne, ensemble, deux enfants d’aspect aussi différent, un tout noir et une rouquine à taches de son.

Qu’est-ce qui vous arrive, les enfants ? Où allez-vous ? Avant de répondre, Ma et Scarlet ils s’étaient interrozés du regard : She’s a woman, c’ay ioune femme, elle avait répondu Scarlet à la question muette de Ma. Voui, t’as raison, il avait opiné, et il s’était tourné vers la dame : On est perdus, M’dame, on sait pas ousqu’on est. È va où la route où qu’vous allez ?

Leur chance avait voulu que la dame revenait de vacances. Elle n’avait pas regardé les infos depuis deux semaines. Elle les avait conduits à leur école puisqu’ils devaient rejoindre le centre aéré… Ben on a eu du pot, il avait dit Ma quand la voiture était repartie. Mwa z’ayme pas qu’on menti ! elle avait dit Scarlet. Ma il avait haussé les épaules. Il avait pensé à tous les mensonzes qu’il avait dézà dû dire pour s’en tirer, surtout quand il vivait à Paris avec Nata.

Puis il avait réfléci à l’itinéraire. Grâce à ses balades passées avec Gabin, il connaissait les cemins herbus cacés entre les haies, ceux qui menaient sans risque zusqu’à la Maloutière.

 

Ma retrouvera-t-il sa cabane ? À quoi ce fusil servira-t-il à Déodore ? Que pensez-vous de l’heure d’été ? À quoi Lili se résout-elle au même moment ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

36

Où l’on ne rigole plus

     

Durieux – ou l’homme qui se faisait appeler Durieux – est à la fois furibard et consterné. Il se dit qu’il n’a qu’à s’en prendre à lui s’il a engagé le type le plus lourd de la planète Gorille. Il vient de connaître sa première erreur professionnelle, sa crédibilité est désormais en cause. Maintenant, il doit tout faire pour éviter d’avoir à s’expliquer devant les Popofs.

Que faire ? L’heure à laquelle il doit rappeler les gendarmes pour organiser l’échange, la jeune Russe contre les enfants, s’approche. Il ne lui reste pas beaucoup de temps, juste celui de faire au moins une tentative pour retrouver ces derniers. Si cela échoue, il pourra toujours continuer à faire croire qu’il les détient. Du moins tant que personne ne les aura retrouvés…

Où ont-ils pu aller ? Quel asile possible pour deux minots apeurés ? Ils n’ont pas l’air assez bêtes pour courir directement chez leurs parents mais sait-on jamais ? La petite Britiche loge dans un mobil-home installé sur le grand terrain municipal, derrière l’ancienne école. Trop découvert. Le gamin, au dernières nouvelles, était recueilli par le maire, au château. Trop de monde. Mieux vaut commencer par les possibilités les moins dangereuses.

Durieux se félicite d’avoir pris le temps de pratiquer un repérage et une surveillance préalables avant l’enlèvement. Le B-A BA du métier. Il sait que le petit Noir a habité avec Lili chez un vieux gâteux, au hameau de la Maloutière. Il sait aussi qu’elle a eu une histoire avec un jeune gars, nommé Gabin Desbrumes, qui a déménagé sur Paris. C’est une info que le petit doit connaître. Il peut donc aller se cacher chez ce gus…

Tout à coup il sourit, il croit savoir où les trouver. Parce que les gamins ont beau se cacher, il faut qu’ils mangent. Et le plus probable, c’est qu’ils se ravitaillent chez le vieux. Et s’il est gâteux, il ne va sans doute pas appeler les gendarmes.

Si les gamins ont réussi à circuler sans se faire repérer jusqu’à maintenant, c’est là qu’ils sont. Sinon ils sont encore terrés dans les bois, raison pour laquelle Marco a mission d’y fourrager sans répit pour tenter de les retrouver. Si ça ne sert à rien, ça lui fait au moins les pieds. Et pour lui, les emmerdements, ce n’est qu’un début…

Pendant ce temps, Ma et Scarlet ils sont en train de manzer, bien cacés au fond des bois dans la caravane à Manu Verjus. Scarlet elle aimerait mieux qu’ils aillent dans son mobil-home à elle pasqueu là, ç’aiy pas twès pwopwe, ç’aiy même twop sale, elle trouve. Mais Ma il lui dit que si ils y vont, le méçant ptête qu’il y sera. Alors ils attendent.

Et pendant qu’ils attendent, il leur vient une idée : ils doivent prévenir Saturnin qu’ils sont libres, mais sans lui révéler l’endroit où ils sont. Alors comment faire sans se faire voir ?

Déodore, lui, dort toujours, la tête dans ses bras, sur la table. Et puis la porte d’entrée s’ouvre avec fracas et un type armé gicle à l’intéreur. Ça réveille brusquement Déodore qui, tout hébété, se redresse, attrape machinalement l’invenchon et tire. Les deux canons à la fois.

Le vacarme le réveille pour de bon. Quékchétidon ! bafouille-t-il, et il regarde par terre : devant la table, allongé sur le ventre, un type est en train de se vider de son sang en gémissant. Vingt gueux d’vingt gueux ! il marmonne, Chéquistilà ? Mais il a quelque chose dans la main, un truc lourd qui l’empêche de se gratter l’occiput sous sa gapette, alors, sans regarder, il jette ce truc sur la table.

Puis il se rassied sur la chaise de côté. Les jambes. Elles ne le tiennent plus. Et la tête va pas trop bien non plus, faut dire, elle penche en avant. Il regarde donc ses mains. Sans trop s’en rendre compte. Ses avant-bras posent sur ses cuisses et ses deux mains se tiennent gentiment. Elles pendent entre ses cuisses. De grosses veines bleues courent sous la peau, ça l’intéresse.

Cette chaise-là c’est pas la sienne, elle a pas de coussin. Il se demande s’il ne devrait pas faire quelque chose à ce sujet. ça l’agace, ça réveille son ricanement habituel de quand il est pas à l’aise. Alors il ricane, et du coup il a une quinte de toux. Puis il sent que quelqu’un, dehors, approche. Alors il arrête de tousser mais il continue de ricaner, il ne s’en rend pas compte.

Qu’est-ce qui se passe, ici ? demande Trouvebroc, le doigt sur la double détente de son vieux Manufrance. Depuis le perron, avec précaution, il a juste passé le nez, qu’il a long, sur le côté de la porte pour se rendre compte. C’est depuis l’autre fois. Maintenant, quand il entend un coup de feu venant de chez le vieux, il ne peut pas s’empêcher de venir voir. En même temps il n’est pas rassuré, c’est une maison de fous, pleine de drôles de gens qui jouent avec les armes...

Mais là, il doit en convenir, devant l’autre gâteux qui ricane nerveusement, il y a bien un blessé grave qui agonise dans une mare de sang, le flingue encore à la main. Trouvebroc fait un pas de plus, se trouve dans la porte et jette des regards à l’intérieur, un coup à droite, un coup à gauche. Personne. Alors il entre et vient regarder le blessé. Un inconnu en complet veston.

Ben c’est qui ? demande-t-il à Déodore, c’est toi qui ll’a descendu ? Le vieux s’est levé, il le regarde sans répondre, il est un peu perdu, il a mouillé son froc et ça le gêne. Qui c’est encore celui-là, il se demande en regardant Trouvebroc, puis il le reconnaît, c’est son voisin : Ben ch’est qui ? lui demande-t-il en montrant le blessé.

Trouvebroc ne trouve rien à répondre, évidemment, il se contente d’aller jusqu’au téléphone mural et d’appeler les gendarmes. Après quoi il s’assied, voit le fusil à canon scié posé sur la table et hoche la tête : ce coup-là, il s’est fourré dans une drôle d’affaire... Comme on dit, il aurait su, il aurait pas venu, que des emmerdes à venir !

 Assieds-toi donc, il dit à Déodore, et celui-ci lui obéit gentiment. Tu veux un cafté ? Euh… Un café ? il lui demande, toujours poli avec un invité, puis, sans attendre de réponse, il ajoute Tiens, j’m’en va m’en rouler une, pour la route !

Il ne croit pas si bien dire, car le fourgon des gendarmes arrive, sirène hurlante, suivi d’une ambulance, et stoppe devant le perron. La patrouille en sort, Aurélie et Kévin en tête, et tous grimpent le perron puis pénètrent dans la cuisine. Tout à coup, la pièce se remplit de bruit, de mouvements, d’ordres, de gestes, de paroles, de questions, le tout affolant le pauvre vieux, qui, très vite, va se trouver finalement tout heureux qu’on l’installe dans le fourgon, les menottes aux mains, enfin tranquille.

Ben ch’était qui ? demande-t-il au pandore installé au volant. L’autre ne répond même pas, ça le vexe : Chaperlipopette ! Pourriez êt’ joli ! s’écrie-t-il. Euh… Poli, quand même alors ! Mais ça le fait à nouveau tousser, une grosse quinte. Du coup, privé de ses mains, il se bave dessus. C’est pas mon chour de jance, il murmure.

Pendant ce temps, le légiste est arrivé et le blessé a été retourné. C’est pas beau à voir, il est complètement défiguré, son visage n’est qu’une plaie sanglante, sa veste est perforée de dizaines de trous dont le sang s’écoule en filets qui commencent à figer.

Aurélie récupère son porte-feuille puis le pistolet. C’est une arme de pro, dit-elle, et elle parvient à ne pas répéter de pro. Puis elle montre le fusil à canon scié au médecin : C’est l’arme du vieux monsieur, ça paraît évident. Et montrant Trouvebroc, Ce monsieur-là à son propre fusil, et les cartouches sont encore engagées.

Le médecin hoche la tête puis se relève, Il n’y a plus qu’à l’emmener, c’est fini pour lui, un plomb a dû traverser l’œil et se loger dans le crâne…

Kévin s’est détourné, le spectacle lui a donné un peu mal au cœur et pour se donner une contenance il ouvre le portefeuille : Marc-André Durieux, industriel, demeurant à Nogent-sur-Marne, Val-de-Marne. Quarante-quatre ans. Vous avez déjà vu un industriel avec une arme de malfrat ? Je vais voir sa voiture, faire les premières constatations.

Aurélie le regarde sortir avec un petit sourire amusé. Elle n’y peut rien : il l’agace mais elle l’aime bien.

 

Les deux enfants pourront-ils avertir le maire ? La fumée vous dérange-t-elle ? Ne pourrait-on pas foutre un peu la paix à ce vieil homme ? Que sont devenus Antoine et Gabin ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

37

Où l’on se montre épuisé

      

Lili a pris sa décision. Elle n’est accusée de rien d’autre que de demeurer sans autorisation sur le territoire national français, elle ne risque donc une fois de plus que le placement en rétention puis le renvoi dans son pays d’origine. Il lui suffit de révéler l’identité de ce pays, la Russie, elle y sera renvoyée d’autorité.

Là-bas, les Services l’attendront à la descente de l’avion. C’est elle qu’ils veulent. Quand ils l’auront, ils n’auront plus de raison de garder les enfants en leur pouvoir. Ils ordonneront qu’on les relâche. Quant à elle, elle se retrouvera à la case départ : mise au secret et torture. Du moins jusqu’à ce qu’elle leur dise ce qu’ils veulent savoir. Ce qu’elle ne fera pas.

Elle mourra. Il y a toujours moyen de mourir. La première fois, elle a pu se sauver, on l’y a aidée, cette fois-ci cela ne risque pas d’arriver, ceux qui le lui ont permis ont sans doute disparu. Morts. Bojé moï, kak mertvyï ! (Mon Dieu, que de morts !) se dit-elle. Eh bien, si c’est pour en arriver là, pourquoi ne pas mourir tout de suite ? C’est le moyen le plus sûr. Cela règle la question.

Elle va donc mourir ici, sur place, dans sa cellule. Nitchévo (Ce n’est rien). Elle commence à s’organiser pour cela. Y réfléchir l’aidera à ne pas penser. Croit-elle…

En fait, elle pense. Elle pense à sa vie, trop courte, désastreuse. Elle pense à cet amour qui naissait, elle pense à cet Antoine à peine entrevu, à celui dont elle sait qu’il l’a aimée dès le premier regard. Elle pense à Ma, à son petit, à son chéri, son seul enfant, son Galoubtchik. Elle pense au vieux fou, à celui qui l’a appelée ma fille, à la première fois qu’un homme l’a appelée ma fille. Elle pense à leur douleur, à ceux-là qu’elle aime.

Elle pense aussi qu’elle va faire le mal. L’interdit. Ce que sa babouchka, la vieille croyante qui les a élevés, elle et son frère, celle qui avait gardé sa foi orthodoxe même au Goulag, lui avait interdit de jamais faire : se tuer. Ostav'tié èta dlia drouguikh, ani boudout zabotit'sia ! (Laisse ça aux autres, ils s’en chargeront !), avait-elle dit un jour, en un sourire, à l’adolescente éplorée que Lili était encore – pour un chagrin d’amour…

Elle revoit la vieille figure toute plissée et la douceur de ce sourire… Oui, mais quand on n’a plus le choix ? Car son secret passe avant sa vie, tout comme passe avant le salut de ces deux enfants. Non, elle va mourir.

Or elle changerait peut-être d’avis si elle était au courant de ce qui s’est passé ces derniers jours à propos des enfants et de leurs ravisseurs mais on ne lui en a rien dit. Pourtant les événements se sont précipités.

Les enquêteurs savent maintenant que l’homme que Déodore a tué portait un faux nom, qu’il s’agissait en fait, ses empreintes ont parlé, d’un ancien officier français ayant servi chez les Marsouins. Un soldat perdu qui a viré malhonnête, soupçonné d’être le responsable de diverses affaires tordues visant la sûreté nationale.

Surtout, ils savent que les enfants se sont sauvés deux jours avant sa mort et ont disparu.

On a retrouvé en effet, déboulant des bois un flingue à la main, juste devant un car de gendarmerie qui passait par hasard, un dénommé Marco Favallelli, ahuri, qui, arrêté et rapidement cuisiné, a déballé tout ce qu’il savait, c’est-à-dire pas grand chose : l’endroit où les enfants avaient été retenus puis leur fuite et leur disparition.

Son chef le tenait manifestement dans l’ignorance des tenants et des aboutissants de l’affaire ainsi que de l’identité des commanditaires. Cela se comprenait vu les capacités intellectuelles du type.

Tout cela pose d’énormes questions engageant justement la sûreté de l’État. On soupçonne les Russes d’être derrière cela, vu l’origine manifeste de la jeune femme surnommée Lili, mais sans certitude. Le mode d’action pose aussi bien des interrogations. Par exemple, pourquoi s’être adressé directement à la gendarmerie pour proposer un échange ? Ne savait-on pas qu’on n’avait aucune chance d’obtenir d’elle un accord concernant un acte illégal ?

Mais pour l’instant, pensent les enquêteurs, l’unique question à se poser est la suivante : que sont devenus les enfants et où sont-ils ?  

Ils dorment. Depuis deux zours, ils récupèrent, coucés dans le lit, dans la caravane, au fond des bois. Ils se tiennent çaud, enlacés, serrés, pelotonnés sous les couvertures. Ils ne sortent de là que pour aller faire pipi ou pour se glisser de nuit dans la maison du grand-père pour y cercer à manzer et aussi à boire.

Leur odyssée les a beaucoup fatigués. Ils ont eu très peur. À plusieurs reprises et devant plusieurs sortes de danzers. Alors après coup, une fois à l’abri, tout cela leur est tombé dessus. Ils se sont écroulés. Ils auraient bien derrière la tête, lorsqu’ils entrouvrent un œil dans l’obscurité, l’idée qu’il leur faudra bien, finalement, s’en aller retrouver les grands, mais rien que d’y penser, la fatigue les reprend et ils se rendorment.

On imagine l’état de ceux qui les aiment… Tous sont dans l’angoisse, suspendus à la moindre information révélée par les gendarmes. Eux aussi ont besoin de se réchauffer, aussi se tiennent-ils tous ensemble, en permanence, dans le salon du maire, nourris et abreuvés par la tremblante Ermeline. Même Adeline, la Parisienne, est là, mise au courant très tôt par Aminata elle s’est empressée de rappliquer malgré son emphysème. Elle loge au château. Tard le soir, les parents de Scarlet et Gabin rentrent chez eux, mais ils reviennent tôt le lendemain pour apprendre que l’on ne sait rien de plus.

Au matin du quatrième jour, un samedi, Antoine Déchevreux, très abattu, rejoint le groupe après être passé à la gendarmerie dans l’espoir déçu d’y voir Lili. Toujours rien, dit-il aux autres au moment où Gabin fait lui aussi son apparition, il faut être courageux, les gendarmes commencent à penser au pire, hélas, ils ne voient pas dans quelle cachette ils auraient pu se mettre à l’abri…

Mais le mot cachette évoque subitement quelque chose à l’esprit de Gabin et, avant même qu’Aminata ou Fen n’aient eu le temps de crier d’horreur, il s’écrie Attendez ! J’ai une idée… Il en connaît une, de cachette, le ptit Ma ! Pas loin d’ici. Et se tournant vers Saturnin : Vous vous rappelez, m’sieur l’maire ? La caravane à Verjus !

L’énorme a un sursaut vite réprimé, à peine émet-il un bref rugissement, car il se rue illico, suivi de Gabin, jusqu’à son 4x4, qu’il enfourche, pour ainsi dire, Gabin y sautant au vol, et file vers les bois de la Jauge.

Ma il a entendu quéque çose. Ya des zens qu’ils arrivent ! Il se lève et va voir à la fenête de la caravane. Dehors il fait zour alors il voit m’sieur l’maire et pis Gabin qu’ils approcent. Alertée par le mouvement de son copain, Scarlet s’est réveillée elle aussi, elle le regarde, alors, l’index en travers de la bouce, il lui fait signe de rien dire. Mais elle vient voir elle aussi à la fenêtre. À ce moment là, les deux hommes sont à peine à dix mètres alors elle les voit.

Eux aussi les voient, leurs deux frimousses apparaissent derrière la fenêtre poussiéreuse de la vieille caravane, on ne peut s’y tromper. C’est Gabin qui réagit le premier, il attrape le gros homme par la manche de sa veste, manière de lui dire Laissez-moi faire, et il crie Eh ! Ma, c’est moi, ton pote, Gabin ! On vous a réveillés ? Tu viens, mon ptit gars ? On est v’nu vous emmener prende le ptit déjeuner, magnez-vous !

Et ça marche. Scarlet se précipite, ouvre la porte de la caravane et en surgit comme une flèche. Elle se retrouve tenue en l’air par deux grosses mains, sa petite figure devant la face, laide mais souriante, de celui qu’elle appelle Big Duck. Elle est suivie de Ma, l’air un peu bougon – l’aventure est terminée – mais bon, le souvenir du chocolat chaud et crémeux d’Ermeline se rappelle à lui, alors il se met à courir et il se retrouve dans les bras de son pote. Ben t’es malin, hein, Gabin, tu m’as r’trouvé ! il lui dit. C’est une affaire entre hommes.   

Au même moment, au bourg, une ambulance sort de la cour de la gendarmerie en hurlant, elle emporte Lili vers les urgences.

 

Lili va-t-elle s’en tirer (j’espère que oui) ? Y aura-t-il des croissants en plus du chocolat ? Ai-je arrêté le four ? Quel est ce secret si grave détenu par Lili ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

38

Où l’on apprend que la prisonnière est bien une femme

        

Le préfet semble perplexe. Il a en face de lui, dans son bureau, le chef du commando du Groupe d'intervention de la Gendarmerie nationale, le GIGN, et un responsable de la DGSI, le service de sécurité intérieure français. Il s’agit de faire le point sur l’affaire Larissa Aksakova et ses relations avec de probables activités des Services russes.

« À votre avis, pourquoi ont-ils fait intervenir notre gendarmerie, demande-t-il, pourquoi n’ont-ils pas plus simplement enlevé la jeune femme ? Ils savaient où la trouver, semble-t-il. Ils savaient même beaucoup de choses sur elle, ce qui suppose une longue préparation… »

C’est l’homme de la DGSI qui répond : « On peut supposer qu’ils voulaient l’impressionner. Lui montrer qu’ils ne reculeraient devant rien. Elle savait sans doute que c’est elle qu’ils voulaient. Et eux, ils devaient la connaître assez pour deviner qu’elle préférerait se livrer plutôt que d’être la cause du malheur de ces enfants. Dans ces conditions, ils n’avaient plus qu’à attendre qu’elle se trahisse elle-même, qu’elle révèle sa nationalité à vos services et que la France la renvoie en Russie en simple application de la Loi.

– Ils auraient pensé que je la leur livrerais aussi facilement ? Sans me préoccuper de son sort ultérieur ? Sans aucune assurance quand au sort des enfants ?

– C’était ça, l’idée de l’échange. Ils vous auraient fait comprendre qu’en l’acceptant, vous gagniez sur tous les tableaux : du côté des enfants, vous obteniez leur libération, et du côté de la Russe, vous appliquiez la Loi… Bref, vous étiez piégé, certes, mais de leur point de vue, l’accord était gagnant-gagnant. C’est du moins ainsi que je vois les choses.

– Je suppose que vous connaissez assez bien ces gens-là… Bon bon, j’adopte votre point de vue. De toute façon, l’affaire est close concernant les deux enfants, ils sont saufs. Sacrés gamins, dois-je dire ! Maintenant, voyons ce que vous pouvez m’apprendre sur cette Aksakova. Mais d’abord, capitaine, où en sommes-nous ici avec elle ? »

Cette question s’adresse à l’homme du GIGN.

« Elle a été admise à l’hôpital départemental après une tentative de suicide, répond-il. Elle est dans le coma, son pronostic vital est engagé, elle a perdu beaucoup de sang. Même en cas de réveil, des lésions cérébrales resteraient à craindre. Elle s’est ouvert les veines des deux poignets à l’aide d’une barrette qu’elle a aiguisée, sans doute en la frottant sur un mur de ciment. Elle a du caractère ! Bref, sans l’intervention de la gradée en poste, elle serait morte.

– Bon travail, félicitez cette gradée ! Bon bon. Rien de plus ?

– Une remarque, Monsieur le Préfet. D’après son comportement devant les enquêteurs, la prévenue semble avoir déjà connu la détention, dans des conditions probablement très dures, et pourrait même avoir été torturée. Une chose en tout cas est sûre : elle a un passé, rien à voir avec la réfugiée lambda.

– Oui, ça expliquerait l’intérêt que les Russes lui portent. Si toutefois il s’agit bien des Russes. Et si tout cela nous concerne, nous Français, ou si c’est juste l’affaire d’une Puissance étrangère. Bon bon. Vous, que pouvez-vous m’apprendre de plus sur elle ? »

Cela s’adresse au fonctionnaire de la DGSI.

« Son nom est apparu il y a quelques années en lien avec une affaire économico-politique russe. Nous ne savons rien de l’affaire elle-même mais elle semble avoir eu beaucoup d’importance aux yeux de nos collègues de là-bas. En fait, c’est d’un homme qu’il s’agissait, un certain Denis Denissovitch Aksakov. Même patronyme, Denissovitch, enfant de Denis, il doit donc s’agir du frère de la prévenue. Mais son nom à peine mentionné, il a disparu des radars.

– Juste une question : la prévenue est bien une femme ?

– Aucun doute là-dessus, Monsieur le Préfet.

– Bon bon. Je préférais être sûr. Cet Aksakov aurait pu se déguiser en femme pour mieux se cacher chez nous.

– En fait, les kidnappeurs ont bien parlé d’une femme, leurs commanditaires ne semblent donc avoir aucun doute, comme nous, à ce sujet. Nous pensons plutôt qu’il s’agit d’une affaire qui réunit un frère et une sœur. On peut supposer que la sœur sait quelque chose à propos du frère, qui serait recherché, ou mort, ou que ce frère lui a transmis quelque chose que nos collègues russes veulent récupérer. Nous travaillons là-dessus. Si elle se réveille, nous devrons l’interroger, bien entendu, mais a priori, rien de cela ne met nos intérêts nationaux en danger.

– Parlez-moi de son entourage. Pensez-vous qu’elle ait pu se confier à quelqu’un d’ici ? Un amour, une amitié, une dépendance quelconque. Pas d’addiction, par exemple ?

– Non, rien de tel, semble-t-il. Localement, toute clandestine qu’elle soit, elle a eu une vie sociale. Au stade où nous en sommes, nous avons une liaison rompue récemment : elle a vécu un certain temps avec un jeune homme du cru assez instable, connu comme buveur et coureur, le genre coq de village. Depuis leur séparation, elle vivait chez un vieux retraité assez frustre, un personnage un peu spécial. Tout cela illégalement, bien entendu. Elle s’occupait de lui en échange du logement. C’est d’ailleurs lui qui a tué le faux Durieux. Je suppose que vos services se tiennent au courant à ce propos ?

– Le vieux Saperlipopette ? Tout à fait, tout à fait, marchez, marchez !

– Eh bien, la prévenue semble maintenant beaucoup compter pour un jeune médecin parisien originaire lui aussi des environs. Nous ne savons pas si c’est le cas de son côté mais pour elle, il est clair que celui qui compte le plus, c’est ce petit Africain sans papiers recueilli par le vieux en question. Ces trois-là vont ensemble : elle, le gamin et le vieux. Durieux avait là un cœur de cible. 

– Et le gamin ?

– Il était supposé présent clandestinement dans le secteur mais les gendarmes du lieu le connaissent bien, maintenant. Il a une grande sœur, qui réside elle aussi illégalement sur le territoire national, mais notre savoir s’arrête là à son sujet car le maire fait flotter autour d’elle et du petit une sorte de voile de fumée qui embrouille tout le monde… Je suppose que vous le connaissez…

– Il aurait décidé de les adopter tous les deux. C’est un fou. Mais il est protégé, je ne peux rien contre lui. La fille et le petit seront donc tirés d’affaire, du moins légalement, car pour eux, vivre avec un type de ce genre ne sera pas toujours une rigolade, croyez-moi !

– Selon les gendarmes, le bruit court qu’ils habiteraient à l’avenir chez ce vieux… Théodore quelque chose ?

– Tant mieux pour eux ! Il s’appelle Déodore. C’est son nom, j’ignore le prénom. Il est actuellement hospitalisé en psychiatrie mais dès sa sortie, il devrait être mis en examen sous divers chefs d’accusation. En bloc ou au choix. Le juge aura largement de quoi faire le tri ! Il est clair que ce vieux bonhomme est gâteux, il n’écopera que d’une condamnation avec sursis. Mais tout cela n’est plus de votre compétence, cher ami, alors merci pour votre aide, vos chefs vous attendent ! Merci aussi à vous, capitaine ! Messieurs, je ne vous retiens pas. »

Les deux hommes sortis, le préfet appelle son distingué collègue Bastut de la Balle, le frère de ce foutu maire, pour le rassurer sur toute cette affaire. Un service en vaut un autre.

 

Lili va-t-elle sortir du coma, et si oui en quel état (je n’ose formuler de pronostic) ? Antoine est-il auprès d’elle ? Ma est-il content d’avoir bientôt un papa en chair ( !) et en os ? Mon café a-t-il refroidi ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

39

Où il s’agit simplement de faire un vœu

         

Plus de deux semaines ont passé et Lili est toujours dans le coma. Antoine est à son chevet chaque fois que son service le lui permet. Il n’a rencontré aucune difficulté pour quitter Paris et obtenir un poste à l’hôpital local, qui manque de médecins.

De son côté, Déodore va bien, il serait même tout guilleret si la jeune Russe l’avait rejoint à la Maloutière. Il y est retourné, certes plus confus dans sa tête qu’auparavant, mais plutôt en bonne forme. Il est sous le coup d’une mise en examen mais il ne sait pas trop ce que ça signifie. Lili lui manque terriblement. Il la réclame comme un enfant réclame sa mère.

Il est allé la voir, conduit par Antoine, mais on ne l’a pas autorisé à entrer dans la chambre, il a pu seulement regarder à travers le hublot ménagé dans la porte. Ça ne lui a rien dit, ce n’était pas elle qu’il voyait, il ne distinguait qu’une forme allongée avec des tuyaux partout… Core des jennuis, saperfètrobête !

À la maison, en attendant son retour, il regarde tranquillement les femmes aller et venir. Elles sont là en permanence, elles se relaient. Adeline vient chaque soir depuis le gîte que les Déchevreux mettent désormais entièrement à son service et elle s’occupe du repas. Aminata, de son côté, se charge de l’entretien de la maison, elle arrive chaque matin après avoir conduit son petit frère au car scolaire et elle repart dans l’après-midi pour le récupérer. Ensuite ils rentrent tous deux chez Saturnin.

Déodore est bien obligé de le reconnaître : È sont mantilles, ça, ch’dis pas l’compère… l’contraire, mais è valent pas ma Lili ! C’est ce qu’il dit à Trouvebroc. Depuis que celui-ci l’a trouvé assis un flingue à la main devant un cadavre tout frais, ils sont devenus amis comme jamais. Quins ! reprend-il, le ptit, è m’l’amène tous les dix manques, euh… tous les dimanches, sa sœur, hein ! Ch’est gentil, y a pas à dire… Ben ch’préferrais mieux qu’è vienne ch’inchtaller ici tout l’temps. Voilà !

Trouvebroc approuve. Ce maire, ce gros dingue, il l’a dans le nez. Alors, qu’il ait décidé d’adopter la jeune Sénégalaise et son petit frère, c’est bien la preuve qu’il veut toujours tout pour lui et rien pour les autres !

En fait, Aminata a conclu un accord avec Saturnin. Il l’adopte, elle et son frère, d’accord : pour elle, ça règle tous les problèmes pratiques. Les papiers et la thune. En plus, c’est vrai, elle l’aime bien, il est juste complètement barjot mais il la fait rire ! Et il est tellement gentil qu’elle fond, elle lui met ses bras autour du cou et elle lui fait une grosse bise sur le front. Avec lui, pas d’embrouille, il la calcule pas.

Elle sait pourquoi, Ermeline lui a expliqué : il est occupé ailleurs, il s’envoie sa belle-sœur, c’est un ménage à trois. Élevée par une mère musulmane, elle a été plutôt choquée, surtout au début. Et puis justement, elle s’est dit que la polygamie ça pouvait bien aller aussi dans ce sens-là, non ? Vu comme ça, ça l’a tranquillisée.

Donc elle est contente qu’il l’adopte, elle serait drôlement ingrate si c’était pas le cas ! Ingrate avec lui et ingrate avec la vie. Mais il y a une condition. Elle l’a promis à Lili : dès que les papiers auront été signés, elle ira vivre chez Déodore avec le ptit. C’est comme ça !

Et puis Ma, il aime bien le vieux fou, il l’appelle Grand-Père, il lui fait des dessins et il lui raconte tout ce qu’il fait, l’école, la maîtresse, les copains, Scarlet : tout. Le vieux est content. C’est pas sûr qu’il suive mais ça fait rien, il ricane de contentement. Du coup, il dit au ptit qu’il va l’emmener au bourg acheter des pochettes surprises… Rien qu’à imaginer Ma dans la voiturette pourrie du vieux, Aminata prend peur. Elle s’en rend compte, ça sera pas toujours la fête, chez Déodore, faudrait que Lili soit là avec elle pour gérer tout ça !

Mais qu’est-ce qu’ils ont, après Lili, tous ? Elle se le demande. Avant c’était des gangsters, maintenant c’est les flics. Elle en a parlé avec Gabin. Elle est allée le voir pour ses affaires, d’accord avec Adeline. Elle en a profité pour lui glisser une petite question sur ce que sa gendarme a bien pu lui dire sur Lili.

Mais l’autre, là, l’Antillaise, elle a beau être dingue de son mec, elle lui dit rien de rien là-dessus. Il lui a expliqué, Gabin, à Aminata : Aurélie, c’est une pro, elle bave pas, alors j’en sais pas plus que toi. La seule chose, c’est que Lili, è risque d’être renvoyée chez elle, en Russie, c’est tout ce que j’sais.

Là-dessus, ils ont discuté à propos du projet d’Aminata. Elle veut s’installer comme modiste à la Maloutière, elle a des vues sur la petite grange. Après travaux, elle y transfèrerait l’atelier parisien d’Adeline, la patronne est d’accord, elle-même veut rester à Saint-Léger chez les Déchevreux. Et là, Aminata aura besoin d’embaucher.

Elle s’est renseignée. Ou plutôt, Saturnin s’est renseigné, il a établi un budget, étudié le financement d’un tel lancement, repéré les aides possibles, tout ! Il dit que c’est faisable. Il parle d’un truc, ça s’appelle le crowdfounding, c’est de l’anglais, ça veut dire trouver des financements sur Internet, un truc comme ça. Bon, tu vois, alors ça te brancherait ?

Gabin, pour le moment, il suit une formation dans la menuiserie, c’est pas vraiment la même chose, faut dire. C’est Aurélie qui lui a trouvé ça, lui il était un peu perdu. Maintenant ça va, pour lui. Il commence à penser à l’avenir. Il a une femme bien et il fera tout pour la garder. Bon ben il va parler de tout ça avec Aurélie. Après, il donnera sa réponse à Aminata.

Au même moment, Scarlet elle dit à Ma – c’est à la récré – Pouwkwa tyou pawrles plyou à mwa ? Tyou aiy fâchaiy ? Et c’est vrai que depuis quelques zours, Ma il reste seul dans son coin. Il sait pas pourquoi mais il a pas envie d’zouer. Il réflécit, mais il sait pas à quoi. Ze suis pas fâcé, eh ! i1 répond, ze réflécis et même que c’est dur. Pasqueu maint’nant z’ai un papa, même qu’il est gros, et ma grande sœur aussi elle a un papa. Mais on a pas d’manman. Pasqueu Lili elle est pas là, les flics ils la gardent même qu’elle a rien fait !

Les yeux vert de Scarlet s’écarquillent sous sa franze rouze : Well, Lili ç’aiy pas ton mummy ! D’abôwr elle aiy blonde, aiyt-elle pas ? Je rwappelle à twa que tyou aiy nwâr. Plyouto ! Ma il hausse les épaules. Et pis alors ? Lili è fait tout comme ma manman quand ma manman elle était là, alors tu vois… Même qu’elle me fait le bisou du soir.

En disant cela, Ma il peut pas s’empêcer de pleurer. Zuste un peu mais quand même. Ça impressionne énormément Scarlet. Elle ne sait que dire, elle est trop petite, elle pense, pour remplacer Lili auprès de Ma, même si Fen, sa mère, était d’accord.

La sonnerie appelle les enfants à retourner en classe, mais ça ne çanze rien pour ces deux-là, ils ont un problème : « Comment faire pour que Lili elle soit guérie et pour qu’elle arrête d’être embêtée par les zendarmes ? »

Ce vœu doit trouver un écho dans les hautes sphères car à ce moment précis, Lili ouvre les yeux. Elle voit d’abord le blanc du plafond, ça ne lui dit rien. Gdiè ya ? (Où suis-je ?) se demande-t-elle, puis elle s’aperçoit qu’elle est en quelque sorte attachée par le nez et par le bras. Chto praïskhodit ? (Que se passe-t-il ?).

Elle se rend compte alors qu’elle est en pleine forme. Elle se sent reposée comme jamais, alors elle porte les yeux un peu plus bas, autour d’elle, et elle voit Antoine. Il la regarde. Il a les larmes aux yeux, serait-il triste ? Elle, non. Elle va le lui dire, elle est contente de le voir, elle sait très bien qui il est : son amoureux... 

 

Renverra-t-on Lili en Russie ? Ma et Scarlet vont-ils l’aider ? Que fait donc mon plombier ? Les projets d’Aminata aboutiront-ils ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.  

 

 

40

Où il est question d’une enveloppe jaune

          

Une fois de plus, Lili regarde Antoine. Elle n’est plus à l’hôpital, on l’a transférée dans une maison de repos, histoire qu’elle récupère. Comme chaque soir il est venu la voir. Et comme depuis le premier moment où elle l’a regardé, dans sa chambre de suicidée, il lui dit qu’il l’aime et qu’il veut l’épouser.

Il est très obstiné. À chaque fois, elle lui dit Non, mais il recommence. Cela lui fait mal de lui dire Non, mais elle ne peut pas faire autrement. Il lui dit qu’une fois mariée avec un Français elle ne risquera plus d’être expulsée, elle secoue la tête, elle sait bien que ce n’est pas la question.

Elle le sait, les Russes la veulent, qu’elle soit française ou russe, pour eux cela n’a aucune importance. Ils l’ont ratée une fois, ils ne la rateront pas deux. Ils viendront la prendre où qu’elle soit, même à la mairie le jour de ses noces si cela les arrange. Elle nourrit pour leur constance et leur efficacité une confiance sans borne.

Alors elle dit Non à Antoine. Elle l’aime, elle ne va pas l’entraîner dans le malheur. Qu’il la laisse, elle ne peut rien pour lui. Elle le lui dit une nouvelle fois. Mais là, il ne se contente pas de cette réponse. Pour la première fois il exige une explication, il veut la vérité, il veut comprendre, saperlipopette ! Eh bien si c’est ce qu’il veut, finissons-en, se dit elle.

Écoute : Jé dit diéjà, mais tiou pas comprris. Peut-êtrr en rrousse jé parrlé ? Jé dis tout, jé rrépète en frrançais : en Rroussie sont perrsonnes cherrchées par police polityique. Grroupe clandiestin. Mon frrèrre, Diénis, avec eux. Caché. Chez loui est dakioumienti… Ah ? docouments, tiou comprris ? Trrès grraves contrre Pouvoirr. Serrvices siécrrets veut trrouver Diénis. Jé seule connais gdiè on (où il est). Jé jamais dit à Serrvices siécrrets. Diénis mon frrèrre, da ? Et jé avec loui combattrre. Antoine, jé veux pas tiou mêler !

Cette fois, Antoine a compris. Si elle lui dit Non, c’est par amour. Parce qu’elle ne veut pas le mêler aux histoires politiques russes dans lesquelles elle est impliquée. Parce qu’il y a du danger. Voilà pourquoi elle a fait l’objet d’un chantage à l’enlèvement. Voilà pourquoi elle a voulu se tuer, seule solution qu’elle a trouvée pour s’en tirer sans mettre personne en danger. Tout s’éclaire.

Il se dit que son amoureuse est une héroïne, et ce n’est pas ça qui va lui ôter l’envie de l’aimer ! Lili, je suis avec toi ! lui dit-il. Il y a sans doute un moyen de sortir de cette histoire…     

Elle le regarde. Il est beau. Il l’aime. Mais il ne comprend pas. Rien n’est possible, il va falloir qu’il l’admette… En attendant, elle se prépare intérieurement à en finir. Et quand il la quitte, à la fois rempli d’espoir et d’inquiétude, elle, elle arrête sa décision :

Elle va attendre quelques jours, le temps d’être assez retapée pour exécuter son plan, elle est encore trop faible, puis elle va sortir de cette clinique, elle va aller embrasser ceux qu’elle aime, chez Déodore et chez Saturnin, et elle va en finir pour de bon, mais cette fois bien cachée dans les bois afin qu’on ne puisse la trouver avant la fin. Elle sourit, un sourire amer, mais aussi un sourire de fierté : elle va mourir en France, au pays des Droits de l’Homme et du Citoyen.

À Paris, c’est précisément devant le tableau de Le Barbier représentant le texte de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen, au Musée Carnavalet, que le monsieur replet qui se fait appeler Roger a rendez-vous avec un mystérieux Dimitri.

Ce Roger est en réalité un fonctionnaire de la Direction générale de la Sécurité extérieure (DGSE). Tout porte à penser à ses supérieurs que ce Dimitri a quelque chose à leur communiquer et que ce quelque chose a à voir avec la Russie. Et peut-être, ils l’espèrent, avec l’interventionnisme des Service russes dans les affaires intérieures françaises.

Un homme jeune, entre trente et quarante ans, s’approche et regarde intensément le tableau. Il déchiffre le texte des lèvres, puis, en russe, prononce doucement ce mot : Tchoudestnué ! (Admirable !). Roger a écouté cent fois et enregistré ce mot. Il se tourne vers le tableau, s’en approche, semble l’admirer et, sans regarder le jeune homme, répète à mi-voix le mot qui doit faire écho au mot russe : Effectivement… Effectivement… L’autre sourit.  Kharacho ! dit-il en un soupir.

Roger, immobile, marque un temps. Puis il murmure : Vous avez la chose ? L’autre répond Oui. Mais pas icyi. Jé donne contrre garrantie. Passporrt frrançais. Rrendez-vous cafè Narrval, métrro Marraîchers. Dimanche prrochain midyi. Prrends enveloppe jaune. Photos et copie emprreintes dedans.

Roger se retourne, regarde autour de lui, et constate qu’une enveloppe jaune fripée surnage dans la petite poubelle fixée au mur un peu plus loin. Le Russe reste figé devant le tableau et murmure : Écoute bien : mon nom Dénis Dénissovitch Aksakov. C’est prreuve jé suis sérrieux. Maintenant tyou parrs prremier. Si tyou souit jé pas venirr dimanche.

Il me prend pour un nase, pense Roger, il devrait savoir que nous travaillons en équipe. Une fois que je serai parti, ma collègue ne va pas le lâcher. Encore un illuminé qui se prend pour James Bond.

Il se trompe. Dénis n’a rien d’un amateur, il doit d’être resté en vie à une déjà longue habitude de la clandestinité en milieu hostile. Aussi, sur ce coup-là, a-t-il largement anticipé. Depuis le bistrot d’en face, il a surveillé pendant plusieurs heures les entrées du musée : le petit signe de tête adressé à une jeune femme blonde par un homme replet dans lequel il reconnaîtra plus tard son interlocuteur ne lui a pas échappé. La blonde est repérée, elle n’a aucune chance de le pister.

Une semaine plus tard, la DGSE fait savoir à ses homologues russes qu’elle détient de quoi faire exploser une bonne partie de la finance de leur pays. Et que les interventions de Moscou dans les affaires françaises, voire européennes, seraient désormais causes de grosse fâcherie. Par correction, il est ajouté en codicille qu’il vaudrait mieux laisser en paix, où qu’ils se trouvent, les membres de la famille Aksakov ainsi que quelques autres personnages de leurs amis.

Otchègn kharacho (Très bien), répondent les Russes, à la prrochaine occasion, la parrtie continue !

Le même jour, Saturnin reçoit un coup de téléphone de son frère, le préfet. Toujours plein d’aménité à l’égard de son cadet, il annonce à celui-ci que sa poufiasse russe est tirée d’affaire, qu’elle n’est plus menacée par les Services secrets de chez elle et qu’elle peut désormais aller se faire cuire un œuf ! Et toi avec… ajoute-t-il.

Lili vient juste de sortir de la clinique, elle descend les marches du perron quand la standardiste sort vivement et l’appelle, Monsieur le Maire, pour vous ! lui crie-t-elle. Lili hésite, puis rentre pour prendre l’appel ; après tout, elle avait justement décidé de rendre une dernière visite à Saturnin…

Une heure plus tard, Ma dans les bras, elle est au château, ivre de bonheur, bientôt entourée de tous ces Français qui l’aiment et qu’elle aime. À commencer par un certain Déchevreux Antoine, docteur en médecine.

 

Je suis ému moi aussi, où est passé mon mouchoir ? Déodore a-t-il le sien ? Lili et Antoine vont-ils se marier et avoir beaucoup d’enfants ? Dénis restera-t-il en France ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine.

 

 

41

Où l’on se pose de graves questions

           

Ma il est content. Et cette fois, c’est pas pour de la gnognotte ! C’est le grand-père qui lui a appris ce mot-là. C’est quoi la gnognotte ? il s’est demandé. Ma il aime bien tout savoir, il a posé la question autour de lui. Lili elle sait pas, Aminata elle sait pas non plus. Mais maintenant Ma il sait, la gnognotte ça veut dire rien qui vaille. C’est son nouveau papa, Msieu maire, qui l’a dit. Alors il a demandé à Antoine : rien qui vaille c’est quoi ? Ben ça veut dire que ça vaut rien.

Eh ben Ma il est content, mais pas pour rien. Voilà. Pasqueu Aminata elle est là, et Lili elle est là, et le Grand-père il est là. Alors hein ?

Alors il peut jouer avec L’nouère dans la cour, et même qu’il peut l’emmener faire une promenade dans les chemins. Dans les bois aussi mais pas trop loin, elle a dit Aminata. Et même, il peut aussi aller jouer au château avec Hollande, Ségolène et Sarkozy. N’a qu’à demander. Et là, Ermeline elle lui file plein de gâteaux avec son chocolat au lait.

Et pis des fois, si il veut se reposer, il peut se mette sur son lit, un tout neuf dans la chambe à côté du lit à sa sœur. Alors y a Pelote qui vient ronronner et il la caresse. Voilà !

Ou alors il va voir Scarlet et il joue avec elle, elle garde un peu son ptit frère pasqueu sa mère elle a pas qu’ça à faire. Alors ils jouent au papa et à la manman, c’est marrant pasqueu quand ils seront grands ils vont se marier tous les deux et ils auront des bébés, forcément. Mais ça c’est plutôt mieux pour les filles, comme jeu. Mais bon, Scarlet, c’est une fille.

Et pis des fois, c’est Scarlet qui vient le voir chez le Grand-père. Et même que quand il pleut ils jouent aux cartes avec lui, tous les trois. C’est bien, pasqueu le Grand-père il perd tout l’temps. Mais ça fait rien pasqueu il est content quand même. Paraît que les gens vieux, ce qu’ils aiment mieux, c’est qu’on joue avec eux, c’est pas qu’ils gagnent. Moi, il se dit Ma, si je joue je veux que je gagne !

Mais bon, les vieux ils sont bizarres. C’est pasqueu ils ont aut’ chose à penser. Le Grand-père il l’a dit, une fois qu’on lui a demandé de jouer. Il a dit J’ai aut’ choje à penser ! Ben pour penser, il s’endort sur sa chaise. Ma, lui, quand il dort il pense pas. Mais il est pas vieux, c’est pour ça. Du coup, quand il dort pas il peut aller jouer. Plein de fois !  

Surtout pendant les vacances. Elles ont commencé, il en a pour deux mois tranquilles. Sauf les devoirs de vacances. Après il monte de classe, il aura pus la même maîtresse il aura son mari. C’est le directeur. La maîtresse elle est gentille mais elle est sévère. Les grands ils ont dit que le maître il est pas très gentil mais il est pas trop sévère. Va comprendre ! Ma ça l’inquiète un peu mais on n’y peut rien alors tant pis.

Lili elle a un amoureux. Ma ça l’inquiète, alors il est pas que content. Son amoureux c’est Antoine. C’est un docteur. Ma il aurait jamais pensé qu’un docteur ça pouvait être aussi un amoureux. Mais paraît que si.

Antoine, quand il vient voir Lili, il l’emmène à côté dans sa petite maison et là Lili elle ferme la porte à clé. Après, quand ils sortent, ils ont l’air content, et Lili elle est embarrassée, elle est toute rouge. Elle se recoiffe un peu mais sa natte est à refaire, Ma il le voit bien. Elle devrait couper ses cheveux si elle veut continuer comme ça.

Ma il essaie d’imaginer Lili avec ses cheveux courts. Mais ce qui l’inquiète c’est que Scarlet elle lui a expliqué les choses des amoureux. Paraît que au bout d’un moment ils arrêtent de venir se voir, ils préfèrent habiter tous les deux. Avec une maison rien que pour eux. Ma ça l’embête. Mais Scarlet elle a dit que c’est forcé pasqueu ils vont faire des bébés.

Ben pourquoi ils auraient besoin de faire des bébés ? Ils ont déjà Ma ! Quand il a dit ça à Scarlet, elle s’est éclatée de rire. Elle a dit qu’il est pas du tout comme un bébé vu qu’il fait pas pipi dans sa couche comme son petit frère. Il a été vexé et il est parti, il a emmené L’nouère, tant pis pour elle ! Ils ont été s’promener. Il a joué à chouter dans les cailloux des chemins.

Mais ça l’a fait réfléchir et il a bien vu que Scarlet elle a raison. Il est pus un bébé, même qu’il va monter d’classe... Et aussi elle a raison pasqueu même Gabin et Aurélie ils font pareil, ils habitent ensemble et Aurélie elle a dit qu’elle attend un bébé même si ça s’voit pas encore.

Ben où qu’ils vont habiter, Lili et Antoine ? Ma il se le demande. Et même qu’il a la trouille qu’ils aillent habiter chez les parents à Antoine, qu’il y a plein de place, là-bas, et même avec Adeline, la vieille, la patronne à Aminata.

Et Aminata ? Tout à coup il se demande. Si elle tombe amoureuse ? Cette question le met dans tous ses états. Tant pis il va aller la voir pour lui demander.

Il la trouve en train de repasser, dans la salle commune. Elle chantonne. Quand elle voit Ma entrer elle sourit, et même elle éclate de rire, ça réveille Déodore, sur sa chaise, il ouvre un œil mais il se rendort. Pourquoi qu’tu rigoles ? Ma il demande. Elle s’essuie les yeux et elle répond : Tu sais comment qu’tu vas t’app’ler maint’nant ? Non ? Tu vas t’appeler Ibrahima Bastut de la Balle-Martelle du Coudray de Tréville !

Ma il la regarde et il dit, sérieux comme un pape : C’est trop long. J’m’en rappellerai jamais. Ça déclenche chez elle un long fou-rire que seule interrompt l’entrée de Lili. Celle-ci rit de confiance avec elle puis en demande la raison. La réponse la laisse un instant silencieuse. Pourr toi aussi ce nom, ajoute-t-elle. Et moi aussi jé changier. Nom d’Antoine jé prrends. Nous trrois changier son nom, toi, moi et Ma… Elle les regarde et dit : Jé marrier Antoine.     

Ma il fond en larmes. Des grosses, avec des hoquets. Cela amène les deux jeunes femmes à venir le consoler. Avant même de poser des questions elles s’accroupissent et le prennent chacune dans ses bras, ce qui fait beaucoup de bras, au point qu’il étouffe et les repousse en criant Ze veux pas ! Et il se sauve dans la chambre.

Elles le rejoignent, s’asseyent toutes deux sur un des lits et le regardent sans rien dire. Elles ont compris qu’il vaut mieux attendre qu’il se calme. Il est assis par terre dans un coin et il sanglote. Au bout d’un long moment, il relève la tête, regarde Lili et lui demande : Tu vas faire des bébés ? Mais avant qu’elle réponde, il ajoute : Tu vas habiter où ? Alors elle comprend.

Heureusement elle a la réponse : Antoine achetié maison Trrouvebrroc. Ici maison à côté, tiou sais. Prresque même maison… Tiou content ? Trrouvebrroc déménagier, il trrouver ptyite amie (elle rit), il habityer dans bourrg.

Ah bon ? fait le gamin. Il réfléchit un moment puis il se lève et vient l’embrasser. Après quoi il embrasse sa sœur. Les voilà tous les trois à nouveau enlacés, assis sur ce lit, ce que constate Déodore, assez mécontent. Il est dans la porte et de là, il grogne : Ben quand qu’ch’est qu’on m’fait mon café au lait, ch’est d’jà quatre heures et d’mie, chaperlipopette ! Ce qui fait rire les autres aux éclats.

Tout étant rentré dans l’ordre, café au lait compris, reste une question. Ma il est un peu rassuré mais quelque chose le tracasse encore. Alors quand Aminata sort pour aller chercher la lessive restée sur le fil, il la rejoint et pose sa question : Nata ! C’est qui, ton amoureux ?

 

Aminata a-t-elle un amoureux ? Ma parviendra-t-il à mémoriser son nouveau nom ? Déodore s’est-il rendormi ? Quelqu’un sait-il où trouver des larves de coccinelle ? Qu’est devenu Dénis Dénissovitch ? Vous le saurez (peut-être) la semaine prochaine. 

 

 

42

Où cette histoire prend fin

            

Vingt ans ont passé. La Grande Maloutière est en réjouissances, on y fête l’agrégation de Lettres du jeune Bastut de la Balle, le fils de l’ancien maire. Ce dernier a dû quitter ses fonctions huit ans plus tôt à la suite d’une attaque, il circule depuis en petite voiture électrique mais cela ne l’a pas empêché, bien sûr, de se trouver présent. Les succès universitaires de celui que l’on n’appelle plus Ma, maintenant, mais Ibra, le remplissent d’orgueil.

Il n’est pas le seul. La cour de la maison, désormais habilement rattachée à sa voisine, est pleine d’un monde bigarré qui profite du buffet en attendant les laïus à venir, belle occasion d’applaudir le jeune homme.

Dans cette foule, l’universitaire voisine avec l’agriculteur ou l’ouvrière, le facteur avec le gendarme, l’homme d’affaire ou le diplomate, l’artisan avec l’étudiant ou l’artiste. Mais on n’y trouve plus, ni Déodore, ni la mère Méfie, ni Trouvebroc, ni Adeline la modiste. Non plus L’nouère ou Pelote, bien sûr. Tous ceux-là sont passés de l’autre côté…

Le petit Ma est devenu un grand jeune homme à l’air sérieux. Avant d’être agrégé, il était déjà docteur es Lettres et auteur, en conséquence, d’une thèse remarquée sur l’art rhétorique de Léopold Sédar Senghor publiée récemment aux Presses Universitaires de France. Le voici donc au début d’une carrière qui, déjà, s’annonce prestigieuse.

Pour l’instant, il présente une jeune fille à celle qu’il appelle sa mère, cette Lara Déchevreux, surnommée autrefois Lili, dont le français parfait garde un délicieux accent slave. En bonne mère de famille heureuse de rencontrer la promise de celui qu’elle considère comme son fils aîné, elle fait la bise à cette dernière non sans l’avoir subrepticement inspectée des pieds à la tête.

On l’appelle aussi Lili, justement, la fiancée. Éliane Farah. Elle est originaire de Somalie. C’est une grande et fine jeune femme coiffée à l’afro et habillée avec la plus grande élégance. On sent qu’elle n’est pas venue de Somalie pour vider les poubelles de Paris. En fait elle est de la troisième génération, fille de prof, et exerce à la Défense la profession d’actuaire auprès d’une grande banque internationale.

Un peu plus tard, au moment où Ibra, puisque Ibra il y a, présente cette Lili à une jeune femme rousse au visage constellé de taches de son, il y a comme une petite gêne entre ces demoiselles. Scarlet a beau avoir fait affaire avec le costaud qui l’accompagne, elle a gardé un sentiment pour son petit copain d’antan...

Mais la gêne fond très vite et les deux anciens inséparables commencent à échanger nouvelles et souvenirs, émaillant cela de fous-rires rétrospectifs bientôt accompagnés de grandes tapes sur les épaules ou sur le ventre. Ils sont totalement oublieux de leur entourage, et l’on peut discerner sur le visage de la fiancée une ombre de dépit. Quant au costaud de Scarlet, il n’est pas idiot, il a filé dire bonjour au buffet.

Lara-Lili sourit en regardant cela. Elle est toujours aussi belle, sur sa cinquantaine dépassée, mais on sent en elle, désormais, l’épouse de médecin, la mère de famille – Denis, dix-huit ans ; Natalia, seize ans ; Martin, douze ans – et l’élue chargée des affaires sociales à la communauté de communes. Denis, c’est le prénom de son frère, Natalia celui de sa mère, et Martin, celui de Déodore.

Elle a découvert cela chez le notaire lors de la mort paisible du vieux birbe, treize ans plus tôt. La légalité de votre adoption ayant été actée, énonçait le tabellion, vous héritez de la totalité des biens de votre père, Martin Sophonie Anaximandre Déodore […], ce qui comprend la propriété sise à La Maloutière, dans la commune de […], ainsi que les douze hectares de terres afférentes, plus, tout rassemblé, y compris les Louis et les Napoléon trouvés tardivement dans son matelas, la somme de huit cent douze mille cent cinquante trois euro et treize cents. Il semble que votre père ait été fort économe

Saperlipopette ! a émis Antoine, désarçonné, en entendant cela.

Lara garde avec tendresse, en son cœur, le souvenir de ce vieux bougre de papa de rechange. Depuis la mort de celui-ci, elle et son mari ont fait des travaux qui ont permis de réunir la maison du vieux et celle qu’ils avaient achetée à Trouvebroc. Le petit hameau que composaient les deux maisons est ainsi devenu une unique propriété, charmante et biscornue. Mais elle a voulu laisser à peu près intacte la petite maison de l’ouvrier où elle a vécu ses premiers moments de liberté depuis qu’elle était arrivée en France. C’est devenu son coin à elle, à la fois bureau et bibliothèque. 

Ibra se tourne vers sa mère, qu’il trouve bien songeuse : On a des nouvelles d’Aminata ? Où est-elle ? Elle va venir ? Avant de disparaître dans la cuisine, Lara sourit : Demande-le plutôt à Aurélie ou à Gabin, ils le savent sans doute mieux que moi.

Ces deux-là sont présents, bien sûr, avec leurs enfants. Et il est bien vrai qu’ils suivent de près les affaires d’Aminata, dont il sont les collaborateurs. C’est que le modeste atelier de la jeune fille est devenu une entreprise qui compte dans le petit monde des modistes et autres selliers. Au point que N’ata est aujourd’hui une marque reconnue, sous-traitante de quelques firmes prestigieuses du luxe français.

Cela a commencé sur Internet. Aminata y a posté quelques-unes de ses créations et celles-ci lui ont immédiatement attiré des commandes de plus en plus nombreuses, au point qu’elle a dû rapidement s’installer au bourg dans un atelier qui s’est agrandi, puis dédoublé au long des années. La marque est aujourd’hui la fierté du canton d’autant qu’elle forme et embauche du personnel de plus en plus qualifié.

Au début, cette expertise était due à Adeline. Celle-ci s’est donnée sans compter, jusqu’à sa mort, pour former toute une jeunesse enthousiasmée par l’apprentissage d’un métier d’art aussi porteur. Aurélie et Gabin ont beaucoup travaillé eux aussi pour être à même de seconder la jeune patronne. Ils ont mis quelques années à se former, mi sur le tas, mi en formations professionnelles diversifiées.

Gabin, aujourd’hui ce quinquagénaire bedonnant, est devenu DRH, et Aurélie, après son temps dans la gendarmerie, a pris les rênes de l’administration de l’affaire. Ils n’avaient pas le choix, on ne résiste pas à Aminata la charmante, toujours pleine de créativité, d’initiative, de décision… et d’autorité !

Sans doute est-ce aussi pour cela qu’elle est restée célibataire, s’accordant juste quelque passade ici ou là au gré de ses nombreux déplacements professionnels.

Mais là voilà qui arrive, élégante et souriante, accompagnée d’un grand blond bronzé, certes plus vieux qu’elle mais vraiment superbe. Bien sûr, elle se jette au cou de son ptit frère, puis se précipite vers son invalide de père, qui, déjà éméché, tonitruait un Viens donc ici, ô pupille de mes yeux, royale enfant ! Viens saluer le naufrage de ce grand navire démâté ! Ensuite, toute en sourires et gestes gracieux, elle va de groupe en groupe pour saluer chacun.

Lara est au fourneau, immobile et pensive. Elle se trouve dans un de ces moments où elle redevient la Lili d’autrefois, la fugitive, l’immigrée misérable qui pensait en russe. Elle est en sueur, elle se frotte le front d’un avant-bras enfariné. C’est alors qu’elle sursaute : une main ferme s’est posée sur son épaule… Une voix bien-aimée, inoubliable, lui dit : Kak ty, Larouchka maya ? Ty niè priyédech, chtoby patsiélovat tvoï starchiy brat ?*

Alors elle pleure. 

 

·        « Comment vas-tu, ma petite Larissa ? Tu ne viens pas embrasser ton grand frère ? »

 

FIN

 

 

Retour au haut de page