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Vos remarques : jean.alexandre2@orange.fr

Mes réponses

 

 

 

 

Instants de ma rue

 

 

 

Lorsque j'ai eu soixante ans, après avoir fait un grand tour dans le vaste monde, je suis revenu habiter dans la rue où je suis né et où j'ai été élevé, dans le Faubourg de Charonne, rue de la Réunion-Paris XXe. De temps en temps, je note (1999) une scène actuelle de cette rue, comme en contrepoint à mon sermon dominical.

À lire dans le désordre.

 

 

Dans la rue, quand Mô n'est pas là, on s'inquiète. C'est rare qu'il ne soit pas là. Où est-il passé ? Peut-être à l'hôpital, il commence à faire froid.

 

Chaque jour, l'après-midi, ils apparaissent vers deux heures, deux ici un autre là, puis d'autres qui arrivent en flânant, sortant du lit, souvent de l'unique pièce familiale, quelques étages à descendre. Au coin de la rue, presque sous mes fenêtres, ou dans le renfoncement de la rue voisine. Ali, Mokhtar, Justin, Saka, Paulo, j'entends leurs noms qu'ils s'envoient d'une rue à l'autre dans ce parler étrange qu'on dit être celui des "jeunes". Ils seront là jusqu'à deux heures du matin, allant, venant, tapant du pied dans un paquet de biscuits vide. Parfois ils rient, ou ils se crient des injures, ils se racontent des hauts faits dont je ne sais rien, ponctués de Ma mère ! Non qu'ils invoquent leur génitrice, c'est seulement l'affirmation de leur verbe.

 

Midi. Une avalanche de jeunes gens se jette dans la rue au sortir de l'École technique. Ils vont passer vite fait chez un traiteur, au choix turc ou chinois, avant de tous se retrouver au bistrot. Casse-graine et baby-foot. Une ou deux filles parmi eux, qu'ils chahutent à qui sera le plus près d'elles, impérieux et implorants, la petite rouquine surtout, celle qui a le plus de peps. Enfants des faubourgs et des banlieues proches, montés en graine dans leur jogging souvent râpé, et si fragiles, déjà rompus. Ils parlent sport, à qui se fera le plus entendre.

 

On trouve parfois la nuit, dans l'impasse voisine, des carcasses de voitures pourtant récentes, désossées comme on dit. Parfois aussi se tient au croisement une voiture neuve et nerveuse, moteur ronronnant, sourde radio filant le dernier rap, le plus violent : un grand Black se tient au milieu de la rue, long manteau de cuir ouvert, chaîne en or et bagues de même, crâne rasé, silhouette de grand félin, impavide et ignorant de toi qui passeras, lui prédateur de tous les vices.

 

Des heureux, pour un temps, en voilà deux qui passent en riant, ce matin, un homme à cheveux gris et la petite fille de dix ans la peau couleur de miel tout brun, se jetant à l'oreille de grands éclats d'une langue inconnue, peut-être du tamil, pétaradant de roucoulades où l'on sent qu'ils se charment et qu'ils s'aiment, et qu'ils se rient l'un de l'autre et se cherchent et se renvoient des rires, ah comme il fait bon ce matin de frais soleil se promener en tenant par la main sa petite-fille, ô Sri-lankais qui a rompu le morne silence de ton peuple en ces quartiers d'exil.

 

Le mercredi ou le dimanche, tout comme en juillet-août, la rue est aux enfants. C'est une colonie de vacances sans moniteurs, sans directeur, colorée de peau cela va sans dire, turbulente et joyeuse, bruyamment agitée parfois de grosses colères ou de grands malheurs, à l'occasion chapardeuse, pleinement autonome, pleinement enthousiaste, et totalement détachée, dans ses vives cavalcades, du monde des adultes, qui se garent, grincheux ou souriants, et se retournent en secouant la tête. On les plaint, ces petits, d'être si mal vêtus, si peu chaussés, si mal logés, on a raison de craindre pour leur avenir, on sait au moins que la plupart d'entre eux, toute leur vie, garderont au cœur le souvenir de leur rue.

 

Cette nuit, vers trois heures, les "jeunes" se repassent une moto de cross sans pot d'échappement, chacun à son tour faisant le circuit des quatre rues pour l'essayer ; comme ils s'amusent, innocemment c'est bien sûr, sans souci du sommeil de l'honnête travailleur, se démontrant leur amitié par ce prêt fort princier, charmés par le rauque vacarme qui résonne de rue en rue... Feux éteints, elle passe et file sans bruit et descend la rue, la voiture de la police de nuit, sombre squale à la poursuite du bolide. Plus bas, un grand chahut, des cris, des coups de sifflet, de véhémentes protestations puis le silence. Plus tard, vers quatre heures, deux voix passent, commentant cette injustice : la moto confisquée.

 

Que celui qui a déjà balayé les rues de Paris jette la première pierre au papa africain qui rentre et s'assied et soupire – et laisse errer son collégien de fils.

 

Une petite dame passe dans la rue, proprette, bien coiffée, bien fardée, bien vêtue, la quarantaine genre caissière de cinéma, qui parle à son chien, sorte de chien en tout cas, ou chienne qui sait, boule bleuâtre de poils longs.

 

Ici puis là, faisant un loft d'un atelier ancien – on dit un loft ? –, louant ou achetant, viennent par chez nous de ces jeunes couples qu'on dit branchés, bénéficiant de quelques sous, et il est vrai que le quartier est pittoresque.

 

Un soir nous passons au milieu des "jeunes". Tout alentour, le sol est jonché de détritus, quand ils mangent c'est par exemple une pizza dont ils jettent l'emballage par terre. Ma femme dit en passant : Mais que c'est sale, ici ! Un grand escogriffe de Noir répète sur le ton du sarcasme, un ton au-dessus : Mais que c'est sale, ici ! Et depuis quelques jours, pour peu de temps sans doute, ce coin de rue est propre.

 

Devant la supérette, une jeune dame décolorée genre "Femme pratique" s'adresse en arabe à son petit garçon, l'air lassée :  Ma ‘indy çarf ! (Je n’ai pas de monnaie). La grande sœur : T'es chiant, Mouloud, t'arrêt' pas d'réclamer !

 

Âgés parfois mais pas toujours, on les reconnaît à leur démarche traînante, à leur voix éraillée, à leur visage gonflé – le vin peut-être, ou la nourriture, à la supérette on ne trouve ici à leur bourse que des produits de peu de qualité. Avec ma femme on les appelle les Petits-blancs. Galets mous laissés par le ressac des grandes vagues successives d'étrangers, ils se tiennent parfois par deux sur un trottoir, face à face, et se parlent. Déjà, du temps de mon enfance, ils étaient. Seul est mouvant le ressac des immigrants.

 

Il est assis, les yeux perdus, sur le pas d'une porte. Je m'arrête, lui dis deux mots et lui donne une pièce. Il me sourit. Puis je le quitte, et c'est lui qui me salue de ces mots : Bon courage !

 

Dans la rue voisine, tout près, il y a un bistrot qui n'est pas un bistrot. Personne n'y entrera jamais, sauf ces hommes sombres attablés tous ensemble et se taisant, ou parlant à voix basse en une langue qu'on devine très étrangère. Tels sont les Kurdes, et leurs rondes femmes en foulard portent des pantalons sous leurs nombreuses robes, et leurs enfants à la tête ronde ont les yeux ronds – ils ne rient pas dans la rue.

 

Une des difficultés de ce quartier, c'est que l'on n'y trouve pas de viande de porc. Tous les bouchers sont musulmans.

 

Il fait chaud, la fenêtre est grand ouverte, une auto est arrêtée juste au-dessous, radio à plein : ce matin je préparerai mon sermon au son du raï.

 

Elle est vêtue comme une petite bonne de province, mais elle se prénomme sans doute Aïcha ou Nadia, la petite qui tient serré son sac à main devant le bistrot kabyle. Elle t'implore du regard puis détourne les yeux. On voit bien qu'elle n'a pas l'habitude. "Fille de joie", qu'ils disent...!

 

Samedi soir, et les Enfants d'Israël reviennent paisiblement du Centre communautaire. Les pères sont chapeautés de noir, et les fils adolescents portent la kippa de cérémonie bleu-nuit brodée d'or. Ils tiennent dûment sous le bras le coussin de satin violet, et l'un d'entre eux feuillette en marchant le polycop jaune qui commente le sidra du jour. Paix sur toi, ô frère juif, car les miens t'ont aimé.

 

Souccoth. Des cabanes de jonc sont dressées sur les balcons des Juifs. Les enfants y dormiront. Ce soir, juste au-dessus de notre chambre, la grande terrasse de nos voisins syriens rassemble la famille. On y chante en nasillant de longues et pieuses mélopées entrecoupées de rires. L'Orient est là, à une portée de main.

 

Ce vendredi soir, chabbath prend un tour exceptionnel : mes voisins juifs et leurs invités ont forcé sur les vignes du Seigneur. Ils chantent. Tard dans la nuit, leurs voix s'élèvent vers les étages supérieurs, avinées, éraillées et discordantes, chargées du puissant frémissement de leur si longue attente. Et goy jusqu'aux dents, on se prend à espérer que le Messie leur vienne sans tarder... pour que cela s'arrête.

 

Samedi matin à l'aube, grand remue-ménage : voitures moteur au ralenti, portières, éclats de rire brefs, piétinements multiples, bouteilles qui tintent. En dressant l'oreille, je reconnais cette langue rocailleuse et chuintante : les Portugais du Centre culturel lusitanien partent en pique-nique. 

 

C'est peut-être du ouolof, mais on comprend bien tout de même que cette dispute, c'est entre la mère et la fille. Il fait nuit et il fait chaud, en face leur fenêtre est grande ouverte, on les entend sans doute à quatre rues de là, aucune voix n'est plus perçante que celle d'une femme africaine en colère... alors deux ! Mais comme il est difficile d'être mère et fille quand on n'est plus d'un même monde... Et le monsieur en bas qui fume l'air de rien c'est le père et le mari, ces histoires-là ne concernent pas les hommes. Grande sagesse, car autrement elles lui tomberaient dessus toutes les deux.

 

Ma très polie collègue américaine coiffée styliste, en visite à Paris, a du mal à arpenter ce trottoir, elle se tire mal d'affaire, elle ne sait pas naviguer entre les "déjections canines".  

 

Ils vont ensemble, l'homme et la femme, encore jeunes, vêtus de jeans râpés, plutôt blonds, queue-de-cheval et catogan, ils marchent vite, du pas des bêtes qui vont loin, en silence, efflanqués, seuls, ils ont autre chose à penser, ils quittent leur squat en quête de quelque monnaie, ils sont beaux. Ils font penser à un autre monde, un autre temps. Un temps très dur. Sans doute le vrai.  

 

Au coin de la rue il y a le bâtiment des postiers, là où vivent ceux de Béziers, de Toulouse ou de Fort-de-France, de Lens ou d'Arras, de Langres ou de Bourg-en-Bresse, jeunes qui n'ont pas encore fondé la famille, et l'on entend la gloire de leurs accents, les samedis aux heures douces, quand ils ont invité leurs pays pour une soirée saucisson-vin, rhum-bananes, aïoli-rosé de Provence, bière-moules-frites...

 

Comment l'appeler autrement que "le bistrot français" puisque les autres sont kabyle, ou turc, ou croate ? Il est d'ailleurs de loin le plus moderne : on peut y jouer au tiercé en temps réel, en surveillant l'écran relié directement au champ de course. Les trois-quatre types genre contremaître en pré-retraite m'expliquent comment ça marche : Ben 'y a qu'à faire enregistrer son pari auprès de la dame au patron, celle qu'est assise à la tab' du fond devant son p'tit clavier. Tu sais si t'as gagné dès l'arrivée de la course, le résultat s'affiche. Un brusque brouhaha et l'un des bonshommes annonce tout fiérot une tournée générale. Le patron commente : Ce truc-là c'est convivial.

 

Longues jeunes filles noires aux coiffures exaltantes, jaune strié de mauve, rose bonbon mâtiné de brun, ou même boule à zéro, je vous aime : enfin de vraies Parisiennes (en fait, les longues nattes fines à l'africaine sont fausses, on les achète du côté de la Gare de l'Est). Et tous les soirs de classe à la sortie de l'école, elles aussi sont là devant la porte, criardes et rieuses, les ados boulottes plutôt noires, car les beurettes rentrent à la maison fissa ma mère. Que feront-elles ? Employées de banque.

 

C'est évidemment une boutique de spécialités africaines puisqu'on peut y acheter des patates douces, du manioc ou des bananes plantin... Mais les marchands sont des intellectuels, et leurs clients habituels parlent, avec l'aisance de l'universitaire, de choses que tel dictateur de chez eux détesterait entendre. Un petit bout de campus s'est exilé dans notre rue, au milieu des épices de là-bas. L'Afrique bougera.

 

Boulot, dodo, télé, vélo le samedi ou skate à la Bastille le vendredi soir : jeunes ménages, et l'on voit monsieur langer le môme, repasser ou cuisiner tandis que madame potasse un programme sur ordinateur – on le voit par la fenêtre d'en face – et puis ils sortent, l'un ou l'autre, pour faire les courses au supermarché, lookés cool.

 

Deux électriciens entrent dans un immeuble et j'entends en passant l'accent inimitable des miens, parigots de Paris faubourg. O mânes de mes ancêtres, certains encore sont là qui parlent comme vous...

 

Le petit deux-pièces vide d'en face est enfin loué. Ce samedi on emménage. Un couple de très jeunes, qu'une horde de copains aide à s'installer. Trois meubles et quatre assiettes, c'est du vite fait et ça se termine en pique-nique. Le papa de la jeune fille est là, assis sur le rebord de la fenêtre. Allez, le vieux, maintenant faut les laisser entre eux.

 

Elle lui dit quelque chose qui ne lui plaît pas, il la gifle, elle recule en l'injuriant et il se jette sur elle et la tabasse. C'est un petit costaud râblé en marcel à grille. Elle quitte le trottoir en criant et contourne les voitures, il la suit sur la chaussée et la frappe de plus belle, elle en perd une de ses sandales. Lassé tout à coup il s'en va sans un mot, et la fille lui crie de loin ce qu'elle pense de sa race. L'air complice, une petite dame lui rapporte sa sandale. Elle dit merci comme si de rien n'était, se rechausse d'un geste de reine, droite sur une seule jambe, l'autre repliée, puis la tête haute elle quitte la scène. 

 

Une pluie fine à la Verlaine pépie doucement en ce petit matin, et le merle du square voisin se tait, attentif à cette concurrence.

 

Jeannette et Djémila è font coiffeuse. Jeannette è chouchoute M'ame Kéhayan qu'a eu du mal à marcher pour venir, mais quan i faut i faut, è va pas aller à la noce à son n'veu mal coiffée, pas ? Djémila alle est d'accord, ça s'fait pas. Et pis è parlent des prochaines vacances. Djémila, è va faire la Turquie a'c son jules. Ben Jeannette è va rester à Paris presque tout l'temps, pasqueu 'y a l'appart' à payer, tu m'suis ? Et pis après i's iront à la campagne en Normandie.

 

Chez le coiffeur antillais, une vieille dame du quartier passe prendre le chien pour sa petite promenade ; on ne lui a rien demandé mais elle sait bien que ce gentil p'tit toutou i faut bien qu'i sorte, pas ? Bien sûr, bien sûr, mais c'est quand même un travail, ce dérangement qu'elle effectue ainsi chaque jour, la coiffeuse est gênée, elle offre de l'argent : Pensez-vous, je n' veux rien, je fais ça pour le plaisir.   

 

Mais plutôt qu'arabes, les épiciers sont chinois. Pas le Chinois des villes, à lunettes et petit costume gris, mais le Chinois des champs, de quelque village, le même. Trapus, denses et commerçants. La mère est à la caisse, la fille à l'étalage et pas question de rigoler, et le père à l'approvisionnement, aidé de ces grands Noirs, de ceux qui viennent d'arriver, on les reconnaît de suite, Maliens au visage de leur village, eux aussi. Et traités en esclaves.

 

A propos de Chinoises, comme elle est mignonne, la petite qui vend des repas prêts à emporter, toujours souriante, pas le sourire façon hypocrisie, non : le vrai sourire qui lui vient d'elle. Bêtement, j'aimerais qu'elle soit chrétienne.

 

Cette très blonde dame canadienne est une évangéliste. Elle loue une très large boutique et la nomme d'un côté "Église évangélique protestante", et de l'autre "Salon de vérité". Culte deux fois par semaine, peuplé d'une quinzaine d'Antillais. De jeunes anglo-saxons empruntés viennent parfois aider, ils distribuent des tracts. Jésus sauve.

 

En bas d'un même immeuble de la rue, de chaque côté de la porte d'entrée on trouve une boutique. D'un côté c'est la "Halte connectique – Créateur de Web", de l'autre l'artisanat traditionnel africain. Pour l'ésotérisme – bougies parfumées ou manuels d'astrologie tibétaine – descendre la rue, c'est à gauche.

 

L'immeuble où nous habitons est neuf, à peine deux ans. Les murs extérieurs sont en béton, recouverts de grandes plaques d'une sorte de plâtre aggloméré qui fait très classe, de loin on dirait de la pierre blonde. Au niveau du sol, il suffit d'un coup de pied ou même d'un coup de poing pour les enfoncer et les briser. Ce qui n'a pas traîné. On a dû les remplacer provisoirement en vissant à leur place de grandes planches de contreplaqué marine bien épaisses. Bien entendu, elles disparaissent les unes après les autres.

 

C'est un quartier plein d'impasses – on dirait que c'est son destin. Chaque rue a les siennes, perpendiculaires, qui s'en vont profond vers d'anciens ateliers décrépis, juste la largeur de l'antique charrette à bras, leurs gros pavés huileux bordés d'herbe. Une seule est fermée, d'une grille neuve peinte en rouge et noir. C'est le coin des anars, ils en ont fait... leur propriété. Et c'est vrai que les pauvres pourraient squatter : qu'on parle en leur nom et l'on n'est plus jamais tranquille. Moi j'ai les clé du temple en sûreté dans la poche.

 

Ce mélange de rage et de certitude offensée, qui distingue les militants de la L.C.R. des autres distributeurs de tracts, on le trouve aussi chez les jeunes convertis de sectes évangéliques. Pas drôle, de détenir "Toute la Vérité" (c'est le titre de la feuille trotskiste du quartier).

 

Une longue vitrine grise en coin de rue. Bien nette, style agence bancaire. Les vitres sont opaques, manifestement incassables, et le soir des rideaux sombres arrêtent tout regard. C'est dans la rue comme une trouée d'absence. Pas une enseigne, pas un mot écrit : au point que même les tagueurs ont respecté cette consigne muette. Mais qu'est-ce que les Francs-Maçons viennent donc faire dans ce quartier ?

 

Non, Monsieur, à ma connaissance il n'y a pas de hammam dans le quartier, mais vous trouverez les bains-douches au coin de la rue des Haies, tout près, plus bas à droite. De rien, Monsieur.

 

Le béret, le polo gris, le blouson de toile beige, le pantalon de velours mou, les chaussettes de laine et les sandales : aucun doute, c'est un curé. Autrefois ils passaient, l'air intègre et souverain, dans leurs longues soutanes flottantes et leurs drôles de chapeaux noirs. On criait crôaa, crôaa sur leur passage, nous les gamins, reconnaissant en eux, confusément, l'ennemi du peuple, sans même savoir que les leurs avaient encensé autrefois ceux qui fusillaient les gens, en haut de ma rue, au Mur des Fédérés. Aujourd'hui c'est Salut Père Antoine ! On les aime bien, les pauvres, ils ne font pas de mal.

 

Dans la cour où vivait mon arrière-grand'mère – Célina, qui devint protestante après avoir perdu son père, fusillé au Mur des Fédérés, et son mari, tué par la police – une famille africaine vit en ce même rez-de-chaussée. Pas de meubles : des matelas, un réchaud, trois valises, le tout par terre. Il y a là une maman et ses trois enfants. Mon arrière-grand'mère alla trouver un jour le pasteur de ma paroisse actuelle. Elle venait de recueillir trois orphelins en plus de ses trois enfants. Un siècle plus tard, la mama africaine qui l'a remplacée, j'en suis sûr, ferait pareil. Célina n'avait pas assez de place chez elle pour loger tout ce monde. Sans rien demander de plus, le pasteur l'aida. Voilà pourquoi, ce soir, je suis à plancher sur mon étude biblique du mardi.        

 

Tiens, le squat des Africains est muré, fenêtres et portes. Bientôt le bull. Une petite fille noire prompte à sourire jouait il y a peu devant cette porte, sur le trottoir, en robe rose à volants, de toutes petites nattes biscornues se dressant sur un crâne empli de pensées raisonnables. Qu'est-elle devenue ?

 

Une affichette rose grande comme la main est collée sur la porte d'une maison murée. C'est pourtant tout un programme : Patrons, on vous pendra !

 

Il est bardé de matériel photo, on voit que c'est un pro. Il se tient au milieu de la rue, les bras ouverts, et semble ne pas en croire ses yeux. Il m'interpelle : Non mais regardez ces peintures au pochoir ! C'est pas du grand art ? Et c'est vrai que dans cette rue voisine, où presque toutes les maisons sont promises à démolition, un artiste inconnu expose, de mur gris en mur gris, une théorie de silhouettes grandeur nature, style polar noir, d'une tristesse à pleurer.

 

Elle est assise en pleurs sur le pas d'une porte et elle crie. Je la connais : d'habitude elle fait la manche en face de la Poste avec un gros barbu aux yeux vagues. Elle sanglote, elle se lamente : V'la que j'trouve ma copine morte dans sa chambre et en plus les flics sont après mon bonhomme ! De fait, au coin de la rue, un attroupement cache en partie une voiture de police contre laquelle le type en question est maintenu, serré par deux blondinettes en uniforme. Un inspecteur en civil l'interroge. Pourquoi qu'il l'aurait tuée, me dit un retraité en tricot de laine, elle avait pas un rond... à moins que ça soye une histoire de femme ?    

 

Les "jeunes" ont disparu, on ne les voit plus ces jours-ci. Deux d'entre eux ont été coffrés, maintenant ils se tiennent à carreau. Flagrant délit : ils dîlaient à la sortie du métro Buzenval, la bouche pleine de doses. C'est un gamin de douze ans qui les a donnés, sa mère s'étonnait de le trouver bizarre, elle l'a conduit à la police. Avec un copain de classe ils piquaient des porte-monnaie aux Puces de Montreuil pour se payer leur drogue.

 

On croit rêver mais c'est bien une librairie, une vraie, cette boutique étroite et profonde. La vitrine est pleine des productions de Gallimard ou des Éditions de Minuit. Et la jeune dame russe qui offre ainsi au tout venant l'élégance de sa culture sort directement du théâtre de Tchékhov.

 

Rougeaud à ce point, le gros nez veiné de bleu, tu te dis que le pinard n'y est sûrement pas pour rien. D'ailleurs il est attablé au bistrot, obèse et mélancolique, seul à une table de coin, et regarde déambuler, l'œil humide et vague, tout ce qui passe de l'autre côté de la vitre : chiens errants, jeunes filles en fleur, vieilles en savates et tablier à carreaux, retraités en casquette bleue, ballons poussés du pied par un enfant... plombiers-zingueurs.

 

Ce brouhaha permanent, ce bruit de fond constant mêlé de paroles, de murmures et de musiques, ce ressac percé par à-coups de cris et d'éclats, il m'arrive de trouver ça lassant... Mais ce matin, toutes fenêtres ouvertes, j'accueille comme un don la ville humaine, sa multitude et son immensité, délivré d'être quelqu'un.

 

Au volant je contourne la place, au-dessus de chez moi, et me voici bloqué. Impossible de prendre ma rue, fort étroite, deux enfants noirs se tiennent au milieu, tournant le dos à ma voiture, et s'entretiennent de choses importantes et confidentielles. Puis ils se retournent, me considèrent et consentent à laisser le passage, non sans que l'un d'eux, huit ans peut-être, me fasse un bras d'honneur. Enchanté, je lui tire la langue. Il me plaît, il me rappelle A., celui qui nous montrait sa quéquette, en classe, quand la maîtresse tournait le dos. Blond comme A. tu ne peux ; il venait en classe pieds nus, c'était au temps du péril vert-de-gris, lui dernier de la classe et moi premier, moi chaussé de galoches nous nous attendions l'un l'autre pour aller à l'école en nos vieux tabliers, en cette même rue d'aujourd'hui, mais sans parler, qu'aurions-nous dit, amis comme personne ?     

 

Mais Mô le clochard est là – Maurice, Mohammed, ou Moché, qui le sait ? –, debout comme toujours, les bras ballant sous un grand manteau crasseux jeté sur les épaules, tassé sous ce poids. Jamais Mô ne mendie. On lui donne. Le petit tailleur juif le vêt d'articles oubliés – c'est l'ami d'Abdallah, le vieux Tune, et son nom est Stein, baroukh chmo. Et Ali ou Sami – l'épicier, le boulanger – le nourrissent. Je lui refile un paquet de gauloises, l'épicier italien le fournit en liquide violet, la laverie automatique l'héberge quand il pleut : il pue et son odeur chasse le client mais tant pis. Mô est là, sous sa longue chevelure grise emmêlée, et l'on se demande quelles nuits sauvages expliqueront les traces de coup qu'il porte sur le visage.

 

Paris-Faubourg – 1999  

 

 

 

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