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Prophètes, mode d’emploi 

 

 

 

Qui sont, aujourd’hui, les prophètes ? On ne sait pas. On ne peut le dire qu’après coup, comme l’a dit Jérémie, qui était prophète. C’est une première définition : un prophète se lance dans l’inconnu, il joue sa vie sur une parole. Voyez Élie. Et ce faisant, il joue la vie, de même, de tous ceux et celles qui vont le prendre au sérieux, et de beaucoup d’autres.

 

Un prophète est quelqu’un qui joue sa vie. C’est aussi une définition : on n’est pas prophète quand on parle, bien tranquille, en sécurité derrière son bureau. Cela dit afin que le ministère du prophète ne soit pas galvaudé. Il ne suffit pas d’avoir raison aux yeux de son camp, serait-ce celui de la justice, pour être un prophète.

 

Un prophète, aussi, n’a pas de place assurée au sein du pouvoir institué. Aucun ou presque des prophètes bibliques n’a occupé sans autre un poste d’autorité. Quand c’était le cas au départ, on avait vite fait de virer, traquer, embastiller ou zigouiller le prophète en question. 

 

Autre chose qui a sans doute un lien : un prophète n’a pas spécialement envie d’être prophète. Ceux de la Bible essayaient souvent de se défiler. Le seul roi dont on a dit qu’il était prophète, David, n’a pas été choisi parmi ceux qui étaient là à espérer être nommés. Comme Amos, il était bien tranquille, derrière son troupeau, avant qu’on vienne le déranger pour le jeter dans de dangereuses aventures.

 

De plus, un prophète à la manière biblique ne parle généralement pas de choses très positives. Il n’annonce la paix, la justice, l’abondance, le bonheur… que lorsque cela a une chance de survenir, ce qui, on le sait, n’est pas fréquent. Et lorsqu’il y a de l’abondance et que règne la paix, il va mettre le doigt sur l’injustice qui sous-tend toute l’affaire. C’est un râleur. Pire, un prophète de malheur, car il annonce que cette injustice est grosse de catastrophes à venir.

 

Il est donc assez facile de savoir qui n’est pas prophète – statistiquement au moins – car ceux qui annoncent de bonnes choses pour demain ne le sont généralement pas, surtout si cette annonce renforce leur autorité ou leur pouvoir. Le cas contraire est assez rare, où l’on verrait un protégé des puissants annoncer que la politique menée va porter de bons fruits dans peu de temps… et qui aurait raison.

 

Ainsi, quand tout va bien, le prophète est celui qui met la chose en doute. Mais quand tout va mal, quand la catastrophe est arrivée, qu’il ne reste plus aucun espoir, que tout est fichu, le prophète dit des paroles d’avenir, d’espoir et de courage… accompagnées de la promesse d’avoir quand même à en baver pour s’en sortir. « Du sang, de la sueur, et des larmes. »

 

Il y a pire : un prophète n’est pas forcément un pacifiste, même si sa tendance va dans ce sens. Quand un peuple a accumulé tant de frustration, de colère et de haine qu’ils en devient féroce et qu’il se met à ravager et massacrer (et c’était pour n’avoir pas écouté à temps ses prophètes d’avant), aucun prophète digne de ce nom ne va dire « Paix » face à lui, alors qu’il n’y a évidemment pas de paix. Car il est des temps où la visée est de casser, avant de pouvoir rebâtir.

 

C’est ainsi que les prophètes s’occupent avant tout de la justice et de la justesse. Leur combat – ce sont des combattants, on l’aura compris – consiste à désigner la violence à chacune de ses occurrences, qu’il s’agisse de celle d’un peuple, des peuples, des simples gens ou de celle des humains tous autant qu’ils sont. La violence au sens où elle est instituée, devenue naturelle, au fond, habitant l’être même.

 

Sur ces prophètes repose un esprit – je préfère dire un souffle – qui n’est autre que celui qui, nous dit le grand poème, planait sur les eaux primordiales avant même que notre monde soit. Les prophètes sont ces gens, hommes ou femmes, qui portent sur eux ce souffle divin, comme une ânesse porte le messie, et ceci quelle que soit leur confession ou leur absence de confession. C’est afin que jamais on n’oublie le sens de la création : bonheur. Bonheur des vivants, au travers et au-delà de tous les "mal" qui le trahissent.

 

Tels sont ces gens, dont la parole est un acte plus pratique, et concret, et utile, que tous les autres actes que l’on multiplie pour masquer le vide qui menace. C’est pourquoi, bien que rien ne soit sûr, il faut se risquer à les suivre. Rien n’est si dangereux que l’absence de prophètes. Mais quand le prophète a joué son rôle, long ou bref, et pour peu qu’il ait survécu, il convient de le renvoyer chez lui.     

 

 

 

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