Poèmes de Jean Alexandre
 
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Une page pleine de poèmes

 

 

« La poésie vit dans les couches les plus profondes de l’être, alors que les

idéologies et tout ce que nous appelons idées forment les strates les plus

superficielles de la conscience. »

Octavio Paz

in "L’arc et la lyre"

 

 

 

Voici le poème de la semaine :   

 

Quelle idée !

13/11

 

quelle idée !

faire passer un chameau par le chas d’une aiguille

même grand modèle, voire alêne

 

ou perdre une pièce de monnaie !

exprès pour qu’une ménagère affairée au ménage

la retrouve

 

cette porte !

la rendre étroite dans le seul but que les très gros

ne puissent la passer, tant pis pour eux

 

et la perle de grand prix du grigou !

le marchand qui l’achète en perdant tout le reste

il est fou

 

des bandits !

ils s’en vont sans leur proie pour qu’un Samaritain

en profite pour se faire mousser

 

comme ce festin qui n’est pas un festin !

sûr que ses invités ne vont pas se faire embrigader

trop facile

 

le benêt !

avec l’argent réclamé à son papa il a fait la nouba

vraiment pas intéressant ce type-là

 

toutes ces histoires, on n’en finirait pas !

d’ailleurs on n’en finit pas de les raconter, raconter

ça émeut

 

 

 

 

Voici un choix des derniers poèmes parus sur ce site suivis de certains

qui sont vieux de quarante ans, publiés ou non :  

 

Visages

 

ombres de ma mémoire

évasifs y passent des visages

comme en la nuit les phares

font naître et disparaître

un passant dans la rue

 

des pas dans la nuit

des pas sous la pluie

quelqu’un marche

 

c’est une ombre

à jamais disparue

entrevue

 

que dis-tu ?

 

 

 

 

La rose de Luther

 

vole une fleur qui vole, aux couleurs de l’aurore

jamais ne fanera, rose folle qui danse

et libre sous le vent elle s’en vient éclore  

venue d’un sol vibrant, venue du ciel immense

 

croix de mort, cœur de sang, rose blanche, cercle d’or

la rose du matin, dès l’aube d’un dimanche

a pour toujours fleuri au sortir de la mort

sa rosée donne vie où sa fraîcheur s’épanche

 

évangile est son nom, parole dont l’essor

a fait trembler des mondes, plier des arrogances 

vaciller des empires, et veut le faire encor

 

une fleur est fragile, elle semble impuissante

mais qu’il habite un cœur et qu’il suscite un corps

l’évangile à la rose est faiseur de naissances

 

 

 

 

Vieux

 

quand j’étais vieux j’avais des ossements

cassant cassant

et de vieux muscles et de vieux ligaments

de vieilles dents

ma vieille tête sous les cheveux blancs

branlait souvent

vieille peau ridée très fripée pendant

vieux nez coulant

quand j’étais vieux tout gémissant pourtant

j’étais content

quand j’étais vieux je portais haut mon chant

j’aimais le vent

 

 

 

 

À lui

16/10

 

de pas en pas venir à lui

semble-t-il est faiblesse

oh que non

 

je ne sais

si se finit cette allée

dans l’immense

 

depuis quand

et pour combien de temps

ni comment

 

il est beau de marcher

qu’un jour un souffle

te grise

 

 

 

 

S’en étonnant

 

l’enfant est à l’école, la tête penchée sur les opérations

pendant ce temps

la maîtresse étudie en silence, elle prépare un concours

pendant ce temps

la maman sert un automobiliste à la station-service

pendant ce temps

le papa visse quelque chose sous une citroën picasso

pendant ce temps

la grande sœur arrête son scooter sur le parking de la fac

pendant ce temps

la grand’mère se demande ce qu’elle va faire à manger

 

tout cela se passe en même temps et pendant ce temps

la terre tourne lentement sur elle-même sans faire de bruit

sans même faire du vent et c’est en y pensant, s’en étonnant

que l’enfant tourne la tête vers la fenêtre de la classe

et délaisse les opérations car il se demande pourquoi cela

pourquoi toutes ces choses qui arrivent en un seul instant

et pourquoi, en même temps, rien ne se voit du temps

 

 

 

 

Ouverte 

 

ouverte

maison ouverte

vent qui traverse

toi ou moi

voilages s’envolant

 

qui parle là

qui parle aux nuées

qui osera 

tenir

le bâton de parole 

      

miracles de papier

bateaux de caniveaux

écrits mouillés

à sombrer

flaques où cracher

 

mais rassembler

vols irisés

sous une aile de parole

mille vies

sous le vent 

 

malheur et beauté

toi ou moi

maisonnée

aérée

planète assemblée

 

 

 

 

Peut-être 

 

après tout ça que nous faut-il attendre

je me le demande

est-il aujourd’hui venu le temps

d’un avent

 

malgré tout ça y aurait-il dans l’air

au ras de terre

sous les filets errants de brume

une lueur

 

avec tout ça faut-il que les rosées

tout irisées 

annoncent pour ce jour une trouée

ensoleillée

 

 

 

 

Sotie

 

j’aimais bien Roncevaux

aussi bien qu’Aymeri de Narbonne

parlant de Waterloo j’aimais bien morne plaine

et les corbeaux

 

et les corbeaux ne chantent qu’aux renards

des chansons de fromage et non de raisins verts

était-ce un brie on peut le supposer

non sans raison

 

non sans raison j’aimais bien au temps jadis

les dames aux yeux cavés de plaisir

pitié de nous pauvres même au jour 

de colère 

 

de colère encore il me convient de le dire

j’aimais bien celle du Grand Ferré

ou de Jeanne la bonne marraine elle qui est fée

de Mère l’Oie

 

de Mère l’Oie les comptes d’apothicaire

me faisaient cacarder ou même cancaner

passant par Paris où j’aimais que coule la Seine

sous les ponts

 

 

 

 

Gaïa !

 

Gaïa, Gaïa la bleue

tu n’en peux plus

nous te mangeons

tu ne veux plus

tu nous craches à la gueule

des ouragans de rage

 

Toi, Fenoua, terre verte

terre d’eau bleue

et d’îles vertes

tu lèves contre nous

faits d’eau noire et d’écume

les monstres de l’abîme

 

Adama, rouge terre

d’où nous sommes issus

épouvantée

tu trembles de colère

tu ouvres tes cratères

brûleras-tu ?

 

Ô grande mère

survivras-tu

pourrons-nous revenir ?

tes lits et tes nids

nous les ouvriras-tu ?

terre-mère où vas-tu ?

 

 

 

 

Transitives

 

les paroles sérieuses sont légères 

comme l’oiseau qui passe

transitives

elles ne s’appuient guère

seulement sur l’espace qui s’en va

sur l’espace qui s’en vient 

sur la présence qui passe

paroles de la porte

 

 

 

 

Requiem pour un monde

première tentative (juillet-août 2017)

à retrouver à la page Requiem

 

 

 

 

Adieu

 

à bien parler vaut seul le seuil

à qui entre on dit le bon jour

qui sort déjà pense au revoir

on dit à dieu

 

au temps où tout vous devient seuil

vous voici loin du premier jour

nombre de gens sans nul revoir

on dit à dieu

 

un temps neuf vous ouvre le seuil

d’une aventure au jour le jour

d’un soi où tout est à revoir

on dit à dieu

 

 

 

 

Sur un joug

 

aux sages     reste à comprendre     qu’il ne savent pas

l’intelligent     doit apprendre encore     qu’il a saisi le vent

le fort et le puissant     auront peine à porter     l’instant

 

et ta parole     au monde     pèse plus que le joug du pouvoir

et ton verbe     enseigne plus     que le poids du savoir

et ton dire a plus de prix     que l’avoir     et son or

 

 

 

 

Aux messagers

 

une coupe d’eau fraîche

à qui la donner ?

 

je la donnerai

aux messagers du ciel

 

quand renaît leur courage

au sortir de la nuit

 

alouettes et merlettes

qui m’annoncent l’aurore

 

et le goût de cerise

de la journée qui vient

 

je la leur donnerai

pour leur amour du ciel

 

 

 

 

Septième jour

 

au commencement l’humain chantait

il ne parlait pas il chantait

ses premiers mots ne furent pas des mots

il n’a pas nommé les animaux

car il les a chantés ou peut-être sifflés

c’est toujours de la musique

 

et bien sûr il mimait en chantant

il était joueur

il chantait il mimait il jouait

son chant était un cheval et le cheval courait

c’était un caïman le caïman nageait

un cormoran et il volait

 

et le monde le monde s’animait

même les arbres bruissaient

et le ruisseau roucoulait le tonnerre tonnait

et Dieu pour cette unique fois

riant aussi pleurant vit cet humain

de son monde faire une œuvre belle

 

 

 

 

Entrevues

12/06

 

Je me revois à Etchmiadzine

avec la fille d’un soldat russe

elle traduisait

dans l’odeur de vodka

 

Ou je repense à Pusan

une fille aux yeux d’amande

elle riait et nous buvions

puis elle pleurait

 

Je nous revois à Managua

la blonde et moi

quand nous chantions ensemble

"Aux marches du Palais"

 

chantez chantez-moi

 

Et je repense à Tana

ville aux mille vivants

elle se moquait je crois

la femme aux cheveux lourds

 

Reviendrai-je à Ouaga

à la fille en prière

croix d’or sur la peau noire

et les regards trahis

 

Et je repense à Stavanger

akvavit sous la neige

l’élan qui erre dans les bois

et la caverne aux trois serveuses      

 

parlez parlez-moi

 

Souvenir de Bizerte

aux soirées de citron pressé 

danseuse arabe fière  

et la splendeur du jasmin

 

Et je repense à Berlin

quand nous marchions ensemble

elle aux yeux de charbon

un monde de tristesse

 

C’était à Mombassa

le port était languide

où fut trompée la fille

aux longs pas de savane jaune

 

criez criez-moi

 

Et je repense à Lomé

l’hôtel et la chemise repassée

et ce sourire au miel amer

aux yeux noirs sans espoir 

 

Était-ce à Setúbal ?

pieuse au milieu de la foule

quand tu tenais ma main

un rire nous a pris

 

Et je repense à Port-Saïd  

ton voile sous le vent

du quai tu captais nos regards 

quand se glissaient les voleurs 

 

jouez jouez-moi

 

Était-ce à Cracovie ?

me croyant allemand

une effrontée criait Polska !

me bousculant elle riait 

 

Et je repense à Antigua

nos amies s’étonnaient

car nous parlions sans peine

notre langue de hautbois

 

Et je médite sur Sofia

cheveux fous d’une gamine róm

amère à qui je disais va

ne m’ennuie pas

 

pleurez pleurez-moi 

 

Multiples femmes entrevues

dessus la belle boule bleue

fragile

elles que sont-elles devenues ?

 

 

 

 

Souffle qui fend

Lundi de Pentecôte

 

Pierre sèche, trop sèche, il lui faudrait se fendre

pourrait naître en la fente, en l’heureuse fêlure

une fleur de parole au parfum de terre humide

à l’air libre

 

quelle eau fendrait la pierre, aucune n’y parvint

mais le souffle, le vent, pousse au loin les nuages

et d’une pierre ouverte naît la fleur, elle qui parle

à l’air libre 

 

 

 

 

Jeudi

 

blanchâtre, aujourd’hui, le ciel est pris

telle une taie sur l’œil noir de mes jours 

aucun rai du soleil ne traverse les nuées

nulle échelle d’en haut pour descendre

pas de montée, pas de jeu pour les anges

 

certes, on parlait d’ascension, de montée

de bousculer les cieux, de s’y installer

et puis non, tenez, il vaut mieux profiter

jouir de la pluie tiède, entêtée, du noroît

car si tu règnes, c’est au fond de moi

 

 

 

 

Allégeance

 

il ôte son manteau

il ôte sa splendeur

assis dans la poussière

ainsi agit le roi qui meurt

 

il n’est de dieu pour toi

que sans rois ni seigneurs

que sans les voleurs

les accapareurs 

 

tu sers le roi qui meurt

aurais-tu peur très peur 

il ôte son manteau

il ôte sa splendeur

 

 

 

 

Au fond tout au fond

 

au fond tout au fond grouillent les monstres

tu les sens tu les sens qui s’agitent ils sont faits

de rancœur et de peur et de misères cachées

ils s’emmêlent ils s’enroulent et se glissent

et tu les entends siffler et grogner

et gémir et

pleurer pleurer eux qui viennent de longue longue

histoire et du vieux temps des humains

oh pourquoi

pourquoi sommes-nous descendus de l’arbre

et comme le serpent qui gît en nos têtes profondes

le saurien qui nous tient et nous guide au fond de

nous

qui ne voulons pourtant que ciel et miel

en nos cœurs et l’ombre des arbres frais

nous

enroule et nous serre et ne nous fait montrer rien

d’autre que les crocs les sourires de la mort et le

masque de la haine et de l’envie et de la peur avide

amère et triste tellement triste

et les enfants encore

eux-mêmes au visage si doux les petits des humains

qui mordent et trépignent et pourtant pourtant si

beaux aussi et charmants

comme les jeunes filles

ainsi celles qui dansent et leur robe s’élargit en

corolle et l’on finirait par le croire que les humains

ne sont que fleurs et fraîcheur de verdure en des

verts pâturages en des douces rivières où l’on voit

flâner la truite la tranquille truite

mais non, si le

délice et la fraîcheur se plaisent à danser, la haine

n’a pas renoncé elle n’a pas renoncé et tenez tenez

juste au détour d’un geste ou d’une parole apparaît

l’acide morsure des regards de mépris et d’une rage

renfermée tenue secrète et cachée et qui oui tue qui 

tue s’il le peut

et ton amour alors ton amour garde-le

bien ouvert et triomphant malgré toutes les haines

 

 

 

 

Le secret

 

dans leur secret vont toutes choses

en leur secret se cachent tous les lieux

ainsi le monde se tiendrait

 

au secret dorment les pierres

et les arbres et toutes plantes

toute verdure et le lichen aussi

 

à leur manière ils se pensent ensemble

et se lient en vue d’un monde

au jour où va paraître le secret 

 

 

 

 

Trois aïe-coups au "grand"

 

(le aïe-coup est pour moi une sorte de haïku écrit sur douze syllabes)

 

 

grand ciel ce jour

pas un mot

il n’est pas ici

 

 

sur le chemin blanc marchant

grande joie

tu viens

 

 

au sol effacé l’écrit

l’esprit

un grand vent

 

 

 

 

Reste un doute

 

La plupart du temps existe

sans aucun doute

mais le reste du temps ?

 

La plupart une fois mise de côté

y a-t-il un autre côté ?

il y a un doute

 

Mais que font les autres doutes 

les autres fois ?

et où sont les autres ?

 

La plupart en reste de côté

sans aucun doute

mais à chaque fois ?

 

 

 

 

Grève générale

 

pendant longtemps ce fut la sécheresse

les sources avaient cessé de couler

elles étaient fâchées, on ne cessait de les empoisonner

 

l’herbe avait blanchi, les fruits étaient tombés

on n’avait plus de lait, on n’avait plus d’espoir

sans sa copine, en-bas, la pluie se retenait

 

puis Jeanneton vint accoucher sur l’herbe rousse

auprès de l’ancien ru de son village

elle qui est si jolie

 

Elle était simplette aussi, elle dit « O m fedré d l’ève »*

la source entendit, sourit à la façon des sources

mais ne bougea pas, ne voulut pas céder

 

or quand le bébé pleura la source ne put se retenir

elle gazouilla, puis elle chantonna, puis elle bouillonna

elle en perdit les eaux – le ru coula

 

 

* « Il me faudrait de l’eau » (parler poitevin).

 

 

 

 

J’aimais ta robe bleue 

 

j’avais bien vu la fille en robe bleue

celle qui ne riait pas

elle était venue seule et quand elle est partie

un bout de ciel nous a manqué

nous vivions en hiver

et quand elles sont belles les filles faut s’en méfier

 

dis-moi pourquoi ce jour-là tu vins seule

pourquoi tu es partie

pourquoi gelé un bout de mon ciel est tombé

ce jour raté quand le ciel a fermé

grande ombre noire terrée

au gué au gué ta robe bleue m’a envoûté

 

 

 

 

L’ombre noire 

 

dans les bois

dans les bois l’enfant s’en va

le chien aboie

dans les bois l’ombre noire est là

le chien s’en va chercher dans les bois

chercher l’enfant qui s’en va

s’il le trouve une amitié naîtra

de joie le chien aboie

du sanglier voici l’effroi toute l’histoire est là

un sanglier, un enfant et un chien qui aboie

un chien plein de joie, le tout dans les bois

le sanglier tel l’enfant reste coi

l’ombre noire est là

la peur de l’ombre noire est là

 

 

 

 

Temps ?   

 

beau jour

où est ton chant ?

le temps est court

instant

 

es-tu

un jour sur terre ?

temps d’un fétu

mystère

 

sourire

le plus beau don ?

un temps pour dire

pardon

 

à vous

qui donc se mêle ?

le temps l’avoue

une aile

 

désir

jamais assez ?

temps sans rosir

laissez

 

 

 

 

Écoute s’il pleut 

 

il n’est là d’origines

ne cherche pas si loin

la source n’est que signe

c’est un fil d’eau qui coule

sous la source qui sourd

et la source en est signe

 

écoute

sous la source

passent les souvenirs

passent les remords

passent les regrets

filets d’eau qui s’emportent

 

filets d’eau sale sous la terre

au loin qui vont et meurent

ils coulent sous la source

elle qui chantonne

elle qui murmure

l’aujourd’hui qui s’écoule

 

écoute

écoute s’il pleut

si la source se perd

si les eaux de la terre

sont lavées sous le ciel

et si tes yeux se mouillent

 

 

 

 

La fille du magasin 

 

elle ne le sait pas

elle ne sait pas qu’elle est belle

on lui dirait que son nom à elle

que son nom rime avec belle

ses yeux s’élargiraient, elle se détournerait

elle resterait là figée, sans bouger

ne sachant que dire, ne sachant où aller

bouleversée

gêné on insisterait on lui dirait

que ses yeux

que ses yeux d’aigue-marine

qu’ils sont les plus beaux de la commune

elle fuirait, elle s’enfuirait

elle courrait se cacher

se cacher dans l’arrière-boutique

on ne dit pas ces choses-là elle penserait

d’ailleurs à penser, elle n’aurait pas que ça

elle n’aurait pas que ça à faire

arrêtez de m’embêter elle dirait

en revenant elle essuierait ses yeux

ses yeux les plus beaux yeux de la commune

car elle aurait pleuré

 

 

 

 

Dit-il

 

tous les bonheurs sont traîtres

tous les malheurs aussi

le désir seul est maître

tout chaud, brûlant, roussi

 

ton plaisir te fait croire

au bonheur déjà là

ce n’est jamais que moire

mirage ou falbala

 

un autre vent va naître

et du malheur des temps

et de nos bonheurs d’être

frais comme vent d’autan

 

se mettre à respirer

dira-t-il, que tout change

quoi d’autre à désirer

on peut vivre en échange

 

 

 

 

Cris d’enfants

 

ils rient les enfants du malheur

dans leurs camps ils rient plus que les autres

ils rient très fort, à celui qui rit le plus fort

car ils ont connu la peur

ont éprouvé la peur

ont éprouvé sur eux les mauvais et leur mal 

elle a passé sur eux la cruauté 

la cruauté des cruels et la folie des fous

ils savent

ils ont su où se tient la folie, ce qu’elle veut

et quand il jouent

quand ils jouent

oui quand le temps du jeu leur est enfin rendu

alors plus fort que tous les autres

alors plus fort encore

ils crient très fort

 

 

 

 

Paradis froid

 

surgit du brouillard alentour

l’armée de givre d’arbres nus glacés

hors du temps monde mort

bleuté d’un purgatoire étincelant

 

soleil brusque illuminant

naît ébloui un monde neuf

quand la forêt de givre abandonnée  

se mue soudain en paradis de fées

 

la beauté la beauté la beauté

sans même une bonté juste pour rien

 

 

 

 

Clandestin

 

tu es là

il le faut sinon j’ai mal au cœur      

alors je dis que tu es là

mais je le sais tu es ailleurs

tu ne sais même pas

que j’existe

ou juste un peu

ou pour toujours

 

 

 

 

Indivisible

 

tous par bonheur sont traîtres

avancent un pied puis l’autre

toujours le même pas

 

si l’un est pris, l’autre laissé

qu’arrive-t-il au simple

qui n’a pas le cœur double

 

et que devient l’esprit limpide

qui n’a pas l’esprit trouble

s’il ne peut se partager

 

et qui n’a qu’une parole

qui dit oui quand c’est oui

qui dit non quand c’est non

 

qu’en sera-t-il de celui-là

de celle qui va droit

qui ne dévie pas d’un pas

 

tous par bonheur sont doubles

un pas derrière un pas devant

le ciel devant le ciel derrière

 

 

 

Pierres

 

lorsque le maçon

commence à croire

que toute pierre se ressemble

la fin est proche

 

la pierre est pierre et dans les pierres

je vis

mon visage est de pierre bloc de pierre

je vis

 

pierres mes mains voici des pierres

pierres mes amis voici des pierres

pierres mes frères

pierre ô mon amie mon amante de pierre

 

et peut-on faire encore

de ces pierres innombrables

de ces pierres dissemblables

une maison de plénitude ?

 

 

 

Ouragan

 

la tempête s’annonce

qui la verra venir ?

 

un roseau agité

sous le vent du désir

 

cela suffira-t-il

et pourra-t-on saisir ?

 

tu fermeras les portes

l’ouragan va t’ouvrir

 

le vent qui te dévaste 

il venait t’avertir

 

 

 

Vitrail

 

Tout aurait pu arriver

heureusement tout s’est bien passé

 

la dame aurait pu refuser

l’ange aurait pu se tromper

la dame aurait pu perdre sa chaussure

elle aurait pu avoir mal et s’en aller

et l’ange aurait pu se vexer

il aurait pu se froisser

ses ailes se ternir ou se flétrir

même se faner

 

le temps qu’on retrouve cette chaussure tout aurait pu rater

on sait qu’une chaussure perdue ne peut pas repousser

il faut la retrouver aurait dit l’ange

la prochaine fois tâchez d’être moins maladroite

sans l’écouter la dame s’en serait allée

 

mais tout s’est bien passé et quand il est venu

la dame l’attendait pieds nus

 

 

 

 

Au chemin d’en bas  

 

au chemin qui descend en quittant la maison s’entend la paix des bois

chênes et châtaigniers, leur bruissement sans fin, sans projet, sans vouloir

pur désir de tenir, c’est leur aspiration, et je le sais fort bien, je leur suis étranger

pour ne plus être craint il me faudra chanter, chantonner, murmurer

doucement inspirer, largement respirer si je voulais tenir

partager leurs accords, apprendre à devenir

et si j’ai leur appui, remonter tout à l’heure, flatté de l’entrevue  

 

 

 

 

Conversation

 

au passage d’un ange

un trou dans nos paroles

je suis tombé dedans

 

quand l’échange a repris

je suis resté en bas

plongé au fond du trou

 

l’ange est venu au bord

il s’est penché vers moi 

m’a dit de remonter

 

je n’ai pas répondu

je me plais bien au fond

il a repris ma place

 

 

 

 

Échappée

 

il s’est passé qu’une ombre

a recouvert l’étang

et qu’un héron cendré

aussi sa belle effarouchée

saisis d’un brusque envol

ont quitté ces parages

 

ainsi s’enfuient bien loin

les amants de vives lueurs

quand une nuit les frôle

aussi leur monde

 

nous demeurons

 

 

 

 

Dit

 

et moi ce que je dis

c’est que l’humain est roi

l’humain en désarroi

qui nous vient de la mer

traverse les déserts

sous le feu de midi

 

voilà ce que je dis

et que les enfants bruns

baptisés aux embruns

blanchis à la poussière

sont ma famille entière

bénis, non pas maudits

 

c’est tout ce que je dis

et qui dort sur le sol

rêvant d’un pur envol

a des droits sur ma couche

il est de bonne souche

fellah comme cadi

 

et je ne m’en dédis

tu viens de loin, pleurant

tu sors du feu, courant

portant des enfants nus

tu es le bienvenu

je le dis et redis

 

 

 

 

Qui ?

  

je fais des vers en je

je fais des vers en tu

je fais des vers en il

je fais des vers en elle

je fais des vers en nous

et pourquoi pas en vous

mais ni en eux ni en elles

c’est que ce ne sont pas  

mes à faire

  

 

 

 

La visite

 

il vient me voir parfois

c’est entre chien et loup

nous parlons en confiance

toujours entre les temps

il n’a pas d’apparence

 

dans les premières fois

il me parlait de moi

je crois que je l’amuse

il me montrait du doigt

les failles de mes ruses

 

il n’était jamais dupe

je ne l’étais pas plus

nous le savons tous deux

les humains sont trompeurs

et moi je suis l’un d’eux

 

on se ment à soi-même

on finit par se croire

la visite d’un ange

empêche assez souvent

qu’on se donne le change

 

aujourd’hui quand il vient

nous dépassons mon cas

nous parlons d’autre chose

de la force du mal

du bien et de ses causes

 

de ce déséquilibre

où se forme le monde

au temps qui dérapa

de la matière en lutte

au rythme de nos pas

 

nos rencontres sont brèves

il lui faut peu de temps

pour éclairer des jours

pour redresser un dos

défroisser un détour

 

en un mot un sourire

une question subtile

il sait faire apparaître

un pan de l’irréel

et ce qui vient à naître

 

c’est pourquoi je l’attends

chaque nuit chaque soir

à l’aube au crépuscule

espérant sans le voir

que l’ange me bouscule

 

 

 

 

Kyrié éléison

(Seigneur aie pitié)

 

je ne suis pas un chien

je ne saute pas de joie

je ne gambade pas

je ne rapporte pas

je ne jappe pas de joie

d’ailleurs je n’aboie pas

 

je ne suis pas un chien

je ne suis pas fidèle

je ne te défends pas

ne te protège pas

je ne garde pas ta maison

d’ailleurs je n’obéis pas

 

je ne suis pas un chien

je ne cours pas en rond

je ne geins pas, collé au sol

je ne supplie pas des yeux

je ne hurle pas à la lune

ni à la mort, ni à la mort

non

 

 

 

 

Juste un panier

 

comme un panier, je suis comme un panier

comme un panier pansu tressé d’osier

je me remplis de fruits tombés de cent ou de mille arbres

on m’en jette aussi dedans, qu’on me confie, ou que je vole

quelle importance, au fond ils ne sont à personne

en tombant là-dedans certains me feront mal

ils ont de gros noyaux, il faut bien les comprendre

certains, de nuit, se glissent en mon sommeil 

d’autres sont tels qu’ils attendent une main qui les prenne 

alors je prends, je tends la main, je regarde et caresse 

fruits de toute espèce et de toute part du monde

de toute couleur et de toute saveur, et légumes aussi

plantes qui verdoient, fleurissent et fructifient

graines qui s’en vont germant, et selon leur espèce

tel va le panier que je suis, qui déborde parfois

au fond jamais rempli, pourtant, ni jamais alourdi

et j’accepte et souris d’être juste un panier 

juste un panier, comme un panier pansu tressé d’osier

   

 

 

 

Éveil

 

quand je suis arrivé tout au bout de mon rêve

je me suis éveillé

il faut que telle histoire en cet instant s’achève

au jour ensoleillé

 

je vivais du malheur au long de mon sommeil

de joies échevelées

l’aventure inouïe ou l’amour sans pareil

l’arcane révélée

 

et puis le jour paraît et le vrai qu’il révèle

au matin nettoie l’œil

ainsi vient l’essentiel et l’avent qu’il recèle

 

du songe on fait le deuil

on reçoit ce qui vient, malsonnant ou fidèle

chaque jour est un seuil

 

 

 

 

Visée

25/07

 

Nous étions partis pour un très long voyage, et l’étonnant, c’est que nous ne savions pas où nous allions.

Nous connaissions la direction, la question n’était pas d’atteindre un but mais de marcher à l’azimut.

Tels étaient les directives, elles s’arrêtaient à cela, avancer au travers d’un vaste paysage aux plages inconnues.

À nous de choisir notre rythme, de louvoyer parmi maquis et futaies, halliers et vastes plaines ouvertes.

Landes et savanes, marais et ravins, montagnes et collines, et les grandes eaux qui s’étalent parfois au-delà du regard.

Cours d’eaux aux bras multiples, à nous de les enjamber, de les traverser ou de longtemps chercher, ici ou là, un gué.

La mission ne comportait pas d’instructions si précises, à nous de nous adapter au terrain, faisant nos choix.

La marche à l’azimut est fort simple, quant au principe, il suffit de viser au loin tel objet du paysage.

Il suffit que cet objet, arbre ou rocher, se tenant à l’azimut, devienne un objectif, alors il suffit de l’atteindre.

Il suffit de se fixer de là un nouvel objectif, et de l’atteindre, et ainsi de suite et cela sans fin, toujours.

Et peut-être qu’il n’existe pas de but, et que le but est dans la ligne à suivre, et que la mission réside en cela.

Et peut-être que le sens ultime de la mission ne se tient pas en elle-même, mais dans ton propre accord.

Mais au long de cette ligne à l’azimut, tant d’aventures et tant de dangers, tant de tourments ou de plaisirs.

Et tout cela mêlé, plaisirs et tourments, hauts faits et erreurs viles, défis surmontés, subits effondrements.

Mais toujours cette ligne à suivre, ce point à atteindre, lui qui va sans cesse reculer, et quelle curiosité…!

 

 

 

 

Prière à l’usage de la maman de François Villon

 

Père qui vis et vivais avant nous,

Montre-nous tes cheminements :

Que, face au monde immense devant nous,

Nous ne pensions petitement !

 

Ô Père qui vis au-dessus de nous,

Apprends-nous tes commandements,

Et que, l’image de ton Fils en nous,

Nous ne vivions petitement !

 

Ô Père qui vis au-dedans de nous,

Fais-nous respirer largement.

De l’étroitesse du cœur garde-nous :

Que nous n’aimions petitement !

 

Ô Père qui vis si proche de nous,

Vivons-nous fraternellement ?

Qu’envers celui qui chemine avec nous,

Nous n’agissions petitement !

 

Ô Père qui vis tout autour de nous,

Le monde joue injustement.

C’est toi qui mets ce défi devant nous :

« Ne luttez pas petitement ! »

 

Ô Père qui veux le bonheur pour nous,

Pour le construire, joyeusement,

Que jamais, dans ce chantier devant nous,

Nous travaillions petitement !

 

Ô Père qui viens au-devant de nous,

Quand pour chacun c’est le moment,

Fais que, logeant la foi très fort en nous,

Nous ne croyions petitement !

 

Ô Père qui viens pour toujours à nous,

Tu veux apaiser nos tourments.

Que, l’espérance ancrée au fond de nous,

Nous ne mourions petitement !

 

 

 

 

Fêter le dire

 

dans le champ / dans le champ est l’épi / dans le champ est semée la graine / dans le champ / la graine là se trouve / dans l’épi / dans la graine se trouve le germe / cherche la graine et cherche le germe / il a dit tu ne me / chercherais pas / si tu ne m’avais / trouvé

 

ils ont pris la parole / ils l’ont prise pour eux / ils ont dit nous parlons / c’est nous c’est nous / ils ont mouillé le monde / mouillé de leur parole / qui n’est pas la parole / et qui jamais ne dit / pas le verbe qui dit / corps de celui qui dit / de celle qui dira / jamais eux 

 

n’ont pas émis le verbe / n’ont pas osé le temps de dire / pas le temps du faire / le temps du dit qui fait / du dit qui crée / oh non car ils étendent / ils allongent / vois comme leur temps est long / sans effet / sans autre effet que l’ennui / que l’embrouillamini / salive qui englue  

 

et le roi leur avait donné la parole / le roi l’avait disséminée / le roi l’avait jetée aux uns / et même aux autres / abandonnée / riant de les savoir à même / de les vouloir ainsi / à même de dire / aptes à faire d’une parole un dire / dire de lui / digne de lui / dru comme lui

 

alors pleurer se retrouver et rire / ainsi le verbe à ton côté / trouvé le pain / trouvé le grain / trouvé le germe / dans le grain le germe / et le dire qui lève / boire le vin boire la rosée / boire la brume / fêter le dire / jamais assez

 

 

 

 

Grandir

 

tous les mots, tous les mots, le brouhaha des mots

charivari, tohu-bohu, méli-mélo

ne t’en méfie pas trop, en tête bien au chaud 

 

dans le cœur, dans l’esprit, bien entassés aussi

te les façonnent, et les modèlent sans souci

mots instillés, mots inculqués, mots bien appris

 

le maître mot est là, lui qui te conduira

le mot qui est en toi, lui que tu n’entends pas

mis en toi pour cela, que tu sois celui-là

 

tu es celui qu’on veut, peux-tu quitter le jeu

viser d’autres enjeux, formes-tu d’autres vœux,

toi qui ailleurs te meus et dénoueras tes nœuds ?

 

 

 

 

Comment ?

 

c’est un arbre qui rêve

juste une envie de ciel

et comment le gagner ?

un arbre est désarmé

 

ni gagner par violence

ni monter par jactance

non plus que par prudence

 

il a pu s’élever

approcher de son rêve

car la ruse des arbres

est de s’enraciner

 

 

 

 

Comme le vin

Ballade

 

Comme le vin tu me captives

comme le vin

et mieux puisque tes yeux

me font chuter dans le silence

parfois

 

Je te vois et compréhensive

comme le vin

plus ferme qu’un vin vieux

te voici l’avenir de ma danse

parfois

 

Lumière brune lampe vive

comme le vin

ton regard est non-lieu

il pense au soir en mon enfance

parfois

 

Couvrant ce que la peur active

comme le vin

et mieux car oublieux

devin il devine ma transe

parfois

 

Au loin ma dame un peu naïve

comme le vin

sous le ciel rocailleux

d’amour me donne intelligence

parfois

 

 

 

 

Le jour où tu pars

 

le matin est neuf, sauf est le soir

entre les deux, veuf est l’espoir

il va pleuvoir et tu t’en vas

pas un matin que tu ne sauvas

 

ce jour est lourd, celui où tu pars

 

neuf est le soir, ce jour fut trop court

araignée du soir, l’air est lourd

au noir mon espoir a sombré

la pluie tombe, asile enténébré  

 

dis, le jour où tu pars est trop lourd

 

veuf est le matin de ton départ

en allée, vois le monde épars 

je ne sens que tu reviendras

si noire, la nuit étend son drap

 

il fait trop nuit le jour où tu pars

 

 

 

 

Pétaudière

 

tu sais ce que je pense

je pense que tu le sais

et ce que je sais

c’est que tu le penses

quand tu penses que tu le sais

et que tu sais quand je pense

et ne sais que je le pense

au moment où tu le sais

mais que sais-tu, j’y pense

j’y pense bien, tu penses

tu le sais bien, je sais

toi et moi le savons

de Marseille  

 

 

 

 

Escarbule

(poème à dire)

 

Pestouille de moi, choléra je me sens colériaque :

il me faudra m’épavantouiller,

de malifeste molinité m’estorquiller.

Malaferque !

 

Et quand je piance qu’o me dussait colmoure !

Par ma blanchette mince, je m’appartose…

Qu’o ne rigale, c’est grouve, quand moïme,

l’estomachisme qui m’aribuste me point.

Sans ridule.

 

Polyspurmatisation ou non, qu’ains ne burle !

Je ne m’exaphore pos, je ménimouse, à l’onversie :

crillez-le bon, c’est fuste qu’à porre on vaste !

Mais je rassize, et ne me lasoche point.

Ben plotu…

 

Par pétion, on m’assagopèlerait sans pâté

que je n’y contrepoterais nunul, tant je morfioule.

Les moleries de téterre, ça pordane que nibab,

j’ons dans l’aidi des promousties d’azèle…

Arrivorce !

 

 

 

 

Préliminaire  

 

je dis que le mal ce n’est pas étonnant

le dur et le méchant, c’est l’habitude

et ce qui me surprend

c’est la bonté en marche, celle qui a des mains

et puisqu’il est un dieu, là il rit de bonheur

 

Au cœur du malheur

 

vois, de toutes les miettes disséminées, miettes éparpillées, tombées, inconséquentes et légères sous la table, tu fais du pain

 

c’est ton secret, fort bien gardé, tu lèves ce qui est tombé, ce qui est pulvérisé, tout ce qui est défait, tu le dresses et l’unis et l’assembles

 

de toutes les écailles, de toutes les arêtes rejetées, tu inventes le poisson, et tu le mets à l’eau comme s’il n’avait jamais nagé

 

tu n’es pas embarrassé, quelques pains ou poissons te suffisent, de cela tu feras un banquet, face à nous tu dresseras la table, et nous tes ennemis, mangerons et boirons

 

ce n’est là que prémices, tu n’as pas de limite, tu nous prévois heureux, usagers d’un éden, èves tout éprises, adams tout amoureux

 

de tout duvet léger, voletant sous la brise, tu vas tisser l’oiseau, tu le lâches dans l’air, tu attends qu’il s’envole, tu espères qu’il ose, et tu le vois planer

 

et chaque jour, chaque seconde, incognito, amoureux du devenir, tu nous fais le coup de tes six premiers jours

 

de toute goutte postillonnée, tu rassembles une mer, et tu bâtis la terre de toutes les poussières, celles qui sans raison tourbillonnent sous le vent

 

tu amasses le fétu, pour qu’il serve à ton œuvre de verdure, à ton idée de forêts, de taillis et de futaies, d’ombrages propices à toute bête  

 

et pendant que nous dispersons, que nous défaisons, face à nous, face à tes ennemis, ennemis de toute œuvre à venir, tu te fais inlassable

 

et de tout ce qui est, qui vit sous ton soleil, toi tu te fais un monde que tu aimes, et à qui tu souris, qui te fait rire de plaisir, tressauter de bonheur

 

et de chaque minute, et de chaque heure comme de toute année, tu nous offres un temps, une ère de merveilles, au creux du temps damné, des jours abandonnés

 

n’es-tu pas, ce fut dit, le seigneur de la danse, n’es-tu pas, en nos cœurs, en nos morts, en nos deuils et nos crimes, en nos malheurs sans nom, le maître de la joie

 

 

 

 

Paisible

 

le chant du soir s’en va, souffle léger au-dessus de nos toits

dans le fouillis de l’érable les cancans des mésanges s’apaisent

tête repliée, calotte bleue penchée, elles cherchent le sommeil

l’air s’est fait translucide, reste, vers l’océan, ce halo qui s’étire 

quelqu’un chantonne sur la terrasse, je crois bien que c’est moi

 

aux temps de mon enfance il arrivait que toute paix survienne

dans le silence oublié par les bombes, retombé le nuage

une paix sidérée, telle incrédule, habillée de stupeur 

frayeur de qui se voit survivre et ne sait plus où cela mène

et je crois bien que c’était moi, cet enfant blanc couvert de poudre

 

ainsi s’en vont les bombes, concédant, à qui veut, quelque répit

ou à qui peut, quand se lasse un pilote attaché à son œuvre

ramenant un bilan de désastre aux palais blancs de ses maîtres   

quand se terrent par milliers, en des trous, les enfants d’aujourd’hui

dans leurs pays lointains, et je crois bien que c’est moi qu’on bombarde

 

là, une herbe impavide à trouvé son peu d’espace, entre deux blocs

un fétu vert paraît dans le béton, dans l’amas imbécile 

la vie renaît quand les humains sont morts, leurs enfants éventrés

or les oiseaux d’ici, pinsons, chardonnerets, nous laisseront vivre

nous ignorant, et celui qu’ils oublieront, je crois bien que c’est moi 

 

 

 

 

Margot Margot

 

si j’écris à la plume

c’est pour te faire un mot

Margot Margot

 

je suis comme un rat d’eau

je compte pour des prunes

ballot ballot

 

elle me lance une agrume

je lui jette un bon mot

pas beau pas beau

 

je m’en vais à vau l’eau

ni chacun ni chacune

bateau bateau

 

pense pense à moi

 

à l’heure de l’apéro

je songe au lamparo

et tu rêves à la brune

hello hello

 

et Margot je présume

que tu erres en la brume

moi je te cherche trop

rends-moi ma plume

 

 

 

 

Yggdrasil

 

assis où j’ai choisi

me disait le grand arbre

de là je sème, de là j’essaime et je vais loin

 

comme un chef de tribu

j’enseigne et je conduis

trônant sous l’arbre de nuages et de pluie

 

jambe en terre plantée

et quand je me déploie

les bras ouverts, je suis le tronc de toute science

 

de loin ma chevelure

indique le chemin

amoureuse des vents et amante des temps

 

c’est ainsi qu’immobile

je voyage et navigue

au-delà de la vue, mon ombre portant loin

 

mon nom importe peu

je suis l’arbre du monde

qui me touche et m’enlace, il se renforcera

 

 

 

 

Cène    

 

alors les voici tous à table

avec les enfants et les femmes

 

la peur est cachée par derrière

en un paisible remuement

 

ils ont faim, loin d’être repus

manquant de pain et d’amitié

  

ils sont ensemble pour fêter

le sachant que proche est la fin       

 

celui qui parle va mourir

et tous ceux-là vont s’en aller

 

un seul repas va leur suffire

il nourrira leurs aventures 

 

 

 

 

Utopie

 

ce qu’on nomme utopie n’est autre que le rêve

où tu sais, en rêvant, que l’avenir se lève

 

un jour vient, puis un autre, et l’horizon s’éclaire

chaque étape à pour elle un nouveau monde à faire

 

tu le crois, tu le penses ou le veux et l’espères

jamais les démentis ne vaincront tes colères

 

comme il te faut d’audace, et comme tu t’égares

quand meurt pourtant le jour heureux que tu prépares

 

après la pluie vient le beau temps, dit-on souvent

la pluie revient pourtant, la pluie des mauvais vents

 

alors tu recommences, alors loin d’oublier

l’enjeu de ton courage est de ne point plier

 

on te dira follingue, étrange en la maison

on verra qu’à la fin, c’est toi qui as raison

 

 

 

 

Envolées

 

plume qui vole, qui s’envole,

tel va l’aveu, l’avis, le vœu,

s’en vont les envolées, valaient-elles,

et le vote, volatil où va-t-il ?

 

plume qui vole et volera

avec les vieux, va, la vie s’en va,

vaine la vie, que vaut-elle,

mais que vive la vie vraie !

 

plume qui vole, envolée belle,

vivre est un vide, vivre est un vin,

vivants valides, voulant ou veules,

qu’ouvert, en vous, veille un visage.

 

 

 

 

Étrange

 

le monde en moi

toi dans le monde

en toi voici le monde bleu

je te vois si jolie

couchée sur l’herbe bleue

le bleu de tes yeux dit-il tout rouge

 

je te vois rouge

le monde est rouge

je te vois bleue le monde est bleu

tu fais entrer en moi le rouge

tu fais entrer le bleu

une orbe rouge et bleue

 

et si le ciel orange est un orage

mon cœur en moi se fend

tous ses quartiers s’épandent

sur l’herbe verte et bleue

du ciel sur elle a coulé tout l’étrange  

et tu dis quel mélange

 

quand je suis toi je suis le monde 

le monde rond comme une orange

où comme au ciel les anges

ma chair est rouge et bleue 

couchée sur l’herbe noire

et tu me dis étrange

 

 

 

 

Aériennes

 

ce jour-là, les oiseaux eux-mêmes étaient lourds

les poissons aussi, ils étouffaient, toute cette eau

une eau sans air, un air pesant, la chaleur lourde

c’était un jour où l’attraction terrestre jouait à plein

les pieds collaient au sol, les jambes gonflaient

la terre s’effritait sous les pas, attirée vers plus bas

sûr qu’on rigolait pas, on étouffait, comment rire ?

 

il a dit que non, qu’il sauterait en l’air, jambes en l’air

 

tranquille il l’a fait et les oiseaux se sont mis à voleter

remis à voler, même les plus gros, l’émeu lui-même

et voyant, les poissons se sont mis à rêver de la nage

à nager dans une eau redevenue légère, même aérée

avec des bulles, et la terre les a senties, les bulles

elle s’est mise à respirer, elle s’est assouplie, légère

et il est retombé, les pieds ailés, les jambes déliées

 

même, il a dit qu’il n’hésiterait pas à recommencer

 

 

 

 

Pour une combattante

 

la belle est morte au combat

pleurez sur le corps d’une dame

femme brune de là-bas

chantez le courage des femmes

 

femme, elle a pris le fusil

tombée, elle gît dans le sang

honte à l’homme qui s’enfuit

quand sa sœur meurt en partisan

 

toi, tu n’auras pas d’enfants

la guerre te fut imposée

veuf qui se veut ton amant

la guerre au loin t’a emportée

 

on pleure, on chante là-bas

on chante la force des femmes

la belle est morte au combat

fière et belle comme une lame

 

(Lieutenante Reem Hassan, commandant

une unité de femmes kurdes et chrétiennes

face à Daéch en Syrie)

 

 

 

 

Bluette

 

adieu à mes amis 

doux comme un doigt de miel

ou comme un poing unis

étoiles dans le ciel

 

des bras de mon amour

aux serres des vautours

de lèvres de velours

à la mort sans atours

 

les signes sont tracés

les enfers sont pavés

les bêtes vont émerger

leur règne est annoncé

 

elles seront douces

elles seront cruelles

seuls survivront

ceux qui sauront aimer

 

 

 

 

Annonciation

 

j’ai ramassé une plume dans l’allée

hier il a venté il a soufflé

grand vent plume qui vole

une colombe n’ose plus me regarder

le souffle a fait l’amour à mes oiseaux

a rebroussé leurs plumes

on a vu leurs dessous de duvet

petits piafs éberlués troussés tout retournés

les arbres en ont été secoués

comme innocent le vent s’en est allé

on a fait comme si de rien n’était

m’est restée en la main cette plume

une question m’est venue 

que sera cet oiseau qui va naître ?

 

 

 

 

Le cœur  

 

comme un lit de plume

j’aime bien dire je t’aime

j’aime bien dire ça va

ces petits mots-là

un envol d’oiseaux

un bateau sur l’eau

le cours d’un canal

la vie vers l’aval

 

mais puisque mon cœur bat

tu me fais remonter

tu m’aimes tu m’emmènes

où l’on se bat 

 

 

 

 

Le bruit du vent

 

en moi, bien en dedans

ruisseaux et bruit du vent

tu les vois, canaux et courants

envolées d’avant, fous de bassan

 

je regarde en moi et volant

vont les signes du temps

bons amis et bonnes gens

moineaux et fleurs des champs

 

des monstres avec des dents

dieux contents et mécontents

une averse, un vent d’autan

en moi le monde et moi dedans

 

 

 

 

Oxydé

 

je suis une cravate et je suis

une montre, une paire de lunettes

un téléphone, un mouchoir

jetable

 

et je suis deux boutons

de manchette en ivoire et l’insigne

de l’OM ou du PSG au

revers

 

un anneau d’oreille, une chaîne

une alliance en or, une chevalière

deux pièces jaunes

oxydées

 

et voilà tout, c’est à peu près tout

c’est moi, je suis jetable

c’est moi, je suis revers

et oxydé

 

 

 

 

Invisible  

 

invisible et pourtant déjà là tu le dis impossible

inconnu tout encore et présent devant toi

face à toi qui ne le vois s’en va ton avenir

mortel un jour immortel aussi bien tu le nies

naître et croire et décroire et voir et devoir naître

impossible inconnu bel invisible tu viens

 

 

 

 

Naissance de l’humain

 

Fils de l’homme, fille de l’humain, fils et fille des humains, fils des hommes et des femmes, fille des femmes et des hommes, humains en nombre qui naissent chaque jour sur la planète bleue,

humains de chair et de sang, corps rouges et blancs, glissants, d’humains ensanglantés, fils et filles des femmes et sortant de leur ventre, filles et fils des hommes qui les font leurs enfants,

petits humains au premier cri, première parole de douleur et d’effroi quand vient en eux le souffle, humains aveuglés et apeurés déjà, humains fils d’Adam fille de Dieu et semblables à lui,

enfants de la violence humaine, de la violence terrienne, enfants de la terreur de la guerre et de la chaleur de l’amour, divins enfants pour qui sonnent les tambours de l’amour et de la guerre,

humains homme et femme en un seul être advenu, seul enfant chez tous les enfants nus, mort avec les autres de Bethléem, né avec les autres à Bethléem, tous les autres en lui, bel enfant de l’humain, 

enfant de la beauté du monde et fils de la terreur du monde et fille de l’amour du monde et fils de la douleur du monde, enfant de l’avenir du monde et fils de la mort du monde et fille des aurores…

 

 

 

 

Velue

 

elle a le feu au cul 

elle a le feu partout

 

la planète a très chaud

la planète est en nage

 

non pas pour le plaisir

non pas pour le bonheur

 

juste pour brûler

juste pour mourir

 

brûle sa chevelure

brûle son manteau

 

elle est nue la planète

elle est chauve la Terre

 

elle ne me plaît plus

je l’aimais mieux velue

 

mais elle n’en a cure

mais elle vit mal sa vie

 

 

 

 

Au plumage d’or pâle

 

une plume descendait

elle voletait, dansait

et ce n’était qu’un souffle

ainsi chose de l’air

 

la plume se posait

venue d’une colombe

ailes lamées d’argent

et plumage d’or pâle

 

qu’elle passe aujourd’hui

dis-tu, telle une voile

et s’en aille hors le vent

qu’au loin parle l’esprit

 

tu raisonnes, tu ris

aux temps tu dis allez

que ces temps ne s’en aillent

que tout ainsi ne passe

 

que tout malheur ne puisse

alors jamais éclore

et que naisse le chant 

en des gorges de paix

 

car cela tu l’espères

que toujours te revienne

ainsi la plume neuve

sous le couvert des ombres

 

 

 

 

La marguerite

 

est-ce bien l’engrenage

ou cette fleur en soie 

qui nique la mécanique

nique nique ?

 

qui nique la mécanique

nique nique ?

est-ce saint dominique

ou est-ce saint françois ?

 

est-ce un cerveau stainless

ou le cœur pur en soi

qui nique la mécanique

nique nique ?

 

qui nique la mécanique

nique nique ?

ce n’est pas la marguerite 

c’est l’acier qui déçoit 

 

 

 

 

À quoi tu penses ?

 

À quoi tu penses ? elle demande – À des choses lointaines qu’on ne peut partager

ce sont choses d’enfance et voudrait-on les dire il y faudrait un livre

on y lirait le temps, les habits, les nuages, et ces heures et ces toits, et ces gens

on y dirait le vent, quand il vous emportait, volée de nuées de feuilles jaunes

ou rouges et brunes, et vertes encore, et dans le bruissement des dernières accrochées

aux branches des marronniers – qui se souvient des marronniers et des cours des écoles ?

des choses de récré, on y lirait aussi, choses de craies, d’ardoises, de blouses grises

et dirais-je ces mots, ces verbes et ces noms, ceux de ce temps, ce serait inutile

au livre même, au film, à la bédé, il manquera l’odeur, et manquera la peau

quand elle frissonne, sous la pluie et le vent, en automne, ta cape voletant

et comment, malgré ce temps, sous le chandail, sous le tricot, une moiteur s’étend

et ce que tu ne pourras dire, que le livre écrit ne saurait dire, c’est le plaisir

de marcher comme on rêve, comme on s’endort paisible, sous le couvert du temps

sous la bruine, dans le vent, comme le percheron qui patiente et fait sonner son fer

et le pavé de grès s’irise, et le ciel s’immisce entre les hautes maisons des gens

et tu ne sais si tu souris ou si tu pleures, car tu ignores où se tient la douleur.    

 

 

 

 

L’homme qui fuit

 

le vent tourne

le vent souffle

aidez-moi

 

il m’emporte

je m’en vais

adieu toi

 

il me chasse

le vent fou

loin de lui

 

la colère

prends ma main

que veut-elle

 

je suis seul

un désert

plus de nous

 

je vous aime

je vous fuis

loin de vous

 

des lueurs

et je cours

devant elles

 

incendiaires

souffles fous

j’ai peur d’eux

 

où courir

es-tu là

plus personne

 

 

 

 

Sans mentir

 

toi dis-moi qui tu es, ne mens pas, dis-le moi

dis-le, dis qui je suis, dis le vrai, redis-le

je ne le sais

 

il y avait autrefois dans ma rue

juste un charlatan, un coquecigrue

il proposait à chacun des histoires

difficiles à croire

 

dites-nous qui nous sommes, sans mentir, pour de vrai

assez, trop de mensonges, le vrai qui le dira 

je ne le sais

 

on l’a choisi, élu et réélu

ses faux récits pourtant lus et relus

purs baratins de camelot de foire

impossibles à croire

 

vous montrerez le vrai, vous nous l’exposerez

vraiment le ferez-vous, ou vous ne l’oserez

je ne le sais

 

et c’est ainsi que jamais nous ne sûmes

qui nous étions, ni quel mal nous consume

où je vais, où s’en va notre histoire

nous ne savons que croire

 

 

 

 

Chaleur d’été

 

Nuit

 

fraîcheur

je suis étendu

me reste le ciel

 

chant du coq

très loin dans la nuit

un enfant pleure

 

dans le noir

un aboi

une envolée de chiens

 

tu dors

au loin chante la hulotte

je suis seul

 

 

Matinée

 

au pied du pêcher

c’est l’aube

poignée de poils gris

 

peau de pêche

au matin

la rosée l’a perlée

 

sur ma main

la montée du soleil

et les mûres

 

vois

c’était cette nuit

le renard a chassé

 

 

Journée

 

souffle doux 

le feuillage miroite

il fait chaud

 

seul humain là

les arbres m’entourent

ils respirent

 

un cri rauque

peur

la pie-grièche qui s’envole

 

chaleur épaisse

un sentier caillouteux

quel souffle ?

 

 

Soir

 

temps sec

les racines vont profond

ma soif

 

très bas le soleil rouge

une abeille

et mon verre

 

mort

j’entends la chouette

la sauvagine est sortie

 

vent du soir

l’air s’allège

temps heureux à dormir

 

 

Coda

 

vois les colchiques

un souffle passe

l’été n’est plus

  

 

 

 

Je viens de loin

  

aujourd’hui je me sens pierre à feu

silex et l’eau dessus pour en goûter l’aigu

 

calcaire aussi, de quoi en mes os je suis fait

et de la terre, a dit l’antique enseignement

 

et toutes ces chairs anciennes d’autrefois

elles, en leurs encontres, dont je suis advenu

 

je viens de loin, en moi gît le serpent originel

juste à demi soumis en la boite crânienne

 

et de plus loin, de poudre, de poussière

nuées, subtile pulvérulence interstellaire

 

de laves, de marais, et d’eau pure et céleste

de fourrures de bêtes, de squelettes enfouis

 

et le grand rire d’ogre qui vient de tout cela

dit la peur et la rage, le plaisir, le bonheur 

 

je suis enfant du monde et de tout l’univers

le reflet d’un visage et le souffle éternel

 

 

 

 

Plage normande 

 

pieds nus salure promenade sur l’estran

crachin suave et poussières d’embrun  

humide sous le pull et cheveux emmêlés

derrière nous tiédeur des prés salés

 

accord de nos pas et je te regardais

soleil sous la pluie et le vert de tes yeux   

tu disais au noroît des paroles envolées

éclaboussées giclées d’eau et de sable 

 

ce jour ce temps ce moment à jamais

heure perdue mémoire paroles envolées

en doux sépia elles reviennent volées

les ramène la bruine d’aujourd’hui 

 

 

 

 

Pouvoirs

 

L’été est là, sa douceur, et ces nids qui se vident,

nourri on se met à voler.

Les ailes, sous la pluie, se couvrant de perles d’eau,

n’ira-t-on pas trop loin ?

Pouvoirs plus étendus, enhardi, tu te risqueras plus,

jusqu’à y perdre tes ailes ?

Se glisser entre deux airs, tel le chasseur nocturne,

dans la justesse du vol.

 

 

 

 

Noroît qui va

 

au pays de nuages et de vent

où nul soleil ne découpe

rêvant, tu vas pensant, aimant

chantre du vent

 

s’agitent bonheurs et misères

en nombre au noroît tu les contes

afin qu’il les porte là-bas   

voire là-haut, qui le saura ?

 

tu n’en gardes que les moindres

il te les faut pour rire

et pleurer ou chanter, ou sourire

 

et tu respires allant

t’échevelant le vent va, t’enveloppe

cheveux qui nagent dans le ciel 

 

 

 

 

Moineaux

 

rien n'est plus beau

que le courage des moineaux

 

rien n'est plus beau

que le plus vieux des sages

qui va tenant

en sa main d'homme d'âge

la main d'enfant

d'une fille qui saute

d'un pas très sûr

sur un pied sur un autre

tout en éclaboussures

 

rien n'est plus beau

qu’une amitié d’oiseau

 

 

 

 

Chœur  

à Mikis Theodorakis

 

il est un chant qui monte dans la rue

qui l’entend pourra s’en émouvoir

et ton cœur sait trop bien qui le chante

 

dans le noir une voix s’est levée  

qui l’écoute pourrait pleurer de honte

c’est ton frère et tu l’entends chanter

 

dans le ventre des Grecs il est une chanson

dans leurs jambes se meut une danse 

dans leurs mains se glissent des barreaux

 

où est-il, ma mère, cet oiseau rouge et noir

qui planait au-dessus des eaux ?

où est allé le souvenir des hommes ?

 

 

 

 

Fêter   

 

seule force

pour chercher :

sortir et avancer

et tu voulais aller

et tu les as trouvés

 

ils parlent

ils parlent

ils ne disent pas

font des flaques

crachent dedans

 

miracles de papier

bateaux de caniveau

qui filent filent

mouillés

sombreront

 

ils ont pris la parole / ils l’ont prise pour eux / ils ont dit nous parlons / c’est nous c’est nous / ils ont mouillé le monde / mouillé de leur parole / qui n’est pas la parole / et qui jamais ne dit / pas le verbe qui dit / corps de celui qui dit / de celle qui dit / jamais eux / jamais eux

 

dire

est trop pour eux

le dire de sang

de vin de pain

craquant

 

écoute

écoute bien là

qui dira ?

osera    

le bâton de parole ?

 

ont bu le vin

de superbe

sans le pain dur

force de croûte

tendresse la mie

 

n’ont pas émis le verbe / pas osé le temps de dire / pas le temps du faire / du dit qui fait / qui crée / oh non car ils étendent / ils allongent / vois comme leur temps est long / sans effet / sans autre effet que l’ennui / que l’embrouillamini / salive qui englue  

 

on cherche

on cherche où aller

chemin pavé

leur piste

orties t’enlaceront

 

toi comme alors

pierre jetée

dessus l’étang

les cercles s’éloignent

tu restes

 

n’y va pas

ils changent la route

en fondrière

rois de paroles

au dire veuf

 

et le roi leur avait donné la parole / le roi l’avait disséminée / le roi l’avait jetée aux uns / même aux autres / abandonnée / riant de les savoir à même / de les vouloir ainsi / à même de dire / aptes à faire d’une parole un dire / dire de lui / digne de lui / dru comme lui

 

qu’a dit le roi ?

que fut au vrai son dire :

« va-t’en » 

marcher marcher

aller

 

il a dit patience !

« je le déferai

le cercle d’abandon »

il a dit

« je vais le rompre »

 

dire

oh oui dire

dans le vrai

dans la graine ?

ici le germe    

 

dans le champ / dans le champ est l’épi / dans le champ est semée la graine / dans le champ / la graine là se trouve / dans l’épi / dans la graine se trouve le germe / cherche la graine et cherche le germe / il a dit tu ne me / chercherais pas / si tu ne m’avais / trouvé

 

alors pleurer

se retrouver

et rire

ainsi le verbe

à ton côté

 

trouvé le pain

trouvé le grain

trouvé le germe

dans le grain le germe

et le dire qui lève

 

boire le vin

boire la rosée

boire la brume

fêter le dire

jamais assez

 

 

 

 

Non

 

tu dis non comme un fusil

tu dis non

tu cloues sur le mur le Non de ta jeunesse

tu colles sur le mur l’affiche de ta jeunesse

on te dit viens tu dis non

on te dit que valent et que vaudront

tes brèves vérités contre le vrai

bonheur d’être ensemble et tu dis non

homme libre tu dis non

l’amour d’un Seul est ta raison  

 

in memoriam Martin Luther

 

 

 

 

Mouillé

 

impalpable, crachin léger

pas même une brume 

ne tombe pas, semble monter

imperceptible, le sol humecté 

et les roses, les roses perleront

 

la peau, à peine une moiteur 

et les cheveux qui frisent

la main sur eux sera mouillée

un ondoiement de pauvre

pour un homme en sabots

 

les oiseaux font silence

 

 

 

 

Selve

 

dans les bois qui sont derrière

passé le hameau

s’en va chasser la dame blanche

 

à son cri le chevreuil endormi dresse l’oreille

toute la sauvagine

 

au loin la nuit

des cités ensauvagées vivent ainsi   

 

 

 

 

Repartir

 

au bord des fleuves de Babylone

où nous sommes assis

faut-il chanter enchaînés ou pleurer

nous faudra-t-il danser

 

sur les plages nues de servitude

où nous sommes assis

lequel de nous demain se lèvera

osera déserter

 

au long des canaux d’obéissance

où nous sommes assis

enchaînés, quand poserons-nous les rames

qui va cesser de ramer

 

au fil des courants de déshérence

resterons-nous assis

la liberté, qui l’aime et qui la veut

qui voudra la goûter

 

par les rivières de renaissances

sur nos radeaux assis

savoureuse va s’inventer la vie

va remonter le cours

 

 

 

 

L’esprit   

 

ce que l’arbre me dit c’est je vis

que le vent m’agite de toute part je vis

je ne suis pas de bois de tout côté je m’élargis

mais ce n’est pas ainsi pas ainsi que je vis

je pousse vers le haut c’est ainsi que je vis

pour cette élégance achevée ainsi je vis

ainsi j’aime et respire ainsi j’offre mes fruits

et la terre s’en nourrit d’où je vis

de l’arbre tel va l’esprit

 

 

 

 

Et je n’ai que cinq sens…

 

Qui a parlé en ce petit matin

au-delà des lilas

entre fleur et soleil ?

 

Et quelle odeur a remonté cette vapeur

humide et nue

pour se polliniser

femme odorante enjambant les tout premiers rayons ?

 

Ô monde vibrant de cent mille façons !

 

 

 

 

Attente

 

d’anciennes sagas ont parlé de cela

du jour où demain frappe à la fenêtre

 

rien ne se passe, et les jours et les jours

derrière la vitre les vieux maudissent

 

j’attends toujours ici, j’attends encore

avec curiosité, à chaque instant

 

vienne la trouée de lumière annoncée

et resplendisse, le ciel serait-il bleu

 

 

 

 

À sa fenêtre

 

là c’est juste un homme à sa fenêtre

et qui attend

 

contre le mur d’en face, une bicyclette

aussi un chien

 

un vieux vélo boueux, les pneus usés

un chien pouilleux

 

désœuvrés, ils s’appuient contre une porte

aux planches usées

 

la rouille a mangé la peinture du vélo 

la porte est bleue

 

un jour, le vieux chien fut blanc et roux

mais là il dort

 

on se demande ce qu’il y a derrière la porte

toujours fermée

 

et tout cela espère peut-être une venue

pour s’animer

 

l’homme qui attend tient sa fenêtre ouverte 

longtemps longtemps

 

 

 

 

Litanie

 

de la violence

délivre-nous

de la violence, délivre-nous seigneur

 

de la violence

 

ils sont entrés

ils ont tué

ils ont tué tous ceux que nous aimions

 

de la violence

délivre-nous de la violence

 

ils sont entrés

ils ont violé

et notre envie à nous fut de les tuer

 

délivre-nous

 

émasculés

ensanglantés

notre désir à tous ce fut de tous les tuer

 

délivre-nous

 

contaminés

que le sang coule

et c’est en nous, le sang nous saoule

 

de tous les tuer

les massacrer

l’envie de tuer qui est en nous, les supprimer 

 

les effacer

 

le sang qui coule

le sang nous saoule

nous sommes nés pour le répandre, le bénir

 

pour le chanter

nous en vanter

 

que le tambour

que le bruit sourd

de nos envies, de nos désirs de nous venger

 

il coule en nous

délivre-nous

 

que du tambour

de nos désirs

de la violence enfin tu nous délivres et purifies

 

 

 

 

Jours qui passent

 

un rongeur a rongé

il avance dans son bois

il le met en poussière aboutie :

tu disparais

un peu fini

un jour puis un jour

 

et qu’elle naisse aujourd’hui

l’étoile à venir

que s’en aille au loin l’esprit ?

tu raisonnes et tu ris

aux temps passés tu dis pardon

ils s’en vont

 

 

 

 

Porte

 

une fenêtre s’est ouverte

sous le souffle

fenêtre close

 

là se nichait le silence

se lovait le non-dit

un dire celé

 

il explose

brusque naissance

fenêtre du cœur franchie

 

un dire inattendu

non plus que voulu

puis la fenêtre devint porte

 

 

 

 

Onze novembre

 

la fleur au fusil

bleuet, coquelicot 

rose blanche ma mère

 

ou pleurs au fusil

éclats de fleurs coupées

main droite de Cendrars

 

peur, peur au fusil

comme les feuilles mortes

légers tombent les morts

 

odeur au fusil

chrysanthèmes pourries

tout seul un orphelin

 

 

 

 

Dans la rue où vit 

 

dans la rue où vit mon souvenir je n’irai jamais plus

elle est loin d’elle-même  

ils sont heureux ces jours où sans peine elle devient l’habit

le nid d’autres enfants

ils verront s’éloigner d’eux un jour, comme elle fait de moi

son camaïeu de gris

le grès de ses trottoirs ou le zinc de ses toits, l’argenté

l’irisé de ses pluies

d’autres encor viendront, et leur rue en sera transformée

arrivant d’autres lieux

nous qui sommes divers, eux et moi, ne formons qu’un seul peuple

de purs déracinés

 

 

 

 

Comment

 

l’arbre, vois-tu son cœur

son cœur, l’arbore-t-il

 

et l’oiseau  

ce qu’il voile et dévoile en son vol

le vois-tu

 

la truite

au courant traître des eaux

que trahit-elle

 

tant de choses cachées

des mystères

                 

comme à Pâques un enfant 

cherchera 

 

 

 

 

Fille qui chantonne 

 

trois maisons basses

au long d’une allée claire

et trois arpents de terre

entre fleurs et gazon

 

fille qui chantonne

sous le ciel si haut

que penser d’elle

lorsque la nuit se tend

 

soie de peau

mouvements d’aile

c’est un voilier tout blanc

il s’éloigne en dansant

 

pointe l’éphémère

avant qu’un avenir

brûle un morceau de vie

et que changent les temps

 

 

 

 

Pèlerins

 

quittant la nuit, ils sont entrés dans le matin fragile

la joie, la peur, l’ardeur mêlées, la ferveur malhabile 

 

parlant, ils seraient obligés, ils seraient menacés

dansant, chantant, ils se mueraient en oiseaux pourchassés

 

mais la mort, en son fond, avait passé, restait le jour

la vie qui s’entrouvrait, tendre bourgeon que l’on savoure

 

elle s’ouvrait, papillon qui se déplie, proie facile

et qui tenait en leur parole, en leur parler labile

 

aussi, en cet instant, se sont-ils tenus cois, en leur patience

avant d’oser sortir et dire, et trouver leur audience

 

lâchés comme un vol d’étourneaux, ou sur l’eau comme une onde 

ils se sont égaillés, cognés, ont rencontré le monde

 

au soir ils sont entrés, quittant le jour aux mots sans nombre 

confiants, tâtant des mains la nuit, au lieu où finit l’ombre

 

 

 

 

Arbres qui marchent

 

comment je t’aime

je t’aime comme

comme un jacaranda tu sais

l’arbre qui pleure

 

comme le magnolia

quand il se trompe

se trompe de pays

se trompe de saison

 

ou comme le grand cèdre

il a perdu sa tête

à cause d’un grand vent

d’une tempête

 

je t’aime comme un thuya

arbre modeste

il prend parfois le feu

se flétrit, se rougit

 

ou comme trois sapins

qui ne font qu’un

au-dessus d’un petit toit

de tuiles rêches

 

arbres qui marchent

comme un homme qui sèche

comme jaunit le pré

quand la pluie manque

 

 

 

 

Sortie

 

il était allé à la messe

juste une idée bizarre

tout le monde le regardait

les gens se retournaient

 

lui regardait les statues

une qu’il aimait bien

c’était une dame en bleu

un bébé dans les bras

 

on se levait on s’asseyait

et tout le monde chantait

il fallait s’y connaître

pourtant ça lui plaisait

 

et tout au fond de la salle

un type qu’il connaissait

bras tendus sur une croix 

le regardait le regardait

 

 

 

 

Papillon

 

la vie, cela se jouera donc en un temps court

trois jours, de ce jour noir jusqu’au lever du jour 

journée de mort, jour de néant, jour éclatant

juste le temps d’une aube et demain vient à nous

juste l’instant qu’il faut, battra l’aile du temps

papillon noir… papillon blanc jaillit du trou

 

 

 

 

Brume

 

Temps de brume, contours flous, temps paisible,

Petits frissons heureux.

 

Plus de jugements tombant du ciel,

Plus de contours coupants.

 

Émerge la pointe des sapins,

Demi-géants amènes.

 

Et la rosée, ténue, qui s’étend,

Une onction qui pardonne.

 

Qui avance dans l’herbe trempée

Accepte ce baptême.

 

 

 

 

Amour 

 

vois

vois comme

les mots amers de mon amour t’appellent

 

toi

que j’aime

pourquoi te tiens-tu loin, si loin de moi

 

moi

que l’aile

a touché, aile noire au désespoir

 

toi

qui sèmes

en moi les perles d’un amour puni

 

moi

fidèle

et moi l’aimé cependant infidèle

 

vois

vois comme

les mots ailés de ton amour me portent

 

 

 

 

Le grain de la voix

 

sillons tracés comme sur un guéret

creusées les écritures s’alignent 

files de grains enfouis portant parole

et germeront-elles ?

 

seul un grand souffle alors portera 

multiples des voix à semer alentour

ainsi des lignes naissent des paroles

et s’entendront-elles ?

 

 

 

 

Détraqué  

 

détraqué détraqué, vous voulez-dire démonté

le monde il est démonté, complètement démonté

et même, démonté, carrément en morceaux, plutôt

 

jusqu’au dernier boulon, il est démonté, le monde

croyez-moi, pour le remonter ça demande du boulot

et même, du boulot, faudrait du savoir-faire, plutôt

 

remonter remonter, vous croyez que c’est facile

on n’est même pas sûr de retrouver le monde pareil

et même, pareil pareil, l’en faudrait un autre, plutôt

 

 

 

 

Pourquoi toi ?

 

C’est une femme, voyez-vous, que j’aime

cela me vint comme ça

le vent d’aimer, alentour, l’amour sème

c’est bien ainsi qu’il passa

 

Et je me dis Serait-ce pur hasard

cela viendrait-il sans loi

tout nu, l’amour naîtra-t-il quelque part

sans qu’un sens ne s’y emploie ?

 

Celle qui me fait du bien, pourquoi elle

et qui l’aime, pourquoi moi

le charme et la force et la vie, le zèle

tout cela ne vient-il que de soi ?

 

Je crois voir qu’une chose aussi certaine

cette histoire que voilà

doit provenir de causes souveraines

et qu’un vouloir s’en mêla ?

 

Envoi

 

Encore et encore faut-il le dire

voulu d’avant ou né de nul empire

j’aime cette femme-là 

 

 

 

 

Percée

 

au soir

se glissant sous les nuages

parfois le soleil survient  

le pire

on le dit n’est jamais sûr

tu croyais que la lumière

expire

le ciel au rouge s’embrase

percée d’un jour au futur

plaisir

 

 

 

 

Bonheur

 

ainsi parfois le vent se lève

et le mot vie se pose sur ta bouche

le mot feu

 

les temps remuent, les esprit bougent

les ifs du jardin en hommes se muent 

et en femmes

 

là tout se met en mouvement

comme les mois et les années qui passent

et les jours

 

et tous ont à cœur de parler

aussi tous les mots et toutes les phrases

les oracles

 

ainsi parfois souffle un esprit

et la poitrine et le cœur se dilatent

vient le jour

  

 

 

 

Le choix                

 

à qui viendrait de loin que dire

sinon va ton chemin

ou plutôt ne rien dire

laissant la porte ouverte

 

à qui s’introduirait que faire

sinon le jeter loin

à moins de ne rien faire

juste poser le pain

 

à qui le mangerait que prendre

sinon le pressurer

ou se garder de prendre

verser à plein le vin

 

à qui le boira que devoir       

sinon rire et moquer        

or il reste un devoir

lui proposer un lit

 

 

 

 

Rafle               

à M. Grinfeld, in memoriam

 

ils sont tous partis

on les a tous emmenés

à leur place des trous

la rue une bouche édentée

les dents qui manquent

où sont-ils 

morts assassinés

 

ici vivait une famille

un homme une femme des enfants

là une femme et son homme

une femme et ses enfants

l’échoppe d’un tailleur

une vieille et son vieux

 

l’école aussi a des trous

aux tables pour deux un seul reste

un cancre manque ici

là le meilleur élève

la fierté de leur maître

sa place est vide

ne reste qu’une craie

 

dans la cour comment jouer 

des cases manquent à la marelle

les filles balancent la corde à sauter

personne pour sauter

la balle ne cogne plus le mur

parce qu’on est triste

où sont-elles et où sont-ils

 

s’ils reviennent

ceux qui reviendront

ce ne sera plus pareil

on aura manqué d’eux

ils seront abîmés

on ne leur parlera plus

ils seront trop étranges

pour toujours étrangers

 

avec ceux qui manquent

on ne pourra jamais  

plus remplir cette rue

parce qu’ils sont partis

traînés sur leurs paliers

dans leurs escaliers

tassés dans l’autobus

emmenés

 

 

 

 

Devenir

 

il a vu ce qu’il était

il a vu que le monde est en lui, lui dans le monde

il a vu que le monde n’est pas fini

et que lui, il l’a vu, n’est pas fini

en devenir

devenir, le plus beau des verbes de la terre

et du ciel

 

 

 

 

Paix

 

dans le cercle intérieur où règne la colère

recouverte de neige la graine qui attend

amasse des fureurs à peine écloses

et tu naîtras pourtant, malgré le gel

la haine ne tient pas

 

 

 

 

Holà

 

 

sans rien dire à personne

j’ai sifflé ma voiture

elle arrive en piaffant

pas une égratignure

je suis monté dedans

son humeur a changé

elle faisait la tête

voulait pas démarrer

plus rien à en tirer

 

faut pas trop m’énerver

qui me cherche il me trouve

 

 

sans rien dire à personne

j’appelle mon portable

il ne veut pas répondre

ils s’étaient mis d’accord

j’avais pourtant tout fait

j’avais mis de l’essence

j’avais changé les piles

tapoté la calandre

caressé le boîtier

 

faut pas trop m’énerver

qui me cherche il me trouve

 

 

sans rien dire à personne

je suis allé à pied

voir mon ordinateur

je lui ai raconté

il a pris leur parti

et la wifi aussi

je les savais amis

mais c’était pour me nuire

j’y ai mis le holà

 

fallait pas m’énerver

si j’ai tué qu’on le prouve

 

 

 

 

Souffle

 

pour écrire un poème il faut être bien soi

il faut le respirer c’est la première chose

c’est la première cause tout le reste s’ensuit

on rêve que l’on marche on oublie que l’on souffre 

on ne ressent qu’un souffle

 

se soucier des mots est la dernière chose

ils ne sont pas la cause ils viendront bien tout seuls

et s’ils ne venaient pas on ira les quérir

le monde est plein de bêtes mots qui se ressemblent

or vivre est dans le souffle

 

on marie les cadences elles sont des servantes

liées au bon plaisir des rythmes qui sont rois

au plaisir des ressacs ou des sursauts du temps

semblables aux blés lourds que rebroussent les vents

bousculés sous le souffle

 

 

 

 

Amitiés

 

si je pouvais entrer dans l’amitié de la mer et du vent

dans l’amitié des arbres et des champs

du ciel, enfin, tout étoilé

si je pouvais entrer dans l’amitié des plantes et des bêtes

dans l’amitié des oiseaux des champs

enfin des poissons de la mer

si je pouvais entrer dans l’amitié des enfants et des gens 

dans l’amitié des contes et des chants

de toute les histoires, enfin

 

plus de bonheur surviendra peut-être

si ma vie à leurs vies s’enchevêtre

 

 

 

 

Lieux

 

s’il fallait s’installer, pensait-il

choisir les genêts, entre les dunes d’un bord de longue plage

y nicher quelques rares maisonnettes aux larges coursives de planches

y attendre les marées, y entasser, pour les hiver, les bois flottés laissés par le reflux

voir loin, très loin

dormir là, paresser, patienter, même, jusqu’à  longtemps

ou bien, c’est le plus facile, rester ici, ou là, se lever, déménager, prendre un bail

se souvenir alors des amitiés possibles, des voisinages, du rire des enfants

aménager les lieux, peindre et meubler, sourire

s’il fallait prendre part, pensait-il

 

 

 

 

Souffle

 

entre toi et moi le léger de ta parole

là va le souffle ténu

qui palpite

 

comme un vide qui n’est pas le vide

vide qui relie sans lier

qui évide

 

comme un pont qui n’est pas un pont

pont de légère buée

qui dessine

 

comme un blanc sur une page écrite

espace où l’on se place

qui esquisse

 

comme une voix qu’on n’entend pas

qui tinte entre les choses

qu’on devine

 

entre toutes choses et tous les êtres

entre toi et moi le souffle

qui délivre

 

 

 

 

Prenez  

 

vous prendrez bien une petite goutte 

ou deux peut-être 

tendez vos lèvres, tendez votre langue, voilà

deux gouttes de poésie pour alléger la peine

donner du poids à l’innocence 

et chaudes ou fraîches, choisissez

voyez à travers elles le monde s’iriser

ou bien, alentour, se briser

et si pour un temps ces deux perles y suffisent 

prenez

 

 

 

 

Scansion

 

un pur visage un jour paraîtra

dis seras-tu celui-là

le saurons-nous mais tu surviendras

des brumes des nuées là

 

forgés sont les récits la saga

des histoires qu’on mêla

coulpes et pleurs et peurs qu’on légua

tout noirs secrets qu’on cela

 

mais face de pluie de vent frimas

pur visage par-delà

éclatant perçant de lourds amas

nu je dirai te voilà

 

 

 

 

Printemps

 

Il a fait mauvais cet hiver, les mésanges ont disparu,

nichent-elles plus au sud ? 

Leur chant ne viendra pas tantôt ; c’est le printemps,

elles sont allées trop loin.

La chanson, faut-il que tu la demandes ? Et l’envol,

l’été l’attend, déploie tes ailes.

Resterons-nous sans légende pour longtemps, semblables

aux peuples qui ont froid ? 

 

 

 

 

Naissances

 

on partait du silence

environné des bruits de la nuit

quand les arbres se parlaient

quand les herbes bruissaient

le vent dansait ici et là

quand les chemins manquaient

le serpent se glissait

le renard se glissait

 

on partait du silence

environné de jours sonores

dans les cris aigus des hordes

et dans le roulement des sabots

dans les troupeaux mugissants

les meutes glapissantes

et l’œil se tournait

apeuré l’œil surveillait

 

on partait du silence

et faute de parole

qui n’était pas n’existait pas

un chant naquit

invention la plus habile

quand on ne gémit plus

chant qui perce le silence

troue le bruit sans visage

 

on partait du silence

un jour le chant naîtra

sorti du brouhaha

et dans les temps à venir

né du phrasé né du rythme

d’une invention nouvelle

portant tout ce qui vit

on parlera

 

 

 

 

Samedi

 

samedi, samedi le grand, samedi du soir

jour de nuit, samedi des cœurs noirs

dès le soir du vendredi aux treize espoirs

heures sans au revoir

 

on ment, tu sais, on ment, on ne dit aujourd’hui

la vérité, le grand parler des jours enfuis

des jours passés, tus dans l’ombre, en des nuits

de tombes et d’ennui

 

mais après, après toi tu ne sais ce qui viendra 

samedi, samedi sombre, habitacle des rats

ils rôdent dans les têtes, et les cœurs, les bras

crois-tu qu’un jour naîtra 

 

 

 

 

Tuer

 

tu le sais tu l’entends la corne au loin te parle

une puis deux puis trois et le tambour s’ajoute

on dirait je ne sais quelle fête assourdie

ils vont danser je crois pour quelque réjouissance

mais entends peu à peu ces bruits se pervertir

se teinter de venin devenir menaçants

ce ne sont pas des chants mais des cris de tuerie

alors le bruit s’approche il devient roulement

très fort et tu comprends qu’il n’est pas de musique

ni de chants mais la mort en ces lieux qu’on encercle

et ces longs hurlements sont doublés de musique

cliquetis grincements ce sont des chars venant

pour incendier la ville et tuer les enfants

 

 

 

 

Et quoi encore

 

et ce petit enfant couché près d’une vipère

croyez-vous que ce soit raisonnable

je me le demande

je me dis que faut-il attendre

que faut-il entendre

les prophètes étaient-ils pleins de vin doux

 

et ce petit enfant couché dans une crèche

pensez-vous que ce soit adorable

je vous le demande

vous laisserez-vous surprendre

qu’y a-t-il à apprendre

et les mages étaient-ils des dingues doux

 

et ces petits enfants victimes du massacre

dites-vous que ce soit acceptable

qui se le demande

qui cherche à vraiment le comprendre

tués dans leur âge tendre

et rachel a-t-elle versé des pleurs si doux

 

 

 

 

La chatte des voisins

 

comme chaque jour la chatte noire et blanche est là

elle erre sur notre terrasse elle ne sait plus où s’installer

nous avons rangé pour l’hiver la table où elle s’allongeait

où soir et matin elle prenait le doux soleil d’automne

sa chaleur réverbérée par le haut mur de l’aile sud

elle s’y tenait à l’abri des vents coulis échappés du noroît 

où aller désormais où se mettre elle interroge du regard

mais comment le lui expliquer elle est de langue anglaise

 

 

 

 

Neige

 

Neige a tombé

dame au paletot

les os cassants

pelure gelure

il fera beau

cerises aux branches

quand on rira

 

mésange a froid

chardonneret

pattes brindilles

duvet duvet

quand il viendra

tu souriras

le roi printemps

 

la goutte au nez

gelez gelez

et les doigts gourds

le sol est dur

doigt de porto

pas d’eau pas d’eau

réchauffons-nous

 

 

 

 

Sens

 

un escalier c’est quand même bizarre

on peut descendre on peut monter

c’est pareil pour un sentier de montagne

ou la rue de Belleville à Paris

 

on peut monter on peut descendre

aussi d’un autobus quand il s’arrête

on croit qu’il est facile de descendre

et que monter fatigue plus

 

cela il ne faut pas le croire 

monter n’est pas plus dur que descendre

à la longue je me le dis toujours

et descendre me fait mal aux genoux

 

il faudrait monter dans certains autobus

descendre plutôt de certains autres

parfois monter sur le chemin

plutôt que le descendre pour aller où ?

 

 

 

 

Est-ce toi ?

 

je peux te prendre par la main

– est-ce toi qui es là ? –

le jour ou la nuit

dans cette nuit profonde

en un jour éclatant

et tu peux me saisir la main

 

aurions-nous peur en ce moment

– mais en suis-je aussi là ? –

tout environnés

de la forêt profonde

d’un vacarme éclatant

et devons-nous fuir ce moment ?

 

est-ce toi est-ce moi ensemble

– car te caches-tu là ? –

sans un souvenir

ni mémoire profonde

l’aujourd’hui éclatant

devant nous qui marchons ensemble

 

 

 

 

Passage

 

un étranger

est passé tout à l’heure

c’est drôle comme je n’aime

que ceux qui passent

homme où vas-tu danser

quel bal est au bout de ce chemin

quelle maison pour y porter ta peine

rester ici le cœur lui pèse

son trésor est au bout du chemin

il va où le vent le porte

il est heureux

et pourtant son cœur est veuf

où est dit-il ma chaîne

qui me faisait mal

et que j’aimais

 

 

 

 

Où ?

 

ce dont je parle n’a pas de paix

apaisera-t-on les étoiles

et voit-on la colombe d’amitié ?

 

ce dont je parle n’a pas de prix

qui donc achètera la lune 

car où seraient les banques d’équité ?

  

ce dont je parle n’a pas de poids

et qui pèsera le soleil

où sont les balances de vérité ?

  

 

 

 

Sonnet

 

que pleure ou vente fort le temps

avec toi je sors de la pluie

avec toi je sors du néant

que chante ou sonne clair le bruit

 

que veille ou passe loin l’ennui

avec toi j’accueille le vent

avec toi j’accueille la nuit

que sourie ou pleure le chant

 

avec toi la peur est d’avant

que j’aime ou non ce que je fuis

avec toi mon jour est levant

 

que pur malheur ou joie s’enfuient

avec toi ma vie est devant

que brûle ou non ce que je suis

 

 

 

 

Attente

 

il se peut

car connaît-on les choses

qu’il vienne

à nu se montre à nous

une danse

une odeur de jasmin

plus un luth

trois richesses à merci

l’attendre

douleur d’espoir

sévère une absence a paru

faut-il aussi danser

 

 

 

 

Éveil

à J. Philip Newell

 

mon âme fut blessée dans cette nuit

blessures et cassures dans ma vie

en tous les environs de cette nuit  

ceux que j’aime sont en souffrance   

dans la vie du monde sont des agonies

en ce printemps

remue tout ce qui vit

 

chant d’oiseau aux cimes du verger

dans la vie du monde sont des agonies

branches qui remuent sous le vent

ceux que j’aime sont en souffrance

lumière du matin dans les feuillages 

en ce printemps

remue tout ce qui vit

 

lumière du matin dans les feuillages 

branches qui remuent sous le vent

chant d’oiseau aux cimes du verger

comme un parfum de fleur après la pluie

tout miroite et tout résonne ici

en ce printemps

remue tout ce qui vit

 

 

 

 

Si belles…

    

quand les armes se sont tues

que les hommes sont rentrés

les femmes vont à la fontaine

 

elles ont rangé le linge

un lourd paquet sanglant

en des bassines de sérénité

 

les rinçures de la violence

les teintures de la peur

les sales rognures du dégoût

 

elles sont allées là-bas

tout laver lessiver blanchir

de leurs deux poings agiles

 

belles comme une aurore

comme un vol de cigognes

aussi fortes qu’un évangile   

 

 

 

 

Avenir

 

en ce pays je sais 

depuis longtemps tu restes en sommeil

sans doute qu’il le fallait

de toi nos mémoires étaient fatiguées 

lassées de ton image conviens-en

icône très ancienne

toi-même souviens-toi

tu ne tenais plus guère à elle

n’as-tu pas décidé alors

de t’effacer 

incertain de ton envie de revenir

et puis je sens ici ou là que tu respires

l’air a frémi légèrement

un lit gémit c’est un dormeur qui bouge

il va reprendre souffle

repense lentement son monde

il se demande s’il ne va pas

s’il n’aurait pas envie de

s’éveiller se souvenir

se lever se regarder se voir renouvelé

offrir au miroir de toutes ces années

la neuve image d’un visage défatigué

s’il entrevoit qui sait

au monde comme un air

serait-ce un air encore vicié

et pourtant oui, propre à imaginer

à se représenter

un avenir

 

 

 

 

Magnolia

 

il va très bien ce magnolia, nous aimerions que tous nos arbres

se tiennent aussi bien que lui, il va bien tous l’admirent

qu’il pleuve, vente, fasse soleil ou même gris

 

pourtant chaque année quelque chose en lui se souvient

un pleur peut-être en son bois cassant, sous l’écorce raide

c’est toujours au printemps, peut-être fin mai début juin

 

il se met à perdre ses feuilles, grandes et luisantes feuilles dures

qui bientôt recouvrent l’allée, feuilles jaunes vertes ou fauves

qu’il faut ratisser, une pleine remorque, elles déjà sèches, cassantes

 

il se souvient qu’il n’est pas de chez nous, qu’il vient d’ailleurs

il reste digne mais il vient d’ailleurs, il se croit en automne

il perd ses feuilles, ailleurs au loin c’est l’automne, bientôt l’hiver

 

 

 

 

Éclair

 

ce fut un de ces jours où je t’avais perdu

ces jours-là se tenaient, ce n’était qu’un long jour

sans qu’on y voie de fin, collier de perles noires

une perle a sauté, elle a roulé soudain

ce fut un de ces jours où le temps peut changer

où ce qui tourne au soir tout à coup devient clair

il suffit de l’éclair où tu m’es apparu

on se trompe parfois pendant longtemps longtemps

de longues parenthèses entre un jour et un jour

si je l’écris ainsi c’est que tout est si loin

c’est en quittant les temps que l’on peut les nommer

perles noires, jours de deuil, crépuscules, temps de pluie

et l’arrivée soudain d’une éclatante aurore

naissances

 

 

 

 

Vision

 

le souffle palpitait au-dessus de ce gouffre

et tel était l’esprit, semblable au papillon

sa faible agitation faisait vibrer des vitres

bien plus loin, tout au long, du levant au couchant

et du jour à la nuit, de la nuit aux lueurs

un long rêve naissait de ces matins du monde   

des ombres émergeaient de la brume du temps

des visages aigus, des regards allumés

des ponchos menant loin des bêtes au long cou

des cris et des sonnailles, et tout ces bruissements

et tout un autrefois remontant de l’abîme

poussé, mû par ce vent, se levant en tornade

et soufflé, retombant, un monde évanoui  

ce monde n’est qu’un souffle, essaim tourbillonnant

 

 

 

 

Frisson

 

et que pourront les digues si c’est le vent du diable

et que pourront les hauts murs de cyprès

puisque c’est le vent de l’âme et si c’est ton esprit

si ce qui vente au loin, qui souffle de là-bas

répond à ces bouffées qui montent aussi de toi

ce souffle qui traverse et fait que tu frissonnes

et tout à coup ce frisson se transforme en plaisir

et la tempête au loin qui rebrousse les herbes

est si proche de toi que ta peau se soulève

et que ton cœur s’abat, qu’enfin tu ris de toi

bien qu’aussitôt tu pleures les morts de ce vent-là

 

 

 

 

Éveil

 

ton souffle doux me visite et me calme

au-dehors c’est le vent, la brise du matin

douce et fraîche, vive, elle te répond

petite sœur de la tempête, et je m’éveille

et dans cette chambre environnée de vérité

tu gémis un instant, visitée par un songe

et le chassent les rideaux de vent bruissant 

moi je souris de mes longues alarmes d’avant

quand tu ne respirais plus, ni même le vent

 

 

 

 

Montée

 

le vent du nord a pris

les marais se nettoient

tu remontes le versant de la colline

on peut y voir la mer

la lointaine aux lèvres de sable

où tu marcheras

et tu seras ailleurs encore

et avant tu avais été mort

 

 

 

 

Samedi 

 

tous les oiseaux du monde s’envoleront là-bas

un jour, un jour, ce jour où le soleil pâlira

le silence règnera où les arbres chantaient

jour de paix, jour de paix avant des jours de combat

pour la pluie, en des jours où la terre sèchera

ne sera plus, ne sera, ce lieu que tu hantais

là-bas la mémoire pâlira qui t’habitait

  

 

 

 

Sud

 

c’est un village qui a deux mains

sa main fermée se serre sous les pluies

seaux d’eau longtemps jetés à la face des villages

et tu vois que ce pays est clos

 

et toi venant de lieux qui connaissent en la pluie

l’occasion de maisons chaudes

et de flambées et d’alcools

et de longs parlers d’amis

tu vois la rue torrent boueuse et dévalant

rouge comme une plaie d’Égypte

et le village ne sait plus vivre avec les autres

 

perdu le grand témoin là-haut

qui marque en bas les heures d’ombre

les vieux maudissent sous le rideau

 

avec un visage de vent le village vivra

main ouverte et tu verras

sa paume ne veut rien garder mais elle envoie

sa fleur offerte au soleil rebroussée par le vent

à l’odeur bonne

 

 

 

 

Le reste

 

tout se tenait toujours ensemble

et tout faisait système

à ce tout qu’ajouter ?

 

voici le monde et voici les étoiles

et tout ce qui existe

et se tient en soi-même

 

et puis et puis il n’y a pas d’et puis

et puis manque le reste

le plus et l’à-côté

 

le tout ne demande pas son reste

c’est ainsi qu’il se perd

quand il croit se sauver

 

or recourant à l’alphabet complet  

à qui voudrait écrire

manque un iota de plus

 

comme à qui voudrait vivre

 

 

 

 

Horsain

 

surgi d'un autre continent

à ce titre sujet

d'épouvante

il arpente

cause d'accidents

nos rues

trop malhabile à marcher

dans la cotte de mailles fines

mise par prudence

excessive

et sa tête

contemple

et ses gros doigts de stupeur

manipulent

il interroge alors

au‑dessus des nuages

les cieux blancs

et il dit

et sa voix confondante

venue d’un autrefois 

n'est perçue

que par les oreilles du vent

palpitantes

frissonnantes

alors

né du passé il y retourne

et replié

il a pris un caillou

c’est tout ce qu’il avait

il a

ramassé une branche

par terre et

un objet dans chaque main

avec

il a sauté au ciel

 

 

 

 

 

Hombre

 

mon pays / ce n’est pas un pays / c’est la guerre

et quelque part au monde / sur un front de mer / un homme est posté sur un toit

il tire au fusil / il retarde l’avance des fascistes

il agit posément / une balle / une autre / il s’applique / il a peu de munitions il économise

il sait qu’il va mourir

juste retarder leur avance / une balle / une balle / ce n’est pas utile pas efficace / juste faire proprement le travail

rien de plus beau qu’une balle de fusil / la forme accordée à son usage / qui est la mort

une balle un homme / c’est un message / lui ne fait pas la guerre en gros / à chaque tué s’en va son attention

eux / ils l’auront à l’arme automatique

 

 

 

 

Pirates

 

les femmes que j’aime le mieux sont des femmes pirates

vives aux pleurs et aux rires en leurs tendresses abruptes

celles qui ont des mains, qui vont la tête haute

elles qui ne sourient qu’aux prétendants modestes

elles ouvriront leurs bras ou leur cœur ou leur lit

ou leurs yeux au matin, leur chevelure au soir

comme on donne à jamais, sans retour ni question

les femmes que j’aime le mieux, ce sont des combattantes

la couleur de leurs yeux est de brume au matin

 

 

 

 

Esprits 

 

quand les esprits chantaient

en ouolof en anglais

le sien le tien le mien

c’était tout un chacun

c’était venu d’ailleurs 

 

quand les esprits pleuraient

en éwé en malais

pas une langue mais

c’était un pauvre amour                             

c’était un autre ailleurs

 

quand les esprits parlaient

même en français

résonnaient raisonnaient

c’était un jeu d’ivoire                                       

c’était un jour ailleurs

 

quand les esprits riaient

s’ils se moquaient

de toi de lui ou d’elle

c’était un fouillis d’ailes

c’était un vent d’ailleurs

 

quand les esprits mouraient

plus très très frais

restait une parole

c’était tout à refaire                              

c’était à dire ailleurs

 

 

 

 

Noël

 

tu es donc un enfant

 

es-tu celui que j’ai vu dormir à Paris dans la rue ?

tu t’étais fait une cabane de carton

faute d’une crèche 

et ces barbus éméchés accroupis avec leurs chiens

qui saluaient de leurs litrons levés

tes fidèles bergers 

 

ou bien es-tu ce petit d’homme armé d’une kalach ?

tout juste viens-tu de tuer tes pareils

ils sont anges du ciel

et ces guerriers kakis ramassant, arborant leur butin

ivres de qat et s’ornant de colliers d’oreilles  

seront mages ou rois 

 

es-tu la petite fille brune qui suce un vieux blanc 

après qu’en haletant il t’aie démaillotée ?

on t’allaite ainsi

et tu entends des chants dans les chambres voisines

cris de plaisir en des moments d’orgasme

chœur d’anges mâles

 

encore seras-tu la gamine employée comme esclave ?

tu n’as pas écouté ta maîtresse indignée

et l’on te fouette 

n’es-tu pas née pour servir et obéir et faire plaisir ?

on t’enverra dormir à jeun dans l’étable

bête que tu es

 

enfant ? je t’imagine encore inlassable au travail

à casser des cailloux le marteau à la main

pierres précieuses

visage de poussière et bras endolori mais courage

tu rapporteras bien ce soir quelques roupies

offrande pour ton maître

 

ô toi qui viens comme un enfant je fais un rêve

et c’est que tu deviennes un jour un prince

prince gaucher

pour plonger les salauds dans la nuit de décembre

et donner aux enfants qui te ressemblent ainsi

leur bel avenir

 

mais tu viens pour mourir

 

 

 

 

Femmes

 

et puis le souvenir évanescent de femmes, au village, qui pilaient le mil

leurs enfants sur le dos, ensemble, dans la cadence, dans l'effort partagé

les hommes, assis devant la case, les yeux errants et protecteurs

ici et là femmes pourvoyeuses, éternelles servantes, et d'où leur vient

femmes fatiguées et chargées, parfois cet éclatant sourire

 

 

 

 

Regard

 

un air d'avoir deux airs, un regard par en-dessous

c'est un air d'autrefois, c'est pour une autre fois

mais où es-tu passé, tu n'as pas d'avenir

tu as bien fait de passer, tu as eu tort de venir

mon ange, et un peu plus, c'en était fait de nous

je te dis à demain, comme si c'étais hier

un jour, un jour viendra où nous y verrons clair

oh c'est toujours comme ça, ça arrive quelquefois

mon ange, et un peu plus, tu revenais chez nous

 

 

 

 

Bonheur

 

j’aimerais aimer Dieu comme je t’aime toi

j’attends toujours tu sais que ton œil me découvre

qu’un sourire soit pour moi qui soit sorti de toi

alors c’est du bonheur et puis c’est de l’angoisse

c’est ton prochain regard que je n’espère plus

je t’ennuie je suis là tu as d’autres entours

des tendresses à donner à qui je ne sais pas

je dois te libérer du désir de t’avoir

tout contre moi toujours et toujours avec moi

 

 

 

 

Vieux

 

il s’était réveillé gourd ce matin-là, il avait rêvé

à cheval, un songe en vérité, il avançait à dos de lion

les pieds pas même passés nus en étriers de nuée  

empêtré, il y pense, en des robes fleuries d’apparat 

alors bien sûr il avait souri la gueule à crocs ouverte 

un matin de lueurs, pensées si bleues qu’il n’osait rire    

et il a pu au jour, par la fenêtre de sa chambre

veilleur à vide, évaluer le semis d’ombre, en vérité

éclats de ténèbres minuscules obscurcissant les arbres 

il a pourtant gardé, tout refermé en lui je crois

merveilleuse éveilleuse, l’éclat du jour au-dessus d’elle

promesse infinie, la verdeur de la sève, envie de vie 

 

 

 

 

Fées

 

au centre de chacun tout un nœud de possibles

que sur cet avenir ouvert un jour se penchent

les fées les mélusines les merlins

quelques-uns des amants de la vie pleine 

alors d’un bout de chair va naître humain

un être de lumière ou le malheur de vivre 

 

 

 

 

Vérité de la pluie

 

la vérité de la pluie lui fut ouverte un jour

pluie de la vie

un jour lointain donnant loin sur les toits

ce fut à ses huit ans

derrière une fenêtre de frissons

et le poêle ouvrier qui lui chauffait les fesses

 

la profondeur des bruits en‑bas dans la rue

c'était comme la fosse d'orchestre d'un spectacle

et le théâtre des toits et du ciel devint monde pour lui

 

les maisons lui devinrent nature

la tuile et le zinc lui étaient une peau

les nuages chevelure

et il fut dur et patient

et il fut lourd

humide comme le temps

comme ce frisson et ce vent –

et il sut que le monde lui serait pluie

la vie nuage

et nuée emportée

 

et il dut pardonner cela à toutes les fées de sa naissance

et connaître en tout adulte

la prison de la pluie et le souffle d'un grand vent

le zinc et le nuage

et sur les racines de pierres et de fenêtres

l'immensité du ciel mouvant

 

l'humilité fragile des tuiles le tint

et leur nombre

leur sécheresse

et il vit que les humains sont ainsi

il a oui tout accepté

pour le plaisir transi de vivre en pluie

argile cuite pour résister

 

ce fut son jour de toitures

son jour de giboulées

jour de cœur donné

au loin tournaient les ailettes d'une cheminée

et dans le mouillé d'une cour

le courage des moineaux

 

 

 

 

Expir

 

s’ouvrait le bouton de la rose et fuyaient

comme les galaxies les pétales de l’univers

comme on lit que les cieux s’ouvrirent

 

montant de moi tout l’expir de la terre

– herbe de cristal vert et ronce et fleur montant

librement s’élargissant – il s’épanouit

 

souffle de l’univers juste et vibrant il chante

libre fibre de lumière tintinnabulant

le monde en moi moi dans le monde

 

 

 

 

Fête

 

ici assez d’eau

notre bouche est amère

bienvenu soit le temps de la fête

 

venu l’orage, le grand, venue la pluie

passé le vent, allé plus loin

un peu d’eau coule encore

 

l’orage a filé vers son maître

le fleuve appelle à sa bise

le fleuve a crié vers le vent

 

l’eau du bas s’assoiffe vers l’en-haut

le ciel la couvre

chiens du haut, filez

 

danserons-nous, aimerons-nous

mangerons-nous et boirons-nous ?

on dit les yeux du messie rouges de vin

 

 

 

 

Courants

 

mon corps est un tamis que traversent les ondes

mon cœur est un foulard que transpercent les vents

et plus rien qui protège

plus rien à protéger

mon corps est un damier que les gelées parcourent

mon cœur est un tapis que les bises rebroussent

et quand tous les chemins du ciel auront passé

vous pourrez lire en moi quelques moraines

des gués et des rias

je sais qu’il y existe encore deux-trois dolmens

moi-même ignore en quel endroit

 

 

 

 

Saints innocents

 

 

cette année qui se finit, disait-il, voyez-vous je ne l’aime pas trop

elle est trop pleine de malheurs

bien trop pleine de rapines

 

elle est bien trop remplie des tombes éparses d’enfants inconnus

des petits garçons, des petites filles

des innocents pas même saints

 

laissez-la aux riches et aux intelligents ils en feront bien quelque chose

ils sauront l’utiliser à leur guise

à leur service et pour leur bénéfice

 

c’est une année faite pour le chœur des anges mais quand ils pleurent

qu’ils se disent on ne va pas chanter

je ne l’aime pas trop cette année-là

 

 

cette année qui se termine, a-t-il dit, c’est une année comme les autres

autant pleine de miracles mort-nés

pleine aussi d’espérance avortée

 

elle est bien trop remplie de femmes avec le corps de leurs fils abattus

avec leurs filles au loin vendues

avec leurs gars partis, aventurés

 

rendez-la aux forts en gueule, aux vaillants de paroles, ils la sanctifieront

ils diront bien tous les mots qu’il faut

ils vous mettront la larme à l’œil

 

frères, c’est une année faite pour qu’une autre, meilleure, la remplace

celle qui pourrait tout commencer

l’an qui vient, combat renouvelé

 

 

 

                                                                                                           

Oiseau                                         

 

l'oiseau noir

et l'oiseau rouge

       l'oiseau de ton cœur et l'oiseau du matin

               et l'oiseau du battement des mains

                       l'oiseau des pieds

                               et l'oiseau blanc de la vallée, l'esprit

                                       l'oiseau du messager sur la montagne

                                                l'oiseau bonne nouvelle

 

                                      et l'alouette

                         petite fée pour un print