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Mémoire volage

 

 

Une histoire tirée de False Memories, souvenirs aléatoires parus

en feuilleton sur ce site, du 5 décembre 2007 au 26 novembre 2008.

 

 

 

Baiser (détail) – © Michael Haugh – D.R.

     

Le coup du rasoir

                                

Djibouti, 1962

On était en mai, il devait bien faire dans les quarante-cinq degrés, à Djibouti, la chaleur était lourde, intense, épaisse comme une fourrure.

J’avais dans l’idée de me faire coiffer tout en profitant de l’ombre et de la fraîcheur d’une immense boutique de barbier, repérée la veille dans la ville indigène.

Dans ce dessein, j’avais quitté les abords du port et traversé la ville européenne, dépassant Le Palmier en Zinc, ce café dont le nom rappelle une blague légendaire de nos vieux coloniaux.

Je suivais une avenue très large, sablonneuse, qui montait doucement vers de lointaines hauteurs. Je me suis arrêté un moment pour jouir de la vue d’un immense troupeau de chèvres qui descendait dans la poussière, mené par son berger étique, un Afar vêtu de sa longue tunique couleur de terre. Un homme au pas lent, au calme millénaire, au regard lointain ignorant les charmes de la ville, au mépris souverain.

Chez le barbier, une longue glace dont les éléments occupaient tout un mur affrontait une rangée d’une dizaine de sièges.

On m’a installé sur l’un d’entre eux, demeuré libre, vers le fond de la salle. Clients et barbiers circulaient, riaient, s’apostrophaient, et trois immenses ventilateurs bourdonnaient au-dessus de l’ensemble.

J’étais le seul Européen, d’ailleurs traité en invité de marque. Mon barbier souriait dans la glace à mon reflet, le coupe-chou en action, me sculptant la crinière sans se presser, s’interrompant souvent pour blaguer avec un collègue ou pour…

Oui, pour saisir, de temps en temps, au passage, discrètement, quelque chose qu’un jeune homme efflanqué lui glissait dans la main en passant rapidement, furtivement, derrière lui.

Le type entrait, frôlait le coiffeur, ressortait, le tout silencieusement, la chose ayant changé de main. Peu de temps après, il revenait…

Je n’ai aucune idée de ce dont il s’agissait.

Après quelques uns de ces passages, mon barbier s’est aperçu, à l’occasion de l’un des moments de ce manège, que je voyais ce qui se passait.

Je suppose que si j’avais été un autochtone, cette indiscrétion n’en aurait pas été une, tous les hommes présents devant bien savoir de quoi il retournait. Mais j’étais un étranger, un Blanc – peut-être un fonctionnaire colonial ?

Alors mon gentil barbier m’a regardé droit dans les yeux, et d’un geste à la fois clair et discret, m’a montré son rasoir.

Je crois avoir compris son message.

Ayant terminé son office, ayant été payé, le bonhomme, obligeant, m’a reconduit en souriant, sûr de moi, jusqu’à la lumière écrasante de la rue.

13 février 2008

 

 

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