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Le projet de Katé revient,

mais on peut retrouver ma Suite civique : civique.

 

 

 

Katé (projet)

 

 

 

Selon une fréquence aléatoire

et selon des styles et une portée variables,

on trouvera sur cette page quelques éléments

de mon projet de caté fragmentaire,

par construction voué à l’inachèvement.

Un caté pour adultes… avancés, 

et qui me causeront le bonheur d’être pris à partie !

 

Pour lire l’ensemble à la suite : cliquer ici !

On peut se reporter à la table des matières : cliquer ici

 

 

 

 

Voici le texte proposé à nouveau cette semaine :

 

QUAND JE LIS LA BIBLE

Catéchisme 29 

 

Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez acquérir par elles

la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet.

Jean 5.39

 

Quand je lis la Bible, qu’est-ce que je fais ? En quoi cela consiste-t-il ? Eh bien pour ce qui me concerne, je m’entretiens avec quelqu’un. Avec l’un de ses participants. Nous sommes deux, cette personne et moi. Que ce soit Ésaïe ou Paul, par exemple, même si ce sont en fait des noms accolés à un groupe, à une école, à une communauté, il s’agit pour moi d’une écriture particulière avec laquelle j’entre en relation comme avec une personne. Alors on discute.

 

Prenons donc ces deux-là, déjà mentionnés : prophète hébreu ou fondateur d’Églises, ils ont quelques points communs, le premier étant qu’ils me parlent depuis l’Antiquité proche-orientale, régie globalement par le modèle impérial asiatique, et qu’ils sont juifs (juifs comme ceux de l’époque, qui n’est pas notre époque, juifs avec temple, prêtres et force sacrifices, par exemple). Aussi sont-ils pour moi des étrangers.

Or ils me parlent. Eh bien quand je lis l’un d’eux, l’erreur, ce serait d’oublier, justement, que nous sommes deux. Lui et moi. Moi et lui. Si différents, si étrangers l’un à l’autre. Et je me demande alors pourquoi ce serait lui qui aurait raison et pas moi, dans la discussion, ou lui qui m’enseignerait ?

Après tout, j’en sais plus que lui sur la suite ! Exemple : Paul, quand il me parle, ne sait pas – ce que je sais – qu’une partie fondamentale de la Loi dont il discute est caduque à mon époque, j’y faisais allusion : celle qui concerne le temple, disparu, et les sacrifices, abolis.

Et Ésaïe ! Il n’a aucune idée, par exemple, de la possibilité d’une démocratie, celle dans laquelle je vis, il s’intéresse à un roi-potentat, tout aussi antique que lui. Ce qui me laisse largement ignorant de ce que cela signifie vraiment pour lui. Et surtout, il témoigne d’un dieu qui n’est pas vraiment le mien, moi qui viens après Golgotha et le Tombeau vide. Mais quelque chose, chez lui, me concerne pourtant. Il me parle. Il évoque tant d’enjeux…

Il y a, chez ces deux-là comme chez les autres, une ardeur, un désir, un amour, une colère, une force, une faiblesse, une foi humaines qui me concernent infiniment et qui témoignent d’un lien tellement problématique et pourtant essentiel avec celui que, moi comme eux, nous appelons Dieu.

 

De tous ces entretiens que l’on appelle lecture, de toute cette nourriture, que vais-je faire ? Comment déciderai-je de les prendre avec moi avec tout leur dire et pour quoi faire, pour quoi vivre ?  

Et, si j’ose écrire, quelle nouveauté mon intrusion va-t-elle produire en eux ? (mais on comprendra peut-être que le "je" que j’emploie est à comprendre aussi comme un "nous").

Eh bien il y a chez moi, au départ, avant la rencontre effective, ce mouvement vital, cet élan qui m’a amené à me poser à jamais, pour vivre, sur une base, un socle, et qui s’appelle le Christ, mis à mort et de nouveau levé. Ce qui n’est pas de ce Christ-là, serait-il biblique, ne me concernera pas.

Pourquoi ? Parce que son geste est ce qui a scellé une alliance de sang (je parle en parabole) entre Dieu et le monde dans lequel je vis, donc aussi avec moi, fétu promis à destruction et pourtant tellement aimé. Là-dessus je me fonde et suis en paix.

Là-dessus aussi viennent se fondre tous les dires anciens, vis-à-vis desquels je suis libre, desquels je tire l’or et le fumier, avec lesquels je me bats, je me plais, je travaille.

 

On me dira, bien sûr, que ce Christ est venu à moi par le canal de ces Écritures, qui me sont donc premières. Cela paraît certain mais au fond ne l’est pas. Ce qui convoque ces Paul ou ces Ésaïe dans notre histoire est bien plus, en réalité, la longue et patiente communication qui en a été, et en est faite jusqu’à aujourd’hui et jusqu’à moi, par la parole de ce fameux "nous" qu’est la communauté des croyants présente dans l’histoire et dans le monde.

J’aime alors à généraliser ceci : le Christ, je l’ai connu bien avant de m’être mis à lire la Bible. Certaines personnes m’avaient d’abord parlé de lui avec amour.

S’il y a pour moi des Écritures qui parlent, c’est parce qu’elles ont été conçues, élues et autorisées par la foi originelle des croyants. C’est cette foi qui est première, foi au salut dont le Christ est le Dire. Mouvement qui consiste à se fonder sur le Christ.

Sans cette foi, les Écritures seraient restées ce qu’elles étaient, des témoignages datés et situés, témoins d’un passé lointain à classer sur les étagères d’une bibliothèque de l’Antiquité, dans le musée des civilisations orientales. À supposer qu’elles aient été écrites.

C’est pourquoi il n’existe pour moi, qui partage cette foi, rien d’autre que le Christ que l’on puisse appeler la Parole de Dieu, ou plutôt le Dire de Dieu au monde (car Dieu ne parle pas, il dit, parole qui crée, qui oblige, qui institue, qui fonde, qui entre en relation).

 

Dénier à la Bible le titre de Parole de Dieu a pour conséquence de me classer, dit-on, parmi les pasteurs libéraux. Je ne vois pas l’intérêt de ces classifications. Pour moi, l’intérêt est dans ce "nous", ce chœur bi-millénaire, à vocation universelle, auquel j’appartiens. Patiemment, à longueur de temps et à largeur d’espace, il entretient cet échange qui le passionne et le nourrit sur le fondement du Dire divin, de cette divine histoire humaine : le Christ. 

9-25 novembre 2018

 

 

 

 

Suite complÈte des entrÉes

     

 

 

 

sur la vague

Catéchisme 1

 

Ce qui suit est à lire étant entendu que lorsqu’on parle de Dieu on ne peut dire que des bêtises, qui sont au mieux des images :

 

Le Désir et son Dire

Dieu est ce grand Désir qui se dirige vers un accomplissement, en un formidable défi dont il connaît seul l’enjeu, comme se meut une vague immense et lente à nos yeux.

 

Dieu est alors comme une parturiente. Et comme en une matrice, il porte en lui le Dire, sagesse et poésie de Dieu, langage créateur qui institue, instruit, construit, crée, parle le monde qui se forme et naîtra peut-être de ce défi.

(N.B. : Il est préférable d’employer le Dire plutôt que la Parole, dont on a trop oublié les fonctions créative et prédictive – Au commencement, Dieu ne parle pas, il dit !)

Alors tout comme le fœtus est distinct de sa mère tout en étant lié à elle, de même, tout ce qui émerge du travail de Dieu est tout autre que lui et pourtant lié à lui.

Lié à lui justement parce que distinct de lui.

 

Des fétus

Quant à nous, nous sommes pour un temps dans ce Dire, qui nous compose et nous anime, et Dieu ne compte pas tant sur nous, peut-être espère-t-il juste que nous parlions son Dire avec assez de justesse.

Cela l’aiderait ? Peut-être…

Et ce qu’il faut comprendre, c’est que Dieu est le Sujet. C’est lui le héros de l’histoire. Pas nous. Nous qui sommes portés par cette histoire de Dieu, dans cette histoire de Dieu, comme des fétus dont il se peut qu’il fasse un jour quelque chose. Ou non.

 

Ce Ou non est important car il nous fixe à nous aussi, à notre mesure, des enjeux. Il se peut que nous disparaissions. D’une manière ou d’une autre.

Soit nous tous, parce que c’est ainsi que la chose serait prévue pour l’ensemble des vivants. Soit certains d’entre nous, parce qu’un tri ferait partie du processus.

Mais il se peut aussi que nous soyons tous récupérés et utilisés d’une manière ou d’une autre dans la marche de Dieu vers son accomplissement.

 

L’appel du néant

Cet accomplissement, dont nous ne savons rien, doit bien, cependant, avoir pour condition l’effacement de forces négatives majeures, dont nous percevons confusément l’existence à notre faible niveau, nous qui en sommes habités comme l’ensemble de notre monde.

Il s’agit de la tentation du néant. Dans cette histoire, le néant n’est pas rien, il est une force, ou une tendance forte. Elle habite toute réalité présente dans le monde de Dieu et la travaille.

Le néant est alors comme une pâte molle et sans forme, une négation que Dieu traverse et veut structurer en l’entraînant vers un devenir.

Là est sa souffrance. Et elle résonne et rayonne sans mesure dans tout ce qui existe.

Là est aussi sa joie, improbable dépassement de la souffrance. 

 

L’appel à l’existence

La force inverse de celle du néant, la force que porte le Dire de Dieu, se nomme amour, c’est-à-dire appel à exister – au sens propre de ce verbe, qui signifie sortir, apparaître, naître, surgir –, appel à sortir du néant.

Et sortir du néant signifie, pour tout ce qui existe, se lier, se connecter, se soutenir mutuellement, faire en sorte que la dispersion, l’émiettement, la corruption, la futilisation qui sont l’œuvre du néant ne l’emportent pas pour toujours.

C’est en quoi l’amour est à la fois combat, travail et plaisir. Bonheur et malheur mêlés d’exister, d’émerger, de naître et de louer.

Dieu porte en lui cette force, peut-être même n’existe-t-il, ne surgit-il, qu’en cette force, qui se propulse vers la poursuite de son désir…

 

La loi en mouvement

Quant au Dire, il est la mise en œuvre de l’amour, de l’émergence hors du néant, il en est la grammaire et l’exécution. C’est lui qui fait exister ce qui avance vers l’émergence – ou non – de la satisfaction de Dieu, de ce Désir majeur.

Le Dire, c’est à la fois l’ensemble des lois qui soutiennent tout ce qui existe, la condition de cette existence, la logique qui permet que s’organise toute existence, de quelque ordre que soit celle-ci, la pleine connaissance, aussi, de tout cela, enfin le déséquilibre créatif de tout cela.

Mais c’est aussi, pour ce qui est de nous, la parole des humains quand elle tente de rendre compte de tout cela et d’agir, à leur faible mesure, dans le sens du mouvement d’amour de Dieu.

 

Et ce qui est spécifique à la foi du Christ – à la différence de tout ce qui vient d’être écrit et qui ne se veut pas confessionnel –, c’est qu’un humain particulier, Yéchou’ de Nazareth, est considéré comme la mise en œuvre pleinement vécue de cette parole, étant lui-même le Dire de Dieu. Parabole vivante du malheur et du bonheur de Dieu, tendue vers la pleine réalisation du défi de Dieu.

 

Le Souffle

Le Dire est porté par un souffle. Il n’est besoin que d’avoir parlé un jour pour le savoir. Ce souffle est ce qui met le Dire de Dieu en branle, le fait émerger pour faire de lui un devenir orienté. Ce souffle est le formidable mouvement entraîné par l’avancée de Dieu, par l’émergence de son désir. C’est le souffle qui meut et secoue tout ce qui, sinon, tomberait, se pétrifierait, mourrait.

Oui, le Souffle de Dieu, porteur de son Dire, tendu vers l’accomplissement de son Dire, vers l’aboutissement de son désir.

 

Tout parleur de Dieu est comme un surfeur, porté sans filet par ce Souffle sur la vague immense de Dieu, vers l’inconnu…

Et si, à l’image de celui qui porta le Dire de Dieu parmi nous, il garde en lui toute enfance et toute confiance, sans doute a-t-il part au grand œuvre de Dieu.

21 novembre 2016

 

 

 

La ruse ÉvangÉlique

Catéchisme 2

 

Toute société humaine oriente le désir de ses membres vers les éléments d’un grand récit qui sert de matrice à l’ensemble des comportements et des idéaux. Ce récit met aussi en scène un spectacle.

La question posée à chacun est la suivante : à quoi te relies-tu et vers quoi te tournes-tu pour t’identifier et te justifier d’exister ?

On trouve alors, pour citer les trois exemples majeurs, ces grands récits qui lient les gens :

– aux origines et aux identités,

– à la domination et à la puissance,

– enfin à la compétition et au commerce.

On assiste alors aux spectacles, soit de la quête d’identité, soit de la lutte pour le pouvoir, soit de l’enrichissement. Ce qui suppose des indigènes et des étrangers, ou des vainqueurs et des vaincus, ou des riches et des pauvres.

La Terre-mère (Gaïa), César, Mammon.

 

Par rapport à ces récits fondateurs, l’Évangile a ceci de différent qu’il ne se base pas sur le besoin de justifier nos existences. Pour lui, cela est acquis par avance, tous sont qualifiés pour la suite, le Christ a assumé cela.

Sans cette certitude radicale, autant se retourner vers les récits précédents, il ne sert à rien de se dire chrétien.

J’insiste : s’il est question de dire l’Évangile, une seule chose est à proclamer, sur tous les tons et sur toutes les places, à mettre en œuvre autant qu’il est possible :

 

Rassurez-vous ! Vous êtes totalement justifiés d’être là,

totalement qualifiés pour exister, qui que vous soyez. Toutes et tous.

Y compris les plus faibles, les plus pauvres, les moins blancs, les plus moches, les moins valides, les ignorants, les homos, les étrangers, les prostituées,

les taulards… Et ceux qui se croient normaux.

Et c’est vrai là où vous vous trouvez. Et c’est vrai maintenant.

Ne croyez pas un mot des discours qui vous enfoncent.

N’acceptez pas les gestes qui vous salissent.

Combattez les institutions qui vous délégitiment.

 

À partir de là, loin de fuir les grands récits qui courent, l’Évangile ruse et les reprend, mais il réoriente désirs et spectacles à sa manière :

Il réoriente le désir identitaire, non vers une source mais vers un avenir à édifier, et propose pour cela le spectacle de la fraternité.

Il réoriente le désir de puissance vers le service et propose le spectacle du don.

Il réoriente le désir de commerce vers l’esprit du lien et propose le spectacle de la coopération.

Le Père, le Fils, l’Esprit.

 

Ceci posé, l’Évangile se trouve à chaque instant menacé d’être réinvesti à son tour par tel ou tel des désirs et des spectacles en question. Sinon par tous... D’où l’exhortation finale du Christ : Veillez !

 

N.B. : le chapitre 13, intitulé Cultures, Évangile, Anti-culture, reprend ce texte en le développant.

23 novembre 2016

 

 

 

 

PÂques, alliance universelle

Catéchisme 3

 

La création, au sens biblique, est fondation d’alliances. C’est en cela qu’elle consiste. Elle extrait du nouveau à partir d’un magma indifférencié et privé de sens, et elle organise ce nouveau en ensembles cohérents.

 

1 – Une création continue

 

De quoi s’agit-il quand on parle d’alliance au sens biblique ?

Avant d’aller plus loin, disons qu’on peut s’étonner en constatant la façon dont l’hébreu biblique envisage la conclusion d’une alliance ou d’un contrat. Il dit en effet, littéralement, "couper une alliance" mais cela signifie à l’inverse, paradoxalement, "conclure une alliance". On trouve donc là une image inverse de celle que l’on attendrait, image de réunion, d’ajout ou de construction.

 

Pour comprendre cela, sans doute faut-il se reporter au rite qui pouvait accompagner la conclusion d’une alliance à l’époque biblique, rite dont on trouve une description assez complète dans Genèse 15.9-18, où des animaux sacrifiés sont coupés en deux et séparés en sorte qu’un chemin commun soit tracé pour les contractants. 

 

En dehors de la déambulation des contractants, il y a deux éléments matériels dans ce rite : le découpage et le sang qu’il fait couler. On y tue par séparation et on y laisse s’écouler le principe de vie. Lequel, selon les conceptions de l’époque, retourne à la terre d’où la vie a été tirée (Genèse 2.7 et 9.4).

Or la séparation, ou distinction, est l’acte par excellence de la création, qui consiste en l’inauguration d’un ordre au sein du chaos. Cet ordre inaugure un monde fait de paires suivant le cas inverses, contraires, opposées ou couplées, mais dont un des éléments ne va pas sans l’autre. On trouve cela clairement exposé dans Genèse 1 et 2 : ciel et terre, ténèbres et lumière, jour et nuit, soir et matin, eaux d’en-bas et eaux d’en-haut, mer et continent, herbes et arbres, astres et terre, animaux terrestres et animaux aériens, animaux marins et animaux aériens, quadrupèdes et reptiles, humain mâle et humain femelle, époux et épouse.

 

Ce dernier exemple amène à relever plusieurs enseignements. D’une part, il y apparaît clairement que c’est bien la distinction qui cause le réel, à savoir ici le couple. De même que le ciel et la terre forment un ensemble indissociable, c’est parce que distincts que l’homme et la femme constituent une existence unique. D’autre part, on voit que les mêmes éléments peuvent parfaitement participer à diverses alliances composant ensemble une sorte de nœud d’alliances à dimensions multiples, ici le mariage patriarcal, image mixte dans laquelle le couple humain est vu à la fois comme physiquement sexué et socialement hiérarchique, l’épouse étant soumise à l’époux.

 

Dans cet imaginaire, il n’y a d’ordre, et donc de réel possible, de vie possible, d’existences (de chairs, en hébreu ou en grec bibliques) qui tiennent ensemble, qui ne se délitent pas, que grâce à la composition de multiples associations de paires primitivement découpées. Sachant que ces paires se construisent elles-mêmes en ensembles complexes, de base deux, selon des modalités diverses et infinies.

Concernant les contrats que passent les humains, c’est ce que dit le rite, ce qu’il met en scène. Un nouvelle réalité apparaît lorsque le rite s’accomplit, une création nouvelle composée intimement des deux contractants. C’est une nouvelle pierre insérée dans la construction du monde du vivant.

 

Mais le sang de l’alliance n’appartient pas à cette nouvelle création humaine, il appartient au divin, il est de l’ordre de l’origine, raison pour laquelle il doit s’écouler et retourner à sa matrice terrienne. S’il n’en était pas ainsi, on assisterait à quelque chose qui s’apparenterait à un court-circuit, à une sorte d’inceste.

Toutefois, le sang versé, celui des deux moitiés, joue le rôle de ce qu’est pour nous la double signature au bas du texte d’un contrat : il n’y a pas eu d’alliance s’il n’a pas été libéré. C’est à ce sang versé que l’on constate l’alliance, c’est-à-dire l’existence d’un lien indéfectible.

 

C’est ce que signifie, concernant l’union d’un homme et d’une femme, l’expression littérale une même chair (Genèse 2.24), en réalité, une même existence : paradoxalement, elle n’est même chair que si elle est chairs distinctes.  

 

Le point important est à mon sens que chaque nouvelle alliance est de l’ordre de la création, non au sens où il ferait partie des éléments constitutifs primordiaux, présents à l’origine du monde et pour l’éternité, mais en ce sens qu’il ajoute un élément nouveau au monde, parmi tous ceux qui se font et se défont chaque jour dans ce dernier.

Tel est alors le sens du septième jour (Genèse 2.1-3) : la création s’y continue, s’y enrichit ou s’y défait à chaque instant par la mise en œuvre du paradigme posé par l’ensemble des actes créateurs de Genèse 1.

 

2 – Un rite de création

 

Dans les tout premiers temps de la mise en forme de la foi du Christ, ces aspects de l’imaginaire biblique n’ont pas encore disparu. Cela n’arrivera sans doute que progressivement, pour en arriver à la prédominance de lectures liées à des représentations venues des philosophies gréco-latines. C’est ainsi que Paul, cet élève du rabbi Gamaliel qui raisonne en hébreu comme il le dit lui-même, aura bien du mal à transmettre cela à l’ensemble de nouveaux croyants habités par d’autres façons de voir que la sienne. On voit cela dans l’Épître aux Romains. 

Il y a sans doute là, d’ailleurs, bien des pistes à suivre quant à ce qu’on pourrait appeler une acculturation de la foi biblique. Voici par exemple comment l’image du rite d’alliance auquel il est fait référence plus haut peut éclairer le sens de la mort du Christ autrement que cela n’a été fait le plus souvent.  

 

Nombre de croyants refusent aujourd’hui une conception sacrificielle de la mort de Jésus, c’est-à-dire une conception qui le considère comme l’agneau sacrifié pour le salut des croyants, à la place de ceux-ci. La difficulté est que cette conception semble biblique et qu’elle paraît figurer dès le tout début, avec Paul, parmi les fondements de la pensée chrétienne.

Néanmoins, il faut bien voir que cette conception sacrificielle, si elle nous apparaît telle, dépend en réalité d’une façon de voir fort différente de la nôtre, ce qui invite à reconsidérer ce que nous pouvons faire d’elle au sein de notre propre façon de voir lorsqu’elle est liée au Christ. 

 

Prenons l’exemple du fameux texte paulinien de Romains 3.21-26. J’en livre ma traduction :

À présent – sans la loi la justice de Dieu a été manifestée ––– attestée par la Loi et les Prophètes

Justice de Dieu – par la foi de Jésus – messie ––– pour tous les croyants

Car il n'y a pas de distinction – car tous ont erré ––– et ils sont privés de la gloire de Dieu 

Justifiés gratuitement de par sa grâce ––– par la délivrance qui est dans le messie Jésus

Lui que Dieu a installé en réconciliation ––– par la foi en son sang

Pour montrer sa justice par la mise au rebut des erreurs passées ––– en la patience de Dieu

Pour montrer sa justice – dans le moment présent ––– en vue d’être lui-même justice

Et de justifier ––– quiconque est de la foi de Jésus

 

Dans ce passage, le rôle de Jésus comme victime sacrificielle se joue autrement qu’on ne l’a compris après que les Églises aient pris leur distance à l’égard de l’ancienne façon de voir sémitique.

À l’époque du juif Paul, la croix ("le sang") du Christ, est vue plutôt comme une sorte de signature sacrificielle, et offre un nouveau départ, une nouvelle alliance. Dans cette façon de voir, la réconciliation et la délivrance à l’égard du poids d’un passé malheureux ou malfaisant (le péché et la mort) peuvent être en effet les conséquences d’une alliance que doit absolument signer un sacrifice sanglant. Celui-ci permet de trancher cette alliance. À partir de là, on l’a vu, une nouvelle histoire commence.

Certes, le fait de la crucifixion n’obéit pas aux règles rituelles du sacrifice d’alliance que l’on trouve dans la Thora, mais il leur est assimilé par Paul dans une logique parabolique, elle aussi caractéristique de cette façon de voir.

 

Cette alliance provient d’une décision de justice, délivrée, dans ce texte paulinien, par celui, Dieu, qui est en lui-même, puisque Seigneur universel, "ce qui est juste" et dont sourd toute justice comme toute justesse.

La signature de cette alliance suffit à intégrer de nouveaux partenaires dans l’éminente suprématie ("la gloire") d’un seigneur. Se fonder sur une telle alliance pour régler sa pensée comme ses affects ou ses conduites est la définition de la foi réciproque des contractants. C’est en ce sens qu’un humain est sauvé par la foi. Il s’agit de "la foi de Jésus", expression ambivalente : la foi que Jésus a manifestée et la foi des croyants en Jésus.

Ce n’est pas sa mort qui gagne le salut des croyants à la place de la leur. C’est l’établissement d’une alliance universelle entre Dieu, qui en décide en toute seigneurie, et ceux des humains qui l’acceptent. S’ils le font, c’est eu égard à la signature absolue que la croix signifie pour eux.

 

Ainsi, si le Christ est mort pour les croyants, c’est au sens où ils reconnaissent en elle la signature de Dieu. Tout comme les Anciens reconnaissaient la validité absolue d’un contrat à l’écoulement du sang de l’animal sacrifié.

Pour le croyant, ce salut n’est pas premièrement le moyen d’obtenir la vie éternelle après sa mort, il est d’abord un partenariat avec un seigneur supérieurement fidèle, et il commence dès le geste qui consiste à reconnaître en Jésus celui qui signe, par sa mort, la fidélité de Dieu. 

Le croyant Paul voit donc plutôt dans la croix le moment unique d’un sacrifice de réconciliation destiné à établir une alliance éternelle. Scandale spécifiquement biblique : le Dieu tout-autre et les mortels unis arbitrairement par une fraternité de sang ! 

 

Telle est la façon dont le sacrifice du Christ pouvait être compris au tout début de la pensée chrétienne, au temps où elle était encore directement liée aux conceptions classiques de la foi hébraïque. Il semble qu’il pourrait être intéressant, voire nécessaire, de repartir de là pour repenser le sens du moment de Golgotha.

 

On a vu là de tout temps l’instauration d’une alliance, nouvelle ou renouvelée, d’où l’expression Nouveau Testament. En tout cas étendue à l’ensemble des humains. Mais peut-être doit-on aussi la comprendre, à la suite de Paul, comme nouvelle création, celle d’un nouvel Adam, non seulement au sens d’un remplacement d’un premier humain failli, mais comme l’invention d’un nouveau monde, courant dès aujourd’hui et pour toujours.

 

Il est enfantin de dire que si le Christ n’était pas mort il ne serait pas ressuscité, mais autre chose est d’affirmer que la Passion, en tant que rite de l’alliance du contractant suprême, signe l’établissement d’une nouvelle modalité du réel, l’instauration d’une nouvelle histoire du monde. Qu’une nouvelle création apparaît : le Christ debout, érigé.

Bref, que ce que nous appelons résurrection, littéralement un surgissement… fait partie de la crucifixion, considérée comme sacrifice d’alliance. Non pas, au-delà de la logique narrative, la mort puis la résurrection, mais le surgissement du nouveau dans la mort elle-même.

25 novembre 2016

 

N.B. : On trouvera une version plus complète, comportant diverses justifications de ce qui est affirmé ici, en allant à la page Suite de ce site (Pâques comme rite d’alliance).

 

 

 

EN venir À la raison

Catéchisme 4

 

C’est une lecture restrictive du Nouveau Testament qui laisse penser que son message n’appartient qu’à ceux qui font partie de telle ou telle communauté restreinte nommée Église.

De même, c’est une lecture restrictive qui laisse penser que lorsque ce message s’adresse à des personnes qui ne font pas partie d’une communauté d’Église, c’est dans le but de les amener à y entrer.

Non que ces deux façons de voir soient absentes du Nouveau Testament, mais la conviction qui s’exprime ici veut qu’il s’agisse alors de compréhensions restrictives incluses parmi d’autres dans le mouvement global des Écritures en question.

L’Évangile de base, c’est-à-dire le message simple et central issu de ce mouvement global, issu du souffle de vie qui mène le monde, s’adresse à tous et à toutes, il est totalement inclusif et il ne contraint personne.

Dans un effort d’intense simplification, il dirait alors que l’examen final porté sur l’espèce humaine, son monde et leur survie, est passé, qu’il a été raté, qu’il n’y avait pas là d’avenir.

Il ajouterait qu’une session de rattrapage extrêmement coûteuse a permis néanmoins de laisser passer tout ce monde en vue d’un autre mode de fonctionnement expérimental conduit par un mentor éprouvé, le Christ.

Vu l’insuccès du fonctionnement antérieur, il fallait bien cela.

Cela s’adresse donc à tout ce monde, et il est temps que celui-ci considère l’aspect pratique de ce message :

Il s’agit de remettre les lieux en ordre à tous égards à partir de critères plus efficaces que ceux qui ont précédé.

Ce qui règne désormais, c’est un ensemble de comportements vigoureux privilégiant la douceur, la consolation, la recherche de la paix, la justice et la justesse, la simplicité, la miséricorde,

Compte tenu de la pauvreté de l’esprit, de la faiblesse du souffle qui caractérise l’espèce humaine, tout cela peut être facilité par le souffle de vie qui mène le monde, lequel est à rechercher sans cesse.

C’est d’ailleurs ce que signifiait cette expression de l’ancienne langue : Heureux les pauvres en esprit, le règne des cieux est à eux.

Que certains estiment nécessaire de se regrouper pour s’entraider dans cette recherche peut être un bien, à la rigueur, à condition que cela n’aboutisse pas à la constitution de cercles exclusifs : condition sine qua non !

Quant à ceux qui croient que l’ancien mode de fonctionnement est encore celui qui règne aujourd’hui, ils vivent donc dans l’illusion. Ils seront détrompés le jour venu mais d’ici là, leur interférence risque de faire à nouveau rater l’expérience. On ne saurait donc trop les interpeller afin qu’ils en viennent à la raison. 

10 décembre 2016

 

 

 

POLYPHONIE

Catéchisme 5

 

Quel sens a le concept de Trinité pour nos sociétés actuelles ? Ou plutôt l’image de la Trinité ?

Parlons d’abord musique sacrée. Que l’on soit monothéiste ou polythéiste, cela n’y fait sans doute rien : dans la musique monodique, qui fut à peu près la seule pendant des siècles, voire des millénaires, plusieurs personnes chanteraient-elles ensemble à l’unisson que l’on n’entendrait en quelque sorte qu’une autorité unique.

L’Auteur unique. Quelqu’un parle, les autres écoutent. Sur le plan structurel, c’est un monothéisme absolu, peut-être même dans le polythéisme, dans lequel on peut imaginer que chaque dieu chante ou soit chanté pour lui seul.

Certes, de nos jours, le chant, monodique comme polyphonique, n’est pas nécessairement religieux, mais c’est le chant religieux qui lui a servi de conservatoire, à la fois modèle et mémoire.

Je fais l’hypothèse que la polyphonie ne pouvait croître et s’imposer que chez ceux qui croient en un dieu tri-un. Qui ont reçu l’image d’un dieu tri-un. Dieu unique et cependant apte par construction à la conversation intime. Désireux de cette conversation intime.

En Occident, cette musique est née chez les moines et a connu son apogée vers le XIIIe siècle. Est-ce un hasard si ce fut au temps de Saint Thomas d’Aquin, celui qui porta là aussi à son apogée la théologie occidentale ?

Après tout, on s’était déjà accoutumé à ce qu’il existe, non pas un, mais quatre évangiles canoniques. À ce qu’on ait refusé l’autorité d’un seul langage.

C’est ainsi, sur cette base, je le suppose, que le chant devint pluriel. Et qu’à partir de là il se développa et se démultiplia, se laïcisa, pour devenir pour une large part l’une des bases de la culture des peuples qui furent chrétiens.

Contrairement à ceux qui, tels en islam, n’imaginent pas ce débat interne au divin comme principe fondateur, antérieur aux pensées humaines.

Et je fais cette autre hypothèse : ainsi s’inventèrent, sur la longue durée, les conditions de la démocratie moderne, celle des divers, non la grecque, qui était celle des mêmes.

Une démocratie moderne où ce sont toutes les catégories sociales présentes, dans leur ensemble, qui se concertent. Noter ce terme musical. 

Ainsi, l’émergence d’une pensée et d’une piété théologiques trinitaires serait à l’origine de l’une des bases de notre culture. Celle-ci aurait pour double principe une sorte de confiance à l’égard d’une harmonie plurielle fondamentale, à rechercher toujours, et d’une profonde défiance à l’égard des pensées uniques.

Sans toutefois éviter qu’on en revienne toujours à ces dernières, qu’on y retombe toujours, tentation et danger permanents.

2 janvier 2017

 

 

 

LEçON SPATIO-TEMPORELLE

Catéchisme 6

  

Ce qui suit s’apparente à une leçon de théologie, il faut m’en excuser : un moment d’égarement. Si cela nuit à la lectrice, au lecteur, éloignés en leur âme de ces jeux d’Esprit, qu’ils passent à autre chose.

D’autant que j’utilise des outils techniques inhabituels, ceux de la poésie. On n’y trouvera donc nulle certitude, juste des interrogations et propositions portant sur quelques thèmes liés à la foi du Christ. Sachant que mon Seigneur sourit avec bienveillance de ma belle ignorance.

(NDLR : tel qu’il est employé ici, le terme poésie ne doit pas être associé à l’émotion ou à la sensation, mais, selon son étymologie, au travail aventuré du langage)

 

Tout d’abord, je constate que le messie s’est appelé lui-même "le fils de l’humain", ho huiòs toû anthôpou, des termes grecs traduits texto de l’expression araméenne bar ènoch (Daniel 7.13) pour dire l’humain par excellence, l’humain tel qu’en lui-même.

C’était pour signifier, je pense, qu’au regard de Dieu, sa vie et sa Passion fournissent le sens de l’aventure humaine. En cela, elles permettent de juger de tout ce qui est humain. Un jugement que les Écritures, qui se situent comme nous dans une histoire orientée temporellement, associent le plus souvent aux fins dernières.

Mais si vous vous détachez en pensée des liens de votre espace-temps, vous pouvez imaginer que ces fins sont dernières en ce sens qu’elles sont radicales, actuelles et perpétuelles. Si vous voulez alors comprendre le sens de ce qui arrive chaque jour à votre espèce au sein de l’ensemble du monde créé, visible et invisible, regardez à l’histoire du messie.

 

Et maintenant, si vous vous souciez de votre situation personnelle vis-à-vis de Dieu, le dieu de l’Évangile, dites-vous d’abord que tout est accompli, vous concernant. Votre compte est réglé, à vous et au monde. C’est fait. Acquis. Signé sur une croix. Vous voilà mort, vous êtes libéré de la question. Et au fond, au moins en tant qu’espèce c’est bien ce que vous cherchiez, non ? Et ça règle tout.

 

Passez du temps là-dessus, prenez le temps de vous en convaincre. Puis – mais seulement après cela – dites-vous que, le Dieu biblique n’ayant de cesse de créer du neuf à partir de l’abîme préexistant (Genèse 1.1-2), une belle aube d’un dimanche fait de vous, de ce mort que vous êtes, un être nouvellement créé.

Nouveau. Donc en partance, debout, votre tombeau vidé, n’ayant plus maintenant qu’à vous occuper. Utilement. Courageusement. Avec plaisir. Méditez ces trois termes, surtout le dernier.

 

Mais, accidenti ! nombre de théologiens vous ont enseigné qu’en fait, vous vivez en un temps à deux niveaux, le temps du déjà et du pas encore, votre salut se trouvant déjà accompli mais pas encore manifesté.

N’en croyez rien, car vous trouverez cette représentation source de trouble, surtout si vous la reliez à une représentation spatiale : ce Royaume de Dieu dans lequel il est question d’entrer ou non.

Or ici et maintenant vous ne connaissez rien de l’espace-temps de Dieu (si toutefois ce langage a du sens pour Lui). Au sujet de ce Royaume, vous ne pouvez donc penser, ni en terme spatial, ni en terme temporel. C’est pourquoi vous ne croyez pas pouvoir vous trouver DEDANS, ni déjà ni pas encore.

Heureusement, les Écritures emploient un terme grec, basileía (aujourd’hui, les Grecs le prononcent à peu près vassilie), que l’on peut traduire, soit par royaume, soit par règne. Vous notez alors que le choix quasi-constant du mot royaume par les traducteurs résonne avec l’obsession humaine du pouvoir territorial, de ses normes imposées et de ses frontières. Façon de vous faire un Dieu à votre image.

Tandis que le terme règne ouvre la possibilité d’un service hors normes, hors frontières, à l’égard d’un maître lui-même hors norme et hors frontière. Vous le préférerez donc.

Vous constatez d’ailleurs que royaume est purement un nom alors que règne est identique au verbe conjugué – il règne. Voilà qui parle. Or vous avez souvent noté que les Écritures sont plus à l’aise dans le mouvement du verbe que dans le statisme de la nomination. 

C’est que, vous l’avez remarqué, l’image du royaume est congruente avec le rêve historique des empires ou de la chrétienté, tandis que l’histoire du règne peut ouvrir à la dissémination et à la potentialité évangéliques. Elle est elle-même une voie, un chemin, non un état.

Est-ce pour cela que la toute première appellation de ce qu’on nommera plus tard christianisme était la voie ? (Actes 9.2)

 

Eh bien pour vous, le salut est accompli, le drame en a eu lieu, en cela vous avez foi. Point final. Vous ne reviendrez pas là-dessus, c’est un fait posé par le Christ dans votre espace-temps.

Aussi, heureux et tremblant devant l’aventure qui s’ouvre à vous, vous vous trouvez libre de vous placer, dès ici et maintenant, SOUS le Règne de Dieu, en son espace-temps certes mystérieux, mais qui, vous l’imaginez, inclut votre ici et votre maintenant.

Et bien sûr – est-il utile de le souligner ? – vivre sous ce règne comporte nombre de cheminements qui tous, mènent vers ce qui fait du bien aux gens, aux êtres de la Terre et du Ciel, à Dieu lui-même, et même à vous. 

J’insiste : ni déjà, ni pas encore, mais sous le règne, maintenant comme pour les siècles des siècles. Sur votre Terre qui est dans le Ciel.

 

10 avril 2016

 

 

 

POÉSIE THÉOLOGIQUE

Catéchisme 6bis

 

À la suite de ma leçon de théologie poétique intitulée Leçon spatio-temporelle, j’ai reçu quelques réponses fort pertinentes d’amis théologiens auxquels j’ai répondu directement de façon tout aussi pertinente (hem…). D’autres questions étaient en fait des objections masquées. J’y réponds ici :

– Mais que fera-t-on des trahisons de cette foi, de cette alliance, de ce lien, de cette dépendance ? C’est ce qu’on vous demandera. Et vous rétorquerez, juste un peu agacé par ce relent de juridisme, que la réponse est au cœur de cette leçon, qu’il suffit de relire, refaisant ce parcours : mort puis relèvement. Une leçon qui aurait pu s’intituler elle aussi Dans nos recommencements.*

– Mais qu’en est-il alors de la mort ? On va vous le demander, à coup sûr, et vous répondrez que vous n’en savez rien car il ne faut pas mentir, c’est vilain. À moi-même je dirai cependant que rien n’est plus pénible, sans doute, qu’un changement d’espace-temps… Ce serait comme changer de chair, non ? Brrr.

– Mais qu’en est-il alors de l’Enfer, ou plutôt du Séjour des morts ? On vous le demandera et vous rappellerez qu’on lui préfère aujourd’hui le néant, pour les morts, du moins chez nous, mais que c’est affaire de disparité culturelle, qu’on a le droit de préférer un séjour infernal… mais que dans tous les cas, l’Évangile annonce, au bout de tous les comptes, une nouvelle création. Restez ferme là-dessus.

– Mais qu’en est-il alors de votre droit à affirmer de telles choses ? Alors ça, à coup sûr, on vous le demandera. Au besoin on vous assénera en même temps un bon nombre de coups de versets dans le but de vous ramener à la saine doctrine, celle qui comporte à la clé une condamnation dernière. Vous répondrez que vous, vous lisez les Écritures comme cela. Point. Mais que, vous le reconnaissez, il ne s’agit en rien d’un savoir. Il est tellement difficile de parler de ces choses à l’aide de notre perception de l’espace et du temps...

 

* Dans nos recommencements est le titre d’un recueil de poèmes de Henri Meschonnic (Paris, Gallimard, collection Le Chemin, 1976).

 

 

 

un devoir de colÈre

Catéchisme 7

 

Dans les Écritures, l’homme de Dieu n’est pas censé méditer pour trouver la paix intérieure et finir uni au grand tout. Il se fout de cela, préparer sa fin ne l’intéresse pas : elle est écrite ! Quant à la paix, il sait qu’il n’y a pas de paix, la crierait-on partout.

 

Aussi, parlant clair un jour, une autre fois par parabole, il attaque. Attestant, contestant et protestant. Tel est son devoir, qui n’a rien d’irénique. La voie du Christ est celle du combat. Il vient porter l’épée de la parole juste. Non pas vraie, mais juste, au sens de la justesse.

Et il convient de tenir pour vrai, toujours et partout, qu’une parole juste change le monde.

Non point l’épée, non point le char, non point la bombe, ni même l’outil quel serait-il : une parole juste.

 

L’homme de Dieu a vu le monde, il en voit la malfaçon. Ce monde, des forces inconnues, néfastes, l’habitent et le tordent. Aussi y trouve-t-on par exemple ces aveugles, ces boiteux, ces sourds-muets, ces lépreux qui sont signes du malheur propre à cet espace-temps.

Aussi y trouve-t-on ces potentats dévorants et destructeurs, ces religieux inquisiteurs et punisseurs. Ces filles perdues et ces garçons violents. Ces riches, mâles et femelles, qui se voient beaux et bons, qui bâfrent ou qui amassent et marchent sur les petits.

Car il n’est pas besoin, car il ne suffit pas de changer de linge chaque jour pour être quelqu’un de bien.

Ou encore ces conquérants, ces empereurs incendiaires et massacreurs, imposant à quiconque leur hégémonie pernicieuse, leur grandeur illusoire, leur civilisation, dont la beauté provient, en ses moyens, de la ruine des simples. Ces possédants transformant votre humble champ en parcelle anonyme dans l’immensité de leurs biens. Vous usant puis vous jetant.  

Tout ce dont, sous de multiples formes et occurrences, on constate la présence. Aujourd’hui comme hier.

 

Quand la beauté du monde, sa bonté, son bonheur, est ainsi pervertie, alors l’homme de Dieu se lève et, pris de colère*, habité par la colère de Dieu, la sainte colère de Dieu, il crie à la face de ce monde la vérité de ce monde et c’est ainsi qu’il meurt, écrasé par ce monde.

Tel est son devoir, son obéissance, sa vérité. Divine vérité.

 

C’est alors ainsi que lève, incessamment que lève, obstinément que lève, toujours et partout que lève la chaleur des jeunes gens en colère, des mamans en colères, des vieillards en colère, des jeunes femmes en colère, des moines en colère, des pères en colère, en un mouvement de colère qui jamais ne s’arrête ni ne s’arrêtera jamais.

Jusqu’en un jour à venir où la colère se mue en construction collective, au jour de la fraternité, et quand donc viendra-t-elle ?

 

C’est ainsi que l’homme de Dieu se lève, c’est ainsi que l’homme de Dieu qui meurt est un homme de Dieu qui se lève.

Homme-Parole.

* Marc 3,5

 

 

 

 

RÉsurrection

Catéchisme 8

 

J’évoque ici la résurrection du Christ mais en fait, le terme est impropre, c’est une traduction mal orientée : il ne s’agit pas d’un retour mais d’une ouverture.

 

La "résurrection" du Christ évoque le plus souvent pour nous la question de la réalité du miraculeux, c’est d’ailleurs ainsi que nos médias en parlent – quand ils en parlent.

À l’époque du Nouveau Testament, cependant, la question n’était pas celle du miracle, au sens d’événement d’origine surnaturelle, mais celle de la puissance de vie que Dieu accepte ou non de manifester.

C’est que Dieu n’était pas alors considéré comme surnaturel, mais plutôt, c’est notre monde qui n’était pas vraiment naturel : il n’était pas conforme à son objet véritable, ne répondait pas à sa finalité réelle !

Alors que dans le vrai monde, celui de Dieu, la vie s’exprimait, pensait-on, dans toute sa gloire.

D’où cette réflexion ultérieure de rabbi Nahman de Breslau : « Les gens disent qu’il y a ce monde-ci et le monde qui vient. Nous croyons dans le monde qui vient. Quant à ce monde-ci, peut-être existe-t-il aussi. »

C’est en ce sens que le corps du Christ est présenté dans les évangiles comme ressuscité. Ce terme veut traduire, non un retour à sa vie précédente, mais une entière manifestation de ce que serait la vie dans un monde véritable.

Les termes grecs utilisés dans le Nouveau Testament n’évoquent pas en effet l’image d’un retour, mais d’un lever. Il ne s’agit pas d’une abolition de la mort, mais d’une nouvelle création.

 

Si l’on essaie de transcrire cela dans notre langage actuel, ce qui est dit alors, et que l’on peut croire ou ne pas croire, c’est qu’une fêlure, une brèche, s’est ouverte ce matin-là dans le temps de ce monde-ci, par laquelle est apparu le réel d’un autre monde, d’un autre temps.

Un temps, si toutefois ce dernier terme convient alors, qui ne peut être qu’un avenir, pour nous qui sommes immergés dans le temps.

Un monde qui ne peut être reçu par nous que comme venant de l’avenir, immergés que nous sommes dans notre aujourd’hui. Un aujourd’hui né du passé, fils d’un monde ancien.

Un monde qui n’est donc pas, pour nous, le fruit d’un retour à un temps originel, à un passé fondateur à jamais abandonné, mais un point d’arrivée… lui-même peut-être nouveau départ, qui sait ?

 

Et puisque temps il y a, il s’agit d’un récit, tourné comme tout récit vers sa fin. On peut alors entrer dans cette narration, s’y projeter, devenir l’un de ses protagonistes. Poser sa vie dessus. C’est ce que l’on appelle la foi, au sens biblique.

Les personnes ou les communautés qui entrent dans cette narration se trouvent alors précipitées vers ce temps d’un monde à venir. Elles tendent à se baser, elles tentent de se baser, sans trop se soucier de réussite, sur la puissance de vie bonne qui est en Dieu, l’ayant entrevue ce jour-là, premier jour de leur semaine. 

 

 

 

le pratique de la chose

Catéchisme 9

  

Je reprends aujourd’hui une thématique qui m’est chère, celle de l’actualité très pratique du message évangélique dans la situation mondiale présente. Simplement, je me fais du message évangélique une lecture moins spiritualiste, c’est-à-dire moins dualiste tendance céleste, que celle qui a cours le plus souvent.

Dans cet esprit, je pense à cette citation d’Edgar Morin : « J’ai foi dans l’amour, dans la fraternité, l’amitié, la communion. C’est une foi que je ne peux pas justifier par la raison. » Cet athée écrivait cela après avoir avancé que l’avenir de l’humanité est grandement compromis, voire désespéré.

Ce genre d’attitude me paraît plus sain que de me soucier de ma petite existence, si dénuée d’importance comparée à l’immensité de l’univers. Même de mon salut éternel, dont un autre s’occupe. Car quand je dis salut éternel, je ne sais pas de quoi je parle, c’est cet autre qui le sait, moi je suis dans l’inconnu.

 

Je remarque alors à quel point la chrétienté ordinaire a fait peser sa marque jusque sur un esprit aussi éloigné d’elle que celui d’Edgar Morin, ce juif séfarade sécularisé qui écrit : « À la différence de religions telles que le christianisme, qui dit : "Soyons frères pour que nous soyons sauvés", je préfère dire : "Soyons frères parce que nous sommes perdus". »

Pour lui, l’offre chrétienne est donc le salut par les œuvres : je suis sauvé si je me comporte de la bonne manière aux yeux de Dieu. Or à cela s’oppose l’offre évangélique, du moins telle que Luther l’a redécouverte : "Soyons frères parce que nous sommes sauvés." Dans cette dernière optique, rien n’est à gagner, tout est donné.

Sauvés, donc, mais de quoi ? Car la question d’Edgar Morin concerne le salut tout à fait temporel de l’espèce humaine et, plus largement, de la vie sur la planète Terre. Un salut qu’il n’estime plus trop plausible en l’état. D’où s’ensuit cette réaction que je trouve paradoxale : "Soyons frères !" Or pourquoi l’être si tout est foutu ?

Et s’il convient alors de se montrer frères, ceci contrairement à notre habitude, on ne saurait mieux dire, à rebours, que la violence qui définit les relations internes à l’espèce humaine représente la cause majeure, profonde, initiale, de la perdition à venir.    

 

Rien n’est plus conforme à la pensée centrale qui s’exprime dans les Écritures bibliques. Alors que le bouddhisme, par exemple, se soucie premièrement de supprimer la souffrance, la question majeure de la foi biblique est la violence humaine, et ce n’est pas pour rien que le récit évangélique culmine avec l’élimination physique du messie par l’ensemble des représentants patentés de la société de son temps.

Ce n’est pas pour rien non plus que, dès le tout début du livre de la Genèse, le premier homme né d’un couple humain, Caïn, est à la fois le meurtrier de son frère et l’instaurateur de la civilisation.

Caïn, celui qui se dit que la première personne qui va le rencontrer n’aura qu’une idée, le tuer (on dirait l’un de ces messages hostiles aux étrangers trouvés sur Facebook, venus parfois de certains qui se pensent paradoxalement chrétiens). C’est pourquoi sa descendance n’a qu’une idée : tirer le premier.

 

Conduis-toi donc en frère, lui conseillerait en quelque sorte Edgar Morin, cesse de penser de cette manière, car tout est perdu, tu ne te sauveras donc pas en rejetant ou zigouillant un humain de plus.

Or ce conseil me semble frappé au coin de la ruse qu’employaient les prophètes, dans les Écritures : supposons que les gens le suivent, et la prophétie de malheur perd son sens, tout est sauf à partir du moment où règne la fraternité.

Tu n’y parviendras pas, répond la sagesse évangélique, tu en es incapable. Tu te montrerais frère ? Caïn l’était, vois ce qu’il en est advenu ! Il n’est pires ennemis que des "frères" humains car il y en aura toujours un pour taper sur les autres, et si ces autres survivent ils répliqueront. Ceci jusqu’à extinction de l’espèce.

La violence est inhérente au genre humain, elle fait partie de son être, poursuit-elle, car elle procède d’un défaut, au sens où ce terme évoque à la fois un manque et une malfaçon. D’où ressort chez elle la sensation profonde d’une perte irrémédiable.

 

De cette perte, les évangiles parlent à leur manière en évoquant une dette. Curieusement, cette "dette" disparaît de toutes les traductions, par lesquelles elle est remplacée par des termes évoquant l’offense ou la culpabilité. Il faut croire qu’elle dérange.

Simple exemple parmi d’autres possibles, nous retrouvons dans le Notre Père, avec Pardonne-nous nos offenses, ce recul devant les termes grecs, qui disent Remets-nous nos dettes

Habitude malheureuse qui consiste à projeter notre moralisme dans les Écritures. Car la dette est un fait objectif, non un comportement. La dette des humains est structurelle, universelle, elle vient de loin, même si chacun y prend sa part.   

Nous sommes redevables, c’est le sort commun, en nous quelque chose manque, que nous ne pouvons rendre. Plus ou moins ? Quelle importance, le passé, et tout le mal qui va avec, fait partie de nous. Le bonheur aussi, mais il n’ôte rien au malheur. Je ne rattraperai jamais ce qui a échappé, m’a échappé, nous a échappé. C’est là, dans notre histoire.

Je porte en moi toutes les disgrâces de la terre. Erreurs sans nombre, malheurs sans limite. Méfaits de naguère ou de jadis. Erreurs petites ou gravissimes.

 

Alors, au bout du compte, tu te sais perdu, perdant par construction, et tu n’es pas content. Tu vas te rebeller contre ce destin, tu vas te construire, contre lui, tous les succédanés, tous les artéfacts possibles.

Tu vas vouloir ainsi régner sur le monde et tu vivras alors habité sans cesse par la peur de l’échec, par la connaissance intime de ton incapacité. Aussi la colère te prendra, tu feras des autres les responsables de ton malheur, ils paieront pour cela. 

Et l’Évangile conclut : tout cela est inutile. Rien ni personne n’est perdu. Va, et recommence autrement, recommence toujours, repars, laisse ta dette derrière toi, d’elle aussi un autre s’occupe.

L’Évangile, c’est avant tout une pratique, ce n’est pas une explication du monde, ce n’est pas une extinction du malheur des temps, c’est un sourire sur le passé, un courage donné pour faire avancer, pour travailler au bonheur promis.

C’est juste savoir qu’à la fin, cette fin qu’à vues humaines tu ne connaîtras pas de ton vivant, c’est la fraternité qui gagne. C’est plus sage, plus efficace. Tout commence.

 21 février 2017

 

 

 

RÉGRESSIONS

Catéchisme 10

 

L’écrivain algérien Kamel Daoud disait récemment que, dans son pays, le Coran est vécu comme une réponse qui précède les questions. Alors il n’y a plus qu’à se taire, une chape de plomb recouvre le vécu des gens, croyants ou non.

J’ajouterai à cela qu’il n’y a plus, aussi, qu’à courber le dos devant les interprètes auto-qualifiés du Livre saint. Tant le type de rapport que l’on entretient avec lui résonne avec un type de pouvoir temporel.

Concernant la Bible, j’ai beaucoup écrit dans mon jeune temps, avec d’autres, sur ce thème : quand la lecture n’est plus une rencontre présente entre deux sujets, l’Écriture et nous, nous devenons ses objets, et pire : nous faisons d’elle notre objet.

Luther, dont nous parlons beaucoup en cette année 2017, avait vu le problème, lui pour qui l’usage de la Bible était la pratique d’une rencontre existentielle plutôt qu’une répétition.

 

Il a toujours existé, en deçà de cette liberté, des zélotes, murmurants ou claironnants, qui prétendent attester d’une fidélité aux Écritures là où se joue en réalité, de leur part, souvent à leur insu, une prise de pouvoir.

Heureusement, cette fidélité littéraliste permet néanmoins une libération lorsqu’elle s’adresse à des personnes, voire à des milieux, dont la blessure est si profonde qu’elle ne leur permettrait pas d’entrer d’un coup dans un rapport de liberté avec les Écritures.

Je sais ce qu’il en est, j’ai été moi-même, adolescent, au bénéfice de cette libération-là. Je résonne de tout mon être avec le témoignage des nouvelles personnes libérées par l’Évangile, dans une profonde communion avec la plupart des Églises évangélicales*, elles qui portent ce type de message.

Mais cela ne peut être qu’une étape. Sinon, on s’entretient ensemble dans la répétition perpétuelle d’une louange qui doit bien finir par lasser, à terme, sinon ceux qui la prodiguent, du moins Celui à qui elle s’adresse.

Car sans mouvement vers une créativité constante de la parole du croyant dans sa rencontre avec les Écritures, dans la libre rencontre de celle-ci, en lui, avec les enjeux de ce monde, il s’agit bel et bien, au bout du compte, d’une régression.

Car la Bible est devenue pour lui cette réponse qui précède toutes les questions, le laissant dépourvu de sa propre parole et transformant les Écritures en purs témoins du passé.

Quand la Bible, en effet, se confond avec une origine à retrouver sans cesse dans les mêmes termes, elle fige son lecteur en cymbale qui résonne (comme disait l’autre) au lieu de lui permettre de parler lui-même.

C’est pourquoi la réussite du mouvement évangélical est à la fois une réponse au malheur du temps et une régression par rapport à la promesse d’heureuse libération que porte l’Évangile.

 

Il existe un signe aisément repérable quant à la possibilité de cette régression : la confusion entre deux faits pourtant dissemblables, l’écriture et la parole. Et donc entre Écritures saintes et Parole de Dieu.

Cette confusion est quasi-constante, propre à toutes les Églises. Quand un digne prédicateur bien installé dans sa chaire, serait-elle séculaire, ouvre la Bible et dit : Écoutons maintenant la Parole de Dieu, au lieu de : Écoutons maintenant la lecture des Écritures saintes, il se trouve déjà dans le risque de régresser jusqu’à la pure et simple paraphrase.

Certes, la régression est moindre quand le prédicateur remplace le littéralisme évoqué ci-dessus par un effort herméneutique plus ou moins scientifique chargé d’interpréter l’Écriture. Mais comme il le fait alors avant même qu’elle ait parlé aux gens et que les gens lui aient parlé, les chances de la Parole sont minimes.

 

Car la Parole vivante vient après l’Écriture, non avant. Elle est le fruit d’une lecture. Elle vient d’elle-même, librement, en nous qui ne pouvons que la recevoir par surprise. On ne peut que l’y aider en aplanissant son chemin par une lecture éclairée.

 

* J’emploie le néologisme évangélical pour nommer l’une des spiritualités évangéliques. Dans les Églises issues de la Réforme, toutes les spiritualités de type évangélical – pentecôtistes par exemple – sont évangéliques, mais toutes les spiritualités évangéliques ne sont pas évangélicales : par exemple, le luthéranisme classique est évangélique mais n’est pas évangélical.

 21 février 2017

 

 

 

 

IN-CERTAIN

Catéchisme 11

  

« Quand on parle de Dieu, on ne peut dire que des bêtises. » Je tiens qu’il faut s’en tenir à ce principe fort simple. Autrement, Dieu ne serait plus Dieu.

Au passage, c’est quand vous acceptez ce principe que la critique principale faite à votre monothéisme va tomber. Je fais allusion à cette remarque selon laquelle le monothéisme serait nécessairement violent puisque prétendant représenter la seule et ultime vérité.

Croire en un dieu unique dont vous ne pouvez parler vraiment – c’est-à-dire selon la vérité – ne peut aboutir à la violence. Sauf si vous tenez absolument à exercer la violence de toute façon, mais alors il ne s’agit plus du monothéisme mais de votre propre stupidité.

Selon ce principe, vous reconnaissez que croire n’est pas savoir mais se fonder sur un Inconnu qui rend toutes choses in-certaines. Donc non-contondantes.

Le paradoxe de toute Révélation, c’est alors que, dans son principe, elle doit parler l’indicible. Cela revient à tenir les Écritures comme des efforts multiples et in-certains à nous consentis pour qu’approche le grand Inconnu. L’Inconnu par principe.

C’est pourquoi, en pratique, ce sont les verbes, pas le nom, qui conviennent pour parler de Dieu. Les verbes sont multiples par définition, divers, mobiles et mutables, puisqu’ils se conjuguent. Alors que le nom tend à dire la chose en son être, ce qui ne se peut.

Les verbes servent à raconter, plus que le nom, plus qu’à décrire, puisqu’ils servent l’action.

Bref, se fonder en toute chose sur un Inconnu à aimer, donc à raconter, peut sembler paradoxal, pour le moins ; pourtant, croire, avoir foi, n’est pas autre chose.

Il convient de souligner que ce paradoxe, quand il devient une histoire vécue, représente aussi une tragédie, au sens propre : une histoire dans laquelle les personnages sont pris dans une contradiction fatale. Cruciale. Car tous les bornages, en vous, vont sauter.

Vous serez alors en danger, en vous-même, et vous serez un danger pour ceux que le bornage du monde rassure et assure. Croire est donc mortel, car d’une manière ou d’une autre, physiquement ou symboliquement, les assurément-assis vous tueront*.

Le paradoxe dont il est question ici se trouve particulièrement mis en acte, accompli, dans la crucifixion, ce moment où le Croyant par excellence, cet humain achevé, meurt, in-certain et se fiant.

 

* C’est d’ailleurs pourquoi j’ai illustré mon caté in-certain intitulé Ce qui (m’)importe par une photo qui fait peur, la statue d’un homme couché découpé par une croix.

 

 

 

AU COUCHANT !

Catéchisme 12

 

Une chose amusante est que les mots Maghreb et Europe ont la même et lointaine étymologie. L’un par l’arabe, l’autre par le phénicien, ils proviennent tous deux d’une racine commune aux langues sémitiques. Entre autres nombreuses significations, elle désigne la direction du coucher du soleil.

Le Couchant, le Ponant, l’Occident. Et par conséquent la fin du monde connu. Du moins pour ceux qui se trouvaient au Proche-Orient il y a longtemps.

Et qui dit fin du monde dit aussi l’inconnu et la mort possible, par opposition au Levant, à l’Orient, vers où se tourner en direction de la naissance du Soleil source de vie.

 

Chez nous, les églises sont orientées de préférence vers Jérusalem, et les mosquées vers la Mecque, ce qui correspond en gros à la direction du lever du soleil. Elles se tournent vers une naissance, une aurore, une aube, un matin. Elles tournent le dos au soir, au crépuscule, à la nuit qui vient.

Ce n’est pas sans raison : la religion est liée aux origines. Pour elle, celles-ci donnent leur sens au présent et à l’avenir. Aussi est-elle tentée de toujours faire retour vers ce qui était avant.

Un avant qui, paradoxalement, tourne le dos au pèlerin qui suit le cours du soleil, de l’histoire, de la vie que l’on vit. Cet avant est le contraire d’un devant-nous.

 

Dès le début et le plus souvent, les Écritures bibliques inversent cette orientation vers l’Orient. La suivre est pour elles la marque ou la conséquence d’une erreur. Là est le danger.

C’est Adam et Ève fuyant l’Éden vers l’Orient, les humains s’en allant de ce côté-là pour construire une tour qui va s’effondrer, Jacob se sauvant vers la Syrie, Jonas allant mourir (croit-il) à Ninive la cruelle, que sais-je encore ? Et c’est évidemment la direction que prennent les Israélites déportés, vers Assour ou Babylone.

 

La route de la justesse et du salut est plutôt celle qui revient de là-bas, et à partir de là-bas. Nul retour vers les origines, la naissance, les fondations, seraient-elles constitutives, seraient-elles éclairantes.

On s’en ira vers l’Ouest malgré le danger de mort qui y rôde. Ainsi en est-il d’Abraham, le père des croyants, et ceci jusqu’à Paul, qui porte l’heureuse annonce jusqu’à la grande ville occidentale, impériale, Rome, où réside pourtant l’abomination.

 

De préférence, la Parole biblique suit le cours du soleil, elle va vers l’inconnu, vers une promesse, vers un monde à venir, non vers les temps originels, ces refuges identitaires. Avis au fond très actuel…  

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

cultures, Évangile, anti-culture        

Catéchisme 13

 

Les réflexions qui suivent représentent un développement du chapitre 2, intitulé La ruse évangélique. Sur le fond, elles sont évidemment sujettes à caution. Elles visent à exprimer de la façon la plus lapidaire possible, mais non sans humour, cette question d’une extrême complexité : quel pourrait être l’impact de l’Évangile, à supposer qu’il soit mis en œuvre, sur les différents types de sociétés connues.   

 

Trois grands modes culturels

 

Avec certains historiens et ethnologues, on peut distinguer trois grands types de sociétés humaines. Du moins si l’on prend comme critères trois réalités qui font l’objet premier du désir des peuples considérés. Se dessinent alors trois grands modèles. Dans cette hypothèse, on identifiera :

– la culture de la Terre-Mère,

– la culture de l’Empire,

– la culture du Capital

(à quoi il faudrait ajouter une quatrième culture, ou plutôt contre-culture, celle du refus du désir).

Dans chacun de ces grands modes culturels, le désir des gens se fixe sur l’un de ces éléments, et fait naître un grand rêve qui est en quelque sorte la matrice de l’ensemble des comportements et des idéaux. Ajoutons que ces trois modes se succèdent au cours de l’histoire, et que chacun des nouveaux venus intègre le précédent à sa manière plutôt qu’il ne se substitue radicalement à lui. Aussi n’existe-t-il au bout du compte que des cultures mixtes.

 

Au cours de l’histoire de l’Occident, ces trois grands rêves ont donc peu ou prou constitué trois étapes successives, mais chacun des deux derniers a compris plus ou moins les éléments de chacune de ces étapes. La description de celles-ci représente donc à tous égards une intense simplification de la réalité.

 

1 – Le rêve d’être un jalon, ou la culture de la Terre-Mère.

Sur le plan des représentations religieuses, ce rêve correspond aux cultes animistes et chamaniques.

Dans les sociétés en question, chacun désire avant tout s’inscrire, inscrire le sens de sa vie et de la vie des siens, sur le corps de la Terre-Mère. C’est ainsi que celle-ci est parcourue d’itinéraires symboliques et de lieux marqués, mis en rapport avec la saga fondatrice des dieux et des ancêtres, et avec les légendes qui justifient les lignées et les alliances humaines.

Dans le corps de la Grande Mère sont inclues toutes les réalités qui l’habitent, dont les végétaux et les animaux. Ces réalités sont les dons qu’elle offre à la consommation de ses enfants mais aussi les signes qui la déclinent elle-même, aussi peuvent-elles devenir pour les humains des clés d’appartenance, des voies diverses permettant de se situer dans le monde de la Mère, c’est-à-dire constituer des totems.  

C’est en fonction de cela qu’en retour et en quelque sorte en écho, le corps de chacun est marqué rituellement de signes qui relient l’individu à une appartenance : à une lignée, à un système d’alliances et à une géographie faite d’itinéraires et de lieux préférentiels. Il s’agit d’être situé dans la suite des générations et dans l’espace des pérégrinations ou des installations.

Là, la relation privilégiée est clanique.

 

2 – Le rêve d’être un rouage, ou la culture de l’État impérial.

On est ici en rapport avec les grandes religions organisées : confucianisme, hindouisme, shinto, chrétienté, totalitarismes…

On y désire s’inscrire à sa juste place dans l’ordre impérial, et cela même lorsque « l’Empire » en question est tout petit car il s’agit d’un état d’esprit et d’un état de société, d’un modèle idéal. Ce qui importe alors est, pour chacun, de se faire connaître au moyen de ses titres et de se faire respecter en fonction d’un code d’honneur.

Ce qui est en question, c’est que chacun soit justifié dans son être aux yeux du Roi, ou de la figure emblématique qui le remplace, en fonction d’une hiérarchie. Cette dernière, pyramidale, est co-extensive à un territoire et à la domination qui s’y exerce.

On s’y rapporte d’abord à de vastes corpus d’écrits, complexes, dans lesquels l’ensemble des connaissances, des morales et des sagesses peuvent se mêler aux récits des rapports tumultueux que les dieux ou les puissances entretiennent avec des héros qui deviendront des rois fondateurs.

Ce modèle est lié à la figure du Père, dont le roi, ou paradoxalement la reine, ou toute figure idéale, est l’incarnation terrestre.

Il suppose l’exploitation raisonnée d’un territoire. Celui-ci appartient fondamentalement aux dieux (ou à leurs avatars : religion, nation, parti), qui le dispensent à leur suppléant humain, le roi ou le chef, afin qu’il le gère au bénéfice des humains qui dépendent de lui. Ainsi se construit l’empire, par l’accumulation des biens et leur relative redistribution.

Enfin, ce modèle est historique au sens où, dynastique et territorial, il suppose une suite ininterrompue de compétitions de diverses natures, tant guerrières que scientifiques et culturelles, et de progrès au moins techniques suscités par ces compétitions. Il évolue ainsi en fonction des époques et des systèmes socio-économiques induits, faisant par exemple muter un régime impérial en république oligarchique.

La relation type de ces sociétés est territoriale, elle va du féodal au civique.

 

3 – Le rêve d’être une onde ou une particule, ou la culture du Capital.

Dans ces sociétés, les religions classiques, d’origine impériale, sont réactives et tendent à se concentrer dans les milieux en perdition. En revanche, apparaissent des « spiritualités » de type initiatique et gnostique sans visées communautaires établies. Car le type relationnel propre à ces sociétés est le groupuscule informel, qui permet à l’individu d’évoluer en fonction des constants changements d’orientation des flux de capitaux.

Il s’agit là du désir d’être l’un des passages de la rente à l’intérieur de la circulation des échanges, et de trouver sa valeur dans sa capacité à produire et consumer de la production.

Dans les sociétés considérées, le sens des conduites est subordonné à la constante succession des désorganisations et réorganisations du processus de production, d’échanges et de consommation. Contrôler radicalement ce processus, en pensée comme en action, est impossible, y compris en ce qui concerne la rapidité ou le ralentissement de son développement, ou la localisation à venir de ses zones géographiques privilégiées.

C’est pourquoi le lien au territoire étatique ou à la Terre n’a pas de valeur, même s’il peut apparaître encore, de façon là aussi réactive, comme subjectivement important. En réalité, on se situe socialement par la possession renouvelée d’objets manufacturés ou grâce à l’usage passager de "concepts" particuliers, élaborés à cette fin, objets et "concepts" transitoirement et arbitrairement élevés au rang de marques d’adhésion au mouvement général qui affecte la production. Ce qui a pour effet paradoxal de distraire en permanence l’individu de son environnement social dans le mouvement même par lequel il vise à s’y fondre.

Si le capital est le repère caractéristique de ces sociétés, c’est parce qu’il n’est contrôlé par personne, pas même par ceux qui sont censés le détenir. Aussi nul n’est-il justifié d’être ce qu’il est ni de faire ce qu’il fait.

La relation type de ce genre de société s’apparente au gang ou à la mafia.

 

La ruse évangélique

 

Il y a toujours eu des réactions visant à la libération des êtres à l’égard des liens constitutifs de chaque culture, c’est-à-dire à l’égard du désir particulier qui les anime. Même sous des formes apparemment mondaines, comme pour le communisme réel, elles ont toujours eu un moteur religieux.

L’une des plus radicales parmi ces réactions est le bouddhisme, qui vise à supprimer le désir. Il s’agit en effet pour lui d’abolir, pour chacun, le désir de s’inscrire dans quoi que ce soit.

 

L’Évangile – qu’il convient ici de distinguer radicalement de la religion chrétienne, de nature impériale –, cherche à intensifier au contraire le désir social, ceci quel que soit le type de société dans laquelle il agit, mais dans le but de le réorienter :

– Aux sociétés animistes, il dit que la Terre n’est pas Dieu, que la Nature comme les Ancêtres sont de simples créatures. Il réoriente et vivifie le désir vers le Créateur.

– Aux sociétés impériales, il dit que le Seigneur est celui qui se donne, qu’il est Serviteur. Il réoriente le désir vers le service, non plus vers le haut mais en direction du bas.

– Aux sociétés déterritorialisées liées au Capital, il dit que la circulation de l’Esprit l’emporte sur le cycle individualiste produire-consumer mais crée l’orientation communautaire créer-servir-destiner.

– Aussi propose-t-il aux non-désirants un partenariat avec le sens, selon ce triple et néanmoins unique processus : la création pour le service en fonction d’une visée.

 

En bref, Évangile et culture sont dans un rapport paradoxal : pour reprendre la formule paulinienne, avec l’Évangile il s’agit d’être dans sa culture comme n’y étant pas. Pour chacun, cela signifie jouer avec ses valeurs et ses désirs pour les détourner en soi-même. C’est justement ainsi qu’on change sa propre culture sans la dénaturer.

 

* Notes en vue d’un exposé dans le cadre du Service protestant de Mission, Paris, 1994.

 

 

 

AUX ORIGINES DU PEUPLE HÉBREU 

Catéchisme 14

 

Cette fois-ci, je me fais carrément pédant, tant pis ! Il me fallait tout de même tirer les conséquences du fait que le récit biblique concernant l’origine du peuple hébreu, entièrement dépendant d’un point de vue théologique, ne correspond pas aux données apportées par les chercheurs des diverses disciplines scientifiques qui abordent cette question.

 

Le grand récit biblique interprète et réécrit en effet d’anciennes traditions, aujourd’hui disparues en tant que telles, en fonction d’un faisceau d’intentions qui se rapportent en priorité à la foi de ses auteurs.

Ce récit est le résultat concerté d’une œuvre littéraire que l’on peut dater approximativement de la période qui a suivi le retour en Judée des exilés juifs de Babylone, soit du Ve au IVe siècles avant notre ère.

Pour le croyant que je suis, cela, comme on le verra, n’enlève rien à la pertinence, sinon de l’historicité de ses narrations, du moins des intentions dont il se fait le porteur.

 

Ceci dit, le point de vue que je vais exposer ici obéit lui aussi à une intention, s’il est toutefois le résultat d’une quête que j’espère de nature objective et historique. Le discours de l’histoire est en effet toujours une réinvention du passé en fonction de critères qui peuvent différer d’un auteur à l’autre.

Mon intention, ici, est de privilégier un point de vue de nature politique, celui qui donne la prééminence aux rapports de force entre divers formations ou milieux sociaux aux intérêts divergents.     

 

L’histoire d’une longue confrontation

 

Toute l’histoire biblique, qu’il s’agisse des Écritures elles-mêmes ou de ce qu’en disent aujourd’hui les historiens, se passe dans le cadre d’un monde où régnaient des empires, cela dès le Quatrième millénaire avant notre ère avec les premiers empires mésopotamiens, et jusqu’à l’Empire romain.

L’histoire du peuple hébreu antique, sous ses diverses appellations et organisations, ne saurait être abordée en dehors de son lien avec cet état de fait, principal invariant de cette longue succession de périodes par ailleurs fort dissemblables.

On peut lire l’histoire de ce peuple, de son émergence à sa disparition en tant qu’entité territoriale antique au IIe siècle de notre ère, comme celle de ses relations avec la réalité impériale de l’Antiquité, telle que cette réalité a existé au cours des temps sous diverses modalités au sein de cette aire de civilisation. Et plutôt que de relations, sans doute vaudrait-il mieux parler de confrontation.

 

La naissance elle-même du peuple hébreu, ou plutôt des premiers éléments qui ont fini par le constituer, a à voir avec cette confrontation permanente, qu’elle inaugure. Une confrontation dont on sait qu’elle a été foncièrement religieuse, mais dont on oublie souvent que cet aspect ne se sépare jamais, dans l’Antiquité, des réalités économiques, sociales, culturelles et politiques. C’est nous, en effet, qui séparons ce que les dieux de l’époque unissaient…

  

Je partirai de cette question : que s’est-il passé pour que, vers l’an –1000, on trouve en Palestine – quelques petites cités-États cananéennes mises à part – un ensemble de tribus sédentaires, assez récemment installées, confédérées, et connues sous le nom d’Israël, partageant un même culte, celui d’un dieu unique se présentant comme leur seigneur commun, et évoluant vers la création controversée d’un royaume, celui de la dynastie de David ? 

 

L’hypothèse que je formerai pour tenter de répondre à cette question est que cette situation était le résultat d’un processus complexe mettant en œuvre une intention durable, celle qui consistait, pour des types de populations primitivement hétérogènes, à se défaire ensemble de leur sujétion à l’égard de pouvoirs ressortissant au système royal matérialisé par l’ordre impérial.

 

En d’autres termes, ma thèse est que la naissance du peuple hébreu est le résultat d’une révolution et des mutations qu’elle a produites.

 

Les éléments que je retiendrai pour construire cette hypothèse sont les suivants :

– L’existence, dans les sociétés proche- et moyen-orientales étatisées de l’Âge de bronze, de grands empires régis par un même modèle relationnel, tout à la fois global et universel, que j’appelle modèle idéologique royal.

– L’existence, au XIIIe siècle AC, de populations fort diverses ayant pour point commun de se mouvoir à l’écart des zones au peuplement sédentarisé et étatisé.

– Le double affaiblissement de la civilisation cananéenne de l’Âge du bronze moyen : affaiblissement économique et politique de ses cités-États, affaiblissement de la présence du pouvoir régulateur égyptien dans cette région.

– Liée à cet affaiblissement, une révolte paysanne au sein de la société cananéenne de la même époque.

– L’apparition d’une variante "aberrante", insurrectionnelle, du modèle idéologique royal mentionné ci-dessus, découverte qui pourrait être due à un groupe égyptien dissident et attribuée à Moïse (XIIIe siècle AC).

– Enfin, à la faveur de cet ensemble de facteurs, l’afflux en Canaan, dans la seconde moitié du XIIIe siècle AC, de populations erratiques diverses et leur mélange plus ou moins pacifique avec les populations paysannes autochtones au cours des XIIe et XIe siècles AC.

 

Le système royal au Proche- et Moyen-Orient à l’Âge du bronze récent (-1550 à -1200)

 

La conception antique suppose que le monde céleste des dieux est le monde par excellence, le nôtre dépendant de lui, n’en étant qu’une sorte de dépendance accrochée au vrai monde par un tenon qui est le roi. Celui-ci, considéré comme fils du dieu local, participe en effet des deux mondes.

 

Le roi est vu comme don divin destiné à soulager l’humain par la justesse/justice et le droit, et pour garantir au peuple les conditions de vie et de production. Ainsi les grands travaux, en particulier hydrauliques, sont-ils la marque la plus évidente de son règne.

Pour l’ensemble des peuples du Proche et du Moyen-Orient antique, un système s’était généralisé une fois les royaumes et empires installés et institués, et il était devenu fort banal. Selon mon hypothèse on peut le schématiser ainsi :

 

Lorsqu’un potentat prend le contrôle du domaine d'un roi voisin ou installe un de ses vassaux dans un domaine qui lui soit propre, il devient le "seigneur" (par exemple l’hébreu adôn) de ce dernier, devenu son "serviteur" (hébreu ‘èvèd).

Le serviteur garde son autonomie en son domaine mais doit des prestations à son seigneur, lequel y est tenu lui aussi, apportant paternellement protection et soutien. Si bien que les deux tenants de ce contrat inégal sont cependant obligés à une foi mutuelle.

Il s'agit d'un enchâssement dont les dieux (èlohim) sont les garants, promettant aux uns et aux autres, selon le cas, bénédiction ou malédiction.

Un tel contrat est affaire de vie ou de mort, aussi un sacrifice sanglant est-il versé lors de sa conclusion : "le sang de l'alliance". Un objet matériel installé au cœur du domaine du serviteur peut servir de témoin permanent de ce pacte, comme signe de la présence virtuelle du seigneur (cet objet pouvant être le texte du pacte).

Telle est du moins la formalisation la plus schématique possible de réalités évidemment bien plus complexes et plus variées.

 

C’est ainsi que les petites cités-États cananéennes étaient, par la force des choses, des enjeux de pouvoir pour les grandes puissances de l’époque, suivant le moment l’Égypte ou les empires hittite et/ou mésopotamiens. Elles étaient toujours plus ou moins « serviteur » de l’une ou de l’autre de ces puissances.

Mais qu’il s’agisse des grands empires ou de ces petites cités, on trouvait une société de type pyramidal dans laquelle une cour royale administrait une population comprenant diverses strates d’artisans et de commerçants, pour descendre jusqu’à la masse paysanne, au statut souvent proche du servage, la gestion de la terre étant la plupart du temps considérée comme une attribution du roi.

 

Dans les zones semi-désertiques, alors comparativement fort vastes, qui séparaient les territoires ainsi gouvernés se mouvaient, pour simplifier, deux sortes de populations :

D’une part, des tribus de pasteurs (comparables aux bédouins modernes). Il s’agissait de semi-nomades, c’est-à-dire de clans faisant paître leurs troupeaux selon un parcours annuel régulier, de point d’eau en point d’eau. L’image pacifique qu’a le berger chez nous ne doit pas voiler la capacité guerrière de ces clans, d’ailleurs souvent apparentés ou fédérés.

D’autre part, des populations mouvantes et diverses, dont le point commun était une plus grande liberté de mouvement ou de réactivité que les paysans ou que les pasteurs. Cela allait du milieu des caravaniers, souvent razzieurs, à ceux des brigands ou de diverses bandes d’irréguliers aspirant à l’opportunité d’une conquête.

Du XVIe au XIIIe siècles AC, ces populations composites sont désignées par ces termes : l’égyptien shasou ou le sémitique ‘apirou (francisé en habirou), des termes qui évoquent à la fois l’errance, le passage, la traversée et la possible transgression. 

 

Canaan à l’Âge du bronze récent (-1550 à -1200)

 

Les Lettres d'Amarna, qui datent du règne d’Akhénaton, permettent de se faire une idée de Canaan vers –1350 : le pays est contrôlé par des cités-États dans lesquelles se trouvent des garnisons égyptiennes. L

es petits potentats cananéens, vassaux de l’Égypte, se plaignent des méfaits sur leurs territoires des shasou et des ‘apirou. Ils réclament de l’aide à l’Égypte.   

 

Aux confins des XIV et XIIIes siècles AC, les habirou ont grandement accru leur importance et leur dangerosité, peut-être en conséquence du déclin économique de la région. Leurs raids, joints aux conflits permanents entre cités, ont provoqué en tout cas le déclin progressif de la civilisation cananéenne. C’est ainsi qu’au cours du XIIIe siècle AC, de nombreuses villes ont été détruites.

 

L’installation d’Israël en Canaan

 

On situe l’histoire de Moïse et de l’Exode vers –1250-1230, celle de Josué vers –1230-1220.

Il est à noter que la stèle du pharaon Mérneptah (–1207) atteste de l'existence d'Israël comme un peuple distinct en Canaan, sans doute perçu comme un groupe habirou. On peut d’ailleurs supposer, sans certitude, que, pour simplifier, le terme habirou est à l’origine du terme hébreu.

 

Les historiens modernes ont une lecture différente de la lecture biblique des événements de cette histoire mais ne diffèrent pas notablement d’elle en ce qui concerne son sens socio-politique, du moins tel qu’il est présenté dans les Écritures : « En ce temps-là, il n’y avait pas de roi en Israël, chacun faisait ce qui lui semblait bon en Israël » (Juges 21,25) est la conclusion du livre des Juges, qui conclut l’évocation de cette période.

 

Le point de vue des historiens les amène souvent à concevoir l’histoire de cette époque comme celle d’une révolution rurale remplaçant les petites suzerainetés cananéennes par l’instauration d’une idéologie forte portée par un petit groupe de révoltés primitivement venu d’Égypte sous la conduite de Moïse, puis grossi dans les steppes du Sinaï et du Néguev par l’apport de populations erratiques (shasou, habirou) refusant les seigneuries impériales environnantes.

À la faveur d’une baisse de la puissance égyptienne, la partie révoltée de la paysannerie cananéenne aurait appelé ces groupes à l’aide, ou bien ceux-ci seraient arrivés d’eux-mêmes comme par appel d’air. Enfin, des éléments de tribus semi-nomades plus ou moins membres de pactes auraient rejoint l’ensemble par infiltrations successives. 

 

Le renversement hébraïste

 

Pourquoi cette coalition d’intérêts a priori dissemblables entre une part de la paysannerie cananéenne et ces irréguliers ? La raison peut en être l’apparition d’une idéologie religieuse – c’est-à-dire globale, à la fois théologique, économique, sociale, politique et culturelle – qui répondait à leur attente commune : sortir du modèle impérial. La foi dans le dieu de Moïse…. Ou d’un groupe particulier représenté par la figure de Moïse.

 

Mon hypothèse est que le coup de génie de "Moïse" fut la mise en forme d’une variante de l’alliance-type évoquée plus haut. Cette variante excluait toute seigneurie humaine et faisait du dieu libérateur à la fois le seigneur unique (adonaï) et l’unique dieu à adorer (èlohim). Ce dieu occupait alors deux positions de la structure paradigmatique, celles de garant divin des alliances (dieu) et celle de partenaire supérieur d’une alliance (seigneur).

Il s’agissait à la fois d’une reprise et d’une transgression du modèle que les gens avaient dans la tête depuis des millénaires.

 

En fonction de ce pacte d’alliance paradoxal, les tribus et les villages confédérées se seraient alors considérées comme les "serviteurs" d’un même "seigneur" divin, le Seigneur-Dieu, se libérant ainsi de la tutelle de tout seigneur humain possible. Ils devenaient en quelque sorte confédérés, solidaires face à tous les tenants de l’ordre seigneurial antérieur.

Aussi la "Loi de Moïse" aurait-elle alors été, dans son principe et ses éléments originels, un code permettant à cet ensemble social et ethnique composite de subsister en Canaan face à la suzeraineté armée des potentats locaux ou environnants, Pharaon compris…. et face à leurs dieux.

(Notons que tous les milieux cananéens n’ont pas d’emblée adopté l’idéologie hébraïste et que cela s’est réglé souvent de façon violente).

 

En un mot, il s’agirait d’un moyen de mettre en œuvre, sur le long terme, un refus radical du système impérial asiatique et de l’idéologie royale. La finalité étant là aussi celle de la justice/justesse comme don divin, d’où devaient découler, du moins en théorie, justesse personnelle ou cultuelle, et justice sociale et politique.

Ce serait donc le fait de cette Alliance d’un nouveau genre qui aurait induit le monolâtrisme hébreu, d’où serait sorti beaucoup plus tard le monothéisme juif, et non le monothéisme qui aurait conduit à l’instauration d’une théologie de l’Alliance.

 

C’est l’idéologie née de cette hypothèse que j’appellerai hébraïsme. On l’attribue à Moïse, évidemment sans certitude, n’ayant aucune raison de refuser l’existence historique de ce personnage.

 

Le schéma biblique, on le sait, est différent : le dieu tribal des Hébreux (« Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ») libère son groupe fidèle de la servitude en Égypte, le conduit au désert, lui donne sa Loi au Sinaï pour en faire son peuple-serviteur, devenant ainsi son Seigneur, le conduit au travers de royaumes ennemis et lui donne Canaan, le tout malgré les révoltes réitérées de son peuple.

La Loi est donc un don, permettant à ce peuple de vivre sans seigneurs humains, dans la liberté et l’équité, sous la conduite et la protection d’un Seigneur divin. Le tout en fonction de bénédiction ou de malédictions qui signent l’ensemble comme un traité d’alliance.

Comme on le voit, l’intention première et la finalité de ce schéma sont comparables à celles de l’idéologie hébraïste, si les voies suivies sont néanmoins fort différentes.

 

Le peuplement « israélite » de Canaan

 

Selon l’hypothèse historique retenue, de quelle nature étaient alors, plus précisément, les différents groupes qui se sont fondus dans la population cananéenne en adoptant le modèle hébraïste ?

 

Ces groupes se représentaient eux-mêmes comme des tribus, c’est-à-dire comme  des ensembles d'hommes et de femmes de toutes les générations qui se considèrent comme apparentés et solidaires du fait qu'ils affirment descendre d'un ancêtre commun soit par les hommes, soit par les femmes.

Or les archéologues qui explorent le développement des tribus pré-étatiques montrent que les structures tribales présentent une capacité d'adaptation aux situations. Cela signifie que, sous l’influence de telle ou telle situation plus ou moins contraignante, tel ou tel groupe peut s’allier à un autre pour fonder une entité nouvelle, aux intérêts communs, que l’on pourra appeler à nouveau tribu. Cela leur impose alors de fusionner leurs généalogies.

 

Cette dernière figure peut parfaitement s’appliquer, on le voit, à ces groupes errants de l’époque, pasteurs semi-nomades et/ou groupes erratiques (shasou et habirou) lorsqu’ils font alliance avec des populations rurales indigènes. La question se pose alors de savoir selon quelles modalités ces groupes hétérogènes auraient pu se considérer comme unis par des liens tribaux. 

 

Leur arrivée au sein du milieu rural cananéen et l’adoption, commune à ces divers éléments, de l’idéologie hébraïste devait donner à chacun de ces divers milieux le sentiment d’une solidarité nouvelle. Si bien que des traditions narratives diverses concernant les ancêtres tribaux auront pu être collationnées et réorganisées ultérieurement en fonction d’une pensée de type généalogique, au sens propre : touchant à l’engendrement des uns par les autres.

Abram, Abraham, Isaac, Jacob, Israël, Joseph, patriarches présentés comme les fondateurs de tribus subséquentes mais évoquant probablement des clans semi-nomades ou erratiques pré-existant à l’époque cananéenne, pouvaient ainsi devenir, une fois la révolution hébraïste effectuée, les protagonistes d’une "histoire" originaire unifiée ("histoire" se disant, en hébreu biblique, toledoth : « engendrements »).

 

Ce point de vue suppose que la conception finale selon laquelle les douze tribus d’Israël se composent chacune des descendants des douze fils de Jacob-Israël, lui-même fils d’Isaac, petit-fils d’Abram-Abraham et père de Joseph, est au départ purement idéologique. Il en est de même, alors, d’un sentiment originel d’étroite fraternité entre ces tribus, lesquelles n’ont d’ailleurs été douze que par périodes et selon des regroupements variés.  

 

C’est ainsi que s’est instaurée en Canaan un type de société de type anarchique, du moins au sens étymologique du mot, privée d’État, d’armée de métier, d’administration centrale qui a pu fonctionner pendant deux siècles, ceci nonobstant l’agression quasi-permanente venue des sociétés royales environnantes et de leurs divers séides.

 

Cette agressivité a fini néanmoins par devenir si pressante et si efficace, aux alentours de l’an –1000, grâce à la pression philistine probablement encouragée par l’Égypte, que la nécessité d’un État s’est finalement imposée.

Ce fut l’occasion d’une crise d’une extrême profondeur, mais aussi, du moins pour quelques décennies, de l’existence d’un type original de royauté, celui du roi vicaire du seul monarque véritable, le dieu libérateur : ou quand le roi hébreu dépend d’une loi intangible connue de tous.

 

Le paradoxe biblique

 

Mon hypothèse est que la mise progressive en écriture de l’idéologie patriarcale fondatrice, c’est-à-dire la fusion des diverses traditions claniques ou tribales antérieures à l’installation en Canaan, peut avoir commencé dès l’époque du roi Salomon (–950 environ) pour être arrêtée définitivement lors de la rédaction finale du Pentateuque après le retour d’Exil (à partir de –500 environ).

 

Les écrivains bibliques partent donc de ce fait paradoxal selon lequel une idéologie anti-royale, c’est-à-dire aussi anti-étatique, a abouti à la constitution d’un État et à l’instauration d’une royauté, cela sans abolir la dévotion à l’égard d’un dieu considéré comme l’unique roi

On peut voir dans ce paradoxe, et surtout dans l’effort permanent, au cours des temps, pour le mettre en œuvre de façon effective dans l’histoire d’un peuple, le nerf central de l’historiographie biblique.

 

Autrement dit, la question biblique est la suivante : comment servir un dieu unique, éthique et libérateur au sein d’un monde régi par l’hégémonie des puissants ? 

 

N.B. : on trouvera à la page Suite de ce site une version beaucoup plus complète de ce texte.

 

 

 

ACCOMPLIR LES ÉCRITURES

Catéchisme 15

 

Quel est l’intérêt de se reporter sans cesse aux Écritures bibliques, à l’histoire et à la religion d’un peuple particulier, comme le font tous ceux qui s’en remettent à Jésus de Nazareth ?

La première réponse, évidente, c’est que celui-ci faisait partie de ce peuple. Mais il faut aller plus loin, et rappeler qu’il prétendait justement accomplir les Écritures données à lire par les hommes de Dieu de ce peuple. En d’autres termes, accomplir l’héritage des combats de ce peuple. 

C’est pourquoi j’ai longuement évoqué l’histoire de la fondation du peuple hébreu dans le chapitre précédent. Je terminais ainsi, en une intense simplification : « la question biblique est la suivante : comment servir un dieu unique, éthique et libérateur au sein d’un monde régi par l’hégémonie des puissants ? »

 

Je précise maintenant cette affirmation, ou plutôt je l’élargis : avec cette hégémonie des puissants de toute sorte, on rencontre une constante majeure de l’histoire, non seulement de l’espèce humaine, mais du monde dans lequel se nichent les humains. On a affaire à cette faille profonde, cette dette qui est évoquée plus haut, au chapitre 9.

La violence du monde humain n’est autre que la violence présente dans le monde, mais au niveau humain. C’est alors que Saul de Tarse, dit saint Paul, aurait parlé, non de la violence des puissants, permise par l’hégémonie dont ils disposent, mais de celle des Puissances qui régissent le monde. Il s’agit là du Cosmos, de cet Univers dont nous formons l’un des innombrables éléments.

 

C’est bien de cela que parlent les Écritures bibliques, en leur fond. Il n’est pas un iota de leur écriture qui, au bout du compte, ne se rapporte à cela. Telle est du moins ma compréhension de leur ambition.

C’est donc cela que le Fils de l’humain – le bén adam hébreu, le bar ènoch araméen, le huiòs toû anthôpou grec des Écritures bibliques – a pour mission d’accomplir.

Ce verbe, accomplir, il ne faut pas le comprendre comme une répétition totalisante de l’ensemble des éléments antérieurs. Il évoque plutôt la mise en œuvre de la vision ultime de cela, de cette perspicace vision des racines du mal, telles que les hommes de Dieu de son peuple l’ont perçue.

Accomplir les Écritures, c’est, pour le Messie d’Israël, mettre en œuvre leur aboutissement.

Il s’agit d’un faire.

 

On trouve là le sens premier de l’expression « mettre la Parole en pratique ». Elle ne signifie pas répéter dans son action ce que disent déjà les anciennes paroles, mais les créer dans l’ici et l’aujourd’hui en vue de demain. Ou, si l’on préfère, faire naître une Parole d’hier qui soit transmuée en Parole d’aujourd’hui. Traduite. C’est-à-dire, oui : créée, j’allais écrire inventée.  

 

C’est difficile à comprendre dans un monde culturel façonné par le dualisme, dans lequel il y a le sens de ce qui est dit d’un côté, et la façon de le dire de l’autre. Les mots, alors, peuvent être changés sans que le sens change, et ce sens peut être simplement recopié.

Mais si vous cessez de penser ainsi pour adopter le mode de pensée de gens qui vivaient dans un autre monde que le nôtre, jadis et ailleurs, sans dualisme, alors vous verrez clairement que l’on ne peut jamais dire ni faire la même chose quand on répète mot à mot et geste à geste ce qui fut dit et fait dans un autre contexte.

 

C’est alors qu’il vous faut créer votre langue à vous de cet ancien dire et de cet ancien faire-là.

Jésus fait ainsi, il crée la parole d’autrefois pour son heure et pour les heures qui viennent. C’est en ce sens qu’il accomplit les Écritures.

Il ne les répète pas, il ne les mets pas en pratique au coup par coup, au "déjà dit par déjà dit", il fait de sa vie une traduction accomplie des Écritures.

Il fait des Écritures une Parole. Celle qu’ainsi, il devient lui-même.

 

Et là, il s’agit de poésie, terme dont le sens premier, tiré du mot grec poíèsis, a été détourné par des siècles de petites fleurs et de petits oiseaux mais qui évoque justement l’art de la création. Car créer est un art, celui qui consiste à faire apparaître le nouveau que contenaient les anciennes choses. Nos troubadours et nos trouvèrent de jadis ne faisaient rien d’autre : ils trouvaient, au sens de faire apparaître, les nouveaux mots de l’amour (occitan trobar, français trouver).

Or la poésie ne se limite pas au domaine de la parole, parce que toute réalité humaine est parole, toute chose venue de l’être humain parle à sa manière.

Aussi la poésie du  Christ – dans cette création majeure, radicale et universelle des Écritures de son peuple que fut son existence, à la fois parole, acte, comportement – trouve-t-elle son accomplissement à Pâques. Mort/Résurrection, ou plutôt Meurtre/Surgissement, ces deux faces d’un même faire.

 

 

 

 

LE DIEU-AVEC ET LA RÉGULATION

Catéchisme 16

 

Les nouvelles questions que nous nous posons actuellement sur notre rapport d’humains avec le monde dont nous faisons partie nous amènent à revoir la façon dont nous lisions les Écritures. Il se pourrait en effet que, sur quelques sujets, nous ayons en quelque sorte refusé jusqu’à maintenant d’y lire ce qui est pourtant écrit...

 

Car nous avons bien retenu ce que disent les Écritures de notre position dans le monde lorsqu’elles nous placent en situation de seigneurie sur les autres êtres de la terre… mais nous n’avons pas pris la peine de retenir ce que supposait cette relation "seigneuriale" aux yeux des écrivains bibliques.

Nous n’y avons vu que la supériorité et l’autorisation d’exploiter, nous n’y avons pas vu, ou voulu voir, la commune et mutuelle condition de créatures dépendantes d’un même auteur.

Le point de vue du poème biblique est pourtant clair à cet égard, qui fait des animaux, pour prendre ce simple exemple, des êtres faits de la même matière que celle de l’humain ("formés de la terre", 2.7 et 2.19).

 

Nous n’avons pas voulu voir non plus la relation en quelque sorte cybernétique qui unit l’humain et le cosmique dans les Écritures. Or l’interrelation et l’interdépendance y sont pourtant permanentes.

C’est ainsi par exemple que la violence humaine y produit pourtant le dérèglement universel, comme on peut le voir dans le récit du déluge, mais aussi chez les prophètes.

Le lien que fait Amos, par exemple, entre les catastrophes physiques (séisme, inondation du genre tsunami) et la violence instituée, structurelle, de la société de son temps suppose une relation profonde entre l’ordre de l’humain et l’ordre du cosmos. 

C’est donc que pour lui, l’humain fait partie du cosmos et interagit totalement avec lui… et réciproquement !

 

C’est en Dieu – en tant que personnage central du récit – que se tient ce lien de réciprocité. En lui se trouve le tout premier lien de relativité universelle des éléments existants quels qu’ils soient. Aussi – ceci toujours dans le langage du poème – ressent-il tout affect, tout bonheur, toute douleur et toute colère, en est-il affecté et en affecte-t-il en retour sa création, et en premier lieu ses créatures humaines. Ce pathos est celui des prophètes presque dans leur entièreté.

 

Pourquoi cela me fait-il penser à ce bref passage de Genèse 4.1 : qaniti ich éth adonaï ("J’ai acquis un homme avec Adonaï"), phrase mise dans la bouche d’Ève et qui accompagne la naissance de Caïn, lui qui est à la fois le premier humain né d’un homme et d’une femme et le premier meurtrier  ?

Le dieu biblique est donc présent lors de cette naissance, il en est, dirait-on, le témoin, comme l’indique ce éth, traduit par "avec".

En hébreu biblique, il existe au moins deux mots traduits habituellement par "avec" : ‘im et éth ; éth signifie ordinairement "en compagnie de, au voisinage de". Il indique l’accompagnement et diffère de ‘im, qui suppose plutôt un faire commun.

Il y a tout lieu de penser que la phrase prononcée par Ève se rapporte à celui des passages précédents qui la concerne : "tu enfanteras…" (3.16), et que la naissance de Caïn bénéficie de ce parrainage décisif.

Le Seigneur accompagne donc la naissance de Caïn et, par là, toute son existence. Tout comme l’oncle maternel d’un enfant né dans une famille matrilinéaire : c’est lui, et non le géniteur, qui joue le rôle du père.

C’est donc avec lui que se jouent pour Caïn – pour l’humain, ce "serviteur de la terre" (4.2) – la perte mortelle de sa face (4.5), l’incapacité d’entrer dans l’échange (4.8), et finalement le meurtre, puis l’errance, cette caractéristique dernière du sort de ce terrien.

Le dieu-avec – que le terme de "Seigneur" traduit dans la culture de l’époque puisqu’il indique une relation de dépendance réciproque entre deux parties de valeur inégale – porte dans sa création cet élément de trouble permanent qui la met en défaut. Il le porte comme le parent assume les errements de ses enfants, des errements qui mettent le désordre, et parfois la violence, dans toute la vie familiale.

 

Les prophètes, ou certains d’entre eux, ont vu cela, et l’auteur multiple de la Genèse les suit sur ce terrain : le monde est cette création cohérente faite d’interrelations tellement multiples et six complexes (un jardin) que la défaillance d’un élément retentit peu ou prou sur le tout. Cette possibilité de nuire (le serpent…) fait partie de la création, qui comprend la possibilité de son dysfonctionnement. Mais lorsque l’un des éléments du système de régulation ("servir et protéger", 2.15) déraille, c’est la mise en danger absolue de l’ensemble.

C’est ce qu’ont très bien vu Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke, les scénaristes de "L’Odyssée de l’espace", ce film génial où l’ordinateur central veut prendre le pouvoir.

 

Tel est le dérèglement majeur auquel le dieu-avec doit répondre en usant de tout son art de créateur, ce qui l’amène à une transaction permanente avec l’élément qui tourne fou ("errant et divaguant", 4.14), faute de pouvoir le détruire sans conduire la cohésion de sa création tout entière à l’inanité première de toute chose ("les ténèbres de l’abîme", 1.2). Tant il est vrai, dans ce récit, que l’amour porté à l’humain par le dieu-avec est la pointe absolue de l’amour qu’il porte à son chef-d’œuvre à la visée pourtant suspendue, à son jardin désormais sans promeneur.

 

L’enjeu est là dès la Genèse : comment réintégrer la fonction de régulateur de notre partie de cosmos que nos aptitudes particulières nous ont conférée ? Comment y parvenir en toute interrelation et rétro-actions permanentes avec l’ensemble ? Cette question est posée tout au long de cette immense parabole au verbe créateur qu’est la Bible.

 

Certes, ce n’est pas la seule question majeure qu’elle pose, mais elle la pose, et la réponse qu’elle lui donne n’est pas vraiment rassurante : "Je mets devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance" (Deutéronome 30.19)…  

29 mai 2017  

 

 

 

UN RÈGNE QUI NEST PAS UN RÈGNE

Catéchisme 17

 

Pourquoi chercher le Royaume de Dieu dans le ciel ?

Si vous lisez les paraboles dites du Règne, dans Matthieu (13.24-51), vous verrez, dans une première vague, que le règne n’est pas comme un royaume.

Il est d’abord comme un homme, comme une graine petite, comme du levain.

Ou plutôt, il est comme leur histoire, leur devenir, leur mission : semer, pousser, grandir, produire, lever.

Est-ce clair ? Non. Car que sont en réalité cet homme, cette graine, ce levain ? On ne sait pas, ce sont choses cachées.

Mais on vous explique : chaque élément de l’histoire trouve sa traduction. Et la finalité de tout cela est le grand tri lors de l’achèvement de cette ère.

Alors est-ce clair ? Non. Car que signifie, par exemple, faire tomber les autres, ce qu’ont fait les réprouvés, ou quelle loi doit-on suivre pour être choisi ?

Ce qui est extraordinaire dans ces paraboles, c’est que le faire qui est demandé ou rejeté n’y est jamais explicité. À toi pourtant, lecteur ou auditeur, de te vouloir et de te faire acteur de ce faire du règne et de sa loi. Maintenant.

Ainsi resplendiras-tu, tel sera pour toi le règne des cieux.

Puis, dans une nouvelle vague de paraboles dites du règne, celui-ci n’est pas semblable à un règne mais à l’histoire de gens qui trouvent une chose qui leur est profitable, un bien qui les rend heureux. Voilà qui rappelle d’autres paroles : Heureux est l’homme qui… Heureux les… Heureux êtes-vous, vous qui…

La trouvent-ils par hasard ou bien la cherchaient-ils, cette chose ? L’histoire d’un marchand qui trouve une perle, ou celle de pêcheurs chanceux vont dans le second sens : pour trouver il faut chercher.

Il n’y a pas de règle : l’un achète tout un champ pour un trésor, l’autre vend tous ses biens pour un perle. Tout vendre, tout acheter, qu’importe, si le bien que l’on cherche est là.

Mais d’une manière ou d’une autre, il y a un prix à payer.

Chercher, trouver, payer, être heureux de cela.

Qui cherche le règne le trouve, ainsi font eux aussi les anges, à la fin : il me plaît de comprendre que le règne des cieux est aussi ce que cherchent les anges, les messagers de Dieu, au sein de l’espèce humaine…

Chez celle-ci, le trésor est là, tout y est déjà présent, le règne était là en toi, il sera là par toi.

Car tu es sur la terre… qui est dans le ciel.

Est-ce clair ? Non, car que signifie chercher en soi ce que l’on ne connaît pas et qui pourtant vous rendrait heureux ? 

L’idée de base, c’est que tu le sais très bien. Quelque chose, quelqu’un, en toi le sait très bien, qu’il te reste à trouver, à rencontrer.

En toi, Machin, Machine… ou espèce humaine tout entière.

 

 

 

Un mode d’Être

Catéchisme 18

 

Certains de mes amis animent sur Facebook (à la page Echange sur l’Evangile) une expérience de lecture continue de livres bibliques. Ils importent le texte d’un chapitre et ceux qui le désirent y réagissent librement.

Ce qui est intéressant à mes yeux dans cette expérience, c’est entre autre qu’elle fait réfléchir sur le type de rapport qui s’établit ou pourrait s’établir avec ces écrits. Et l’expérience est particulièrement intéressante lorsqu’elle est extrême, c’est-à-dire lorsqu’il s’agit de livres prophétiques, comme par exemple celui d’Osée, dans lesquels se trouvent de nombreuses paroles extrêmement violentes mises dans la bouche du Seigneur-Dieu.

 

Les réactions de la plupart des lecteurs, souvent vives, sont pleines d’enseignement : j’aime, je n’aime pas, j’accepte, je n’accepte pas, je ne crois pas cela, ce dieu-là n’est pas le mien, etc.

Les textes de vengeance ou de punition par la guerre, la déportation ou la catastrophe sont lus au premier degré, donnant l’image d’un dieu violent et vindicatif qui conduit l’histoire des sociétés humaines de cette manière cruelle, en fonction de son choix d’un peuple unique, qu’il malmène, et sans considération des autres. Au mieux, ils voient là, si j’ose dire, de l’amour vache. 

Les plus proches du discours habituel des Églises, gênés par cette violence, préfèrent souvent parler alors de révélation progressive. Dieu, pour eux, se fait connaître petit à petit au long de l’histoire humaine jusqu’à ce point ultime qu’est l’Évangile, où l’amour domine. Mais cela revient tout de même à dire que le visage du dieu d’Osée n’est pas le bon, qu’il en est une approche imparfaite et qu’il ne faut donc pas tenir compte de sa violence.

Bref, une grande part de l’écriture Osée ne rencontre pas l’adhésion des lecteurs car elle n’est pas conforme à l’image préétablie de Dieu qu’ils portent en eux, et que, d’ailleurs, tout l’Occident chrétien ou post-chrétien porte en lui.

 

Concernant la question du rapport qui s’établit avec ces écritures, on discerne donc une attitude commune, qu’il s’agisse de croyants, d’agnostiques ou d’incroyants. En gros, pour ces lecteurs, il faut que le texte soient rentable dans l’immédiat, et cela à leur convenance. Qu’il rende du vrai, du beau, du bon, de l’utile. Sinon, qu’il existe ou non, il ne s’agit pas vraiment de Dieu.

J’ai conscience de caricaturer cette attitude en écrivant que la plupart des lecteurs veulent un dieu gentil ou rien. Il me paraît que cela ressemble à une exploitation de type néo-libéral : « Il faut que ça rapporte tout de suite, et à court terme. Je veux maintenant ma plus-value de sens. »

 

On fait alors l’impasse sur le fait poétique de cette écriture d’Osée, si l’on entend le mot poétique dans son sens premier de création littéraire exigeante. Car le livre d’Osée, pour continuer avec cet exemple, s’insère dans un vaste ensemble d’écriture dans lequel le dieu en question est présenté comme le suzerain particulier d’un peuple-test en même temps qu’il est le Créateur universel.

Il s’agit d’un récit aux rebondissements multiples qui se lit normalement comme une parabole, non comme un mode d’emploi. Son intérêt ne consiste pas à porter chacun de ses éléments à l’absolu et à dire le vrai de la métaphysique, mais à se situer soi-même comme lecteur passionné quoique distant. Car il s’agit d’une œuvre littéraire gigantesque qui ne s’apprécie qu’en se tenant à bonne distance.

 

Une lecture au long terme, sans visée utilitaire, permet de découvrir que ce n’est pas toi, lecteur individuel, qui est concerné, mais l’espèce humaine tout entière. Ceci vu sous différents angles narratifs selon lesquels notre espèce se trouve plongée au long cours dans son histoire tourmentée, faite de bonheurs et de malheurs, de paix et de guerres, d’amour et de haine. Elle est alors à la fois tout entière, et peuple élu sans cesse infidèle, et pourtant, globalement, ennemie mortelle du projet divin.

C’est ainsi que la figure du dieu biblique, le héros de cette histoire, apparaît petit à petit à nos yeux comme un personnage tragique, toujours frappé par un malheur dont il n’est pas l’auteur, une faille qui n’est pas la sienne, un ratage dont il est la victime. Et en même temps un dieu puissant qui toujours refuse le chaos et l’informe et remet sans cesse de l’ordre dans le monde afin qu’il vive.

 

On comprend alors que cette figure littéraire complexe a pour objet de nous renvoyer à Celui qu’à bon droit on peut appeler Dieu, ce grand Inconnu. Celui qui ne se livre que dans cette écriture au travers de laquelle il se montre à la fois, et masqué, et pourtant révélé. 

Un dieu-histoire qui, en tant que seigneur des humains, combattant avec et contre eux, habité par leurs passions, meurt fidèlement d’amour à la fin. En une fin qui n’est pas l’aboutissement de sa révélation mais qui est là, inscrite, dès le début, comme en toute tragédie.

Et, j’insiste, en même temps un autre, le Créateur garant de l’ordre universel : celui qui toujours met de la vie là où il y a de la mort, et fait vivant celui qui est mort, ce qui est mort. En une finalité qui est là dès le début, lorsque ses six premiers jours sont une victoire sur l’abîme, lorsque la résurrection, la surrection, précède la mort.

Si bien que Pâques – croix et tombeau vide – ne se tient pas à la fin mais au centre des Écritures.

Voilà donc un dieu terriblement autre que nous, donc. Ni méchant ni gentil, mais confondant. Car pour nous qui avançons la tête dans le guidon, dire Dieu, c’est forcément dire du paradoxal, du contradictoire, du fou…

 

Je crois que telle est aujourd’hui la toute première vocation des communautés de croyants attachés au dieu des Écritures : apprendre à lire la Bible à nouveau frais. Autrement que dans l’urgence de l’efficacité morale, intellectuelle, spirituelle, mais dans la confiance du long terme, sachant que c’est en s’imbibant du mode de son dire qu’il est possible d’entendre parler en nous ce Seigneur-Dieu tout-autre. 

5 août 2017

 

 

 

un avenir dans le prÉsent

Catéchisme 19

 

Où l’on reprend autrement le thème de la leçon 17, en fonction de cette question : à quoi pensait Jésus quand il parlait du Royaume ou du Règne de Dieu, du Royaume ou du Règne des Cieux ?

Sachant que le terme grec basiléia peut signifier aussi bien règne que royaume, c’est-à-dire se rapporter, selon le contexte, plutôt à l’espace, à l’étendue, ou plutôt au temps, à la durée.

On peut relever diverses représentations, à ce sujet, dans les évangiles. J’en vois trois, au risque d’une extrême simplification et d’une classification abusive :

 

La première est l’annonce dite apocalyptique d’un royaume final, descendu du ciel sur la terre, porteur d’un jugement universel lui aussi final. On est là dans une conception temporelle, on se situe selon l’axe d’un temps orienté, c’est-à-dire dans la logique de notre espace-temps.

En pratique, la conséquence fonctionnelle de cette conception impose au croyant de veiller, dans l’attente de cette irruption annonciatrice d’un jugement dernier.

Une irruption d’abord imminente puisqu’on l’attendait pour tout de suite, puis toujours imminente, à chaque instant, lorsqu’on a constaté un peu plus tard qu’elle n’était pas survenue.

 

La seconde représentation se présente elle aussi selon l’axe du temps. Il semble s’agir d’un changement d’éon, c’est-à-dire du passage progressif à une nouvelle phase du rythme cosmique tel que les astrologues (les mages) le concevaient.

Selon cette représentation, l’ère est pleine d’énergie heureuse en ses débuts puis s’affaiblit régulièrement. Les temps de sa fin sont alors catastrophiques mais annoncent l’instauration pleine et entière d’une nouvelle ère au dynamisme renouvelé, donc d’un temps de bonheur.

Dans les évangiles, il s’agit alors probablement de la dernière des ères cosmiques, celle qui accomplit de façon heureuse l’histoire immémoriale de la Création. Une sorte de septième "Jour".

C’est une autre façon de concevoir le thème de l’attente et de la préparation, pour le croyant ou la communauté, car il s’agit moins de veiller pour ne pas être surpris et rejeté que d’être prêt à entrer en consonance avec la nouvelle ère lors de l’avènement de celle-ci.

Le royaume est alors plutôt un règne, selon la loi duquel la nouvelle ère sera régie.

 

Ces deux conceptions rejoignent à leur manière le thème rabbinique classique de l’opposition entre "ce monde-ci" (ha’olam ha-zè) et "le monde qui vient" (ha’olam ha-ba).

 

Une troisième image ne concerne plus seulement l’axe temporel. Il semble qu’il s’agisse d’un règne qui traverse la distinction entre notre espace-temps et celui de Dieu. Les mondes communiquent.

On peut vivre alors sous ce règne dès aujourd’hui, ce qui fait de la basiléia autre chose que la figure spatiale du royaume d’un potentat céleste ou que la stabilité finale du dernier des éons.

Le règne de Dieu est alors en nous, au milieu de nous, dans les Cieux aussi, pourtant, puisqu’il est en Dieu.

Le règne ressemble d’ailleurs, en particulier dans les parabole dites justement du règne, non à un royaume, mais à l’histoire existentielle, heureuse quoique dangereuse, des uns et des autres en ce monde-ci.

C’est le propre de la venue du Christ de l’avoir fait "approcher" jusqu’à nous, "tout près" de nous, dans l’espoir que nous nous placions dès aujourd’hui sous ce règne ainsi présent.

 

Alors quel était réellement l’enseignement de Jésus ? Bien entendu je n’en sais rien, précisément, mais cela ne m’empêche pas de tenter d’y répondre à ma mesure.

Une règle bien connue des critiques textuels consiste à choisir la solution la plus difficile à comprendre (lectio difficilior) lorsque plusieurs possibilités différentes se présentent ensemble. Je l’interprète ici comme le choix de la complexité. En fonction de quoi je suppose nécessaire de tenir ensemble les trois conceptions.

Cela convient d’ailleurs au poéticien que j’espère être car au fond, ce mode de pensée est celui de l’image poétique, qui superpose les plans en une seule énonciation.

En réalité, il n’y a là pour le croyant, au-delà des représentations plus ou moins mythiques qu’il peut imaginer, que deux plans : celui du temps orienté, allant du passé au futur, et celui du présent intérieur vécu. On attend le royaume, ou l’on vit sous le règne.

Ou les deux, finalement ? Mais alors, il vaut sans doute mieux dire – selon une pensée complexe qui soit à la mesure, justement, du sens complexe du mot grec – que l’on vit à la fois sous le règne et dans l’attente qu’il s’instaure.

Un monde qui vient demain et qui vit pourtant en nous dès aujourd’hui… Supposant que cette distinction n’existe sans doute pas en Dieu.

Ce qui est alors demandé au croyant, c’est de contribuer, à sa mesure, à l’instauration à venir du Règne en vivant de lui dès aujourd’hui.

14 août 2017

 

 

 

AVEC

Catéchisme 20

 

Qui lira ce qui suit devra supporter, sous couvert de méditation, les cheminements tortueux d’un maniaque de la lettre. Voyons :

 

L’Évangile selon Matthieu confère à Jésus, lors de l’annonce de sa naissance, le nom (ou le titre ?) d’Emmanuel.

On peut traduire cet ‘immanou él (très littéralement : "avec nous Dieu") par "Dieu avec nous", bien sûr, mais aussi par "Dieu est avec nous", ou par "Que Dieu soit avec nous". ou même par "Dieu, sois avec nous !" Il provient d’un passage du livre du prophète Ésaïe, dans les Écritures hébraïques. On le trouve au chapitre 7, verset 14 :

Voici la jeune femme // elle a conçu / et elle enfante un fils // et elle prononcera son nom / Avec nous Dieu.

Il y aurait beaucoup à dire (en mal) sur la façon dont ces mots ont été traduits au cours des temps. Je m’en abstiendrai, pour rappeler simplement au passage que les chrétiens y ont toujours vu l’annonce prophétique de la naissance messianique de Jésus, mais ce qui m’intéresse aujourd’hui est ailleurs. Il s’agit de cet "avec".

Bien sûr, il me faut dire un mot de cette jeune femme et de son fils, mais ce qui m’importe c’est le "avec". On notera qu’il précède le mot "Dieu", ce qui signifie que celui-ci, en tant que dernier mot du verset, en est le mot important : dans ce verset, c’est jusqu’à lui que l’on va. Jusqu’à Dieu.

Pour qui en douterait je rappellerai ces mots de Cohéleth : « Le bon d’une parole est dans sa fin ».

 

À mon sens, ce n’est ni la jeune femme ni le fils qui sont spécialement à considérer dans ce verset, mais l’ensemble constitué, avec eux, par la triple action qui consiste, en un tout, à concevoir dans le passé, à enfanter dans le présent, et pour finir à nommer dans l’avenir.

Et tout cela est appelé un signe, dans les versets suivants. Un signe adressé à des gens, en un temps de terrible malheur. Ce malheur est l’aujourd’hui de ce verset, et c’est là que naît l’enfant.

Il ne naît pas par hasard, il a été conçu par avance, en vue de sa survenue. Il était déjà là mais pas encore en vue, et puis le voici. Un enfant qui naît au temps de la dévastation, quand plus rien n’a de sens. Quand, écrit Ésaïe, seules règneront encore les mouches, ces êtres friands de chairs mortes.

Qui est-il ? On ne le sait pas encore, il n’a pas encore été nommé. Il est là, c’est tout. Et son nom à venir est à la fois une affirmation, une revendication et une demande. Avec nous Dieu.

 

C’est là le signe, en trois temps, et l’on a trop tendance à oublier à quel point les signes sont difficiles à interpréter. Mais à proprement parler, puisqu’il s’agit d’une petite histoire qui se déroule dans le temps, du passé à l’avenir en passant par le présent, il s’agit plutôt d’une petite parabole. Une parabole, c’est un signe mis en récit, en histoire.

Avec nous Dieu. Voilà, c’est l’histoire initiée par une jeune femme prise au ventre, comme on dira plus tard dans le grec populaire des évangiles. Quelle est-elle ? Peut-être la personnification de tout un peuple, de ce peuple frappé par la malédiction.

Tant de femmes touchées par la difficulté d’enfanter, dans les Écritures ! Et si peu de maris ou de médecins capables d’y apporter remède, ou disposés à le faire… Aussi resteront-elles stériles, peut-être atteintes d’une incessante perte de sang, mais que nul ne guérit d’un revers de tunique, bien au contraire ?

Un autre prophète, plus ancien, Amos, parlait, lui, d’une "vierge Israël". Elle était tombée, incapable de se relever. Morte ? On ne sait, mais nul ne lui disait Talitha qoumi, "jeune fille, lève-toi !" Elle ne risquait pas d’être enceinte…

En tout cas, ici, elle n’est plus vierge. Si c’est la même, son histoire aura avancé, elle aura pu se relever et se donner, puisque sa grossesse ne semble pas forcée. À partir de là, il va bien falloir qu’elle accouche mais on remarquera que l’on ne se soucie aucunement des circonstances dans lesquelles elle s’est trouvée, est tombée, enceinte. C’est fait, voilà tout.

 

Et l’enfant est là. Et l’on remarquera que la seule chose qui compte, à son sujet, est qu’il va s’appeler Avec nous Dieu. À peine circoncis, au moment où la femme articulera ce nom.

Il est là pour cela, et c’est elle qui va en décider. Pour qu’un jour on dise, devant l’évidence : « Dieu est avec nous. » Ou bien, dans l’espérance : « Que Dieu soit avec nous ! » Ou dans la prière : « Dieu, sois avec nous ! »  

Et l’on voit alors que le signe-parabole n’a pas d’autre sens pour nous que cet "avec". Avec celui vers qui l’on avance, ce dieu dont le nom n’est pas dit. Car la femme a choisi le mot le plus banal, le plus simple, él, le plus universel, pour le désigner.

Elle aurait pu choisir le terme Ya (ou Yo, ou Yah, ou Yahou), sorte d’indice pointant vers le nom qu’on ne prononce pas, celui qu’on lit habituellement Adonaï, "mon Seigneur", ou même tout simplement Hachém, "le Nom", quand on est fils ou fille d’Israël. Elle aurait alors particularisé, israélisé, judaïsé, ce dieu vers qui l’on va. 

Mais non, elle ne l’a pas fait, elle a choisi Él, le nom du dieu suprême de tous les panthéons, le nom de la puissance dernière, le nom de la justice et de la justesse sans faille qui est au bout de tout, quelle que soit votre religion, votre… conception.

Et donc, le fils qui naît pour nous en cet instant de la lecture n’a d’autre sens, pour nous, que cet "avec un dieu" qu’on nomme simplement Dieu parce qu’il est cet aboutissement-là.

 

Mais pour qui ? Pour nous, qui que nous soyons, qui nous projetterions dans la parabole-signe au moment où nous la lisons. Qui deviendrions l’un de ses "actionnaires", de ses metteurs en œuvre, en des histoires vécues de conceptions, d’accouchements et de paroles. À la fois, avec elle : femme, fils, nous – et Dieu avec ?

Et pour que cela ait du sens pour nous, il faudrait que nous en soyons nous aussi au point où tout s’écroule, pour nous et autour de nous, au point où ne nous restent comme tout bien que des mouches à merde. Affaire de lucidité, quand toutes les illusions sont tombées ?

Car avant ce point, quoi qu’il en soit, comment Dieu – quel que soit son nom – serait-il avec nous ?! On ne pourrait le dire alors qu’au nom des autres. Avec eux Dieu !

Saint-Coutant – 2015–2017

 

 

 

ussitudes

Catéchisme 21

 

En traduisant les évangiles, j’ai eu mainte fois l’occasion de découvrir à quel point une coutume séculaire consistait en ce domaine à moraliser ou psychologiser des textes qui n’en peuvent mais. Ce faisant, on oublie en effet le geste premier, la pratique première qui servent de matrice au sens théologique ou spirituel porté par ce qui est réellement écrit. J’en donne ici un exemple.

 

Soit la phrase bien connue qui nous est parvenue en langue grecque et que l’on a traduit ainsi pendant longtemps, d’après le latin de saint Jérôme : "Heureux les pauvres en esprit" (en grec : makárioi hoi ptôkhoì tô pneúmati).

On aura reconnu les premiers mots de ce qu’il est convenu d’appeler les Béatitudes (Évangile selon Matthieu, chapitre 5, versets 1 à 10), sorte de poème aux termes paradoxaux qui semble servir d’introduction, voire de clé de lecture, à ce grand discours programmatique, le Sermon sur la montagne, que l’évangile selon Matthieu pose en écho lointain à cette autre montagne ou la Thorâ fut révélée à Moïse (Exode, chapitres 19 et 20).

L’ennui est que la traduction habituelle est fautive, comme je vais tenter de le montrer ci-dessous, au mot à mot.

 

Heureux

 

L’enseignement du Christ est placé ainsi sous le signe de ce premier mot, le bonheur. Mais de quel sorte de bonheur s’agit-il ? La suite semble l’indiquer, ce serait le bonheur de ceux qui savent qu’une grande récompense les attend dans les cieux, eux qui ont accepté de souffrir dans ce bas monde (chapitre 5, versets 11 et 12).

Il semble pourtant que ces derniers mots ne font pas réellement partie des Béatitudes proprement dites (versets 1 à 10). Il s’agit plutôt d’un second temps, au style moins lapidaire, du discours de Jésus. D’ailleurs, le dernier vers débutant par "Heureux", dans les versets 1 à 10, est parallèle au premier, ce qui fait un système poétique clos. Aussi est-ce bien ainsi que l’on a toujours compris puisque, sous le titre de Béatitudes, on ne récite généralement que les dix premiers versets.

 

Ce qui est patent, c’est que les Béatitudes parlent d’un bonheur tout à fait actuel (le Règne des cieux, versets 3 et 10) qui commande des bonheurs subséquents (versets 4 à 9).

Comment comprendre ce que signifie ce "bonheur" ? Pour y aider, je propose que l’on se réfère à un autre commencement emblématique, les tout premiers mots du livre des Psaumes, dans la Bible hébraïque : "Heureux celui qui…" (en hébreu, achréi–hâ’îch achèr…, Psaume 1, verset 1).

On trouve là en quelque sorte le titre du livre de piété majeur d’un Juif comme Jésus. Nul doute pour moi que le Nazaréen ait pensé à cela en prenant la parole. Or de quel ordre est le bonheur dont il s’agit dans le psaume ? La suite le dit explicitement : cet homme heureux est celui qui réussit tout ce qu’il entreprend parce qu’il trouve son plaisir dans la Thôra. C’est ainsi que, dans ce contexte, le terme "bonheur", qui évoque en français une satisfaction des désirs, est plutôt synonyme de "réussite" !

 

Les pauvres

 

Le terme grec traduit généralement par "pauvres" est plus précis que ne le signifie ce mot en français. Il désigne celui qui est tellement démuni qu’il se trouve en demande, et particulièrement en demande de protection. En grec courant de l’époque, il arrive même qu’il soit synonyme de "mendiant".

Voilà qui donne tout son sens au thème de la réussite : ce pauvre plein de désir réussira, il obtiendra ce qu’il demande.

 

En esprit

 

"Les pauvres en esprit", cette expression traditionnelle, éculée et d’ailleurs le plus souvent détournée vers l’image de la bêtise, est malheureusement une erreur de traduction, elle n’est pas conforme à la grammaire. En effet, ptôkhoì ("pauvres") est suivi ici d’un datif, alors que c’est avec un génitif qu’il signifie habituellement "pauvre en ceci ou en cela". Avec ce datif, on devrait plutôt comprendre plus précisément : "ceux qui sont en demande pour (recevoir)". Il s’agit de gens à qui manque l’esprit et qui le mendient.

 

À ceci, il faut ajouter qu’en français actuel le terme "esprit" a justement pour défaut de faire oublier le côté pratique de la chose, le geste, le corps, ce que son premier sens, "le souffle", rend parfaitement. Ces gens sont à bout de souffle, ils ont besoin d’un second souffle, ils en manquent terriblement, seul le souffle de Dieu peut répondre à leur désir, ils demandent à le recevoir, ils le mendient.

 

Je traduirais donc ce demi-verset ainsi, de façon volontairement provocatrice : "Réussite de ceux qui mendient le Souffle". La suite, qui est une réponse à cette quête, est alors évidente, le Règne des cieux, domaine du Souffle divin, est à eux... Maintenant. Car qui demande reçoit.

 

Les Réussitudes

 

J’ai parfaitement conscience de la bizarrerie de cette traduction, que je n’emploierais certainement pas dans un cadre liturgique, mais elle présente cependant l’avantage, pour moi, de déplacer le lecteur, de sa propension habituelle à comprendre ces paroles en fonction d’une disposition intérieure, à une conception plus concrète, pratique, qui me semble résonner plus avec l’esprit du temps et du lieu de l’écriture évangélique, qui vise l’accomplissement des promesses. On oublie trop souvent que l’Évangile se veut efficace.

Et ce qu’il affirme ici, c’est que le Règne des cieux est présent ici et aujourd’hui pour ceux qui le demandent et qui en payent le prix.

 

Je m’avance donc à présenter ainsi des Béatitudes devenues des Réussitudes :

 

Réussite pour les mendiants du Souffle,

    car à eux est le Règne des cieux.

 

Réussite pour les endeuillés

   car ceux-là seront consolés.

Réussite pour les doux

   car ceux-là hériteront la terre.

Réussite pour les affamés et assoiffés de justesse

   car ceux-là seront rassasiés.

Réussite pour les miséricordieux

   car ceux-là obtiendront miséricorde.

Réussite pour les cœurs sans mélange

   car ils verront Dieu.

Réussite pour les faiseurs de paix

   car on les appellera fils de Dieu.

 

Réussite pour les inculpés à cause de la justesse

car à eux est le Règne des cieux

6 octobre 2017

 

 

 

LIRE AU PLURIEL

Catéchisme 22

 

« Je crains l’homme d’un seul livre », écrivait saint Thomas d’Aquin, le grand docteur de l’Église d’Occident à l’époque du Moyen-Âge. Je ne sais dans quel contexte cette phrase se trouvait dans son œuvre et ne peux donc valablement la commenter. Néanmoins, elle me parle telle quelle, à moi qui suis protestant… Car aussitôt me vient à l’esprit le Sola Scriptura (par l’Écriture seule), l’un des principes fondateurs de la Réforme.

Seule la Bible, traduit-on aussitôt sans même avoir besoin de le formuler. Un seul livre ! Or c’est là, pour moi, une erreur grosse de conséquences néfastes. Luther lui-même, à la suite de nombreux maîtres, en est responsable avec tous ses amis et successeurs.

Car la Bible, au singulier, ne devrait pas exister, son étymologie devrait à elle seule alerter là-dessus : tà biblía, en grec, est en effet un pluriel, celui de tò biblíon, nom commun neutre qui signifiait d’abord rouleau, c’est-à-dire un support d’écriture que l’on peut dérouler. C’est en passant au latin qu’il est devenu le nom propre féminin singulier, Biblia, de cet ensemble de nombreux livrets que nous appelons la Bible. Il s’agit en quelque sorte d’une erreur de traduction…

Mais ce n’est pas tant cette étymologie faussée qui compte au fond, si elle est tout de même un indice d’une faute d’appréciation. Car ce qui importe là, c’est de bien saisir qu’il n’existe pas réellement une sainte bible, mais de multiples écritures saintes. Saintes par le choix que les croyants ont fait d’elles pour signifier leur rapport à Dieu.

D’ailleurs, le seul fait que les Écritures saintes ne soient pas tout à fait identiques d’une Église à l’autre devrait aussi nous alerter.

 

C’est là que la citation de Thomas d’Aquin prend pour moi toute sa pertinence : si la Bible est un seul livre, cela doit faire l’objet de crainte. Car les Écritures sont multiples, et diverses à de nombreux égards. Réunies en un ensemble supposé fondamentalement et totalement cohérent, elles risquent de devenir, en tant qu’unique réceptacle d’un message d’origine surnaturelle, une instance de nature totalitaire.

C’est sans doute pourquoi Roland Barthes, lors d’un entretien privé, disait craindre d’aborder la Bible, lui qui fut pourtant élevé avec elle, parce qu’elle représentait pour lui, sans doute en lien avec l’enseignement de Jacques Lacan, un élément phallique par trop intimidant. 

Comme on sait, ce risque de faire de LA Bible l’occasion et l’emblème d’un fondamentalisme hystérique, parfois violent, a réellement été encouru en de nombreuses circonstances. Mais sans aller si loin, on peut constater que l’unicité du livre a aidé aussi, plus largement, à la traduction et à l’édition d’un langage biblique uniforme, là où de nombreux modes d’expression existent au sein des Écritures. On a laminé cette diversité, ce qui laisse penser que l’on a laminé aussi ce qui était dit par elle et en elle.

J’ai pointé plus haut, au Catéchisme 18, ce besoin de rendre le texte biblique immédiatement rentable qui place un filtre sur l’écriture. C’est qu’un livre unique est facilement censé porter un message unique, à retrouver partout et toujours au long de la lecture.

On oublie alors que le mode d’expression fait partie de ce qui est dit par lui. Ou, si l’on préfère, que le contenant fait partie du contenu, si j’ose m’exprimer ainsi. On ne dit pas la même chose quand on la dit autrement !

 

Mais voilà qui inquiète. Car si la Bible ne parle pas de la même manière et ne dit pas la même chose de l’une de ses parties à l’autre, alors où est la vérité ? Par exemple : Dieu est-il vengeur, comme chez Nahum, ou est-il amour, comme chez Jean ? Si l’on s’attache à Jean, faut-il tacler Nahum, ou bien ce dernier se tient-il debout à lui tout seul à proximité de Jean ? Et inversement.

Il serait plus facile de se tenir dans une circulation paisible entre de si fortes et si diverses personnalités si l’on se rendait compte qu’il s’agit en réalité de littératures fort différentes à de nombreux égards, et si l’on était amené à sentir la force et la beauté particulières de chacune d’entre elles.

Bref, si l’on se rendait compte qu’il s’agit d’œuvres, et je dirai d’œuvres d’art, aussi, tant leur écriture, dans leur état final, est le résultat d’un travail concerté et achevé. Ce point de vue supposerait qu’on les aborde chacune à sa façon, selon son mode propre, comme s’il s’agissait d’une personne rencontrée, et que l’on se situe alors dans l’attitude de celui ou celle qui cherche à rencontrer l’autre, le différent tel qu’en lui-même, à chaque fois, dans ces livres, cela en toute liberté, plutôt que dans celle de la demande d’un sens préfabriqué.

 

Quelle est alors la vérité de cet ensemble si divers ? Y existe-t-il un sens, malgré tout ? Peut-on trouver une unité dans cette diversité ? Luther, pour revenir à lui, avait vu le problème. Or il n’a jamais dit que les Écritures étaient unes, mais que chacune d’entre elles devait être reçue par le croyant à la lumière de Pâques – Golgotha et Tombeau vide –, ce qui n’est pas la même chose.

C’est alors le choix du lecteur Église qui, par une sorte de coup de force, tient à rassembler tout ce monde bigarré sous une même lumière, comme l’œil rassemble les bois, les champs et les toits éparpillés en un paysage.

Mais si ce lecteur agit ainsi, c’est parce qu’il est premièrement l’auteur de cet arrangement. Car c’est l’Église qui a rassemblé tous ces écrits en un ensemble qu’elle a appelé d’abord Les Livres. C’est elle qui a tenu a conserver dans cet ensemble la pluralité des Écritures hébraïques, que l’hébreu nomme Les Lectures (ham-miqrâoth), et c’est elle qui a assumé le fait que L’heureuse annonce qui l’a mise en route se décline en quatre évangiles, non en un seul. Que l’enseignement christique qu’elle a retenu s’éparpille en l’ensemble disparate d’une littérature épistolaire. Et ainsi de suite.     

Or placer chacune de ces littératures sous la lumière d’un regard unique ne consiste en rien à les fondre en un langage unique, mais à poser à chacune une même question : que te dit, à toi, le mystère de Pâques ?

Que dit mon frère Nahum (Mon Seigneur est un dieu jaloux, il se venge ; mon Seigneur se venge, il est plein de fureur ; mon Seigneur se venge de ses adversaires, il garde rancune à ses ennemis) lorsqu’il se trouve ausculté par la Croix du Christ ? Voilà qui est intéressant ! On aurait tort de le ranger dans la catégorie des vieux birbes dépassés, ce poète de la colère et de la destruction, tant il est actuel, tant son dieu est celui que l’on désire si souvent voir agir enfin !

C’est un espace de tension, une aire électrisée, qui apparaît et dans laquelle nous nous trouvons pris. Apparaît alors le terrible et merveilleux paradoxe, vital, que porte l’esprit du poème-bible. Cela parce que Nahum est devenu le prochain que l’Évangile transperce… comme il transperce le lecteur : humains frères et sœurs, témoins de Pâques, que ferons-nous de l’horreur ?

 

C’est ainsi que la Bible n’existe pas, mais des feuillets qui auraient dû rester épars, au moins en notre esprit, et qui nous sont proposés comme partenaires. Tous ont été portés à notre vue et à notre ouïe pour être laminés par la folie de Dieu. Eux qui sont si divers, et tellement fragiles, et tellement résistants. Comme nous le sommes.

11 Novembre 2017

 

 

 

LA CHAIR DU VERBE 

Catéchisme 23

  

Comme suite au Catéchisme 15, voici quelques remarques à propos de la traduction des Écritures bibliques.

 

J’aimerais faire admettre que la Bible est poème. Poème fait de multiples poèmes. Non pas fleur bleue et petit oiseau, mais gigantesque fleuve oral, composé de larges courants comme de clairs filets d’eau. De profondeur et de limpidité, de violence dernière et de paix.

En tant que poème elle s’adresse à tout l’homme, son intellect, ses émotions, ses sens, sa capacité d’action, ceci de façon globale.

 

Si l’on m’accorde cela, on verra que le programme qui s’impose au traducteur, aujourd’hui, consiste aussi à éduquer la sensibilité biblique de ses lecteurs, leur capacité d’user aussi de leurs sens comme moyens de connaissance. Car la poésie biblique, les écritures bibliques, sont aujourd’hui étrangères à nos habitudes culturelles. Il ne faut pas sacrifier cette étrangeté, qui nous sort des contraintes mentales de notre monde actuel, sur l’autel d’une intelligibilité réductrice, égalisatrice, privée du souffle de la vie. Mais il faut s’éduquer, se faire l’oreille et la bouche au langage autre, tout comme on doit faire effort pour recevoir le français hésitant de l’étranger qui demande son chemin. Nul doute pour moi que cet effort n’enrichisse au même titre, et notre foi, et notre culture, et notre langue même, et plus généralement notre vie sociale, car cela est tout un : ou bien notre foi serait-elle séparée de notre vie ?

 

Une bonne traduction part donc du principe que la Bible est poème, c’est-à-dire un langage construit sur des rythmes et des sons, qui font sens, et pas seulement sur la valeur des mots et la construction grammaticale. Dans le poème, tout est sens. Le suspens rythmique aussi bien que le choix d’une tournure. On ne pouvait pas dire la même chose autrement, car autrement on eut dit autre chose.

 

La traduction proposée suivra donc quelques principes simples. S’agissant d’un poème, il faut traduire aussi et le rythme et les sons, qui forment un système de sens. Pour le Premier Testament, on peut se borner à suivre les indications précises fournies par les Massorètes, ces copistes pointilleux du texte hébreu, mais en les simplifiant : nous n’avons pas l’oreille aussi fine, en matière de rythme oral, que les Anciens ; et d’ailleurs nous ne disposons pas d’un système établi de notation qui corresponde.

 

Pour le Nouveau Testament, en revanche, tout est à faire en ce domaine car nous n’avons malheureusement pas bénéficié du travail de massorètes chrétiens ! Il est pourtant possible de retrouver, pour donner un seul exemple, la diction particulière du Jésus des évangiles, avec ses rythmes typiques propres aux parlers araméens de son époque.

 

Il peut arriver que ce genre de recherche paraisse gratuit. Il n’en est rien. L’enjeu de ce travail est la perception de ce que les Écritures ne sont pas composées d’un sens, important, et d’une forme sans pertinence. Le sens d’un langage, en réalité, est fait à la fois d’un vocabulaire, d’une grammaire, d’un style littéraire, d’une sonorité particulière… et d’un mode d’énergie qui lui est propre et qui s’appelle le rythme. Et lorsqu’il s’agit d’une parole forte, l’unité qui compose cela en un tout est le poème, c’est lui qui tout entier est sens : forme-sens. Extraire le sens de sa matière verbale, selon la sempiternelle erreur dualiste, c’est le dénaturer. Plus, c’est être à vide, car le dualisme, sous toutes ses formes et en toutes ses occurrences, est la marque de l’absence.

 

Il s’agit donc d’un appel à privilégier, par une traduction totale, la connaissance des Écritures, au sens d’une expérience tout autant sensorielle et motrice que mentale ou émotionnelle. Le jour où les croyants, en effet, aimeront à nouveau d’amour la chair du verbe biblique, ils en porteront en eux le sens.

Saint-Coutant – 2007

 

 

 

NAISSANCES

Catéchisme 24

 

C’est toujours vrai, qu’un enfant nous est donné, ce n’est pas Abraham ou Moïse qui diront le contraire. Ni Ève ni Marie. Mais pour quel avenir ?

Certes, les Écritures bibliques sont enracinées dans l’ensemble culturel du Moyen-Orient et de la Méditerranée antiques et elles en épousent les valeurs, fastes ou néfastes, serait-ce pour les réorienter. Concernant les enfants, la continuité assurée des générations, l’extension de la fécondité, la nécessité de la piété filiale font grandement partie de ces valeurs, avec la primauté de la lignée paternelle, qui attribue les enfants au père et fait des femmes avant tout des génitrices.

À première vue, la particularité biblique en ce domaine consiste à mettre en avant des situations qui font problème. Cela est sans doute lié au parti-pris narratif : pourquoi raconter des récits de vies... sans histoire ? Or si la Bible raconte, entre autres, des histoires d’amour ou de lutte pour la nourriture, pour la terre, pour le pouvoir, etc., c’est pour questionner toujours l’ensemble de la condition humaine sur ce mode : à qui ou à quoi les humains doivent-ils allégeance et fidélité ? Ce qui peut se dire ainsi, dans les termes de cette antique culture : de qui sont-ils les enfants ?

C’est comme une immense parabole qui se déroule sur deux mille ans et dans laquelle un enfant – l’espèce humaine – se détache de son père, l’abandonne, le trompe, le combat. Ou encore, c’est l’histoire d’une épouse et mère – la nation sainte, le peuple élu – qui donne au père des enfants qui ne sont pas de lui... Les malheurs viennent de là, les crises, les questions qui tourmentent : « L’enfant retournera-t-il à son père ? l’épouse à son mari ? les enfants adultérins seront-ils reconnus, réintégrés... ou bien chassés, voués à l’errance et à la destruction ? »... Suspense.

Tout cela se joue de bien des manières mais on comprendra que là, la figure de l’enfant, donc, fasse problème. Avant sa venue, déjà : ses futurs parents peuvent-ils se poser comme tels ? Peuvent-ils enfanter si l’on ne sait de qui ils sont eux-mêmes, en vérité, les enfants ?

Au fond, de qui Abraham est-il l’enfant, sinon du Dieu qui le coupe de « la maison de son père » (Genèse 12) et le détache ainsi d’une humaine piété ? De cette coupure naîtra finalement une progéniture, mais alors de qui cet enfant-là, Isaac, est-il l’enfant ? Du dieu qui le sépare du désir de paternité d’Abraham (Genèse 22)...

Le « père des croyants » n’avait donc à lui ni parents ni enfants sur la terre. Mais cela suffit-il pour faire à Dieu un peuple d’enfants purement témoins de son Alliance filiale ?

Non, il faut encore qu’apparaisse Moïse (« l’enfant », en ancien égyptien), abandonné et déclassé, pour que l’Alliance prenne corps dans l’histoire des nations.

Ces deux figures, celle d’Abraham et celle de Moïse, sont emblématiques : c’est toujours vrai, je le disais, qu’un enfant nous est donné.

Aussi l’épouse et mère par excellence n’est-elle pas, elle non plus, naturellement féconde : voir les Sara, Rachel, Tamar, Anne, Noémi, Bethsabée, Gomèr, Élisabeth...*

Stérile, privée d’homme, mère de fils morts, prostituée ou adultère aux enfants rejetés, « la femme de Dieu » (on dit bien « l’homme de Dieu » !) ne doit souvent sa maternité qu’à une grâce... au parfum parfois douteux. Ou étrange : n’est-ce pas « avec » le Seigneur qu’Ève, pour finir, conçoit Caïn ? Quant à Marie...

Il y a dans tout cela besoin d’une Parole qui donne vie et avenir, sens, à ces enfants. Seraient-ils les morts que pleurent un Jacob, une Rachel, ou une veuve de Naïn.

C’est en ce sens que les « liens de la chair » ont besoin d’une mort et d’une résurrection qui tirent de tel malheur originel un étonnant courage d’être, ou qui transmuent le lien de dépendance vitale – le lien du parent à l’enfant, de l’enfant au parent – en relation d’alliance. On le voit dans le Nouveau Testament, où la foi en la résurrection, justement, amène chez les croyants un affaiblissement des liens biologiques – « qui sont ma mère et qui sont mes frères ? » dit Jésus – au profit d’une relation choisie, et où le même Jésus, ou Paul, ou Jean nomment donc leurs disciples « mes petits enfants ».

Il ne s’agit pas pour autant de rabaisser la chair, car cette histoire particulière, le récit biblique, n’est qu’un fil dans le tissu de toute l’histoire humaine. C’est à grand renfort de sperme et d’ovulations que la grande Histoire avance, mais cette drôle d’histoire-là dit pourtant que le sens et la fin sont ailleurs, dans la figure de ce Père qui attend ses enfants.

 

* Sara (Genèse 17.17), Rachel (Genèse 30.1), Tamar (Genèse 38.6-9), Anne (1 Samuel 1.1-8), Noémi (Ruth 1.11), Bethsabée, femme d’Urie (2 Samuel 12.15-16), Gomèr (Osée 1.2-9), Élisabeth (Luc 1.36).

Saint-Coutant, 2002, 2017

 

 

 

Faut-il fÊter Noël ?

Catéchisme 25

 

Cette chronique est certes décalée par rapport à celles qui précèdent, mais vu l’engouement marchand pour ce que l’on appelle les Fêtes, j’ai cru bien faire en intégrant ici ce chapitre de l’un de mes livres, Ce qui (m’)importe (Éditions Théolib) :

 

J’ai bien connu un pasteur d’autrefois. Le 25 décembre, il n’acceptait pour sa famille aucune autre festivité que celle du culte paroissial. Peut-être le repas familial était-il plus festif que d’habitude, son épouse y veillant, qui allumait de plus, malgré tout, une ou deux bougies…

Noël, ce n’était pas une occasion de ripailler en vendant son âme aux marchands ou aux propagateurs de mièvreries. C’était le jour de la naissance du messie, nu dans sa mangeoire.

Les enfants devaient le comprendre.

J’admire. Mais c’est parce que je n’ai pas passé mon enfance dans cette famille-là.

Chez les grands-parents prolétaires et incroyants qui m’ont élevé pendant la guerre, le Père Noël passait pendant la nuit, raison pour laquelle il faisait froid au petit matin (on n’allait pas allumer du feu dans la cheminée par laquelle il descendait)…

… et chaud au cœur à cause de tous les cadeaux, témoignages d’amour pour moi, qui entouraient le Godin, amassés et cachés depuis des jours.

Chez les uns, on apprenait aux enfants, à la dure, le sens de l’irréductible irruption de la sainteté dans le monde.

Chez les autres, on entourait les enfants de la durable sécurité d’une chaude affection.

Les deux ont leur avantage, du moins s’il s’agit des enfants.

Or Noël n’est pas pour les enfants. Je veux dire celui de la Bible.

C’est pourquoi, le 25 décembre, j’en tiens pour la fête, non du Petit Jésus, mais du Père Noël, avec les cadeaux, les escargots, les huîtres, le gigot, la bûche, le champagne et les bouilles illuminées des moujingues.

En cas de dèche, on peut toujours se partager tout ça.

Et pour ce qui est du messie, fêtez-le la veille, allez à l’église, à la vigile la plus simple et la plus sobre, celle où l’on chante alléluia devant un cierge unique environné d’une ombre séculaire.

Mais dans votre cœur, de quoi s’agira-t-il ?

De l’avenir incertain d’un enfant émigré menacé de mort par la police de son pays. Une histoire d’aujourd’hui, bien sûr, d’ici et de là-bas, et qui va vous pousser à résister, à combattre, à ruser, à exploser d’amour et de rage.  

Saint-Coutant, 2013

 

 

 

À DES JEUNES

Catéchisme 26

 

Le monde a un sens et ta vie a un sens. C’est ce que, à moi-même, déjà, je me dis.

Il en est ainsi de tous les êtres, de chacun pris en lui-même et de tous dans leur ensemble.

Il en est ainsi de chacune des sortes d’êtres qui composent le monde. Ainsi en est-il de l’humanité. Ainsi en est-il, tout aussi bien, des animaux, des végétaux et des minéraux ; et ainsi de suite.

Un sens, cela veut dire une direction et un but. Rien d’abstrait en cela. Il y a une histoire du monde comme une histoire de chacun.

Il y a un commencement, un déroulement, et un but.

Mais attention : il s’agit bien d’une histoire, si bien que le déroulement, qui relie le commencement au but, n’est pas écrit à l’avance. Ni pour le monde, ni pour l’humanité, ni pour toi.

Si je crois, pour ma part, que le but sera atteint, au moins dans l’ensemble, cela ne signifie pas que je m’en remette au destin. J’ai au contraire à prendre bien conscience de mon rôle dans cette histoire, et à tenter de le remplir au mieux.

Je suis, à ma place, l’un des auteurs de l’histoire, l’un de ses protagonistes.

 

Le monde a un commencement. Avant, rien.

Ou si quelque chose, cela ne m’est comme de rien, car cela se situe en dehors de cette histoire. Je n’ai rien à y voir.

Avant, rien. Si ce n’est celui qui a fait tout commencer.

De même, pour toi, se trouve un commencement. Avant, rien. Avant, il y a certes des tas de choses, mais sans toi.

Il y a de la matière qui nous constitue petit à petit.

Il y a de l’histoire : un homme et une femme, une famille le plus souvent, un milieu, un pays, une langue, une nation, un passé, une culture. Etc.

Et c’est là que tu commences.

Vois-tu l’arbitraire de ce commencement ? Tu te trouves, que tu le veuilles ou non, français, malien, algérien, vietnamien. On te communique d’autorité tout ce qui va avec : langue, histoire, coutumes, goûts, cuisine, patrie, etc. Tu te trouves riche ou pauvre, nourri ou affamé, cultivé ou ignare – cultivé d’une manière ou d’une autre, selon que tu es prolétaire ou bourgeois, rural ou citadin, occidental ou asiatique. Tu te retrouves avec une religion, ou sans. Etc.

Vois-tu l’arbitraire ? C’est pareil pour le commencement du monde. Pour le commencement de la vie. Pour le commencement de l’espèce humaine.

Il y a de l’Extérieur qui te précède et qui l’entoure. De l’Autre. Qui te fait.

Et moi, je crois que cet extérieur, cet autre, qui précède le monde et qui l’entoure, est un réalité Un Autre.

Ne me demande pas de preuves, là-dessus. J’ai dit « je crois ». Je finirai bien par te dire un jour pourquoi je le crois. Je te dirai même ce que veut dire « je crois ». En tout cas ce n’est pas quelque chose comme une opinion, ou une croyance. Disons que c’est une fondation. On y reviendra.

Ne me demande pas non plus comment il est, cet Autre. De fait, personne ne l’a jamais vu. Il est Autre. On ne peut savoir de lui que ce qu’il fait connaître, de lui-même. Si cela se trouve !

Et de ce qu’il fait connaître de lui-même, on ne peut en outre comprendre que ce qui est à notre portée.

Car ne l’oublions pas, nous, nous sommes à l’intérieur de l’histoire, et lui en dehors. Que peut-on comprendre du dehors quand on n’est jamais sorti ?

En réalité, il fait connaître de lui beaucoup de choses, mais nous ne sommes capables de percevoir que très peu.

Le spectacle du monde, par exemple, devrait nous en apprendre beaucoup sur lui. Mais l’expérience de l’humanité prouve qu’il n’en est rien. Ou fort peu. On aperçoit, on entrevoit, et puis on oublie.

Il faut savoir que l’humanité est étonnamment distraite.

Pourtant, depuis fort longtemps, certains se sont aperçu que l’Autre ne fait pas que se laisser deviner au travers du monde.

Une poterie, par exemple, en dit long, quand on veut bien la regarder vraiment, sur le potier qui l’a conçue et réalisée. Mais si en plus le potier se met lui-même à intervenir directement, alors évidemment ça renseigne. On peut alors apprendre à se servir vraiment de la poterie.

Depuis très longtemps, des humains, hommes ou femmes, ont eu la perception de ce que l’Autre était lui-même à l’action, directement, dans le monde, pour se faire connaître, et pour les renseigner sur l’usage de ce monde.

Pour les renseigner sur l’usage d’eux-mêmes, de l’Univers – avec tout ce qu’il contient – et surtout sur le but.

Je ne suis pas moi-même l’un de ces humains-là, et tout ce que je te raconte, je le tiens d’un certain nombre d’entre eux.

Et ceux-là ont découvert une chose : cet Autre était lui-même le but.

Curieusement, selon eux, nous allons vers cet Autre. Lui qui était au commencement, qui est maintenant tout autour du monde, et au cœur de ce monde, et tout autour de toi, et au cœur de toi. Lui, il nous attend.

 

Très souvent, cela n’a rassuré personne. Car il est clair qu’il n’est pas très agréable d’être à la fois cerné et habité par un Autre qu’on ne connaît pas. On se sent prisonnier. Observé, jugé, ligoté. Par derrière, par dessus, par dedans, par devant.

On se débat. On fuit. On se bat. On pense à autre chose. On dit « il n’existe pas ». On agit pour soi tout seul. Ou bien on fait semblant de se soumettre et, en douce, on détourne sa vie de lui.

Tout cela pour se défendre. Pour être soi. Pour être libre.

D’une certaine manière, cette attitude résume à elle seule tout l’histoire de l’humanité.

Ces humains qui ont perçu la présence de l’Autre parmi nous disent pourtant que c’est une erreur. Que l’Autre n’est pas à fuir.

L’un d’entre eux disait : « Il n’est pas semblable à un grand vent, l’Autre, à une tempête qui arrache tout, non, il est comme un souffle léger qui palpite dans la fournaise d’une montagne pierreuse, écrasée de chaleur. »

Un souffle léger. On respire.

Un autre disait : « Il ne te charge pas d’un lourd fardeau, comme celui d’un âne qui trébuche sous le poids de la charge, non, son fardeau est léger, c’est un plaisir de le porter. »

Et encore : « Il n’est pas la chaleur étouffante qui assomme à midi, et qui tue les plantes assoiffées, non, il est comme un ruisseau d’eau fraîche. »

Ou bien : « comme une lumière dans la nuit ». « comme un berger qui porte un agneau nouveau-né. » « Comme une pluie qu’on attendait. »

Et l’un va jusqu’à dire : « Comme un avocat devant tes juges. »

Mais tiens ! On court toujours. On ne l’écoute pas. Certains de ceux dont je parle ont même été battus, tués.

Et puis un jour on a appris que le vrai mot pour dire cet Autre, c’était le mot amour.

Ce qui est avant, ce qui est pendant, ce qui est après : l’amour.

On voyait bien qu’on avait tort de se sauver.

 

Tu as donc, comme le monde que tu habites, un commencement. J’y reviens.

Pourquoi ce commencement ? Pour aller de l’avant.

Pour développer au mieux, et mener à son accomplissement, ce qui est sans prix, ce qui est une pure merveille : toi.

Un Autre t’attend, et te voudrait accompli, achevé, lumineux, harmonieux, pour t’adjoindre à lui.

C’est comme un stage que tu commences. Mais un stage très dur, avec beaucoup d’épreuves, de tests, de défis, de dangers, le tout entrecoupé de temps de repos, de détente, de plaisir.

Du malheur et du bonheur.

Mais ne te fais pas d’illusion : un stage très dur. Un stage à mort, mais pour la vie.

C’est comme un match en vue de la qualification. Et ton adversaire te combat à fond, sans concession. Mais saches que ton adversaire est en réalité celui qui t’aime. Il te veut champion.

C’est comme une guerre : il ira jusqu’au bout. D’une manière ou d’une autre il te vaincra. Mais c’est à qui perd gagne. Tu auras la victoire.

C’est comme cela qu’il fait. Lui-même l’a vécu avant toi.

Beaucoup refusent le match. Plus encore : ignorent son existence. Mais le match existe. Il est ta vie.

 

Tu as un commencement. Et sur cette terre tu as une fin. On l’appelle la mort.

Bien qu’elle fasse partie de l’ensemble de l’itinéraire complet, la mort est néanmoins la grande ennemie, pour nous comme pour l’Autre.

C’est qu’il y a deux façons de la considérer.

La première manière consiste à voir qu’elle est utile à la réfection permanente de la création. Adéquate à sa rénovation, sa remise en état constante, comme lorsqu’on change les pièces usées d’un moteur pour en mettre une neuve afin que ça fonctionne.

La seconde manière consiste à considérer chaque vie qui se perd ainsi, et à refuser qu’elle se perde.

Parce que toute existence est la cause possible d’un émerveillement.

Ainsi, parce que tu es cause possible d’émerveillement, ta mort n’est pas acceptable.

En ce sens-là, la mort n’est pas adéquate, elle est au contraire le résultat d’une erreur de parcours.

Le grand Autre, qui en a accepté la nécessité, la remet pourtant sans cesse en cause.

Il y a comme une contradiction entre le commencement, qui instaure une histoire qui va vers la mort, la suppression régulière des vies, et la fin, qui suppose que tout ce qui a été, que toute vie, se retrouve récupérée.

On a cherché beaucoup d’explications pour justifier cette contradiction.

Je n’en ai aucune. Je la constate. C’est que je ne suis pas cet Autre, et de très loin.

 

Les témoins auxquels je faisais allusion n’en ont pas plus que moi. Ils s’en tiennent à ce qui se passe selon la logique de la seconde façon de voir.

Parce que, assurent-ils, le vrai nom de l’Autre, je le disais à leur suite, est l’amour.

Alors la mort devient le résultat d’une erreur, d’un manque, d’un ratage.

Cela se voit bien : elle introduit dans la vie le malheur, la douleur, l’angoisse. Elle est contraire à l’amour. Elle est opposée à cet Autre qui nous attend.

Dans la situation actuelle, elle règne cependant, produisant la séparation.

Séparation à l’intérieur du tout qu’est ton être. Séparation, en toi, puisque toutes tes solidarités sont détruites. Les éléments de ton être physique comme les éléments de ton être historique, toutes tes solidarités. Séparation entre les êtres, entre ceux et celles, surtout, qui s’aiment. Désintégration.

Les témoins auxquels je me réfère disent que la réunion finale, la réunion de l’être au complet, la remise en harmonie de tous les éléments de son histoire, est le résultat de l’œuvre d’un héros, justement cet Autre qui nous aime.

Selon eux, cette histoire-là a détruit, non la réalité de la mort, mais sa puissance. La mort a été traversée, dépassée, et finalement intégrée à la grande histoire de la vie. C’est le fait d’un être historique, à un moment donné de l’histoire humaine, en un lieu précis.

Comme si la fin de toute l’histoire était concentrée par avance en ce temps et en ce lieu, dans la personne et l’œuvre d’un humain nommé Dieu avec nous.

L’Autre en nous : la fin, le but, le sens de notre vie, concentré là.

Montpellier, 1986

 

 

 

Mon pÈre m’a confiÉ un domaine…

Catéchisme 27

 

Selon les Écritures bibliques, Dieu a créé le monde dans une intention qui reste mystérieuse : est-ce pour le donner en apanage à un seigneur, l’espèce humaine, ou bien est-ce pour ce monde lui-même, pour sa beauté et sa folle gratuité, l’humain étant alors un serviteur au pair chargé de la maintenance ? Peut-être pour ces deux raisons conjointes, dans le cadre d’une hiérarchie dans laquelle le serviteur du seigneur Dieu serait à son tour le seigneur des êtres de son monde.

L’emploi constant de ces termes eux-mêmes, seigneur et serviteur, indique que tout le rapport qui s’établit entre les éléments de la création – humain compris – et Dieu est vu selon le mode d’une grande parabole dans laquelle il s’agit de fidélité réciproque. C’est le terme clé d’une alliance, dans laquelle seigneurs et serviteurs sont liés par mutuelle allégeance, le seigneur devant protection et secours, et le serviteur, certes rentabilité et concours, mais avant tout parfaite loyauté.

 

La parabole du Seigneur et du serviteur

 

Ainsi, le Dieu créateur, puissance inconnaissable et sans visage, sans nom, se révèle par fidélité dans les Écritures comme mon seigneur, à moi l’humain, c’est-à-dire comme le vis-à-vis que je sais nommer et à qui je dis tu. Le fidèle auquel je suis fidèle. Ou non.

Cette "fidélité ou non" est tout l’enjeu du rapport que les Écritures installent entre l’humain et le reste de la création. Elles révèlent qu’il existe une loi. Dans des écrits bien antérieurs à la dérive légaliste que connaîtront Paul et les évangiles, l’alliance est à la fois loi et grâce : si le Dieu auteur de l’univers créé y devient celui auquel j’obéis et celui qui me protège, cela se retourne : c’est aussi ce que je suis pour les éléments de la création.

 

Les Écritures ne connaissent pas la notion de néant. Pour elles, le contraire de la création est le magma, l’indifférencié, l’absence de structure. D’où ces images : l’abîme liquide de Genèse 1,2 ou le bourbier illimité de Genèse 2,6. Des images que l’on peut associer à celles de la mort : pourriture et poussière.

La création, alors, est paradoxalement un acte de résurrection : il y avait la mort, et voici la vie ! Telle est la puissance du dieu biblique, le Vivant.

Selon ces récits inauguraux, son action créatrice consiste à instaurer des distinctions, des différences, des limites, des normes. À partir de l’indifférencié mortel, il sépare, spécifie, subdivise, organise, hiérarchise.

S’ensuit la confondante, terrible et merveilleuse splendeur de ce monde nouveau qui naît alors, tiré de l’abîme innommable.

La loi est là dès cette origine, depuis les lois d’alternance structurelle (lumière et ténèbres, jour et nuit, terre et mer) en passant par celles qui régissent le renouvellement des éléments créés (chacun "selon son espèce"), jusqu’à celles qui codifient le droit relatif aux humains ("du fruit de tous ces arbres tu pourras manger, sauf de cet arbre-ci").

 

Au fond, cela consiste à parvenir à la plus grande justesse dans la relation. Celui qui y parviendrait serait à la fois humain véritable, tel que voulu par Dieu, et authentique fils du Père qui est dans les cieux. Pour ceux qui tentent de marcher sur ce chemin, il s’agit de se tenir dans les termes de l’alliance. Ce qui inclut aussi nos relations avec la création.

 

Un organisme social unique et cohérent

 

Gérer la création est un combat permanent car la force de l’inertie mortifère initiale reste grande. Selon les images bibliques, elle tire vers un retour à l’indifférencié de la pulvérulence, ou encore c’est le risque d’un cataclysme qui rétablirait le magma premier. La création est sans cesse en butte aux attaques, directes ou insidieuses, de la désagrégation.

L’acte premier de Dieu, créateur de vie et fondateur d’alliance, est en danger d’être renversé, inversé. Et il est dit d’emblée que la plus grande force négative réside au plus haut : dans l’espèce humaine. Pas la seule, car le monde est plein de dangers, mais la plus grande. C’est ce qui est nommé violence : un désordre, et plus précisément une "injustesse".

 

Prenons l’exemple de notre rapport aux animaux domestiques. Si l’humain est leur seigneur, c’est qu’ils jouent leur rôle au sein de sa gestion du monde qui lui a été confié. De même qu’un seigneur local voit le champ de sa domination englobé dans celui de son suzerain, de même l’animal vit à l’intérieur de l’aire de maîtrise de l’homme. Son seigneur tire en partie de lui les moyens de sa subsistance et de sa maîtrise. Mais la relation est réciproque car l’homme devra protéger et enrichir son vassal animal. Ils forment un organisme social unique, cohérent quoique complexe. Nuire à l’un nuit à l’autre. Qui nuit aux siens se nuit à lui-même. Qui soigne les siens se soigne lui-même. Sortir de là, c’est dangereusement manquer à la justesse.

 

Il s’agit bien sûr d’une antique parabole. Mais la visée d’une parabole consiste à inclure ses lecteurs dans le mouvement de sa narration. Aussi, parce qu’il s’agit d’une parabole, cela reste une proposition universelle.

Saint-Coutant – 2005

 

 

 

TU ES JEUNE ?

Catéchisme 28

 

Celui que l’on appelle Dieu n’est pas d’abord Dieu pour toi. Il est le barreur du navire Univers.

Ce qui t’est proposé, c’est d’entrer dans le mouvement d’avenir qu’il imprime au monde.

Grande aventure. Invitation à laquelle il t’est proposé de répondre, ce qui, à soi seul, te vaudra d’être qualifié. 

Toutes les épreuves de qualification ont été réunies en une seule, unique mais radicale et mortelle. Cruciale. 

Passée et dépassée une fois pour toutes, elle vaut pour tous ceux qui s’engagent pour la vie dans la grande aventure.

Une aventure qui court sur l’étendue de toutes les modalités et de tous les temps du monde, visibles ou invisibles.

C’est une aventure qui coûte, car c’est du travail, et c’est du combat. Mais c’est aussi du plaisir.

Tu choisis ainsi ce qui va vers le bon et le bien du monde – tu laisses ce qui va vers le mauvais et le mal du monde.

Tu n’es pas le bon et le bien du monde, mais tu peux aller vers ce qui est bon pour le monde, vers ce qui fait du bien au monde.

Tu es qualifié pour cela. Bon voyage, avec le capitaine !

14 juillet 2018

 

 

 

 

QUAND JE LIS LA BIBLE

Catéchisme 29 

Texte revu et corrigé

 

Vous scrutez les Écritures parce que vous pensez acquérir par elles

la vie éternelle : ce sont elles qui rendent témoignage à mon sujet.

Jean 5.39

 

Quand je lis la Bible, qu’est-ce que je fais ? En quoi cela consiste-t-il ? Eh bien pour ce qui me concerne, je m’entretiens avec quelqu’un. Avec l’un de ses participants. Nous sommes deux, cette personne et moi. Que ce soit Ésaïe ou Paul, par exemple, même si ce sont en fait des noms accolés à un groupe, à une école, à une communauté, il s’agit pour moi d’une écriture particulière avec laquelle j’entre en relation comme avec une personne. Alors on discute.

 

Prenons donc ces deux-là, déjà mentionnés : prophète hébreu ou fondateur d’Églises, ils ont quelques points communs, le premier étant qu’ils me parlent depuis l’Antiquité proche-orientale, régie globalement par le modèle impérial asiatique, et qu’ils sont juifs (juifs comme ceux de l’époque, qui n’est pas notre époque, juifs avec temple, prêtres et force sacrifices, par exemple). Aussi sont-ils pour moi des étrangers.

Or ils me parlent. Eh bien quand je lis l’un d’eux, l’erreur, ce serait d’oublier, justement, que nous sommes deux. Lui et moi. Moi et lui. Si différents, si étrangers l’un à l’autre. Et je me demande alors pourquoi ce serait lui qui aurait raison et pas moi, dans la discussion, ou lui qui m’enseignerait ?

Après tout, j’en sais plus que lui sur la suite ! Exemple : Paul, quand il me parle, ne sait pas – ce que je sais – qu’une partie fondamentale de la Loi dont il discute est caduque à mon époque, j’y faisais allusion : celle qui concerne le temple, disparu, et les sacrifices, abolis.

Et Ésaïe ! Il n’a aucune idée, par exemple, de la possibilité d’une démocratie, celle dans laquelle je vis, il s’intéresse à un roi-potentat, tout aussi antique que lui. Ce qui me laisse largement ignorant de ce que cela signifie vraiment pour lui. Et surtout, il témoigne d’un dieu qui n’est pas vraiment le mien, moi qui viens après Golgotha et le Tombeau vide. Mais quelque chose, chez lui, me concerne pourtant. Il me parle. Il évoque tant d’enjeux…

Il y a, chez ces deux-là comme chez les autres, une ardeur, un désir, un amour, une colère, une force, une faiblesse, une foi humaines qui me concernent infiniment et qui témoignent d’un lien tellement problématique et pourtant essentiel avec celui que, moi comme eux, nous appelons Dieu.

 

De tous ces entretiens que l’on appelle lecture, de toute cette nourriture, que vais-je faire ? Comment déciderai-je de les prendre avec moi avec tout leur dire et pour quoi faire, pour quoi vivre ?  

Et, si j’ose écrire, quelle nouveauté mon intrusion va-t-elle produire en eux ? (mais on comprendra peut-être que le "je" que j’emploie est à comprendre aussi comme un "nous").

Eh bien il y a chez moi, au départ, avant la rencontre effective, ce mouvement vital, cet élan qui m’a amené à me poser à jamais, pour vivre, sur une base, un socle, et qui s’appelle le Christ, mis à mort et de nouveau levé. Ce qui n’est pas de ce Christ-là, serait-il biblique, ne me concernera pas.

Pourquoi ? Parce que son geste est ce qui a scellé une alliance de sang (je parle en parabole) entre Dieu et le monde dans lequel je vis, donc aussi avec moi, fétu promis à destruction et pourtant tellement aimé. Là-dessus je me fonde et suis en paix.

Là-dessus aussi viennent se fondre tous les dires anciens, vis-à-vis desquels je suis libre, desquels je tire l’or et le fumier, avec lesquels je me bats, je me plais, je travaille.

 

On me dira, bien sûr, que ce Christ est venu à moi par le canal de ces Écritures, qui me sont donc premières. Cela paraît certain mais au fond ne l’est pas. Ce qui convoque ces Paul ou ces Ésaïe dans notre histoire est bien plus, en réalité, la longue et patiente communication qui en a été, et en est faite jusqu’à aujourd’hui et jusqu’à moi, par la parole de ce fameux "nous" qu’est la communauté des croyants présente dans l’histoire et dans le monde.

J’aime alors à généraliser ceci : le Christ, je l’ai connu bien avant de m’être mis à lire la Bible. Certaines personnes m’avaient d’abord parlé de lui avec amour.

S’il y a pour moi des Écritures qui parlent, c’est parce qu’elles ont été conçues, élues et autorisées par la foi originelle des croyants. C’est cette foi qui est première, foi au salut dont le Christ est le Dire. Mouvement qui consiste à se fonder sur le Christ.

Sans cette foi, les Écritures seraient restées ce qu’elles étaient, des témoignages datés et situés, témoins d’un passé lointain à classer sur les étagères d’une bibliothèque de l’Antiquité, dans le musée des civilisations orientales. À supposer qu’elles aient été écrites.

C’est pourquoi il n’existe pour moi, qui partage cette foi, rien d’autre que le Christ que l’on puisse appeler la Parole de Dieu, ou plutôt le Dire de Dieu au monde (car Dieu ne parle pas, il dit, parole qui crée, qui oblige, qui institue, qui fonde, qui entre en relation).

 

Dénier à la Bible le titre de Parole de Dieu a pour conséquence de me classer, dit-on, parmi les pasteurs libéraux. Je ne vois pas l’intérêt de ces classifications. Pour moi, l’intérêt est dans ce "nous", ce chœur bi-millénaire, à vocation universelle, auquel j’appartiens. Patiemment, à longueur de temps et à largeur d’espace, il entretient cet échange qui le passionne et le nourrit sur le fondement du Dire divin, de cette divine histoire humaine : le Christ. 

9-25 novembre 2018

 

 

 

 

TABLE

 

1

Sur la vague, ou le Dire de Dieu

2

La ruse ÉvangÉlique, ou le désir humain réorienté

3

PÂques, ALLIANCE UNIVERSELLE, ou un rite de création

4

EN venir À la raison, ou remettre les lieux en ordre

 5

POLYPHONIE, ou de l’usage de la Trinité

6

LEçON SPATIO-TEMPORELLE, ou que tout est accompli

 

6bis.  Poésie théologique, ou réponse aux objections

7

UN DEVOIR DE COLÈRE, ou l’homme de Dieu

8

RÉsurrection, ou qu’il s’agit de création

9

LE PRATIQUE DE LA CHOSE, ou la dette infinie

10

RÉGRESSIONS, ou Écritures versus Parole

11

IN-CERTAIN, ou le paradoxe du Croyant

12

AU COUCHANT ! ou la marche vers l’inconnu

13

Cultures, Évangile, anti-culture, ou la ruse 

14

AUX ORIGINES DU PEUPLE HÉBREU, ou l’hébraïsme

15

ACCOMPLIR LES ÉCRITURES, ou la poétique du Christ

16

LE DIEU-AVEC ET LA RÉGULATION, ou quel amour ?

17

UN RÈGNE QUI NEST PAS UN RÈGNE, ou chercher

18

UN MODE D’ÊTRE, ou lire les Écritures à perte

19

un avenir dans le prÉsent, ou contribuer au Règne

20

AVEC, ou l’Emmanuel à venir

21

rÉussitudes, ou le Souffle et son prix

22

LIRE AU PLURIEL, ou que LA Bible n’existe pas

23

LA CHAIR DU VERBE, ou faire place à l’étrangère

24

NAISSANCES, ou que l’enfant est donné

25

FAUT-IL FÊTER NOËL ?, ou une histoire d’aujourd’hui

26

À des jeunes, ou qu’un Autre est le but

27

MON PÈRE M’A CONFIÉ UN DOMAINE…, ou la fidélité

28

TU ES JEUNE ?, ou un mini-caté

29

QUAND JE LIS LA BIBLE, le Christ passe avant

 

 

 

 

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