Fil - Peintures acryliques poétique par Huynh Duy - www.artpeople.net - DR

 

 

Retour à la page d’accueil

 

Retour à la page Ecrire

 

 

 

De janvier à mars 2015, le feuilleton habituel est devenu un journal,

le journal d’une retraite, terme à prendre en deux sens.

Il s’agit d’une part du journal d’un retraité.

Et d’autre part de pensées survenues chez un type

qui vit dans un hameau retiré.

 

 

 

journal 2015

 

Pour réagir : jean.alexandre2@orange.fr

 

 

Du 21 au 31 décembre

 

Chrétien

Le 25 décembre, Éric Ciotti, président du Conseil général des Alpes Maritimes, a présenté ses vœux devant une crèche de Noël qu’il a tenu à faire installer au sein de l’hôtel du département. Ou faut-il écrire « de l’autel du département » ? Pour lui, en substance, seule la fidélité à notre héritage chrétien pourra nous faire triompher de la barbarie islamiste. L’ennui, me dis-je, c’est que le discours habituel de M. Ciotti n’a le plus souvent rien de chrétien, du moins si ce terme a quelque chose à voir avec l’Évangile…

 

Ajaccio 2

Les attaques de pompiers qui ont eu lieu récemment à Ajaccio sont courants sur le continent sans qu’on en parle autant. Il me semble cependant que les événements actuels sont liés à une particularité corse, mais non dans le sens péjoratif habituel.

Tout d'abord, cependant, il faut souligner que la période des fêtes laisse les médias pauvres en faits croustillants à diffuser car une partie de leur personnel et de celui des agences de presse fait du ski ou se dore sur une plage ensoleillée... Pour eux, une attaque de pompiers immédiatement suivie du saccage d'une "mosquée", c'est donc pain bénit.

Mais l’affaire est de toute façon rarissime car, sur le continent, ces deux sortes de bêtises – caillassage plus saccage – sont dissociées, le plus souvent, parce que plongées dans la multitude banlieusarde et son hétérogénéité.

Ce n'est pas demain qu'un groupe nombreux se montrera assez solidaire, par exemple à Bobigny, pour se sentir collectivement concerné par un caillassage voisin et pour agir aussitôt contre la "communauté" rendue responsable. Ces choses-là sont forcément distinctes, dans le temps comme dans l'espace. Ceci posé, si cela était aussi aisé qu'à Ajaccio, cela se ferait sans aucun doute.

On oublie simplement qu'Ajaccio est une petite ville, et que sa population majoritaire a une identité commune forte. C'est bien ce qui fait la spécificité de ces événements, comparés à ceux de même nature qui se passent ailleurs.

Là, ce qui frappe l'imagination, c'est ce lien immédiat : voyous = immigrés = musulmans = pratique de l'islam = saccage d'une salle de prière. C'est presque un cas d'école, un paradigme de ce qui se passe ou risque de se passer dans presque toute l'Europe, une sorte d'expérimentation en chambre... (sauf pour ceux qui sont directement touchés !)

Bref, je ne pense pas que, là comme ailleurs, la Corse puisse sortir de sa profonde originalité. C'est du moins mon idée, tout cela vu de loin...

 

Ajaccio 1 

J’ai idée que lorsque de sales gamins supposés catholiques caillasseront une voiture de pompiers, personne ne se mettra pour autant à saccager une église et à y brûler les hosties consacrées…

 

Gaffe ! 

Les médias parlent de "dérapages racistes", à Ajaccio comme, hélas, ailleurs. Ces termes sont impropres en ce qu’ils impliquent que ce qui est à condamner c’est le dérapage, non le racisme, dont l’expression, supposée légitime, serait alors viciée.

 

Règne

Ce titre, pris au hasard dans la presse : "Mourinho à la tête de l’Angleterre". Bien sûr, il ne s’agit que de foute, toutefois l’expression me laisse pensif : et si, en matière de lien humain, et contrairement à ce que l’on pense, nos vieux États-nations n’avaient plus d’autre pertinence aujourd’hui, pour les gens, que l’espoir d’une gloire foutistique ? Mais j’exagère, bien sûr. Je l’espère, en tout cas, 

 

À gauche toute !

Comme cette année qui meurt, le clivage gauche-droite, nous dit-on, serait moribond. Ah tiens ? On pourrait donc concevoir un système politique dans lequel les gens qui sont exploités, ou exclus, ou méprisés, ou tout cela à la fois, continueraient à l’être avec plaisir, ou, au minimum, avec résignation…

Nous continuerions à accepter qu’un grand nombre d’entre nous soient au chômage pourvu que la machine tourne plus ou moins bien pour les autres. Nous penserions normal que les salaires du plus grand nombre ne suffisent pas, que les horaires de travail s’allongent pour le même prix, que des populations entières soient reléguées dans des ghettos, que les services publics s’amenuisent, que de larges zones du territoire s’en passent et que leurs habitants se paupérisent, voire se clochardisent, etc.

De la même manière, nous serions heureux de voir les plus riches s’enfermer dans des quartiers luxueux bien défendus, des patrons gagner des sommes fabuleuses tout en saccageant l’avenir de leurs entreprises, des médecins se sucrer au passage ou refuser d’aller soigner dans les coins paumés, des… mais allez, j’en passe. Et que tout cela leur paraisse à tous le juste salaire de leur éminente somme de talents et d’intelligence, à eux qui, pour la plupart, ont surtout bénéficié des avantages de leur naissance.

Il y aurait une gauche qui accepterait tout cela pour la raison que la droite l’aurait rejointe dans sa recherche de la justice. Et il y aurait une droite qui serait heureuse de cela parce que la gauche aurait compris que l’efficacité (à venir…) passe par de tels sacrifices. Voilà qui arrangerait bien des gens, c’est sûr ! 

Malheureusement pour eux, ce n’est pas vrai, le clivage existe toujours. Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’il ne s’exprime pas dans le réel politique qui nous est présenté aujourd’hui. Ce qui s’expose sur la scène n’a pas grand chose à voir avec ce qui se vit dans la salle. C’est en effet la résignation du plus grand nombre – les oubliés de la fête – qui prévaut, faute d’un langage qui lui soit propre et qui soit apte à rendre compte du réel en vue de le transformer.

Ceux que cela arrange, ou ceux que cela trompe, y voient la fin du fameux clivage. Mais ce qui est moribond, c’est l’ensemble des conditions dans lesquelles la parole et l’action politiques se proposent aujourd’hui au plus grand nombre. Et c’est la capacité d’un peuple d’autant plus assujetti, désormais, qu’il est atomisé, à se considérer comme un ensemble, certes divers mais cohérent, capable de se faire sujet de son histoire.

C’est là, sur cette scène du pouvoir où la foule bigarrée des spoliés a disparu du spectacle, que le clivage tend lui aussi à disparaître.

Je ne pense pas, pour autant, ce peuple assujetti semblable à ce qu’il était autrefois, au temps d’un prolétariat massif, apte à être organisé en parti se voulant révolutionnaire. Les conditions sociales ont changé, et se faire organiser par d’autres – les activistes à tête formatée – n’est de toute façon guère enviable, ni efficace, pour un peuple quel qu’il soit… comme on a vu à l’Est.

Et aujourd’hui, comme on le voit cette fois dans l’Ouest latino, devenue purement et simplement populiste, cette gauche-là n’a guère de solutions viables à proposer. Que Mélenchon s’en avise !

C’est donc la résignation qui l’emporte plus ou moins aujourd’hui,  toujours susceptible, néanmoins, de se voir remplacée ici ou là par un coup de colère ponctuel, ou de faire place à l’emballement populaire pour quelques icônes porteuses de solutions toutes faites, à base de vindicte imbécile, le tout relayé par quelques histrions habiles à dresser les uns contre les autres. Le degré zéro de la pertinence politique.

Tout est donc à reconstruire d’une gauche qui soit elle-même. Celle qui n’est rien d’autre que la force collective issue de l’ensemble, divers mais coordonné, des milieux qui veulent une avancée vers la justice. Et c’est urgent, car c’est cela maintenant ou l’explosion demain.

Mais qu’est-ce qu’un parti de gauche, aujourd’hui ? Rien, ou si peu. Je le dis de tous ceux qui se veulent tels. Aucun n’a pensé le réel, ou s’il en est un qui prétende l’avoir fait, il s’est montré incapable de passer à la réalisation. C’est qu’un parti, au sens actuel, n’est pas la solution. Au mieux, c’est un club de militants, au pire un cénacle de notables. C’est en tout cas un milieu qui exclut. Ceci par construction et de bien des manières, et pour de nombreuses raisons supposées doctrinales.

Pour moi, il n’y a qu’une chose à faire si l’on en est, et c’est de foutre le camp, ou, au plus, de s’y tenir à la marge. La force politique de gauche est ailleurs, qui reste à naître comme formation capable d’agir.

Elle ne peut venir que du bas et du multiple. De ces innombrables et divers mouvements, initiatives, associations, inventions, tentatives, entraides, clubs, fraternités dont le pays fourmille. Actions citoyennes, militantes, bénévoles ou non, privées aussi bien que publiques ou semi-publiques, laïques ou confessionnelles, locales ou régionales, fédérées à tous les niveaux aussi bien qu’isolées ou de voisinage. Mais actions fraternelles, exigeantes et bienveillantes issues du peuple.

À toutes, il ne manque le plus souvent que de se savoir nées de l’esprit véridique de la gauche. De son esprit natif, celui des tout premiers socialistes. De porter le ferment d’une gauche à inventer ensemble. À construire selon de nouveaux modes relationnels. À représenter selon de nouveaux modes de désignation.

Là, tout est à faire. À recommencer, à réinventer. Le tout de ce que les anciens ont désiré, imaginé, voulu, et qui s’est délité. Et si cela se fait un jour, on verra bien si le clivage a disparu. 

 

Puni

Bien fait pour moi ! À force de penser ou d’écrire de vilaines choses sur le Père Noël, le sapin de Noël, la magie de Noël, "Petit Papa Noël", les illuminations de Noël, le grand bêtiser de Noël, et même (j’ai honte) sur Michel Drucker, j’ai été puni. Ou alors je me suis inconsciemment puni moi-même, mon sur-moi ayant résolu de me remettre les idées en place : j’ai donc passé Noël cloué sur mon fauteuil ou dans mon lit, une cheville totalement nase. Je me réjouis car je me dis : ce n’est pas mon vrai moi qui souffre, mais mon double satanique.    

 

Marre

Je sais, je sais, il faudrait parler de Noël… Mais cela signifierait… quoi ? Comment dire une fois de plus, sans résultat une fois de plus, que cela n’a rien à voir avec l’amoncellement des choses vendues et achetées, avec les illuminations, les illustrations dorées de la richesse et du luxe… Rappeler qu’il s’agit d’un enfant apatride qui devra s’exiler pour éviter un massacre, et que c’est cela qui est dieu, ce ne serait pas se faire la voix qui crie dans le désert, mais bien rester inaudible au sein du tohu-bohu. Il y aurait des choses à revoir, d’abord, pour les croyants. Des choses qui leur feraient mal. Foutre leurs coutumes ésotériques en l’air et partager la rage et la honte du Christ.

(Excusez-moi.) 

 

Aveu 

Certains opposants à Mme Le Pen, dans le Nord, avaient écrit sur un mur, en grosses lettres capitales rouge, le célèbre slogan des antifascistes espagnols, No pasarán (ils ne passeront pas !). Une photo de ladite dame la montre cachant le No de ce slogan : reste Pasarán (ils passeront). On ne saurait mieux dire de quels ascendants elle se voit l’héritière…

 

Incohérence 

Une femme battue abat son mari après quarante ans de traitements inhumains et elle écope pour cela huit ans de prison. Moralité : elle aurait dû le tuer dès le début, elle serait libre depuis longtemps.

 

Respect 

Française, musulmane et républicaine, Mme Latifa Ibn Ziaten, la mère d’un soldat français assassiné par le tueur islamiste Mohamed Mérah, garde toujours son foulard. Elle le porte même lorsqu’elle vient dans une école de la République pour parler aux élèves de paix, de tolérance et de respect. Personne n’a songé à lui demander de l’enlever, son foulard, ce serait un manque de respect.  

 

ça commence 

Deux flamants roses repérés à la limite de la Charente et des Deux-Sèvres… Sont loin de leur base, mais z’ont dû partir en éclaireurs pour explorer le marais poitevin. Pourra-t-on les arrêter à Poitiers, ou iront-ils jusqu’en baie de Somme ?

 

Oyez, oyez !

Notre spécialité, à nous les Français, c’est l’homme providentiel. Ou la femme. Bref, la personne qui n’a qu’à être là pour que tout s’arrange. Elle parle et le monde s’incline, il s’adapte à cette parole. Et si, de façon surprenante, il ne le faisait pas, c’est lui qui aurait tort. Eh bien aujourd’hui – sonnez hautbois, résonnez musettes ! – nous avions déjà une femme providentielle, voici en plus un homme providentiel : on est sauvé, on a Tapie !

 

Avec 

Qui lira ce qui suit devra supporter, sous couvert de méditation à propos de Noël, les cheminements tortueux d’un maniaque de la lettre. Voyons :

Il suffit de regarder dans un dictionnaire pour constater que le mot "Noël" provient du latin natalis dies (jour de naissance).

La naissance dont il s’agit est, comme on sait, celle de Yéchoú’ de Nazareth, que les chrétiens nomment Jésus-Christ (du grec Iêsoús Khristós devenu en latin Iesus Christus et signifiant "Jésus Oint").

Les musulmans le nomment en arabe Sidnā Issa, "Notre seigneur Issa", et le considèrent comme le plus grand des prophètes envoyés par Dieu avant la venue de Mohammed. Je fournis cette précision pour rappeler que les musulmans ont toutes les raisons d’honorer eux aussi Noël.

Naissance, donc. Toutefois, sans doute à cause de la consonance, j’ai toujours préféré conférer comme origine au terme "Noël", je le confesse tout à fait gratuitement, les mots hébreux ‘immanou él qui ont donné chez nous le prénom Emmanuel. C’est presque une rime – noèl, nouèl.

Et bien sûr, ce n’est pas moi qui fais le lien, mais l’Évangile selon Matthieu, qui confère à Jésus, lors de l’annonce de sa naissance, le nom (ou le titre ?) d’Emmanuel.

On peut traduire cet ‘immanou él (très littéralement : "avec nous Dieu") par "Dieu avec nous", bien sûr, mais aussi par "Dieu est avec nous", ou par "Que Dieu soit avec nous". ou même par "Dieu, sois avec nous !" Il provient d’un passage du livre du prophète Ésaïe, dans les Écritures hébraïques. On le trouve au chapitre 7, verset 14 :

Voici la jeune femme // elle a conçu / et elle enfante un fils // et elle prononcera son nom / Avec nous Dieu.

Il y aurait beaucoup à dire (en mal) sur la façon dont ces mots ont été traduits au cours des temps. Je m’en abstiendrai, pour rappeler simplement au passage que les chrétiens y ont toujours vu l’annonce prophétique de la naissance messianique de Jésus, mais ce qui m’intéresse aujourd’hui est ailleurs.

Il s’agit de cet "avec". Bien sûr, il me faut dire un mot de cette jeune femme et de son fils, mais ce qui m’importe c’est le "avec". On notera qu’il précède le mot "Dieu", ce qui signifie que celui-ci, en tant que dernier mot du verset, en est le mot important : dans ce verset, c’est jusqu’à lui que l’on va. Jusqu’à Dieu.

Pour qui en douterait je rappellerai ces mots de Cohéleth : « Le bon d’une parole est dans sa fin ».

À mon sens, ce n’est ni la jeune femme ni le fils qui sont spécialement à considérer dans ce verset, mais l’ensemble constitué, avec eux, par la triple action qui consiste, en un tout, à concevoir dans le passé, à enfanter dans le présent, et pour finir à nommer dans l’avenir.

Et tout cela est appelé un signe, dans les versets suivants. Un signe adressé à des gens, en un temps de terrible malheur. Ce malheur est l’aujourd’hui de ce verset, et c’est là que naît l’enfant.

Il ne naît pas par hasard, il a été conçu par avance, en vue de sa survenue. Il était déjà là mais pas encore en vue, et puis le voici. Un enfant qui naît au temps de la dévastation, quand plus rien n’a de sens. Quand, écrit Ésaïe, seules règneront encore les mouches, ces êtres friands de chairs mortes.

Qui est-il ? On ne le sait pas encore, il n’a pas encore été nommé. Il est là, c’est tout. Et son nom à venir est à la fois une affirmation, une revendication et une demande. Avec nous Dieu.

C’est là le signe, en trois temps, et l’on a trop tendance à oublier à quel point les signes sont difficiles à interpréter. Mais à proprement parler, puisqu’il s’agit d’une petite histoire qui se déroule dans le temps, du passé à l’avenir en passant par le présent, il s’agit plutôt d’une petite parabole. Une parabole, c’est un signe mis en récit, en histoire.

Avec nous Dieu. Voilà, c’est l’histoire initiée par une jeune femme prise au ventre, comme on dira plus tard dans le grec populaire des évangiles. Quelle est-elle ? Peut-être la personnification de tout un peuple, de ce peuple frappé par la malédiction.

Tant de femmes touchées par la difficulté d’enfanter, dans les Écritures ! Et si peu de maris ou de médecins capables d’y apporter remède, ou disposés à le faire… Aussi resteront-elles stériles, peut-être atteintes d’une incessante perte de sang, mais que nul ne guérit d’un revers de tunique, bien au contraire ?

Un autre prophète, plus ancien, Amos, parlait, lui, d’une "vierge Israël". Elle était tombée, incapable de se relever. Morte ? On ne sait, mais nul ne lui disait Talitha qoumi, "jeune fille, lève-toi !" Elle ne risquait pas d’être enceinte…

En tout cas, ici, elle n’est plus vierge. Si c’est la même, son histoire aura avancé, elle aura pu se relever et se donner, puisque sa grossesse ne semble pas forcée. À partir de là, il va bien falloir qu’elle accouche mais on remarquera que l’on ne se soucie aucunement des circonstances dans lesquelles elle s’est trouvée, est tombée, enceinte. C’est fait, voilà tout.

Et l’enfant est là. Et l’on remarquera que la seule chose qui compte, à son sujet, est qu’il va s’appeler Avec nous Dieu. À peine circoncis, au moment où la femme articulera ce nom.

Il est là pour cela, et c’est elle qui va en décider. Pour qu’un jour on dise, devant l’évidence : « Dieu est avec nous. » Ou bien, dans l’espérance : « Que Dieu soit avec nous ! » Ou dans la prière : « Dieu, sois avec nous ! »  

Et l’on voit alors que le signe-parabole n’a pas d’autre sens pour nous que cet "avec". Avec celui vers qui l’on avance, ce dieu dont le nom n’est pas dit. Car la femme a choisi le mot le plus banal, le plus simple, él, le plus universel, pour le désigner.

Elle aurait pu choisir le terme ya (ou yo, ou yah, ou yahou), sorte d’indice pointant vers le nom qu’on ne prononce pas, celui qu’on lit habituellement Adonaï, "mon Seigneur", ou même tout simplement Hachém, "le Nom", quand on est fils ou fille d’Israël. Elle aurait alors particularisé, israélisé, judaïsé, ce dieu vers qui l’on va. 

Mais non, elle ne l’a pas fait, elle a choisi él, le nom du dieu suprême de tous les panthéons, le nom de la puissance dernière, le nom de la justice et de la justesse sans faille qui est au bout de tout, quelle que soit votre religion, votre… conception.

Et donc, le fils qui naît pour nous en cet instant de la lecture n’a d’autre sens, pour nous, que cet "avec un dieu" qu’on nomme simplement Dieu parce qu’il est cet aboutissement-là.

Mais pour qui ? Pour nous, qui que nous soyons, qui nous projetterions dans la parabole-signe au moment où nous la lisons. Qui deviendrions l’un de ses "actionnaires", de ses metteurs en œuvre, en des histoires vécues de conceptions, d’accouchements et de paroles : à la fois, avec elle, femme, fils, nous – et Dieu avec ?

Et pour que cela ait du sens pour nous, il faudrait que nous en soyons nous aussi au point où tout s’écroule, pour nous et autour de nous, au point où ne nous restent comme tout bien que des mouches à merde. Affaire de lucidité, quand toutes les illusions sont tombées ?

Car avant ce point, quoi qu’il en soit, comment Dieu – quel que soit son nom – serait-il avec nous ?! On ne pourrait le dire alors qu’au nom des autres. Avec eux Dieu !

 

Du 14 au 20 décembre

 

Panique

Deux cent cinquante millions de migrants recensés dans le monde cette année… et il y en a, chez nous, qui parlent d’invasion dès qu’on en reçoit quelques milliers !

 

ça commence

Fait trop chaud. Les mésanges n’ont même pas fait de duvet, cette année. Les chardonnerets non plus, sont tout minces. Les bestioles des champs semblent en pleine forme, et la buse s’en donne à cœur joie. Pour elle, ce sera une bonne année.

 

Respect 

J’en vois déjà, ceux de la secte à Folcoche, qui vont crier à l’UMPS, mais je dois reconnaître que les déclarations de Bertrand, après sa victoire aidée dans le Nord, m’ont cueilli.  

 

Patrie ?

J’écoute parler MM. Ménard, Philippot et quelques autres du même bord. Quand ils parlent d’eux ou de ceux qui votent comme eux, ils disent « les patriotes ». Moi qui suis patriote sans être de leur secte, je pense que la patrie ne leur est pas reconnaissante, et qu’ils la mettent en danger. Ils sont pour elle l’ennemi de l’intérieur.    

 

Mergitur ?

Tiens ! les bobos franciliens se mettent à voter à droite et les cités, trop lasses, laissent faire. 

 

Hein ?

Finalement, c’est qui qu’a gagné ?

 

Du 7 au 13 décembre   

 

Remords ?

Le 26 février, j’écrivais ceci sur cette page : « Voici ce que je dis aux militants du PS : foutez le camp ! Quittez ces petits messieurs et ces petites dames qui se poussent du col. Laissez-les entre eux. Ça ne vous empêchera pas de voter à gauche le moment venu. Du côté de chez vous, vous voterez pour le candidat de vos vœux. Mais les autres nuls, là, qui causent dans le poste, ils se retourneront et ils verront qu’ils sont tout seuls. » Aujourd’hui, je suis un peu embêté en constatant que j’ai peut-être été écouté…

 

Option

Si les milieux populaires ont abandonné la gauche, c’est parce que les partis de gauche n’ont pas réussi à mettre en place une politique de gauche. Or ils ne l’ont pas réussi parce qu’il n’y a pas de politique française de gauche possible dans une Europe de droite. C’est simple à comprendre. Conclusion : ou bien l’on se resserre sur soi, loin de toute union, ou bien l’on se pense réellement européen et l’on invente avec d’autres un État fédéral dans lequel on puisse construire une politique de gauche du XXIe siècle.

 

Grandeur

On nous bassine avec ce slogan bidon : « La France est un grand pays ! » Arrêtons de nous mentir, la France n’est qu’une puissance moyenne aux performances moyennes, même si elle a la chance de bénéficier d’une notoriété due à l’éclat d’un passé déjà lointain. Aujourd’hui, face aux géants qui mènent le monde, seul cet État fédéral à construire aurait les épaules d’un grand pays.

 

Horresco referens

Faute de nous mêler aux autres européens, la médiocrité pourrait nous tomber dessus même en ce qui concerne la culture, thème au sujet duquel nous avons encore quelque raison de nous enorgueillir : souvenons-nous que, loin de nos écrivains et penseurs renommés, nous risquons d’en rester aujourd’hui à des Houellebecq…

(Non mais là, je tombe dans le péché d’auto-dénigrement).

 

Deuil

Les amis s’en vont, c’est dans l’ordre des choses. J’ai l’âge de les voir partir, je n’en suis pas plus gai. Là, c’est Jacques Chopineau, hier soir, après, comme on dit, une longue maladie. Nous étions tout deux fils d’ouvrier briard, cela nous avait réunis au temps de notre jeunesse théologienne, mais Jacques était un grand hébraïsant, prof à Bruxelles, que j’admirais, et surtout, c’est à lui que je dois d’être entré jadis dans la pratique du rapport sensoriel aux Écritures bibliques qui est aujourd’hui la mienne.

 

Alouette, gentille alouette

Promenade quotidienne sur mon chemin fétiche, sous la maison, entre le bois qui se déplume et des champs déjà verts du blé de printemps ; et au détour d’une haie, je lève une petite alouette rondouillarde – lulu ou calandrette ? Elle me fuit, de son vol à rebonds, vers le haut du plateau ; on dirait qu’elle a fait du duvet à foison pour l’hiver, annonce du froid ?

 

Commisération

Penser que certains amis, au Nord, ont à choisir, dimanche, entre Bertrand et Folcoche ; d’autres, au Sud, entre Estrosi et la Péronnelle… Triste sort que le leur ! J’en finis par me demander si, à l’Est, ce n’est pas Masseret qui a raison, même s’il y a pire, comme adversaire de droite, que l’honnête Richert.

 

Comparaison

Les déclarations de Donald Trump, le milliardaire candidat à l’investiture républicaine aux État-Unis, illustrent l’une de mes thèses favorites : elles montrent qu’on peut être un grand patron et un imbécile. Ceux que l’on appelle les élites montrent souvent, en effet, beaucoup moins de capacités que celles que déploient nombre de mammas émigrées, seules, chargées d’enfants et de peines, pour tenter de s’en sortir.    

 

Crédulité

La foi des gens qui votent pour le FN m'esbaudit. Tenez : ils croient qu'une jeune demoiselle nantie, venue des beaux quartiers de l'Ouest parisien, serait à même de gérer avec bonheur (quoique sans orthographe) l'une des régions méridionales les plus importantes du pays. Ce n'est plus la foi du charbonnier, c'est celle du parachutiste sans parachute.

 

Péteux

On a pas peur, ils disaient, tout fiérots, après les attentats. À peine l’ont-ils dit qu’ils se précipitent sous les jupes de manman Folcoche.

 

Danger 

Rien n’est plus dangereux que la bêtise. J’ai déjà vu ce que cela peut donner. Elle peut faire un temps patte de velours, mais dès qu’elle est triomphante, elle se lâche et elle mord. Si le FN devait l’emporter au bout du compte, il faudrait s’attendre à voir déborder la haine des médiocres, puis renchérir la cohorte des peureux.

 

Adage

« Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort », écrivait le sage Cohélèth. De même, un seul connard qui vote aura toujours plus d’influence sur la vie de dix abstentionnistes que dix abstentionnistes sur la vie d’un seul connard.

 

Du 1er décembre au 6 décembre

 

Mauvais signal 

Si le gouvernement voulait persuader l’opinion de la nécessité de renforcer l’état d’urgence pour mieux lutter contre le terrorisme, il ne fallait pas qu’il l’applique aussi, comme il l’a fait, à certains militants écologistes. Cela donne l’impression que l’état d’urgence pourra servir à museler toutes les oppositions un tant soit peu radicales.    

 

Modèles

Nos patrons suivent l’exemple proposé par certains Américains. Ils le font à leur manière. Si les riches d’outre-Atlantique aiment à faire don de leurs biens à l’humanité souffrante, les nôtres préfèrent souvent s’en remettre au mot d’ordre de cet autre Américain, Woody Allen : « Prends l’oseille et tire-toi ! »

 

C’est qui qui cause ?

« Je veux retrouver notre France, celle […] de Charles Martel […]. Je veux continuer à vivre dans un pays où l'on parle français », s’exclame le maire de Béziers, Robert Ménard, au rassemblement lepéniste de Toulon. Il semble donc ignorer que Charles Martel ne parlait pas le français, langue qui n’existait pas encore à son époque, mais peut-être le gallo-roman ou, plus certainement, l’un des dialectes germaniques bas-franciques, comme le franc ou le burgonde… Mais c’est égal, comme j’aimerais que Ménard s’exprime en bas-francique !

 

Milice

Le même annonce la prochaine création d'une "garde biterroise", faite de bénévoles et appelée à seconder la police municipale. Autrement dit, une… milice. Le voilà  qui ravive mes souvenirs d’enfance : la milice, j’ai connu, ça commence comme ça, l’air de rien, et puis ça finit très mal. C’est l’embryon d’une guerre civile, et d’ailleurs, le fascisme a souvent commencé comme cela. 

 

Sextape

On ne pourrait pas nous lâcher la grappe avec cette histoire de sales gamins qui savent juste jouer au ballon ? Et l’un qui dit : « Ouais, j’uis ai just’ fait : "Y a des méchants qu’ont ta sextape, man, alors t’as pus qu’à payer." » L’autre qui se vexe : « Ch’fais c’que j’veux, il a pas à m’conseiller, tout’ façon c’est pus mon pote. » Rien que des mômes 

 

Du 24 au 30 novembre

 

Réchauffement

Décembre arrive, et malgré cela, je vois que les arbres, très souvent, gardent encore leur feuillage. Surtout les pins.

 

Des pros

Ce matin, j’écoute Fabius parler des perspectives ouvertes par la COP21 et je me dis que nous avons de la chance d’avoir un gouvernement dans lequel se trouvent de vrais pros comme Fabius, et aussi comme Le Drian, Royal, Cazeneuve, etc. On n’est pas obligé d’être d’accord, mais on doit reconnaître que c’est du lourd, comme dirait Luchini.

 

Quelle Marseillaise ?

Depuis le vendredi 13, date à tous égards funeste, la Marseillaise ne cesse de retentir, on l’entend chanter partout. J’en parlais déjà la semaine dernière mais j’y reviens, dans un esprit plus distancié, en reprenant et développant un texte plus ancien présent sur ce site.

À la maison, en temps normal, il y a deux écoles à propos de la Marseillaise : celle du foute et celle du 14-juillet, pour le dire vite. Ce doit être assez courant. Ailleurs, on pourrait en ajouter une troisième, d’école, celle du cocorico vengeur.

Il y a eu des empoignades avec les amis, à ce sujet – bon d’accord, c’était toujours vers la fin de repas bien arrosés et les empoignades restaient verbales –, ce qui prouve que la question n’est pas sans importance.

L’école du cocorico vengeur – je commence par elle parce qu’elle représente aujourd’hui un danger pour le pays, on n’est jamais trop prudent – c’est quand on chante la Marseillaise en bombant le torse, la lippe dédaigneuse à l’égard de ceux qui n’ont pas de raison de chanter la Marseillaise vu qu’ils ont, les pauvres, un autre hymne à leur disposition, genre God Save The Queen ou Deutschland über alles, ou encore la Brabançonne – simples exemples.

Des étrangers, des autres, des pas-comme-nous. Des qui n’ont pas jusqu’à des trois cents fromages à leur actif. C’est dire ! Qui n’ont pas eu, tenez, un empire colonial (sauf la perfide Albion), ou même, qui ont fait partie de notre empire colonial.

Dans ce dernier cas, ils sont la plupart du temps basanés voire carrément noirs. Et surtout, très souvent, musulmans… Et musulman, chacun le sait chez ceux qui sont de cette école-là, ça veut dire envahisseur et surtout terroriste. Et de chanter la Marseillaise, la lippe non plus dédaigneuse mais haineuse, pour leur dire qu’ils n’ont rien à faire chez nous, ces sagouins !

C’est une chance, cette école-là n’est pas représentée à la maison, et ceux de ses tenants qui passent par chez nous doivent le savoir, car en général ils évitent le sujet.

J’intègre comme une sous-catégorie des tenants du cocorico – les pas vengeurs, les moins sulfureux mais les néanmoins pénibles – ceux qui chantent la Marseillaise à la fin d’une réunion politique, comme si appartenir à leur parti, c’était être plus français que les autres. Il y a des jours de gloire dont on pourrait se passer… 

L’école du foute, elle, a le mérite, pour le moins, de faire penser aux paroles. De pousser à s’interroger à leur sujet. Pourquoi le foute, me demandera-t-on, pourquoi pas le rubby (oui, je sais, mais que voulez-vous, ça se prononce comme ça chez les rubbystes) ou tout autre sport ? C’est juste que le foute a plus de supporteurs.

On le sait, avant chaque partie de foute mettant en lice des équipes de nationalités différentes, on chante les deux hymnes nationaux.

Prenons les Allemands, on leur passe Deutschland über alles et les braves joueurs teutons chantent avec. Normal : Deutschland über alles signifie dans leur langue L’Allemagne au-dessus de tout, et là, c’est justement leur but de le prouver en ce qui concerne le foute, autrement ce ne serait plus une compétition sportive dans laquelle il s’agit de gagner. Noter que les Allemands ont changé certaines paroles de leur hymne depuis que les nazis les avaient souillées. Bref, en l’occurrence, les Allemands sont pardonnables.

Prenons maintenant les Anglais : franchement, qui, étant croyant, ne désirerait pas que Dieu sauve la reine d’Angleterre en cas de malheur ? Même nous, les grenouilles, nous pourrions chanter par amitié God Save The Queen (si ce n’était qu’en général les Français ne croient pas trop en Dieu), il n’y a que les Anglais pour ne pas se rendre compte que la reine d’Angleterre est aussi reine de France, mais en moins officiel.

Passons maintenant à l’équipe de France : et là, n’est-il pas un peu ridicule de présenter l’équipe adverse comme ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils, nos compagnes ? Et prétendre qu’ils mugissaient alors qu’ils chantaient benoîtement leur hymne à eux ? C’est pas poli non plus de parler de sang impur en les regardant, et c’est franchement méchant de souhaiter qu’au cours du match, ce fameux sang abreuve nos sillons (d’ailleurs, la pelouse des stades est rarement rayée de sillons)… Non, il y a de quoi pleurer de honte : aux larmes, citoyens !

Nous devrions donc faire comme les Allemands : procéder à quelques modifications, par exemple ajouter aux nombreuses strophes de notre hymne une strophe amicalement sportive, qui célébrerait le beau jeu et la noble performance à venir des compétiteurs. Mais tu parles…

Reste l’école du 14-juillet. Et là, le problème, c’est que cet hymne n’est plus l’hymne national de la France, État européen de moyenne importance, mais l’un des hymnes universels des amants de la liberté et de la justice, où qu’ils soient, quels qu’ils soient.

C’est l’hymne qui évoque la Fête de la Fédération (14 juillet 1790). Il évoque à la fois ce 14 juillet 1789 au cours duquel des hommes aux mains calleuses, des femmes aux mains rouges, ont défait la prison la plus symbolique qui soit, dénonçant et menaçant ainsi les tyrans où qu’ils se trouvent, mais il célèbre aussi l’union de peuples divers décidés à fonder ensemble une nation. Une nation qui, où qu’elle soit, promulguerait des lois justes, libératrices, fraternelles et égalitaires.

Oui je sais, ça fait pompier. Mais parlez-en aux Tchétchènes, aux Érythréens, aux Nord-Coréens…     

C’est pourquoi, puisqu’il s’agit d’un hymne à la portée universelle, je propose, soit que nous l’abandonnions en tant qu’hymne national pour l’offrir à l’ensemble des Terriens, soit que la nation française reprenne réellement à son compte les valeurs qu’il représente…

Comme disait l’autre, le marquis sadique : « Peuple français, encore un effort ! »

 

Sondages

Le Front national profite des attentats… Où l’on voit que l’un des buts des tueurs consistait à faire élire la bande des Le Pen, leur meilleur atout dans leur désir de s’attacher l’ensemble des musulmans qui vivent en France. Au billard, cela s’appelle jouer bande avant.*

* Jouer bande avant consiste à envoyer sa boule frapper, non la boule visée, mais le rebord (la bande) de la table pour que cette boule rebondisse vers la boule visée.  

 

Innocents

Ce qui me tracasse, c’est que rien, aujourd’hui, ne prédispose mes petits-enfants à savoir se comporter dans le monde en guerre qui les attend. C’est ce que me disent les portraits de ces jeunes qui se sont fait tuer le vendredi 13 et que les journaux publient : ils semblent tellement assurés, tellement sûrs leur monde, de leur façon de le voir et d’y vivre, tellement paisibles… On leur a appris les maths, merci pour eux, pas la résistance.      

 

Définition

J’aime cette affirmation de l’écrivain irlandais Robert McLiam Wilson : « Vous êtes engagés dans une guerre à la con contre des connards sans cervelle. » Elle me paraît refléter fidèlement la vérité.

 

Hommage 

Un hommage national aux victimes organisé d’en-haut… Pourquoi ai-je du mal à m’y faire ? C’est vrai qu’on n’est pas trop habitué à ça. D’habitude, ça vient tout seul, c’est populaire, les gens se retrouvent au même endroit, tout étonnés de se voir si nombreux, heureux de le constater et de vivre l’instant comme un cadeau inattendu. Et quand on chante, ça démarre ici ou là, à la va comme j’te pousse. Et les signes chargés de traduire l’émotion s’inventent tout seuls, quelqu’un commence, les autres suivent, la télé les diffuse, tout le pays les reprend.

D’un autre côté, il est vrai que cela ne s’est pas passé ainsi cette fois. On a préféré, pour faire la nique aux tueurs, se comporter comme si de rien n’était, côté manifestation publique, comme si l’on se trouvait juste chacun dans son deuil à côté des autres endeuillés, les croisant sans trop rien dire, apportant comme eux le même bouquet, s’installant comme eux aux mêmes terrasses, arborant comme eux la même cravate noire, le même petit insigne tricolore, se retrouvant parfois à plusieurs, un peu par hasard, et y allant d’une Marseillaise improvisée, comme une sorte de totem en musique, car que dire et que faire d’autre après l’irruption du mal lui-même, du mal en chair et en os, banal comme la vie de tous les jours ? Comment faire, quand les victimes sont juste des gens qui s’assoient à côté, et les assassins juste des gens qui prennent le métro ?

Et puis voilà, le président nous fait une manif officielle genre Fête de la Fédération, heureusement en beaucoup plus simple, et l’on se retrouve quand même un peu en 1790, et, on s’en rend compte, tout un pan oublié de notre histoire resurgit. Comme si l’on recevait la lettre d’un notaire en petit complet noir, genre officiel de sous-préfecture, mais une lettre qui nous ferait héritiers d’un grand bien à faire valoir. 

 

L’enjeu

Retour au temps tribal de Médine, ou à l’esprit universaliste des Abbassides ? Les musulmans qui vivent en Europe se trouvent représenter malgré eux, par force, un des enjeux majeurs de la guerre qui nous est imposée. Il leur revient, et à eux seuls, d’inventer un islam européen, ou bien, de laisser-faire en complaisance et de complaisance en obéissance, de donner raison aux partisans du totalitarisme islamique. C’est ce dernier que revendique Daéch, dont l’une des craintes, au plan mondial, est de voir se déployer un islam des Lumières.

 

Inconséquence 

Que 40% des électeurs de l’une des régions françaises les plus peuplées et les plus riches s’apprêtent à voter pour une jeune femme sans expérience, Mme Maréchal-Le Pen, manifestement pétrie de dogmatisme plus que de compétences, cela interroge : croient-ils vraiment que rendre difficile la vie des étrangers – ce qui semble composer la visée principale de cette imprécatrice juvénile – améliorerait l’entretien de leurs routes, de leurs entreprises ou de leurs écoles ?

 

Du 17 au 23 novembre  

 

Affirmation

Pour Michel Onfray, le vrai responsable de l’existence de l’État islamique, c’est l’Occident. Point. On retrouve là cette façon de "penser" qui soumet l’ensemble des faits à une certitude a priori, en quelque sorte ontologique. J’avais déjà repéré ce mode de fonctionnement intellectuel chez notre philosophe médiatique lorsqu’il s’aventurait à parler de la Bible. Il était d’abord contre, ensuite il inventait des versets pour assurer le lecteur de la pertinence de son aversion.

 

L’hymne et le drapeau 

Oui, je sais, ce titre fait très Déroulède, mais c’est l’actualité qui me l’a imposé car on n’entend et ne voit partout, ces jours-ci, que marseillaises et drapeaux tricolores.

À la suite des attentats de Paris, on a donc pris ce pli de chanter la Marseillaise. Et pour une fois, les paroles n’en sont pas tout à fait inappropriées, même si l’on a un peu perdu le sens du mot gloire, dont le jour serait arrivé !

On ne voit pas très bien, en effet, ce qu’il y aurait de glorieux dans cette histoire, si ce n’est, en un sens moins solennel, les merveilleuses mais diaphanes couleurs de certains soirs de Paris, au-dessus des toits de zinc et des terrasses. Ce genre de bonheur futile et fugace, tellement apte à délasser des journées laborieuses, que ces tristes imbéciles de tueurs opposent, dans leur ignorance, à un Dieu dont il méprisent la compassion et à la miséricorde. 

Mais, pour revenir à cet hymne et à ses paroles, il est vrai en tout cas que les féroces soldats de Daéch viennent jusque chez nous massacrer nos fils, nos compagnes.

Aux armes, citoyens ! s’écrie donc notre président. Et ainsi de suite. Et si cela peut ainsi paraître belliqueux, il est certain que l’usage de la Marseillaise évoque ce pour quoi elle fut écrite autrefois, à savoir le combat de la Nation pour la conquête et la défense de la liberté.

Ce qui a changé, pour un temps peut-être, c’est juste le mode de liberté dont il était question. Et les tueurs fous ne comprennent pas que ce que cela comporte aujourd’hui de légèreté et d’ironie cache, sans doute par pudeur, la capacité d’exercer la liberté selon un mode bien plus rude et plus exigeant qu’ils ne le croient (j’allais écrire qu’ils ne le pensent, mais ce verbe ne leur convient pas).

On voit fleurir aussi des drapeaux bleu-blanc-rouge, non seulement chez nous, mais dans le monde entier. C’est sympa. On en voit aussi beaucoup sur les réseaux sociaux, ce qui a entraîné – c’est ça aussi la France – un débat houleux sur la question de savoir s’il était judicieux d’arborer ainsi ce drapeau, de le faire figurer partout et à ce point, si cela avait un sens.

De là à proclamer que l’on n’aime pas les drapeaux, emblèmes nationalistes et chauvins, il n’y avait qu’un pas que certains ont allègrement franchi. Je pense que c’est parce que – ah jeunesse ! – on ne leur a jamais remplacé leur drapeau par un autre moins engageant… Comme celui, par exemple, qui portait une croix gammée inversée.

Quand j’avais sept ans, à Paris, j’allais voir passer les chars alors qu’ils partaient vers l’Est. On m’avait fait dessiner des drapeaux en papier, on les avait collés sur des baguettes, et je les agitais joyeusement. Il y en avait quatre : le bleu-blanc-rouge ; un compliqué à dessiner avec plusieurs croix superposées, bleu, blanc et rouge aussi ; un avec des rayures rouge et blanc et un carré bleu dans un coin avec des étoiles ; enfin un tout rouge avec une faucille et un marteau jaune en haut et à gauche.

(pour les nuls : on était en août 1944, les nazis foutaient le camp, et il s’agissait des drapeaux français, britannique, étasunien et soviétique)

Depuis, je ne peux pas dire que j’aime les drapeaux, mais je me souviens qu’ils transmettent parfois un sens positif.

Et pour revenir à cet engouement du drapeau français que l’on met en avant ces jours-ci, je dois dire que si je ne participe pas, par exemple en l’ajoutant à ma photo sur ma page Facebook comme beaucoup le font, c’est à la suite d’un embarras : pourquoi ce drapeau-là plutôt que celui de l’Union européenne, dont je suis tout autant citoyen ? Ou pourquoi pas les deux ensemble ? En fait, j’hésite entre ces trois formules.

C’est que je tiens au premier par fidélité, on a pu lire pourquoi plus haut. Je suis assez vieux pour savoir ce que ce drapeau signifie de liberté. Mais aussi, hélas !, pour me souvenir de ce que son message a parfois transmis ici ou là dans le monde comme valeurs négatives de violence et d’injustice. Fidélité, donc, mais circonstancielle.

Quant au second, celui du rêve européen, il me semble que c’est plutôt par esprit d’invention qu’il convient de l’arborer. Car l’Union n’est encore qu’un mot pour désigner avant tout la liberté du marché. Le reste attend.

Je pense donc à un drapeau européen d’un bleu peut-être moins soutenu. Il comporterait moins d’étoiles, mais chacune évoquerait l’État membre d’une Union fédérale effective, qui reste à inventer. Un drapeau bleu plus engageant que l’actuel, dans les deux sens du mot engageant.

Mais l’actuel existe pourtant, et l’accoler au bleu-blanc-rouge n’est pas sans pertinence. Il y aurait du civisme dans ce comportement. C’est-à-dire un effort quelque peu désabusé pour témoigner quand même d’un attachement initial au rêve européen…

Car c’est ce rêve, sans doute, que les tueurs tentent de défigurer en s’attaquant en premier lieu à notre Nation. Ils croient peut-être, à tort ou à raison, comme nombre de Terriens qui le manifestent aujourd’hui en nous marquant leur solidarité, que la France représente la quintessence de l’Europe…

Aux autres nations européennes de les détromper.

 

Sort commun

Jusqu’à la semaine dernière, on se disait « Je suis peinard, je suis pas juif, je suis pas musulman, je suis pas connu, je suis pas Charlie (même si j’ai écrit ici ou là, sur fond noir, que je le suis) ». Eh bien maintenant, on a compris, pas la peine de chercher à  s’en tirer en s’en prenant à Pierre, Paul, David ou Ahmed, la haine vise tout le monde.

 

Fondamentalement

On l'a dit tant et plus, et avec raison, les tueurs de Daéch sont cruels, fanatiques, sans pitié, amoureux de la mort, etc., etc. En un sens, c'est leur faire trop d'honneur que d'en rester là, et cela peut faire envie à certains esprits faibles, qui vont brûler de les imiter. Or ce que l'on ne dit pas assez, et qui fait toute leur dangerosité, c'est que, fondamentalement, ce sont des cons.

  

Inanité 

Le génie supposé d’un écrivain célèbre et célébré n’excuse pas tout. On peut détester la politique d’un gouvernement sans le débiner violemment à l’étranger. Dans le Corriere della Sera, Houellebecq s’en est pris à Hollande et à Valls, à propos des attentats de Paris, en des termes extrêmement  insultants. Fort de la profondeur et de l’étendue de sa vision, Monsieur exprime son mépris. Un de ces jours, on s’apercevra pourtant, je pense, que ce roi-là est lui aussi un roi nu.

 

Petit

On voit aujourd’hui, à Saint-Denis, l’efficacité de ce fameux Kärcher qui devait servir à Sarkozy pour "nettoyer" les banlieues… et qui a plutôt visé le nombre des policiers.

 

Petits

Les cordonniers, dit-on, sont les plus mal chaussés : dicton vérifié à l’Assemblée nationale grâce aux… "Républicains".

 

Laïcité 

La religion est en perte de vitesse :

Coluche (et bien d’autres) lui a siphonné la charité.

Les psys s’occupent à fond de la santé des âmes.

Bref, Dieu est de plus en plus laïc.

(à rapprocher de cette remarque du pasteur Tommy Fallot (1844-1904), initiateur du mouvement du Christianisme social : « L’homme est toujours religieux ; heureusement, Dieu est laïc »)

 

Création

Une remarque fort juste de mon ami Richard Bennahmias, sur Facebook, m’amène à corriger un tantinet ce que j’ai écrit ci-dessous : j’y parlais de résistance alors qu’il aurait fallu écrire proposition, ou créativité. En effet, si, dans le combat dont il est question, on se borne à résister, on donne l’avantage de l’attaque à l’ennemi ! Autrement dit, plutôt que de refuser le monde qu’on nous propose, il convient d’en dessiner un autre, plus attractif. Or c’est bien un appel à la création que représentent les Écritures. 

 

Du 10 au 16 novembre  

 

Les nations ont une âme

Je suis parisien, un Parisien des faubourgs de l’Est de la capitale. La plupart des tueries de vendredi ont eu lieu au cœur même du quartier dont ma famille est originaire. Je connais chacune des rues dont on a entendu le nom vendredi soir. Il se trouve aussi que ma dernière paroisse se trouve située là, elle aussi, près de la rue de Charonne et du Boulevard Voltaire. J’ai arpenté toutes ces rues, je suis entré dans nombre de leurs maisons, j’y ai des amis parfois très proches. Bref, les tueurs sont entrés chez moi.

J’écris cela pour faire comprendre que les paroles qui suivent résultent d’un combat personnel. Et qu’elles ne coulent pas de source.

Elles s’appuient sur ces paroles de Jésus, que je prends ici dans un sens totalement laïc : N’ayez pas peur de ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme.

N’ayez pas peur. C’est le mot d’ordre que nombre de croyants célèbres ont adressé aux gens. C’est ce que Karl Barth, le grand théologien réformé disait aux Allemands au temps du nazisme. C’est ce que Martin Luther King disait aux Noirs américains à l’époque de leur lutte pour les droits civiques. C’est ce que le pape Jean-Paul II disait aux Polonais lorsqu’ils ont voulu secouer le joug soviétique.

Ils reprenaient ainsi ce mot d’ordre biblique : Ne craignez point ! Mais ils le disaient aussi parce que c’est une vérité universelle. Parce que la peur est l’une des conditions de la vie des humains sur la terre. Et que la dignité d’un humain consiste, entre autres choses, à lutter contre ce qui lui est imposé par les forces qui sont en lui quand elles le mènent vers le bas.

Les tueries de vendredi soir font peur. Elles font peur parce qu’elles sont des expressions du mal. Elles sont faites pour susciter cette peur, c’est leur but, afin aussi de nous amener à accueillir les réflexes de violence qui sont les conséquences de la peur. C’est notre essence animale qui est visée, que l’on essaie de réveiller en nous.

La violence est le premier sentiment qui m’a envahi, je l’avoue, venant des tripes. L’envie de tuer, ou de voir morts, non ceux qui tiraient, évidemment, ils ne demandaient que ça, la tête vidée par le lavage de cerveau et peut-être la drogue, mais ceux qui les ont envoyés. Qu’on les tue tous ! Un à un, les yeux dans les yeux.

Mais nous devons reconnaître nos réactions et lutter contre elles. C’est ce qui fait le cœur même de notre être, de notre âme, qui est atteint. Il y a là un message adressé à chaque famille, chaque commune, chaque région, chaque nation. Une nation a une âme, je veux dire ce qui fait qu’elle est elle-même. C’est cela qui doit être protégé, l’esprit public qui nous fait ce que nous sommes en tant que nation.

Il nous faut donc savoir que notre pays ne doit pas céder à la peur quand on l’agresse de la façon la plus abjecte, en massacrant ses enfants sans distinction, dans le seul but de tuer et d’effrayer, de sidérer, et d’amener à des réactions de violence aveugle.

Dans le but d’amener à l’agression de telle ou telle partie de la population, assimilée aux tueurs. Les musulmans, bien sûr. Si l’on tue des nôtres, quels qu’ils soient, c’est pour que nous ayons de la haine contre les musulmans. Et c’est aussi pour que nous nous combattions les uns les autres à cause de cela.

Il faut que notre nation garde son âme. Elle ne doit pas se laisser aller à ressembler à ceux qui se sont voués au mal, qui se sont mis à la solde de la mort. C’est l’affaire de chacun de nous. Si nous nous emplissons de haine, de volonté de vengeance, nous augmentons la somme de violence et de haine qui habite le monde, et en particulier ce pays.

Des gens nous font la guerre, d’une façon qui nous bouleverse. Bon. Le rôle de l’État est de les combattre et de nous protéger. Cela doit être fait de la façon la plus efficace, avec calme et lucidité. Le rôle des simples citoyens est de soutenir cet effort dans le même esprit. On ne peut tuer ce qui donne du sens à notre être, sauf si nous y consentons. 

    

Combat

Lorsque j’étais aumônier des étudiants protestants, à Montpellier, dans les années 80, je disais que mon rôle consistait, non à abreuver ces jeunes de bonnes paroles, mais à les préparer à devenir des combattants. Je voulais parler d’un combat tout à la fois spirituel et intellectuel face à la veulerie des temps. Je voyais les Écritures comme une école de résistance. On me répondait que j’exagérais. Je vois aujourd’hui vers qui s’en vont les jeunes à qui manque ce genre de combat…

 

Respect

Aucune douleur n’est comparable à celle que connaissent les gens qui ont perdu leurs proches, d’autant que la plupart des victimes étaient des jeunes. Je sais d’expérience ce que représente la perte d’un enfant. Mais je pense aussi, pourtant, à ces simples croyants musulmans que les tueurs, non seulement exposent au mépris et à la haine du tout venant, mais insultent de plus jusqu’au cœur de leur foi. Ceux-là aussi ont droit au respect.

 

Radicalisation 

C’est pourquoi le propos qui suit n’a pas pour but de m’en prendre à l’islam, je veux juste rendre justice à des gens dont on parle peu, les Églises et mouvements évangéliques, qui sont eux aussi de plus en plus présents dans les milieux populaires, au sein des quartiers et des cités. Eux aussi ont le plus grand mal à pouvoir disposer de lieux de culte, la plupart du temps à cause du mauvais vouloir des municipalités. Eux aussi, venant souvent de pays lointains, font l’objet de comportements racistes. Or aucun de leurs pasteurs ne prêche la guerre sainte, et quand un jeune de chez eux se radicalise, je le vois de très près dans mon entourage, c’est pour partir se mettre au service d’une ONG humanitaire.

 

Petite forme 

Chez nous, l’inculture de la plupart des journalistes en matière de religion est telle, qu’ils sont surpris quand le pape parle de blasphème alors que de dangereux imbéciles se servent de Dieu pour perpétrer un massacre.

 

Illusions

Un peu de mauvais esprit : il faudrait peut-être prévenir les imbéciles qui se font sauter pour aller au Paradis que les vierges qu’ils pensent y rencontrer les attendent depuis le VIIe siècle ! Imaginez l’état de conservation…

 

Utopie ? 

Que la Grande-Bretagne préfère finalement se séparer de l’Union européenne ne me paraîtrait pas si grave pour cette dernière. L’important serait plutôt que les nations membres qui veulent une Union véritable, qui agisse dans le monde en tant que puissance qui compte, s’unissent le plus étroitement possible. Il faut maintenant passer à la vitesse supérieure et viser à la constitution d’un État fédéral, peut-être restreint mais cohérent, au sein de l’Union actuelle, trop hétérogène.

 

Glucksmann 

En moyenne, ce type ne s’est trompé qu’une fois sur deux durant son existence, ce n’est pas si mal. Il faut bien qu’existent ainsi des gens qui fassent grand bruit autour de leurs prises de position, cela fait penser les autres. Cela les repose, aussi : j’ai abandonné avant Glucksmann ce qu’au XXe siècle on appelait le marxisme et, grâce à des gens comme lui, je n’ai pas eu besoin d’en faire une pendule.    

 

Du 3 au 9 novembre      

 

Petit traité d’innovation lexicale

(pitrerie)

Je me sens très préoccupé par l’introduction massive de termes étrangers dans notre belle langue (je veux parler du français). En fait, presque tous les néologismes rendus nécessaires par les heureuses nouveautés de la vie actuelle, telles par exemple que l’habitude de se photographier soi-même toutes les dix minutes ou celle qui consiste à courir chaque jour sans but précis mais en une tenue de sport judicieusement conçue pour l’achat, proviennent de l’anglais d’Amérique. D’où leur laideur.

Aussi aimerais-je apporter mon aide aux malheureux qui sont chargés de trouver des équivalents français aux néologismes importés. Après tout, nous vivons en un temps où les personnes les plus en vue se donnent pour mission de chasser l’intrus, voyez ce bon M. Zemmour. Or je sens désemparés, proches du découragement, voire déjà réfugiés en quelque maison de repos, les défenseurs de la langue de Molière ou, mieux encore, de celle de Coluche.

Je pense que la difficulté ne vient que de leur manque d’imagination. Ils croient naïvement nécessaire de choisir ou d’inventer des mots qui aient un rapport linguistique ou pratique avec la chose ou l’action concernées.

C’est un a priori ridicule. Est-ce que le mot vache ressemble à une vache ? Est-ce que le mot taratata vient du latin ? Est-ce que le mot hot-dog a un rapport réel avec un chien (même en rut) ? Est-ce que le mot bling-bling est dérivé d’un radical quelconque, par exemple par suffixation ?

Des mots, il est très facile d’en fabriquer pour peu qu’on ait un peu de jugeote. J’en donne ici la preuve :

Prenons n’importe quelle onomatopée commençant par une voyelle, par exemple ouille*, et ajoutons-lui une consonne, en suivant grosso modo l’alphabet, il sera ensuite aisé de découvrir les mots ainsi formés qui n’ont pas encore d’emploi (je les inscris en rouge afin d’en faciliter la reconnaissance). Il ne faudra plus que choisir parmi eux celui qui répondrait à telle ou telle demande de néologisme.

Ouille, bouille, couille, douille, fouille, gouille**, houille, jouille, louille, mouille, nouille, pouilles, rouille, souille, touille, vouille, zouille.

J’ai donc ainsi composé quatre nouveaux mots dépourvus d’emploi, et ceci le plus facilement du monde. Je les offre gratuitement à nos lexicologues pour leurs besoins.

À la réflexion, et considérant leur manque notoire d’esprit d’à propos, je leur donne ici quelques exemples d’utilisation :

Exemples évidents jouant sur la sonorité : à la place de jogging, prendre jouille dans le sens de l’action elle-même (« On se fait une petite jouille ? »), et jouiller pour le verbe (je jouille, que nous jouillassions, etc.) ; de même, pour podzol, prendre zouille (« Zut, encore du zouille ! ») ; de son côté, vouille me paraît s’imposer pour remplacer n’importe lequel des noms étrangers de chien (fox, yorkshire, teckel, etc.) à cause de sa relative proximité avec le mot ouah (mais il vaudrait mieux, à la réflexion, choisir dans ce cas un gros chien, vouille, vouille ! correspondant mieux au son d’un aboiement assez grave).

Exemples prenant plus au sérieux la notion linguistique d’arbitraire : je verrais bien louille désigner un bakchich (mais peut-être parce qu’on se le refile de la louche à la louche ?) ; ou alors, plus arbitraire encore, je le proposerais pour trader (« Mon loulou, louons ce louille, il est louche, le filou, mais pas nouille »).

Bien sûr, il y aura toujours des gens pour trouver cet exercice inutile, gratuit, voire puéril : tout le monde n’a pas le goût de la langue***. 

Notes :

* Au cas où l’on s’étonnerait de ce choix, je précise que l’idée m’en est venue au moment où ma femme m’a demandé de touiller la salade (ndlr).

** En Suisse, une gouille est une flaque d’eau.

*** Langue ? Tenez, voilà encore un bon exemple des possibilités de création (les nouveautés sont en italique) : bangue, cangue, dangue, fangue, gangue, hangue, jangue, mangue, nangue, pangue, rangue, sangue, tangue, vangue, zangue…  

   

Régionales

Selon un sondage TNS Sofres-One Point pour Le Figaro et RTL publié ce dimanche 8 novembre., « 52% des Français ne trouveraient pas gênant qu'une région bascule au Front national. » Ce qui est intéressant, à mon sens, c’est aussi le vocabulaire utilisé, qui suggère un simple inconvénient passager : juste gênant. Mais si c’est ainsi que Le Figaro voit les choses…

 

Cécité 

Quand le journal Le Monde organise un Forum Philo (27e Forum Philo, 13-15 novembre, Le Mans), la seule catégorie d’intellectuels qui n’y est pas invitée est celle des théologiens. C’est quasiment une constante, d’ailleurs, dans nos grands médias. Au vu de l’actualité mondiale, on peut voir là comme une marque de provincialisme.

 

Hérétique

Ah, nom d’un chien comme il les embête, René Girard ! Obligés de parler de lui, forcément, il est mort ! Mais que dire ? Un philosophe français qui parle intelligemment de l’Évangile…

 

Combat 

Tu as perdu le sens de l’avenir à rendre heureux, mon camarade ! Tu préfères te lamenter sur la rigueur des temps. Tu préfères aussi t’en sortir tout seul. Si tu peux. Au besoin contre les autres, disons en concurrence, c’est plus poli. Tu n’es pas malin, ça ne marche pas comme ça, c’est juste le discours de celui qui tient le manche. Non seulement tu te fais avoir, mais en plus tu es d’accord !

 

Réussite

« Le fanatisme religieux a succédé aux deux grands totalitarismes du XXe siècle, le nazisme et le communisme », écrit Alain Frachon dans Le Monde du 6 novembre. C’est pas faux mais il en existe un autre : le totalitarisme néo-libéral du XXIe siècle. C’est bizarre, on l’oublie toujours, celui-là ! Preuve qu’il a réussi ?     

 

Bilieux

Je parlais de l’aspect maladif de Ménard, mais je viens de voir un extrait de la dernière allocution de Sarko, et même remarque, ces gens-là ont mauvaise mine, on voit bien que ça les ronge, la course au plus acide. Ceci dit, Sarko fait quand même plus rigolo, c’est son côté de Funès.  

 

Tout nu

Ce qu’Onfray ne voit pas, c’est qu’en s’attaquant, sans même avoir essayé de les comprendre, aux racines de la pensée dans laquelle l’Évangile se meut, cet effort pour penser conjointement l’avenir, la communauté et le sujet, il sape les bases de son propre monde. 

 

Les accueillir ?

Face à l’arrivée actuelle d’une vague d’immigration, je suis de ceux qui pensent que le plus rationnel comme le plus rentable est l’accueil sans frontière. Il ne s’agit pas d’accueillir toute la misère du monde, mais de recevoir tout le monde. Nuance. Les frontières empêchent plus ou moins les gens d’entrer, mais elles empêchent aussi les gens de sortir. De circuler. Témoin Calais. Ou Vintimille.

Or distinguer entre les réfugiés qui fuient l’oppression ou la guerre et les migrants dits économiques est un leurre. Tous ces gens, quels qu’ils soient, se déplacent par force, préférant le risque de mort à leur situation de départ. La faim comme la peur sont les filles de la guerre, de quelque nature que soit celle-ci, militaire ou économique. On n’arrête pas des gens qui ne craignent plus la mort.

Nous vivons dans un monde en guerre. Notre problème, c’est qu’il n’y a plus chez nous, ou presque, que les très vieux pour se souvenir de ce que le risque permanent signifie. Les autres se comportent comme s’il s’agissait d’une conséquence de la déficience des Pouvoirs publics. C’est l’effet pervers de l’heureuse pax europea qu’ont connue deux ou trois générations. Elle a fini par foutre la trouille à l’égard de tout ce qui y déroge. Or la guerre est l’état habituel de l’espèce humaine.

On dira que ma position n’est pas raisonnable. Je la crois bien plus sensée que celles qui ont cours. Non seulement, je le pense, on n’arrêtera pas les grandes lames de fond de l’histoire humaine dont ces migrations sont les effets, mais de plus, on pourra en bénéficier ici, tant nos vieux pays verrouillés ont besoin de la libre circulation d’un sang neuf. En tout sens.

On dira aussi qu’on n’a pas les moyens d’accueillir tous ces gens ? Évidemment, puisqu’on ne leur donne pas les moyens de rentabiliser leur présence !

Et notre identité, s’écriera-t-on ! Or si notre identité, quel que soit le sens de ce terme, n’est pas capable de se mesurer à celle des autres, quel est son poids ? Et puisqu’il s’agit souvent de peur ou de rejet des musulmans, notre identité est-elle incapable de se faire aimer d’eux ? Si oui, que vaut-elle ?       

À ce sujet, penser, de plus, en disciple du Christ, c’est se dire qu’on n’est pas en charge de l’État, païen par nature, mais qu’on représente cette partie du peuple qui accepte l’autre sans condition, à côté des partisans de la politique d’immigration actuelle ou encore des apôtres du refus total de l’autre. Il suffit que l’État les prenne tous en compte. Mais que chacun prenne ses responsabilités : si le sel des croyants perd sa saveur, à quoi servent-ils ?

 

Du 27 octobre au 2 novembre  

 

Poésie – Rythme – Souffle – Esprit  

Qu’est-ce qui donne vie à vos paroles ? Le rythme. C’est le secret de la plupart des poètes. De bien des manières, parfois fort subtiles, souvent sans y penser, ils font vivre ainsi les mots.

Rien de plus banal qu’un mot, tout le monde en connaît quelques-uns au moins… Mais dès qu’on en met plusieurs ensemble, c’est déjà de la parole qui naît, comme une petite chanson. Par exemple : Dans l'église les femmes frottent les dalles : tatatom tatom tat-tatom.

Dès qu’on met à la suite plusieurs de ces ensembles-là, vous n’y pouvez rien, vous avez créé un rythme. Vous avez été obligé de faire naître des silences, plus ou moins longs, autour de ces groupes de mots eux aussi plus ou moins longs. En réalité vous avez troué le silence avec les groupes de mots mus par votre souffle : Dans l'église / à grande eau / les femmes frottent les dalles.

C’est là qu’on voit que ce ne sont pas les mots qui font la parole, mais leur groupage, les ensembles qu’ils forment et qui nous viennent à l’esprit.

Tout le monde fait cela (exemple : Madame / votre chien / il commence à m’agacer !), mais la plupart des poètes s’en servent pour aller plus loin que la simple communication de messages informatifs, pour communiquer avec vous d’une façon plus concrète, très physique.

Ils vous transmettent ainsi la sensation qui s’allie aux groupes de mots qu’ils ont animés. Et cette sensation est un mouvement qui s’installe dans votre propre souffle, vos propres rythmes. Il n’y a plus seulement la valeur des signes linguistiques prévus pour donner du sens, il y a avec eux, de plus, la sensation, l’énergie, la force d’une émotion. Vous êtes branché sur une source de signifiances. Elles peuvent être multiples, et la parole devient alors un milieu mouvant dans lequel vous évoluez :

Dans l'église à grande eau les femmes frottent les dalles. Tout à l'heure

Elles rentreront balayer devant leur porte et rempliront d'huile

La lampe du septième jour.

Nous sommes nés pour porter le temps, non pour nous y soustraire,

Ainsi qu'un journalier qui ne quitte la vigne qu'à la tombée du soir.

Mais au seuil de la dernière nuit de notre semaine, il est doux d'écouter

Dimanche en marche sous l'horizon. *

Le rythme, donc. C’est-à-dire les corps, qui respirent, qui pulsent, qui bougent. C’est-à-dire à la fois l’énergie physique, l’émotion et l’intelligence quand elles vont ensemble. Ce qui est rare dans la vie courante. C’est-à-dire aussi une mobilité, un mouvement qui change en permanence, pareil aux courants d’eau des fleuves : tantôt rapides, tantôt plus lents ; tantôt unis, tantôt remuants.    

Et si vous voulez vous amuser, car on est alors dans le plaisir, vous allez même ajouter une cadence, une régularité, une mesure, sur le mouvant de ce rythme de vos paroles. Votre souffle va devenir très obéissant, contrôlé qu’il est par une nécessité : laisser vivre les silences plus ou moins longs qui portent vos paroles, tout en suivant pourtant la régularité d’une cadence. Mais ce n’est pas une nécessité pour faire un poème.  

Une chose qui aide, c’est l’apparition régulière, dans vos paroles, de sons qui sont identiques ou qui se ressemblent (c’est un bon truc, appelé assonance, allitération ou rime). Mais ce n’est pas non plus une nécessité pour faire un poème. Le rythme y suffit.

Quand on parle de rythme de la parole, on parle d’abord du souffle. Et le souffle d’une œuvre, c’est son esprit. Il y a derrière cela une façon, aussi, de vivre en spiritualité sans s’engluer dans l’intellectualisme ou l’émotivité.

Dans les Écritures bibliques, souffle et esprit sont un seul mot. Un souffle saint, animant cet être unique, le Christ, s’y appelle alors Saint Esprit. C’est lui qui habite la parole humaine pour la changer en Parole. Voit-on alors comme notre corps est partie prenante, par ses rythmes, de l’Évangile que nous annonçons ? C’est alors que celui-ci est poème. 

 

N.B. : Ce texte est la version complétée et remaniée d’un texte déjà paru sur ce site il y a quelques années.

 

* Ce fragment est tiré d’un poème, intitulé Bach en automne, du regretté Jean-Paul de Dadelsen, alsacien et luthérien, paru dans son Jonas (Paris, Poésie/Gallimard, 2005).

 

Régionales

Selon un sondage TNS Sofres-One Point pour Le Figaro et RTL publié ce dimanche 8 novembre., « 52% des Français ne trouveraient pas gênant qu'une région bascule au Front national. » Ce qui est intéressant, à mon sens, c’est aussi le vocabulaire utilisé, qui suggère un simple inconvénient passager : juste gênant. Mais si c’est ainsi que Le Figaro voit les choses…

 

Cécité 

Quand le journal Le Monde organise un Forum Philo (27e Forum Philo, 13-15 novembre, Le Mans), la seule catégorie d’intellectuels qui n’y est pas invitée est celle des théologiens. C’est quasiment une constante, d’ailleurs, dans nos grands médias. Au vu de l’actualité mondiale, on peut voir là comme une marque de provincialisme.

 

Hérétique

Ah, nom d’un chien comme il les embête, René Girard ! Obligés de parler de lui, forcément, il est mort ! Mais que dire ? Un philosophe français qui parle intelligemment de l’Évangile…2 novembre  

 

Malsain 

Robert Ménard, le maire de Béziers, veut que l’on puisse continuer à manger « dans notre tradition judéo-chrétienne » dans sa ville et y interdira donc toute nouvelle ouverture de commerces de restauration de type kebab. C’est peut-être sa façon de se nourrir (attention au jambon-beurre judéo…), mais il est vrai que le pauvre homme ne me paraît pas bien portant, ni physiquement, ni mentalement, ni moralement.  

 

Deuil

Ygal Amir, l’extrémiste israélien qui a assassiné Yitzhak Rabin il y a dix ans, a gagné. L’idée de voir coexister au Proche-Orient deux États, israélien et palestinien, n’a plus de sens aujourd’hui. Il ne restera bientôt plus de la Palestine qu’une sorte de bantoustan en lambeaux, les Territoires occupés actuels, et un foyer islamiste, Gaza. Israël s’en contentera peut-être. Ou bien nous enverra-t-il les Arabes palestiniens comme réfugiés ?

 

Toussaint 

Les protestants ne fêtent pas les saints, dit-on. D’autant qu’il s’agit des saints institués comme tels par Rome. Les Évangiles, eux, appellent saints les croyants car Dieu les déclare sanctifiés. De même que l’on n’est pêcheur que par la foi (Luther), c’est par la foi qu’on est saint. Saint ordinaire, pas besoin d’être faiseur de miracles ni même exemplaire. Alors pourquoi ne pas fêter les saints, tous les saints ? Toussaint, fête de la foi. 

 

Europe

Pour étudier ensemble comment sauver la Syrie, les diplomates Russes, Américains, Iraniens, Saoudiens ou autres se sont réunis hier à Vienne (Autriche). Je note que Vienne est en Europe, or là, aucune représentation diplomatique de l’Union européenne... On n’est plus chez nous !

 

Bêtises d’Onfray

Je tombe sur ce fragment de Michel Onfray sur la page Facebook de l’Antithéisme (26 octobre) :

« Les trois monothéismes partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions.

En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l’obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l’au-delà, l’ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère, l’âme et l’esprit.

Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré… »

Dès qu’il s’agit de religion, il faut être Onfray pour asséner de pareilles bêtises avec un tant d’aplomb. Ainsi la monogamie dans l’islam, entre autres…   

Quant à moi, je lui réponds point par point : je suis croyant (protestant) et j’aime la raison et l’intelligence, la liberté, les livres, la vie, la sexualité, les femmes et le plaisir, le féminin, les corps, les désirs, les pulsions.

Je ne défends pas la foi, ce serait ridicule, j’ai de l’humour sur mes croyances, je ne suis pas doué pour l’obéissance et je déteste la soumission, je n’ai pas le goût de la mort et ne sais rien de l’au-delà ni des anges, qu’ils soient sexués ou asexués, je n’ai aucun attrait pour la chasteté ou la virginité, comme la plupart des gens je pratique la fidélité monogamique sans en faire une montagne (surtout à mon âge), je défends une épouse ou une mère qui seraient brutalisées, ça me paraît la chose à faire, enfin les termes âme et esprit ne m’évoquent rien d’immatériel car je suis moniste en philosophie, détestant le dualisme sous toutes ses formes.

Bref, je suis tout le contraire du croyant dont parle Onfray, et je ne suis sans doute pas le seul.

   

Du 20 au 26 octobre  

 

Test

Chouette ! La Pologne vire à l’extrême-droite, on va pouvoir constater la cata in vivo, ça nous servira de test et ce sont les Polonais qui paieront l’addition. Je sais, je suis pas sympa avec eux, mais après tout, c’est eux qui ont voté.

 

Explication de vote

Les élections régionales approchent et, dans la boite aux lettres, on commence à trouver des documents qui présentent toutes les raisons qu’il y a de voter pour tel ou telle. Peu m’importe, car mon choix est fait, je voterai socialiste et voici pourquoi.

Le choix réel ne se trouve qu’entre trois candidats, quelles que soient les appellations qu’ils auront retenues. C’est en effet l’un de ces trois-là qui gagnera. Il s’agit de ceux qu’auront présentés ou acceptés les trois courants principaux : socialiste, républicain, frontiste.

La seule question qui se pose à moi est donc de savoir lequel de ces trois candidats je désire voir élire, par une majorité politique stable et cohérente, comme président de la nouvelle Région dans laquelle je vais habiter.

Je choisis donc de voter pour le premier des trois. Suis-je pour autant satisfait de la politique menée au niveau national par la majorité actuelle ? Non. Du moins rarement. Mais je n’ai pas d’autre option à ma disposition dans la réalité réelle.

C’est pourquoi les candidats de gauche ou écologistes autres que celui ou celle que je viens d’évoquer n’auront aucune chance de recueillir mon vote. Je leur demande d’ailleurs instamment, quoique sans illusion, de ne pas se présenter.

Je vais donc voter ainsi dès le premier tour, dans l’espoir que mon candidat soit présent au second. D’autant que la situation actuelle ne semble pas rendre cet objectif facile à atteindre.

Au cas où il ne le serait pas, j’aurai le choix entre le républicain et le frontiste. Droite ou extrême-droite. A priori, je m’abstiendrai alors. J’ai le souvenir de m’être déjà trouvé dans cette situation en 2002 et d’avoir bêtement voté à droite : la conséquence en a été que mon vote, comme, plus généralement, celui des gens de gauche, a été tenu pour nul et non avenu. Pourquoi un tel déni ne surviendrait-il pas à nouveau en 2015 ?

On m’objectera que mon abstention risquerait de contribuer à l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite dans la Région. C’est vrai, mais j’en prendrai pourtant le risque : après tout, ce résultat serait l’aboutissement logique des errements de la gauche française, d’une part, et d’autre part de l’ensemble des gouvernants européens. 

Pour que je vote néanmoins pour le républicain, il faudrait que j’aie le sentiment que le déni que j’évoquais ne puisse plus se reproduire. Il y faudrait une déclaration précise du candidat selon laquelle il s’engagerait à donner toute sa place à la gauche dans l’exercice de sa politique. Et il faudrait de plus, et surtout, que j’aie confiance dans la parole de ce candidat.

J’ajoute que ce qui est valable pour l’élection régionale le serait aussi, pour moi, lors de l’élection présidentielle au cas où existerait alors le même rapport de force politique qu’aujourd’hui. En clair, si j’ai le choix entre Sarkozy et Le Pen, je m’abstiendrai.

C’est que je n’ai aucune confiance dans la parole du premier, dont les prestations précédentes m’ont suffi, et que je déteste les orientations de la seconde, mortifères pour le pays.

J’hésiterai néanmoins à m’abstenir si c’est un autre républicain qui s’oppose à la fausse blonde. 

 

Souvenir *

C’est avec un retard de quelques années que je tombe sur l’article d’Ivan Levaï intitulé « Protester avec les protestants » (Réforme N° 3112 du 27 janvier 2005). Je m’y retrouve, enfant, au temple de Béthanie, rue des Pyrénées, Paris XXe…. Il évoque en effet la mémoire d’un pasteur qui « sut protéger d’un mensonge » son identité d’enfant caché. Heureux mensonge. Il s’agissait du pasteur Henri Barlet, à qui je dois de mon côté, poulbot que j’étais à l’époque « entre Ménilmontant et Charonne », le constant amour que je porte depuis aux Écritures bibliques.

Si j’ai passé tant d’années heureuses à traduire avec d’autres la Bible hébraïque, je le dois à ce merveilleux conteur biblique, et à cet éveilleur de conscience. Dans les années sinistres, le pasteur Barlet protégeait d’une main l’enfant juif, et de l’autre vouait le gamin du faubourg à l’amour de l’hébreu.

Permettre à un enfant de vivre, au mépris de la loi et de la force des mauvais, ouvrir pour un autre enfant un monde inconnu et merveilleux : il y a des êtres pour lesquels c’est simplement l’évidence de ce qui est à faire. Le pasteur Barlet était de ceux-là. 

En passant, il confortait aussi ma mère, sa povrette et jeunette paroissienne, dans sa conscience de cacheuse d’enfants juifs et de fabricante de faux papiers, autres bienheureux mensonges. À cette époque, ce n’est pas tout le monde qui osait dire publiquement, comme il le faisait : « Aujourd’hui, si Jésus revenait, il porterait l’étoile jaune ».       

Ivan Levaï cite également le pasteur de Béthanie qui suivit, Jean Casalis, qui devait plus tard créer SOS-Amitié par téléphone. À lui aussi ma famille doit beaucoup. Il sut communiquer sa foi et donner confiance à mon père qui, sortant à peine du sous-prolétariat, venait de vivre sept dures années de guerre. Casalis était un de ces êtres chaleureux qui savent entendre et, par là, simplement révéler à l’autre un chemin pour vivre. À sa façon, mon père trouva chez lui le père qu’il n’avait jamais connu.

J’ajouterai à l’évocation de ces pasteurs la mémoire de celle qui les secondait… ou les précédait dans les cours et les escaliers du faubourg et de sa banlieue, sœur Robert, l’infatigable fourmi du bon Dieu, grande sœur, puis tante, puis grande tante affectueuse et grondeuse de tout ce qui avait besoin d’un pull, d’un conseil, d’une réprimande, d’une adresse… d’une prière.  

Dans la vie des simples gens du faubourg qu’ils rencontraient et accompagnaient, ces hommes et cette femme apportaient une lumière inconnue. On nous parlait beaucoup de fraternité, alors, à l’école comme au parti, mais pour ce qui est des gens qui nous étaient socialement supérieurs par le langage, la connaissance, la culture et les manières, je ne l’ai jamais connue que là.

 

 * "Souvenez-vous de vos conducteurs", Épître aux Hébreux 13,7.

 

Dimanche de la Réformation 

Rien dans l’hebdomadaire Réforme, rien, sur France 2, à Présence protestante… J’écrivais il y a quelque temps que la Réformation fut d’abord un geste, celui d’un jeune homme qui a dit Non. J’ajoutais : que vienne le catho qui refera ce coup ! En regardant Le Jour du Seigneur, toujours sur France 2,  je me demande si le Pape n’est pas en train de s’y coller… 

 

Geôle

Avec Le Pen ou Sarkozy au pouvoir, ma place et celle de certains auxquels je tiens seraient en prison. Avec Hollande, non. Que l’on ne s’étonne pas que je préfère ce dernier.

 

Info

Que font les chaînes d’info permanente quand il n’y a pas d’info sur un sujet ? Par exemple lors d’un terrible accident dont on ne connaît pas encore les circonstances. Elles n’ont rien à dire mais elles le disent quand même. Sans fin. Ou quand la parole humaine plonge dans le néant.

 

Art 

En l’honneur de l’ouverture de la FIAC, et pour plagier Denis de Rougemont (voir plus bas, 14 octobre), je dirai qu’à mon sens, nous sommes parvenus au point de désordre esthétique où l’inanité se révèle plus exténuante que l’art pompier ancien.

 

Débâcle 

Marine Le Pen, donc, a fui. Comme en 40, année faste pour le mouvement politique dont le FN est issu.

 

Caudilla 

Argument fallacieux de Pujadas pour justifier le fait que Marine Le Pen apparaît plus souvent sur France Télévision que les autres chefs de parti : ce serait parce que, à la différence des autres partis, le FN ne disposerait que d’une seule personnalité de statut national alors que les autres peuvent présenter divers représentants. C’est évidemment faux, hélas, Marine n’est pas toute seule. Bref, c’est la prime au système (réactionnaire) du chef charismatique.

 

Puéril 

Spécialité française, la colère. Qui n’est pas en colère ? Avocats en colère, gens du voyage en colère, personnel d’Air France en colère, policiers en colère, rugby en colère, agriculteurs en colère, cathos intégristes en colère, etc. Une société puérile dans laquelle le moutard fait une colère et donne des coups de pieds à sa manman quand il subit une frustration. Raison pour laquelle on a chez nous le Front national (les Blancs en colère) plutôt que, au choix : des partis et des syndicats représentatifs ou un mouvement des indignés : ce serait trop adulte.

 

Du 13 au 19 octobre

 

Retour 

Avec The Walking Dead (OCS-Choc) et "Les revenants" (Canal+), les séries télé sont dans l’air du temps, on y a recours aux morts pour pourrir la vie des vivants. Le passé ne passe pas, il est toujours là, on ne le digère pas. D’où la nausée. À quand, dans notre conscience présente, une intervention des générations futures ?

 

Gauche 

Grosse surprise, ceux qui votent à gauche préféreraient que la Gauche, malgré sa diversité, soit unie lors des élections ! C’est le résultat d’une consultation organisée par le PS. Tous les appareils politiques seront d’accord, à un détail près : ce qui est sous-entendu, c’est que cela se fasse autour du PS. Fatalitas ! les autres préfèrent que ce soit autour de leurs propositions… On tire à la courte paille ?

 

Hélas ! 

Je gage que, ci-dessus, on ne me trouvera pas sérieux. Mais les gens dont je parle le sont-ils ? 

 

Tonicité 

Je reviens quand même au match d’avant-hier. Au vu des deux derniers matches de l’équipe de France, il apparaît que le profil corporel des joueurs des équipes qui gagnent a totalement changé par rapport à ce qu’il était il y a quelques années. Ils sont beaucoup plus toniques que par le passé, alliant puissance et rapidité là où autrefois ces deux qualités étaient dévolues à des joueurs de lignes différentes, avants ou ailiers. Les Français ont donc un train de retard.

 

Le passé du présent

C’était mieux avant ! Cette certitude amère semble représenter le point commun du discours de divers penseurs médiatiques actuels. Chacun à sa manière, et dans les divers domaines que chacun d’entre eux explore, des gens comme Onfray, Finkielkraut ou Debray n’ont guère d’autre discours que celui de la nostalgie d’un monde perdu. C’est leur fond de sauce.

C’est embêtant quand on se donne pour mission de divulguer au plus grand nombre une parole possible qui rende compte du monde et de la vie. Cela n’ouvre guère sur l’avenir collectif qui reste à construire.

Certes, aucune société ne peut aller sereinement vers l’avenir sans disposer d’un passé, de racines, d’une tradition, d’une mémoire, d’une histoire.

Mais cela n’est utile, positif, que lorsqu’on en fait un point de départ, une base de lancement vers un ailleurs à venir. Les données à partir desquelles oser une espérance. Si cela reste un poids mort dont on déplore la disparition programmée, on devient tout bonnement le chantre de la décrépitude et rien de plus. 

Et c’est alors que d’autres, qui ne disposeront d’aucune parole forte, allègre et véridique sur le monde qui les a vus naître et sur celui qu’ils pourraient bâtir, emplis de rancœur et de rage, vont se saisir de tout cela, le dénaturer et le tirer vers les œuvres de mort.

Je relie cela à une petite expérience toute récente. Hier matin, sur France-Inter, j’écoutais quelques journalistes parler de la Bande à Baader, ce groupe de terroristes d’extrême gauche responsable de meurtres et d’attentats en Allemagne dans les années 70. 

Au micro, les intervenants se montraient surpris de voir que ces jeunes Allemands, issus de familles tout à fait tranquilles, amènes et prospères, aient pu nourrir néanmoins une telle colère et une telle violence à l’égard de leur propre société.

Un de ces privilèges de l’âge dont on se passerait bien m’a fait comprendre à quel point la génération qui s’étonne ainsi est fondamentalement indemne de l’infamie spirituelle portée par le nazisme. Pour elle, c’est de l’histoire ancienne, elle n’a plus le sens – le ressenti – du démoniaque.

En revanche, c’est sur le socle de ce roman familial et national maudit que les activistes en question ont grandi. Et plus leur existence était douce, plus il devenait pour eux impensable, inacceptable, que cette suavité recouvre un passé aussi délétère.

Tels sont sans doute les pensées ou les affects qui animent, aujourd’hui, chez nous comme ailleurs, aussi bien les milieux fachoïdes qui apparaissent et prospèrent, que les groupuscules de la mouvance islamiste djihadiste.

C’est qu’on a menti, le plus souvent par omission, par paresse, par lâcheté ou par méconnaissance, sur les conditions qui ont présidé à la naissance du monde qui est le leur. Des conditions porteuses comme d’habitude de violences instituées – l’histoire humaine est ainsi – mais non reconnues, non critiquées, non évaluées.    

Et cette obscurité de notre passé collectif pourrait bien avoir pour conséquence que l’ignominie ait repris vie et force et que le sens du démoniaque un temps disparu chez nous… réapparaisse.     

   

Handicap 

Bon, je vois que personne ne m’écoute. Pourtant, ce que je demandais émanait de la logique la plus pure, mais non, les Français n’ont pas eu droit au handicap qui leur était dû alors qu’ils rencontraient une équipe de rugby adverse nettement plus forte que la leur, celle des All Blacks. D’où ce résultat révoltant, 62 à 13. Il était donc normal que les Français se retirent la tête haute de cette compétition manifestement mal organisée. Parlons d’autre chose. 

 

Morale 

J’aime bien cette pensée de Denis de Rougemont : « Nous sommes parvenus au point de désordre social où l’immoralisme se révèle plus exténuant que les morales anciennes ». C’est dans L’Amour et l’Occident, paru en 1939… Je la trouve pourtant très actuelle. Mais pour autant, faut-il restaurer les morales anciennes ? Non, je pense plutôt le moment venu d’inventer de nouvelles morales, celles de demain.

 

Palestine 

J’ai beau souhaiter que les Palestiniens réussissent à créer un jour leur État, je ne peux m’empêcher de penser que, depuis 1948, ils se débrouillent vraiment mal. N’y a-t-il pas là, de leur part, une erreur stratégique : n’auraient-ils pas mieux réussi en appliquant massivement les enseignements de la lutte victorieuse que Gandhi a menée contre les Anglais ?

 

Gauche 

Je crains qu’en appelant à voter, non pour une gauche unie comme le demande Cambadélis, mais pour une vraie gauche, certains pensent, soit prôner une politique qu’ils savent irréalisable, ce qui est mentir, soit la voir appliquer une fois entendus… pour se retrouver obligés ensuite, comme d’habitude, de faire marche arrière, ce qui est se mentir. Une chose paraît évidente aujourd’hui : la vraie gauche, quelle qu’en soit l’orientation, doit avoir au moins le mérite d’être applicable… dans une Europe de droite.

 

Penser le peuple 

L’intelligentsia de gauche à longtemps pensé la société à partir de ses marges, Onfray, entre autres, a raison de le souligner : dans sa prise en compte du fait social, elle a privilégié, par exemple, les schizophrènes avec Deleuze, les prisonniers avec Foucault, les sans-papiers avec Badiou, les homosexuels, les immigrés, etc., et elle a oublié le corps central du pays, cette masse qu’Onfray appelle un peu trop rapidement le peuple.

Mais ce qu’il ne prend pas en compte, c’est que les penseurs qu’il attaque écrivaient pour la plupart à l’époque où ce fameux peuple vivait dans la pleine euphorie des Trente glorieuses et qu’il était alors bien nécessaire de s’inquiéter des exclus du festin et de ceux que les bien-pensants d’alors méprisaient. D’autant que le sort de ces derniers pouvait éclairer sur l’aliénation masquée dont l’ensemble du peuple faisait en réalité l’objet.

Il n’en va plus de même aujourd’hui, avec la masse des chômeurs, la paupérisation et la marginalisation effective de pans entiers de la société. C’est le peuple qui devient marginal.

Mais c’est pourquoi, loin de s’en prendre à ceux qui ont mis en lumière bien des ombres du modèle social des décennies passées, ainsi que de l’idéologie sous-jacente qui le portait, il vaudrait mieux utiliser leurs idées pour se remettre en effet à penser la situation faite actuellement au plus grand nombre.

Je me dis qu’on en reviendrait peut-être alors aux intérêts portés au peuple, dans sa masse, par les premiers penseurs socialistes issus des milieux populaires, ceux des mouvements ouvriers ou paysans du XIXe siècle, ceux que l’on a appelés utopistes ou idéalistes, à une époque où le sens du mot communiste se rapportait simplement à son étymologie. J’écris bien à leurs intérêts, non à leurs propositions pratiques évidemment caduques.

Ces intérêts les amenaient souvent à privilégier un modèle social de type horizontal donnant la priorité à des réalités telles que le local, le compagnonnage, le communautaire, le coopératif, la mutualité, et ce que l’on appellerait aujourd’hui la subsidiarité. Loin, je le souligne, du souverainisme, le plus souvent vilipendé par ces anciens penseurs, quoique sous d’autres appellations.  

Reprendre à nouveaux frais le cours de ces pensées éviterait de tomber dans cette sorte de passéisme rampant, impensé, au sens propre réactionnaire, que le bon peuple est loin de revendiquer, mais qu’on le persuade néanmoins d’épouser jour après jour.

Ce passéisme, ceux de nos penseurs qui font actuellement du bruit, tels le dit Onfray, ou autres tels Finkielkraut ou Sapir, ont parfois tendance à s’y plonger, enfonceurs de portes ouvertes portant alentour, dans le microcosme, le regard plein de défi de celui qui se sait bien adossé, porté qu’il est par le besoin médiatique de paroles sans cesse renouvelées tout autant que remâchées.

Cela leur évite de penser les concepts dont ils font grand cas, tel, justement, celui de peuple. Au fond, il font comme les autres, ils ont besoin d’un messie souffrant à défendre. Là, c’est le peuple, un peuple dont la réalité est pour eux une évidence. Et l’évidence, on le sait, ça ne se discute pas.

Sauf, pourtant, quand on est un philosophe…

 

Du 6 au 12 octobre

 

Guerre 

À partir du moment où l’on fait la guerre, on est l’allié ou l’ennemi de certains, c’est une évidence. Les jeunes Français qui vont combattre au sein de Daéch doivent le savoir, ils deviennent pour la France des combattants ennemis, traîtres de surcroît. C’est ainsi. Par ailleurs, chacun devrait savoir aussi que, la guerre étant déjà une énorme connerie, par construction létale, il est stupide de s’y engager volontairement.

 

Rugby 

Hier, le match n’était pas fair-play, les Irlandais étaient beaucoup plus forts que les Français, ceux-ci auraient dû bénéficier d’un handicap.

 

Erdogan 

Pour foutre le feu à la Turquie, rien de mieux que lui, hélas notre allié dans l’OTAN.

 

Alliés 

Nous sommes vernis, d’ailleurs, en fait d’alliance, avec les Saoudiens, les Qataris ou le Sissi des Égyptiens, tous allègres et suaves démocrates. Dans cet aréopage, Kaddhafi nous manque, et l’on finit par se demander pourquoi combattre Bachar El-Assad.  

 

Marine Le Pen 

C’est quoi, la 217, juste une héritière, une richarde qui prétend représenter le populo alors qu’elle n’a pas passé une nuit dans un HLM, qu’elle ne connaît rien de la vie des cités, des quartiers populaires ou des campagnes pauvres. Même pas une vraie blonde. Juste une idéologue rance.

 

La 217 

Lors de la visite de Mme Merkel et de M. Hollande au Parlement européen, Mme Le Pen, députée européenne n° 217, a cherché à humilier publiquement le Président de la République française en présence des représentants de l’ensemble des pays européens. C’est alors la Nation tout entière qu’elle insultait.      

 

Lieux saints

Côté religion, ils remettent ça aussi… Juifs israéliens et musulmans palestiniens n’en finissent pas de se bagarrer à propos des antiques sanctuaires du Mont Sion : la mosquée ou le temple, le temple ou la mosquée. Des lieux saints, dit-on, termes à interroger.

Pour moi, il existe des lieux de mémoire. Le passé a laissé ici ou là une sorte de butte-témoin pour aider au souvenir et à la possibilité de se remettre au bénéfice d'actes fondateurs. On sait bien que "les peuples qui n'ont pas de mémoire sont condamnés à mourir de froid"… (1)

C'est pourquoi l'on visite ou fleurit tel ou tel de ces lieux, afin que le souvenir des terribles ou heureux événements qui s'y déroulèrent ne soit pas aboli mais façonne pour le mieux le présent et l'avenir. 

Il y a donc des lieux de mémoire, mais y a-t-il des lieux saints ? Je crois que non. Je pense bien sûr à cet endroit que tous s'accordent, jusque dans les médias les moins dévots, à nommer Les Lieux Saints...

Je ne dénie pas aux juifs pieux, par exemple, le droit de considérer comme tel l'esplanade du Temple de Salomon, ni ne refuse aux musulmans celui de révérer lui aussi ce site, lié à la mémoire d’Abraham.

Mais je ne vois là qu'un lieu de mémoire, ce qui n'est pas peu. Voyez la différence : on peut partager la mémoire, on ne peut partager la sainteté.

Aussi, lorsque j'entends des chrétiens parler de lieux saints, je m'étonne. C’est parlant de Dieu seul qu’Ésaïe a pourtant écrit : C'est moi, le Seigneur, votre Saint ! (2)

Et ce mot n'est pas synonyme de "pur". Le pur suppose l'existence d'un impur à détruire. On sait où cela mène. Non, selon les Écritures bibliques, la sainteté est affaire de justice et de justesse. C'est en ces deux sens que, pour elles, leur Dieu est seul juste et saint, et je ne vois pas en quoi des lieux pourraient l'être.  

Parler de Lieux Saints évoque donc pour moi ce désir pernicieux de retourner à la supposée pureté d'une identité gagnée, non dans la recherche d'une fidélité, mais dans un effort pour se trouver une origine. Une fois pour toutes, du moins selon le livre de la Genèse, le Seigneur Dieu l'interdit aux croyants et le déconseille aux autres (3), leur proposant un avenir à construire en commun. 

Je crois que la sainteté est l'enjeu d'aujourd'hui et d'ici, où que l'on se trouve. Et je crois que c’est vrai, tant pour les croyants que pour les incroyants, car la sainteté n’est autre que la plus grande justesse qui se puisse concevoir à tous égards, quelles que soient les conceptions ou les représentations régnantes. Dieu est laïc, si nous, les humains, sommes toujours plus ou moins religieux.

Et quant à ce fameux temple, perché là-haut sur le Mont Sion, si Jésus se voyait le rebâtir en trois jours, il parlait alors de son propre corps (4) : de la même manière, chacun peut aspirer à devenir lui aussi le temple de l'Esprit (5).

Pour ce qui est des chrétiens, plutôt que de se pâmer devant de supposés lieux saints, je pense qu’ils ont à témoigner aujourd'hui de cette foi-là, amicalement et modestement, devant juifs et musulmans.  

 

1 - Patrice de la Tour du Pin.

2 - Ésaïe 43,15.

3 - Genèse 3,23.

4 - Jean 2,21.

5 - 1 Corinthiens 6,19.

 

Pépètes 

Deux liquettes pour trois mille licenciements, c’est pas cher payé. Il ont tort, nos gouvernants, de taper sur les "voyous" d’Air France sans taper de même sur les dirigeants. Ceux-ci ne sont-ils coupables d’aucune faute, d’aucune légèreté, d’aucune indécence ? On veut éviter de faire peur aux fameux investisseurs étrangers ? Bêtise ! Ceux-là, quand se répand l’odeur du fric, rien ne les arrête. T’inquiètes, Manu, ils les veulent, nos bijoux de famille.

 

Bombardements 

Il faut avertir nos pilotes de bombardier, en Syrie : faites gaffe, les gars, si vous croisez des bombardiers russes : leurs pilotes sont souvent bourrés, on vient de les voir survoler la Turquie sans s’en apercevoir…

 

Air France 

Risquer de perdre son emploi et néanmoins se débrouiller pour que ce soient les patrons qui soient à plaindre, c’est ce coup de maître qu’ont réussi quelques employés d’Air France. Comme quoi la lutte des classes, ça demande quand même un minimum de sens tactique !  

 

Palestiniens 

On serait au bord d’une nouvelle Intifada. Il se pourrait qu’en matière de déni des droits des Palestiniens, les Israéliens aient exagéré encore plus que lors de leurs exagérations courantes.

À ce sujet, je me souviens avoir demandé à certains de mes collègues pasteurs farouchement attachés à donner raison aux Israéliens dans leur politique de grignotage progressif du territoire palestinien, ce que, selon eux, devrait être le sort des Arabes une fois terminée cette conquête : il seraient tués, chassés ailleurs, enfermés dans des réserves ? À ce jour, je n’ai pas encore reçu de réponse. Juste quelques mauvaises paroles (que j’ai d’ailleurs rendues).

 

Piratage 

Je ne me suis pas inscrit sur Viadeo, ma petite fille Angela non plus. C’est sans doute pourquoi je reçois un message dans lequel Angela me demande de la rejoindre sur Viadeo, pendant qu’Angela reçoit un message identique de ma part. C’est qui, qui a piraté nos coordonnées ?

 

Du 29 septembre au 5 octobre  

 

Climat 

Ces derniers temps, on a vu se multiplier les processus climatiques hors norme, avec les drames qu’ils causent chaque fois. On en vient à se dire que cela ne va pas s’arranger, ce qui poussera sans doute à une révision générale et innovante de nos modes de fonctionnement. C’est toute l’organisation de nos sociétés, ainsi que l’ensemble de leurs équipements, qui pourraient en effet se trouver rapidement obsolètes.

Comment se loger, comment s’équiper, comment circuler, comment communiquer, comment se protéger, etc., à l’avenir, autant de questions dont les réponses sont probablement à réinventer à moyen terme.

Le fera-t-on selon la lourdeur administrative et hiérarchique habituelle, ou horizontalement, selon un ensemble coordonné de solutions inventives et citoyennes ? Il y a peut-être là une chance à saisir en vue d’une mue intellectuelle et sociale.

 

Rugby 

L’Angleterre est sortie dès le premier tour de la Coupe du Monde de rugby alors qu’elle en est l’organisatrice : on n’imagine pas pire humiliation. On a tort : pour les Anglais, et surtout pour leur presse, le pire serait qu’en plus, ce soit la France qui gagne la Coupe…

 

Erreurs 

En écoutant François Bayrou ce matin, je me disais que, si le but était de dépasser la confrontation permanente et tout azimut entre la droite et la gauche, obstacle à une durable réforme de fond, du moins comme il le pense, nos chefs politiques ont commis des erreurs fatales lors des trois dernières élections présidentielles. Jacques Chirac, élu en 2002 en écrasant Le Pen grâce à l’apport des voix de gauche, n’a pas su en profiter pour composer un gouvernement élargi vers la gauche. Bayrou lui-même a fait le même type d’erreur, en 2007, en refusant l’alliance suggérée par Ségolène Royal. Enfin, François Hollande lui a rendu la pareille en 2012 en l’ignorant bien qu’il ait appelé à voter pour lui.

 

Bêtise 2 

On parle beaucoup d’un certain Onfray, ces temps-ci. Il serait philosophe. Bizarre : il ne sait pas lire ! C’est ainsi qu’il attribue à Jésus, selon l’Obs de cette semaine, ces paroles de l’Évangile selon Luc (19,27) : Amenez ici mes ennemis et tuez-les en ma présence. Or, dans l’évangile, ces paroles sont celles du personnage d’une parabole, homme de haute naissance aspirant à la royauté, du genre d’un Hérode. C’est donc un peu comme si l’on accusait Dostoïevski du crime de Raskolnikov, le héros de son roman Crime et châtiment… Mon Dieu, pauvre Onfray, comme la colère te fait dire des bêtises ! Mais allez, c’est bon, va et ne pèche plus.

 

Syrie 

Dans le ciel syrien, on va se bousculer : avions syriens, américains, anglais, français, saoudiens et qataris… et maintenant des Russes en grand nombre. On nous assure que tout se passera bien, que tous vont se concerter pour éviter que des accidents ne surviennent entre eux… Mais quand on constate que les seuls Américains réussissent à bombarder un hôpital sans le faire exprès (encore heureux !) en Afghanistan, on se dit que bon, c’est pas joué.

 

La marche à l’étoile

Méditation biblique (ça faisait longtemps…)

On a tellement l'habitude de voir dans les Écritures bibliques la révélation objective de Dieu, que l'on est tenté de passer à côté de ce fait : il y est très souvent question de recherche. Au cœur des multiples histoires qui font la Bible, nombreux sont ceux qui cherchent, avec passion, des biens ou des êtres que l'on pensait inconnus, lointains ou perdus.

Tenez, quand on y cherche à toute fin une brebis égarée, on en abandonnerait tout le troupeau ; ou quand on y recherche des frères, on risque d'y trouver des assassins. On y cherche la sagesse, ou encore un pays, un lieu pour s'établir ; un cadavre, que l'on ne trouvera pas puisque le tombeau est vide ; on y cherche un enfant pour le tuer, mais aussi tout bêtement des ânesses, ou la Cité céleste.

Un prophète est recherché par toutes les polices du royaume (il sera sauvé) ; une jeune fille cherche son amoureux ; une prostituée recherche ses amants, mais son mari lui aussi la cherche. Il l'aime.

Il y a encore tout ce qu'on ne cherche pas. Voici qu'une nation ne recherche pas la justice, loin de faire en sorte que le droit, en son sein, roule comme un torrent sans fin – et pourtant il vivra, celui qui cherche la justice : il cherche Dieu... Justement, un apôtre se plaint que nul ne cherche Dieu, et un prophète s'écrie qu'ils seront émondés, ceux qui ne cherchent pas son Seigneur... 

On cherche, on ne cherche pas (et il serait amusant de rechercher d'où je tire mes exemples). On se cherche soi-même, pour conclure à la vanité des vanités ; on se cherche les uns les autres, ou l'un l'autre. On cherche souvent là où il ne fallait pas, ce qu'il ne fallait pas.

On trouve aussi, et on ne le fait pas toujours exprès : parfois on est trouvé, plutôt. C'est cette quête infinie du sens, de la justesse, de la justice... de la paix des peuples, des gens, des corps et des cœurs. Le besoin de frères et de sœurs, dans le tumulte de l'Histoire. On cherche de nouveaux cieux, une terre nouvelle. L'infini désir d'un chemin à suivre, d'une étoile à poursuivre.

Et dans cet inextricable tissu de demandes, Quelqu'un est par-dessus tout à la recherche de chacun des siens : Où es-tu ? Car c'est lui le seigneur trahi, le père abandonné, le mari trompé, l'amoureux éconduit, le berger sans troupeau. Et à la fin de l'histoire, il en a tout de même trouvé un qui l'aime. Un seul juste, et la cité humaine ne sera pas détruite !

Tout au long de cette histoire, des chiens de berger – psalmistes et prophètes – tentent de ramener au maître tous ces fuyards dispersés, pour en faire un paisible troupeau qu'il saurait pour toujours mettre à l'abri : Ils seront dans l'allégresse, disent-ils, ceux qui cherchent mon Seigneur. Cherchez Dieu, et vous vivrez ! Si vous cherchez mon Seigneur vous le trouverez, il a de la bonté pour ceux qui le cherchent. Et quand le maître se fâche, ils disent : Seigneur, ils t'ont cherché ! Que ceux qui te cherchent ne soient pas dans la honte ! Tu n'abandonnes pas qui te cherche, ô mon Seigneur !

À les entendre, quelques-uns s'écrient alors à leur suite : Ô Dieu, tu es mon Dieu, je te cherche. Tels sont ceux que l'on appelle les pauvres, dans les Écritures, ceux que l'on appelle heureux, les humbles de la terre dont l'esprit ne cherche ni à paraître, ni à gagner, ni à posséder. Dieu lui-même, ils ne l'ont pas, ils le cherchent. Aussi ne sont-ils pas perdus. Et les Écritures sont ce doigt qui leur montre le chemin (elles ne sont pas le chemin mais elles montrent le chemin).

À ceux qui cherchent ainsi, le seul qui accepta d'être trouvé, qui n'eut pas même le besoin de chercher puisqu'il était trouvé d'entrée, et aimé, et aimant, en conséquence aurait dit : Je suis le chemin.

 

Affaire 

Le Qatar voudrait acheter le Parc-des-Princes, du coup certains s’en offusquent et s’écrient : « Pourquoi pas l’Arc-de-Triomphe, pendant qu’ils y sont ! » Ce serait exagéré, je trouve. Le mieux serait à mon avis qu’ils achètent plutôt le Sacré-Cœur, cela ferait une mosquée vraiment splendide, avec ses coupoles, et peut-être l’adjonction d’un minaret. Mais je ne me fais pas d’illusion, ils ne le feront pas, on peut être qatari et avoir du goût.

 

Liberté 

On reparle de la grogne des médecins libéraux. Comme ces termes l’indiquent, nombre d’entre eux tiennent à la médecine libérale. Sauf quand il s’agit de défendre mordicus le numerus clausus, mesure anti-libérale.

 

Bêtise 1 

Tout le monde parle de Michel Onfray. Tel est d’ailleurs le but qu’il s’est fixé. Ne vous en souciez pas, passez à autre chose, je vous le dis après lecture, Onfray est… bête. Le genre de mec qui regorge d’intelligence mais ne sait pas s’en servir. Son ego l’en empêche. Cela lui donne une vue sectorielle sur le monde. Un peu comme Gribouille qui, pour se protéger de la pluie, se plongeait dans la mare du village.

Si vous voulez penser le monde en considérant à la fois sa totalité et sa complexité, tenez, essayez plutôt Edgar Morin.

   

Mission impossible 

expliquer à Nadine Morano qu’il n’existe pas de races au sein de l’unique… race humaine. À ce sujet, voici l’exemple d’un comportement peu honorable : Morano, c’est Sarkozy qui l’a faite, installée, nommée, elle est sa créature, aujourd’hui elle le gêne, il la jette.

 

Ordre

J’ai connu des faux chômeurs, des fonctionnaires employés à ne rien faire ou pas grand chose, des enseignants néfastes pour la jeunesse. Etc. Je serais heureux qu’on y mette bon ordre. Parce que je suis de gauche. 

 

Rugby 

Après Notre-Dame du Rugby, se trouvera-t-il un curé assez féru du récit évangélique des Noces de Cana, au cours desquelles Jésus a changé l’eau en vin, pour fonder Notre-Dame de la Soule ? Ce sport traditionnel, véritable ancêtre du rugby, est en effet aujourd’hui trop oublié. J’y jouais lors de ma jeunesse folle, ce qui m’a d’ailleurs valu quelques hospitalisations. Il faut dire que le ballon était remplacé par une bûche.        

 

Du 22 au 28 septembre 

 

Catalans 

L’écart se creuse entre les plus riches et les plus pauvres, on le sait. Que les premiers désirent se séparer des seconds, on connaît cela aussi. On ne s’étonnera donc pas du vote catalan.

 

Terre 

Cette nuit, la terre faisait de l’ombre à la lune. Pourtant, celle-ci avait la pêche. Bien mûre. Le dire ainsi, c’est adopter la version sympa. On pourrait dire aussi qu’elle avait pris la couleur du sang caillé. C’est la faute à la Terre, planète ensanglantée.

 

Évolutions – Involutions 

Les religions, je le relevais ci-dessous, évoluent. Comme tout ce qui est humain. On peut en donner un exemple avec l’histoire des intuitions spirituelles qui ont conduit à ce que nous appelons trop rapidement le christianisme.

Cela n’est pas vrai des seules religions, d’ailleurs, mais de toute intuition créatrice propre à faire avancer notre espèce.

Mais l’emploi du terme évolution, qui évoque un accroissement, est souvent impropre, il vaudrait mieux parler parfois d’involution, mouvement inverse, régressif !

C’est ainsi que, j’aime à le répéter, dès qu’une grande lumière apparaît, tous ceux qui cherchent la puissance s’ingénient à la capter à leur profit, non pour s’en éclairer mais dans le but d’attirer les gogos.

Si les assoiffés vont à la rivière, nombre d’entre eux ne sont pas là pour boire son eau, mais pour la détourner et la canaliser afin d’en enrichir leurs terres.

Dès qu’ils sentent le bon vin, ils le mettent en bouteille, non pour le boire, mais pour en saouler les bonnes gens afin de les détrousser.

Car on capte et détourne l’âme des gens plus facilement encore que leur bourse. Cela se voit moins.

Il ne faut donc pas s’étonner en constatant que Torquemada, simple exemple, prétendait agir au nom du Christ.

Mais ce constat fait, il faut ajouter plus positivement que l’évolution d’une religion obéit aussi aux éclairages différents que celle-ci perçoit ou rencontre au cours de son histoire en fonction du temps, du lieu et du moment. C’est le cas du christianisme.

L’histoire de la spiritualité biblique commence avec un culte monolâtre palestinien de l’époque du bronze ancien (–XVIIe siècle par exemple), lié au mode de vie de pasteurs guerriers dont Abraham et sa famille sont les figures.

Précision : la monolâtrie est une croyance de type polythéiste assortie d’un culte rendu au seul dieu du groupe humain considéré. Elle se différencie donc du monothéisme, cette croyance selon laquelle il n’existe qu’un seul dieu. Le point commun est évidemment que, dans les deux cas, les fidèles ne servent qu’un dieu.

Avec Moïse, puis Josué (–XIIe), ce culte va voir naître en son sein les conditions d’une sorte de révolution libertaire plus ou moins limitée à un territoire, puis évoluer en une version paradoxale de l’idéologie religieuse liée alors à la royauté, ceci  avec David et Salomon (IXe). Les constantes contradictions entre le comportement royal et le fond libertaire du culte vont faire apparaître, en réaction, un type particulier de prophétisme, nettement contestataire, progressivement monothéiste. 

Ce culte va devenir, à l’époque perse (–IVe), à la suite des nombreuses vicissitudes rencontrées par les populations concernées, et en fonction de ces vicissitudes, une spiritualité désormais radicalement monothéiste, de type éthique, s’ouvrant progressivement sur un universalisme cohérent avec la culture impériale antique.

Et c’est encore ainsi qu’à l’époque romaine, cette spiritualité, confrontée à sa disparition en tant que culte sacrificiel, va voir croître en son sein deux frères jumeaux, le judaïsme et le christianisme, c’est-à-dire deux modes d’interprétations d’elle-même – pour le dire vite, le Talmud et l’Évangile – qui vont rapidement diverger.

Et ainsi de suite, jusqu’à la création d’empires dits chrétiens, à la naissance et la croissance rapide d’un rameau d’abord adventice, l’islam, puis à l’instauration de la chrétienté féodale, à la naissance d’un christianisme classique de plus en plus autonome par rapport au pouvoir temporel, etc., ceci jusqu’au fait religieux kaléidoscopique d’aujourd’hui.

Au long de ces évolutions et involutions, un fil d’intuitions majeures s’élabore selon sa propre voie (ou voix), celui qui donne à vivre à des humains innombrables, lui aussi qu’il convient de démêler sans cesse.    

 

Diriger, garder, servir 

De canicule en incendies, en tempêtes, en ouragans, en inondations ou en sécheresses, la planète n’a pas l’air de se sentir à l’aise. On dirait un organisme habité par un méchant virus. Celui-ci serait-il l’espèce humaine ? Nous autres ? Les spécialistes en discutent, selon leur honnête habitude, en fonction de données diverses et parfois contradictoires.

Mais avouons que là, nous nous sentons peu ou prou coupables, tout au moins responsables… Ne sommes-nous pas les patrons de cette affaire, la Terre, qui semble battre de l’aile ?

On met volontiers cela, aujourd’hui, sur le compte d’une pensée biblique qui nous aurait incités à exploiter la planète sans mesure. On peut sans doute le dire des sociétés chrétiennes, mais est-ce vraiment ce dont parlent les Écritures ?

Selon elles, en effet, le vœu premier du Dieu dont elles témoignent était de faire de la Terre, semble-t-il, une éden, non cette boule bleue souffreteuse et rageuse… En tant qu’actionnaire unique de l’entreprise, il pourrait donc ne pas apprécier les résultats des dirigeants… Gare à nos stock options !

Le mot éden est féminin en hébreu et signifie "félicité". C’est celle-ci, non le jardin, que l’être humain est appelé à garder et à servir, à supposer qu’il accepte de se conformer au désir de son Seigneur.

C’est pourquoi dominer sur toute la terre (Genèse 1,26) n’avait pas d’autre sens que faire en sorte de garantir cette félicité, ce très bon (Genèse 1,31) qui comblerait le Créateur. La félicité de qui ? se demandera-t-on. Peut-être avant tout celle de Dieu lui-même, en effet ? Après tout, c’est lui le héros de l’histoire biblique…

Mais celle, aussi, de toute la terre, ici-bas, espèce humaine comprise. Souvenons-nous en effet que le livre des Psaumes, qui totalise la prière biblique, commence par ces mots : Bonheurs de celui qui… On sait qu’il en va de même du Sermon sur la montagne, dans lequel Jésus fait débuter ainsi son enseignement majeur : Heureux ceux qui…

Toute la Bible fait de la justice la condition de ce bonheur, sur la Terre, mais cette justice doit aussi être comprise comme une justesse à "garder", c’est-à-dire à la fois à surveiller et à maintenir, dans le comportement.

Ces deux vont ensemble, toujours : justice entre les humains, et justesse entre ceux-ci et l’ensemble de leur environnement, espèces vivantes et éléments, dans l’extrême complexité de leurs relations.

Ici la sagesse est requise. Comme le Dieu biblique gouverne les humains, à sa ressemblance ceux-ci ont à gouverner la Terre : gérer tout ça, comme on dit aujourd’hui.

Et quant aux gouvernants eux-mêmes, ceux qui tiennent les rênes ? Serviteurs de la félicité, et rien d’autre…

 

Michel Onfray 

C’est l’homme à la mode, on parle de lui, il fait parler de lui, pour ou contre. Et il est vrai qu’il se met bien dans ce vent qui nous mène : « on n’a qu’une vie, il faut en profiter ».

Mais il va bien plus profond que cette banalité, en fonction de ce qu’il pense être une philosophie, et que je reçois plutôt comme une idéologie fort conséquente. Genre binaire, moi contre eux, mais proche aussi, cependant, d’une sorte de poésie.

Je viens de lire d’un trait le premier tome, Cosmos, de sa somme à venir, Une brève encyclopédie du monde. Cosmos se présente comme une ontologie de la nature.

Ontologie… si l’on aime les grands mots. C’est plutôt le terme de brève encyclopédie qui convient en effet, fort bien illustré par ce qu’on y trouve : on y apprend énormément de choses, de plus avec bonheur.

Il y a un côté rabelaisien chez Onfray, un plaisir des sens, une boulimie aussi de savoirs, un plaisir intense à accumuler les listes de tout ce qu’il faut ou faudrait aborder, connaître, intégrer, boire et manger.

Il veut nous ramener au monde, aux gens, aux choses, aux travaux, aux plantes, aux animaux, au ciel du soleil et des étoiles.

On attend ce souffle et cet appétit lorsqu’il parlera de l’histoire et de la sagesse dans les deux tomes suivants.

Mais là où ça craque, c’est lorsque l’on s’aperçoit que tout cela n’a qu’un but : montrer à quel point le christianisme a tout fait foirer de la possible, heureuse, nécessaire et tragique jouissance du monde. Épicure versus Jésus.

Citez-moi un malheur, grand ou petit, qui vous serait arrivé : Onfray vous dit à quoi ou à qui vous le devez. Au christianisme.

Non que le constat, globalement, soit toujours faux. La plupart des exemples qu’il donne de la pestilente dénaturation du monde et des gens par les Églises me vont droit au cœur.

Le bilan du christianisme réel, comme on a dit du communisme réel, est certes mitigé, mais au sens du pâté d’alouette : une alouette de bonté dans un cheval de violence. La pire : la violence sur l’intime. 

Et bien sûr, il en va de même, à mon sens, de la philosophie qui a mené le tout. Je vibre avec Onfray lorsqu’il fustige le dualisme inhérent à toute la pensée dite chrétienne.

Il oublie juste ou ignore que si cela s’est abattu sur la Bible, c’est en venant des Grecs des débuts de notre ère… Âme contre corps, esprit contre chair, sens contre forme, esprit contre lettre, Ciel contre Terre, cette scission permanente au cœur même de l’existence, de la vie, du monde. Pouah !

D’autant que cela s’accompagne souvent de l’opposition entre gens du haut et gens du bas. Ce n’est pas le fils de plombier que je suis qui dira le contraire.

Mais il y a de la bêtise, je trouve, à faire de notre histoire la résultante d’un nouveau dualisme, au sens du duel, dans lequel deux champions se partagent la scène, le chevalier blanc et le chevalier noir. D’une part.

Et d’autre part, et surtout, il se trouve dans la tête d’Onfray, au sujet de ce qu’il appelle christianisme, un tel mélange, un tel magma, une telle confusion, que les bras vous en tombent.

D’autres ont bien montré comment Onfray ne comprend rien à la Bible, qu’il ne semble connaître que d’après la lecture qu’en a fait le Moyen-Âge. C’est là l’essentiel de mon refus de le suivre.

Mais après tout il n’est pas le seul dans cette méprise au sujet des Écritures, et nombre de théologiens patentés sont dans le même cas, tout au moins sur le plan de ce fameux dualisme qu’ils y instillent en permanence.

Qu’on le sache, les Écritures sont indemnes de ce péché, et leur lecture approfondie mène à une sortie concertée de ce que l’on a appelé la chrétienté, ce mixte, cette mixture indigeste.

Quoi qu’il en soit, il est tout sauf sérieux de mêler à la Bible, d’un seul souffle, comme le fait notre penseur normand, aussi bien la soi-disant preuve de l’inexistence historique de Jésus, la Légende dorée des douze apôtres (en l’an 1260), la supposée origine chrétienne de la tauromachie, la condamnation de Galilée, que sais-je encore ?

Idéologie, donc. Et à le lire, on imagine alors avec effroi ce qu’a dû représenter, pour le jeune Onfray, l’enseignement reçu chez les bons pères, sans parler de leurs comportements. Saleté de dévots !        

   

Ouf ! 

Errare humanum est, comme on sait. On craignait, pour l’âme des Allemands, depuis quelques temps, le syndrome du surhomme… Heureusement, avec Volkswagen ils se sont bien rattrapés, ils se montrent bien humains. On respire.

 

Du 15 au 21 septembre  

 

Chevènement ? 

Chez nous, à la gauche de la gauche, on admire Tsípras et l’on combat le PS. Or Tsípras qui s’allie avec la droite souverainiste pour gouverner, c’est un peu comme si Mélenchon faisait liste commune, en décembre, avec Dupont-Aignan pour battre le PS et gagner la présidence d’une région… Mais après tout, Chevènement a entamé le processus…

 

Blanc 

Et à propos de ces élections régionales, j’annonce dès maintenant la couleur : quoi qu’il arrive, je ne voterai pas pour la droite si elle reste seule face au FN. J’ai déjà donné. Que ceux, à la gauche de la gauche, qui préfèrent le risque que ce seul choix nous soit présenté à une alliance avec le PS le sachent : s’ils font tout pour que le FN gagne une région, eh bien qu’ils remportent cette victoire, je voterai blanc. Et j’encourage chacun à faire de même.

 

Quel modèle ? 

Si l’on avait envie de rêver d’une autre existence ici-bas, on imaginerait quoi ? Je pense ici à notre monde... mondialisé. Quel modèle avancer ? Comment réduire ces "disparités" (naguère on disait "injustices") lourdes de dangers ?

Fini depuis longtemps le modèle soviétique ; disparue la vogue du tiers-mondisme ou du non-alignement ; violemment dévalorisée la revendication d'un ordre religieux ; en crise les modèles rhénan ou scandinave : va-t-on privilégier le modèle américain, dit néo-libéral, dont on dit le plus grand bien chez les décideurs ?

Et en effet, un nouvel ordre s'installe dans les imaginaires sociaux dominants, avec ses vigoureuses et rigoureuses valeurs. Compétition, effort et initiative, risque, primauté du juge et de l'entrepreneur sur le politique, prime au gagnant, etc.

Le marché étant supposé moral, ceci ne va pas sans ce pragmatisme : l'enrichissement des uns devra profiter aux autres grâce à ses retombées.

Le tout avec un parfum d'évangélisme puritain, Dieu bénissant le juste dès ce monde-ci, un monde livré à la libre entreprise des élus. Car ce modèle est religieux, et de type messianique.

Face à cela, comme elle paraît ringarde, la prudente adaptation poursuivie ici cahin-caha par nos gouvernements de droite comme de gauche, ménageant la chèvre et le chou, la protection des perdants et l'intérêt des gagnants, la morale des "religieux" et celle des "libérés", la liberté des juges et l'autorité de l'État, les us des ruraux comme ceux des banlieusards, le particularisme régional et l'unité nationale, la culture du pays et l'unité de l'Europe…

Tout ceci au travers de tant de vicissitudes, voire de compromissions et de corruptions. Deux pas en arrière, un pas en avant – un pas en arrière, deux pas en avant... trois parfois ?

La "Grande Nation" à vocation universelle n'est plus, mais le pays reste encore celui de la mesure, et l'on verra bien si ce n'est pas le plus payant à terme. Je me surprends à penser qu'au regard de tant de misères rencontrées ailleurs, mon Dieu ! comme on n'est pas malheureux en France... On pourrait presque s'y endormir.

Alors quel modèle ? Plus de modèle, je vous en prie, mais la recherche obstinée de la justice et de la justesse. Et vive la politique, celle qui s'attaque au réel, au sein de conflits d'intérêt bien réels, à cause de misères très réelles. L’avenir se chargera d’en tirer les conséquences.

Ce qui me rappelle un verset biblique : C'est dans la foi qu'ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises ; mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre (Épître aux Hébreux, 11.13). 

 

Quelle laïcité ?

À l’école, il ne faut pas porter de foulard style islamique. Ni de kippa. Non plus, au cou, de croix surdimensionnée. Ni de turban sikh, on l’oublie trop… Je suppose que le port ostentatoire d’un emblème politique, par exemple du genre faucille et marteau, ne serait pas bien accueilli non plus.

Je trouve que ça vaut mieux. Il est vrai qu’il n’est pas toujours facile de distinguer ce qui est ostentatoirement religieux ou politique de ce qui ressortit par exemple au désir de plaire, comme faire le tri entre un foulard islamique et un foulard mode…

Ou entre une petite croix en or délicatement posée sur la peau bronzée d’une charmante jeune fille, à la poitrine déjà bombée, et un crucifix en bois de quinze centimètres de haut, avec Christ en bronze là aussi...

Mais enfin, avec un peu de discernement, on doit pouvoir y parvenir. Il suffit de se demander si c’est un pouvoir qui s’impose ainsi, de quelque nature qu’il soit, religieux ou autre. Un pouvoir qui n’a pas sa place en ce lieu et qui cherche à se faire pourtant reconnaître par ce biais.

Mais alors, ce qui me pose question, c’est que l’on accepte en revanche sur les élèves, et sans discernement, toutes les marques du commerce, de la publicité, tous ces signes du pouvoir idéologique de l’argent.

On l’accepte sous cette forme, et parfois on le propose sous une autre en utilisant le matériel qu’il offre. Serait-il devenu à ce point notre maître, supérieur à nos lois, qu’il ne nous apparaît plus comme tel ?   

 

Quel chemin ?

On le sait, les relations entre humains ont toujours été d’une extrême complexité. C’est déjà vrai entre deux personnes, mais cela devient incommensurable si l’on considère l’ensemble de l’espèce humaine, aujourd’hui presque totalement interconnectée.

Cela se constate aussi sur un autre plan si l’on considère que chaque personne n’est pas un individu isolé mais l’élément d’un nœud complexe de relations ou d’appartenances.

Ainsi par exemple, celui ou celle qui ne se sent pas atteint par une pointe lancée contre sa personne, se sentira pourtant blessé en considérant qu’on s’en est pris ainsi à ses origines, à son milieu, à sa profession, à son pays, à sa religion, à sa couleur de peau, à ses mœurs, etc.

Qu’on imagine alors ce que donne la diffusion d’un seul acte lorsqu’on considère l’ensemble formé par plusieurs milliards d’êtres humains, chacun porteur de marques identificatrices et de milieux privilégiés fort divers.

Dans cet ensemble, chaque acte – action ou parole – implique des réactions qui rejaillissent et rebondissent dans toutes les directions, chacune faisant naître à son tour de nouvelles interactions elles-mêmes créatrices de comportements nouveaux ou modifiés.

Ceux-ci sont à leur tour porteurs de rétroactions qui s’entrecroiseront et s’entrechoqueront avec d’autres, et qui seront ainsi déviées en tout ou en partie, modifiant ainsi, voire dénaturant, le sens premier de l’acte initial, l’intention qui l’avait fait naître.

C’est pourquoi – première conséquence – aucun mouvement collectif ne reste lui-même, aucun ne garde la même portée, la même signification, les mêmes implications pratiques. Tous sont modifiés par l’ensemble des impacts rétroactifs qui frappent leurs membres au cours des temps.

Cela au point que les réactions qu’ils ont produites puisse finir par dénaturer totalement, en retour, l’intention initiale qui les avait causées. Affirmation évidemment facile à vérifier en considérant l’évolution historique des religions ou des idéologies politiques.  

Or chaque être humain produit chaque jour, en nombre, de tels actes porteurs d’effets imprévisibles… et nous sommes des milliards. 

Bien sûr, tous n’ont pas un poids tel que leurs actes causent dans le monde des interactions directement significatives. Pour peu cependant que l’initiative de l’un d’entre nous, ou d’un groupe organisé d’entre nous, soit accompagnée par une masse importante de partisans, on voit alors que c’est la somme de ces adhésions individuelles qui donne du poids à l’acte considéré.

C’est ainsi, en se groupant, que le plus démuni et le moins pertinent a l’occasion et la possibilité d’interagir fortement avec le monde.

Du moins, c’est la façon la plus courante qu’il a de le faire car on ne peut exclure la possibilité pour lui de sortir d’un coup de l’anonymat par l’accomplissement d’un acte unique, qui s’avérera, sans que cela ait été nécessairement prémédité, particulièrement décisif.

C’est bien ce qu’a signifié, par exemple, le suicide par le feu d’un jeune Tunisien inconnu, Mohamed Bouazizi, au regard de l’histoire subséquente de son pays, puis de l’ensemble du monde arabo-musulman.

Jamais autant qu’aujourd’hui on ne s’est trouvé devant une telle complexité, et jamais autant qu’aujourd’hui, pourtant, on n’a eu besoin pour agir d’une vision anticipatrice de la réalité.

Où veut-on en venir ? Que refuse-t-on ? Quel type de société veut-on à l’horizon d’une génération ? Par quels moyens ? Ces questions s’imposent d’autant plus que le réel ne renvoie que des images contradictoires, confuses, indécises, indéchiffrables et, de plus, souvent pernicieuses.

Va-t-on réussir à traverser un marais si l’on ne sait même pas où l’on veut aller ? Non, il faut donc une utopie, c’est-à-dire un "lieu", un état de société qui n’existe pas encore, que l’on n’atteindra peut-être pas, disons même sûrement pas, puisqu’on ne maîtrise rien de ce qui adviendra, mais vers lequel on se dirigera.

Voilà ce qui manque aujourd’hui. C’est pourtant à partir de là que les moyens pour s’y diriger sont à choisir, moyens nécessairement adaptés au but poursuivi.

Mais encore faut-il que la vision que l’on cherche à rendre effective soit à la fois crédible et désirable. Or ces deux termes renvoient souvent à des réalités contradictoires. Le peuple avisé est celui qui parvient à les concilier.

C’est vrai pour chacun comme pour l’ensemble de l’humanité, et c’est vrai pour chaque groupe humain, chaque nation ou ensemble de nations.

Pour ce qui nous concerne en tant que citoyens, il est évident que cette clarté dans la visée, comme cette sagesse qui doit s’ensuivre dans la mise en œuvre, manquent totalement à notre pays. Mais en disposerait-il que cela ne suffirait pas car c’est au niveau de l’Union européenne que les choses se jouent pour nous.

On rêve alors de deux choses. D’abord la survenue d’un groupe ou d’une personne qui proposerait à l’Union un nouveau départ, sur la base d’une telle utopie… réaliste. Ensuite la chance de disposer d’une équipe capable de la porter.  

Or en ce domaine, la désignation des personnes qui se voient chargées de mener la barque commune au nom d’un ensemble humain est comparable à celui qui préside au choix d’un excellent marin, de l’habile manœuvrier qui, sans perdre de vue le but fixé, sent la mer, les nuages et les vents.

On préférera donc, d’une part, celui qui dit clairement où il veut aller. Et ceci posé, qui est devenu absolument nécessaire aujourd’hui, on préfèrera d’autre part, de deux postulants, celui qui accepte de louvoyer plutôt que celui qui se donne une fois pour toutes un cap et s’y dirige en force au risque de se voir emporter.

 

Valeurs

Aujourd’hui, dès que j’entends parler de "valeurs chrétiennes", je sais déjà que cela n’aura rien à voir avec le Christ.

 

Bolloré

Vous êtes de gauche ? Boycottez Canal+, D8, D17, iTélé, ce sont les chaînes de Bolloré, instruments de combat pour la diffusion des valeurs de la droite néo-libérale.

 

Du 8 au 14 septembre  

 

Espagnols

À l’époque déjà lointaine où j’habitais à Mauguio, près de Montpellier, la moitié de la ville – horticulteurs, commerçants, artisans, etc. – portait des noms espagnols. Nombre de travailleurs saisonniers, de pauvres hères, venaient d’Espagne aux aussi au moment des récoltes.

Or le mépris que montraient les premiers à l’égard des seconds était souvent intense. C’est que, une fois installé, le tout nouvellement intégré n’aime pas qu’on lui rappelle d’où et de quelle misère il vient. C’était d’ailleurs l’époque où le leader du FN languedocien s’appelait Martinez.

On retrouve cela aujourd’hui chez un célèbre fils d’émigré hongrois.  

 

Marche

Une chose amusante est que les mots Maghreb et Europe ont la même et lointaine étymologie. L’un par l’arabe, l’autre par le phénicien, ils proviennent tous deux d’une racine commune aux langues sémitiques. Entre autres nombreuses significations, elle désigne la direction du coucher du soleil.

Le Couchant, le Ponant, l’Occident. Et par conséquent la fin du monde connu. Du moins pour ceux qui se trouvaient au Proche-Orient il y a longtemps.

Et qui dit fin du monde dit aussi l’inconnu et la mort possible, par opposition au Levant, à l’Orient, vers où se tourner en direction de la naissance du Soleil source de vie.

Chez nous, les églises sont orientées vers Jérusalem, et les mosquées vers la Mecque, ce qui correspond en gros à la direction du lever du soleil. Elles se tournent vers une naissance, une aurore, une aube, un matin. Elles tournent le dos au soir, au crépuscule, à la nuit qui vient.

Ce n’est pas sans raison : la religion est liée aux origines. Pour elle, celles-ci donnent leur sens au présent et à l’avenir. Aussi est-elle tentée de toujours faire retour vers ce qui était avant.

Un avant qui, paradoxalement, tourne le dos au pèlerin qui suit le cours du soleil, de l’histoire, de la vie que l’on vit. Cet avant est le contraire d’un devant nous.

Dès le début et le plus souvent, les Écritures bibliques inversent cette orientation vers l’Orient. La suivre est pour elles la marque ou la conséquence d’une erreur. Là est le danger.

C’est Adam et Ève fuyant l’Éden vers l’Orient, les humains s’en allant de ce côté-là pour construire une tour qui va s’effondrer, Jacob se sauvant vers la Syrie, Jonas allant mourir (croit-il) à Ninive la cruelle, que sais-je encore ? Et c’est évidemment la direction que prennent les déportés, vers Assour ou Babylone.

La route de la justesse et du salut est plutôt celle qui revient de là-bas, et à partir de là-bas. Nul retour vers les origines, la naissance, les fondations, seraient-elles constitutives, seraient-elles éclairantes.

On s’en ira vers l’Ouest malgré le danger de mort qui y rôde. Ainsi en est-il d’Abraham, le père des croyants, et ceci jusqu’à Paul, qui porte l’heureuse annonce jusqu’à la grande ville occidentale, impériale, Rome, où réside pourtant l’abomination.

De préférence, la Parole biblique suit le cours du soleil, elle va vers l’inconnu, vers une promesse, vers un monde à venir, non vers les temps originels.  

 

Aimer

À la suite de cet échange sur Facebook que j’ai retranscrit ici la semaine dernière sous le titre Accueillir (voir plus bas), j’ai eu l’idée d’ajouter ceci :

Lié à l’accueil des réfugiés et des immigrants, le thème du grand cœur me fait penser à l’amour et à toutes les fausses conceptions que traînent ces mots par chez nous, en particulier en régime chrétien. Leur sens biblique est différent.

Ainsi, dans une parabole fameuse, c’est le Samaritain qui aime le Juif blessé, faisant ainsi de lui son prochain. Cet amour peut être décomposé en deux temps.

En premier lieu, ce Samaritain est « ému de compassion » ou « pris de pitié », selon les traductions, et littéralement « saisi aux entrailles » selon le texte grec.

Dans son étymologie, c’est le terme de compassion qui me paraît alors le plus juste, puisqu’il propose de souffrir avec l’autre. Le Samaritain souffre avec le Juif blessé, il ressent sa douleur.

En second lieu, il agit concrètement en faveur du blessé. Il lui fait tout le bien qu’il lui est possible d’assumer.

Être capable de ressentir ce que l’autre éprouve et agir en conséquence, très pratiquement, pour son bien, c’est cela qui me paraît représenter la définition biblique de l’amour.

Il n’est donc pas question de ressentir de l’affection pour tout le monde, il n’y là rien de sentimental, le commandement d’amour parle d’autre chose, il enjoint de faire en sorte, à sa mesure, que l’autre s’en tire au mieux dans la vie.

Cela nous éloigne du sentimentalisme, de la sensiblerie autant que des excès de la passion. L’Évangile est une pratique, il est pratique, il vise à l’efficacité.

Le suivre n’empêche pas, cependant, d’éprouver des sentiments s’ils naissent en nous, d’autant qu’ils surviennent souvent en tant que conséquences d’une pratique de l’amour.

(C’est d’ailleurs pourquoi j’aime bien mon collègue V., que j’étrillais néanmoins la semaine dernière dans l’espoir de l’évangéliser).     

 

Des cons, il faut bien le dire

Au temps lointain où je faisais mon proposanat (c’est le stage en paroisse que les futurs pasteurs doivent accomplir), mon directeur, le pasteur Georges Appia, me disait que ce qui le surprenait le plus, dans nos Églises, c’était la bêtise de certains. Ce saint homme pensait en effet que, chez le croyant, la foi doit nécessairement ouvrir l’intelligence…

Lorsque, aujourd’hui, je lis ce que certains pasteurs écrivent sur leur page Facebook au sujet de l’actualité, en l’occurrence à propos de l’afflux des réfugiés en Europe mais ce n’est là que l’occasion de faire paraître le fond de leur complexion, je me dis que si ce cher collègue était encore de ce monde, il serait effrayé. Comme je le suis.

C’est toujours ennuyeux de dire des autres qu’ils sont cons, ou même qu’ils sont des cons, on donne alors le sentiment de se croire au-dessus, et de ses semblables et de la mêlée. Eh bien tant pis, j’accepte ce jugement possiblement porté sur moi et je le dis : certains de mes chers collègues sont des cons.

Comprenant parfois mon point de vue, l’un de ceux qui ne sont pas des cons m’a néanmoins fait remarquer qu’il vaudrait mieux affirmer que ce que disent certains est con, plutôt que de me faire leur con-tempteur en jugeant ainsi leur personne. C’est plus qu’une nuance et cela dénote un esprit fort évangélique. Voire angélique.

J’adopte souvent cette façon correcte de s’exprimer. Elle est en tout cas nécessaire lorsqu’il s’agit d’enfants. Je sais qu’il ne faut pas leur dire, par exemple, « Tu es bête », mais « Tu viens de dire ou de faire une bêtise ».

Plus généralement, il n’y a pas de raison de dire à la plupart des gens qu’ils sont cons. Même s’ils le sont. Habituellement, je m’en garde. Parfois, c’est d’ailleurs plus prudent…

Cela évite aussi, me dira-t-on, d’user de la grossièreté attachée au dit mot. Pourquoi y recourir, n’y a-t-il pas d’autres façons de s’exprimer qui soient socialement mieux reconnues ?

Il y en a, sans aucun doute. Mais il se trouve ici, d’une part que le fait en question est plus grossier que le mot, et d’autre part que transgresser ainsi les frontières du bon goût a pour effet recherché de faire valoir aux personnes concernées qu’elles sont passées de l’autre côté des limites admissibles… et partant, du vocabulaire qui convient à celles-ci.

Lorsqu’il s’agit de personnes qui sont censées se consacrer à la divulgation et à la prédication de la Parole de Dieu… les limites fixées par le bon goût et la bénignité sont devenues sans objet. Ces personnes n’ont pas le droit d’être cons, il est urgent qu’elles cessent de l’être, et cela passe par la nécessité d’une immédiate prise de conscience. Cela n’accepte pas les fioritures.

Devant certaines situations, de celles qu’on dit aujourd’hui "limite", il y a des affirmations, des prises de position, des indignations et des condamnations qui dénotent un profond défaut d’être.

Il s’agit de cette malheureuse capacité qui consiste à se fier totalement à une unique bouée, élue une fois pour toutes et contre toute expérience, pour juger de tout et de tous sans plus jamais prendre en compte l’ensemble des faits réels. Une tournure d’esprit qui ne dit pas seulement un aveuglement de circonstance mais bien une bêtise sans fond. Constitutive. Je dirai même : assumée.

Car, comme le dit Laspalès, « la connerie, c’est le côté têtu de la bêtise ».

Et comme le vieux Calvin – ou ses épigones, je ne sais – disait de certains qu’ils étaient prédestinés à mal, on a envie de dire que certains sont prédestinés à connerie. Il faut s’en faire une raison, ça existe.

Mais donnons un exemple. Certains de mes collègues – plutôt de la faction qui se dit évangélique, je dois le dire – ne voient dans les Arabes que l’islam, dans l’islam rien d’autre que le diable, et dans la chrétienté l’identité réelle de l’Europe. C’est un avis que je ne partage pas, que je trouve con, mais ils ont le droit de penser cela tant qu’il n’en résulte aucun mal pour personne.

Or pensant cela, ils en tirent la conséquence que tout musulman est l’artisan du diable, ou du mal, qu’il est ici ou vient ici pour nous supplanter ou nous tuer, et qu’il convient donc de l’extirper de chez nous, ou de l’empêcher d’entrer par tous les moyens. Ce qu’ils font ainsi, c’est donc appeler au djihad – pardon, à la guerre sainte – et enjoindre nos gouvernants d’agir en fonction de ces vues.

Voilà donc ce qu’ils prêchent, en lieu et place de l’évangile, sous couvert de l’évangile.

Que des centaines de milliers de personnes – hommes, femmes, enfants – aient à mourir au cas où cette politique serait mise en œuvre ne les concerne pas. Pour tout dire ils s’en foutent, pour eux il s’agit de musulmans, cela leur suffit.

On me dira peut-être que, de l’autre côté, chez les terroristes islamistes, c’est exactement ce genre de connerie qui aboutit à la mise à mort ou à l’asservissement de centaines de milliers de personnes. Certes. Faut-il donc les imiter ? Se faire aussi con que ces cons ? C’est apparemment ce que "pensent" mes pasteurs indignes. Ou plutôt, c’est ce qu’ils sont incapables de penser.

J’aurais d’autres exemples à mettre en lumière mais celui-ci me paraît suffire. Je le ferai si on me le demande. C’est que rien n’est plus fatigant que le spectacle de la connerie.

Bref, dès qu’il y a divergence en matière de foi chrétienne, je ne pense pas qu’on ait à parler d’hérésies, l’essentiel n’est pas dans les formulations mais dans l’adhésion à la personne du Christ. En revanche, il existe un degré de… bêtise au-delà duquel on n’est plus dans ce lien-là.

  

 

12 septembre  

– Il y a seulement quinze jours, on entendait dire partout « Y a trop d’étrangers ! » et cette affirmation de type nationaliste et chauvin passait pour refléter une opinion populaire avérée. On s’aperçoit qu’il suffisait de la médiatisation d’un drame individuel pour que cette opinion s’inverse. Ce que Mme Merkel a parfaitement compris.

Moralité à l’usage des gouvernants : si l’on veut mettre en œuvre une politique qui s’inspire des idéaux humanistes et républicains, la peur de s’aliéner ainsi le populo ne paye pas, il vaut mieux y aller franchement. Mitterrand l’avait d’ailleurs compris quand il a supprimé la peine de mort.

 

9 septembre

– La France cul serré, celle qui a toujours fait le mauvais choix pour cause de vacherie, de trouille ou de mépris de soi a parlé : on veut bien recevoir des familles de malheureux, mais chrétiens ! Les bébés musulmans ont la couche pleine d’explosif ! Des chrétiens, alors ? Mais lesquels ? Pas des Arabes, quand même !

– Il y a des types qui sont pasteurs patentés, ont fait les études de théologie prévues pour, citent Calvin dans le texte… et se demandent sérieusement si, en fait, Adam ne serait pas le premier homme à avoir existé historiquement. Puisque c’est écrit dans la Bible… 

 

7 septembre 

 

Has been ?

Je lisais quelques textes passionnants d’un philosophe américain, John D. Caputo – excellente idée, d’ailleurs, de la revue protestante de Montpellier, Études Théologiques et Religieuses, de le faire connaître à ses lecteurs – et je me trouve tout à coup saisi à cause d’une certaine particularité de ces pages.

On y voit le texte, anglais à l’origine, fréquemment ponctué de mots en italique dont la traductrice et co-éditrice, Pascale Renaud-Grosbras, nous apprend obligeamment qu’ils sont en français dans le texte.

Et cela me rappelle comment, autrefois, les ouvrages sérieux que nous lisions étaient ponctués de mots latins… Le français serait donc devenu un latin pour les Américains !

Un latin, c’est-à-dire la langue difficile, ancienne, voire caduque, imbittable pour le lecteur normal, mais connue des clercs, et preuve de la richesse de leur culture tout autant que de la pertinence de leur pensée, puisée aux meilleures sources de l’intelligence et du bon goût.

Car il y a eu aux États-Unis, chez les penseurs, il y a encore, un moment français. Attaché à l’époque bénie des Deleuze, Foucault, Derrida, Lacan, Lyotard, Barthes… J’en passe.

Un clou chasse l’autre, nous avons relégué ceux-là, chez nous, au rayon des vieilles barbes, heureux que nous sommes de disposer des lumières de l’ineffable Finkielkraut, du gigantesque Bernard-Henri Lévi, du larmoyant Glucksmann, du petit maître Enthoven, et surtout de Michel Onfray, ce cyclope.

J’en passe là aussi, souvent moins médiatiques mais plus sérieux, moins dignes de sarcasme.

Mais je reviens au latin, je veux dire au français des Américains. Francophone, c’est tout de même un peu embêtant, cette façon de se retrouver à parler, écouter, lire et écrire la langue d’hier. On se sent vieux d’un coup. Ce n’est plus du déclin, c’est de la sénescence. Comment disent-ils ? Has been

C’est que nous avons eu à passer un long temps de vrais malheurs, au XXe siècle, et que le malheur, cela produit de la pensée. Entre autres choses moins réconfortantes, il est vrai... Peut-être nous faut-il donc attendre les malheurs essentiels à venir pour nous retrouver aptes à penser. Pour le moment, dans une langue devenue approximative, nous bêtifions, ou gâtifions.

Et Dieu sait dans quel langage nous devrons penser demain… Au vu de la foule des apports divers qui nous viennent de toute part aujourd’hui, je l’espère créole.

 

Accueillir ?

Depuis quelques temps, j’ai pris l’habitude de mettre sur ma page Facebook un petit texte destiné à provoquer la discussion. Je livre ici l’intégrale de l’un des échanges de ces derniers jours. Je ne suis intervenu ci-dessous que pour corriger l’orthographe et la grammaire, réduire certains prénoms à leur initiale et présenter rapidement les intervenants.

Moi – Il y a des gens qui se disent chrétiens, y compris parfois des pasteurs, qui préfèrent refuser d’accueillir les réfugiés afin de ne pas compromettre l’"identité chrétienne de l’Europe". Ainsi M. Orban, le Premier ministre hongrois.

Dans la même veine, la Pologne accepte d’en accueillir à condition qu’ils soient chrétiens. Préparez les certificats de baptême… Au temps où c’étaient les Juifs qu’il fallait accueillir, ma mère était passée maître dans l’art de faire des faux, une compétence à acquérir à nouveau, on ne sait jamais.

Le petit mort dont on voit partout la photo n’aurait donc pas été accepté par ces messieurs-dames, il était musulman. Christianisme oblige.

Un coup à se faire débaptiser : en certains endroits, ça pourrait devenir une condition pour se sentir dans la foi du Christ.

P., un pasteur baptiste – Poil à gratter nécessaire… Merci Jean Alexandre !

Les premières réactions qui suivent sont d’un autre ordre que ce que j’attendais :

V. une amie – Comme le dit mon pasteur, le salut est personnel et individuel. En ce qui concerne les pseudo-chrétiens dont tu parles, paix à leur âme. Et courage aux réfugiés.

Moi – Je ne suis pas sûr de ça, pour moi le salut est en même temps plus large que ça. Faudrait voir.

La même amie – Ton propre salut ne dépend pas des autres mais du chemin que tu fais avec Dieu. Et ce chemin est personnel et individuel.

Un pasteur alsacien – En même temps, on ne peut être sauvé(e) sans les autres et encore moins tout seul ! Le chemin du salut est individuel et dépend de chacun(e). L’aboutissement ne dépend pas de celui qui veut ni de celui qui court : c’est un don de Dieu ! Nous rappelle Paul !

Moi – Notez que je ne parlais pas de mon salut mais de marcher avec le Christ. Ce qu’il en fait ne me regarde pas, je ne suis pas en affaire avec lui, genre donnant-donnant.

Là-dessus, V., un pasteur aumônier militaire avec lequel j’ai de fréquentes prises de bec, d’où l’âpreté de certaines interventions, revient au premier sujet :

V. – C’est quand même assez caricatural comme présentation, je trouve… Il existe des avis plus nuancés. Pourquoi n’en parlez-vous pas ? Vous semblez dire que la seule attitude possible pour un vrai chrétien est d’ouvrir nos frontières tout azimut sans se poser de question. Vous parlez de se faire débaptiser, mais la menace ne vient pas aujourd’hui du christianisme, que je sache, mais bien de l’islamisme… Et il faut tenir compte de cette donnée dans ce dossier épineux sous peine d’être à côté de la plaque, je le crains…

Moi – Toujours un peu mi-chèvre mi-chou, hein V. ?

H., un pasteur retraité, intervient, mais hélas, sa remarque ne sera pas reprise par la suite :

H. – Le petit enfant face contre le sable est l’image du monde qui vient. Rejeter l’immigré, pour sauver le capitalisme, la société de consommation et le nationalisme, c’est le noyer une deuxième fois, et nous avec !

Moi – Tu penses bien, V., que ce ne sont pas les terroristes islamistes qui vont accueillir les réfugiés : ce sont eux qui nous envoient la nuée de leurs victimes pour nous déstabiliser ! Quant au christianisme, duquel parles-tu ? La défense de la chrétienté n’a rien à voir avec la croix du Christ, que je sache.

Une pasteure réformée – Il me semble que moins les gens sont pratiquants, plus ils  veulent défendre la chrétienté ! Je sais que je ne devrais pas juger, mais à mon avis la meilleure façon de défendre le christianisme et la chrétienté, c’est de mettre en pratique l’enseignement de Jésus Christ !

Moi, à V. – Autre chose : tu me dis caricatural ? Ah l’esprit de sérieux du calviniste pur et dur ! Je suis plus que caricatural, je fais de l’agit-prop, c’est un art martial

Et oui, n’étant pas en charge de l’État, je me borne à faire entendre ma voix de citoyen – chrétien en l’occurrence – au sein du concert national et européen pour dire qu’il convient d’accueillir tous les migrants. Car si les chrétiens commencent à en rabattre en se disant qu’ils ne sont pas raisonnables, à quoi servent-ils ? Voilà qui m’évoque une histoire de sel qui ne sert à rien, à quoi est-il bon ?

E., une amie – Et les Canadiens qui se réveillent alors qu’ils ont refusé l’asile à ce même couple, donc à cet enfant… (elle me fait une bise).

Moi – Oui, et d’autres suivront, qui renâclent aujourd’hui.

A., une de mes belles-sœurs – Je ne parle qu’avec mon cœur mais si je vivais toujours dans la grande maison que tu connais, Jean, elle serait grande ouverte pour y accueillir une famille de réfugiés quelle que soit leur religion.

Moi – M’étonne pas de toi.

Ph., un laïc protestant engagé – L’"identité chrétienne de l’Europe" : ça dépend jusqu’où on remonte, Romains et barbares, le néolithique ?

A., une amie allemande – Et je pense à quelque chose de pratique, mais très importante quand même. Il faut aussi que, de notre côté, nous fassions tout pour qu’ils se sentent bien accueillis, bien vus. C’est très important, même si, de leur côté, ils doivent s’adapter. 

V. – Il faut régler le problème à sa source… Régler son compte à Daesh.

A., cette amie – Régler leur compte quand et comment ? C’est que les migrants sont déjà devant notre porte.

Moi – Ma chère A., j’aime beaucoup votre façon de voir les choses.

A. – Merci de le dire, dans ce monde où l’on peut se sentir seule facilement.

V. – Les pays voisins de la Syrie, comme l’Arabie saoudite et les pays du Golfe devraient être les premiers à recevoir les migrants. Pourquoi ne le font-ils pas ? Se pose aussi le problème de l’immigration économique. Mais là, bizarrement, mon collègue au grand cœur n’en dit absolument aucun mot… Voilà pourquoi je pense qu’il y a beaucoup de naïveté dans sa façon de traiter ce dossier.

Moi – Le cœur, dans la Bible, est le lieu de l’intelligence, du discernement, mon cher V., crois-en un vieux bibliste. Et mon grand cœur (merci de l’avoir remarqué, ça me flatte, du moins si je parle selon la chair) a déjà répondu : il t’a dit "Ouvre-toi". D’ailleurs, que faisais-tu au [pays où tu étais] pendant ces deux ans, avec l’armée ? Immigré ? Migrant ? Ah non, tu aidais ce pays ? Un peu aussi la France, non ? Eh bien ici aussi nous avons besoin que ce pays nous aide un peu. Apprends donc à compter, petit cœur : l’Afrique nous rapporte plus qu’elle nous coûte. L’immigration des pauvres nous rapporte. Et ce qui enrichit, depuis même les temps préhistoriques, c’est l’échange.

A. – Jean Alexandre, je pense bien vous comprendre, et je suis avec vous.

Moi – Et la sagesse, c’est bien, mais qui met la sagesse au-dessus de la justesse n’est pas du Christ.

A. – Le Pape a appelé à accueillir, et lors d’une entrevue avec le pasteur de ma paroisse, celui-ci m’a fait savoir qu’il appellera la paroisse, dès le prochain culte, à apporter ce qu’elle peut. Par contre, la population française dans son ensemble n’est pas très favorable à un accueil. La France est quasiment coupée en deux. Moitié pour, moitié contre.

L’échange s’est arrêté là pour le moment, mais il n’est sans doute pas terminé.

 

Haïku

Ces temps-ci, j’ai tenté de me mettre à l’école du haïku, cet art poétique traditionnel du Japon. Mais c’est trop exigeant pour moi. Je me suis donc trouvé avec quelques essais que je livre sur ce site à la page Poèmes.

Chemin faisant (le haïku est un art de la marche), je me suis rendu compte, néanmoins, que la formule de l’alexandrin, douze syllabes prononcées, me convenait mieux que les dix-neuf syllabes réparties sur trois lignes des Japonais.

Mais je gardais ces trois lignes, elles permettaient tout un jeu de rythme et le moyen de lier trois images ou actions, deux au pire, en un tout, je dirai en une prise.

En m’efforçant de rester dans l’esprit du haïku, je me suis aperçu que cette discipline obéissait justement à un esprit, à une façon de voir le monde. Et qui n’est pas la nôtre.

Le haïku, selon cette petite expérience qui est désormais la mienne, suppose un temps sans finalité. Il est tout dans le présent. Il s’agit pour lui d’accepter, de recevoir le monde tel qu’il t’apparaît, tel qu’il te visite, tel que tu le rencontres, tel que tu le ressens, tel que tu l’habites, toi qui es part de lui.

Mes essais de haïku sont donc devenus pour moi des sortes de perles d’un collier possible. Car un collier n’a pas de sens, pas de destination, ni fin ni début.

Or c’est à quoi je résiste malgré moi. Aussi, en lisant ce que je livre cette semaine, on pourra se persuader, je pense, qu’il ne s’agit pas de haïku, et que je n’ai pas pu résister à mon tropisme occidental, un pied déjà dans l’avenir, et le prodrome d’une destinée. Ou peut-être faut-il plutôt parler d’une attente.

Mais, comme je l’écrivais ci-dessus, dans le texte précédent, après tout la marche vers une fin est bien la marque de notre pensée d’ici. Assumons, nous sommes tout histoire.

 

31 août

 

Alerte !

La Chine nous fait faux bond, la Russie nous menace, le Proche-Orient fait peur, l’Afrique est pleine de pauvres, de plus ils sont noirs ou même basanés, et les États-Unis cherchent à nous exploiter… Européens mes frères, le danger plane, tout le monde nous en veut. Ou bien en veut à notre fric, c’est la même chose. Vite, tous la tête dans le sable ! Je veux dire tous planqués derrière des murs.

Autrefois, nous avions des valeurs et nous en avions fait profiter tout ces gens-là, même de force mais c’était pour leur bien. Voyez l’ingratitude. Aujourd’hui que nous n’avons plus de valeurs sauf la bouffe et le fric, on va sauvegarder au moins ça.

Comment ? Accueillir des migrants ? Bon d’accord, un tit peu, on n’est pas des Allemands, à condition tout de même qu’ils soient chrétiens ou post-chrétiens, et blancs de préférence. Surtout pas musulmans.

Ah non pas musulmans ! L’islam c’est décapitations et femmes voilées, pas d’ça chez nous.

Quoi ? Des musulmans tranquilles, des croyants paisibles ? Vous rigolez ! En dehors de mon boulanger, de mon épicier, de mon vigile, de mon beau-frère postier, de mon soldat en opération extérieure, de mon médecin de quartier, de mon chirurgien, tous des assassins ! ça fout la trouille.

Hein ? Des repas sans porc à la cantine ? Et puis quoi encore ? Un enfant musulman n’a que faire à la cantine. Sautez et scandez : « Qui ne mange du porc n’est pas français ! »

Faut qu’elle tienne bon, la forteresse Europe, ce havre de paix, cette Union unique au monde. Et pour ça, faut que les Allemands cessent de nous commander, que les Grecs arrêtent de truander, que les Roumains gardent leurs Roms, que les Polonais restent chez eux, que les Anglais finissent par se décider, que les Finlandais ne se croient plus les meilleurs, que les Hongrois changent de gouvernement, et j’en passe.

Certains d’entre eux ajoutent : et que les Français deviennent modestes ? Pfft, quelle mauvaise foi !

Bien sûr, nous pourrions revoir tout ça, nous souvenir des raisons qui nous ont permis de rester en paix, retrouver le sens premier de notre engagement commun, développer la puissance de notre démocratie, croire en elle au point de la faire passer avant nos intérêts à court terme, etc., bref nous rassembler pour repartir de l’avant sur la base d’un nouveau contrat social. Alors nous n’aurions plus peur.

Mais rien que d’y penser, que cela est donc fatigant !   

 

Fraternité

Avec les assassinats de Noirs par des policiers blancs, d’une part, et d’autre part lors de sa visite à la Nouvelle-Orléans, le président des États-Unis voit sa couleur de peau  revenir au premier plan de l’actualité, alors qu’il avait plutôt tenté de faire, à ce sujet, comme si de rien n’était.

On est porté, bien sûr, à se réjouir de l’évolution qui a permis aux Noirs des États-Unis de passer de l’époque de Martin-Luther King à celle de Barack Obama. Il est à noter cependant qu’aucun des ancêtres d’Obama n’a été esclave. Cela ne change rien aux yeux des racistes blancs, mais beaucoup à ceux des Afro-Américains. L’estime de soi n’est pas la même dans leur cas que dans le sien, aussi ont-ils parfois de la peine à se reconnaître totalement en lui.

C’est que tant que son souvenir n’a pas été purgé par une reconnaissance et des compensations officielles, l’esclavage empoisonne les êtres pendant des générations.

C’est pourquoi le destin de Condoleeza Rice, si l’on se souvient de cette éminente secrétaire d’État afro-américaine, me paraît plus emblématique que celui d’Obama, du moins du point de vue des Noirs de là-bas. En un sens, Obama est un Étasunien ordinaire, il descend d’immigrants venus librement dans leur nouveau pays pour y réussir.

Cela n’enlève rien, bien sûr, à l’importance du message qu’a été l’élection d’un métis à la présidence des États-Unis. En revanche, il n’est pas certain qu’une telle élection ait pu représenter un pas vers la réalisation du rêve de Martin-Luther King.

Mais cela est-il possible ? Car il s’agissait de fraternité, dans le sens le plus pur de l’évangile : reçois ton ancien esclave Onésime, disait Paul à Philémon, « non plus comme un esclave mais comme un frère bien-aimé », « il est des vôtres », affirmait-il de plus aux chrétiens de Colosse.

La fraternité… Nous aussi, en France, la mentionnons. Nous l’avons inscrite au fronton de nos édifices publics. Sa mention est venue chez nous, non directement de l’évangile, mais par un détour qui passait par l’humanisme du XVIe siècle et les Lumières du XVIIIe.

Sa source était pourtant là, dans le Christ, mais est-elle encore d’actualité, ici comme aux USA ? On peut en douter. Et que serait-elle, au fond, dans le cadre d’un État comprenant nombre de milieux aux intérêts différents, ou divergents, ou opposés ?

Aux États-Unis, la religion est supposée jouer le rôle d’un facilitateur de fraternité, mais est-ce le cas, et le "Noir" Obama doit-il son ascension au sentiment de fraternité qui unirait l’ensemble des croyants de son pays ? On peut en douter.

C’est que la fraternité, qui dépasse les oppositions réelles pour maintenir néanmoins une solidarité, comme on peut le constater souvent dans une famille, ne peut être qu’un mot d’ordre en dehors de ce cadre-là.

Un mot : non la réalité présente. Mais un mot d’ordre : un programme à mettre en œuvre. Toujours et sans fin. Bref, une politique. 

 

Pardon

Sujet connexe, le pardon. Il se trouve lui aussi dans l’actualité, en particulier grâce à cette démarche surprenante de l’évêque de Rome à l’adresse des protestants italiens. « Pardonnez-nous, leur dit-il en substance, les persécutions que nous vous avons infligées autrefois. »

On se souvient peut-être qu’en son temps, Jean-Paul II avait rendu visite à une église protestante en Alsace, mais c’est maintenant la première fois qu’un Pape entre dans un temple italien, ceci, de plus, dans une région fortement anti-protestante. En tout état de cause, on pouvait s’attendre à ce que sa démarche produise un retour positif.

Cela n’a pas été le cas. Ce « nous » et ce « vous » ont alerté les responsables de l’Église protestante unie (vaudoise et méthodiste) italienne. C’est pourquoi, s’ils ont chaudement remercié le Pape de cette reconnaissance des actes passés, ils n’ont pas considéré de leur ressort de répondre à sa demande par un pardon. Et il est vrai, au fond, qu’ils ne sont pas victimes de persécutions de la part de l’Église de Rome…

Question de fond : qui peut parler au nom de ceux qui sont morts ? Qui peut pardonner pour les autres ? Question qui peut trouver bien des applications, non seulement dans les Églises, mais dans tous les domaines, et en particulier dans l’histoire politique de notre pays comme de notre continent.  

Ainsi par exemple, bien des Français actuels qui descendent des esclaves caribéens demandent à la République de reconnaître les crimes – le Crime – commis. Cela est légitime. En revanche, on ne voit pas quel Français métropolitain actuel se sentirait coupable de cela au point de demander pardon.

Cela se complique d’ailleurs, en ce sens que la République est justement à l’origine de la suppression de l’esclavage, qu’elle a toujours combattu.

En revanche, on est en droit d’attendre des Pouvoirs publics qu’il reconnaissent  le fait de la Traite et de l’esclavage, mis en œuvre par des Français, en tant que crimes contre l’humanité. Bien d’autres faits seraient d’ailleurs à reconnaître, ainsi que leur brutalité instituée, dans le but d’apurer en partie de funestes contentieux.

Mais je reviens aux protestants italiens et à leur scrupule. Au bout du compte, il me semble qu’ils ont tort de refuser ce pardon à Rome. Car l’Église ne se comprend pas seulement comme une institution historique semblable à d’autres, elle se dit aussi représenter, pour reprendre l’image de Paul, une partie d’un corps plus étendu dans le temps et dans l’espace. Ce que les protestants, justement, appellent l’Église universelle.

Du coup, c’est un peu comme si le pied vaudois refusait le pardon à la main romaine qui l’avait rudoyé. Si je me souviens bien de ce que disait la Tête de ce genre de sujets, elle aurait sans doute aimé qu’on arrête de finasser.

Mais si l’on va au fond de la question, je proposerai volontiers à la méditation ces mots d’Edgar Morin (Au péril des idées, Presses du Châtelet) : « Le pardon n’est pas une chose que l’on donne à qui la demande, il doit être accordé à celui qui ne le demande pas. C’est un pari, un risque, mais c’est un pari sur la possibilité que l’humanité finisse par vaincre l’inhumanité de celui à qui l’on pardonne. Avec ses risques et ses périls, le pardon transgresse […] cette loi qui nous vient de très loin, la loi du talion. » 

 

24 août  

 

Errance

En rapprochant deux faits récents, à tous égards fort différents mais qui m’ont touché, j’ai été amené à quelques réflexions sur l’exil.

Il y a d’abord eu cette réponse de l’ancien président des États-Unis, Jimmy Carter, faite au moment où il a appris que son cerveau était atteint par le cancer : « Je suis parfaitement à l’aise avec ce qui vient. Je suis prêt à tout. Je suis impatient de connaître une nouvelle aventure. »

Et puis j’ai reçu avec beaucoup d’intérêt le dernier livre de mon ami André Micaleff, intitulé Heimat (L’Harmattan). Pour le dire vite, André est un Pied-Noir algérois qui vit en Allemagne, et Heimat est un mot allemand, intraduisible avec précision en français, qui désigne le lieu familier, le pays, le milieu ou le foyer d’origine de quelqu’un,  le tout coloré d’une forte charge émotionnelle.

Le livre d’André est consacré, au fond, au déracinement et à la recherche d’un remplaçant à la niche écologique perdue qui l’a vu naître et grandir. D’où la question, qui peut s’adresser à chacun : quelle est aujourd’hui ma Heimat ?

Or la condition même de l’existence, dans le monde qui naît et qui est en voie de s’imposer partout, suppose que cette patrie première est la plupart du temps perdue. C’est là le fruit d’une globalisation dont le nerf est la totale financiarisation de l’existence.

Dans l’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari parlaient à ce sujet de déterritorialisation, mot certes difficile à prononcer sans s’embrouiller mais qui dit précisément la situation d’une humanité vouée à l’errance, effective ou intérieure.

Nous ne pouvons plus que difficilement investir tout notre amour, tous nos désirs, tous nos espoirs, toute notre énergie dans un coin de terre, de pierre ou de bitume qui serait "nôtre". Et les humains ne pourront sans doute plus du tout le faire à l’avenir. Le flux croissant des migrations en est probablement un signe. 

C’est sans doute pourquoi, à la question de sa Heimat, André, même s’il évoque l’Algérie de son enfance et des siens, ne répond finalement pas par des termes géographiques, mais par des réalités fort différentes, qu’il habite pourtant, et surtout, telles que la langue française ou l’Évangile.

Cela résonne fort dans l’esprit et le cœur de quelqu’un comme moi, dont le faubourg natal a fait place au refuge de multiples modes de vie qui me sont totalement étrangers.

Mais c’est là que se font entendre alors en moi les mots du président Carter. Se débarrasser du poids de ce qui fut, du chagrin, du regret, du remord, de toute comptabilité quant à la valeur des jours passés, et faire place à ce qui vient, être prêt à tout, enfin se faire impatient de connaître de nouvelles aventures.

Et comme j’aime à le dire en plagiant un autre ami, Patrice Gauthier, toujours dire adieu aux dieux, et chaque jour bonjour au jour. 

 

Salut

Edgar Morin me paraît beaucoup plus intéressant que la plupart des théologiens, je le dis sans chercher à rabaisser personne. Quoique…

Tenez : « J’ai foi dans l’amour, dans la fraternité, l’amitié, la communion. C’est une foi que je ne peux pas justifier par la raison », écrit cet athée après avoir avancé que tout nous mène à penser aujourd’hui que l’avenir de l’humanité est grandement compromis, voire désespéré.

Ça me paraît plus sain que de me soucier de ma petite existence, si dénuée d’importance comparée à l’immensité de l’univers.

Même de mon salut éternel, dont un autre s’occupe. Car quand je dis salut éternel, je ne sais pas de quoi je parle, c’est un autre qui le sait, moi je suis dans l’inconnu.

Mais voyez comme la chrétienté a fait peser sa marque jusque sur un esprit aussi lucide que celui d’Edgar Morin, ce juif séfarade : « À la différence de religions telles que le christianisme, qui dit : "Soyons frères pour que nous soyons sauvés", je préfère dire : "Soyons frères parce que nous sommes perdus". »

Pour lui, l’offre chrétienne c’est donc le salut par les œuvres : je suis sauvé si je me comporte de la bonne manière. À cela s’oppose l’offre évangélique : "Soyons frères parce que nous sommes sauvés." Dans cette optique, rien n’est à gagner, tout est donné.

Sauvés, donc, mais de quoi ? Car la question d’Edgar Morin concerne le salut tout à fait temporel de l’espèce humaine et, plus largement, de la vie sur la planète Terre. Un salut qu’il n’estime plus trop possible en l’état.

D’où s’ensuit cette réaction paradoxale : soyons frères ! Or pourquoi l’être si tout est foutu ?

Et s’il convient alors de se montrer frères, on ne saurait mieux dire que la violence qui définit les relations internes à l’espèce humaine représente la cause majeure, profonde, initiale, de la perdition à venir.    

Rien n’est plus conforme à la pensée centrale qui s’exprime dans les Écritures bibliques. Ce n’est pas pour rien que le tout premier homme né d’un couple humain, Caïn, y est le meurtrier de son frère. Caïn, celui qui se dit que la première personne qui va le rencontrer n’aura qu’une idée, le tuer.

(On dirait l’un de ces messages hostiles aux étrangers trouvés sur Facebook, venus parfois de certains qui se pensent chrétiens.)

Conduis-toi donc en frère, lui conseillerait en quelque sorte Edgar Morin, cesse de penser de cette manière, car tout est perdu, tu ne te sauveras donc pas en rejetant ou zigouillant un humain de plus.

Or ce conseil est frappé au coin de la ruse qu’employaient les prophètes : supposons que les gens le suivent, et la prophétie de malheur perd son sens, tout est sauf à partir du moment où règne la fraternité.

Tu n’y parviendras pas, répond la sagesse évangélique, tu en es incapable. Tu te montrerais frère ? Caïn l’était, vois ce qu’il en est advenu ! Il n’est pas pires ennemis que des "frères" humains car il y en aura toujours un pour taper sur les autres, et si ces autres survivent ils répliqueront. Ceci jusqu’à extinction de l’espèce.

La violence est inhérente au genre humain, poursuit-elle, car elle procède de la peur, elle-même fille de l’orgueil, lui-même enfant du manque, de la perte irrémédiable.

En fait, tu te sais perdu, perdant par construction, et tu n’es pas content. Tu vas te rebeller contre ce destin, tu vas te construire, contre lui, tous les succédanés, tous les artéfacts possibles. Tu vas vouloir ainsi régner sur le monde et tu vivras alors habité sans cesse par la peur de l’échec, par la connaissance intime de ton incapacité. Aussi la colère te prendra, tu feras des autres les responsables de ton malheur, ils paieront pour cela.

Et l’évangile conclut : tout cela est inutile. Rien ni personne n’est perdu. Va, et recommence autrement, c’est plus sage. 

Tout commence. Comme Edgar Morin, comme tant d’autres, aie foi dans l’amour, dans la fraternité, l’amitié, la communion. C’est plus pratique.

 

Langue

Le destin de la langue française me paraît comparable aujourd’hui à ce qui est arrivé ou arrive à nos langues dites régionales.

D’un côté, celles-ci périclitent peu à peu en tant que vecteurs de communication courante, se transformant en mixtes, du genre francitan – suivant le cas ce français mâtiné de patois occitan ou cet occitan mâtiné de français courant. De l’autre côté, elles se voient dotées arbitrairement d’une variante officielle, conçue à partir de leurs divers parlers traditionnels et réservée aux clercs et aux administrations locales.

De plus en plus, les gens du peuple ne savent plus les parler que sous forme abâtardie, ramenée à l’esprit de la langue dominante, en l’occurrence le français, alors que les universités les enseignent sous une forme que personne ne parle dans le peuple… mais qui sert néanmoins, à l’occasion, à composer les indications portées sur les plaques de nom de rue.

C’est de la même manière que le français classique se trouve de plus en plus scrupuleusement codifié et respecté dans les textes officiels, tant par le magistère de l’Académie française que par les soins d’officines chargées d’inventer des néologismes… que personne n’utilise. C’est ainsi que "courriel" n’a pas supplanté e-mail, pas plus que "mot-dièse" n’a remplacé hashtag.

Dans l’usage courant, parallèlement, le français tend à fondre son génie propre dans celui de la langue dominante, le globish, cette sorte dégénérée d’anglais international, utilisée pour les affaires ou le spectacle, par les médias, les célébrités ou la publicité.

C’est ainsi, par exemple, que sa prononciation tend désormais à faire l’économie de certains sons ; que sa conjugaison perd peu à peu certains de ses temps, comme le passé simple, de ses modes, comme le subjonctif, ou de certaines de ses personnes, comme le nous, remplacé par le on. Ou encore que sa syntaxe se simplifie par la suppression de certains pronoms ou de certaines conjonctions (la fille que je pense, le film que je vous parle) ou le remplacement du lien de subordination des propositions par leur consécution, cette caractéristique de l’anglais.

C’est de la même manière que l’allemand parlé simplifie doucettement le système de ses déclinaisons.

Ce n’est pas seulement que, comme l’écrivait Daniel Pennac, « les langues évoluent dans le sens de la paresse », c’est aussi que la langue dominante, la langue des dominants, pèse de tout son poids sur le besoin d’imitation des locuteurs lambda. 

À l’avenir, il est donc probable que les francophones disposeront de deux langues, l’officielle, impraticable voire incompréhensible pour le commun des mortels, et la vernaculaire, totalement créolisée.

Non que cette langue populaire à venir, ce franglish (à distinguer du franglais, qui reste du français classique, quoique truffé de mots anglais) soit fautive, ni pauvre, car elle bénéficiera de toute sorte d’apports venus d’autres aires linguistiques, la mondialisation aidant.

Il reste cependant un ennui : plaignons alors les enfants des écoles ainsi que leurs enseignants !

 

17 août  

 

Pour que tout le monde paye

En discutant avec ma petite-fille de questions touchant à ses finances, je me suis aperçu, d’une part de mon fol utopisme, d’autre part d’un énorme malentendu. Pas seulement chez elle, le malentendu, mais généralisé au point d’avoir atteint depuis longtemps les plus hauts responsables de notre république. Où alors c’est moi qui déraille.

Il s’agit de l’impôt, ou plutôt des contributions. Ce dernier terme me paraît plus adéquat en deux sens : d’abord il évoque l’idée civique de la contribution de chacun à la vie commune de la Nation, ensuite il est pluriel et signale ainsi qu’il existe plusieurs sortes d’impôts.

Plusieurs impôts, comme chacun sait : sur le revenu, TVA, CSG, ISF, etc., mais surtout deux grandes catégories d’impôts, et c’est là que l’erreur se faufile.

Je mets d’abord de côté tout ce qui est de l’ordre des amendes, contraventions, taxes liées à un usage privé d’un bien public (tel que les emplacements de parking par exemple, etc.) car il ne s’agit pas vraiment d’impôts. Ce qui reste ressortit alors à deux catégories, l’une existante et l’autre hélas manquante.

La première consiste en ces contributions relatives à la part prise par les citoyens ou les résidents étrangers à l’économie du pays en fonction de leur poids économique personnel. Ainsi l’impôt sur le revenu, par exemple.

Mais il y a aussi, ou plutôt il devrait y avoir aussi, un impôt dont la seule raison d’être, en dehors de toute question touchant d’une manière ou d’une autre aux revenus des gens, serait de l’ordre de l’adhésion à la citoyenneté.

Aujourd’hui ces deux catégories sont confondues, d’où le malentendu auquel je faisais allusion. Il crée une confusion entre ce qui est à payer pour permettre aux institutions nationales ou locales de gérer l’ensemble des biens et des prestations, d’une part, et d’autre part ce qui signifie l’appartenance à la Nation.

On constate que cette confusion entraîne la quasi-disparition de ce second aspect puisque les contributions qui correspondent à la première catégories ne sont, ni dues par les seuls citoyens français, ni payées par tout le monde, les plus pauvres en étant exonérés, ce qui les place de fait en dehors de l’existence citoyenne et de la dignité qui s’y attache. Où l’on voit que notre république est censitaire.

Ce second, ou plutôt, en dignité, ce premier impôt devrait donc, à mon sens, être payé par tous les citoyens, quel que soit leur revenu, à partir de l’âge de la majorité civique. Impôt symbolique, son montant pourrait évidemment être symbolique, mais il permettrait que tous, sans exception, aient l’honneur de consacrer une part de leur viatique, aussi modeste soit-il, à la Nation.

Tout, dans l’existence, n’est pas lié à l’économie, l’argent ne peut être le seul critère qui caractérise la vie collective. Comme dans bien d’autres domaines, il convient donc de distinguer entre le civisme et le fric. 

 

Empires  

Ici, nous subissons les effets d’une mondialisation financiarisée perçue comme totalitaire, cause d’injustice et de paupérisation. Ailleurs, des régimes tyranniques oppriment lourdement des peuples démunis – ce qui n’empêche pas ces derniers de pâtir en plus des effets de la mondialisation. Ces situations me font penser à la tour de Babel.

Certains textes bibliques sont souvent très actuels. Celui-ci pourrait être en même temps prophétique : Et ce fut sur toute la terre la même langue et les mêmes paroles. Et ce fut que dans leur voyage vers l’Orient ils ont trouvé une vallée au pays de Chinéar et qu’ils y ont fait leur demeure. Et ils se sont dit l’un à l’autre : « Allons, faisons des briques et cuisons-les au feu », et pour eux la brique fut la pierre, et le bitume fut le ciment. Et ils ont dit : « Allons, bâtissons-nous une ville et une tour, et sa tête jusqu’au ciel, et faisons-nous un nom, sinon nous nous éparpillerons sur la face de toute la terre (Genèse 11, 1-4).

C’est que les onze premiers chapitres des Écritures ont le dessein de présenter à leur manière une description, voire une analyse, de la situation de l’espèce humaine. Cela se passe à l’ère des grands empires antiques mais il s’agit d’une réflexion de fond, à visée universelle, sur les conséquences de cette propension des humains, et de leurs grands, à se prendre pour ce qu’ils ne sont pas. Une réflexion qui est aussi une prophétie.

« Une même langue, les mêmes paroles », un même langage pour tous. On pense souvent qu’il s’agit du rêve d’un âge d’or qui aurait vu l’espèce humaine unie, avant que ne survienne sa dispersion, matrice de violence, d’injustice, d’absence de justesse.

Je crois que c’est une lecture fausse. Il ne s’agit pas, dans ce récit, de ce qui permettrait aux humains de s’entendre et de vivre ensemble au mieux. On parle plutôt de ce qui s’impose, à terme, à tous ceux qui vivent sous un régime totalitaire.

Les Anciens auraient-ils déjà connu cela ? Et le refus concerté de cela ? Oui. L’histoire de Babel en témoigne. Tels étaient déjà les empires, et les Écritures s’opposaient à eux.

Mais il y a un autre repère : les briques façonnées par ces gens-là. Car si les pierres sont dissemblables, les briques, elles, sont interchangeables. C’est avec elles que l’on peut bâtir et faire grandir – cet agrandissement qu’évoque en hébreu le mot migdal, « tour » – ce monde unifié où règne une langue unique. Et l’on peut soupçonner que ces briques de Babel sont en réalité des têtes humaines formatées, façonnées à la demande.

Le destin de ces mondes-là, c’est la destruction et la dispersion. Tel est le sens de cette histoire. Plus la pomme est grosse, plus vite elle pourrit et se défait.

Il existe à l’inverse une errance positive, aux yeux du dieu biblique, qui rend libre les humains, celle qui choisit de s’en tenir à des systèmes horizontaux, mobiles, échangeables, dénués de prétention universelle, de propension à l’unification par en haut. Mobilité et diversité sur la terre des humains.

À l’opposé, on voit refleurir sans cesse, au long de l’Histoire, cette volonté d’unification par le haut qui a pris bien des aspects, depuis les Empires anciens jusqu’aux idéologies dénaturées, meurtrières, qui ont causé tant de malheur au cours du XXe siècle.

Encore pouvait-on alors discerner où se tenait le centre de ces pouvoirs, la pointe de ces pyramides, de ces tours orgueilleuses. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous représenter un lieu, ni un milieu, qui serait à abattre.

Nos grands eux-mêmes se soumettent à la loi de cet Empire des marchés qui nous régit et qui n’a pas de tête, pas de pensée, pas de sens. L’effet peut toutefois en être décrit : « Une même langue, les mêmes paroles » sans fin ressassées, et les têtes conditionnées des humains que nous sommes.

Jusqu’à quand ? Nul ne le sait, mais l’histoire de Babel nous avertit en tout cas que cela ne tiendra pas.

 

Le mal embouché

Le saviez-vous ? Georges Brassens est l’un des chanteurs français les plus traduits dans le monde. C’est d’autant plus étonnant qu’il n’est pas facile à traduire, il me semble. Il est déjà difficile à comprendre dans notre langue pour bien des gens, en ce sens que nombre de ses textes font allusion plus ou moins directement à des données de notre culture traditionnelle dont la plupart des Français actuels n’ont plus connaissance. Pourtant, les étrangers semblent ne pas savoir se passer de lui.

Ce ne sont pas nos jeunes chanteurs actuels qui risquent une telle notoriété puisque beaucoup d’entre eux se mettent à l’anglais. Ils se coulent ainsi, et se fondent, dans le courant principal (main stream…), le plus facile à emprunter, lui qui les porte un temps puis les entraîne assez vite vers l’inexistence.

Et pourquoi intéresseraient-ils un étranger plus que leurs innombrables copies de toute origine nationale, et surtout plus que leurs modèles anglo-saxons ? Non, le franco-français plaît dès qu’il sort de la soupe universelle. Sa différence fait le charme (sauf à l’Eurovision, bien sûr).

Avec, néanmoins, cet inconvénient qui tue : le charme français sera facilement cantonné dans la case vintage. Charme désuet : la France, ce merveilleux pays d’un savoir-vivre d’autrefois et de gentils mauvais esprits coquins, mal embouchés sans risque. Enfin, ça fait toujours un heureux contrepoint à la Marseillaise...

Mais, et c’est le plus important, quel plaisir ce doit être, pour un Suédois, un Coréen ou un Turc, de traduire Brassens !

 

10 août  

 

Ultra-sophistiqué

Nous sommes une nation ultra-sophistiquée, en France, c’est pourquoi nous avons gagné cette année quelques milliards d’euros en vendant des armes ultra-sophistiquées. Voilà qui arrange nos affaires de nation ultra-sophistiquée.

Nous allons donc pouvoir embaucher, l’emploi des personnes qui disposent d’une formation ultra-sophistiquée est assuré.

Ces personnes vont alors consommer et se pourvoir ainsi en biens de consommation et en biens culturels qu’elles préfèreront ultra-sophistiqués, ce qui permettra aux entreprises industrielles et culturelles ultra-sophistiquées d’embaucher à leur tour. Et ainsi de suite.

Bombance.

En ce qui concerne les personnes qui ne bénéficient pas d’une formation ultra-sophistiquée, il va de soi que certaines d’entre elles pourront profiter des retombées du développement de notre économie ultra-sophistiquée. Celle-ci aura besoin de personnes compétentes en matière d’aide à la personne ultra-sophistiquée ainsi que dans les domaines variés du fonctionnement et de l’entretien des services et des espaces privés ou publics utilisés par les personnes ou les milieux ultra-sophistiqués.

Pour les autres, un système ultra-sophistiqué d’assistanat permettra de leur assurer au moins un revenu minimum, dont le taux sera déterminé par les travaux ultra-sophistiqués d’experts eux-mêmes formés dans le cadre d’établissements semi-privés – ou le plus souvent financés par le public au profit du privé – aux performances ultra-sophistiquées.

Le tout devrait générer – pour s’exprimer dans un langage ultra-sophistiqué – de larges profits, finalement recyclés dans des circuits financiers ultra-sophistiqués, ceci au bénéfice de personnes souvent faiblement dotées de ces compétences qu’une réflexion de type basique, sans nécessité de calculs ultra-sophistiqués, amènerait à qualifier d’utiles.

De ces compétences que, par exemple, une maman immigrée, semi-illettrée, élevant seule ses enfants en faisant des ménages, déploie ordinairement en concevant et menant à bien nombre de comportements ultra-sophistiqués.

D’où l’on déduira sans peine que nous marchons cul par-dessus tête.    

 

Malentendu

On parle toujours de la civilisation judéo-chrétienne, de façon souvent péjorative aujourd’hui, en oubliant qu’il s’agit d’un raccourci et qu’il faudrait parler plutôt de civilisation gréco-judéo-latino-chrétienne.

Bref, les Juifs ne sont pas les seuls responsables du massacre ! D’accord, ils ont amené la Bible, avec ses deux parties, mais les Grecs ont amené la philosophie et leurs canons de la beauté artistique, les Romains le droit écrit et les bases de l’administration, entre autres nombreux apports.

Ce sont les langues grecque et surtout latine qui ont modelé la pensée de notre civilisation. Deux langues indo-européennes qui forment l’esprit à une toute autre gymnastique intellectuelle que l’hébreu ou l’araméen bibliques, langues à la combinatoire fort différente. Le grec du Nouveau Testament lui-même, mâtiné d’apports sémitiques dans la langue comme dans la pensée, est fort éloigné de celui des classiques de la littérature et de la philosophie helléniques.

Il ne faut pas oublier non plus le rôle des Arabes et des Juifs talmudiques, post-bibliques, dans le choix, la mise à disposition et le commentaire de la philosophie antique, ni celui des Celtes, des Germains et des Slaves dans la conception et l’édification complexes de la Chrétienté au cours des premiers siècles de son histoire.

Le résultat est un mixte dans lequel on perçoit mal, le plus souvent, à quel point il se distingue de l’apport biblique, le fil narratif de ce dernier mis à part. On peut en effet, aujourd’hui en Occident, raconter la Bible de la Genèse à l’Apocalypse sans percevoir la trame dans laquelle ce fil se glisse, tant elle nous est étrangère.*

À lire bien des penseurs actuels qui font la Une, ainsi Michel Onfray, exemple extrême, on peut se rendre compte à quel point notre culture est loin d’être au fait de ce qu’est réellement l’écriture biblique et, pour le dire vite, à quel point l’évangile… est peu chrétien.

* À ce sujet, je renvoie au texte intitulé Éléments de philosophie biblique présent sur ce site à la page suite.

 

Le malvoyant

Franchement, ils auraient dû demander, à Marianne. Ces temps-ci, ils publient une espèce de bande dessinée sur deux doubles pages dans laquelle un dessinateur de préférence humoristique présente sa région. Jusque là c’était sympa, gentiment critique et plutôt bien vu.

Mais cette semaine c’est le Poitou qui est en ligne de mire, et un touriste goguenard, à cours d’inspiration, raconte ses déplorables vacances poitevines. Le Poitou, pays de mouches et de tracteurs boueux.

C’est bête, on leur aurait trouvé un Poitevin capable de se moquer de son pays tout en parlant vraiment de lui. Au lieu de cela, ils ont obligé ce pauvre mec à descendre de Paris pour passer quelques pénibles journées dans la Vienne, loin de son bistrot attitré.

Il a dû prendre l’autoroute et la RN 10, s’arrêter à Couhé-Veyrac, y passer quelques jours, importuné, le type, par les inconvénients de la campagne, et se hâter de descendre sur la Côte. Pas sympa pour lui.

Du coup il a rien vu. Il a pas vu une église romane : XIIe, XIIIe, connaît pas. Pas un dolmen non plus. Ni un de ces temples protestants massifs du sud des Deux-Sèvres. Il a vu la Vallée des Singes, à Romagne, avec ses mômes, chouette balade pour touristes mais je note que les singes n’y sont même pas poitevins !

Il a rien mangé, sauf quand il a visité Intermarché (le même qu’à Prades-le-Lez, Hérault), du coup il a raté le broyé poitevin, le farci, le tourteau fromagé, et j’en passe. Il a même pas vu un troupeau de chèvres, alors pour le chabichou… Il a pas bu une goutte de Haut-Poitou, un petit rouge pas dégueu.

Vraiment pas de pot. C’est sûr, il se serait arrêté à Poitiers ou à Niort, ou à Saint-Maixent, ou à Châtellerault, il aurait pu discuter, voir des gens, une cathédrale, une usine ultra-moderne, un nid de jeunes pousses high-tech (c’est pas du poitevin), mais non, raté, il y a pas pensé. Il a pas eu le temps non plus d’apprendre quelques mots de parlanjhe, la langue du pays, le gars, forcément. 

Alors il a pas pu se rendre compte de la qualité d’être du Poitevin moyen, de sa tranquille solidité. Du coup, côté humour c’est raté. On nous a juste refait le topo éculé du Parigot chez les péquenauds. C’est triste. Je dirai même que c’est con.

 

3 août  

 

La tête haute !

À qui s'adressent les "Dix Paroles" du Sinaï ? Aux indignes devenus dignes, aux humiliés rendus à la liberté, à ceux qui recommencent à vivre.

Tenez : Glorifie ton père et ta mère ! À quelle sorte de gens va-t-on adresser une telle injonction, si ce n'est à ceux qui ne sont justement pas portés d'eux-mêmes à se glorifier des leurs ? Ou encore : Tu ne commettras pas de meurtre ! ; à quelle racaille s'adresse-t-on là ?

Car depuis des millénaires, il existe des civilisations où les gens comme il faut, ceux qui ont d'honorables racines, connaissent les règles de la vie en société, ont les moyens de s'y conformer... ou de les contourner avec habileté.

Non, ces règles-là, si faciles à mémoriser, entourées d'une telle impressionnante solennité lors de leur première énonciation dans le Livre, étaient destinées à ces bandes peu reluisantes de serfs qui ne connaissaient ni père ni mère, qui auraient vécu hors des lois si leurs maîtres n'y avaient veillé ni ne les avaient contrôlés à coup de chicotte. Tels sont les gens qui n'ont pas le respect d'eux-mêmes, tant ils ont intériorisé le mépris qu'ils inspirent à la bonne société.

C'est du moins, je pense, le souvenir que les Hébreux du temps de Moïse ont laissé à ceux qui ont raconté les événements fondateurs du Mont Sinaï et écrit les "Dix Paroles" que nous appelons le Décalogue ou les Dix Commandements

On oublie souvent que les populations soumises aux lois des autres sont portées à s'autodétruire, de bande à bande, de quartier à quartier, de cité à cité, ou encore d'ethnie à ethnie, de tribu à tribu. Il en fut toujours ainsi : la rage se contracte du plus proche au plus proche. En prison, c'est souvent ainsi que l'on vit.

La violence allait donc de pair, on peut le supposer, dans "la Maison de servitude", avec la promiscuité des camps ou des campements, génératrice de maladies morales, sociales et physiques (d'où, sans doute, ce souci de l'hygiène qui marque par ailleurs les textes du Pentateuque).

Mais voilà ces gens-là rétablis dans leur dignité, libres, avec devant eux le défi d'une société à établir et gérer dans la justice et la paix. Ce n'est pas si simple. Encore faut-il croire à ce miracle : « Nous, les pauvres et les humiliés, nous avons été aimés, nous sommes les objets d'une fidélité sans faille, tout comme si nous en étions dignes. » Dignes, alors, ils le deviennent, ils le sont. Jamais plus – du moins l'espèrent-ils – ils ne courberont la tête devant les puissances qui asservissent, ces dieux que tous adorent, ailleurs, chez les maîtres d'autrefois.

Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ai libéré [...]. Tu n'auras pas d'autres dieux face à moi [...], tu ne les serviras pas. Suit une loi de liberté pour des gens libérés. Ce n'est pas une autre loi, dans ses stipulations, que celle qui a cours là où l'on croit avoir des raisons d'être fier de soi, mais c'est une loi dont la différence est d'avoir été gagnée, à main forte et à bras étendu, par la puissance d'un libérateur digne d'amour, prouvant sa fidélité à des milliers de générations si elles l'aiment. Tel est ce Seigneur, engagé à l'égard des siens dans le cadre d'une Alliance qui le lie sans réserve.

C'est pourquoi les premières des Dix Paroles de la liberté concernent ce Dieu-là. C'est la libération qui prime, c'est ce Sauveur, que l'on n'échangerait contre aucun puissant de ce monde. Et dont on célèbre la sainteté à chaque septième jour, marquant ainsi que tout le reste des jours est don d'amour.

Viennent ensuite les règles minimales de la liberté de vivre ensemble ; et celles-là comprennent le rappel de la dignité : Glorifie...! (qu'on traduit par "honore" dans nos bibles).

Nul moralisme abstrait, avec ces Dix Paroles. Elles sont là pour les recommencements toujours possibles des colonisés, des parqués, des humiliés, des combattants de soi-même et des autres.  

Les écrits que nous appelons Nouveau Testament et qu’il vaudrait peut-être mieux appeler Testament renouvelé, n'enlèvent pas un iota des commandements. N'allez pas croire que je sois venu abroger la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abroger mais accomplir, dit le Jésus de Matthieu : porter cela à l’universel.

À l'incandescence, aussi : Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens "tu ne tueras pas", celui qui tuera en répondra au tribunal. Et moi je vous le dis : quiconque se met en colère contre son frère en répondra au tribunal. 

Cela parce que le paradigme de la libération du peuple de l'Exode est magnifié en annonce d’une libération, offerte à chacun, à l'égard d'un malheur d'être universel et mortifère ; et de même, le don d'une terre à hériter est transformé en invitation à se placer d'emblée sous le Règne de Dieu.

Non que la Loi constitue le moyen de cette démarche libératrice, que l'on doit au seul libérateur, mais elle décrit le comportement de ceux qui ont accepté que Dieu la leur offre, la leur permette, leur en communique l'esprit. Et ce comportement consiste en une constante transformation de l'être, qui, au lieu de s'enfermer en soi-même, va s'ouvrir à l'amour de Dieu, vivra de lui, et le fera vivre autour de lui.

Il n'y a donc pas deux Alliances de Dieu. Il n'y a pas deux Testaments (mot qui signifie ici "serment d'alliance", à la suite du latin), un ancien qui serait caduc et un nouveau qui le remplacerait, mais un seul, qui, en deux phases, fonde en Dieu, sauveur et libérateur, l'ensemble des comportements d'une humanité vouée à se voir guérie de sa violence.          

 

Quatrain

On aura peut-être remarqué que ce site propose chaque semaine un de mes poèmes, la plupart du temps inédit, et conçu le plus souvent pendant les jours qui précèdent. Cela représente pour moi une façon de faire des gammes en poésie, contrainte qui pourra susciter un intérêt fort variable pour le lecteur, je le confesse !

Le poème de cette semaine – Pouvoirs – vaut ce qu’il vaut, le lecteur en jugera, mais représente un effort pour adapter au français le quatrain classique de la poésie traditionnelle chinoise. Ce quatrain se compose normalement de quatre vers ou distiques de six idéogrammes, que l’on a transposé de la façon suivante :

On a, d’une part, remplacé autant que possible les idéogrammes chinois par des groupes de mots porteurs chacun d’un accent tonique unique, comme c’est le cas dans le français parlé (ainsi, l’été est là). 

On a d’autre part cherché à respecter la suite canonique, dans le quatrain chinois, des quatre traitements de l’image qui forme le thème central du poème :

– l’exposition du thème (ici, le premier vol de l’oisillon),

– une extension du thème,

– l’inflexion du thème vers une clé de lecture (ici, la tentation d’un excès de pouvoir),

– le retour harmonieux (du moins espéré tel) au thème ainsi orienté.

En général, je ne crois pas nécessaire de me montrer aussi pédant, et si j’expose ce qui précède, c’est dans l’intention de faire valoir que la poésie, loin de se borner à l’épanchement sans règle de quelque sentiment ou sensation, n’est pas sans nécessiter parfois le recours à une sorte de boite à outils, toujours à compléter et renouveler. Amen.

 

Provoc

À propos du protestantisme "français", au sens culturel du terme, il faut bien comprendre ceci : il est mort depuis longtemps. Ce que l’on appelle ainsi aujourd’hui est le résultat d’influences extérieures. Genevoise, d’abord, sous la persistante tutelle d’un pisse-froid… puis anglo-saxonnes et germaniques. Puritanisme et prise de tête.

Disparue, la verdeur du bon roi Henri, du plaisant Sully, du gai Marot, du flamboyant Aubigné, tous fils de bonne mère, baiseurs et buveurs, gais lurons à la vieille françoise. Perdus sont leurs propos de table. Seule, Madame de Staël, hardie suissesse, a ranimé un temps ce frivole parfum de liberté, et puis plus rien.

Peut-on penser que l’évangile se soit mieux porté à la suite de cet émondage ?

 

27 juillet

 

Croissance et élévation

On peut rêver – on est en période de vacances – d’un monde où l’on ne parlerait pas de croissance parce que toutes choses, en économie comme ailleurs, s’équilibreraient. Un peu comme chez certaine tribu amazonienne qui, m’a-t-on dit, a modifié les règles du football en sorte qu’à la fin d’un match les deux équipes aient marqué le même nombre de buts... Un tel rêve une fois réalisé, la créativité se tournerait vers le maintien d’un ordre basé sur l’équité. Le combat pour dominer serait ignoré, ce qui serait un bien. En revanche, la nouveauté, la découverte, seraient absentes, chose fort pénible, en vérité trop frustrante pour une espèce aventureuse... N’en parlons plus.

Tout de même, cette nécessité permanente de croître, croître, croître, pose question. Même quand ça croît effectivement. Même quand ça croît beaucoup – ce qui n’est plus le cas dans notre actualité, d’où le thème de cette chronique. Je remarque qu’un écureuil ne se met à cavaler, sans fin et dans le même sens, que lorsqu’il est enfermé dans une roue destinée à cet effet... Et ça n’a pas l’air de lui convenir. On me dira que nous ne sommes pas des écureuils. Certes. Je me demande malgré tout s’il n’existe pas, chez nous les humains, quelque chose qui s’apparenterait à une telle roue. Non ?

Autre question : dans la croissance, qu’est-ce qui croît ? N’est-il pas bizarre de mettre dans le même sac la multiplication des missiles et l’augmentation des ressources alimentaires ? Il semblerait que, dans les deux cas, on obtienne la même élévation du niveau de vie toutes choses égales par ailleurs. De quelle élévation, de quel niveau, de quelle vie parle-t-on ?

« Si tu agis bien, n’y a-t-il pas élévation ? » (Genèse 4,7). Cette question, posée à Caïn, suppose une réponse positive : il y a élévation lorsqu’on agit dans la bonne direction, celle qui exclut aussi bien la massue de Caïn que les chars ou les missiles actuels, autant la jalousie de Caïn que la concurrence éperdue d’aujourd’hui. Mais de quelle sorte d’élévation s’agit-il ? Selon les Écritures, je suppose qu’elle est, à terme, de l’ordre du bonheur : « Heureux est l’homme qui [...]. Tel n’est pas le sort des méchants. » (Psaume 1).

Peut-on espérer quelque pertinence de telles paroles, dans le monde des indices économiques erratiques, de la malédiction du chômage, de l’écart croissant dans le domaine de la richesse et, ailleurs, dans celui du développement, bref : dans le monde de la roue du malheur ? Et pourquoi pas, peu ou prou ? Car la vérité rend libre. D’où cette petite annonce :

« Peuples bien disposés recherchent en vue élection hommes et femmes politiques assez libres pour reconnaître que les structures actuelles de l’économie mondiale sont des structures de malheur, assez pleins d’espérance pour imaginer d’autres possibles et assez réalistes pour que ceux-ci puissent être menés à bien. RSVP. » 

Fastoche !      

 

Chrétiens de gauche…

Deux militants chrétiens de « la gauche de la gauche », Stéphane Lavignotte et Héloïse Duché, ont écrit en novembre 2010 un texte destiné à expliquer leur choix confessionnel à leurs camarades non-croyants 1. Leur texte a été diffusé dans le cadre des communes se rattachant au Christianisme social. Je reproduis à peu près ici ce que je leur ai répondu dans les jours qui ont suivi : 

Chère amie, Cher ami,

Votre Lettre à nos camarades de la gauche de la gauche qui ne savent plus à quels saints se vouer dans les débats sur la religion m’a beaucoup intéressé. Notez que je ne suis pas personnellement impliqué, comme vous, dans « la gauche de la gauche », qui me paraît une impasse politique. Mais c’est votre démarche qui m’intéresse. Je la crois utile, et bien venue à l’heure actuelle. J’ai cependant quelques réserves à vous communiquer. Prenez-les comme un témoignage d’amitié et de respect.

Vous écrivez par exemple : En y prenant part, nous voulons être vigilant-es à ne pas laisser s’enfermer l'action commune dans une logique purement rationnelle qui ferait s’effacer l’individu derrière le collectif. Notre foi nous invite à concilier la logique de justice et la logique d’amour et de don, que nous entendons dans la Parole. La logique d'amour ne suffit pas, mais elle met sur le chemin de la justice, d’une justice poussée par l'amour jusqu'au bout de sa propre logique.

Cette opposition entre le collectif et l’individu, rapportée à une opposition entre le rationnel et le don ou l’amour, me paraît fausse et dangereuse. L’individu qui aime ne cesse pas pour autant d’être rationnel, s’il en a le goût et en prend la peine, et c’est alors ce qui peut le protéger d’une tendance à se soumettre à un collectif qui se présenterait comme lui seul rationnel. On a vu cela, je l’ai vécu personnellement, et cela s’appelle totalitarisme.

Pour moi, ce que vous appelez ailleurs « spiritualité » (Nous assumons la tension entre notre spiritualité et nos convictions politiques) rassemble l’ensemble de ce qui fait l’être humain, rationalité comprise, puisque le terme désigne la pratique des capacités de l’esprit. Bref, il n’existe pas de spiritualité religieuse qui serait d’une autre nature que celle de la raison. En quoi je me situe comme matérialiste et moniste, ennemi du dualisme.

Je vous appelle amicalement à fuir comme ma peste le dualisme (esprit/corps ; âme/chair ; sens/forme ; foi/raison ; etc.), car il s’agit de ce qui fait mourir l’être vivant en le découpant en tranches inconciliables.  

Je retrouve dans ce passage cette tendance – que vous partagez malheureusement avec l’opinion habituelle – à couper l’être en deux :

Ne pourrions-nous pas accepter cette contradiction entre une raison purement rationnelle et cette raison du cœur ? Nos raisons du cœur, ce sont nos indiscutables, nos transcendances, y compris laïques (…). Nous appelons simplement à un débat serein, qui respecterait cette tension, ferait une place aux raisons du cœur, aux côtés du rationnel nécessaire à la construction des luttes.

Brandir le cœur est à soi seul, pour moi, un signal d’alarme. Car c’est la droite qui a du cœur, souvenez-vous en : « Monsieur Mitterrand, vous n’avez pas le monopole du cœur » (Giscard), « Vous croyez peut-être que je n’ai pas de cœur ? » (Sarkozy). Et toujours, au « cœur » de la droite, la vraie gauche a opposé, oppose et opposera la justice.

Or vous, vous opposez le cœur à la raison, serait-ce pour prier celle-ci de lui faire une petite place. Je pense que cette part de notre spiritualité qui nous vient des Écritures bibliques n’est, en premier lieu, ni irrationnelle, ni intime. Elle est un appel à ce que l’espèce humaine en vienne à combattre la violence, et en particulier la violence instituée. Je le dis en tant que bibliste et je suis prêt à m’en expliquer.

Plus généralement : si l’on vous suit, croire en Dieu, servir le Christ, ce serait irrationnel, et il conviendrait alors de se faire accepter malgré cette irrationalité, ou, au mieux, parce que la raison reconnaîtrait là une part du réel dont elle n’a pas encore réussi à rendre compte. Or il n’y a rien d’irrationnel à penser la possibilité d’un dieu, ni à mettre alors, tant qu’à faire, sa vie au service du dieu particulier auquel Jésus se réfère. Il ne faut pas confondre la raison, qui peut s’efforcer de penser et de qualifier toute chose, et la science, qui se limite par définition à l’étude de ce qu’elle décide d’observer en tant qu’objet. 

Je constate enfin que vous parlez de « récits mythiques de la création ». Ce terme de mythe est dangereux quand on tente, en tant que croyant, de se faire comprendre d’incroyants militants, car il risque de les amener à penser que l’on ne parle que de choses irréelles, donc propres à détourner des combats à mener. Mais surtout, l’emploi de ce terme, rapporté aux Écritures bibliques, est erroné. Les éléments d’origine mythique qui peuvent être présents dans les récits auxquels vous faites allusion sont en effet écrits, recréés, dans une perspective parabolique qui, elle, n’est pas mythique, mais politique et éthique. Là encore, je pourrais m’en expliquer 2.

Bref, personnellement, je pense que la seule chose utile qu’un militant croyant ait à dire aux militants antireligieux, c’est de s’en tenir aux faits, non à des théories. Et les faits sont bien moins tranchés qu’ils le pensent, car à tous les exemples de croyants fanatiques et despotiques qu’on puisse citer, on peut opposer l’exemple de bien des croyants fraternels et libérateurs, tels Gandhi, Martin-Luther King et tous les autres. Alors si ces militants antireligieux sont rationnels, ils pourront toujours exercer leur raison à distinguer entre croyants et croyants. S’ils ne le font pas, cela jette un doute sur leur capacité réelle à envisager la complexité, plus large encore, du monde qu’ils veulent changer.

Ceci dit, continuons le combat !

 

1. Stéphane Lavignotte et Héloïse Duché, Croyants et anticapitalistes : t'y crois toi ? Lettre à nos camarades de la gauche de la gauche qui ne savent plus à quels saints se vouer dans les débats sur la religion.

http://www.contretemps.eu/interventions/croyants-anticapitalistes-ty-crois-toi

 

2. On peut se reporter sur ce site à la page La Grande parabole.

 

20 juillet

 

Changer d’angle

La Grèce ne peut pas rembourser ses dettes. Elle ne peut pas non plus créer suffisamment de richesse pour équilibrer son budget. Elle ne peut pas aligner en trois ans le fonctionnement de son État sur la moyenne des pays à peu près organisés de l’Union.

Bref, elle ne devrait pas faire partie de l’Union européenne, encore moins de la Zone euro… Mais elle s’y trouve. Trop tard pour changer cela, pour revenir en arrière.     

Le résultat obtenu par Hollande et Renzi sur la Grèce ne doit donc pas faire oublier qu'en réalité on est mal... Mal partis et loin d’être arrivés. Les Grecs d'abord, nous ensuite, je veux dire tous ceux qui espèrent en une Union européenne sociale, solidaire et démocratique.

Or on ne peut pas compter pour cela sur les socio-démocrates de  nombreux pays membres, à commencer par le SPD allemand. Ceux des pays les plus riches comme ceux des pays les plus pauvres ont montré, avec les réacs de ces pays, qu'ils pouvaient faire front commun en vue de bouter la Grèce hors de l'Union. Réaction corporatiste. Un poil poujadiste. Style Thatcher.

Les gouvernements français et italien ne suffiront pas longtemps à tenir tête à une telle coalition comme ils l'ont fait ces derniers jours. Encore n'ont-ils obtenu comme résultat que le maintien de la Grèce dans la Zone euro, assorti de conditions irréalistes. En cela ils n'ont gagné qu'un délai de trois ans, après quoi tout recommence.

À moins que l’on change l’angle d’approche. Dans bien des domaines, c’est souvent grâce à une modification radicale de l’angle d’approche que la solution d’un problème réputé insoluble commence à apparaître.

À moins, donc, que les peuples se bougent, au moins chez ceux de leurs éléments quels qu’ils soient qui voient plus loin, qui ne se satisfont pas du blocage actuel et qui veulent que l’Union se donne les moyens institutionnels et financiers pour arrêter le massacre.

À moins aussi qu’au même moment, alertés par ces mouvements sociaux, certains poids lourds de la classe politique européenne ne se liguent, quels qu’ils soient, pour exiger un profond changement des institutions de l’Union. Au risque du clash. Car le clash viendra de toute façon si rien ne change.

Dans toute l’Union, du bas en haut de l’échelle sociale et quelles que soient les préférences politiques des uns ou des autres, le moment est probablement venu de penser à fédérer ceux qui veulent une Europe solidaire. Au moins le temps qu’il faudra pour y parvenir. 

 

Guérir les homosexuels

Peut-on « guérir » de l’homosexualité ? Est-ce une maladie, comme le paludisme par exemple ? Ou encore un péché, comme le meurtre, dont on peut être pardonné pour ne plus jamais y revenir : « Va et ne pèche plus » ?

Donnie McClurkin assure que oui, que l’on peut en guérir. Ce pasteur et chanteur de gospel afro-américain a assuré que ce fut son cas, et que Dieu l’a délivré de l’homosexualité.

C’est l’argument de certains opposants à la bénédiction des couples homosexuels : si l’on peut guérir de l’homosexualité, c’est donc qu’il s’agit d’une conduite à la fois immorale et pécheresse, contraire à l’ordre naturel de la Création.

Or McClurkin a confié aussi avoir été abusé plusieurs fois dans son enfance avant d’embrasser le mode de vie homosexuel. Il est donc douteux que son penchant homosexuel ait été originel. Acquis, plutôt. Et l’on peut se défaire de ce que l’on a acquis. Surtout avec l’aide de Dieu…

La vraie question est celle de l’homosexualité originelle, celle qui est de naissance ou qui remonte, disent certains, aux tout premiers émois demeurés inconscients. Si péché il y a là, qui a péché ? Si maladie il y a, qui en est responsable ? Où est l’erreur, où est la faute ?

Y a-t-il un donneur de réponse dans la salle ? Ah bon, personne ne moufte ?

C’est sûr qu’on manque d’un Jésus, qui dirait, face à un homo, « Personne n’a péché, mais c’est pour que les œuvres de Dieu soient manifestés en lui », et te le guérirait d’un coup, le malade-pécheur-tordu de naissance…

Là encore, y a-t-il dans la salle un guérisseur-sauveur-redresseur ? Ah non ?

Alors si c’est un mal non guérissable, d’être homosexuel, il s’agirait plutôt d’une malédiction. Et peut-on guérir d’une malédiction ? Et qui est habilité à maudire, ou qui va retourner cela en bénédiction ? Levez-vous, bons apôtres !

Alors ils lui répondent : reste homosexuel mais demande à Dieu la force, voire le bonheur, de ne pas pratiquer. C’est ce que disent certains très pieux autoproclamés. On te libère de la sexualité, d’ailleurs n’est-ce pas le chemin de la perfection, le lot des anges du ciel ? Tu as de la chance, te voilà promu !

Où l’on voit l’homosexualité virtuelle devenir vocation religieuse, comme la chasteté. Vocation imposée, non choisie ni acceptée, l’autre part de l’alternative étant la perdition.

C’est à ces diseurs de fatwa qu’il faudrait prêcher l’évangile. À ceux qui font peser sur les épaules des autres des fardeaux qu’ils ne sauraient porter. 

 

Réussite

L’Allemagne a dépassé la France dans le domaine de la production agricole. Aussi exporte-t-elle chez nous du lait et de la viande à des prix imbattables.

Voilà qui fait mal mais qui démontre une fois de plus la supériorité de nos voisins en matière d’organisation, de discipline, d’amour du travail, etc.

Ouais… Ce serait plus probant si l’on ne savait que les agriculteurs allemands emploient massivement, sans grande couverture sociale, des travailleurs agricoles roumains ou hongrois payés de cinq à huit euros de l’heure…

 

13 juillet

 

Quel couple ?

Nombre de chrétiens tiennent à une conception du mariage qu’ils pensent dépendre directement de la Bible. À mon avis, ils se trompent, ils oublient que la Bible a été écrite au Proche-Orient pendant l’Antiquité.

Le modèle qu’ils prônent – un homme et une femme, un papa et une maman, les yeux dans les yeux – ne vient pas de la Bible. S’ils devaient adopter, pour eux-mêmes, le schéma que celle-ci propose, ils se trouveraient plus proches des vues de la charia islamiste qu’ils ne le pensent.

C’est que, contrairement à ce qu’ils croient, ils ne lisent pas la Bible de façon littérale. Ils en extraient quelques mots qu’ils présentent comme définitifs. Ainsi ce verset, Dieu a créé l’homme à son image, il l’a créé à l’image de Dieu, mâle et femelle il les a créés (Genèse 1,27), présenté comme une définition normative du couple marié.   

Je reviens donc sur la question de la structure du couple humain que l’on trouve dans les Écritures bibliques, en particulier dans les trois premiers chapitres du livre de la Genèse.

Car il y a là deux récits différents mis à la suite, concernant la création des humains par le dieu biblique. Le premier chapitre d’une part, et les deux suivants d’autre part.

Paraîtrait qu’ils ne datent pas de la même époque. C’est bien possible mais n’importe qui voit bien qu’ils se suivent dans la lecture.

Je le précise, une lecture raisonnable des Écritures est pour moi celle qui prend en compte, avant toute interprétation, les faits littéraires, ce qui est écrit, c’est-à-dire ce qu’il a été choisi d’écrire par les auteurs.

J’écris bien les auteurs, car je pense que même l’édition conjointe de plusieurs écrits antérieurs en un seul récit final est un acte de création. De nos jours, cela s’appelle un collage, c’est de l’art.

Je ne prends donc pas en compte ce qui ressortirait d’une distinction moderne entre de supposés états antérieurs du texte. Cela me paraît de l’ordre de l’histoire de la création littéraire, non de la lecture d’une œuvre.

Selon ce point de vue, si Genèse 1 à 3 comprend deux récits, correspondant à deux points de vue sur l’être humain, c’est parce que ces deux points de vue ont été réunis par les auteurs en un seul aperçu, volontairement complexe.

Je prends ainsi au sérieux les auteurs de l’état actuel du texte, ils avaient leur idée. Comme l’écrivait Andreï Donatovich Siniavski à propos des œuvres artistiques du passé (Une voix dans le chœur, publié au Seuil en 1974 sous le pseudonyme d’Abram Tertz) :

« C’est amusant de découvrir que, derrière toute cette argumentation scientifique extraordinairement sérieuse, on trouve comme point de départ tacite l’idée toute simple et solidement établie que les anciens étaient des imbéciles. » 

Une lecture littérale suivie des Écritures montre que ce qui est écrit dans les chapitres 1 à 3 de la Genèse est ce qui correspond à la conception effective des relations homme-femme telle qu’elle s’exprime au long de presque toutes les époques bibliques, celle de Paul et des évangiles incluse hormis peut-être une ou deux sentences : la mise en pratique d’une structure sociale élémentaire à deux niveaux.

À peine a-t-on trouvé, en effet, un couple homme/femme créé à l’image de Dieu dans Genèse 1 qu’on le voit, dans Genèse 2-3, régi par une relation entre éléments appartenant à des statuts différents et hiérarchisés, chose conforme à une structure classique dans le Proche-Orient antique… et bien au-delà dans l’espace et dans le temps.

On y précise que la femme, si elle fait partie de l’entité "couple humain", est néanmoins le fruit d’un second temps de la création. Le mâle est premier. Elle n’est pas une aide semblable à lui, comme on traduit souvent à tort, mais un aide qui soit devant lui (Genèse 2,18 et 20).

Or on oublie trop, justement, qu’il s’agit d’un aide, d’un auxiliaire : ils ne se regardent pas d’égal à égal, ces deux-là, mais c’est plutôt que l’un baisse les yeux vers l’autre, qui les lève vers lui.

J’ai beaucoup écrit sur cette structure de base, asiatique et antique : un seigneur (en hébreu adôn : suzerain, père, mari, patron) dont l’aire de domination inclut et autorise l’aire d’autonomie relative de servants (‘èvèd : vassaux, enfants, épouses, employés), dans le cadre d’un contrat de base dont le divin est le garant. Je renvoie à ce propos à mon livre intitulé Éden – Huis-clos, L’Harmattan, 2002).

Cette structure générale, quasiment universelle à l’époque, a été utilisée tout autant que détournée par les auteurs des Écritures en fonction de leurs visées théologiques.

Cela leur a permis la mise en place de ce qu’on appelle l’Alliance du Seigneur-Dieu (Adonaï-Èlohim), dans laquelle le dieu biblique est à la fois le Seigneur des tribus d’Israël, ses serviteurs, et le divin garant de cette relation.

Là est l’origine de l’apparition progressive d’un couple monogame époux-épouse, sans toutefois que l’épouse ne cesse d’être assujettie à son mari. Où l’on retrouve le thème du couple créé à l’image de Dieu.

J’insiste sur le fait que cela correspond à une anthropologie, c’est-à-dire à une conception de l’humain que, dans une autre forme de pensée, la grecque, on appellerait ontologique, donc liée à l’essence fondamentale de l’humain.

Il faut accepter le fait que cette forme de pensée n’est en rien égalitaire : la femme y est dépendante de l’homme, et ceci par construction, par fait de Création, d’autres diraient par nature.

C’est pourquoi, par exemple, la femme est objet de la Loi du Sinaï, non sujet au plein sens du terme. C’est à l’homme que s’adressent les commandements, c’est lui le responsable. Comme Adam en Éden.

Toute ma démarche consiste donc à dire ceci : ou l’on adopte cette anthropologie-là, ou on la remplace par une autre. Laquelle ? Apparemment, les plus traditionalistes des chrétiens préfèrent choisir aujourd’hui, en pratique, une anthropologie qui mette la femme sur le même plan que l’homme. C’est heureux, mais ce n’est pas la charia biblique…

À ce sujet comme à beaucoup d’autres, par exemple à propos de l’homosexualité, il va donc falloir inventer…

Je me borne à poursuivre ainsi la ligne dont j’ai découvert la fécondité il y a déjà longtemps, une ligne qui s’éloigne des techniques d’interprétation connues sous le nom d’herméneutique et qui implique ceci :

Lire les Écritures ne signifie en rien épouser leurs agencements datés et situés, mais construire collectivement et librement une Parole neuve à partir d’elles. Pour le dire vite. Je m’en suis expliqué plus largement dans un article de la revue Évangile et Liberté intitulé La grande parabole (mai 2013).

Je suis inlassablement ce chemin plus littéraliste que celui des fondamentalistes, et plus créatif que celui des herméneutes… si ce n’est qu’en Église, cette créativité accepte librement de trouver sa limite dans la collégialité synodale, ceci dans l’agapê (bénévolence fraternelle).

Je ne demanderais pas mieux que de participer sur ce sujet à une disputation publique.

 

11 juillet

 

Casque de fer

Les dernières propositions que fait le gouvernement de M. Tsípras à l'Euro-groupe, propositions qui allègent le poids des exigences de ce dernier, ont été approuvées par le Parlement grec.

Parallèlement, elles constituent un enseignement pour les Français : le pot de terre ne peut briser le casque de fer, il peut seulement le faire lentement rouiller.

François Hollande l'avait compris plus vite que le leader grec, semble-t-il. C'est une leçon adressée aux gens du Front de Gauche et aux frondeurs du PS.

 

Résister

On se souvient peut-être que, sous le règne de Louis XIV, Marie Durand, à cause de sa foi réformée, a passé trente-huit ans en détention dans la Tour de Constance, à Aigues-Mortes, au sud de Nîmes. Il lui suffisait d’abjurer pour retrouver la liberté.

Elle ne l’a pas fait, et c’est ainsi qu’elle a eu largement le temps de graver le mot Résister dans la pierre de sa prison, alors provençale.

Si je le rappelle, c’est parce que le 5 juillet 2015, Marion Maréchal-Le Pen, députée du Vaucluse, a fait un discours au Pontet, en Provence, au cours duquel elle disait ceci :

« La Provence est une terre d’identité et de résistance. Résistance des princes provençaux face à l’invasion sarrasine, résistance face à la terreur révolutionnaire, face à la réforme protestante, face à l’occupant allemand, face au funeste projet de l’Union européenne en 2005. »

À quoi le président de la Fédération protestante, fâché, a répondu entre autre que la Réforme protestante, « depuis cinq siècles […] prend part à la défense de la liberté, notamment religieuse, œuvre à l’exercice de la démocratie et soutient la laïcité, garante du pluralisme religieux. »

C’est sans doute à ces valeurs-là que Mme Maréchal-Le Pen entend résister. Après tout, elle ne s’appelle pas Maréchal pour rien.

 

P.S. : Ce 12 juillet, la mention de la Réforme protestante a disparu du texte officiel de l’allocution de cette petite dame. Trop tard : les électeurs parpaillots de Provence sont prévenus !

 

9 juillet

 

Le modèle existant

Souvenons-nous que la RDA, qui n’avait pas un rond, a été intégrée à l’Union européenne sans que celle-ci ait eu à en décider. Il s’agissait en quelque sorte de l’intégration de nouvelles régions à l’intérieur d’un État déjà membre.

Le résultat semble en avoir contenté tout le monde, d’autant que les institutions défaillantes des nouveaux länder ainsi constitués ont été réformées vite fait.

Voilà donc le modèle préexistant d’une possible solution du problème grec : il suffit qu’un État-membre capable de l’aider à se réformer l’intègre comme l’une de ses régions. Suivez mon regard…   

 

Clochers

Il semble que moins on va dans les églises, plus elles prennent de l’importance ! Seraient-elles désaffectées. Au fond, on voudrait qu’elles restent pleines tous les dimanches… à condition toutefois de ne pas avoir à s’y rendre soi-même. Ce qui est déraisonnable.

Cette pensée m’est venue à la lecture de la pétition lancée par l’écrivain Denis Tillinac, Touche pas à mon église ! Il s’agissait de s’élever contre une suggestion, d’ailleurs reniée à peine émise, du recteur de la Grande mosquée de Paris.

Le pauvre avait juste imaginé, mais hélas à haute voix, que certaines églises désaffectées pourraient être transformées en mosquées. Horreur ! Malheur ! Les églises, désaffectées ou non, sont "les témoins des racines chrétiennes" de la France.

Aussitôt publiée, cette pétition a été signée par des gens connus pour leur assiduité à la messe, parmi lesquels Zemmour ou Finkielkraut… Sarkozy, comme on sait fervent amateur de signes de croix, l’a signée lui aussi, il ne pouvait faire moins.

Les seuls à ne pas sembler enthousiastes sont les évêques. Seraient-ils de mauvais Français ? Mes très chers frères, l’ultramontanisme nous guette !

Puis-je à mon tour faire une suggestion, sérieuse celle-là : puisqu’il s’agit de racines chrétiennes, pourquoi ne pas refiler les édifices catholiques désaffectés aux Églises évangéliques, qui manquent tant de locaux ?

 

Puissance

J’ai souvent eu l’occasion d’écrire sur ce site que les intellectuels français, en particulier les journalistes, ne comprennent pas grand chose à la religion, en voici une belle illustration. 

Je tiens Jean Daniel, le maître à penser de l’Obs, l’hebdo de la gauche intello, comme un des grands témoins de notre temps. Néanmoins, j’ai remarqué depuis longtemps qu’il n’est pas au mieux de sa forme quand il traite de religion.

On l’a vu jeudi dernier quand, à propos du terrorisme religieux, il a publié un article intitulé Quel Dieu pour quels croyants.

Sincèrement humaniste et droitement rationaliste, il a manifestement gardé du judaïsme de ses ancêtres une image quelque peu simpliste du fait religieux quel qu’il soit. Une image faite d’étroit littéralisme et de stricte observance.

C’est sans doute pourquoi il écrit que si, pour les croyants, « Dieu est seul à décider le moment et la façon dont la violence est permise, alors il faut avoir une idée claire de ce qu’il dit, de ce qu’il veut, de ce qu’il enjoint, de ce qu’il impose. »

Partant de là, qui est pour lui une évidence, il adjure « les plus hauts représentants des trois religions, qui réfèrent à des textes différents, de s’unir pour une fois afin de rédiger ensemble un seul texte. »

Si je le comprends bien, c’est ainsi que juifs, chrétiens et musulmans disposeraient d’un écrit doctrinal commun faisant autorité quant à la volonté de Dieu concernant la violence.

Jean Daniel ajoute plus loin, en substance, que c’est aux musulmans de commencer et de se mettre d’accord sur ce sujet puisqu’à cet égard, ils ont pris du retard sur les autres religions. 

On voit la naïveté : qu’un aréopage composé d’autorités spirituelles issues des trois grandes religions monothéistes puisse rédiger un texte commun condamnant l’usage de la violence au nom de Dieu n’est pas impensable, mais que les dites autorités soient reconnues comme telles par l’ensemble des croyants l’est totalement.

Non seulement par l’ensemble des croyants mais aussi par l’ensemble des autorités religieuses, toutes catégories confondues.

On pourrait trouver de nombreux exemples – juifs, chrétiens, musulmans – qui montreraient que la soumission à un texte n’est en rien le fondement réel, je veux dire dans la pratique, des conduites religieuses. 

En voici un, qui s’en tient à l’aire du protestantisme : que les assemblées du Conseil œcuménique des Églises et du Conseil évangélique mondial adoptent à l’unanimité un texte de ce genre n’empêcherait pas telle Église de se dresser là contre au nom de la lecture "littérale" qu’elle est censée faire des Écritures.

Une lecture incluant curieusement la culture du flingue dans ses diverses manifestations…

De même, on n’imaginerait pas que le "calife" de Daech et les gens qu’il tient sous sa coupe se soumettent à l’autorité d’un tel texte.

Pas plus que ne le feraient les colons sionistes des Territoires palestiniens occupés.

Pas plus que ne le reprendrait à son compte le patriarche orthodoxe de Moscou.

Pas plus que certains cardinaux romains, qui diraient oui, penseraient non, et agiraient le cas échéant selon ce non-là.

Ces exemples n’illustrent évidemment pas une même perversité ni une même intensité, loin de là, mais ils ont le mérite à mes yeux de montrer que le fait religieux est beaucoup plus complexe que ce qu’en pensent Jean Daniel et ses semblables.

Certes, il y a de la doctrine et du précepte, voire de l’obligation, dans la religion, nul n’en disconvient, mais il s’agit là de mises en forme secondes d’une réalité beaucoup plus forte et qui leur est première.

Et ce qui doit être toujours perçu, c’est que cette réalité-là, le fait religieux, est toujours perverti. Ceci parce qu’il est source possible de pouvoir. De puissance.

La religion est en soi une grande puissance, et la puissance attire ceux qui recherchent la puissance. Avant tout puissance sur les gens, quels qu’ils soient : sur leur sexualité, sur leur avoir, sur leur pouvoir, que sais-je encore…

Le tout avec une intensité particulière lorsqu’il s’agit du pouvoir sur le désir des femmes…

Bien entendu, la religion attire aussi ceux qui n’ont pas pour envie de se saisir de la puissance dont elle est nantie mais se bornent à vivre d’elle. Ou plutôt – pour proposer un lexique adapté à leur cas – à vivre de leur foi. Mais ceux-là, ou tout au moins leurs initiateurs, finissent souvent martyrs.

Alors, bien sûr, on pourrait penser qu’il serait plus sage, face à tout cela, de se passer de la religion, voire de chercher à l’extirper de la conscience humaine. Jean Daniel a au moins la sagesse de considérer que cela n’est pas à l’ordre du jour.

Ce ne le sera jamais. Chassez la religion par la porte, fermez les fenêtres, elle revient néanmoins dans la maison, mais distordue, par le soupirail, par la cave ténébreuse peuplée de rats et de cancrelats...

Mieux vaut alors laisser tranquille la religion qui existe, celle qui s’exerce au grand jour, quitte à garder benoîtement un œil sur elle, plutôt que, pensant l’avoir liquidée, risquer l’invasion de son double pervers.

Le fait religieux est coextensif à l’histoire de l’humanité, et nul "progrès" n’est à attendre qui puisse y contrevenir. À moins d’ôter à l’humain sa part de désir.

De lui ôter sa quête perpétuelle. Quête d’autre chose, désir d’ailleurs, désir de l’Autre. Et son amour des belles histoires…

Vaste entreprise.

 

Dubitatif

Moi j’espérais plutôt cette victoire du non, pour le referendum grec, mais en voyant qu’en France, les seuls responsables politiques à se réjouir de cela sont Mélenchon et Philippot… je me sens un peu déstabilisé. D’autant que ça me remet dans l’esprit que le gouvernement grec réunit des gens d’extrême gauche et des fachos. Même configuration, même convergence assez suspecte, du moins à première vue. L’alliance d’un non rouge et d’un non brun fait-elle une politique ? Je m’interroge et, malpoli, je ne me réponds même pas… Je me fabrique juste cette comptine : « Internationalisme et souverainisme sont en bateau, c’est qui, qui tombe à l’eau ? »

  

Naïveté

Jean-Claude Carrière, ce matin, sur France 2. Il vient de publier Croyance (Odile Jacob). Il parle avec une tranquille assurance de ces "croyances sans preuve" que sont les religions. Il le fait à partir de son athéisme… dont il ne semble pas voir qu’il est, lui aussi, une croyance sans preuve.

 

Fierté

La France est généreuse… Elle a prêté des sous à la Grèce tout en sachant que celle-ci ne pourrait jamais rembourser. Et elle a cofinancé la réunification de l’Allemagne, sans espoir de voir celle-ci se sentir redevable à l’égard de qui que ce soit.

 

Expérience

Voici les vacances. D’aucuns, par bonté d’âme, hésitent entre la Tunisie et la Grèce. Je proposerais plutôt les pays scandinaves, ils ont besoin, pour leur âme, d’un peu de bordel sur leurs plages. Voire d’un peu de fric jeté à l’eau. 

 

Soyons pratiques

Dans le même esprit, une solution à la crise que connaît la Grèce : que la Finlande l’adopte. Cela ferait du bien à la Finlande, qui tourne mal ces temps-ci. Et une Grèce devenue province finnoise aurait ainsi la chance de compter parmi les bons élèves de l’Europe.

 

Belles envolées 

On ne va pas se réjouir de la mort d’un homme, même âgé de quatre-vingt-huit ans. RIP. On peut néanmoins sourire des efforts des politiciens qui font l’éloge funèbre de Charles Pasqua. Ils ont dû forcer sur le pastis.

 

Du 1er au 30 juin

 

La parabole Cottrez

Dominique Cottrez, jugée actuellement par la cour d'assises du Nord, est accusée d'avoir tué huit de ses nouveau-nés, ce qu’elle reconnaît. Elle les étranglait et les cachait ici ou là, dans la maison, en attendant de pouvoir les enterrer dans le jardin.

Son obésité lui permettait de cacher ses grossesses, et peut-être aussi de les nier. Elle craignait que les enfants qu’elle portait puissent être le fruit des relations incestueuses que son père entretenait avec elle depuis qu’elle avait huit ans.

Ces relations se poursuivaient malgré le mariage et les deux naissances assumées de la jeune femme et n’ont cessé qu’à la mort de son père…

Et après ça, il y en a, parmi les auteurs de fiction, qui croient nécessaire d’écrire ou de produire des œuvres gore !

Inceste, obésité, ignorance, malheur d’être, perte ou manque des repères les plus évidents… on pourra gloser. Interpréter, accuser, excuser, condamner, incarcérer, soigner, maudire, interner, que sais-je ?

Tant il est vrai qu’à la regarder pleurer, infantile et grotesque, au premier jour de son procès, on est saisi d’horreur autant qu’ému de pitié.

On sait que l’infanticide a toujours et partout existé. De même la famille tuyau de poêle, c’est-à-dire celle chez laquelle les pères font des enfants à leurs filles. Mais là, on touche à l’extrême, en fait de meurtres d’enfant et de relations incestueuses.

Aussi se trouve-t-on, pour un peu, dans la situation de voir là – certes très en-deçà de la brutalité du fait et de la réalité vécue du crime, à la fois perpétré et subi – comme une parabole.

Pas un simple fait de société, mais une similitude entre le malheur d’une personne et celui de tout un peuple.

Je pense au peuple des largués. Largués à tous égards. Ce peuple, tenez, que l’on a longtemps nommé classe ouvrière.

Et par économie de pensée, puisque l’histoire se passe dans le Nord, je m’en tiendrai à ce peuple-là, à ces prolos-là parmi les gens du Nord, ceux qui, disait la chanson, « ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dehors »…

Non que le mode de vie de Dominique Cottrez, fille de petit fermier, évoque naturellement celui que l’on trouve décrit dans toute la littérature consacrée à ce peuple : « Le Nord, c’était les corons ; les hommes, des mineurs de fond »… Autre chanson devenue emblématique.

Cette chanson, elle est le refrain qu’on entonne désormais au stade, elle a pris la place du Petit Quinquin. Elle parle certes au cœur des chanteurs, elle dit pourtant leur malheur : au Nord, il n’y a plus de mineurs.

Pas plus, même si ça change lentement, que quoi que ce soit, ou presque, qui ressemble à une industrie rentable et nourricière. Et pas plus que tant d’autres réalités elles aussi nourricières :

Au Nord, terre catholique, italo-polonaise tout autant que flamande,  il n’y a plus de curés, plus de patro pour les gamins, plus de vêpres pour les mémés, plus de confréries ni de processions, plus de patrons paternalistes. Plus de confesseurs. Ou si peu.

Au Nord, terre socialiste, le parti ne compte plus que des vieux, n’intéresse plus que des ambitieux, ne dit plus que des mots creux, ne signifie plus ni ne propose la solidarité, mais assume, la queue basse, un programme de démerde individuelle. Rien de plus, quasiment.

Je n’évoque ici que deux grosses masses, à côté d’autres, que deux poids lourds du quadrillage institutionnel ancien. Celui qui donnait du sens à l’existence, au combat ou à la fraternité, qui organisait le temps qui passe, qui régulait les mœurs, qui valorisait le travail.

Le travail, valeur suprême des gens du Nord. Quand on trouvait écrit sur les tombes, en guise d’épitaphe, « Il a beaucoup travaillé ».

Le travail dont il vaut mieux ne plus parler, devenu si souvent petit job à dénicher, boulot relié à rien de nécessaire, de vital, rien d’essentiel, si ce n’est pour bouffer.

Un monde est tombé. On fait du ski sur les terrils : le signal bien visible du travail accompli dans la dignité, dans la fierté, devient un gros machin pour jouer dessus.

Au Sud, des couillons s’enorgueillissent du soleil qui règne chez eux, comme si c’était grâce à eux, mais au Nord, on n’avait que cette fierté d’être durs à la peine, courageux devant le risque, solidaires et fraternels dans l’adversité.

Comment s’imaginer que les repères ne tombent quand tout est tombé de ce qui faisait la vérité de la vie ? Là est la similitude à laquelle je faisais allusion. Quand il n’y a plus que des individus placés hors réseaux.

Je veux en effet lever un doute : je ne prétends pas, loin de là, que Dominique Cottrez est la figure des prolos du Nord ! Ce serait, non seulement insultant, mais loufoque. Non, la similitude n’est pas dans le comportement, mais dans la déréliction.

Quand chacun est placé devant le monde avec juste sa pomme pour voir venir. 

Quand le plus faible n’est pas soutenu par la chaleur et la force des autres. Quand le plus fort taille sa route sans souci, lui qui a pigé comment ça marche – croit-il.

Quand aucun des deux ne résiste vraiment à la vague, tous deux plus ou moins mauvais surfeurs, au fond, puisque le gagnant n’hérite trop souvent que d’une existence sans fierté. Sans le compagnonnage. Ni l’entière vision de ce qu’il lui est demandé d’accomplir ni de devenir.  

Peuple ? Non point. Fini. Des entités distinctes en un ramassis. Il arrive alors que l’une ou l’autre se mette à déconner grave, ainsi la Cottrez, mais ce n’est pas l’essentiel, la plupart survivent en sachant se tenir, ce qui, au fond, et compte tenu du contexte, est admirable.

– À ce point, une parenthèse, disons professionnelle : ce qui précède me conduit à me réjouir de la progression des Églises évangéliques. Même si je suis en désaccord avec elles sur des points pourtant centraux.

Elles sont des Églises du peuple. D’ailleurs de plus en plus multicolores comme lui. Elles offrent un sens, c’est un début.

Elles répondent à cet éparpillement des individus qui a remplacé d’anciennes cohésions. Éparpillées elles aussi, on peut le regretter, mais c’est ainsi qu’elles ratissent…

Nombre d’entre elles, pas toutes, sont la lumière et la chaleur d’individus souvent perdus sans elles. De ces gens dont le seul lieu de rendez-vous est le super ou l’hypermarché du coin.

Les autres Églises, comme la mienne, sont plutôt les relais de poste de ceux qui restent en selle. Ne boudons pas cela, c’est aussi ce qui, souvent, leur permet un peu d’aider. –

Mais suffit, je reviens à notre similitude, à cette perte de repères dont nous souffrons. Repères qui ne seraient autres que la déclinaison de toutes les occurrences de la fraternité, de toutes les formes de la solidarité.

Et qu’on n’acquiert, pour l’avenir, qu’en faisant front, obstinément et continûment, contre ce qui, chaque jour, étrangle tout embryon de communauté.

Ce qui s’appelle aujourd’hui capitalisme financiarisé, néo-néo-libéralisme, ce genre, systèmes mondialisés, et qui ne sont rien d’autre que l’avatar actuel d’une maladie congénitale de l’âme humaine.

Rien d’autre que la pratique actuelle, mais aux moyens démesurés, de cette bonne vieille religion, d’âge en âge la seule universelle : dominer pour avoir, avoir pour dominer.

Vieille histoire. Vieille tentation des fils de l’homme. Depuis toujours, elle demande que le peuple se soigne, elle exige que le peuple lui résiste…

Et le premier remède consiste à ne pas croire en elle, et la résistance première consiste à organiser l’entraide généralisée.

La fraternité naît d’en-bas.    

 

Pourquoi le poème ?

Ce matin, l’actualité m’ennuie, elle m’attriste. Inutile d’en préciser les raisons, je suppose, il suffit de la suivre, l’actualité. Elle qui parle de guerre, de massacre et de haine, aussi de destruction des équilibres naturels.    

Tristesse, donc, et qui s’accroît lorsque je lis les délires de certains, sur les réseaux sociaux. Du pas gai : doctrinaires, sectaires, maniaques, haineux, trouillards, mesquins, petits… Brrrr… Alors envie de poésie !

Pas les petites fleurs ni les petits oiseaux (aimables au demeurant), mais la parole du fond. Alors tant pis, je reprends un texte ancien. Son seul mérite est sans doute de s’esbaudir, il se demande bêtement d’où ça vient, un poème ?

Et je me demande ce qui me pousse à écrire un poème, un poème comme celui de la page "poèmes" de ce matin, et je réponds que je ne sais pas vraiment. Que cela ne dépend pas de moi.

J’observe d’ailleurs que pendant de longues périodes je n’en ai pas écrit. Plusieurs années parfois. Je ne peux pas dire que ces périodes-là aient été spécialement mauvaises par ailleurs.

Je ne peux pas dire non plus que les périodes où j’en ai écrit aient été meilleures pour moi. Je ne peux pas dire l’inverse.

Il me semblait pourtant que les années sans poèmes correspondaient à quelque chose comme une sécheresse ; mais en quoi, en quelle partie de ma vie, je ne sais pas. C’est juste une sensation, d’ailleurs pénible.

Puis il arrive un jour qu’une porte s’ouvre. Des sensations parfois inconnues, mais présentes, manifestement, en quelque endroit, latentes, se coulent dans le chenal d’une sonorité, d’un rythme, au mieux dans un mixte des deux.

C’est ainsi par exemple qu’une douleur sans fin, deuil de chaque jour, se mue en une parabole de l’amour de Dieu grâce à la cadence obsédante du doudoudoum-doudoudoum d’un train de nuit.

Me viennent alors dans le noir des images agrestes de rivières et de truites, de forêts et de faons, à moi qui suis d’un pays où ne poussent que des lampadaires, où ne bougent avec grâce que des chats de gouttière, et des moineaux.

C’est ainsi que j’ai reçu et pour une part mémorisé, toute une nuit entre Paris et Montpellier, dans une couchette de seconde classe, Le chant du père inconsolé.

Ou encore : le son ra se joint irrémédiablement aux souffles venus d’un grand désir de large, d’amour, d’espoir tiré du malheur d’être.

C’est le futur de nos grammaires, bien sûr, qui sonne ainsi, et sonne en lui la fureur d’une attente d’avenir ouvert. Mais c’est aussi, sans doute, et plus simplement, plus physiquement, l’ouverture sonore de ces a qui sortent en explosant de ces r…

Cela donne Pour le sourcier, long poème, ou peut-être série de courts poèmes, qui est resté caché pendant trente ans et n’est paru qu’en 2006, dans Chants et déchants.

Il est difficile de faire croire que cela n’est pas fait exprès, que cela vous arrive, et que lorsque cela vous arrive vous êtes dans ce mixte de travail, de combat et de plaisir dont la survenue est l’un de vos plus grands bonheurs, tellement immérité, imprévu, même si médité, aussi, au bout du compte.

Et il fallait que cela paraisse. Cela aussi était une nécessité qui ne connaît pas de raison à mettre en avant. Quelque chose, en soi, s’avance avec obstination pour en arriver là. Au livre à faire lire, à la parole publique.

Et le livre paru, certains croient que l’on en est tout fiérot : que non ! On est devant une chose étrangère, on ne sait plus de cela que l’art, si simple mais rusé, que l’on a mis dedans. Pourvu que la chose soit à la merci du premier venu, on n’y pense plus.

Encore : j’étais dans une longue période où j’avais perdu le Christ. Je me faisais des discours sur la nécessité de retourner à Dieu, au Père, au Créateur, après que l’on ait tant bataillé pour l’effacer et lire dans le Livre un Jésus de Nazareth enfin humain, ce jeune homme doué qui va mourir.

J’accompagne quelques-uns à un concert où l’on joue Haydn. Les sept paroles du Christ sur la croix. Je ne suis pas mélomane, si ce terme désigne ceux qui aiment et recherchent ce genre de musique. Je suis jazz, blues, gospel. Je m’ennuie un peu ce soir-là.

Mais à peine de retour, ce module de sept se met à m’habiter et je commence aussitôt ces sept poèmes de sept strophes de sept vers de sept syllabes qui font surgir l’amour éperdu que j’éprouve, sans le savoir, pour le Christ.

Et je comprends alors ce que signifie la contemplation de la croix et, pour la première fois, pourquoi vraiment je suis devenu luthérien sur le tard.

Et ce qu’un certain message, aussi, que m’avait adressé naguère, au Burkina Faso, une vieille femme édentée – « Regarde à Golgotha » – avait creusé en moi.  

2006 – repris ce 22 juin

 

L’abolition

Au moment où apparaissent, chez les descendants actuels des esclaves, des demandes de reconnaissance des crimes perpétrés et des souffrances endurées, certains faits devraient être précisés, et enseignés aux enfants dans les écoles.

À ce sujet, justement, les acteurs de la Comédie française proposent ces temps-ci un spectacle qui reprend telle quelle une séance de l’Assemblée nationale datant de 1848. C’était juste après la promulgation de la République.

Le débat portait sur l’abolition de l’esclavage, qui intervint dès cette année-là. Je trouve excellente cette initiative, d’autant que la date elle-même de cette séance fait réfléchir. 

L’esclavage avait déjà été aboli en France une première fois par la République, en 1794, puis rétabli par Napoléon. Où l’on voit que c’est à la République que l’on doit cette libération.

Autrement dit, ce ne sont ni "les Blancs" ni la France qui ont voulu le maintien de l’esclavage, mais certains Blancs et une certaine France, ceux et celle de la Royauté et de l’Empire.

Que ce ne soient pas les Blancs en tant que tels, on le constate en voyant que le dernier pays à avoir promulgué l’abolition est la Mauritanie, ceci en 1984.

Ce qui, d’ailleurs, ne signifie pas que tout soit mis en œuvre, dans de nombreux pays non européens, pour que cette abolition passe réellement dans les faits, loin de là !

Que ce ne soit pas non plus la France en tant que telle qui ait voulu le maintien de l’esclavage est une formule moins facile à émettre sans autre. Cela demande des précisions.

L’idée de l’abolition est ancienne mais elle ne s’est affirmée en France qu’avec l’apparition des Lumières. C’est cet esprit, porté par les philosophes du XVIIIe siècle, qui est à l’origine de la République.

La notion même de république, au sens moderne des Lumières, a paru alors incompatible avec la pratique esclavagiste puisqu’elle suppose que tous les humains sont égaux en droit.

Dans les pays protestants, ces principes ont été portés davantage, à la même époque, par les milieux évangéliques, désireux de mettre enfin en pratique un antique message qui posait tous les humains comme enfants d’un même Père. 

Néanmoins, les raisons économiques ont joué aussi un rôle. On voit en effet que si l’Angleterre a aboli l’esclavage en 1807, c’est, explicitement, parce qu’il était devenu moins rentable.

Autrement dit, il a fallu un état général des sociétés européennes, à la fois intellectuel, moral, religieux, social, économique et politique, pour que l’esclavage leur paraisse devoir être abandonné.

C’est ainsi que l’Angleterre démocratique comme la France républicaine ont suivi en l’occurrence les mêmes voies,  mettant chacune en avant, cependant, les raisons que son histoire particulière lui inspirait.

Chez nous, c’est donc une certaine France, celle de la République, celle qui avait dû longuement lutter contre les diverses formes du despotisme et de la tyrannie, qui a aboli l’esclavage.

Ceci posé, il n’est pas certain que les dignes parlementaires de 1848 aient eu une conscience précise de ce qu’était ce qu’ils abolissaient. Témoin les concessions léonines qu’ils consentirent aussitôt aux esclavagistes locaux « pour les dédommager »….

L’idée était là, mais la réalité, dans toute son horreur, échappait. Elle échappe encore, ce qui fait que le débat actuel est faussé. On n’en voit pas le poids humain.

Pour illustrer cette affirmation, je propose qu’on lise et relise certains témoignages, ou certains récits littéraires revenant sur cette réalité.  

Je pense par exemple au petit livre de l’écrivaine haïtienne Évelyne Trouillot, Rosalie l’infâme (Éditions Dapper, Paris, 2003), court roman sans pathos, mais d’une puissance et d’une véracité exceptionnelles.

On y verrait mieux, sans doute, d’où viennent les demandes auxquelles je faisais allusion, et quel poids de chair et d’âme elles cherchent à transmettre au sein du débat public, au cœur de la chose publique.

 

Encore un effort !

Je n’ai pas la prétention de penser que le président de la République s’inspirera des modestes efforts que je déploie ici en matière de politique européenne. Néanmoins il devrait, je trouve… (Rires)

J’écrivais ici la semaine dernière que, la droite dominant hélas au sein de l’Union européenne, une politique française de gauche devait faire bouger le bousin au coup par coup, à longueur de temps, à force de persévérance.

J’ajoutais que c’était justement ce que le Hollande s’efforçait de faire avec plus ou moins de réussite, voire d’ardeur, depuis son élection. Je le créditais de cela.

Qu’il ait inspiré en partie ou simplement accompagné intelligemment les récentes évolutions positives de la politique économique et financière de l’Union ou de la Zone Euro, le fait est là, les choses ont bougé.

La question qui se pose à lui aujourd’hui est tout autre. La situation générale a évolué, elle aussi, chez les peuples européens, et l’on peut se demander si désormais, un coup d’accélérateur n’est pas nécessaire…

C’est ce qu’appellent l’élection de Tsípras en Grèce, la poussée électorale des citoyens indignés en Espagne, voire la montée un peu partout de souverainistes et de populistes certes moins ragoûtants.

Bref, la vague populaire anti-néolibérale que l’on voit grossir en Europe, surtout au Sud mais pas seulement, exige une réponse, faute de quoi elle risque de faire péter le système, sans bénéfice pour personne.

Si l’on sait pourquoi et comment les soulèvements commencent, on ignore où ils aboutissent. On a connu des mouvements de libération enthousiasmants qui se sont conclu de façon fort peu plaisante. Genre totalitaire.

D’autres, bien sûr, ont abouti à des régimes démocratiques que l’on a lieu de louer. Certains, cependant, à la suite de longues convulsions, fort pénibles à subir pour les gens.

En l’occurrence on n’est sûr de rien sauf d’une chose, le Pacte de stabilité, qui nous régit sans avoir été démocratiquement voulu, nous plombe et risque de nous couler s’il est appliqué tel quel encore longtemps. Danger il y a.

Alors, par delà les excès salivaires de Mélenchon, il convient sans doute de placer tout cela en bloc devant l’Europe allemande, en lui intimant de se réformer vite fait. Genre la solidarité ou le bordel.

De lui faire le coup du kaïros, à la grosse machine, le coup du moment critique où tout peut basculer : du bon côté, du mauvais côté, comme tu veux tu choises.

C’est ce que proposent au président, un peu partout dans nos médias, des gens pas trop mal informés, guère incompétents, rarement déconnants. Ils disent que les conditions en sont réunies, et que ce moment est venu.

Allez, Hollande, encore un effort, la France, qui est comme on sait un grand pays, est derrière toi ! (Bon, d’accord, pas toute, mais j’écris ça pour l’encourager, le pauvre…) Alors t’es cap ou t’es pas cap ?  

 

Cochon

La laïcité est une chose, le sectarisme en est une autre. Je lis ici ou là, dans la presse – et, c’est amusant, aussi bien à droite qu’à gauche –, que la laïcité interdirait que soit proposé, dans les écoles, « un menu spécial » aux élèves musulmans.

Ça veut dire que donner le choix, proposer par exemple aux dits moujingues de passer au poisson quand il y a du cochon, c’est pas laïc, c’est du communautarisme, c’est se coucher devant le salafisme, bref c’est péché – haram, en arabe.

Alors que, je le précise, personne, pas même la plupart des parents, ne demande un alignement sur le vrai hallal des super barbus, bien plus exigeant que cela. Sans parler du vrai cacher.  

Je note que cela se fait dans nombre d’établissement depuis des décennies sans que personne n’ait émis le moindre commentaire à ce sujet, du moins jusqu’à ces temps-ci. Sans doute les dignes enseignants responsables de cet état de fait ignoraient-ils tout de la laïcité…

Ah oui mais les temps ont changé, et aujourd’hui, ce sont des masses musulmanes qui assiègent nos cantines légitimement agnostiques, aussi faut-il réagir là contre !

Minute, minute : quand on avait besoin de masses de soldats musulmans pour faire nos guerres, on trouvait pourtant ça normal, de leur donner des sardines quand les autres bouffaient du jambon cartonneux.

C’est pas si vieux. Je me souviens de mes copains de régiment, pendant la guerre d’Algérie, un tiers d’entre eux, dans ma section, étaient kabyles, ils arrivaient tout droit de leur djebel, les gars, au mieux ils parlaient comme Jamel Debbouze quand il imite son papa.

Un aveu de ma part : il m’est arrivé alors de tenter de me faire passer pour mahométan certain jour où le cochon avait vraiment l’air dégueu… Mais ça a raté, je n’ai pas été jugé digne du merlan d’à côté.

Le jour de l’Aïd, le colonel offrait aux musulmans un méchoui géant. À vrai dire, nous autres, les infidèles, on en profitait pareil et tout le monde était content.

Du coup, quand il y avait la grand messe, pour Pâques, la revue était assurée par des Ali et des Ahmed aussi bien que par des Robert ou des Gérard. Ni les uns ni les autres n’y voyaient malice.

Le seul qu’était pas content c’était moi, le parpaillot, de messe comme les autres, et obligé de présenter les armes à l’évêque… Heureusement, j’ai coupé à l’Assomption, l’horreur absolue, le 15 août, les Accords d’Évian ayant été signés entre temps.

Mon pote, l’élève rabbin avec lequel je faisais le mur, n’était pas trop content non plus, sans doute, mais il n’en disait rien. Pendant les repas, il avait droit à un menu spécial juif, bien conditionné dans son carton.

Ça ne se fait plus aujourd’hui, le hallal ou le cacher aux armées ? Je n’en sais rien mais j’espère que si. Ou alors il faut exiger que ceux qui vont au casse pipe soient tous chrétiens ou athées. Je doute que ce soit le vœu de la République.

Après tout, on voit régulièrement nos présidents se pointer à Notre Dame de Paris, l’air civiquement concerné. Ou aller poliment manger cacher au banquet annuel du CRIF.

L’avant-dernier était même porté sur le signe de croix ostensible. C’est lui, justement, qui ne veut pas du repas alternatif à l’école…

Interdire aux mômes le poisson quand il y a du cochon, ce qui ne coûte rien de plus, c’est donc de l’hypocrisie pur jus.

En plus d’être bête, car c’est cela qui encouragerait le communautarisme : pour pouvoir manger sans porc, il faudrait préférer une école musulmane à l’école de la République… Tu parles d’une politique super laïque !

 

Travail de sape

Il était temps d’y venir, depuis trois ans. C’est une petite phrase du discours de Valls, au congrès du PS, à Poitiers. Celle qui dit enfin pourquoi les politiques suivies par les gouvernements socialistes depuis 2012 ne pouvaient ni ne peuvent vraiment l’être, socialistes.

Celle qui dit la vérité et renvoie les divers frondeurs, mélenchoniens, communistes, etc., y compris le "flamboyant" Montebourg, à un apprentissage tardif de la dialectique et de l’usage du rapport de force.

Celle qui fait que je crédite encore ce brouillon de Hollande, finalement, malgré tout, d’une volonté réelle de mettre en œuvre les intentions qu’il affichait avant son élection.

Celle, donc, qui reconnaît, enfin, qu’une véritable politique de gauche n’est réalisable en France que dans une Europe de gauche. Et que si la droite domine au contraire au sein de l’Union, ce qui est le cas, il convient de faire bouger cette dernière au coup par coup, à longueur de temps, à force de persévérance. 

Ce que tente de faire Hollande depuis trois ans, aidé en cela, il faut le reconnaître, par l’effet, sur les têtes dures des idéologues européens de droite, de diverses réalités devant lesquelles ils finissent par se sentir contraints d’en rabattre sur leurs idées fixes.

Ainsi la Banque centrale européenne du bon Dr Draghi ou la Commission présidée par le funeste Juncker. Le premier faisant baisser l’euro contre tous les oukases de la Germanie financière, le second lançant un plan d’investissement foncièrement hérétique aux yeux des économistes libéraux qui tiennent le crachoir.

Un de ces jours, verra-t-on ces apôtres du « il n’y a pas d’autre politique possible », ce mantra des idéologues du néo-libéralisme, se demander si, au bout du compte, il n’y aurait pas… une autre politique ?

Possible, malgré tout, celle-là, parce que portée alors par un marché de plusieurs centaines de millions de citoyens, ce qui fait, si l’on y pense, un sacré poids dans le monde. 

Et non seulement possible, mais nécessaire, parce que seul moyen de répondre aux centaines de millions de citoyens indignés, podémosiens ou tsiprassisés – voire, horresco referens, bleu-marinisés – qui risquent bien de se déclarer fâchés si rien ne change…

Merci donc à Valls, qui a dit la vérité : certes la France est un grand pays – sourions, nos politiques ne peuvent s’empêcher de l’affirmer, c’est un tic, presque un toc – mais la politique, ici, c’est à l’échelle européenne que ça se décide.

Européens nous sommes, minoritaires pour le moment si nous sommes de gauche, appelés à rogner, saper, dissoudre avec obstination le bloc de fausses certitudes de la droite instituée. Rien d’autre… à moins de voter souverainiste et de se casser ainsi la gueule.

Alors ce qu’on pourrait reprocher avant tout à Hollande, c’est de ne pas l’avoir dit clairement dès le début, au lieu de finasser avec l’opinion. Il aurait économisé, nous aurions économisé, pas mal de débats oiseux et anxiogènes.

 

Confessants ?

Parmi les protestants qui refusent le principe de la bénédiction de couples de même sexe qui la demanderaient, certains sont très fâchés par la décision du récent synode national de l’Église protestante unie de France.

C’est qu’il a pris une décision différente de celle qu’ils estiment conforme aux Écritures. Il offre en effet aux pasteurs et aux conseils presbytéraux la liberté de répondre positivement ou négativement à la demande des couples en question.

Depuis la tenue de ce synode, certains des pasteurs qui s’opposent à cette décision se manifestent donc vigoureusement, en particulier sur les réseaux sociaux. Et ma foi (c’est le cas de le dire), je trouve qu’ils ont bien raison d’exprimer leur sentiment et de rappeler leurs arguments.

Certaine attitude me gêne pourtant. Et c’est peu de le dire ainsi. C’est celle qui consiste à se poser en disciples de combattants pour la foi à la prestigieuse mémoire. Voire de s’assimiler à eux.

Puisqu’on résiste à ce qu’on ne saurait accepter, on se targue de ressembler à ces pasteurs allemands qui ont résisté au nazisme. On devient "l’Église confessante", cette partie des protestants allemands qui se sont désolidarisés, au nom de la Seigneurie du Christ, des majoritaires "Chrétiens allemands" favorables à Hitler.

Cela fait pour moi une bonne raison d’engueuler ceux qui jouent à ce jeu-là. Vigoureusement. Dans un esprit de semonce fraternelle, certes, mais avec un petit côté, tout de même, de sainte colère… Voire, pour cause de grand âge, l’idée de coups de pied au cul qui se perdent.

Comparer ainsi le bénin synode protestant uni tenu à Sète au Troisième Reich, c’est non seulement stupide, mais bas. Cela montre, surtout, à quel point, pour certains, on se prend au sérieux, comment, au fond, on se verrait bien Émir des vrais croyants.

Se présenter comme la petite Église confessante appelée à résister au nom de la Parole de Dieu au sein de son Église, que l’on présente alors comme renégate, c’est oublier que les confessants allemands, eux, jouaient leur vie.

Je rappelle que Barth a dû quitter vite fait l’Allemagne, que Niemöller n’a survécu aux camps que par chance, que Bonhoeffer – auquel un de mes collègues, qui ne risque jamais que d’avoir à changer d’Église s’il le veut, a osé se comparer – a fini pendu.

Je rappelle qu’il s’agissait alors de se poser devant un ennemi véritable, devant une tyrannie sanguinaire, sans pitié. Et, pour ce qui est de l’Église, devant l’hérésie majeure de ce temps-là.

Alors protestez tant que vous voulez, je vous donne raison de le faire, moi qui ne suis ni pour ni contre cette fameuse bénédiction, ceci pour la raison que j’ai exposée ici-même à plusieurs reprises.

Mais arrêtez de vous prendre pour ce que vous n’êtes pas, vous qui ne faites que représenter un courant de pensée théologique parmi d’autres, au sein d’une Église qui ne répond à vos insultes que par sa libéralité.

Et vous, frères – comprenez bien cela – qui n’êtes pas les seuls à vous vouloir serviteurs de la Parole de Dieu.          

 

L’ange de Montpellier

À propos des anges, puisqu’il y a quelques temps j’ai publié ici des poèmes de l’avent où ils apparaissaient, voici un truc très personnel qui m'est arrivé peu de temps après la mort de mon fils François :

C'était à Montpellier, je faisais partie du comité d'animation de la radio libre Radio-Clapàs. Un soir, au cours d'une des réunions de ce comité, on était au moins une vingtaine, il y avait un homme que je voyais pour la première fois. Un type normal, sans rien de distinctif, peut-être dans la quarantaine. Il aurait pu aussi bien être prof, ou commerçant, ou avocat, vu son style. Pas causant.

À la sortie, il était tard, peut-être vers minuit, et le temps était humide et froid. Comme j'avais ma voiture, il m'a demandé si je pouvais le raccompagner. Il habitait de l'autre côté de la ville, au sud de la gare. Arrivé près de chez lui, du moins à ce qu'il m'a dit, j'ai arrêté la voiture mais il est resté avec moi un moment.

On était seuls dans l’habitacle, sous la pluie. On a parlé de la réunion, elle avait été très houleuse. Je lui ai dit, je pense, qu'à mon avis ça prouvait que la radio était bien vivante et il m'a répondu que c'était moi le plus vivant de tous les participants.

Je lui ai répondu que j'étais moins allant que ce qu'il semblait penser car je venais de perdre un fils, un garçon de seize ans. Cela m'a ému d'en parler, j'ai dit que c'était très dur.

Il m'a répondu quelque chose dont je suis incapable de me souvenir précisément mais qui m'a fait beaucoup de bien. Cela commençait par "Tu sais bien que..." Puis il est parti sans que je remarque par où il se dirigeait et je ne l'ai jamais revu. Je n'ai jamais su qui était ce type, d'ailleurs je ne l'ai jamais demandé non plus à personne, pas même à lui.

Depuis, à certains moments, j'ai l'impression qu'il m'a dit : "Tu sais bien qu’en réalité, chacun décide du moment de son départ". Quelque chose comme ça. Mais peu importe, au fond, car ce qui est certain, c'est que chaque fois que je repense à cette rencontre, je me sens consolé. C'est pourquoi ce moment me revient lorsque j'évoque les anges.

 

Mixité

Je n’en reviens pas, on ne va pas le croire : il y aurait chez nous une difficulté concernant la mixité sociale à l’école !

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est le Conseil National d’Évaluation du système Scolaire (Cnesco), qui a rendu ce jeudi 28 mai un rapport sur cette question. Les auteurs y pointent une ségrégation sociale « importante » en France…

Tout d’abord j’ai cru à un gag, une blague, une plaisanterie. D’ailleurs de mauvais goût. Je me suis dit non, c’est pas possible, ces gens-là sont des démolisseurs patentés de notre École, l’école du pays de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen.

Eh bien il paraît que non, que l’étude en question est sérieuse. De l’apprendre, ça m’a foutu un coup. Et puis ça m’a fait réfléchir. À force de réfléchir je me suis rendu compte que je le savais déjà. Je le savais mais je ne voulais pas le savoir.

Normal, j’aime mon pays, je ne tiens pas à reconnaître qu’on y organise la ségrégation de façon systématique. Avec les enfants, qui plus est.

Oui, vous me direz, mais c’est pas tous les enfants qui en souffrent. Quand même pas. Ou alors pas au même degré. Bon, c’est sûr qu’à Jeanson-de-Sailly on ne se résout pas à ne pas se frotter aux ptits gars et aux ptites nanas des faubourgs ou des cités, souvent basanés, voire carrément noirs. C’est tellement joli, la couleur. À Jeanson-de-Sailly on ne les voit pas, ils sont absents. C’est un manque, une souffrance.

Mais ces ptits salauds, eux, se réjouissent. Ils se retrouvent tous ensemble dans leurs écoles, leurs collèges, leurs lycées tellement exotiques. C’est qu’il y a une esthétique de la pauvreté de moyens ! Une élégance du jogging râpé ! Aussi, pas une jupe plissée bleu marine. Pas un blazer bleu marine à boutons dorés. Tranquilles, ils sont, les zonards ; pénardes, elles sont, les beurettes.

Il n’y a qu’à comparer les conditions faites, par exemple, à une école primaire du XXe arrondissement de Paris et à la même dans le Ve. On s’apercevra vite que la première développe une judicieuse économie de moyens que la seconde ne connaît pas, encombrée comme elle est de matériels supposés pédagogiques à foison ou d’un encadrement disproportionné.

C’est juste un exemple, il y en a d’autres possibles. Tenez : il existe, toujours dans Paris, des lycées qui ne sont pas fichus d’enseigner valablement des élèves normaux. Ils doivent se borner à n’accepter chez eux que ceux qui ont au moins 14 de moyenne, sinon il n’y arrivent pas… Moyennant quoi ils finissent par obtenir des résultats. Incapables !

Il faut tout de même préciser que certains élèves y mettent de la mauvaise volonté. Je pense par exemple à une jeune fille d’origine africaine qui sort de première après une scolarité sans accroc passée dans un bon lycée poitevin.

Elle arrive à Paris et se trouve affectée en classe de secrétariat dans une sorte d’établissement nouveau style, genre agglo, judicieusement sis en bordure de périf. Découvrant que les élèves de la classe sont toutes des filles noires – comme elle, je le souligne –, l’indisciplinée se sauve dès le jour de la rentrée et va se plaindre au Rectorat. Ô ingratitude !

Je pourrais continuer mais je m’essouffle. C’est l’émotion. Quand donc parviendrons-nous à rétablir une saine homogénéité, une harmonieuse mixité sociale ? Je me le demande… Peut-être le plus simple serait-il de supprimer la scolarité à certains milieux ? Mais lesquels ?  

 

Du 4 au 23 mai

 

Je ne sais pas

Je m'aperçois que, six jours après le synode national qui vient de se terminer, je ne sais toujours pas s'il convient que nos Églises bénissent les couples homosexuels mariés qui le demandent.

J'ai peut-être mon opinion, qui ne regarde que moi, mais je n'ai pas de base commune pour la mettre en discussion car je ne sais toujours pas de quelle manière il convient, selon mon Église, d'établir une juste relation avec les Écritures.

Là aussi j'ai mon point de vue, qui écarte en tout cas le littéralisme, mais comme ce sujet de fond n'a pas été abordé par le synode, il reste purement personnel.

Je suis donc un protestant uni de France un peu désuni. Au moins, cela je le sais, c'est déjà quelque chose, tout le monde ne peut pas en dire autant.

 

Le diseur

Depardieu est une personne intéressante. Plus que cela, en vrai.

Aujourd’hui il est perdu, c’est vrai, il picole, il bouffe trop et il se plaît chez les despotes asiates. Il se veut du mal.

Il ne veut pas oublier ni faire oublier ce gamin ensauvagé qu’il fut. Il y revient, crachant sur la maréchaussée, la douane et le fisc, montrant sa quéquette aux autorités constituées. Moralement, bien sûr.

Faisant le sale môme.

Et puis il a connu ce gros malheur, perdre un fils, avec sans doute la culpabilité que cela entraîne en plus de la souffrance nue. Allez, je sais ce que c’est, cela pousse certains à se défaire de soi, bien sûr.

Il fait pourtant enfant gâté. À son âge, carrière plus que faite, il devrait le comprendre.

Ne sait-il pas qu’il est bien plus qu’un grand acteur ? Cela lui confère une responsabilité. Vis-à-vis de lui, je veux dire. Il n’a pas le droit de s’abîmer, c’est pécher contre l’être.

Car il est diseur, le diseur, le grand diseur de notre temps dans la langue française.

On oublie, on veut oublier, on ne cherche pas à comprendre, à recevoir, ce que cela signifie de beau, un vrai diseur des grandes écritures d’une langue charnelle.

Lui, il sait jouer tous les rôles, les jouer sans jouer, les habiter, mais il fait mieux, quand il veut, quand il arrête de se prendre pour Depardieu pour entrer dans les textes, porter l’écriture morte à la parole vive, vivante, humaine et fraternelle.

Quand il ne devient autre qu’une présence humaine qui lit, qui dit, qui offre, qui rend au peuple le mystère des paroles enfuies revenues pour ici, pour aujourd’hui.

Alors il est le plus grand car il s’est oublié pour n’être plus que présent, disant aux autres la parole.

Aussi imaginez Depardieu lisant la Bible, le Coran, l’Odyssée, les Mille et Une Nuits, les Misérables… 

Car il sait s’oublier pour être parole présente. Quand il devient cette bête humaine qui parle, au sens fort, approchant ainsi le sublime. Y touchant. Écoutez Depardieu lisant.

 

Inconséquence

Les athées m’étonneront toujours, dans leur si fréquente inconséquence. Invité lundi dernier sur France 2 pour présenter son nouveau livre (Croyance, chez Odile Jacob), Jean-Claude Carrière parle de la foi, cette « certitude sans preuve ». Il ajoute que Dieu n’existe pas mais que les croyances l’intéressent… Or qui ne voit qu’affirmer l’inexistence de Dieu revient à exprimer une certitude sans preuve, c’est-à-dire, selon la définition donnée par Jean-Claude Carrière lui-même, une foi ?

Ceci dit, comme l’écrit l’écrivain islandais Arnaldur Indridason, « Il est plus facile de croire en Dieu quand on sait qu’il n’existe pas »...

 

Est-ce la bonne question ?

Le sujet du synode national de l’Église protestante unie de France qui se tient ces jours-ci à Sète concerne la bénédiction du mariage de couples homosexuels. Oui ou non. Pour ou contre.

À mon sens, discuter de cela maintenant revient à marcher sur la tête. Le vrai sujet, sous-jacent, d’ailleurs omniprésent mais jamais abordé au fond, est le bon usage des Écritures par les croyants et leurs assemblées.

Comment décider d’un point de doctrine, en l’occurrence la validité du mariage homosexuel devant Dieu – mazette ! – si le critère commun fait défaut ?

La plupart du temps, la question n’apparaît pas. On fait comme si elle était réglée. Ou, tout simplement, on ne pense pas qu’elle se pose, on ne la voit pas.

Aussi va-t-on confondre allègrement, et constamment, Écritures saintes et Parole de Dieu.

Alors devant telle ou telle interrogation, on va chercher quelques versets qui semblent lui correspondre, des versets sur lesquels tout le monde s’accorde à penser qu’ils fournissent une piste à la réflexion ou induisent même une réponse, et basta, l’affaire est faite.

C’est qu’il arrive rarement que la question envisagée mette face à face des partis aux thèses absolument contradictoires. C’est arrivé néanmoins, en son temps, par exemple à propos de la guerre et de la non-violence, à propos du baptême des petits enfants, à propos de l’engagement des synodes sur une question politique, etc.

Les oppositions pouvaient être fortes, alors, mais la réponse des Écritures, toujours plus ou moins ambiguë, était considérée comme suffisamment facile à envisager pour qu’on se contente de s’envoyer quelques versets à la figure avant d’en arriver à un consensus ou à une tolérance réciproque.

Cette Église, sous ses diverses occurrences, n’a donc jamais dépassé, dans les faits, un littéralisme, disons large d’esprit, permettant de se dire qu’avec l’aide du saint Esprit, ou en se référant à un critère interprétatif commun, ou encore grâce à la conjonction de ces deux adjuvants, on pouvait s’y retrouver sans avoir besoin d’aller regarder dans les coins.

Comment interpréter, par exemple, les textes de la Bible hébraïque ? En fonction de Jésus-Christ, considéré comme celui qui les accomplit. Voilà un critère simple à énoncer, et le plus souvent assez facile à appliquer. D’autant que ces textes baignent, comme le texte évangélique, dans l’aire commune de la culture antique et proche-orientale.

D’autant, aussi, qu’ont toujours existé, pour reprendre les exemples précédents : des guerres, des familles de croyants pourvus d’enfants, ou le rapport compliqué des croyants au pouvoir. Ceci depuis la nuit des temps.

Il est très rare, cependant, qu’une question oppose deux lignes dont l’une est en mesure d’exciper de versets en sa faveur, et l’autre non, les deux pourtant portées par de fidèles croyants d’une même Église. C’est aujourd’hui le cas.

Pour les premiers, la messe, si j’ose écrire, est dite : « la Bible » rejette, non les homosexuels, mais la possibilité de voir leurs unions reconnues et encore moins bénies.

Pour les seconds, la grâce qui est en Jésus-Christ – pour l’exprimer selon le vocabulaire classique – conduit à reconnaître tout un chacun qui la demande comme bénéficiaire autorisé de la bénédiction divine.

Où l’on voit que, comme je l’écrivais plus haut, la question première est bien de savoir, non ce qu’il en est du mariage des homosexuels, mais de l’usage des Écritures.

J’ai donné mon point de vue à ce sujet dans un texte paru dans la revue Évangile et Liberté (mai 2013) et intitulé La grande parabole, je n’y reviens pas, d’autant qu’on la trouvera aussi sur ce site*.

Une autre question m’apparaît néanmoins, cachée derrière la première, et pour laquelle je n’ai pas de réponse à proposer.

Je l’exprimerai ainsi : d’où vient, chez des gens qui partagent une foi commune, ce qui pousse les uns à se tourner vers un littéralisme qui leur permet de dire non à la demande des couples homosexuels concernés, et les autres vers un critère herméneutique central les amenant au choix inverse ?

S’agit-il d’un a priori anthropologique fondamental, d’un affect personnel et profond, du désir de confronter l’Évangile de telle manière plutôt que de telle autre à la société actuelle ? Ou de tout cela mêlé ?

Je n’en jugerai pas, je n’y suis pas invité. Je serais seulement rassuré, dans mon âme, de voir chacun s’interroger lui-même à ce sujet.

Une réponse est pourtant à refuser : affirmer que, par son choix, le clan adverse sort de la foi du Christ… C’est qu’on connaît nos accès de rage théologique !

 

* http://pagesperso-orange.fr/alexandre2/grande.htm

  

Qu’il faut combattre l’excellence

Voilà, il faut la combattre. L’excellence à la française. C’est ce que je pense : la renier à jamais. La sortir de nos têtes, de nos cœurs, de nos comptes, de nos vies. En finir avec le mythe fondateur de l’excellence. Sa religion.

Non pour elle-même mais en tant qu’elle est devenue l’alibi de toutes les distinctions discriminatoires.

Et l’un des facteurs premiers de nos difficultés.

Elle qui permet par exemple à notre pays d’aimer concevoir et construire des engins de pointe, ultra-sophistiqués, du char à l’avion en passant par le télescope ou le fauteuil pour handicapé, mais laisse aux autres, avec quelque hauteur, la fabrication et la vente de bonnes et braves chaudières ou de solides moteurs aux performances économiques. 

Bon pour l’esprit practico-pratique supposé de peuples, disons, utilitaires et germaniques. Et dépourvus de chômeurs, ou presque.

Elle, donc, qui se nourrit d’ingénieurs et méprise les apprentis, ces recalés du savoir. Choisit les crânes d’œuf saturés de maths et regarde de haut les manuels aux têtes pleines de savoirs pourtant bien utiles. 

Les premiers deviendront souvent employés de banque et les autres chômeurs.

En éducation, elle porte en elle du Rabelais, notre excellence, avec sa tête bien pleine. Pour elle, chaque professeur se doit de l’être, excellent, dans sa discipline changée en totem.

Excellent veut alors dire encyclopédique en même temps que complexe. C’est ce qui compte pour le prof, pour la prof, comme on le constate bien souvent, en souffrant, lors d’une rencontre entre profs et parents :

De même que « rien n’est plus vrai que le moine bourru », pour Sganarelle, de même, rien n’est plus certain, pour l’enseignant de quatrième, que l’importance dernière de, par exemple, la compréhension des chaînes complexes de causalité menant à la Première Guerre mondiale.

Le mental d’un pré-adolescent de treize ans n’a rien à voir alors là-dedans : qu’il ingurgite ! N’en est-il pas justement au moment où l’on va décider de voir en lui un excellent ou un médiocre, voire un nul ? À lui de faire effort. Qu’il se hisse, le môme, qu’elle se propulse, la gamine, à la hauteur de l’excellence exigée…

De là provient aussi ce langage hilarant des spécialistes, actuels et officiels, de la pédagogie. Celui par lequel une partie de badminton devient ce "duel médié par un volant". Sans parler de cette fameuse piscine dont la description ampoulée a fait rire toute la France.

Cachez ce banal objet que nous ne saurions voir. Assez de ces… choses ! Ne sont-elles pas désespérément ordinaires… 

Bref, c’est de leur excellence qu’il s’agit. Ils doivent en remontrer aux pédagogues de base, d’une part, et prouver d’autre part leur science au vulgum pecus au moyen de l’incompréhensibilité de leur discours.

Cela me rappelle cette fameuse et caustique assertion cévenole, au retour du culte dominical : ha ben parlat lo pastor, ho pas res comprès* (le pasteur a bien parlé, je n’ai rien compris). Car plus le pasteur parle la langue d’en haut, plus se vérifie la pertinence de sa parole.

Autre exemple vécu : lorsque, lors d’une séance de traduction des Psaumes biblique, le professeur d’hébreu au Collège de France tient à ce qu’on précise, dans une note savante de bas de page, que telle difficulté du texte hébreu a bien été vue. Comme s’il redoutait qu’existe au-dessus de lui des savants plus savants encore, et capables de lui coller une mauvaise note… C’est qu’on est jamais assez en haut.

L’en haut, oui, voilà peut-être le secret de l’excellence. Toujours monter, se dépasser, dépasser l’autre, lui montrer qu’on le domine. L’excellence a toujours à voir avec cette compétition féroce que ses amants nomment émulation et dont ils assènent la discipline à la classe juvénile.

Quant à son effet, le voici : la distinction. Terme ambigu. Ou plutôt amphibologique, oserais-je écrire si je ne prêtais alors le flanc à la critique que je réserve ici aux autres. Mais tout de même, le terme a deux sens :

Le premier sens est charmant. Qui n’apprécie une personne distinguée ?

Le second l’est moins, lui qui sépare, au moyen de critères évidemment variables selon le domaine considéré. Pour aboutir quoi qu’il en soit à un en-haut et un en bas.

Avec ce qu’il faut d’étagements pour passer de la seconde à la première, mouvement préférable à l’autre, que l’on nomme déclassement.

Un petit en haut et un gros en bas, la base étant nécessairement plus large que la pointe, dans les pyramides. Plus nombreuse. Plus populeuse.

Et l’on voit là une évidence, qui fait partie au plus haut point de cette doxa française gravement nocive. L’évidence selon laquelle il vaut mieux être situé en haut plutôt qu’en bas, être ingénieur ou docteur plutôt que maçon ou éleveur, mécanicien ou infirmière, buraliste ou facteur.

Plus précis : non pas tellement qu’il vaut mieux mais qu’on vaut mieux.

Alors avec cette doxa de l’excellence, on en arrive à ce choix français, que dis-je, à cette maladie : que celui qui ne vaut pas constituera, avec la foule de ses semblables, cette fameuse base qui porte le reste.

Et que, pour une bonne part, constituent les chômeurs.

 

* Prononcer ha bé parla lou pastou, ho pa rèss coum’prèss.

 

 

Beugler

On est chez nous ! est une affirmation que personne ne peut facilement contester. Est chez elle toute personne, comme toute nation, qui affirme cela à la suite d’une parole publique qui la fonde à le faire. L’y autorise.

C’est ainsi que tout Français est chez lui en France. Belle évidence, mais qui mérite pourtant qu’on y consacre quelques réflexions.

Il y a très longtemps, j’avais écrit et publié un recueil de poèmes consacré à l’histoire de Jacob, le patriarche biblique. L’un de ces poèmes concernait son frère, et commençait ainsi : Ésaü toujours déjà.

C’est que, dans cette histoire, Ésaü est l’étranger qui se veut néanmoins un naturel du pays où il vit. Ce qui est une définition biblique de l’autochtone.

Biblique : depuis Caïn, nous sommes tous des étrangers, errant et voyageurs sur la terre, et c’est bien pourquoi nous revendiquons de ne pas l’être. D’avoir un chez nous. Citoyens d’une Cité. 

Combien de ceux qui martèlent On est chez nous ! aux meetings de Madame Le Pen se nomment Martinez, Da Silva, Minelli ou Cywinski…? Pourtant, ils ont raison, ils sont chez eux, eux plus que ces autres, peut-être, qui se nommeront Dupont ou Martin.

Ils sont chez eux à la suite d’un choix, d’une volonté. Après tout, leur père et leur mère, devant la nécessité de quitter leur chez-eux, auraient pu choisir d’aller se fixer ailleurs qu’ici.

Ils sont chez eux, aussi et surtout, affirmais-je, par l’effet d’une parole. Qui, d’une manière ou d’une autre, disait Oui, vous êtes d’ici, vous êtes ici chez vous. Souvent, ne l’oublions pas, après qu’ils aient subi misères et avanies sans nombre.

Chez vous ici depuis peu, et pourtant, comme le vieil Ésaü, ici toujours déjà. Par l’effet de cette parole. Une parole inscrite, officielle, enregistrée.

Tout comme, et c’est ce grand mystère que j’ai eu le bonheur de connaître, l’enfant adopté est ton enfant depuis toujours déjà. Dès qu’il est dans tes bras. Par l’effet d’une parole. Car la parole est plus forte que le sperme, sachez-le.

Je parle d’une parole fondatrice. Sorte de sacrement. Comme le pain et le vin de la Cène sont et restent pain et vin et deviennent néanmoins chair et sang du Christ qui te rentrent dans le corps. Par la vertu d’une Parole sur laquelle se fonder. Envers et contre tout.

Et là, il faut être deux pour que ça marche : la Parole en question et toi-même. Elle et ton assentiment. C’est par la foi qu’on est ici chez soi.

C’est bien ainsi que tout Français est chez lui en France, quelle que soit son origine. Par l’effet d’une parole écrite reconnue comme valable et pouvant être opposée à toute remise en question. Une parole devenue évidence. 

Mais tout cela est-il bien clair ? De quoi parle-t-on vraiment ? Car pour qu’une Parole publique dise valablement à l’étranger Tu es chez toi !, une Parole publique autorisée, il faut un accord général sur ce dont on parle.

Parle-t-on d’une nature française accordée à ce sol français ? Nature nécessitant alors, comme on dit, une naturalisation ?

Ou parle-t-on d’une histoire à rejoindre, à assumer, à faire sienne ?

Tout comme l’enfant né étranger puis adopté vibrera au récit de Valmy, pleurera la mort d’un aïeul à Verdun, acclamera la mémoire de Molière, de Pasteur ou des Frères Lumière…  

C’est que la nature n’a pas besoin de parole pour s’affirmer, elle choisit par force. Elle est une évidence.

Or les évidences, patriotiques ou non, sont souvent des leurres. Ou un déni : le refus de voir qu’au fond, de nature nous ne sommes tous que des passants.

Tandis qu’une histoire, l’Histoire d’un peuple, compose une Nation.       

Et ceux qui beuglent On est chez nous ! pour dire que les autres n’y sont pas, ceux-là affirment simplement qu’il leur revient de refuser cette Parole à ces autres… que furent les leurs autrefois.

Car aucun Français ne provient d’une nature française, mais chacun hérite d’une histoire. Tous nos ancêtres ont immigré. Cela depuis même avant les Celtes. 

Tenez, il a bien fallu que les Bretons – je prends, bien sûr, cet exemple au hasard – aient été acceptés par la parole publique d’un État pour devenir français. Serait-ce il y a mille ans, cela s’est fait ainsi.

Tous venus d’ailleurs. Et cela d’une vérité plus profonde encore que celle qui touche à l’identité des peuples. Car l’espèce humaine est séparée de la terre, de la nature, elle est une espèce hors-sol.

On trouve donc cela dans la Bible dès ses débuts. Elle en décline ensuite de nombreux aspects. C’est ainsi qu’elle n’écrit pas qu’il faut être gentil avec les immigrés parce que c’est plus sympa, plus généreux, plus humain, ce genre de morale à deux balles.

Elle écrit plutôt ceci, au bénéfice d’un peuple d’Israël alors bien installé chez lui : Vous aimerez l’immigré car vous-mêmes vous avez été des immigrés.

D’où cette conclusion qui revient sur la toute première affirmation : non, mon pote, tu n’es pas chez toi, tu occupes un terrain que tu as squatté. C’est ainsi que tu y fais la loi. Si tu peux interdire l’entrée à d’autres, c’est que tu t’en es conféré toi-même le droit.

Tu es une nation doublée d’un État, réalité toujours fondée sur la force et maintenue par la force. Aussi souviens-toi, sache-le toujours : ton droit est celui du plus fort, et nul autre.

Par la force ? Pas seulement par la tienne, mais par la résultante des rencontres passées de ta force avec celle des autres. Et pas seulement, mais aussi par la main tendue ou l’épaule prêtée par d’autres aux temps passés de l’épreuve.

Or l’histoire n’est pas finie, et bien qu’on se veuille le plus fort au moins chez soi, il faut être, en plus, intelligent si l’on veut le rester – on n’est pas toujours au mieux de sa forme –, et savoir donner à bon escient la main au lieu du bâton.

Oser l’alliance, l’association, le partenariat, la mutualité, la mise en commun, la coopération, l’échange…  

Au lieu de beugler, signe de faiblesse. Car il est des On est chez nous ! qui ne veulent rien dire d’autre que Je veux ma manman…  

 

Du 27 au 21 avril

 

Damnée religion !  

Bon, disent-ils, les églises sont quasiment vides, le nombre des prêtres est en chute libre, et à voir la Manif pour tous, ce qui reste des croyants a tourné facho, bref, le moment est venu de tirer un trait sur les fameuses racines chrétiennes du pays.

D’autant que, de l’autre côté, les barbus nous accusent de favoriser le christianisme par rapport à l’islam. Voyez le nombre de fêtes chrétiennes chômées, pointent-ils, et les crèches municipales ou les sapins de Noël dans les écoles dites laïques.

Après tout ils n’ont pas tort, les barbus, pourquoi leur imposerait-on de vivre dans un pays chrétien alors qu’on est pour la laïcité ? Et que dans sa majorité, la population, de plus, s’en fout, de la religion quelle qu’elle soit…

On va faire en sorte que tout ça retourne au passé, un passé révolu qu’il vaut mieux carrément oublier. On va faire laïc laïc. On va supprimer en douceur de la vie publique le maximum de signes religieux, de souvenirs religieux, on va vider le ciel de son encombrement.

Qui dit ça ? Des super laïcs dont certains sont actuellement proches du Pouvoir. Marre, de la religion, pensent-ils, ce n’est qu’embrouilles, intolérances réciproques, sources de conflits à venir, violences, sans compter la grosse bêtise, le ridicule, l’indigence intellectuelle.

Ils n’ont pas vraiment tort mais il leur manque le sens de l’histoire longue. Parce qu’on lui a déjà fait le coup, à la religion. On lui a même fait tous les coups possibles, du plus sympa au plus cruel. Tout comme elle-même a su le faire aux autres. 

On l’a moquée, diabolisée, repoussée, cachée, effacée, reléguée au rôle d’émouvant témoin du passé, poursuivie, bannie, embastillée, pogromisée, goulaguisée, guillotinée, éradiquée. Ici ou là, en un temps ou un autre.  

Pour rien ! Elle est toujours revenue. La religion, c’est comme une espèce mutante, tu la bousilles ici, elle réapparaît là. Tu la crois foutue, dépassée, à jamais reléguée dans les brumes du passé ? Paf, la revoilà, mais autrement ! Ainsi font, font, font…

Tu crois devoir t’en prendre à telle institution religieuse parmi les plus prestigieuses ? Tu te retrouves avec des nuées impalpables de groupuscules tous plus délirants les uns que les autres…

Tu mets toutes tes billes, à l’inverse, dans le soutien à la religion tradi du pays, tu tournes alors le dos à la multiplication et à la diversification des cultes marginaux, et tu vois tes jeunes révoltés se convertir à ceux-là, aux gentils comme aux méchants…

Voyez-vous, la religion ne meurt jamais. Et souvent, plus tu l’as brusquée, plus elle revient façon néfaste. Plus tu la dis néfaste et l’en punis, plus elle revient néfastissime. Je n’invente pas, regardez l’histoire. 

Parce que la religion est une grande puissance. Plus grande que bien des puissances qui se voient ou se croient puissantes. Une puissance, surtout, liée depuis toujours à la marche de l’humanité.

Elle peut être criminelle, voyez l’Inquisition, les Croisades ou bien Daéch. Elle peut être une bénédiction, voyez Saint François, l’abbé Pierre ou Martin-Luther King. La pire et la meilleure des choses. 

Elle peut lui être utile, à l’humanité, elle peut lui être nuisible, si bien que celui qui se flatte de peu ou prou conduire les humains doit apprendre à compter avec elle, à flatter ses bons côtés, à pourchasser ses noirceurs… ou à les utiliser.

Parce que la religion, quand c’est pas le bon dieu, c’est le diable, et figure-toi qu’entre les deux se tiennent de nombreuses modalités aux contours étonnamment labiles… Tu n’as pas fini de t’en cogner, de la religion !

Certaines d’entre elles, d’ailleurs, n’ont ni bon dieu à barbe ni diable cornu, elles se logent pourtant bien dans les têtes, laïcardes ou non, car bien des cultes mondialisés, et qui aliènent le populo, n’ont rien à voir avec la mitre du Pape ni le chèche des émirs djihadistes.

Quand le Nazaréen disait César, quand il disait Mammon, c’est de ceux-là qu’il parlait. Le Pouvoir et le Fric. La religion qui ne meurt jamais, qu’on ne chasse jamais, et qui n’a nul besoin d’églises, de temples, de synagogues, de pagodes ni de mosquées. 

Alors allez-y, les enfants, tapez de vos petits poings sur la religion, vous vous ferez mal aux mains. Pourvu seulement que le résultat de vos efforts ne se découvre pas religion plus dangereuse encore. On a eu vu cela.

Mais ceci fait, vous n’ôterez pas la foi cachée dessous. Foi que porte la religion tout en la trahissant, tout en la salissant, tout en l’abêtissant, tout en la chosifiant, tout en la détournant… Ainsi bien souvent.

Car vers le beau se précipitent les laids. Vers le pur les sales. Vers le pauvre les riches. Vers le fort les faibles. Vers l’amour les haines. Vers le chemin les sables. Vers la fleur les guêpes. Vers le léger les lourds. Vers l’élégance les pesants. Vers la vue les aveugles.

Car vers l’eau vont les assoiffés, afin d’être abreuvés de fraîcheur. Oui. Et vers la vie vont les morts. Pour se repaître et s’enrichir et s’embellir à peu de frais. Et régner alors sur les têtes, les cœurs et les reins. Soumettre. Aliéner. Écraser. Pensant parfois servir.

Ah petits laïcards, comme vous voici naïfs ! À quoi vous en prenez-vous, sans même savoir de quoi il retourne ? Vous attaquant au clocher de vos grands-parents sans voir que depuis ceux-là, le monde entier a produit dix Credo de rechange…

Vous attaquant au minaret de vos anciens colonisés sans vous apercevoir qu’ils sont désormais techniciens dans vos usines, diplômés de vos universités, théologiens modernistes ou militants amers et rancuniers.

Laissez tomber. La religion n’est pas votre fait. Contentez-vous de promulguer des lois simples valables pour tous, croyants ou incroyants, sans viser personne, imam ni curé. Contentez-vous de les appliquer sans faiblesse ni rudesse.

Au-delà, convainquez-vous que vous n’y connaissez rien ou peu de chose, tâchant juste de ne rien casser. Sachant n’avoir rien à enseigner, non plus, aux écoles, d’un "fait religieux", notion inventée par vous et à laquelle vous vous dites très justement étrangers.   

         

Du 20 au 13 avril

 

Résurrection

Nous sommes encore dans le temps de Pâques, évoquons donc la Résurrection, terme d’ailleurs impropre.

La "résurrection" du Christ évoque le plus souvent pour nous la question de la réalité du miraculeux, c’est d’ailleurs ainsi que nos médias en parlent – quand ils en parlent.

À l’époque du Nouveau Testament, cependant, la question n’était pas celle du miracle, au sens d’événement d’origine surnaturelle, mais celle de la puissance de vie que Dieu accepte ou non de manifester.

C’est que Dieu n’était pas alors considéré comme surnaturel, mais plutôt, c’est notre monde qui n’était pas vraiment naturel : il n’était pas conforme à son objet véritable, ne répondait pas à sa finalité réelle !

Alors que dans le vrai monde, celui de Dieu, la vie s’exprimait, pensait-on, dans toute sa gloire.

D’où cette réflexion ultérieure de rabbi Nahman de Breslau : « Les gens disent qu’il y a ce monde-ci et le monde qui vient. Nous croyons dans le monde qui vient. Quant à ce monde-ci, peut-être existe-t-il aussi. »

C’est en ce sens que le corps du Christ est présenté dans les évangiles comme ressuscité. Ce terme veut traduire, non un retour à sa vie précédente, mais une entière manifestation de ce que serait la vie dans un monde véritable.

Les termes grecs utilisés dans le Nouveau Testament n’évoquent pas en effet l’image d’un retour, mais d’un lever. Il ne s’agit pas d’une abolition de la mort, mais d’une nouvelle création.

Si l’on essaie de transcrire cela dans notre langage actuel, ce qui est dit alors, et que l’on peut croire ou ne pas croire, c’est qu’une fêlure, une brèche, s’est ouverte ce matin-là dans le temps de ce monde, par laquelle est apparu le réel d’un autre monde, d’un autre temps.

Un temps, si toutefois ce dernier terme convient alors, qui ne peut être qu’un avenir, pour nous qui sommes immergés dans le temps.

Un monde qui ne peut être reçu par nous que comme venant de l’avenir, immergés que nous sommes dans notre aujourd’hui. Un aujourd’hui né du passé, fils d’un monde ancien.

Un monde qui n’est donc pas, pour nous, le fruit d’un retour à un temps originel, à un passé fondateur à jamais abandonné, mais un point d’arrivée… lui-même peut-être nouveau départ, qui sait ?

Et puisque temps il y a, il s’agit d’un récit, tourné comme tout récit vers sa fin. On peut alors entrer dans cette narration, s’y projeter, devenir l’un de ses protagonistes. Poser sa vie dessus. C’est ce que l’on appelle la foi, au sens biblique.

Les personnes ou les communautés qui entrent dans cette narration se trouvent alors précipitées vers ce temps d’un monde à venir, à la fois membres de celui-ci et de cet autre qui vient, fructueuse contradiction qu’ils ont à faire produire pour le meilleur.

Elles tendent à se baser, elles tentent de se baser, sans trop se soucier de réussite, sur la puissance de vie bonne qui est en Dieu, l’ayant entrevue ce jour-là, premier jour de leur semaine.

 

Des frontières !

Faut-il rétablir les frontières entre la Pologne et la France ? C’est la question que certains se posent à la suite d’un crime épouvantable. C’est en effet un Polonais qui l’a commis, on ne cesse de nous le rappeler. Un Polonais.

Cette insistance est-elle surprenante ? Pas tellement. L‘esprit du temps s’en va vers les frontières, les murs, les grilles, ce genre de matérialisation de la différence et de l’identité. Il est donc important, pense-t-on, de rappeler à outrance que le type est polonais. Un étranger.

C’est un réflexe de défense, il convient de se protéger, il faut donc des frontières. Et comme la Pologne ne touche pas la France, il nous faut des frontières qui séparent notre pays de tous ses voisins. Les Allemands pourraient laisser passer, en effet, les criminels polonais. Ou autres.

En effet, pourquoi s’en tenir aux Polonais ? Les Danois – je les cite au hasard, je n’ai rien contre eux, j’aurais aussi bien mentionné les Gallois – seraient-ils par nature irréprochables ? Que non ! 

Il y aurait eu des frontières, ce malade n’aurait pas violé ni assassiné cette petite fille-là. Il aurait plutôt fait ça à une petite Polonaise. C’est probable, et Madame Le Pen n’aurait pas dit autre chose, ni quelques autres parmi d’édifiants membres de notre personnel politique. 

On insistera donc sur le Polonais, manière aussi de rappeler que les Pouvoirs en place sont criminels, eux aussi, d’avoir supprimé les frontières.

Mais faut-il alors installer des frontières intérieures afin d’éviter qu’un Normand ne commette le même genre d’ignominie en Dauphiné ? Ou bien suffit-il que nous soyons à l’abri des actes révoltants commis par des gens venus des pays voisins ? Assassinons français…

On voit comme c’est stupide. Et il suffit de changer notre regard de direction pour confirmer ce sentiment.

Des frontières, nous en avons, selon Schengen, et l’on voit ce que cela donne, par exemple, en Méditerranée. Cette mer frontalière où sombrent des enfants par centaines sans que l’on s’en soucie trop.

Ceux-là ne sont pas de chez nous, d’ailleurs ils sont noirs ou basanés pour la plupart. Ils meurent hors sol, pour nous.

Ce n’est pas la même chose ? Ils ne sont pas assassinés par un sadique ? Est-ce que je ne vois pas l’horreur de cette atrocité, l’innocence de la petite victime, ni la douleur des proches ?

Or j’ai perdu un enfant, moi aussi, tué brutalement par la faute de gendarmes bien français. Chaque fois qu’on me parle d’un enfant tué, la souffrance, la haine et la colère me saisissent. Et cela vaut aussi pour les petits Africains qui se noient. 

Ils sont morts. Existe-t-il deux sortes de mort, de valeur différente ? Non. Certes, ils le sont en raison d’autres sortes de conduites criminelles, moins faciles à cibler. Moins polonaises. Ça ne les empêche pas d’être morts.

Veut-on, pour les pleurer, quelque détail horrible ? Leur façon de se noyer ? Les poumons remplis d’eau salée. L’étouffement. La terreur…

Ou faut-il ajouter l’horreur qui saisit les mamans ? Elles se noient elles aussi, tâchant pourtant de tenir leur enfant hors de l’eau. Sans y parvenir, devant le laisser s’enfoncer, et mourir, puis mourir avec lui, seule dans la masse liquide avant de disparaître dans les ténèbres…

On voit que là, avec les ressources de l’art journalistique, il serait tout aussi possible de faire monter l’émotion, de promouvoir la sensation. De faire donner les violons des médias, de susciter la colère de foules endeuillées, larmoyantes, dûment munies de fleurs blanches à jeter dans la mer. 

Tous ces enfants qui meurent. Bébés, nourrissons, bambins. Petits garçons et petites filles. Non ? Ne sont-ils pas assassinés ?

Mais non. Ils ne sont pas de chez nous. S’il faut mourir, mourons français. S’il faut assassiner, faisons-le entre nous.    

 

Du 12 au 19 avril

 

Le Pen et son détail

Il n’a rien compris. Il est très intelligent mais il n’a rien compris. Cela arrive. Parfois, les gens très intelligents ne comprennent pas le sens des choses, des événements. Le nerf organisateur de ce qui arrive. La mise en perspective de ce qui est arrivé.

De profonds affects interfèrent parfois sur leur intelligence et la détournent. Elle se meut alors dans l’aire de ces affects. Elle les sert. Ils commandent sa façon de considérer le monde, et ce qui, dans le monde, l’intéresse.

Lui, Le Pen, ce qui l’intéresse à propos de l’extermination des juifs, c’est la guerre. Il vous l’explique. Il la voit dans son ensemble, dans l’organisation complète de son déroulement. Dans toutes ses phases et dans toute l’étendue de leur développement. Il en voit les conséquences. Entre autres, des dizaines de millions de morts. Pertes de guerre. Directes ou indirectes. C’est un tableau d’ensemble, avec ses traits dominants et ses conséquences marginales.

Et dans ce tableau, comme on parle d’un détail dans une œuvre, il voit la shoah, l’annihilation, comme un détail. Il ne s’agit pas pour lui de minimiser l’importance de ces six millions de morts, non, pas particulièrement, mais c’est que cela s’inscrit pour lui dans un ensemble plus vaste.

D’ailleurs, il a sans doute du mal à voir le rapport. Ces millions-là n’entrent pas vraiment dans l’ensemble, ils n’en sont pas vraiment un élément constitutif, ils ne sont pas militaires, ce n’est pas vraiment la guerre. C’est un dommage collatéral.

C’était juste un fait de guerre mineur, cet effort pour se débarrasser d’éléments possiblement perturbateurs dans le cours d’une guerre totale. Dans laquelle il convenait de prendre l’ensemble des éléments dans leur totalité. Totalement.

Il ne voit pas ce qu’il y a de mal à dire cela. Il ne voit pas l’erreur. Pourtant, tenez : France, juillet 1944. Il ne voit pas ce que signifie, en tant qu’indice de la réalité, de la vérité de cette guerre, le fait que les trains qui amenaient du matériel de guerre et des renforts vers le front aient été arrêtés, stoppés, afin de laisser le passage à ceux qui partaient en sens inverse, bourrés de juifs promis à la mort. Prioritaires.

Le Reich était en difficulté, les Alliés s’étaient implantés en Normandie, ils avaient pris Caen, il n’était peut-être plus possible de les déloger, il fallait mettre tout son poids dans la bataille. Rapidement. De manière efficace. À l’allemande. Sur le front de l’Est, c’était la catastrophe, la débandade, tous les moyens devaient être mis en œuvre pour faire barrage à cet ennemi qu’on disait capital, le Bolchevique.

Mais non. Ce qui était capital, prioritaire, c’était la mort des juifs. L’annihilation des juifs. Car telle était le sens de cette guerre. Son sens nazi. Le sens profond du nazisme et de sa guerre. Une guerre contre le mal. Contre la pollution insidieuse de la race pure par la vermine juive. Je n’invente pas, ce sont les termes mêmes de Hitler.

Le Reich combattait le monde anglo-saxon enjuivé et sa finance. La France enjuivée en sa décadence. Le communisme enjuivé dans sa démence. Toute cette perversion. Mondiale. Cette souillure juive. La mère de toutes les chutes des peuples dans la misère et la honte.

Germania, la race élue purifiée, dans sa puissance retrouvée, dans sa vérité première et dernière, allait nettoyer le monde. Ce n’était pas un détail, la destruction, l’éradication des juifs, mais le nerf de toute cette œuvre salutaire.

Il n’a donc rien compris, le vieux pétainiste. Il n’a pas compris que ce fameux détail était en réalité le sens même de la guerre. Sa raison d’être profonde.

Ou bien une part profonde de lui-même l’a fort bien compris, au contraire. Une part indicible, du moins dans les conditions actuelles. Une part plus ou moins inconnue de lui, peut-être. Cette part de son être qui ne peut pas les sentir, ceux-là, ces objets d’une haine ancestrale.

Haine sans fond parce que totalement gratuite. Juste cette violence irrationnelle. Haine de soi d’une espèce qui ne s’accepte jamais totalement. Haine tournée par défaut vers celui que l’on a élu à cet effet. Haine mythique, fondatrice. Enterrée, certes, mais toujours présente, et qui affleure.

Parfois, telle ou telle population exogène remplace le bon vieux bouc émissaire traditionnel en tant qu’objet à exécrer. Elle est plus directement liée à l’actualité, plus aisément repérable. Elle prend le relais, dans le cours historique de cette haine constitutive.

Et lui, le vieux Le Pen, n’a pas compris non plus cela, à la différence de sa fille. Qu’on en est plus là, pour la chasse au différent. Qu’en ce domaine, le juif n’est pas d’actualité. On le sait, c’est ailleurs, chez des musulmans fous, qu’il est devenu l’impur à tuer, ceci pour les mêmes sempiternelles "raisons".

Ici ou là, d’une manière ou d’une autre, la haine est donc toujours présente. C’est toujours bien elle. On n’en sort qu’en se faisant violence à soi, qu’en assumant la finitude des identités collectives. Et l’invention permanente, hélas aléatoire, de nouvelles fraternités.

 

du 5 au 12 avril

 

Où est l’ennemi ?

Je reviens sur la question des persécutions.

Les chrétiens ne sont pas les seuls à être persécutés dans le monde d’aujourd’hui, bien d’autres catégories de population font l’objet des mêmes crimes. C’est pourquoi il serait peu évangélique, pour les chrétiens, de ne se préoccuper que des "leurs".

Mais si les chrétiens ne sont pas les seuls, ils sont pourtant bien plus souvent et bien plus massivement persécutés que d’autres, et cela n’est pas nouveau. Pour ma part, je l’ai souligné à l’envi sur ce site depuis des années à la suite de bien d’autres.

Si l’on s’en rend compte aujourd’hui dans notre partie du monde, c’est à cause du summum dans l’horreur qu’atteignent les fous de Daéch, mais nos médias ont de la peine à prendre en compte les violences que subissent régulièrement les chrétiens, de façon plus ou moins grave, dans nombre de pays.

Dans les pays musulmans, certes, mais aussi en Inde avec les extrémistes hindous, voire dans certaines zones au peuplement bouddhiste. Sans oublier les pays qui se disent communistes comme la Chine ou la Corée du Nord.

Il y a sans doute bien des raisons à cela, l’une d’entre elles étant que le nombre des chrétiens, toutes catégories confondues, est en constante croissance un peu partout sur la planète et met en danger les religions ou les idéologies locales. Du moins le craignent-elles, sans doute à cause des graves difficultés ou conflits internes qu’elles rencontrent elles-mêmes par ailleurs.

Une autre raison est que le christianisme est perçu dans de nombreuses parties du monde comme l’un des marqueurs d’un Occident considéré suivant le cas comme colonialiste, impérialiste ou capitaliste. Ou tout cela à la fois. On ne saurait d’ailleurs nier que cela puisse parfois se concevoir…

Pour ce qui nous regarde ici, je tire de cela au moins une conséquence pratique : c’est l’islam, tout comme le communisme, qui est en difficulté. Pas le christianisme actuel. Il n’y a donc pas lieu pour celui-ci de se raidir contre les musulmans présents en tant que tels.

L’ennemi réel de la foi chrétienne dans nos pays soi disant avancés, ennemi quasi mortel, est ailleurs, il se tient dans la chosification croissante de l’humain.

Il y a là-dessus matière à discussion tant les conceptions politiques et anthropologiques représentées au sein des diverses confessions chrétiennes sont différentes et mettent donc en exergue des exigences différentes. Les uns criant au respect de la vie, les autres appelant à la libération des ilotes que les sans grade sont devenus. Mais c’est là qu’il convient de se concerter, de préférence avec aménité.

Ce qui ne signifie pas hurler avec les loups, sous peine de s’assimiler à terme à leurs meutes violentes.

      

Du 4 avril au 29 mars

 

À bas la calotte !

Descendant d’un Communard exécuté et à ce titre héritier parmi d’autres de la mémoire populaire concernant les massacres qui ont suivi la chute de la Commune de Paris – vingt mille morts des miens sans compter les déportés –, je considère comme un blasphème la montée au Sacré-Cœur, chaque Vendredi saint, du cardinal de Paris portant sa croix. Je condamnerai chaque année ce scandale, cela jusqu’à ma mort.

Pourquoi cela ? Parce que la « Basilique du vœu national du Sacré Cœur de Montmartre » [a été] « élevée en action de grâces et en expiation des « crimes de la Commune » (Jean Favier, Paris : deux mille ans d'histoire, 1997). Ce que reprenait Bernard Accoyer, alors président de l'Assemblée nationale, dans un rapport daté du 18 novembre 2008 : la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, [a été] érigée pour expier « les crimes de la Commune » en application de la loi du 24 juillet 1873.

Double blasphème, donc, qui consiste d’une part à mêler le sacrifice du Christ à cette sanglante escroquerie, et à trahir d’autre part la mémoire de pauvres gens en lutte pour la justice et la dignité.  

C’est pourquoi j’invite le cardinal à méditer ces paroles : Éloigne de moi le bruit de tes cantiques, dit le Seigneur, je n’écoute pas le son de tes luths, mais que le droit roule comme l’eau, et la justice comme un torrent sans fin (Amos 5.23-24).

 

Tri sélectif

Les minorités religieuses du Proche et du Moyen-Orient font aujourd’hui l’objet d’une persécution tellement sanguinaire qu’elle me fait penser à celle qu’ont subie les Saxons, au IXe siècle, de la part des chrétiens : la conversion ou la mort.  

Il s’agit de groupes déclarés minoritaires selon un critère religieux. Or si le nombre de ces ensembles est important, on ne cite chez nous que certains d’entre eux, et avant tout les chrétiens.

« Les chrétiens d’Orient sont en train d’être exterminés », s’écrie, avec tant d’autres, Jean d’Ormesson, relayé jusque par Laurent Fabius. Et toute la chrétienté de chez nous s’en émeut et se mobilise.

Mais les islamistes fous ne s’arrêtent pas là, ils ont dans l’idée de tuer ou chasser tout ce qui n’est pas eux. Aussi, si crier à l’aide pour les chrétiens me paraît totalement légitime et nécessaire, le faire pour les autres minorités crucifiées le serait tout autant. 

Je cite par ordre alphabétique tous ceux qui, à ma connaissance, sont ainsi en danger de mort : les agnostiques, les alaouites, les athées, les bahaïs, les chiites, les chrétiens, les druzes, les mandéens, les yézidis, les zoroastriens… Qu’on veuille bien me pardonner si j’en oublie.

Ce qui me désole encore plus au regard de cette longue liste, c’est que les chrétiens d’ici ne s’émeuvent pour de bon que lorsqu’il s’agit de secourir les leurs. Les voici fort peu semblables à ce Samaritain qui volait au secours d’un juif, le prenant naïvement pour son prochain…

Et pour tout dire, de tous ceux que j’ai cité, ceux qui me paraissent le plus en danger sont les athées, eux qui, au monde, ne peuvent compter sur aucune communauté instituée.

 

Dur métier

C’est fou ce que je trie. Tout ce que je trie. Poussé par le sentiment d’une ardente obligation. Et secondé à cet effet par la dispensation publique de mesures, d’incitations et de lieux ad hoc.

En mourant je laisserai propre, mais d’ici là, que voulez-vous, je m’obstine à consommer… Et que de déchet !

Naguère, j’eusse tout foutu en désordre à la décharge ou à la poubelle. D’ailleurs je l’ai fait, je l’avoue. Je m’en repens. On aurait bien sujet de me mettre au pilori, souilleur de planète que je fus !

Mais c’est fini, je me suis converti. Je trie, je classe, je catégorise, je dispatche, je répartis, je distribue. 

Le verre avec le verre. Le papier avec le papier. Les emballages de plastique et de carton ensemble (pourquoi ne peut-on dissocier le carton du plastique dans les bennes municipales ?) Le tissu, ainsi les habits usés, à l’endroit prévu pour. Les piles usagées, les cartouches d’encre vides, les ampoules électriques.

Ne reste pour la déchetterie que les vieux cartons, les cubis asséchés, les grolles percées, les toiles cirées bousillées, le gros plastique.

Côté plastique, d’ailleurs, une question me point. Nombre d’emballages semblent être faits de plastique et ne le sont pas. Leur cas demande une bonne dose de sagacité, tout le monde n’est pas chimiste. Mais quand on les a débusqués, qu’en faire ? Point de benne spécialisée !

Pour ce qui est des produits organiques, le fait de disposer d’un jardin offre en revanche des solutions, je me suis installé un petit compost où laisser épluchures et fruits pourris. 

Ne me reste plus qu’à trier les médicaments périmés.

Et, les jours de vote, les mauvaises gens, les bonnes âmes, les catéchiseurs, les saltimbanques, les nantis et les abrutis.

Dur métier !   

 

Du 23 au 28 mars

 

Choix

Pourquoi voter ? Pour la gauche, la droite, le FN ?

Et paf ! On est parti dans le péché mignon des Français, manie bien ridicule aux yeux de nos voisins, la grande discussion sur les principes, cela sans trop se préoccuper du réel.

Et le réel, c’est qu’on on ne vote pas pour ou contre Hollande, pour ou contre l’Union européenne, pour ou contre le grand Capital : on vote pour élire deux personnes censées représenter notre canton…

Disons que ça fait plus modeste, comme choix…

Malgré cette réalité fort banale – je préfère réélire les gens qui géraient le département jusqu’à maintenant ou j’aime mieux, au contraire, donner leur chance à ceux qui me proposent une façon de voir un peu différente à partir des mêmes moyens – une bonne partie des électeurs se lance dans la grande politique, plus noble apparemment. Celle qui décide des choix historiques du pays.

Bon, allons-y.

Pourquoi voter, disent alors certains venus de la gauche, pourquoi choisir entre la droite et la gauche puisque leurs politiques sont les mêmes et qu’elles travaillent en réalité pour les seuls intérêts du Capital ?

Abstention, donc, pour eux. Ou, au mieux, vote blanc.

Pourquoi choisir ? Question pourtant surprenante ! Est-ce que, sous prétexte qu’elles proviennent du même arbre, ils ne choisissent pas entre deux pommes, l’une blette et l’autre talée ? Est-ce qu’ils attendent qu’un autre arbre soit planté ?

Or cet autre arbre, ce sera toujours l’Union européenne. Pouvez-vous faire la politique de gauche que vous attendez dans une Europe de droite ? Pensez-vous que les autres vont vous laisser faire ? Votez donc pour ceux qui, chez nous, bien obligés d’en rabattre sur de telles ambitions, tentent tout de même de peser du côté que vous estimez être le bon. Et pensez Europe : vous êtes de gauche, travaillez à la victoire de la gauche européenne.

Certains répondent : mais pas du tout, l’autre arbre ne sera pas toujours l’Union européenne car il y a le FN ! Lui, au moins, il prône une politique sociale, contre toutes les interventions et tous les oukases venus de Bruxelles, de Francfort ou de la Bourse internationale. Les étrangers ? Personne ne les oblige à rester chez nous, vive la liberté !

« J'ai connu des régimes totalitaires, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, répond Boris Cyrulnik à ceux-là. On sait maintenant comment ils se préparent : il faut d’abord désigner des boucs émissaires de façon à orienter l’agression contre les étrangers et les parasites sociaux en affirmant que le gouvernement précédent les a laissés s’installer. Quand l’émotion est ainsi provoquée, les foules subjuguées sont faciles à manipuler. »

C’est comme cela qu’un jour à venir, on se retrouve au gnouf parce qu’on n’est pas du bon côté – quel que soit ce bon côté.

Mais revenons à notre aujourd’hui et à notre canton : moi je vote pour le binôme présenté par la gauche. Depuis qu’elle gère le département, elle n’a pas fait de miracles mais elle s’est acquittée correctement du boulot. Honnêtement. C’est vrai que le binôme de droite ne ferait sans doute ni beaucoup plus mal ni beaucoup mieux, mais bon, dans ces conditions pourquoi changer ? D’autant que la gauche correspond mieux à mon histoire comme à celle de notre terroir. Ça compte.

On me dira que ce faisant, je soutiens Hollande, que je le veuille ou non, lui dont je n’aime pas trop la politique ? Et quoi ? Vous préférez que je soutienne quelqu’un d’autre ? Ce que je ferais même si je votais blanc : statistiquement, l’abstention favorise le FN en donnant l’impression qu’il grossit plus que ce n’est le cas. 

 

Du 17 au 23 mars

 

Dérèglement

Le terme communisme ne s’applique pas seulement au marxisme-léninisme, et encore moins seulement à sa variante stalinienne. Auparavant, il a été longtemps l’expression d’une utopie chargée de l’espérance des plus démunis.

C’est ainsi qu’on peut le rapporter à bien d’autres systèmes politiques, certains d’entre eux fort anciens. Comme le terme l’indique, il s’agit d’une politique de mise en commun des moyens dont disposent les sociétés humaines, à commencer par la terre.

Lorsque ce principe est acquis, toute la question est alors de savoir quelle instance a autorité pour gérer cette mise en commun et en organiser la répartition.

Dans une perspective biblique, les communismes du Lévitique (chapitre 25) ou des Actes des Apôtres (2,40-45) partent du principe selon lequel la terre et les biens que l’on en a tirés appartiennent à Dieu seul. Ou du moins, il paraît clair qu’ils s’opposent au principe selon lequel la propriété privée devrait se prolonger au long de nombreuses générations.

Je note que dans l’aire de cette question se trouve celle de l’exploitation de ceux qui n’ont pas par ceux qui ont.

Autrement dit, l’accumulation de richesses entre les mains des uns y est mal vue. On pourrait donc penser qu’une politique de type biblique refuserait davantage le capitalisme que le communisme, du moins dans leurs principes de base.

Les choses se compliquent évidemment lorsqu’on aborde la question de l’instance de gestion et de répartition des biens dispensés par l’Auteur de la Création, c’est-à-dire la question de la mise en œuvre effective de principes communistes.

Sur l’ensemble de ces sujets, il me semble qu’on n’a pas encore trouvé de bonne et durable solution mais une chose paraît sûre : l’exploitation structurelle de l’humain par l’humain, qui est inhérente au capitalisme, est de l’ordre de ce dérèglement généralisé que les Écritures nomment péché.

Aussi, serait-on contraint de s’y soumettre ou de la mettre en œuvre, on ne doit pas en oublier ni en dissimuler la nocivité. Il est au contraire nécessaire à une bonne santé collective de s’en souvenir en permanence.

 

Voter 

De même que les riches collectionneurs récupèrent à prix d’or les antiquités que les vandales de Daéch préfèrent vendre plutôt que détruire, de même, lorsque survient une crise comme celle que nous subissons depuis sept ans, le capitalisme financier fait sa pelote en rachetant à bas prix ce qui faisait vivre les gens.

Vu de la banque helvétique, par exemple, on n’imagine guère que cela, qui paraît inscrit dans l’ordre des choses, puisse être sabordé un jour.

Cependant – je veux dire pendant cela – la foule fatiguée et chargée des démunis s’ébranle de toute part, fuyant de terribles massacres, de puissantes peurs, de grandes faims. Des hontes profondes, des terres immergées, des îles noyées, des hordes de tueurs, des concussions en système, des délabrements de toute nature mettent le monde en branle.

La plus grande partie de l’humanité commence à fuir le dérèglement de l’ancien ordre de la nature et des rapports humains.

Elles bougent, les foules, et ce n’est que le commencement d’une immense migration. Et nous, nous sommes en bout de ligne, après nous c’est la mer. Nous, l’Europe de l’Ouest ou l’Amérique du Nord.

C’est alors la rencontre, qui nous attend ici, de nos peuples européens fâchés, révoltés de plus en plus contre les oukases néo-libérales, avec ces foules pressurées et pressantes qui arrivent. Notre sable qui s’éboule et la grande marée qui monte.

Voilà ce qui a commencé. Et qui aurait la naïveté de prétendre que cela ne va pas dynamiter un jour cet ordre des choses que l’on nous présente comme la seule voie possible ?

C’est là qu’il faudra choisir, là est le père de tous les votes. Il le faut déjà : faut-il nous entourer de murs de sable pour empêcher l’inondation, ou repenser le monde en sorte que tous y subsistent ?

Ce que l’on fera de toute façon, bien obligés, après les terribles bouleversements qui pourraient survenir.

23 mars

 

Du 10 au 16 mars

 

Bidon

On nous fait croire que l’innovation technologique, mère de la croissance, est due aux risques que prennent les investisseurs, en particulier dans les PME innovantes, genre Silicon Valley. C’est le modèle présenté actuellement comme idéal pour dépasser la crise.

Or c’est bidon. Du moins d’après le professeur d’économie Bruno Amable* (Paris I). Pour lui, en fait, c’est l’État qui joue toujours un rôle moteur. C’est lui qui finance la recherche fondamentale avec nos sous. Et c’est lui aussi qui innove, qui crée des marchés, même des boites ad hoc.

On pense donc à tort que le capital-risque est essentiel pour l’innovation. Il intervient en général quinze à vingt ans après que les investissements fondamentaux dus à l’action de l’État ont été réalisés. À ce moment-là, les risques technologiques ont diminué… et les possibilités de faire du profit ont augmenté.

Bref, les firmes privées, elles, investissent et font des profits privés, c’est leur nature. Mais elles le font à partir de ce que l’État a créé et mis en place.

Du coup, si l’on diminue les moyens et les compétences des Pouvoirs publics, genre "réformes" amaigrissantes à tout va, on affame le cheval sur lequel on est censé avancer. Accidenti !

* Bruno Amable, "L’authentique entrepreneur innovant est l’État", sur le site de Libération-Économie (9 juin 2014). Je dois l’info à mon copain Richard Bennahmias.

 

Hordes

La logique du chasseur paléolithique nomade a de beaux restes.

Il tue le mammouth, mange tout ce qu’il peut sur la bête, ne se soucie pas des gigantesques reliefs ni de son environnement, immense et d’ailleurs provisoire puisque lui s’en va plus loin.

C’est ainsi que se comporte, encore aujourd’hui, l’être humain dès qu’il se pense séparé de la multitude des autres. Celle-ci redevient pour lui la horde adverse, composée de non-humains, ceux qui ne possèdent pas son langage.

Ainsi font nombre de nos grands capitaines d’industrie, de nos financiers, de nos dirigeants de tout poil, parfois de nos chercheurs et de nos grands professeurs… Aller plus loin sans se préoccuper des retombées sur l’ensemble.

Plus généralement, l’ultra-libéralisme actuel ramène chacun à cette norme.

Les simples s’en inspirent, qui voient le danger dans le voisin différent, sans se rendre compte que leur sort dépend aussi de lui.

C’est pour contrer cela que, depuis longtemps déjà, on a eu inventé la civilisation.

 

 Printemps

C’est le printemps des poètes, cette année sur le thème de l’Insurrection poétique. Un thème qui me parle, ô combien ! Mais une chose m’ennuie, ce sont les exemples évoqués par les gentils organisateurs comme pouvant illustrer, chacun à sa manière, l’insurrection poétique : la poésie des dadaïstes et des surréalistes, celle des poètes du Grand Jeu, de la Résistance, de la Négritude ou de la Beat Generation… And so on.

Non que ces exemples ne me paraissent convenir, loin de là, mais je souffre d’un manque, et c’est que la poésie d’insurrection religieuse semble ici totalement inappropriée. On n’imagine pas, semble-t-il, que la foi puisse susciter quelque chose qui s’apparente à une insurrection. Tenez, le Protest Song style Gospel, macache !

Aussi, parmi les poètes cités comme pouvant appartenir à cette famille d’esprit, pour trouver l’ardeur du croyant il faut remonter à Charles Péguy… mort comme on sait en 1914.

Je m’insurge là contre.

16 mars

 

Du 3 au 9 mars 2015  

 

Stupide

Je suis là à écrire, alternativement penché sur mon clavier et les yeux levés vers le moniteur de mon PC. Dehors, grand ciel bleu, pas un nuage, pas un souffle de vent, le temps idéal pour prendre les grolles et la canne et se faire un bon petit tour par les chemins des bois et des champs. Voire saluer en chemin quelque voisin.

Les zoziaux, de branche en branche, sont tout à leurs affaires, la jument se prélasse, les chiens réveillent parfois leur ardeur pour dessiner au loin, comme l’écrivait García Lorca, un horizon d’abois*, la chatte tigrée, chasseresse, est en quête d’une proie. Moi j’écris.

* « … un horizonte de perros ladra / muy lejos del rio ».

 

Foldingues

Au Proche-Orient, des peuples entiers peuvent bien crever, s’il ne s’agit pas de chrétiens ils s’en foutent, pas un mot là-dessus.

Ce qui leur tient aussi à cœur, voire surtout, c’est que l’État d’Israël poursuive dans sa voie actuelle, celle de la force. Pour le coup, le sort des chrétiens palestiniens disparaît de leur horizon. Leur fallait pas être là !

Je parle de ces pasteurs français passionnément attachés à la propagande soi-disant théologique déversée par les médias tenants de la droite dure israélienne, "évangéliques" ou calvinistes purs et durs made in USA.

Eh oui, ça existe, le littéralisme biblique à la sauce sioniste : justice mes fesses. Israël, qu’as-tu fait de tes prophètes ?

 

Calme-toi !

Là, au-dessus, c’était le cri du cœur. La colère qui parle. À peine exprimé, ceci dans l’alacrité de nos pères Réformateurs du XVIe siècle, je reçois le juste retour de mes attaques. Je suis le bien-pensant qui n’a jamais rien compris, le palestinolâtre impénitent, le type qui pense comme une andouille, et même : un Danube de la pensée, ce qui fait référence à Ceaucescu, excusez du peu !

Normal : tu frappes, l’autre répond. Ce n’est donc pas la bonne méthode, surtout avec des gens qui ne semblent pas, du moins sur ces questions, manier le second degré. J’ai donc eu tort. Je me repens. 

 

Sérieusement

Parlons plus sereinement. Voici la question :

Je regarde la carte des implantations de colonies israéliennes dans les Territoires palestiniens et je me dis qu'à l'évidence, l'existence d'un État palestinien est déjà devenu impossible. Israël semble vouloir récupérer l'ensemble de la Palestine, que cela soit "légalisé" ou non.

D'où cette question, que je ne trouve pas suffisamment envisagée : à la fin du processus, que fera Israël des Arabes ainsi englobés ? Faut-il envisager la création de sortes de homelands à la sud-africaine ? Ou, à l'inverse, les Arabes ainsi "récupérés" deviendront-ils citoyens d'Israël comme le sont ceux de l'intérieur de l'État actuel ? Ou bien encore, seront-ils contraints à l'exil ?

Un collègue me répond que l’avenir pourrait être l’adoption d’un système cantonal dans lequel les Palestiniens vivraient sous souveraineté israélienne. Une sorte de confédération avec des cantons dotés de larges compétences, un peu à la manière helvétique. On aura deviné que ce collègue est suisse.

Ce serait effectivement une solution. Lorsque j'étais en charge du Service protestant de mission (Défap), j'avais écrit cela (la solution cantonale de type helvétique) au sujet de certains drames africains. Je doute cependant qu'elle convienne dans le cadre palestino-israélien, du moins si cela doit passer par l'humiliation des Arabes.

Bien des gens semblent oublier que l’État d’Israël se trouve enclavé au sein d’une mer de peuples arabes. Oublier aussi, tant cela semble désagréable à penser, que l’Occident se rétracte, ne croit plus trop à sa fameuse mission civilisatrice à l'égard des autres parties du monde. Oublier aussi que l’on voit de moins en moins l’État d’Israël comme le petit à protéger mais plutôt comme le costaud qui n’a besoin de personne.

Cela signifie que ce n’est pas avec le peuple arabe de Palestine que le peuple juif de là-bas doit coexister, mais avec l’ensemble arabe tout entier.

Et je vois que l’on n’est pas parti pour accepter cela, ce qui fait que l’avenir me paraît fort sombre pour les deux peuples considérés. Et c’est bien pour les deux que je m’inquiète. Je n’ai pas de préférence. Là aussi se tient la distance qui me sépare, me semble-t-il, de ces collègues.

 

Chrétiens

À ce sujet, je rappelle aussi que l’ensemble arabe comprend de nombreux chrétiens. Faut-il oublier les chrétiens palestiniens au moment où l’on se soucie à raison du martyre des autres chrétiens arabes ?

On me répond que les premiers ont au moins la chance d’avoir à faire à un État qui ne vise pas à les massacrer. Certes. On les préfère ilotes plutôt que morts.

Reste que, les concernant, j’ai bêtement la faiblesse de me sentir plus chrétien que juif. C’est un tort et cela me gêne, voyez comme l’identitaire vous entraîne à mal : il s’agit seulement de penser au plus faible et c’est tout. Lequel est-ce ?   

 

Foi

Je l’écrivais la semaine dernière, le retour des protestants à Rome est impensable. Tout autant que la venue repentante du Pape à Genève ou à Augsbourg. Point de Canossa. Mais la chose importante ne se tient pas sur ce terrain. Nous sommes-là sur le terrain de la religion instituée, pas trop sur celui de l’Évangile. Celui de la foi du Christ.

Et là, je me fous totalement de savoir qui est catho, huguenot, que sais-je encore ? Mon pote, tu es dans la foi du Christ, dedans, en Christ, ou tu n’y es pas. Et qui en jugera ? 

 

Du 24 février au 2 mars 2015  

 

Fil

Sur la page d’accueil de ce site, la semaine dernière, j’avais mis une peinture représentant une fille qui marche sur un fil lui-même tiré par un oiseau. Elle me rappelait le sens de l’espérance. En hébreu biblique, l’espérance se dit hattiqwâ, terme qui pouvait désigner une corde tendue. On avance ainsi, tiré vers l’avant, comme sur un fil. Tendu.

– Par ailleurs, ce terme, prononcé hatikva en hébreu moderne, est le titre d’un poème célèbre de Hayim Nahman Bialik (1873-1934). Ce sont aujourd’hui les paroles de l’hymne national israélien, sur une musique inspirée d’un ancien chant berbère.

 

Souffle

Encore le vent. Il vient de l’Océan. Et cet après-midi un franc soleil. Grand plaisir de se tenir contre le mur aux pierres chauffées et de contempler la danse de folie des grands arbres sous le vent.

 

Fêlé

Obnubilés par la gravité des troubles que le djihadisme suscite chez nous, bien des gens voient dans l’islam en tant que tel une source de dangers et de tourments pour le pays. Ceci radicalement.

C’est rester le nez collé sur la carte de France. Tous ces troubles proviennent en effet d’une crise profonde rencontrée par l’islam au niveau mondial. Pour l’essentiel, l’origine en est ailleurs que chez nous. Ce qui ne veut pas dire que nous puissions l’extraire de nos terres, l’en expulser, il fait désormais partie de nous. C’est ainsi, le monde est sans frontières.

Alors c’est l’effet domino, qui voit tomber l’une après l’autre, de l’une à l’autre, où que ce soit, les défenses immunitaires les moins fragiles. On n’en guérira que lorsque l’islam aura recouvré la santé, découvert pour l’avenir son nouvel équilibre.

C’est pourquoi il n’est pas loisible de l’attaquer de front. Je parle de celui qui se trouve chez nous. Comme dit le poète, « n’y touchez pas, il est fêlé. » Au contraire, notre santé dépend aussi de nos efforts pour l’aider à se remettre. Dans l’espoir que s’inverse l’effet domino. 

 

Combattre

En attendant, les musulmans fous tuent les chrétiens. Ne l’oublions pas, pour eux, les musulmans fous, tout se tient, le monde est musulman ou ne l’est pas. S’il ne l’est pas, c’est qu’il est chrétien, ou hindouiste, ou bouddhiste, et ainsi de suite.

Nous, ceux de l’Occident, nous sommes chrétiens, pour eux, et tout ce qui est de chez nous est chrétien. Charlie Hebdo est chrétien tout autant qu’Obama. Tous roumis. Et nos armées sont chrétiennes. Croisées.  

Pour eux, tout ce qui est chrétien, aussi, est de chez nous. Le copte est chrétien comme nous, comme le sont nos avions qui bombardent, nos drones qui éliminent, nos troupes qui combattent. Pareil pour le syriaque, ou le maronite, ou le melkite, et ainsi de suite. Ce sont des ennemis à détruire. Haram.

N’oublions pas aussi que nous avons fait alliance avec les Juifs. C’est ainsi qu’ils voient la chose, les Juifs ont mis leur chez-eux chez nous les chrétiens. Or là aussi tout se tient, tout Juif est Israël, et tout chrétien est allié d’Israël.

Ils sont fous, très malades. Mais en attendant, ils tuent les chrétiens orientaux chez eux, les coptes chez eux, les syriaques chez eux, et ainsi de suite. Et ils tuent les Juifs français chez eux. Ici.

Alors on ne touche pas, ici, aux musulmans en tant que musulmans, dans l’attente que leur islam mondial guérisse. Mais on combat les musulmans fous là où ils sont. Haram.

Dites-vous bien que ce sera pareil lorsque la folie touchera toute autre religion, il faudra s’y coller. Aucune n’est à l’abri, toutes sont constructions humaines, y compris les religions qui s’ignorent, totalitaires laïques. Laïques comme je suis pape. 

 

Voyageuses

En fin d’après-midi, je prends la voiture pour me rendre au bourg. Je rejoins la route et dans la descente, sur la gauche, dans un champ, je vois tout à coup une vingtaine de cigognes en train de paisiblement picorer.

Je me dis non, pas possible, j’ai dû me tromper. Mais si : ces corps emplumés, blanc en haut, noir en bas, ces  grands becs rouge, ces longues pattes fines toutes roses. Des cigognes.

De retour à la maison, je regarde mon livre sur les oiseaux. Pas de doute, c’est la période, un peu tôt peut-être mais quand même. Elles remontent du Portugal vers l’Alsace, nous sommes sur leur route. Et le bébé qu’elles portent, c’est l’annonce du printemps. 

 

Réformation

Dans deux ans, on va célébrer l’anniversaire de la Réformation. 1517-2017. Ce qui m’inquiète, c’est comment célébrer la chose avec les représentants de l’Église catholique. Attentionnés (« n’y touchez pas, il est fêlé » ?), on ne cesse de leur préciser qu’il ne s’agit pas pour nous de raviver de vieilles blessures. Évidemment !

Évidemment, que tout ce monde est prêt à explorer les voies et moyens de resserrer les liens et de coopérer chaque fois que c’est possible.

Évidemment aussi qu’il convient d’être clair, que l’on ne va pas faire – je le précise pour qui voit ça de loin – comme si l’infaillibilité pontificale, la prétention romaine à représenter la véritable Église, le culte marial, le culte des saints, toutes ces curiosités, ne représentaient pas pour nous des obstacles incontournables à une complète entente.

Évidemment, que l’idée de « retour à Rome » nous paraît loufoque.

 

Écureuils

J’ai fini par comprendre, naïf que je suis, pourquoi les écureuils avaient élu nos arbres plutôt que ceux des voisins. J’avais tout simplement entreposé ma réserve de noix dans un abri non clos… ils n’y ont laissé que les mauvaises. « Consolez-vous, vous avez fait une bonne action », me dit l’amie Martine.

 

Du 17 au 23 février 2015  

 

Proche 

De tous nos voisins, elle est la plus proche de nous. Proche, en ce sens qu’elle sera toujours là quand nous aurons besoin d’une aide, d’une visite, d’un sourire. Et cela nous arrive.

Pas seulement la voisine, mais aussi la responsable. Dans la commune, elle seconde la municipalité, s’active dans les deux ou trois associations reconnues, rend service, toujours prête à cela.

Et pas compliquée. Sans faire de manières. Sans se mettre en avant.

Tout cela fait que je l’aime bien, comme on pense. Que je m’arrête devant sa porte chaque fois que je traverse le petit bourg où elle habite. Pour une petite causette sympa.

Et puis voilà, la question porte cette fois sur les événements du mois de janvier. Et la gentille voisine devient une pure et dure militante du Front national. Disciple de Zemmour, elle professe la volonté tranquille de chasser tous les Arabes hors du pays. Une évidence, pour elle.

Chasser de France Zinedine Zidane, Nagui ou Djamel Debbouze ? Ou Sophia Aram, ou Leila Bekhti ? Voire Kad Mérad ou Dany Boon, pendant qu’on y est ? Des métis !

Ma femme lui demande si elle veut renvoyer en Corée les enfants que nous avons adoptés. Ce n’est pas pareil, affirme-t-elle, les Asiatiques sont tout le contraire des Arabes ! ça ne se discute pas. Il valait sans doute mieux ne pas mentionner nos petites-filles camerounaises…

Que lui dire à l’avenir ? Question à suivre. 

 

Frontistes

Je me souviens d’avoir discuté longuement avec d’autres frontistes. Famille de militaires, sous-officiers, gendarmes.

Ce sont gens à commencer leurs phrases par ces mots : « Je sais bien que je suis con, mais… », ce qui veut dire que toi, tu fais partie de cette caste des gens intelligents, de ceux qui, sous couvert d’intelligence, mènent en fait le pays à la catastrophe, à l’ouverture des frontières à l’ennemi, à la capitulation devant l’envahisseur…  

Que dire ? Tout cela est ancré si profond. Leur bon sens, pensent-ils, contre ton intelligence hors-sol. Encore ai-je de la chance, je ne suis, pour parler comme eux, ni voleur et menteur comme Cahuzac, ni dégueulasse comme ce gros porc de Strauss-Kahn, ni affairiste comme Tapie, ni bling-bling comme Sarkozy, ni incapable comme Hollande… Juste trop gentil. Un pasteur…

J’argumente, cependant : savez-vous que chaque fois qu’un programme comparable à celui du Front national a été mis en œuvre, ça a fini en catastrophe pour le pays considéré ? – Tu rigoles…

Tenez : Espagne de Franco, Portugal de Salazar, Grèce des colonels… Les jeunes qui partent comme ouvriers immigrés, c’est ça que vous voulez pour vos enfants ? Regard goguenard. On est pas des Portos ou des Espingouins…

C’est de l’enraciné. Ils savent. Contre toute évidence. Contre tout raisonnement. Un savoir dont ils ne pourraient douter sans se sentir perdus. Niés. Et tu sens tout au fond la dangereuse méchanceté des gentils quand ils ont ce besoin vital de tenir bien en main le vrai qui les flatte.

C’est dommage, on est copains, eux et moi, mais si un jour la mère Marine est au pouvoir, c’est eux, service-service, qui me foutront en taule. Je suis du genre à les planquer, les immigrés poursuivis.  

 

Cimetières

Les gamins profanent des cimetières. Cimetières juifs, mais aussi cimetières tout court, musulmans ou chrétiens…

Je m’arrête ! Un cimetière n’est ni juif, ni musulman ni chrétien. C’est le cimetière des juifs, des musulmans, des chrétiens… et aussi des autres ! On les oublie, les autres. Un cimetière est public, donc laïc.   

Depuis l’instauration de la laïcité, on croyait la question religieuse réglée. Chacun son sacré à lui, et pas de sacré public. Or le sacré public existe, mais malade. Sans loi. Il est comme le diable qui, chassé de la surface, revient par la cave.

C’est que la laïcité ne s’applique qu’aux religions. Normal, non ? Eh bien non. On a oublié qu’il existe une religion dominante qui chasse toutes les autres de la tête et du cœur des gens, à commencer par les plus impressionnables, les enfants.

La religion dominante est celle que tout le monde, ou presque, partage peu ou prou, que l’on soit athée, agnostique ou croyant… Et elle dit : rien n’est sacré sauf ma pomme. Parce que je n’ai qu’une vie. Et que la mort me fait si peur que je la nie.

Alors les enfants cassent du cimetière.

 

Poèmes

Je ne comprends pas toujours les poèmes que j’écris. Ce que cela dit, je le découvre après, quand c’est devenu une chose écrite. Avant, c’est un travail inabouti, et parfois un grand plaisir.

 

Frondeurs

Supposons un député socialiste. On peut penser qu’il a quelque teinture de la pensée de Marx. Chez certains, aucune idée, pourtant, de ce que signifie un rapport de force, ni à quoi ça sert au sein de la lutte des classes imposée par les maîtres du capital. Dialectique mes fesses.

Du coup, ils se retrouvent entre deux chaises, aussi bien au Parlement que dans le contexte de l’Union européenne.

Au Parlement, ils font des misères au gouvernement social-libéral sans rien obtenir d’autre qu’une collaboration ravie de la droite, des écolos et de l’extrême gauche.

En Europe, ils rêvent toujours d’imposer une politique de gauche à une majorité de droite. Les autres vont se laisser faire car nous sommes un grand pays.

C’est dommage, leurs intentions sont bonnes, conformes aux intérêts des démunis. Mais faire de la politique, ça suppose quand même un certain sens… politique. Un rapport au temps… politique. La mise au jour crédible d’une vision populaire… politique. 

Allez, gamins, retournez au boulot.

 

Du 10 au 16 février  

 

Front

Marine Le Pen est très intelligente, ainsi que bien des gens qui votent pour elle, et pourtant ce qu’ils disent est bête, et leurs propositions stupides. C’est que c’est du jus de ressentiment, ce dangereux géniteur de méprise. C’est ainsi qu’on vote contre soi-même.

 

Comptes bancaires

Compte tenu des révélations sur l’évasion fiscale et le rôle joué par les banques suisses à ce sujet, c’est avec un sentiment de légitime fierté que je tiens à le faire savoir : j’ai eu un compte en Suisse. Bancaire, le compte. Ce n’est pas donné à tout le monde !

Évidemment, je n’en ai rien dit au fisc français. Et puis quoi encore ? J’ai gardé ça pour moi. D’ailleurs, et c’est le plus surprenant, c’est un gabelou suisse qui m’a arrêté. À Cornavin, la gare de Genève. Sympa, le type, je dois le reconnaître, mais curieux.

Il avait remarqué mon manège, je passais en Suisse une fois par mois. L’air de rien. Je l’ai rassuré, je venais juste chercher ma bourse d’études, étudiant in absentia, je ne suivais à Genève qu’un cours par mois.

Oh comme ils l’avaient mauvaise, les Helvètes, que je touche une bourse suisse tout en vivant en Seine-Saint-Denis (France) ! Ils me faisaient la gueule.

Ils avaient tort : le fric de cette bourse, "la bourse française", vient des sous envoyés là-bas à l’avance par des huguenots qui n’y sont jamais arrivés et n’ont donc pas pu récupérer leur bien. Les dragons du Roy y veillaient.

Bref, si j’ai eu un compte bancaire en Suisse, c’est à cause de Louis XIV.

 

Tempête

Grand vent, tempétueux par instant, ces jours-ci. Nos oiseaux familiers sont emportés, vont se réfugier au plus boisé, nous sommes à la lisière, le vent vient de l’ouest, de l’Océan, la forêt est dans notre dos, qui dévale vers la plaine d’en bas. C’est là qu’ils sont aujourd’hui, ne piaillant plus.

La chatte tigrée s’est coulée dans la paille, sous l’auvent du garage. Elle attend, assoupie ou faisant mine, un œil dormant, l’autre vigilant.

Le calme revenu, ramasser quelques branches mortes tombées sur l’allée, et rassembler l’attirail éparpillé, seaux de tôle, arrosoirs, chaise renversée. Le vent a mis les bêtes au calme et les choses en désordre.

Avant la nuit, l’être humain contrôle son petit monde. Il tourne le dos au grand souffle qui rebrousse les herbes. Parabole.

 

Roi soleil

À propos du Roy Louïs, puisque j’en parle, il fut l’ennemi des protestants bien plus profondément qu’on ne le pense. Et qu’ils le pensaient eux-mêmes, eux qui tenaient à se faire reconnaître comme ses loyaux sujets.

Aujourd’hui, on trouvera rarement un protestant pour encenser sans autre sa mémoire. Bon d’accord, le Siècle de Louis XIV… Racine (sublime), Corneille, Molière, Boileau (très emmerdant à lire), La Fontaine et les autres. Aussi Versailles. Et Lully, Charpentier, Rameau. 

Mais aussi la chape de plomb totalitaire, supposée de droit divin. Ce n’était pas seulement l’unicité du dogme et du règne que menaçaient les protestants, mais le schéma de base, les fondations. Le centralisme non-démocratique.

Parole librement échangée contre oukase royal. Langue du peuple contre édit du Roi. Institution de la république, au sens latin, contre arbitraire pyramidal. À terme, ces huguenots de malheur vous foutaient tout par terre.

 

Des Rafale et des timbres

Ça y est, Dassault à vendu des Rafale ! Depuis le temps que nous étions obligés de les lui acheter… Nous, c’est-à-dire la République. Elle n’allait pas laisser l’un des siens rester ainsi tout bête, ses avions sur les bras. 

Donc, achat par le Trésor public. Selon le principe des timbres antituberculeux. J’explique pour les jeunots : il fut un temps où l’on distribuait aux enfants des écoles des carnets de timbres à vendre à qui ils pourraient. Les sous ainsi récoltés servaient à financer la lutte contre la tuberculose, cause nationale de l’époque.

Évidemment, les mômes n’arrivaient pas à les vendre et leurs parents étaient souvent obligés de les acheter. On voit la similitude : le Rafale de Dassault est cause nationale, à nous d’en vendre ici ou là, et comme nous n’y arrivons pas, c’est nous qui payons.

Ce temps est terminé, on a vendu des Rafale ! Youpiii ! Tout le monde est content, ça fait du boulot, ça renfloue les caisses et tout et tout. Rien à dire.

On en est réduit à se réjouir d'une capacité à produire les engins de mort les plus performants, et à les vendre cher à des Nations pauvres, genre Égypte. Tristesse, malgré tout…

Je sais par expérience à quoi ça sert, un avion de guerre… Certains m’ont mitraillé sur les routes, un autre nous a lâché sa bombe, je n’avais pas huit ans. Alors je pense aux enfants des pays visés.

Ajouter du malheur au malheur, de la haine à la haine, des pleurs aux pleurs. De la bêtise à la bêtise, pourvoyeuse majeure de cadavres boursouflés.

 

Deux pigeons

En écho à l’évangile d’hier matin (Marc 1,40-45), je pense à Louis Simon prédicateur. Jésus guérit un lépreux (du banal), puis il l’envoie se faire voir chez les prêtres et offrir en sacrifice les deux pigeons voulus.

Simon rappelle alors une histoire de pigeons tirée des tréfonds du juridisme lévitique, et il vous en sort un évangile, comme d’un chapeau.

Au Temple, deux pigeons – l’un est libéré, l’autre est sacrifié. La vie de l’un contre la vie de l’autre. Comme la vie d’un lépreux contre la vie du messie : pigeon en sang et pigeon vole.

Le tragique, alors – ce jeune homme hors des normes, colombe qui va mourir – vous apparaît. Lisez cela, entre autres belles méditations, dans le "Mon Jésus" (Éditions Olivétan) de l’artiste.

 

Du 3 au 9 février  

 

Rosiers

Grand soleil et grand froid. Sur le massif de rosiers, le soleil fait apparaître les premiers bourgeons… que le froid risque de congeler. Inquiétude. À quand la neige ? 

 

Soumission

On me charrie parce que je manifeste une sorte de maniaquerie – dit-on – à propos de la langue française, qu’il s’agisse de l’irrespect à son égard des gens qui causent dans le poste ou encore de l’anglomanie ambiante. J’assume.

« Les langues évoluent dans le sens de la paresse » écrivait Daniel Pennac. Il a raison. Écoutez comment les gens parlent : entendez-vous encore le pronom relatif dont ? Il disparaît : c’est la paresse que je vous parle… 

Autre signe, l’anglomanie. C’est toujours mieux dit en anglais qu’en français. Exemple, un film coréen intitulé Si, ce qui signifie Poésie. Il vous est présenté sous ce titre, Poetry, ça doit faire plus coréen… Des exemples de cette nature, vous en trouverez dans tous les domaines.

Et quand le gamin apprend à l’école que le i se prononce i, et que la télé lui apprend que le prime de ce soir se prononce praïme ou que le cheese se prononce tchise, il est où, dans sa tête, le gamin ?  

Se rebeller là-contre n’est pas la marque d’une franchouillardise de bas étage, de populisme, de chauvinisme, mais faire preuve de bonne santé.

Comme l’écrit Jean-Claude Guillebaud dans sa chronique de TéléObs du 29 janvier, c’est de l’ordre de « la symbolique particulière qui gouverne l’air du temps à une période donnée ». Il appelle ça la subpolitique. Emblèmes, figures, évidences non-dites.

Or la subpolitique d’un pays bascule parfois. Par exemple quand on commence à passer sa langue à l’as sans s’en rendre compte. Quand on regarde sans piper des pages de pube en anglais avec la traduction française en petit et en bas de page. Observez : en petit, en bas… On a donc accepté sans y penser d’être un peuple annexé.

Guillebaud imagine qu’un basculement inverse se manifeste souterrainement, que les manifs pour Charlie en étaient un indice. Et c’est vrai, on y chantait tout naturellement la Marseillaise, sans se sentir patriotard pour autant.

Être français, ce n’est pas une gloire, c’est juste un fait. Mais il faut quand même être un peu sûr de soi pour sourire aux autres au lieu de vouloir les foutre à la mer, ou les singer, ou redouter le poids des peuples voisins.

 

L’Histoire

Être français… Beaucoup le sont sans aimer l’être, refoulés qu’ils sont dans un sous-peuple. La France, pour eux, c’est leur pays et c’est le pays qui, autrefois, a réduit les leurs en esclavage – enlevés, achetés, vendus. Ou qui a colonisé, brutalisé, exploité les leurs dans leur propre pays. Qui a humilié leurs anciens. Et qui, donc, continue à le faire avec eux-mêmes.

L’histoire est là, et la mémoire des peuples est longue. D’autant plus virulente qu’elle est mythifiée. Car nombre de descendants des humiliés ne connaissent ici, de ces réalités, que des bribes incoordonnées, devenues pathogènes.

Ils ont besoin de connaître la vérité. Et le pays lui-même, la Nation, en a besoin aussi. D’avoir mis tout cela sur la table, d’avoir fait le tri, de pouvoir ainsi repartir à neuf. Avec eux.

Car l’histoire, la vraie, peut aussi ouvrir des voies de réconciliation. Exemple : il est vrai que la France a pratiqué l’esclavage des Noirs. Il n’est pas moins vrai que c’était la France des rois et de l’Empire. La République a supprimé cela, elle a été libératrice. Aussi, la France qu’il faut aimer, quand on vient des Antilles, est-elle celle de la République.

Autre exemple : il est vrai que la France a colonisé – et l’on sait ce que cela veut dire quant à la dignité des gens… – a colonisé, donc, bien des peuples musulmans. Mais la République ne s’en est jamais prise là-bas à l’islam, qu’elle a toujours respecté et protégé.

Et ainsi de suite : faire le tri. Ne rien omettre. Avouer tout le mal et revendiquer tout le bien. Et faire connaître.

 

Front 

Je suis de gauche et j’ai voté un jour à droite. 2002. Je ne le referai plus. La droite couillonne l’électeur de gauche qui, la mort dans l’âme, vote pour elle quand il y a le feu.  

J’ai passé une fois trois quarts d’heure passionnants avec Chirac. Mais voter pour lui ? Jamais, je disais. J’ai eu raison de le dire et tort de me contredire.

Ni-ni, donc, le cas échéant. Je vote Peau-de-Chien. 

 

Sermons

Il m’est arrivé plusieurs fois qu’un collègue pasteur me dise : « Dans ta prédication, il n’y avait rien »… Je mets alors en pratique ce principe de base : ne jamais tenter de se justifier. Never explain, never complain. 

Je pense à la fois où j’avais prêché à la télévision. Un collègue me dit la fameuse phrase, il compare alors avec le sermon donné à la radio le même dimanche par un théologien respecté. Il me dit que c’était autre chose, du solide, de la vraie nourriture spirituelle. Je n’en doute pas, et c’est tout ce que j’ai à dire.

Peut-être aurais-je dû répondre au moins cette fois. Car en sortant du temple où j’avais prêché, je me suis rendu chez un ami athée qui m’avait invité à déjeuner. « Tu m’as évangélisé », me dit cet ami. 

Or c’est général, chaque fois qu’un pasteur m’a dit qu’il n’y avait rien dans mon sermon, des gens comme tout le monde m’avaient dit le contraire. Les pasteurs ne voient pas toujours de quoi je parle, et souvent, ceux qui sont le moins proche de la chaire le voient bien.

Ça veut sûrement dire quelque chose, mais quoi ? Peut-être que trop de pasteurs ne parlent qu’au pasteur qui est en eux ?

 

Du 27 janvier au 2 février

 

Modèles

La victoire de Syriza est annoncée et Mélenchon s’exclame « Nous sommes tous Grecs ! ». Il est constant, le Merluche, son salut est ailleurs qu’ici même, là où il a échoué. Après Chávez, Tsípras. Très français, finalement, très auto-flagellateur.  

Tenez, un Français a besoin de modèles. Venus d’ailleurs. De quoi donner tort aux Anglais, qui pensent que le Froggy est certain par nature d’être le seul à avoir raison sur tout. Oh que non ! Plus depuis longtemps.

Le Français, il est paumé. Il cherche le modèle. Et je remarque qu’on te juge sur ton modèle. Préfères-tu le modèle allemand ? – tu es féru de capitalisme rhénan. Le modèle scandinave ? – social-démocrate. La City ? – néo-libéral. Ou encore (il y en a) le modèle russe ? – nationaliste autoritaire. Pire encore, le régime saoudien ? – islamiste radical…    

Ce n’est pas d’aujourd’hui. Dans les années Vingt ou Trente ce furent le modèle soviétique pour certains, le modèle fasciste ou nazi pour d’autres. Ensuite on a eu le modèle chinois, avec sa Longue Marche et son col Mao. Il y a même eu le modèle titiste ! La Yougoslavie comme idéal autogestionnaire à imiter. Si, si, ça a existé.

Et le modèle albanais. Moquer le modèle albanais, parfait exemple du socialisme intégral, dans les années Quatre-vingts, c’était s’attirer les foudres d’une de mes amies. Imaginez le sourire las de pauvres Albanaises terrifiées sous leur fichu, croisant ces Françaises militantes, éclatantes de santé et court vêtues, venues leur certifier qu’elles vivaient dans un pays de rêve… On en pleurerait !

Je dois en oublier, des modèles. Avec des kibboutz, des Flower Power, des Katmandou, que sais-je ? Et je ne parle pas du modèle américain, il est tellement présent chez nous que puis, on ne le voit pas. Immergé.

Pendant ce temps-là, pendant qu’on rêve, qu’on est partout sauf ici, on évite de penser son propre pays, et l’on voit ce que ça donne.

Il est vrai qu’il n’est pas facile à piger, ce pays.

 

Poules

Plusieurs personnes de notre entourage s’étonnent en constatant que nous n’élevons pas de poules, nous qui vivons à la campagne. On m’explique comment faire (je viens de Paris). Ce n’est pas si compliqué et ça donne des œufs. Ah bon ? Surprise de ma part.

La vérité, c’est que j’ai passé une partie de mon enfance et de ma jeunesse dans un modeste pavillon de banlieue pourvu d’un grand potager et d’un poulailler. Les poules, ça me connaît. C’est comme les escargots. Je me suis farci le soin des unes et des autres assez longtemps. L’avantage de l’escargot sur la poule, c’est qu’il ne glousse pas. Il bave mais il ne glousse pas. C’est déjà ça.

Moi je n’aime pas les poules. Les poules, c’est méchant et c’est bête, je trouve. En plus, manger trop d’œufs – il faut bien écouler la marchandise – ça me donne des acouphènes. Voilà. J’aime mieux les chiens.

 

Exemple

Ma grand-mère élevait des poulettes naines, on disait des poules anglaises. Encore un exemple de notre xénophilie.

 

Gospel

Dans les années Cinquante, quand j’avais dix-sept ans, Jacques, Daniel, l’autre Jacques et moi on a commencé à chanter des Negro Spirituals. Aujourd’hui on parle de Gospel.

Jacques et moi on a continué. On a été rejoints par quelques autres, ça a fait un groupe. Au tout début on s’appelait les Old Ark’s Boys, vu que notre premier chant était The Old Ark. Un Traditional, les mordus comprendront.

Très vite, en imitant les Compagnons du Jourdain, seul groupe français connu à l’époque, on s’est appelé les Compagnons de l’Arche (rien à voir avec Lanza del Vasto).

Si l’on me demande ce qui, dans ma vie, en dehors de certains moments intimes ou familiaux, m’a donné le plus de joie, même de bonheur, je dirai que c’est de chanter le Gospel Song. Parce que ça met en branle à la fois les sens, l’énergie, la foi, l’intelligence, l’émotion… 

Je veux parler de ce qui, à mon sens, est le vrai Gospel Song, opinion de papy, celui de l’époque des Quartets américains, ceux d’avant la Soul Music ou le Gospel Choir à la mode aujourdhui, quand les Noirs commençaient à se faire entendre dans les petites radios locales de là-bas.

Avant, il y avait les chœurs d’Église, mais faire entrer un chœur dans un studio de radio, impossible, d’où les Quartets. Quatre, cinq, six, sept hommes, les femmes sont arrivées plus tard, et le terme de quartet a sans doute plus à voir avec le fait qu’il s’agit de chant à quatre voix qu’au nombre des membres du groupe.

Je pense au Golden Gate Quartet première époque, aux Five Blind Boys, aux Fisk Jubilee Singers, aux Sensational Nightingales, aux Swan Silverstones ou autres Dexy Hamingbirds. Du solide.

Jacques était pasteur mais aussi musicologue, il était passionné par cette musique, dès les années Cinquante il était capable de dégotter des 45 ou des 33-tours (les jeunots connaissent pas) totalement inconnus, comme le Missionary Quintet, par exemple, un groupe des Bahamas qui avait cette particularité de comprendre deux basses magnifiques au lieu d’une, ça faisait cinq chanteurs au lieu de quatre d’où le nom du groupe. Mais je parle de ça, faut l’entendre, aujourd’hui on le trouve sur Internet.

On n’inventait pas, on s’efforçait juste de reproduire cette spiritualité-là, avec sa puissance, sa tendresse, sa douleur et sa joie, son désespoir et sa foi. C’était plein, comme ça, pourquoi innover ? Juste transmettre. 

Aujourd’hui, notre groupe existe toujours, il ne s’est jamais arrêté, belle continuité, mais Jacques vient de mourir.

 

Du 20 au 26 janvier

 

Rire

Ce qui est arrivé à Charlie Hebdo a déclenché en moi une sorte de réactivation de mes pulsions sarcastiques. Je n’ai plus envie de faire le sérieux, le sérieux me fait rire. Je ne veux plus polir mon langage ni ma pensée : fini l’encaustique, que du caustique !

Je me rends compte, bien sûr, de la hauteur à laquelle je fixe mes ambitions. Rire est difficile. Très. Je ne vais sans doute pas y parvenir toujours. Efforçons-nous, et pour commencer, rions de soi.

J’ai la chance de pouvoir le faire dès le petit déjeuner. Il me suffit de me tourner vers la glace qui se trouve sur le mur de gauche et je me vois. Cela me fait rire, je me fais à dessein des grimaces et des sourires idiots (au cas où mon sourire habituel ne le serait pas).

Le vieux comique que je vois alors passe pour être pasteur, voire théologien ! Monsieur le pas