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Trois fétus

  perdus, éperdus

 

 

 

 

D’avril 2010 à avril 2011, ce fut un feuilleton hebdomadaire en cinquante-deux livraisons :

 

 

 

 

۞

 

trois fÉtus

perdus, éperdus

 

 

Les actions et les paroles prêtées ou liées aux personnages

de ce feuilleton sont totalement inventées.

 

1

 

Caen, Calvados – juin 1944

 

Le Niaï n’arrivait pas à dégager cette grolle. Il a appelé Inter. « Viens voir j’ai trouvé des godasses sous l’éboulis mais j’en ai chopé qu’une, l’aute elle est coincée ». Inter a pas répondu, il était en train de casser la graine. Un quignon qu’il avait échangé contre une des sardines de la boîte. Lili avait pas perdu au change. Ils avaient opéré ensemble, tous les trois, la nuit d’avant, pour piquer la boîte dans la musette du troufion, mais c’est la fille qui l’avait chopée, sa petite main fine s’était glissée sans bruit dans le sac, le type ronflait tellement, couché sur un bout d’herbe de l’ancien square, qu’il avait rien senti. Ils savaient pas ce qu’ils trouveraient là-dedans mais les soldats ont toujours à manger sur eux, c’est connu. Bref, à peine elle avait la boîte dans la main qu’elle s’était sauvée. Elle les avait laissés sans rien. Sur le moment ils lui en avaient voulu, bien sûr, mais bon, elle avait les sardines on n’y pouvait rien. C’est seulement dans la matinée que le grand l’avait coincée dans l’angle de deux murs restés debout et lui avait arraché la boîte. Il en restait dedans.

La chaussure a fini par se décoincer. Le Niaï a essayé la paire, assis sur un tas de gravats. Bien sûr elles étaient trop grandes, il avait dix ans et c’était des pompes d’adulte mais elles feraient l’affaire, ça valait mieux que ses savates trouées, ça lui ferait comme des sabots.

Inter trônait sous son arbre, le Niaï s’est retourné vers lui :

– Où qu’elle a trouvé son bricheton ? Tu m’en donneras ?

– Si tu veux. Il était dans un sac à provisions, je crois que la bonne femme a été emmenée par les pompiers, elle commençait à puer, ben il est un peu dur, Lili elle avait peur de la morte mais elle y a été quand même.

Il s’est levé, son arbre lui faisait de l’ombre, enfoncé dans un éboulis, en contrebas d’un ancien café écroulé, l’Inter... ? On voyait cette partie de nom sur un bout de store qui pendait.

– Lili elle a failli se faire prende. Les pompiers ils l’avaient vue. Elle a pas eu l’temps de ramasser tout ce qu’y avait dans l’sac.

Mais le Niaï était déjà parti en clopinant, sans l’écouter. Il était tranquille, Inter lui refilerait du pain, la nuit tombée. Ils se retrouveraient dans leur moitié de cave, là où ils dormaient tous les trois. Inter il tenait parole. C’était pas comme Lili, elle avait pas confiance, elle se méfiait des garçons. Alors elle essayait toujours de les baiser. Ben elle avait raison, si on veut, pace que des fois, les grands, quand ils arrivaient à ll’encercler ils essayaient de lui mette la main là. Heureusement pour elle elle était vive autrement elle y passait. C’est pour ça qu’elle avait suivi Inter dans sa cave. Là elle était tranquille.

 

Elle l’aimait bien, Inter, elle y pensait pendant qu’elle surveillait le convoi, cachée derrière une fenête. La maison était par terre mais y avait encore ce bout de mur sur la rue, avec une fenête et des rideaux, elle était derrière, elle regardait les camions et les jeeps, avec les soldats étrangers. En même temps elle secouait la poussière de ses cheveux et de sa robe à carreaux. Elle s’était fait des couettes de chaque côté, elle avait trouvé une glace même pas cassée deux jours avant, elle avait vu que pour des cheveux blonds les couettes ça faisait bien, c’est pas pareil pour les brunes, elles sont mieux en queue d’cheval. C’était son idée. Quand elle serait grande elle ferait coiffeuse, elle aurait une boutique avec écrit dessus Lili, elle aurait tout ce qu’y faut. Peut-ête qu’elle serait mariée avec Inter même si il était plus vieux, treize ans elle douze. En tout cas il la défendait. En attendant, comment qu’elle pourrait arranger sa robe qu’était déchirée ?

Le convoi avançait dans ce qui avait été une avenue, entre des ruines, il n’arrêtait pas depuis des heures, des fois un soldat lançait quelque chose du camion et ça pouvait peut-ête se manger mais fallait pas s’faire voir trop longtemps, si ça s’trouve ils l’auraient attrapée et ils l’auraient placée chez les services. Fallait aller vite. Sortir en courant de derrière son mur, courir droit sur le reste qui v’nait d’tomber, qui roulait vers elle, le choper et rev’nir à toutes jambes à sa cachette. Elle l’avait déjà fait plusieurs fois, elle avait récupéré plusieurs boites de conserves pas toutes vides, et même une pas ouverte, des haricots rouges, c’était dessiné d’sus, pis la moitié d’un sandouiche avec du jambon.

– La gueule qu’y vont faire ce soir ! J’aurai droit à la couvrante.

Elle croyait parler toute seule mais le Niaï était derrière elle, à pas deux mètes. Enfoiré ! On n’savait jamais s’il était là ou pas, y pouvait se faufiler comme y voulait sans qu’on ll’entende, et même approcher sans qu’on l’voye, des fois. Un môme marrant.

Il a passé sa main dans ses cheveux, blonds aussi, forcément, et il a ricané.

– Tu m’en files un bout d’ton sandouiche ? 

– Tu m’donnes quoi ?

– Fais pas la vache, si tu veux je ferai l’pet quand t’iras voir au camp des chars.

12 avril 2010

 

 

2

 

Boston, Massachusetts, USA – avril 1996

 

Ce jour-là, à none, sister Clara n’arrivait pas à chanter avec ses sœurs, elle prononçait les paroles du psaume en suivant la musique mais son esprit était ailleurs. Elle y revenait par un effort de volonté mais ça ne durait pas, elle repartait. De temps en temps elle avait de ces absences. Elle était comme désorientée, ne sachant plus très bien où elle se trouvait, ni quand. C’était très bref, mais dérangeant. Le soir, dans sa cellule, elle s’en voulait, elle demandait pardon, elle demandait de l’aide. Mais la chose revenait. On ne se défait pas comme cela du passé, quelle que soit la pureté de sa vocation, ni la fidélité de son observance.

Mother Gwendoline, mise au courant, lui avait conseillé de beaucoup prier. La vérité était que parfois, sister Clara en avait assez de prier… Elle avait peut-être eu tort, pensa-t-elle, d’oublier sa communauté de sœurs engagées dans le siècle pour cet ordre contemplatif. Un choix fait à un moment tragique de son existence mais qui venait sans doute aussi d’une fatigue due à ces longues années de service social, puis d’engagement militant, pendant lesquelles elle s’était défoncée, il n’y avait pas d’autre mot.

Elle s’était démoralisée, c’est tout. Le malheur des autres, à la longue, ça use la foi. Et l’espérance. Et même l’amour. Marre, des pauvres ! Voilà, elle avait baissé pavillon, elle s’était enfuie, elle s’était claquemurée. Elle se retrouvait avec une bande de vieilles filles confinées dans leur solitude à plusieurs, agitées seulement par des enfantillages, des broutilles qui les faisaient caqueter comme des gamines dès que l’heure concédée à la parole survenait.

Sister Clara se secoua, regarda autour d’elle, effrayée, les autres la fixaient avec surprise : elle avait cessé brusquement de chanter, qu’est-ce qu’elle avait ?

Elle reprit le psaume avec les autres :

Tirer vengeance des nations,

infliger aux peuples un châtiment,

charger de chaînes les rois,

jeter les princes dans les fers,

leur appliquer la sentence écrite,

c’est la fierté de ses fidèles…*

Bizarre, quand même, dans ce paisible monastère, les paroles qu’il vous faut psalmodier…

Ce soir-là, après qu’elle se soit retirée, comme les autres, dans sa cellule, elle se mit à son prie-Dieu. Elle cherchait à comprendre ce qui se passait en elle. Ce n’était pas cela. Ce n’était pas une erreur. Tout cela était vrai, toutes ces petites misères conventuelles, mais au fond des choses, sa récente vocation contemplative était la bonne, elle en était sûre. Il y avait autre chose. Elle était habitée par quelque chose qui devait être mise au jour. C’était comme un appel. Et il se pouvait que cela doive la faire remonter à l’époque où elle se trouvait sur un char de combat…

Peut-être lui faudrait-il tout de même quitter Boston et son couvent, juste pour un temps. Mais qu’en dira Mother Gwendoline ?

* Psaume 149, 7-9 

19 avril 2010

 

 

3

 

Cannes, Alpes maritimes – 1961

 

On peut dire les choses comme cela :

Sur la Côte, les dames vieillissantes qui avaient le goût de ces plaisirs et les moyens de le satisfaire aimaient à se faire passer des informations sur ce jeune homme charmant et si bien disposé. De son côté, il ne répugnait pas à les... distraire. Jusque dans leurs appartements. Et pourvu qu’elles sachent lui prouver leur intérêt par de multiples cadeaux de prix, il ne rougissait pas de paraître à leur côté dans un brunch ou une party, blond chevalier-servant tout dévoué à satisfaire leurs moindres désirs avec cette grâce distinguée que l’on ne rencontre plus guère en ces temps de matérialisme cynique.

Il en fut ainsi jusqu’a ce qu’une aristocrate décatie parvienne à l’enlever. 

 

Mais en réalité, c’est plutôt comme cela que l’histoire se présentait :

Près d’une petite ville du Sud, pas loin de la côte, il y avait un château. Une duchesse y vivait. Une vraie, dont la lignée remontait aux Croisades. C’était une petite femme tout juste un peu dodue, beaux yeux gris-bleu, nez busqué, peau brune, cheveux d’un gris lumineux en court buisson frisottant. Et le franc sourire juste un peu désabusé.

Elle n’était pas vraiment riche mais le château appartenait encore à sa famille – à elle et à sa fille, une guerrière très lancée dans la pube, même allure en plus svelte.

Et comme elle était duchesse en vrai, on l’acceptait volontiers chez les connards de la jet-set – c’était son langage, qu’elle tenait d’un père officier de cavalerie, mort général du cadre de réserve.

C’est ainsi qu’elle avait rencontré le Niaï, qui faisait gigolo sur la Côte. Un blond charmeur, allure souple et blasée, sourire d’enfer, technique parfaite tant pour séduire que pour tenir la distance.

Et la duchesse était tombée amoureuse du garçon. Elle avait soixante-deux ans, lui vingt-sept. Elle l’a installé au château. Elle avait compris que ce garçon-là avait vraiment de l’amitié, voire une sorte de tendresse, pour ces dames qu’il... accompagnait.

C’est elle qui lui conféra définitivement ce nom. Un nom, qu’est-ce que c’est ? C’est juste de l’état civil. Le Niaï devint son nom.   

*

Il était parti avec les soldats étrangers. Ils l’avaient pris comme mascotte. L’un d’entre eux l’avait tiré à lui alors qu’il sautait en tendant la main vers la banane séchée qui dépassait d’une poche de chemise. Les gamins du coin étaient des rapides, il fallait se méfier d’eux, tout ce qu’ils pouvaient attraper, d’un saut vif et précis, disparaissait du camion. Ils s’éloignaient avec en riant, pour eux c’était comme un sport, mais qui leur rapportait. Cette fois-là, c’est le troufion qui avait rapporté. Un môme blond, tout maigre, crado comme tout, en loques, des godasses d’homme en savate. Dans les dix ans peut-être. Il avait pas de nom : « Comment tu t’appelles ? » Pas de réponse, il comprenait pas la langue, bien sûr.

Le soldat avait montré sa bouille réjouie sous le casque et avait dit « Gus ». Le môme avait paru comprendre, il avait d’abord raflé une autre banane, puis il avait toqué plusieurs fois du doigt sur sa tête en montrant ses cheveux. Il l’avait fait à plusieurs reprises, l’air de dire « Essaie de comprendre, abruti ! » Puis il avait prononcé un truc un peu guttural. Et Gus avait enfin compris qu’il lui disait son nom, un nom bizarre pour un môme du coin. Depuis ils l’appelaient tous Kid. D’abord en rigolant, puis normalement, sans se demander d’où leur venait ce mot.

Pour un Kid c’était un bloody Kid. Chapardeur, crasseux même quand il pouvait se laver, menteur, malin, rusé, curieux de tout. Mais ils l’aimaient bien, il les faisait rire.

Le premier soir, ils l’avaient planqué sous une couverture, l’adjudant n’y avait vu que du feu. Mais il était clair que la chose finirait par se savoir. Le deuxième soir, Gus le lavait à fond dans le ruisseau quand l’officier de quart s’était pointé. Il avait souri, il avait dit « Vous faites une nounou parfaite ! » Il avait choisi de laisser faire, il savait le gosse hors de danger, du moins tant que les opérations étaient interrompues, ses gars n’était pas des enfants de salaud, c’était bon pour eux d’avoir un petit du pays à protéger, la guerre est assez dégueulasse comme ça.

26 avril 2010

 

 

4

 

Pemba, Mozambique – janvier 1971

 

Roger Breton surveillait le chargement, les équipes se relayaient. La chaleur était lourde, les hommes ployaient sous la charge. Des sacs de farine. Au passage, il traçait un trait tous les dix sacs. Les hommes lui jetaient parfois un regard, l’un ou l’autre, pliés sous leur charge. Ils se demandaient manifestement comment ils pourraient distraire un sac ou deux pour le ramener au village.

Roger s’accroupit et posa son calepin par terre. Le dernier sac était tassé dans le camion, le chauffeur était déjà derrière son volant et le regardait par le rétro.

Il voyait un grand brun, plutôt mince mais compact, élégant même dans sa tenue de brousse, short et chemisette, couverte de la poussière rouge du pays. Il laçait un de ses brodequins.

« Viens voir j’ai trouvé des godasses sous l’éboulis… » C’était un de ces flashes qui lui revenaient brutalement.

Il fit signe de démarrer au chauffeur et le camion s’ébranla, quitta le quai et s’engagea sur la piste rouge. Les équipes s’étaient mises en marche à sa suite.

La ville en ruine, les éboulis, les maisons écroulées, les incendies, l’odeur des cadavres, de la chair cramée, la poussière, les chars, les convois interminables… et le gamin, avec sa petite bouille crasseuse de blond aux taches de son. Et Lili.

Heureusement elle avait été préservée. Il se souvenait de cette autre fille, une gamine brune qui se faisait baiser par trois soldats, écroulée les jambes ouvertes, la jupe relevée, sur un coin d’herbe de l’ancien square…  Elle riait, complètement bourrée.

Qu’est-ce qu’elle était devenue, la petite Lili, avec ses couettes et son tablier ? Et le môme ?

Il monta dans sa jeep sous les yeux avides d’une bande de gamins déguenillés. Le réflexe, c’était de leur jeter des rations, mais ç’aurait été une connerie, bien sûr… Et pourtant ! Est-ce qu’il ne savait pas ce que c’est que d’espérer le quignon qui permettra d’arriver jusqu’au lendemain ? Il était payé pour le savoir. En un sens, toutefois. Car en fait, il était payé, oui, mais en dollars, pour ne pas tenir compte de cela. Pour ne pas tenir compte de ses sentiments intimes. Pour penser et agir globalement, à long terme, pour le bien de l’ensemble. Son savoir d’ancien gosse des rues en ruine était plutôt un handicap : arrête les souvenirs et pense au boulot.

Il démarra et arracha la voiture à cet essaim de crève-la-faim.

 

Il était plus important de rester en éveil. Il avait doublé le convoi et roulait en tête : surveiller les alentours, éviter de tomber sur un groupe dépendant de la guérilla, préparer son laïus, au cas où, pour persuader les gars de ne pas piller la nourriture destinée aux camps de réfugiés.

Guerre civile ? Guerre d’indépendance ? Autres noms, mêmes effets…

Son esprit s’envolait, de guerre civile en guerre de libération il retournait au Biafra. C’est là que les vraies choses avaient commencé pour lui. Organiser la débâcle. Il n’était pas médecin, mais ça, oui, l’intendance, il connaissait, il savait faire.

Et toujours, chaque fois qu’il y pensait, revenait l’image de ce petit corps, un squelette minuscule au ventre énorme, une tête de mort aux yeux immenses. Fixés sur lui. Celui-là au moins avait survécu.

Une vie valait-elle une vie ? Est-ce que sauver une vie, même beaucoup de vies, effaçait la destruction d’une autre vie ?

3 mai 2010

 

 

5

 

Managua, Nicaragua – janvier 1974

 

Le "docteur" habite une grande villa de style hispanique entourée d’un parc. Le tout est protégé par de hauts murs, un portail blindé et un garde armé posté à l’extérieur, dans la rue de ce quartier riche de la capitale.

À l’intérieur, les domestiques aussi sont armés.

Normal, dans le pays, vu le rapport numérique entre la masse des très pauvres et le petit nombre des nantis.

Cette nuit-là, sur le coup de trois heures, le garde s’ennuie, adossé au mur, une cigarette à la main, la kalachnikov pendante accrochée à l’épaule. Il pense à sa copine.

C’est un petit gars tranquille, habillé en kaki, chemisette et pantalon bien nets. Le visage typiquement indien sous sa casquette d’uniforme. Peut-être un de ces Miskitos originaires de la frontière hondurienne ?

Il se redresse, il y a du mouvement à l’intérieur, il entend que des gens discutent mais sans distinguer les paroles. Et pour cause : il ne comprend que l’espagnol et la langue de son peuple.

Une portière qui claque, un moteur qui démarre, un zonzon puis le fanal du portail qui s’allume et clignote pendant que les deux battants commencent à s’ouvrir. Le garde glisse un regard vers la villa et se met vite à gauche pour dégager la sortie. Enfin la voiture apparaît lentement puis s’arrête.

C’est une conduite intérieure noire, une Mercedes-Benz 240D. Le gorille qui est au volant se baisse pour jeter un œil sur le garde, vers sa droite, puis, prudemment, inspecte la rue des deux côtés. Ce n’est pas pour surveiller la circulation, bien sûr, car la rue est déserte.

Nonchalamment, le garde avance jusqu’à la portière arrière, lève la crosse de son arme, casse la vitre et, d’une seule rafale, abat le conducteur, puis le passager. La voiture cale.

À l’intérieur on entend des cris, des gens arrivent en courant mais la voiture bloque la sortie. Le temps que des types en armes atteignent la rue, le garde a disparu. Il ne reste que sa kalachnikov, appuyée bien droit contre le mur. Et deux cadavres en sang dans une Mercedes.

*

Le blond a un drôle d’accent. Le garde s’en fiche, il n’est pas raciste, d’ailleurs les dollars sont polyglottes, et le paquet que l’autre lui passe est assez lourd pour qu’il ne fasse aucune remarque. S’il le comprend bien, l’étranger lui demande comment il a réussi à quitter les lieux sans se faire coincer.

Ils sont sous les arcades, dans le centre, il est près de quatre heures, le jour va bientôt se lever, le gars n’a pas envie de s’éterniser, il raconte en deux mots, à voix basse, qu’il a sauté un mur pas trop haut, un peu à gauche sur le même trottoir, et qu’il s’est faufilé dans le parc de la villa voisine. Dans l’ombre, derrière les arbres. Alertés par le bruit, les gens de cette villa sont sortis l’arme à la main, et lui, il a juste attendu là que tout ça se calme et il est parti par l’autre côté, juste un second mur à sauter. Il avait prévu le coup. C’est son job, il connaît, il vient à Managua plusieurs fois par an pour ce genre de chose.

Le Niaï dit OK et le type disparaît. Point barre.

10 mai 2010  

 

 

6

 

Caen, Calvados – juin 1994

 

Parmi les people qui avaient été présents à Caen en juin 44, Gaétan Desmassias avait choisi Liliane Séveno, une militante de WNM qui revenait tout juste d’Afghanistan. Son journal l’avait envoyé couvrir les cérémonies du souvenir, pour ce cinquantième anniversaire de la destruction de la ville par les Alliés. La veille du grand jour, il tenait le nom de son interviewée, il l’avait débusquée sans difficulté, étant tombé sur elle au moment où elle et lui arrivaient en même temps au comptoir de l’hôtel. Dès qu’elle s’était présentée, le réceptionniste avait accueilli avec respect cette grande femme mince très bronzée, aux cheveux blonds-blancs mi-longs, aux yeux gris-bleu très clairs, et lui avait remis la petite mallette réservée aux officiels. Chez Gaétan, le nom avait fait tilt : la dame avait fait assez parler d’elle deux ans auparavant. 

Certes, ce n’était pas une célébrité de premier plan, mais passer en cinquante ans de la destruction totale de sa ville natale à la guerre en Afghanistan, à l’autre bout du monde, cela avait un parfum d’originalité certain ! De plus, si la dame était connue pour avoir du caractère, sa soixantaine bien sonnée ne semblait pas lui avoir ôté son charme.

Le jeune journaliste s’était donc renseigné sur elle au journal, et là, surprise, son histoire afghane mise de côté, on n’avait pratiquement rien en dehors du fait qu’elle était née à Caen en 32 et qu’elle appartenait depuis une dizaine d’années à cette ONG américaine ultra-militante, WarNoMore, présente en Afghanistan. Rien sur cette femme, près d’un demi-siècle sans existence, du moins du point de vue journalistique !

 

Lili se tenait dans un salon de l’hôtel. Pensive. Elle avait deux heures d’avance mais elle devait réfléchir. Les cérémonies s’étaient bien déroulées, heureusement elle n’avait pas eu à beaucoup parler, juste une phrase ou deux pour évoquer les bombardements, ceux d’ici et ceux de là-bas. Point. Mais elle était bouleversée.

Sûr que cela la barbait, cet interview. D’ailleurs, pourquoi l’avait-elle accepté ? Stupide. À moins que l’air résolu du petit jeune homme ne l’ait amusée. Son air affamé de Rastignac au petit pied. Beau mec, d’ailleurs, un peu le genre de Sami Frey. Rien n’était impossible, c’est sûr, mais enfin, elle n’allait pas tomber dans la quasi-pédophilie...

De toute façon, si elle était venue à Caen, elle savait pourquoi, mais elle n’allait certainement pas le lui dire. Elle en resterait autant que possible à l’Afghanistan, comme sujet. Cela ne la tracassait pas.

Ce qui la tracassait, c’était bien autre chose. Par exemple, ce type qu’elle avait croisé dans le hall. Blond, du charme, il accompagnait une dame très âgée... On aurait dit le même cinquante ans après. Elle l’entendait encore : « Tu m’en files un bout, d’ton sandouiche ? »

Mais ce n’était pas possible !

Et il y avait eu aussi ce regard, dans la salle, quand elle avait commencé à parler. Elle avait senti le poids de ce regard. À la fin, un peu agacée, elle avait fixé l’homme, assis au troisième rang. Heureusement, elle avait terminé. Mais elle était restée plantée un moment à le regarder elle aussi. Et là, il n’y avait pas de doute... Il était resté très beau. Toujours aussi brun, sauf peut-être sur les tempes.

Elle s’était enfuie aussitôt que possible. Pourquoi, elle ne savait pas. 

Les deux d’un coup le même jour, mon Dieu, est-ce un signe ? De quoi, alors ? Mais au fond, ils étaient comme elle, Caen 1944, le passé leur remontait à la gorge. 

 

Quand Gaétan arriva, on lui dit que la personne qu’il demandait avait quitté l’hôtel de façon inopinée en emportant ses bagages. Pas de destination connue. En revanche, ajouta-t-on, un homme avait demandé Madame Séveno peu après qu’elle soit rentrée de la Conférence.

– Un homme ? Quel genre d’homme ? avait demandé Gaétan.

– Un Monsieur plutôt distingué, plutôt élégant, un brun d’un certain âge. Je l’ai renseigné, il a rejoint Madame Séveno au salon où elle lisait. Ils y sont restés un moment, et puis ils ont pris l’ascenseur ensemble, je suppose pour se rendre dans sa suite. Ils viennent tout juste de quitter l’hôtel.

17 mai 2010

 

 

7

 

La Bastide d’Ubac, Var – février 1963

 

Il avait pris les pincettes et déplacé une bûche, le feu s’était ranimé dans l’âtre. On croit toujours qu’il fait chaud dans le Midi, même en hiver. Une plaisanterie !

Il a repris (elle l’écoutait avec attention) :

– J’ai montré mes cheveux blonds à ce GI, Gus, je lui ai dit mon nom – en fait mon prénom : Jochen. Il aurait dû comprendre. C’est du moins ce que je ressentais sur le moment. J’avais dix ans. Mais non, bien sûr, il était loin de tout ça, trop étranger, tu vois...

– Chéri, bien sûr ! Il ne voyait qu’un gamin...

– Exactement. Un gamin crasseux, un petit loqueteux comme tous les autres. Ce que j’étais. Un kid. Il avait sûrement vu le film, tu penses. Ils m’ont appelé comme ça. Le Kid. Ça ne me gênait pas. Du moment qu’ils me prenaient en charge...

Il s’était tu un moment, il revoyait tout cela. Elle le regardait. Un regard qui le découvrait, qui voyait enfin en lui ce qu’elle avait cherché, pour ainsi dire deviné, en un sens, ce trou noir autour duquel il évoluait. Offrant son charme à qui le voulait bien, sans donner de prix à cela. Ni à lui-même.

– Tu t’appelais Jochen. Et tu étais blond. D’un blond quasiment blanc, j’en suis sûre. À l’époque.

– Un blond allemand. Oui. Tu te doutais bien que Rémi n’était pas mon vrai nom ? Rémi Benoît ! Est-ce que j’ai une tête à m’appeler Rémi Benoît ! Non. Je suis l’enfant de la Boche, ma chère. La serveuse boche, la gretchen. Ilse quelque chose. Ilse Suce-moi, ils l’appelaient.

– Pendant l’Occupation ? Et les Allemands, enfin je veux dire les militaires, qu’en disaient-ils ?

– Ils s’en foutaient. Elle n’était pas arrivée avec eux. Elle était là avant, une immigrée. J’ai jamais su pourquoi elle était partie de chez elle. Je crois à dix-huit ans. Mais c’était sans lien avec la guerre, ni avec les Nazis, rien de tout ça, une histoire de pauvres gens, un truc de famille. Moche, sans doute. Une pauvre fille.

– Comment t’a-t-elle eu ? Je veux dire, il n’y avait pas d’homme ?

– Elle était fille-mère. Elle s’était fait engrosser. Si ça se trouve, elle ignorait par qui.

À nouveau il y avait eu un silence. Il repensait à cela, les yeux ailleurs, juste un léger rictus amer. Puis il l’avait regardée, il l’avait contemplée longtemps, ses bouclettes grises bien serrées, son visage abrupt. Elle le fixait sans sourire, avec attention, intensité, comme on scrute une main au bridge. Ou au poker. Et il avait eu son petit rire mécanique, celui qu’elle appelait son rire de pivert.

– Tu vois, j’étais prédestiné à échouer dans un bordel ! C’est là qu’ils m’ont débarqué, les Ricains. À Évreux. Quand un officier les a engueulés parce qu’ils m’avaient adopté. J’étais leur mascotte, ça n’a pas plu. Kick him off ! Je suppose qu’ils auraient préféré me larguer dans un couvent, mais ils n’ont pas eu le choix, ils étaient pressés. Ils avaient une guerre sur le dos, les braves types.

– Ermeline ? C’était là ?

Il avait déjà évoqué ce prénom devant elle. Elle avait compris qu’il s’agissait d’une personne importante, dans sa vie. Quelqu’un qu’il avait aimé. Qu’il aimait peut-être encore.

– Elle, c’était une vraie pute, une professionnelle. Enfin... si on veut. Parce que c’était une gamine, je m’en rends compte maintenant. N’empêche qu’elle m’a servi de mère.

Il avait ri à nouveau.

– Bonjour l’exemple ! J’ai vu de tout, là-dedans. Et j’ai fait de tout, petit à petit. En grandissant, tu vois. Je lui en ai fait voir, à l’Ermeline, je peux te le dire. Les types avaient confiance en moi, un gamin, à dix-huit ans j’étais receleur, ils me disaient de planquer des choses, parfois du fric.   

24 mai 2010

 

 

8

 

Grenoble, Isère – décembre 1956

 

Cela n’a pas été simple, pour Gisèle et Damien Breton, de se lancer dans l’adoption d’un grand garçon de près de quatorze ans ! Leur foi chrétienne, secondée par les conseils judicieux de l’abbé Desmarets, les a cependant persuadés de le faire. Ils en sont assez satisfaits.

Cela s’est fait en septembre 45 dans leur bonne ville de Rouen. Le garçon était présenté à l’adoption par l’Assistance Publique, qui avait relayé la Croix Rouge. Quelques bénévoles de cette dernière avaient en effet recueilli le gamin dans les ruines de Caen, fin juin 44. L’enquête sociale avait démontré que, conformément à ses dires, ses parents avaient été tués lors des bombardements et qu’aucune trace n’existait d’une famille pouvant le prendre en charge.

Et en ce jour, dans la salle des mariages de la mairie de Grenoble, en contemplant Roger, leur grand fils, et la jeune femme qu’il épouse, ils peuvent être fiers et heureux. C’est une réussite complète. Ancien scout, jeune ingénieur brillamment sorti de l’École des Ponts et Chaussées, lieutenant de réserve après dix-huit mois passés en Algérie pour combattre les rebelles et rétablir l’autorité de la République, Roger est l’exemple même de ce que peut obtenir l’affection quand elle s’unit à la fermeté. Rien ne reste, pensent-ils, de ce qu’a été ce petit voyou, surnommé Inter, qui survivait dans les décombres en usant de moyens certainement peu recommandables. Il occupe maintenant un bon poste à la Direction de l’Équipement de l’Isère.

Tel est leur sentiment, juste un peu terni par les origines de la jeune mariée. Oh, il n’y a sans doute rien à redire à la qualité de cette jeune femme, journaliste déjà assez lancée, tout à fait charmante, et même méritante, mais on peut toutefois regretter que Roger ait jeté son dévolu sur une personne au nom manifestement israélite, et que celle-ci n’ait en rien donné le sentiment qu’elle pourrait se départir de son désintérêt pour la religion.

Mais enfin, elle devient leur fille par alliance, et comme telle, ils auront en premier lieu à l’aimer, et bien sûr aussi à la conseiller. Elle aussi est orpheline, et pour cause… C’est tout cela que Gisèle expose à son époux à l’issue de la collation qui suit.

Elle doit lutter contre un certain doute, à la vérité. Elle soupçonne que son Roger et cette Simone Fouks entretiennent une liaison depuis plusieurs années, peut-être même depuis l’époque où le fiston était étudiant à Paris… Les hommes sont les hommes, ils ont des besoins, pense-t-elle, mais cela suscite certaines réserves quant au sérieux de la jolie brune.

D’ailleurs, elle ne s’est pas mariée en blanc…

Quant à Damien, il se félicite de la conscience civique qu’il a pu communiquer à son fils. Celui-ci vient de lui confier qu’il a adhéré à la CFTC.

*

Grenoble, Isère – juin 1957

 

À la vérité, si la manifestation est interdite, elle ne cause pas une grande gêne à la circulation. Les Nord-Africains qui défilent en criant « Algérie indépendante ! » ne doivent pas même compter une centaine d’individus. Les passants s’arrêtent à peine, sur les trottoirs, pour les voir passer, et ils continuent leur chemin sans leur accorder beaucoup d’importance. Il n’y a aucune raison pour que cela dégénère.

Abdellatif fait partie de ce cortège.

 

Roger Breton a pris l’habitude de passer un petit moment avec Abdellatif Azzoug, au sortir des réunions de militants. Abdel est membre du syndicat depuis peu, l’origine catholique du mouvement ne le gêne pas, il n’est pas un musulman très assidu. En revanche, tout simple magasinier qu’il soit, il a ses idées et les défend avec brio. Il tient beaucoup à persuader Roger de la justesse de la cause algérienne. Après tout, même si c’était comme soldat d’une armée coloniale chargée de la répression, ce jeune ingénieur tellement sympa a vu le pays, il a de la sensibilité, il a pu comprendre bien des choses. Il arrive parfois que chez les seigneurs, quelqu’un perçoive tout à coup l’humiliation des serfs. C’est ce qu’il se dit. Il a beaucoup lu, seul dans sa chambre d’hôtel, beaucoup réfléchi. Il n’est pas un extrémiste, il n’est membre d’aucun mouvement nationaliste, il croit simplement qu’une entente est encore possible.

De son côté, Roger, le Normand à la peau claire, apprécie la compagnie de cet homme fin, de ce Méditerranéen aux yeux brûlants. Au fond, ce n’est pas totalement un inconnu, pour lui, ni même un étranger, il sait d’où il vient, il connaît son peuple.

Il a souvent parlé d’Abdel avec Simone. Elle, elle comprend les raisons de cette amitié naissante, toujours prête comme elle est à se tourner vers les gens venus d’ailleurs : « Quand on s’appelle Fouks et qu’on descend de gens qui ont quitté l’Ukraine à pied pour devenir Français, on a des raisons d’accueillir un de ces étranges étrangers », dit-elle en citant un poète à la mode.

 

Ce soir-là, Roger apprend, en écoutant le journal parlé, que la police a chargé violemment la manifestation des Algériens. Il y a des blessés, peut-être même un mort. Plus tard, on confirme le décès d’un manifestant algérien, victime d’une fracture du crâne.

Le lendemain matin, en arrivant au boulot, il sait déjà que ce mort est son ami Abdellatif.

31 mai 2010            

 

 

9

 

Rio de Janeiro, Brésil – avril 1971

 

Une chose dont le Niaï était sûr, en y repensant, c’est qu’il avait eu raison de foutre le camp. Il ne pouvait pas s’envoyer à la fois la mère et la fille. Il y a des limites, même pour un type comme lui. Et sur le plan financier, sa fuite avait été une excellente affaire. Au moins ça. Et ça lui avait fait voir du pays…

Mais il était fatigué. Las. Pas physiquement, de ce côté-là il assurait, les producteurs étaient contents. Le porno, finalement, c’est pas sorcier, suffit d’avoir un physique et des possibilités. Sûr qu’il avait eu de la chance de rencontrer ce talent scout sur la Côte. Un bout d’essai à Cannes, et basta. Mais maintenant, après ces trois années de tournages, il en avait marre.

Minuit, presque. Il faisait doux, juste une petite brise tiède. La ville s’était calmée. Il marchait le long de l’avenida Pedro II, sa balade du soir. Il pensait à tout ça. Il s’est arrêté, il a tiré une sèche de son paquet. Il rêvait. Il se disait « Faudra que j’trouve aut’ chose. »

Il a entendu pleurer. Gémir, plutôt, un petit gémissement bas qui ne s’arrêtait pas. Ça durait, ça faisait mal. Comme une douleur et aussi une angoisse. Un enfant. Ça prenait aux tripes, d’entendre ça, un truc sinistre. Sur ses bras, il a senti ses poils se dresser.

Il a allumé sa cigarette.

Les gémissements continuaient, pas loin de lui.

Il a jeté l’allumette, il a regardé tout autour, il a scruté du regard les recoins sombres, les passages entre les bâtiments. Il s’est avancé dans la direction d’où le bruit venait, du moins lui semblait-il.

Il y avait un recoin, là, entre la grille d’un square et le haut mur d’un building.

Et il l’a vue. Une petite fille. Cinq ans peut-être. Genre métisse. Une petite robe toute courte. Il s’est approché. Il a vu.

Un coup de pilon au plexus. Il a failli vomir.

Il n’y avait plus d’yeux dans les orbites sanglantes. Et sur la robe, un billet de cinquante dollars était épinglé.

Il s’est enfui.

*

Nice, Alpes maritimes – janvier 1973

 

Nicole de Loubac repensait à ce conflit terrible qui l’avait opposée à sa fille. Au début, elle n’avait rien vu.

De temps en temps, Daphné venait passer quelques jours à la Bastide. Des séjours brefs, assez espacés. Elle n’avait pas beaucoup de temps libre, beaucoup de travail. À Paris, bien sûr, mais aussi un peu partout dans le monde. Repérages, castings, réunions entre créatifs, tournages. Sans compter les séjours avec un boy-friend dans tel ou tel lieu paradisiaque. Disait-elle.

Mais les longs intervalles de temps qui séparaient les visites avaient petit à petit diminué. Les séjours avaient duré plus longtemps. Et en avril 68, pour finir, Daphné avait décidé de passer sur place un bon grand moment de détente. Juste quelques semaines… Des semaines qui s’étaient prolongées à cause des événements de Mai.

Début juin, Nicole avait tout compris. Il aurait fallu être idiote. Il aurait fallu continuer à faire en sorte de ne rien voir. Et elle s’est tout à coup décidée à voir, et à dire qu’elle voyait, qu’elle savait. Il en allait de l’estime qu’elle se portait.  

C’est pourquoi elle l’a foutue dehors. L’ennui, c’est qu’il est parti lui aussi.

Inutile de revenir sur la scène au cours de laquelle elle avait affronté sa fille. Terrible. Sanglante. Mais « la vieille peau ridicule » n’avait pas calé. Elle avait appelé Michel, le jardinier, pour qu’il jette dehors la petite salope. Ce qu’il avait fait, semble-t-il, avec plaisir, elle se demandait pourquoi. La jeune femme aurait-elle joué les allumeuses avec lui aussi ?

Enfin c’était du passé.

Depuis que le Niaï était revenu auprès d’elle, leur vie avait totalement changé. Elle lui avait tout pardonné. Et elle s’était même rabibochée plus ou moins avec sa fille, non sans arrière-pensées de part et d’autre. Elle lui avait laissé la Bastide et elle, elle s’était installée modestement en ville avec lui.

 

Ce soir-là, elle regardait son compagnon avec tendresse. Comme elle était heureuse de pouvoir le faire à nouveau ! Mais il avait changé, elle le voyait bien, quelque chose s’était passé, une chose qui le minait, mais sur laquelle elle ne lui avait encore rien demandé.

Elle décida de le faire. Cela ne vous vaut rien de garder vos obsessions pour vous, il vaut mieux les faire sortir, non ?

C’est ainsi qu’il lui raconta cette soirée de Rio de Janeiro.

Il avait compris instantanément : le trafic d’organes était une réalité bien connue, au Brésil. La petite en avait été victime. C’est tellement facile, d’enlever une gamine des rues, de la séquestrer et de… l’opérer. Des yeux tout neufs, ça se vend cher. Il y a quelque part une saloperie de nabab qui peut se les offrir. Et un médecin assez pourri, assez vendu pour pratiquer la chose.

– Alors tu t’es sauvé.

– Oui, sur le moment. Mais ça m’a poursuivi pendant des jours. Des jours et des nuits. Pendant des semaines. Je ne pouvais pas m’enlever ça de la tête. J’avais la petite devant moi dès que je fermais les yeux. À la fin, j’ai décidé d’agir. J’avais du fric, j’étais libre, j’étais pas trop con. Alors j’ai agi. Voilà.

La duchesse l’a regardé :

– Tu as fait une grosse bêtise ?

– Ne t’inquiète pas pour ça.

7 juin 2010

 

 

10

 

Le Mesnil-Garnier, Manche – octobre 1947

 

Lili s’en souvenait, de juin 44. Elle avait couru couru pour échapper aux types de la Croix-Rouge. Elle était à bout de souffle quand elle était tombée, littéralement, dans les bras d’une bonne sœur. Une jeune.

Ben les sœurs, elles se l’étaient gardée, la Lili. Pour un peu d’école à Sainte-Bernadette de Lisieux. Et puis hop, servante ! Placée, elle était. Chez les bouseux. Pas gai, le Mesnil-Garnier. Une douzaine de maison de part et d’autre de la route à une heure de Villedieu-les-Poêles, le bistrot qui fait boutique, l’église et son gros curé, les garnements qui veulent jouer à touche pipi. Et ma Lili qui fait bonne chez le bedeau, un brave type qui s’occupe aussi de ses quatre ou cinq vaches.

Et ce jour-là, la femme du bedeau, qui couchait avec le curé, a tapé trop fort sur Lili. C’est quand Lili lui a dit : « Si vous m’emmerdez, je l’dirai à tout l’monde ! »

Alors Lili elle est partie, elle a mis ses affaires en ballot, pas grand’ chose, elle a attendu la nuit, elle a raflé un pain et la plaque de chocolat, elle a pas pris ses sabots, ça fait du bruit, elle a mis les chaussures de la bonne femme, elles étaient trop grandes ça lui a rappelé le gamin, là-bas à Caen, elle a fauché le vélo de la femme et elle s’est dit : « Si je vais par la route normale, vers Villedieu ou vers Gavray, ils vont me trouver, je vais aller jusqu’à la mer par les petites routes. »

Elle a roulé la nuit, elle a dormi dans les bois, faisait pas chaud, elle est arrivée près de la mer, aux prés salés, un bled qui s’appelle Bréville. Et pis tant pis elle a pris la route vers Granville. Et les gendarmes l’ont chopée à l’entrée.

Retour à Lisieux chez les sœurs.

Elles l’ont envoyée dans une institution à elles, loin du Mesnil-Garnier, elle leur avait tout raconté. Elle s’est retrouvée à Mantes-la-Jolie, pas loin de Paris. Mais là, elle avait plus envie de fuguer, elle était bien, les sœurs avaient dit : « Ici, vous allez étudier et vous deviendrez une jeune femme comme il faut. » Bon. Mais surtout, elles étaient gentilles avec elle, et les autres filles aussi, du moins pour la plupart. Alors elle est restée.

Elle n’a plus volé, elle n’a presque plus menti, elle a étudié et elle a bien réussi, les sœurs ont dit qu’elle avait une bonne tête, qu’elle était intelligente.

Elle a compris aussi qu’elle était jolie. Elle voyait bien comment les hommes la regardaient, jeunes ou vieux, pendant la promenade en ville. Mais elle a gardé ça pour elle.

Et puis ce qui s’est passé, c’est qu’à dix-sept ans, les sœurs l’ont confiée à un couple de vieux, au Havre, les Roman, des épiciers retraités. Là, elle n’était pas la bonne mais il fallait qu’elle aide, elle trouvait ça normal. En fait, elle était un peu la fille de la maison. Elle travaillait comme vendeuse chez leur remplaçant, qui avait agrandi.

C’est là qu’elle a rencontré André. C’était le commis du voisin, un maçon.

*

Le Havre, Seine inférieure – décembre 1956

 

En fait j’ai rien compris.

On était bien, André et moi, on s’aimait bien, juste ce qu’il faut. D’ailleurs j’étais enceinte de deux mois.

C’était pas Versailles, mais on s’en tirait, lui il était maçon chez un patron, sérieux et tout, il me donnait sa paye, et moi j’étais serveuse le matin dans un bistrot du port. Ça allait.

Le samedi, on passait la soirée dans ce bistrot, il faisait un peu caf’conç. Il y avait un petit orchestre, André était batteur, avec lui y avait deux copains à nous qui jouaient, un de l’accordéon, l’autre de la guitare, et la fille au patron chantait. Le genre réaliste, ses chansons, ou rigolotes. Moi je servais les consommations. Ça nous plaisait de faire ça, et en plus ça rallongeait la paye.

Bon. Un lundi midi je rentre du boulot, je trouve la porte de chez nous ouverte, je comprenais pas, normalement André partait un peu après moi et c’est lui qui fermait. J’entre, il était là, couché par terre dans son sang. Il était mort. J’ai crié.

À partir de là, je sais plus. Tout ce que je sais, c’est que je me suis retrouvée au poste. Les flics m’ont accusée. C’est comme ça que j’ai fait de la taule jusqu’à mon procès. Pour eux, ça ne pouvait être que moi, ils n’avaient rien trouvé, sauf mon couteau de cuisine plein de sang, et moi, je ne pouvais rien leur dire, je ne savais rien !

D’ailleurs on n’a jamais su ce qui était arrivé. Personne n’a rien dit, son patron, ses collègues ou nos copains du bistrot, personne. Personne ne savait rien.

Heureusement, le juge a compris, pour moi, c’était un vieux très poli, et les jurés aussi, ils m’ont acquittée. Faut dire que l’heure de la mort collait pas avec mon emploi du temps.

Je suis sortie de là, j’étais libre mais j’avais plus rien. Je ne pouvais même plus retourner chez les Roman, lui, il venait de mourir d’un coup de sang, c’était pas le moment.

Je suis retournée à Mantes, chez les sœurs. J’ai fait une fausse couche.

14 juin 2010

 

 

11

 

Nosy-Bé, Madagascar – avril 1984

 

Roger Breton repensait à ses trente ans, à cette époque où il travaillait pour SOS-Faim dans le Monde. Il se souvenait de son incapacité d’alors à supporter la misère des autres.

Il a regardé Mirella. Toujours aussi belle. Au bord de cette piscine, sous le soleil, son corps restait juvénile sur ses cinquante ans, avec sa peau café au lait, sa silhouette prometteuse, son visage lisse et paisible, elle était parfaite. Bien sûr elle faisait ce qu’il fallait pour cela, il ne regardait pas à la dépense.

Il savait que sous cette apparence elle cachait une tristesse, celle de rester sans enfant. Au fond, lui aussi ressentait un vide. Le fric n’est pas tout, c’est bien connu.

« Arrête, avec tes boniments de café du commerce. Je lui donne tout ce que je peux lui donner, et ce n’est pas rien. J’ai mis trente ans à bâtir cette vie-là. Quand on pense d’où je suis sorti…

Mais les affaires marchent bien, pas à se plaindre. Dans trois jours finies les vacances, on rentre et j’ai du boulot pas marrant, c’est vrai, mais du boulot qui paye. Je vire Anton. Il n’a rien vu venir, il va découvrir que tel est pris qui croyait prendre. Il est à poil, le gars, c’est moi qui rafle la mise. Je reste le patron, le seul, cette fois ! »

Sa femme le regardait, interrogative : c’était l’heure ? Elle s’est levée, nonchalante, et est elle venue vers lui. Il était bien, sous son parasol, un verre de daïquiri à la main. Elle lui a montré son verre vide, il lui a souri. Elle s’est dit qu’à cinquante-trois ans il avait encore de la classe : grand, mince, coupe en brosse courte, juste les tempes grises et quelques plis sous le menton. Bon, au lit il avait baissé mais quand même…

Elle est allée se préparer pour le dîner. Dans ce club de luxe, on dînait habillé, et pour elle, ça représentait du travail, ça demandait du temps. De plus en plus. Mais elle était une pro.

Il l’a regardée qui s’éloignait en chantonnant. Au fond, s’est-il dit, j’aurai eu une femme par grande période de l’existence.

Il avait cette habitude d’exposer intérieurement, à un interlocuteur imaginaire et bienveillant, les circonstances les plus diverses qui le concernaient.

« Alors voyons. J’ai d’abord eu ma période jeune ingénieur catho, bien sous tout rapport, engagé très vite à la CFDT à l’époque de Roger Maire, fervent propagateur des idées du Club Jean-Moulin, puis au PSU avec Michel Rocard et tant d’autres. Et là, tout correspond, vous voyez : ma femme, Simone, est une journaliste de gauche, ex-communiste, juive et pacifiste. On sort de la guerre d’Algérie.

Ensuite je pars au Biafra avec les French Doctors. Mai 68 est passé par là, je ne crois plus à l’action politique, je préfère l’humanitaire. Je me paye à la suite, avec les copains, un certain nombre de situations dégueulasses, vous savez. Un peu partout dans le monde. On y perd beaucoup d’illusions sur la nature humaine et sur la solidité des grandes idées, celles qui tournent par exemple autour du progrès.

Mais dans un foutu bidonville, je rencontre la plus belle femme du monde, Josefina, une Mozambicaine. Seule avec trois enfants. Je l’ai tirée de là et on a vécu le grand amour tout autour de la Terre.

Après quoi elle en a eu marre, elle est partie. Les conflits internes, dans le mouvement, étaient trop lourds. On était à bout de force. Elle est rentrée au pays, ça devait être en 72. J’ai tout lâché. Le trou noir. J’ai failli me buter.

Heureusement, j’ai remonté la pente. Diverses expériences m’avaient mis en relation avec des gens bien placés. J’ai fait appel à certains d’entre eux. On m’a conseillé. On m’a aidé aussi, je dois le dire. On ne se fait jamais tout seul, vous le savez bien.

Bref, je suis entré dans cette grande compagnie d’audit international, DK2S. C’est ainsi que j’ai rencontré Anton et qu’ensemble, on a fondé notre petite affaire. Petite affaire devenue grande…

Et maintenant c’est Mirella, ex top-model, ex starlette, ex épouse de plusieurs glandeurs de la jet-set. Une femme qui en installe.    

Voyez : Roger Breton I, Roger Breton II et Roger Breton III. Et une femme par Roger Breton.

Pas seulement une femme, d’ailleurs, mais aussi une rencontre, un ami. Faut pas les oublier, voyez-vous, ils ont compté énormément.

Il y a eu Abdellatif. Ça m’a fait réfléchir, ça m’a révolté, cette mort idiote. Il y a eu Luc, aussi, je l’avais rencontré en mai 68, j’étais monté vite fait à Paris, on s’est croisé dans la cour de la Sorbonne occupée, on a sympathisé, c’est lui qui m’a ouvert les yeux. Un mao. J’ai tout quitté. Famille, épouse, boulot, militance. Je respirais.

Et puis finalement, Anton. Monsieur Anton Kiriliov. Mon ami très cher… Mon très cher collègue et associé. Mon très cher, très très cher, oui, dans les deux sens du mot. Eh bien voyez-vous, mon ami Anton, il va se retrouver à poil ! 

Eh oui, trois Roger Breton, et le troisième ne se raconte plus d’histoire. Il a tout vu, tout compris. Il fait du fric.

En fait, il y avait eu, je dois le rappeler, un Roger Breton 0, avant tout ça. Le petit Roger Ponteau, né natif de Caen, un gamin orphelin surnommé Inter. Si vous voulez savoir qui est Roger Breton, mon cher, auscultez donc Roger Breton 0. Et tiens ! il y a eu aussi une femme, si l’on peut dire, avec celui-là : il y a la petite Lili. »

Il a vidé son verre et s’est levé : « Mirella doit commencer à être prête ? » Mais il est resté sur place un moment, immobile, il était ailleurs :

« Mon Dieu, Lili… Où es-tu, maintenant ? » 

21 juin 2010

 

 

12

 

Ouagadougou, Burkina Faso – avril 1984

 

Sœur Liliane regarde cette bande d’imbéciles avec pitié. Mon Dieu, ce qu’il faut être bête pour raconter des salades pareilles !

Ça ne l’empêche pas de leur servir une belle assiette de tô au poisson. Peut-être qu’ils n’aimeront pas cette pâte à base de mil, et que les arêtes de cette espèce de limande du barrage seront trop nombreuses à leur goût, mais c’est tout ce qu’il y a. On n’est pas au Hilton.

Le père Julien, le pauvre gamin, n’est pas au mieux. Il est revenu trop tard ici, au Foyer Sainte-Anne d’Auray. Elle lui a fait sa piqûre, mais il en faudra pas mal d’autres. Sœur Marielle disait très justement que ce garçon-là n’est pas fait pour vivre seul au fin fond de la brousse, chez les Gourmantché ou ailleurs. Elles pensent toutes les deux qu’il ferait peut-être mieux de rentrer en Bretagne dès maintenant. Voyez la tête qu’il a !

Mais les quatre imbéciles s’en fichent bien, tiens ! Ils ne pensent qu’à leur petit problème. Des Montpelliérains, deux couples dans la cinquantaine. Elle ne serait pas étonnée qu’ils votent FN, ceux-là, tellement ils débagoulent sur les gens du pays. Dont ils ne savent rien.

Ces messieurs-dames ont voulu traverser la moitié de l’Afrique en 4x4. Alger-Lomé. Ils débarquent à Ouaga, tout rouges et tout fiers d’avoir traversé le désert, ils posent leurs deux belles bagnoles le long de l’avenue, en plein centre, pour acheter des provisions, ils ne pensent même pas à surveiller leurs affaires ! Évidemment, quand ils sortent de la pharmacie, les voitures sont vidées. Ils pensaient quoi ?

Bon, sœur Liliane n’est pas pour le vol. Bien sûr. Mais elle est pour les pauvres, pour les affamés, pour les mal portants. Ça complique les choses. Il ne faut pas juger. Et surtout, il faut arrêter de dégoiser sur les Noirs !

Résultat, les sœurs les ont sur le dos – et sur leur bourse – ces gugusses, jusqu’à ce qu’on leur envoie du secours depuis chez eux, Place de la Comédie. Casse-pieds, va…

Elle n’est pas de bon poil, Liliane, elle en a marre.

Pas des gens, pas de l’Afrique, pas de faire l’infirmière, pas même de la chaleur et de la sécheresse intenses de ce pays de misère. Pas de la solitude. Pas du célibat.

Non, elle en a marre d’être bonne sœur.

Oh ! elle n’est pas fâchée contre ses sœurs d’ici, Marielle et Marie-Jeanne, deux solides bretonnes bonnes comme le bon pain.

Non. Elle ne se sent plus en accord.

À cinquante-deux ans, ça en fait vingt-six qu’elle l’est, bonne sœur. Noviciat, profession, école d’infirmières, divers séjours en Afrique et à Madagascar, en brousse, en ville. Chez les lépreux comme en chirurgie hospitalière. Et maintenant dans ce foyer qui fait un peu de tout, y compris dispensaire. Et accueil pour les sœurs et les prêtres de passage.

Ici ou là, elle est contente, c’est pas ça. Ce qu’il y a, c’est qu’elle a vu trop de choses, dans l’Église. Et aussi dans l’Ordre. Elle n’est plus d’accord.

Dieu, c’est une chose, elle croit en Lui, c’est bien pour ça qu’elle a fait tout ça. Et Jésus, elle l’aime de tout son cœur. Et la piété quotidienne lui fait du bien, ça aussi. Mais les histoires qui se passent, les orientations qui se dessinent… Elle est certaine que ce n’est pas à la hauteur de la situation.

Au début, quand elle étudiait la Bible, surtout les évangiles, elle était sûre que la vérité se trouvait là parce que justement, on y parlait d’un amour très pratique, il y était question de foules complètement paumées qui retrouvaient… Quoi ? Pas seulement du pain ou la santé, c’est bien mais ça ne suffit pas. Non, qui retrouvaient un sens, voilà ! Même pas qui retrouvaient : qui trouvaient. Parce que c’était du neuf.

Mais maintenant…

Maintenant, il est bien possible que le père Julien rentre en Bretagne, mais elle, Lili, où ira-t-elle quand elle s’en ira ?

Parce que c’est décidé, elle s’en ira. Bientôt. Elle quittera le voile. En fait c’est juste un foulard, se dit-elle en riant. Sœur Marielle la regarde, l’air de la trouver bizarre.

Elle va partir. Ne manque que l’idée : quoi faire et aller où ?

 

C’est ainsi que quand les quatre gugusses, comme elle les appelle, ont reçu assez d’argent pour rentrer sur Alger avec leurs 4x4, puis sur Marseille, sœur Liliane a fait partie du voyage.

Sœur Marielle et sœur Marie-Jeanne ont pleuré. Pas elle.

28 juin 2010

 

 

13

 

La Baume Cornillane, Drôme – début juillet 1968

 

La berline noire s’est arrêtée sur le plan qui fait face à la maison, une ancienne ferme, murs de pierre grise et tuiles rondes encrassées. Au-dessus d’elle, la montagne s’élève, raide, sévère, couverte de buis.

Deux messieurs de la ville, petit costard gris léger sur chemise col ouvert – une bleu ciel, une blanche –, sont sortis de la voiture, un de chaque côté, sourire aux lèvres et regard attentif.

Les cigales ont repris leur zinzin.

C’est l’heure encore très chaude d’après sieste où la bande, garçons et filles, est réunie sur la petite aire couverte d’un dais de vigne vierge. Les uns sont assis sur le banc de pierre, le dos au mur, ou sur le pas de porte usé de la cuisine, les autres sont attablés, installés sur les longs bancs de bois patiné qui flanquent deux anciennes portes posées sur tréteaux.

Une quinzaine de jeunes adultes et quelques enfants. Fort peu vêtus, par cette chaleur, shorts et longues jupes de cotonnade légère dans les tons de camaïeu mauve ou rose.

L’un des intrus s’avance, sourire engageant. C’est le plus svelte des deux, la chemise blanche ; l’autre, celui qui reste près de la voiture, côté conducteur, est légèrement replet. Il ne sourit plus, il regarde.

– Où sommes-nous ? Nous étions en balade et nous nous sommes perdus, apparemment ce chemin ne mène nulle part.

– Sauf ici, répond Luc.

C’est un brun aux yeux bleus, costaud, pas très grand, les cheveux en brosse. Il ne porte qu’un short blanc très court.

L’homme éclate de rire :

– C’est vrai ! Sauf ici. Vous êtes en vacances, on dirait. Vous n’avez pas l’air d’être du pays, la maison est à vous ?

– On nous la prête.

La question était oiseuse, les quelques bagnoles rangées sous les arbres sont immatriculées pour la plupart en région parisienne.

– Vous êtes drôlement nombreux, vous travaillez dans la maison ? Je veux dire, vous êtes un collectif ?

– Nous sommes des amis qui passent leurs vacances ensemble, c’est tout. Ça vous suffit ?

– Oh excusez-moi, je voulais juste être poli, on s’en va, on ne va pas vous embêter plus longtemps.

 

La bande des mao regarde la voiture des deux flics s’éloigner en cahotant, suivie de son nuage de poussière.

– Ils vont faire leur petit rapport de petits fouilleurs de merde à la préfecture, dit celui qui, autrefois, s’était appelé Inter.

– On s’en fout, dit Luc, ils n’ont rien contre nous. Allez, c’est parti, on se remet à la séance : critique de l’action menée en mai.

 

Luc et Roger s’étaient rencontrés en mai dans la cour de la Sorbonne occupée. L’un était médecin, l’autre ingénieur. Même âge, même milieu, entre eux ça avait fait tilt. Et il avait été facile, pour Luc, de persuader un Roger tout prêt à l’entendre de se joindre aux maoïstes. Ceux-là seuls – ni les trotskards ni encore moins les stals – étaient à même de tout reprendre à zéro, à commencer par le mode de vie petit bourgeois qui étouffait la créativité des masses. La révolution commençait aussi par là.

Roger n’avait jamais fait les choses à moitié. Il avait quitté son boulot, sa femme communiste et son pavillon de la banlieue grenobloise. Net.

*

La Baume Cornillane, Drôme – fin août 1968

 

Luc et Roger en ont marre. Ce séjour, destiné à mettre sur pied un groupe de base agissant, est un échec. Rien de concret ne se dégage de ces discussions interminables dont le but inavoué consiste en ce que chacun se montre le plus marxiste-léniniste tendance Mao de tous, tout en lui permettant de se défiler quand il s’agit d’agir, de se mouiller. Les deux amis sentent bien qu’il sera impossible à ce groupe informel de se rallier à un mouvement plus large, mais cela ne les amène pourtant pas à le faire de leur côté.

Ce soir, les deux camarades ont pris la deuche pour aller boire une bière au village. « Voilà ce que je voulais te dire, Roger : c’est foutu, ça n’a pas de sens, ça ne mène à rien. J’ai une autre idée, j’ai des copains médecins qui font des trucs qui ne vont peut-être pas casser la baraque, mais qui ont le mérite de rendre service. »

Roger n’est pas d’accord. Boy-scout, il a déjà donné. Il est d’accord sur le diagnostic immédiat mais il n’a pas tout plaqué, il n’a pas plongé Simone dans la détresse, tout ça, pour abandonner la révolution : il vient de s’y engager ! En plus il n’est même pas médecin…

Cette discussion n’est que la première d’une longue série. 

5 juillet 2010

 

 

14

 

Nice, Alpes maritimes – juillet 1994

 

« Mais oui, je m’en souviens bien, dès juin soixante-et-onze, deux mois après, je me suis décidé à faire quelque chose. Je ne pouvais plus me regarder dans une glace. Tu vois. »

Malgré son extrême fatigue, elle l’écoute. Elle l’a supplié de tout lui dire. Elle a bien compris, et depuis longtemps, que le Niaï porte en lui des choses dures, elle veut qu’il les sorte, elle veut, avant de partir, lui faire encore ce cadeau. Elle le veut, de tout l’amour qu’elle lui porte. Cela, au moins elle l’aura accompli, au cours de sa trop longue vie : l’amener à la pureté. Elle se fout, là où elle en est, qu’on estime cela ringard, elle veut le voir digne des lointains ancêtres dont, petite fille, on régalait ses soirées de leurs exploits. Alors s’il a voulu devenir une épée, eh bien que cette épée soit nette.

Et il raconte.

« Tu penses bien que dans les soirées, les dîners, les parties de toute sorte, dans une ville comme Rio, on parle. Des choses sont dites, elles échappent. Il était facile alors d’additionner deux et deux. Telle belle dame s’était fait arranger de ci ou de là, tel grand industriel avait dû son salut à une greffe miraculeuse – et pas chère, si vous saviez ! –, une certaine personne, même, une dame à qui je rendais quelques services, si tu vois, me parlait de ce chirurgien surdoué, un homme charmant, qui aidait tant de beau monde…

Donc, j’ai trouvé sans peine les coordonnées de ce type. Sans problème. Et je suis devenu son ombre. Je lui ai collé au cul. J’ai tout laissé tomber et j’ai mis mes éconocroques au service de cette chasse. J’ai payé des gens, j’ai soudoyé un peu mais ça n’a presque jamais été nécessaire. Au bout de six mois je savais tout sur lui. Du moins ce qui m’était utile.

Après ça, il m’a fallu m’organiser, ça m’a pris plus longtemps, mais deux-trois ans après, il était liquidé. J’ai organisé ça à Managua, au Nicaragua, là où Monsieur s’était retiré. Il n’a pas profité longtemps de sa retraire, il s’est fait flinguer en sortant de chez lui. Recta. »

Elle n’aime pas qu’il parle comme cela, c’est vulgaire, elle le regarde, ses yeux le supplient. Puis son souffle devient plus rauque et il s’alarme. Elle a fermé les yeux, il se baisse, il lui caresse la joue, il passe un linge humide sur son front.

Il se redresse, il relève la mèche blond cendré qui lui tombe devant les yeux chaque fois qu’il se penche. Il allume la lampe de chevet, c’est le soir.

Elle lui sourit, elle le regardait.

« Et puis voilà. J’ai continué comme ça pendant au moins trois ans. Après le médecin, retour au Brésil, et là, j’en ai eu encore deux. Dont un chef de gang. Celui-là, je l’ai descendu au fusil à lunette, comme un sniper, depuis un toit. »

Elle apprécie. Toute mourante qu’elle soit, elle est encore capable d’estimer un fait d’arme. Puis elle s’absente. Seul un léger souffle laisse penser qu’elle est encore de ce monde.

 

Tôt le lendemain matin, il est là auprès d’elle. L’infirmière se retire, elle l’a veillée toute la nuit, elle dormait mal explique-t-elle. Il comprend bien ce qu’elle ne dit pas, que la fin approche.

La vieille dame aussi le sait, et ses yeux, et un léger mouvement de tête, disent « Approche-toi, et parle, dis-moi. » Il sait qu’il n’a pas tout dit la veille. Il devine aussi qu’elle en a plus compris, au long de ces années passées ensemble, qu’elle ne l’a laissé voir.

« Quand je suis rentré, en soixante-seize, et que nous nous sommes retrouvés, je croyais ma rage assouvie. Bon, tu m’as accueilli, comme toujours, nous nous sommes installés ici, j’ai ouvert mon agence, ça a bien marché, j’organisais ces spectacles, ces événements culturels – il ricane –, ça te plaisait, tu étais contente. Trente ans, bientôt. De belles années. Je n’ai jamais regretté. Je t’aime. D’ailleurs sans toi je serais mort. »

Il en est certain, il lui doit tout, ce ne sont pas ses petites copines de passage qui y changent quoi que ce soit. Il a soixante ans, elle en a près de quatre-vingt-dix, il l’aime.

Elle le suit du regard, il marchait ici ou là dans la chambre, tout en parlant, redressant une photo, époussetant de la main l’acajou d’un tablette. Elle attend.

« Je sais que tu t’es doutée souvent que je te cachais des choses. C’était dans les années quatre-vingt-trois, quatre-vingt-quatre. Oui. J’ai repris mon fusil. La fille de Clotilde, tu sais ? Overdose. La petite Malou, dix-sept ans, tu te souviens. J’ai repris la chasse. J’ai pris mon temps et j’ai remonté la filière. On en a parlé quelques temps mais on n’a jamais trouvé celui qui avait assassiné ce pauvre marchand de biens si distingué. C’était moi. Pauvre, s’il l’était, ce n’était pas par manque d’argent. Son affaire a brûlé, aussi, tu te souviens ? Je hais ces gens-là. Ce sont des mangeurs d’enfants. J’en ai eu d’autres, à cette époque-là. Liquidés. Bon et puis j’ai arrêté. J’ai jeté mon fusil à la mer. Voilà… Ça te suffit ? » 

Il se tourne vers elle en posant cette question, elle acquiesce d’un clignement des yeux. Elle a un grand soupir. Peut-être bien de contentement. Parce qu’il a parlé ou parce qu’elle approuve, il ne le saura jamais.

Elle ne lui dira plus rien, elle le quittera pour toujours quelques heures plus tard. Elle mourra paisiblement, comme heureuse.

 

Un mois plus tard il avait tout vendu, il s’embarquait comme passager sur un cargo. Seul. C’était le début de quelques mois d’errance. Puis il se fixait en Mauritanie, sous un faux nom pour être tranquille, du côté de la vallée de Majâbat Al-Koubrâ, un peu ermite mais sans exagération. Il avait lu le bouquin de Théodore Monod. C’est à elle qui devait aussi cela.

12 juillet 2010

 

 

15

 

Auray, Morbihan – 15 août 1958

 

Liliane avait accompagné les sœurs. Elle leur devait bien cela.

La plupart d’entre elles étaient bretonnes, elles n’allaient pas rater le grand pardon de Sainte Anne d’Auray. Les Normandes préféraient Lisieux, bien sûr, mais elles étaient tolérantes.

Ce jour-là il s’est passé quelque chose.

Pas pendant la messe, pas non plus pendant les processions.

Il faut savoir que les sœurs avaient poussé la petite Lili, elles lui avaient fait faire des études, elle venait de terminer sa deuxième année dans leur école d’infirmières. Pas mal, non ?

La contrepartie, c’était que l’assistance aux offices était obligatoire. Matin, midi, et soir. C’était la barbe mais on n’y coupait pas. Lili – mais les sœurs l’appelaient Liliane – supportait stoïquement. C’était du donnant-donnant. Au moins, là, elle était tranquille, logée-nourrie-blanchie. Pas d’homme, il est vrai, sauf un coup par ci par là au cours de tel stage en hôpital, ça lui suffisait, de toute façon fallait faire attention, pas question de retomber enceinte.

D’ailleurs, les offices, avec leur ronron, finalement, ça ne lui a pas déplu, à la longue ; les psaumes, les évangiles, des fois, ça lui entrait quand même dans les intérieurs. Elle devenait parfois attentive, pas comme quand on y allait de la leçon de morale, de ce côté-là elle était blindée. Les sœurs la disaient rétive. Ben elles n’avaient pas à se plaindre d’elle, mais elles voyaient bien quand même qu’elle avait son petit caractère…

De toute façon, à part les manuels et les cours, il n’y avait rien à lire d’autre que le missel ou la vie des saints. Elle faisait avec, là aussi, mais il lui fallait trier, car elle s’est aperçue qu’elle aimait lire. Mais lire quoi ? Justement : les histoires qu’elle pouvait tirer de tout ce fatras. Et là, elle a eu ses têtes. Elle n’aimait pas saint Paul, saint Jacques, saint machin et quoi encore, dans la Bible. Ce n’était pas pour elle. Ce qu’elle préférait, ce qu’elle préfère, c’est saint Marc. Lire saint Marc, c’est voir ce qu’il raconte. Elle aime.

Ce jour-là, elle y pense. Toute la sainte journée on a parlé de la sainte Vierge. Lili aime bien la sainte Vierge. Pauvre femme. Mais ce soir-là, au moment de monter dans le car de retour, elle s’aperçoit que saint Marc n’en parle presque pas, de la sainte Vierge. Peut-être même qu’il la met un peu de côté…

C’est là, dans ce car, au départ d’Auray : quelque chose est tombé sur la petite Lili devenue mademoiselle Liliane, élève infirmière.

Elle s’était assise au fond, le car avait démarré, il sortait de la petite ville, elle avait commencé à s’assoupir, et puis tout à coup elle éclate de rire. Plusieurs sœurs se retournent, elles la regardent, elles se regardent, elles secouent un peu la tête : ah, jeunesse !

C’est à ce moment-là, ça ne s’explique pas. À trente-six ans, Liliane reçoit sur la tête, dans le cœur, dans tout le corps, une joie tellement vive, tellement violente, qu’elle en mordrait la petite novice replète qui se trouve à ses côté.

Après elle pleure longtemps. Les sœurs s’inquiètent.

 

C’est à partir de là qu’elle sait, Liliane, qu’elle sera bonne sœur, mais pas comme ça, ailleurs, elle a besoin d’aventure. Elle le dira parfois en riant : elle a reçu une vocation au voyage, dans ce car.

Sans compter qu’une vie vaut bien une vie, se dit-elle dans le silence.

19 juillet 2010

 

 

16

                                                                                                                                     

Djibouti, République de Djibouti – mai 1986

 

Elle est nue, elle se regarde dans la grande glace, elle s’y voit en pied, c’est un des reliquats de l’ancien bordel pour militaires dans lequel on loge maintenant le personnel de l’hôpital, on lui a attribué cette grande chambre du premier étage, cela donne sur une large véranda en bois.

La pièce est nue, juste un lit et une table de chevet en fer, une armoire métallique de l’armée, une table légère, carrée, en palissandre, et quatre chaises. Même pas un tapis sur le sol de brique. Les murs blanc sale sont passés à la chaux. Au plafond, un fil électrique descend jusqu’à l’un de ces abat-jours en verre bleuté genre chapeau chinois, avec juste une ampoule. Il y a aussi un grand ventilo légèrement désaxé qui fait tac-tac à chaque tour. Et puis un recoin pour la toilette, caché par un rideau de cotonnade.

Elle va jeter un œil à la porte-fenêtre, au travers de la fente de lumière que laissent encore passer les larges battants des persiennes. Dix-neuf heures. Il fait encore chaud, bien sûr, très chaud, mais elle en a pris l’habitude.

Elle revient à la glace. Elle défait son chignon militaire, ses cheveux se répandent sur ses épaules. Elle voit une grande blonde plutôt bien conservée malgré ses cinquante-quatre ans. Mince, pas un bourrelet, pas une trace de cellulite, les petits seins encore vaillants malgré tout. C’est comme cela qu’elle a pensé à eux, cela la fait sourire. Elle a un beau sourire, juste un peu sévère, mais il y a cette fossette, à gauche, qui l’égaie. Les taches de son qu’elle sur le nez et les pommettes en ressortent davantage. Sa peau de Normande a doré là où elle ne porte pas de vêtements, le reste de son corps est tout blanc.

« Ben oui, c’est pas trop étonnant, elle se dit, après une journée comme celle qu’on a passée au bloc, il fallait bien que ça arrive, ne t’en fais pas trop. Il en aurait bien sauté une autre, même plus moche. Dis-toi seulement que ça ne veut rien dire de plus. Ne te raconte pas d’histoires. Il fait chaud, on est crevé, on est tendu, surtout, et il faut bien que la détente se manifeste de cette manière, entre un homme et une femme qui viennent de passer des heures ensemble à tout donner, dans une entente parfaite. Le dernier patient était réputé condamné, Dudu l’a sauvé, ça valait bien un grand coup de folie. »

Dans tout l’hôpital, on appelle Dudu le médecin-major Olivier Dubuffet, la quarantaine acérée, une sacrée réputation de sorcier du bistouri, protestant, marié au temple, trois enfants, et grand sportif. Le type sérieux.

Ce soir-là, en rejoignant le bureau des chirurgiens pour terminer la journée par son dernier rapport d’opération, il y retrouve Liliane Séveno, son infirmière préférée en salle d’op’. Elle lui tourne le dos, elle est penchée sur le bureau pour écrire quelque chose, il lui met la main aux fesses.

Elle se retourne, elle le regarde, elle sent, tout contre elle, son érection, elle se colle à lui et elle lui roule un patin.

C’est la première fois, pour lui comme pour elle, ce genre de choses. Après, ils se détournent pour se rajuster. Elle lui tourne le dos, il ne sait trop que dire, il lui touche l’épaule et sa main y reste posée un instant, puis il sort, un peu perdu.

C’est cela qu’elle se rappelle en se regardant dans cette foutue glace dont le tain est parti en bien des endroits. Et à nouveau elle sourit. Elle se sourit.

« Tu parles d’une bonne sœur ! », elle se dit à mi-voix.

Mais bonne sœur, elle ne l’est plus, depuis deux ans maintenant, et ça ne lui manque pas. Pas du tout. Et si la chose se reproduisait de temps en temps, sans engagement de part et d’autre, eh bien...

26 juillet 2010

 

 

17

 

Rouen, Seine inférieure – avril 1948

                                           

Je suis peut-être un enfant de salaud, mais pas au point de trahir un camarade. D’ailleurs, quand Papa Damien m’a adopté, il voulait faire de moi un homme, il me l’a assez dit. C’est pour ça qu’il m’a mis aux scouts.

Mais il y a aussi une chose qu’il m’a jamais dite, mais je l’ai bien comprise, je ne suis pas idiot, c’est qu’il voudrait bien quand même que je reste un dur, comme j’étais avant ! 

C’est pour ça que je ne vais pas flancher. Il y a une chose qu’ils ne savent pas, les guignols du Conseil de Discipline : ils peuvent me sanctionner, non seulement mon père ne va pas me faire de reproches, mais au contraire, il sera fier de moi !

 

Inter est debout, à trois mètres du bureau du proviseur. Ce dernier, entouré du censeur et du professeur principal de Première Mathématiques, compulse le dossier du jeune homme.

« Intégré en Seconde venant du Collège Jeanne d’Arc. Brevet mention passable. Mmmm. Comme d’habitude avec ces religieux, aucun moyen d’en savoir plus sur sa scolarité antérieure. Bon. Ceci dit, bonne Seconde dans l’ensemble. Cette année, résultats satisfaisants, aucun incident concernant la conduite. »

Il lève les yeux et les pose sur celui qu’il connaît comme étant l’élève Breton. Il n’a pas l’air de plaisanter :

– Alors, mon garçon, expliquez-vous. Vous avez totalement et définitivement mis hors service le microscope qui vous était confié par votre professeur de Physique, ceci lors d’une séance de travaux pratiques. Je précise que la perte de ce matériel représente pour le Lycée un coût fort important que vos parents auront à rembourser. Dans quel but vous êtes-vous attaché à cet acte de vandalisme ? Nous vous écoutons. Après vous avoir toutefois précisé que l’affaire est sérieuse et que vous risquez trois jours de renvoi. Votre père appréciera. Alors ?

– Ce n’est pas moi qui ai détérioré le microscope, Monsieur.

– Monsieur le Proviseur, s’il vous plaît jeune homme.

– Monsieur le Proviseur… Ce n’est pas moi.

– Ce n’est pas vous. Bien sûr. Alors voyons, qui est-ce ? C’est bien à vous qu’il était affecté, lors de cette séance. Je vois que votre professeur, Monsieur Duperron, vous a inscrit au début du cours comme responsable du microscope numéro douze, celui qui a été démonté.

– Oui, mais comme j’étais seul, et comme les autres étaient deux par microscope, j’ai vu qu’un autre était seul aussi, alors je suis allé travailler avec lui. Et il y a un autre élève qui s’est amusé avec mon microscope, parce que lui, il n’avait pas envie de travailler…

– Voilà donc toute l’histoire. Eh bien, il va vous falloir en prouver l’exactitude, Breton. Qui était donc ce mauvais élève surgi de nulle part ?

– Je ne peux pas le dire, Monsieur le Proviseur. Il m’a demandé de ne pas le dénoncer. Il m’a dit que son père le battrait s’il était renvoyé.

– Son père le battrait…

– Oui. Mais il a employé d’autres mots.

– Bien entendu. Et vous, vous vous sacrifiez. Comme c’est noble ! Mais peu crédible, voyez-vous. Je crois que l’affaire est entendue, et si mes collègues ici présents en sont d’accord, vous serez puni de trois jours de renvoi. Cela s’arrêtera là compte tenu de votre bonne conduite antérieure. Pour le reste, tâchez à l’avenir de vous tenir tranquille, car la prochaine fois ce serait le renvoi définitif. Et essayez aussi de faire preuve de moins d’imagination, vous êtes en section Mathématiques, une science exacte s’il en est. C’est bon, vous pouvez disposer.

 

Ben mon père, il m’a cru, lui, et il a eu raison, parce que c’était Bastien qui avait cassé leur machin. En plus, le vieux con de proviseur, il m’a pas fait peur. Et maintenant, Bastien, il fera plus son cinoche, il jouera plus au dur, moi je l’ai vu il pleurait presque, il me suppliait. Avant ça, il se vantait tout le temps devant les autres : « Ouais, j’ai fait ci, j’ai fait ça. Gnein-gnein-gnein. » Tu parles. C’est que du flan. Maintenant il a l’air d’un con. Rien que ça, ça vaut bien trois jours de renvoi.

2 août 2010

 

 

18

 

Bâle, Confédération helvétique – décembre 1976

 

Josefina l’avait quitté. Son grand amour. La belle, l’ardente, la pure Josefina. Tout s’écroulait.

Cela faisait suite à tous ces conflits internes, chez les humanitaires de SISM, elle n’avait pas supporté. D’autant qu’elle et lui se situaient dans des camps opposés.

Elle trouvait qu’il allait trop dans le sens des m’as-tu-vu, comme elle disait. Elle n’aimait pas cette façon qu’ils avaient, et lui avec, de tirer profit, en termes d’image, de la médiatisation croissante de leur action. L’humanitaire rapportait. Il devenait plus important pour eux, lui semblait-il, de travailler dans des pays dont les malheurs étaient couverts par la grande presse internationale que dans les recoins pourris de la planète pauvre.

Elle soupçonnait aussi quelques affaires un peu louches, de l’argent circulait un peu trop facilement. Oh certes, il était destiné, assurait-on, à augmenter les capacités d’intervention de l’ONG, mais elle craignait une certaine compromission, elle observait une trop grande proximité avec certains milieux gravitant autour de quelque militaire devenu chef d’État…

Roger, se disait-elle, a perdu ces derniers temps quelque chose de son intégrité, cette part de lui, justement, qui l’avait séduite. Et de jour en jour, le fossé s’élargissait entre eux. De son côté à lui, pourtant, les choses étaient simples : il aimait Josefina, Josefina l’aimait, si elle l’énervait ces derniers temps, alors qu’il croulait sous le boulot, ça lui passerait, pensait-il, c’est comme ça avec les femmes, elles aiment faire des histoires, c’est leur façon de se prouver qu’elles sont toujours nos bien-aimées. 

Elle n’avait pas appris à analyser les sentiments et les situations avec des mots savants. Elle savait très bien ce qui n’allait pas mais le discours objectivé à la française lui manquait. Alors elle réagissait par la colère. Faute de pouvoir lui dire ce qui était réellement en question pour elle, faute d’oser lui faire part de certains soupçons, faute de savoir résister à des impressions de plus en plus négatives, elle n’arrivait pas à lui parler sans se laisser aller à des scènes de plus en plus violentes, désespérées.

Un jour il l’a dit aux collègues : « En ce moment, chez moi, c’est l’enfer. »

Et un soir il avait trouvé la maison vide. Sans un mot, sans s’expliquer davantage elle était retournée au Mozambique, dans son pays, dans sa famille.

 

Inter avait tout lâché. Non sans avoir, par colère, par frustration, fait justement ce qu’elle lui avait reproché de s’être abaissé à commettre… Et d’un seul coup il était riche, du moins selon l’idée modeste qu’il se faisait de la richesse. Mais il avait dû démissionner. Dans l’humanitaire il était grillé.

Il avait donc fini par accepter cette offre déjà ancienne, un poste chez DK2S, la grande compagnie d’audit internationale. Ses compétences d’organisateur et son expérience des relations avec les dirigeants des pays du Sud avaient parlé. Depuis deux ans, déjà, il gagnait là aussi ce qui lui paraissait représenter des fortunes.

Son bureau était fixé à Bâle, et c’est dans cette ville qu’il avait rencontré Anton. Ils étaient devenus copains, cela s’était fait tout simplement, depuis une rencontre à la faveur d’un pince-fesse, puis à coups de dîners en ville, de sorties en montagne, de week-ends sur la Côte, ce genre de choses. Ils sortaient ensemble, ils buvaient ensemble, ils couchaient avec les mêmes filles. Ils étaient copains.

Quelques années auparavant, Anton était sorti d’URSS de façon rocambolesque, passant en Finlande, de nuit, en plein hiver. Il avait pu émigrer aux States, comme il disait dans son français imaginatif. Il avait acquis la nationalité américaine. Ingénieur en télécommunications, il gérait la modeste filiale européenne d’une firme spécialisée dans la miniaturisation des piles. Un soir où il avait bu un peu trop, il avait expliqué à Roger que son diplôme d’ingénieur était en réalité celui de son frère resté en Russie… Interloqué, Roger, néanmoins, avait ri. Il admirait tellement son aventurier de copain popof.

Quand au boulot, rien de passionnant, remarquait volontiers Anton, ajoutant qu’il rechercherait volontiers un peu plus de risque…

D’où l’idée. Une idée simple à laquelle il pensait depuis longtemps et qu’il exposait à Roger en roulant ses r :

« À nous deux, nous pouvons rassembler assez de monnaie pour emprunter et acheter à bas prix une entreprise en difficulté. En Italie, par exemple, ça ne manque pas. Nous en choisissons une dont la production soit suffisamment diversifiée. Nous dégraissons le personnel, nous rationalisons le fonctionnement, et surtout, nous fractionnons l’activité et les sites au maximum. Après quoi nous la revendons par appartements. ça se fait beaucoup aux States, et crois-moi, ça rapporte gros. Sûr que si ça rate, mon ami, on perd tout ou presque, mais comme on dit chez nous, nitchevo : c’est pas grave ! En revanche, si ça marche, on achète plus gros et on recommence… »

Et voilà, Roger Breton avait été séduit. La compagnie de droit international BreKir était créée. Et ce jour de Noël 1976, les deux amis partaient pour Milan en quête de leur première affaire.

9 août 2010

 

 

19

 

Près de Sarkani, Afghanistan – juin 1992

 

Ils lui avaient à nouveau bandé les yeux, un foulard puant serré autour de sa burqa, puis, comme à chaque fois, ils avaient détaché la courte corde qui reliait son poignet droit à un piquet de fer enfoncé à force dans une fente de la paroi rocheuse. La corde était épaisse et rugueuse et le nœud serré, le jeune talib l’avait coupée d’un passage rapide de son poignard recourbé, il en résultait comme d’habitude une estafilade sanglante. Elle s’y attendait, elle ne lui a pas donné le plaisir de la voir montrer sa douleur. Elle avait vu pire.

De toute façon, elle savait ce qui allait se passer, ils allaient la relever, chacun lui passant une main sous les aisselles, ils la forceraient à marcher malgré la courte corde qui reliait ses chevilles, et ils la guideraient ainsi jusqu’à une autre grotte, plus grande, où elle serait interrogée une fois de plus par un jeune type qui maniait l’anglais du sous-continent indien avec préciosité.

Elle savait aussi qu’elle ne risquait aucune agression physique. Leur fanatisme religieux leur imposait heureusement le respect absolu de quelques clauses protégeant le corps des femmes. C’est bien pourquoi elle craignait davantage l’intrusion dans sa grotte de la vieille femme qui la malmenait, pendant la toilette, en la traitant, du moins elle le supposait, de « Sale pute idolâtre »…

Avant de pénétrer dans la seconde caverne, elle a éprouvé au moins le petit plaisir de sentir la chaleur du soleil sur ses épaules et son dos. On devait donc être en fin d’après-midi.

Cette fois-ci, les choses ne se sont pas passées comme d’habitude. Une fois entrée, on l’a assise de force, on lui a enlevé son bandeau. À travers les grilles de la burqa, elle a pu regarder autour d’elle. Elle se trouvait au bord d’un grand tapis et un homme lui faisait face, assis à pas deux mètres d’elle, le dos appuyé à la paroi rocheuse d’une caverne qui devait être très spacieuse, pour autant qu’elle pouvait s’en rendre compte.

Elle a vu les deux taliban sortir et elle s’est retrouvée seule face à cet homme. Elle a su tout de suite qu’il ne s’agissait pas de son interrogateur habituel. Celui-ci était plus âgé, au moins la quarantaine, mince, courte barbe déjà grisonnante. Il était vêtu et coiffé comme les autres. En dehors du poignard traditionnel, il ne portait pas d’arme. Ce qui frappait en lui, c’était le bleu incroyable de ses yeux. Il était beau, ce type, avec sa peau brune. Et ces yeux…

Elle a sursauté, il s’adressait à elle en français : « Enlève ta burqa, je veux te voir quand tu me répondras. »

Elle n’avait pas le choix, elle s’est retrouvée devant lui en chemisette et short kaki. Une tenue déplorablement sale. Elle détestait ce type.

Il l’a regardée : visage mince, cheveux presque blancs d’une blonde aux environs de la soixantaine, les yeux gris-bleu, peu de rides, corps mince mais musclé… Une belle femme, en fait. Elle le regardait froidement. Une battante.

Elle ne lui a pas laissé le temps de parler :

– Où sont mes amis ? Nous étions trois quand vous nous avez enlevés.

Elle savait qu’il ne fallait absolument pas lui montrer sa faiblesse. Ni sa peur. 

– Ne t’occupe pas de ceux-là, occupe-toi de toi, Liliane Séveno, infirmière, ancienne religieuse, militante pacifiste, comme vous dites menteurs que vous êtes. Tu vois que je suis bien renseigné, tes amis ont parlé de toi.

– Où sont-ils ?

– Il y a une chose que tu dois comprendre : c’est moi qui parle, toi tu écoutes, à moins que je te pose une question, et alors tu réponds. Tes amis ont été relâchés très vite, ils ne nous servaient plus à rien, ils nous gênaient plutôt, nous faisons la guerre. Nous avons pensé les exécuter mais ils étaient plus utiles en racontant leur histoire. Ils sont rentrés aux États-Unis. Ne sais-tu pas que les Américains nous soutiennent, même dans notre guerre contre Massoud ? Mais toi, maintenant, tu es célèbre, chez toi tous se demandent ce qu’est devenue leur héroïne. Et sais-tu pourquoi tu es encore avec nous ? Je vais te le dire : tu es la preuve que cet organisme, WarNoMore, est en réalité un outil de votre Croisade contre les croyants. Voilà pourquoi, sœur Liliane !

Il accompagnait le mot sœur d’un sourire ironique.

– Sais-tu, maintenant, ce qui va se passer ? Tu vas choisir. Ou tu meurs, ou tu restes en liberté avec nous. Mais alors, tu te convertis à l’islam. Nous le ferons savoir, et ce sera une victoire pour nous. Comprends-moi bien, je ne veux pas que tu meures, je veux que tu vives. Tu nous seras utile. Et tu seras dans la vraie foi.

 

Liliane est retournée, voilée, à sa grotte, mais cette séance s’est reproduite plusieurs fois. À la longue, elle a regardé cet homme d’une autre manière. Elle s’est mise à douter. Elle a pensé qu’il était sans doute sincère. Au fond il voulait son bien. Et après tout, elle le comprenait, elle était infirmière, elle pouvait servir, elle savait bien ce qu’ils étaient, eux tous, les combattants de Dieu : des pauvres, souvent épuisés, malades. Au fond, ils étaient les victimes, que ce soit d’abord des Russes, puis de cet Occident dont elle venait.

Oui, il était sincère. Et il la regardait comme s’il attendait sa réponse avec espoir. Et elle, elle devait être honnête, se dit-elle cette fois-là.

– Je ne suis plus une religieuse. J’ai quitté l’ordre il y a huit ans.

– Quelle importance ? Qui le saura ? Tu es croyante ! Si tu n’étais pas croyante, tu ne pourrais pas supporter sans te plaindre ce que tu supportes depuis près de trois mois ! Réfléchis, ma sœur, et viens avec nous. Je te donne encore du temps mais il faut que tu décides.

 

Elle est repartie dans sa grotte sans que change quoi que ce soit dans les conditions de son enfermement, mais cet entretien s’est répété encore, elle a été amenée de nombreuses fois devant cet homme. Et chaque jour, elle se persuadait davantage qu’il était sincère et que son combat, en un sens, était juste.

Finalement, elle lui a donné sa réponse.

16 août 2010

 

 

20

 

Sinaouine, Sud tunisien – juin 1953

 

La compagnie s’éloignait de Sinaouine en direction de Médénine. La chaleur était épouvantable. Les Flore* en avaient vu de brutales, mais là, c’était le pompon. Jochen, dit Rémi Benoît, dit le Filou – et plus tard, le Niaï –, ne pouvait s’empêcher de regretter la pénombre fraîche de sa cellule, au pays. Le Sud tunisien ne lui valait rien. Les Bat’ d’Af’, il n’avait pas pensé à ça, sinon il se serait carapaté avant de se faire poisser, à Évreux. Seulement voilà, il avait l’âge de faire son régiment, et les salopards l’avaient trouvé là où il était, au trou, condamné à dix mois pour vol et recel…

Cinq heures de marche. Totalement gratuite, la marche : arrivés à Médénine, les troupiers repartiraient pour Sinaouine. Il s’agissait de les dresser, c’était la compagnie des bleus, il fallait qu’ils comprennent.

C’est ça qu’il ne pouvait pas avaler. Ça le foutait en boule, et la fatigue aidant, plus la chaleur, il enrageait, il aurait tué quelqu’un.

Cinq heures de marche, sac au dos, fusil à l’épaule. Avec ce salaud d’adjupète qui flanquait la colonne, tranquille sur son cheval, la vache, toujours à se payer la poire d’un bataillonnaire ou à en injurier un autre.

Fallait pas que ça tombe sur lui, fallait pas qu’il l’appelle encore le Blondinet, ou ça allait chier… Ses tempes bourdonnaient, sa nuque était raide, dure comme la pierre, la sueur lui attaquait les yeux, la colère lui montait à la tête, elle brouillait tout.

L’adjudant Moreau a dû se rendre compte de la chose, il a approché son cheval, histoire de s’amuser un brin, il a ricané, il a dit : « Eh, ton fusil, plus droit, toi là, le Blondinet, t’as pas de jus dans les veines ? Tu serais pas une fiotte ? »

Il aurait pas dû. Le Blondinet a foutu son flingue par terre, il a sauté sur la botte du connard, il l’a tirée, le mec est tombé la gueule dans les cailloux de la piste, avant d’avoir bougé il avait pris un coup de godillot dans la poire, puis deux, puis trois, les copains se sont amenés, ils ont ceinturé le dingue qu’arrêtait pas de gueuler : « Tu vas la voir, la fiotte, grand con, tu vas la voir, tu vas voir, tu vas crever ! »

 

Normalement, ça méritait le falot et les douze balles. Mais c’était des emmerdements, le colonel avait mieux, plus direct, plus formateur, aussi, pour les autres. Fallait pas que les conscrits se croient permis, fallait qu’ils voient la chose de visu, directement, eux tous, un tas de repris de justice tous plus pourris les uns que les autres, voleurs, maquereaux, violeurs, à pas vingt ans ! On allait faire simple. Et puis on verrait bien : ou le type survivait et il avait compris pour de bon ; ou il clameçait, et on avait juste exécuté la peine de mort, rien de changé.

 

Trois jours plus tard, le Niaï était encore assis au fond de la fosse où on l’avait mis, à poil, à rester là en pleine soleil, sans eau ni rien d’autre. Il avait refusé de se laisser crouler sur le sable pour canner. Mourir debout. « Debout les morts ! », comme le rappelait en rigolant ce couillon de Robert, dit Patrice, un vieux mac d’Évreux, un ancien du 3ème Régiment d’Infanterie coloniale, rescapé de Verdun.

Dans sa tête, il y avait des images qui passaient, l’une après l’autre, parfois à toute vitesse, se brouillant les unes les autres, parfois lentement au contraire, l’une après l’autre, bien nettes, tellement présentes qu’il s’y croyait. Il s’était mis à divaguer, en allemand ou en français. « Nein, Mutter ! Warum ? », « cette grolle, elle est… », « Émeline, c’est toi ? », « ttension !!! », « où qu’est… », des trucs vagues. Ou alors il chantonnait, par bribes, « Tout va très bien, Madame la… », « De Gabès à Tataouine, de Gafsa… », « Ami, entends-tu… », « On m’appelle Robin des Bois, je m’en vais par les… ».

Moreau surveillait. Quand le gus s’est affalé sur le côté sans plus rien dire, sans plus bouger, il a attendu encore un peu, et puis il est allé faire son rapport au colonel.

 

* Surnom des soldats du 1er Bataillon d’Infanterie légère d’Afrique, ou 1er Bat’ d’Af.

23 août 2010

 

 

21

 

Pemba, Mozambique – novembre 1971

 

« Il fait encore très chaud, ce soir. Il va bientôt faire nuit mais j’ai encore le temps d’écrire à Simone (il parle tout seul, à mi-voix). C’est elle qui décidera : ou c’est moi ou c’est elle qui demande le divorce. Il faudra bien qu’on en finisse, maintenant, qu’elle le comprenne une fois pour toutes, après trois ans de séparation. »

Il jette un coup d’œil à l’intérieur de la tente marabout : les enfants dorment paisiblement, chacun sur son lit de camp. Ils ont tiré les lits pour les placer côte à côte, pendant des jours ils ont dormi par terre, dehors, serrés les uns contre les autres ; ici, une fois séparés ils se sont sentis perdus.

Le voici responsable de trois petits enfants. Il les regarde, la gorge un peu serrée. Est-ce que, sans eux, il se serait engagé autant, avec Josefina ? Oui, sans doute, elle est la vraie femme de sa vie, il le sait depuis le jour où, droite dans la poussière, le bras levé, belle comme aucune, elle l’a obligé à arrêter sa jeep…

Mais Josefina sans les enfants, de toute façon, c’est idiot, ça n’existe pas.

Se dit celui qui fut un enfant perdu, autrefois, un petit gars surnommé Inter qui dormait lui aussi par terre, serré contre la petite Lili.

 

Josefina.

Depuis que les Portugais avaient tué son mari, elle avait marché. Ils avaient incendié le quartier, tué les hommes, tous supposés membres du FRELIMO*. Ils avaient chassé les femmes et les enfants, laissé les vieillards se dessécher sur place. La petite ville brûlait, les femmes avaient fui vers la forêt. Josefina avait choisi de partir au contraire vers la mer, sachant qu’elle allait ainsi rejoindre la grande route Nord-Sud, avec une chance de croiser un convoi, n’importe lequel. Et là, ou bien elle vivait, ou bien elle mourait, ses petits avec elle.

Elle avait beaucoup marché, elle avait traversé une bonne partie du pays dévasté, elle se cachait, elle trouvait de l’eau et, dans certains villages incendiés, juste assez de vivres pour elle et les enfants. Elle portait Analisa sur son dos à la façon de ses ancêtres africaines, elle la métisse lettrée, la prof trilingue. La petite n’avait que neuf mois, elle ne pesait rien, les garçons marchaient, ils étaient grands, huit et dix ans. L’aîné, Roberto, l’aidait bien, il portait le sac, il courait devant pour aller voir, en se cachant, à l’approche d’un hameau. Le petit Zézé suivait.

 

Elle ne savait pas qu’elle était belle, mince et droite dans la poussière, droite, noire et poudreuse, ses yeux verts portés droit devant, posés sur la jeep qui fonçait droit sur elle.

« C’est maintenant… »

L’homme blanc avait pilé devant eux. C’était un étranger, un de ceux qui s’occupent des réfugiés, dans les camps. Il ne parlait que l’anglais, mais avec un drôle d’accent il lui a dit de monter. Il regardait les enfants, il la regardait, quand elle lui a dit d’où elle venait il a été stupéfait. Il l’a emmenée jusqu’à ce camp, il lui a trouvé un marabout pour elle et les petits, pour eux seuls, il ne pouvait plus détacher les yeux ni d’elle ni des enfants. Il ne les a plus quittés, il s’est occupé de tout.

 

Ils ont beaucoup parlé.

Elle a vite compris qu’il venait de France, un pays merveilleux, tout le monde le sait, bien mieux que le Portugal. D’ailleurs les Français ont depuis longtemps accordé l’indépendance à leurs colonies. Et lui c’est un homme bon. Il agit pour le bien de tous, il combat le malheur. Elle lui est reconnaissante de tout ce qu’il fait pour elle et ses enfants. Il aime les enfants, pourtant il n’en a pas. Il n’a pas de femme non plus. Ensemble, ils parlent de la guerre, de la colonisation, de l’indépendance, des possibilités du pays, de sa vie à elle, avec Alfredo, elle lui a confié bien des choses, elle n’a pas d’amies dans ce camp, les femmes qui s’y trouvent sont des paysannes illettrées, elles ne parlent que des choses immédiates, elle, elle a toute sorte de pensées qu’elle a besoin d’échanger, avec lui c’est facile, de plus ils partagent souvent les mêmes opinions, les mêmes certitudes.

Elle voit bien qu’il la regarde de cette façon-là. On n’y peut rien, elle sait qu’elle n’est pas laide, et lui c’est un homme, bien sûr il pense aussi a ça. Pour elle ce n’est pas le moment, c’est vrai qu’elle ne pouvait plus beaucoup supporter Alfredo mais il vient de mourir, ce ne serait pas correct. Plus tard, elle le sait, elle ne dira pas non. Ce sera le moyen, aussi, d’entrer dans son aventure à lui, une belle chose, un vrai combat pour les gens, elle aimerait tant finir par être utile, au lieu de ne servir qu’à enseigner l’anglais à de futurs petits maîtres… Elle en avait assez, Alfredo, lui, ne pensait qu’à gagner des sous. Pauvre homme, tué comme rebelle alors qu’il fuyait tout engagement.

 

Oui, se dit-il, c’est elle la vraie femme de ma vie. Enfin. Et devant nous la plus belle des aventures.  

 

* Le FRELIMO (Front de Libération du Mozambique) a conduit dès

le début des années 60 la lutte de libération nationale qui a conduit

à l'indépendance du pays, alors colonie portugaise, en juin 1975.

30 août 2010  

 

 

22

 

Djibouti, République de Djibouti – 12 décembre 1989

                    

C’était plus fort qu’elle. Ils l’agaçaient à un point ! Elle en avait eu marre, mais marre ! Elle s’était levée, elle les avait engueulés, elle était partie. Maintenant elle faisait ses bagages, le Pierre-Loti appareillait le lendemain à l’aube, direction Marseille, elle y monterait d’autorité.

Ça avait pourtant commencé comme d’habitude, de façon très sympa. Et puis ça avait dégénéré, et là, elle ne pouvait plus supporter. C’est Joël qui avait démarré, le pauvre, sans se douter de ce qu’il allait déclencher :

– Qu’est-ce que vous pensez de ça ?

Joël Delnondedieu tenait à bout de bras le dernier exemplaire de l’édition hebdomadaire du Monde destinée à l’Outre-mer :

– Je vous le lis : « Les Douze acceptent que le peuple allemand retrouve son unité à travers une libre détermination à condition que ce droit s’exerce dans un contexte de dialogue et de coopération Est-Ouest et dans la perspective de l’intégration communautaire. » Alors, ça y est enfin, c’est la réunification de l’Allemagne !

Ils étaient quelques-uns à prendre leur apéritif du soir à l’ombre, à la terrasse du Palmier en Zinc, le bistrot emblématique de la ville. Trois officiers de la Royale en poste à la base française, dont le médecin-major Olivier Dubuffet, plus Alain Hobereau, ce représentant des Outils Lanoir arrivé récemment, enfin Liliane et sa collègue infirmière Rachel Kahn.

– On a fini par les avoir jusqu’au trognon, les Popofs !

C'était Dupuis-Morin, un enseigne de vaisseau reconnaissable à sa calvitie précoce et aux quelques poils couleur carotte qui l’entouraient.

Delnondedieu a éclaté de rire. Il reconnaissait bien là l’anticommunisme maniaque de son camarade. À partir de là, pensa-t-il, l’évolution de la discussion était tracée d’avance, suivant le cours habituel des débats de bistrot chers au cœur de tout Français né de bonne mère. On allait se diviser sur la dégringolade de l’URSS, puis, selon une configuration différente des camps en présence, sur le danger potentiel que représentait la perspective d’une Allemagne réunifiée pour l’influence de la France en Europe, pour obliquer probablement, compte tenu de la présence de la jolie brune aux longs yeux, sur la dénazification ratée des institutions allemandes de l’Est, pour déboucher enfin sur la question palestinienne et l’évocation rageuse de la politique israélienne dans les Territoires occupés.

C’est à peu près ce qui s’était passé, suscitant l’intérêt du grand blond en chemise de coton à fleurs orange qui sirotait son bourbon à la table voisine, le bob repoussé à l’arrière du crâne. C’est sûr qu’il ne saisissait pas toutes les subtilités des arguments ni toute la finesse des vacheries que ces Froggies échangeaient, mais il s’extasiait sur cette capacité à s’engueuler à plusieurs, parfois d’ailleurs à front renversé, sans jamais cesser de s’apprécier. Il les avait déjà observés, en effet, le Yankee, il savait que le lendemain ils seraient là, à la même table, ensemble, contents de se retrouver comme chaque soir à la même heure. Sûr qu’aux States, ça aurait dégénéré depuis longtemps en échanges de coups ! ça devait être ça, au fond, une vieille civilisation !

Mais la discussion prenait un tour imprévu :

– Mais oui, mon Dudu, on sait bien que tu ne vas pas la contredire, ta Liliane ! Elle te rend trop de services…

Dupuis-Morin venait de sortir des clous, c’est sûr, mais au fond, il n’y avait pas là, pensait-il, matière à en faire un plat, on n’allait pas se fâcher pour une banale histoire de cul. Dubuffet, interloqué, restait coi, pourtant, son aimable visage passé tout-à-coup au rouge brique. Les autres se taisaient, surpris mais intéressés, attendant surtout de voir ce qu’allait faire l’infirmière.

Or cela faisait un bon moment qu’elle s’agaçait de ces sempiternelles discutailleries sans début ni fin, totalement stériles, gratuites, gnagnagna, et que je te montre comme je m’y connais, et que je te passe la moutarde en échange du séné, et que je dis juste le contraire de ce que j’affirmais il y a une minute, et… Et merde, à la fin !

Elle se lève d’un coup, sa chaise se renverse, elle ramasse ses lunettes de soleil, elle s’en va. Recta.

*

En mer Rouge – 13 décembre 1989

 

Le grand Américain dégingandé s’approche de Lili, il la regarde et il secoue l’index devant elle, comme pour dire « Vous en êtes une drôle, vous ! ». Elle le reconnaît, elle éclate de rire.

Ils s’accoudent à la rambarde, côte à côte, ils font connaissance.

Il s’appelle GeneMy name’s Eugene L. Stappleton, from Dover, Delaware, but call me Gene, please. – Il se reprend, passe au français : « Je sais déjà, vous êtes Liliane. Mais chez moi, on vous appellerait Outburst Lily, je crois ! Lili l’Explosive… »

Elle apprend qu’il représente une ONG internationale destinée à lutter contre les menaces de guerre dans le monde. Elle s’appelle WarNoMore. Son origine est Quaker, mais elle n’est pas confessionnelle.

6 septembre 2010  

 

 

23

  

Évreux, Eure – octobre 1950

 

Patrice est entré dans ma chambre.

Il était en tricot de corps et calcif, un beau, bleu ciel à fines rayures blanches, en coton bien raide. Avec ses soixante piges, il faisait encore beau mec, sauf les tifs qui s’étaient beaucoup fait la paire, vu qu’il avait le crâne qui ressemblait à un œuf d’autruche.

C’était pas n’importe qui, je le respectais, le Patrice. On pouvait voir un peu de son tatouage qui dépassait de son tricot, au-dessus du cœur : une croix de la Légion d’Honneur, avec le ruban encore bien rouge. Il se l’était fait faire pour remplacer celle qu’il avait pas eue malgré ses états de service. On ne décore pas un marlou, même s’il a fait tout 14-18 en première ligne.

Bref, je me sors vite fait du page. Quand Patrice vient me voir, surtout au milieu de la nuit alors qu’il s’envoie Marinette, la petite dernière qui arrive d’Afrique, c’est que la chose est sérieuse.

– ’coute voir, p’tite tête, il me dit, j’ai quéque chose pour toi. Ça s’ra un gros bifton mais t’auras l’pognon que quand tout s’ra réglé, alors tâch’ de faire gaffe à ta p’tite gueule.

C’était la première fois que Patrice me faisait confiance. Il est vrai que j’avais seize ans, il était temps de me mettre au boulot pour de bon. Jusque là, je n’avais encore réalisé aucune affaire sérieuse, juste planquer la camelote. Là-dessus, j’avais une vraie réputation, j’étais plein d’idées. Il faut dire que j’avais déjà intérêt à me planquer moi-même, pour pas me faire enlever par les Services sociaux. J’habitais pas à la bonne adresse, le claque de la rue des Fusillés n’inspirait pas ces dames. J’avais donc toute sorte de caches disséminées dans la maison et ses abords mais aussi en différents endroits de la ville, tous plus improbables les uns que les autres.

Cette fois-là, c’était à moi d’agir, Patrice était plus assez souple, aucun de ses potes non plus, surtout Gégé – Gérard le Bordelais, dit la Baraque, si vous voyez, un artiste bien connu des spécialistes du Sommier* –, quasiment mon parrain vu qu’Ermeline était sa femme.

C’est comme ça que la nuit suivante, je suis entré dans l’hôtel particulier de Me Chaudevant, le notaire, en passant par le soupirail de la cave. À partir de là, je devais me débrouiller pour ouvrir la porte de service qui donnait sur le petit jardin. Les autres m’y attendaient, ensuite ils ont vidé tout ce qui avait de la valeur, mais rien qu’au rez-de-chaussée, tout le monde dormait au premier. Moi je faisais le pet. Le truc vraiment facile et qui a bien réussi, tout le monde était content. Le lendemain matin, Ermeline m’a fait son gros bisou, elle sentait bon l’œillet.

Je ne peux pas me plaindre, vu mes débuts dans la vie, à Évreux j’étais bien, j’étais entouré d’affection, et même, petit à petit, j’ai été considéré comme un type sérieux, un petit jeunot qui promettait.

Ermeline m’avait demandé qu’une chose, quand j’avais eu l’âge de comprendre : elle m’avait dit de pas faire le mac. C’est là qu’elle m’avait expliqué que, elle, elle avait pas fait ça par plaisir, que c’était pas bon pour une femme, que c’était juste la vie qu’avait voulu ça mais qu’autrement, si elle avait pu – à un autre moment elle a même dit : « Si j’avais su » –, elle aurait plutôt fait un truc comme modiste, ou même secrétaire…

« La secrétaire », c’est comme ça que les autres filles l’appelaient, de temps en temps, pour rigoler, quand elle s’était un peu trop consolée au Génépi, sa boisson des jours pas gais. « Je suis neuneu, aujourd’hui », elle disait, en se laissant tomber sur sa petite chaise, celle qu’était rien qu’à elle.

J’ai jamais fait le mac, non, même si gigolo ça s’en rapproche. Sauf que c’est le contraire.

  

* Il ne s’agissait pas alors d’un article de literie mais des archives spécialisées de la Préfecture de Police.

13 septembre 2010

 

 

24

  

Saint-Jean-Cap-Ferrat, Alpes maritimes – novembre 1984

 

Le clocher de l’église de Saint-Jean-Cap-Ferrat avait été fait, aurait-on dit, pour servir le dessein du Niaï. Carré et largement ouvert, sous son toit de tuile, vers les quatre directions, il offrait surtout une vue totalement dégagée sur les yachts qui s’alignaient en contrebas dans le petit port de plaisance, à une distance confortable pour un tireur moyennement entraîné, à condition néanmoins qu’il dispose de l’arme adaptée.

C’était plus que le cas. Il possédait depuis une dizaine d’années déjà une carabine de précision PGM Hecate II, de calibre 10.7 x 99 mm, équipée de sa lunette, de son trépied et d’un pied de réglage de hauteur sous la crosse. On la lui avait vendue en tant qu’arme anti-matériel, mais elle faisait aussi l’affaire pour un usage anti-personnel sur cible immobile, avec une portée de plus de quinze cents mètres. De toute façon, sa cible à lui ne serait guère qu’à deux cents mètres, et qui pouvait le plus pouvait le moins… De plus, avec le calibre des projectiles utilisés, ce n’était plus d’abattre un type qu’il s’agissait, mais plutôt de l’éparpiller…         

L’histoire de cet achat était déjà tout un roman puisqu’il avait fallu aller chercher l’objet sur la côte dalmate sous couleur d’une croisière en solitaire. Le Niaï avait loué le petit voilier avec son skipper, un Australien déjanté à moitié cuit par l’alcool et le hasch. Le gars n’avait rien vu, et de toute façon il se foutait de ce que pouvait bien maquiller son client, il était en train de cuver dans un bar du petit port pendant que le vendeur, un ancien commando croate, fixait le fusil, démonté et soigneusement protégé, de part et d’autre de la quille. Les quelques visites rapides de garde-côtes italiens puis français n’avaient rien donné, mais le plus délicat avait été de sortir de l’eau les deux paquets, ceci en plein jour, dans le port de plaisance de Saint-Raphaël. Heureusement, le Niaï avait su tisser quelques utiles relations dans certains milieux, et un plongeur l’attendait sur le quai, pourvu d’un outillage bidon destiné à faire croire qu’il venait réparer une avarie sous la coque.

Depuis, l’arme avait déjà servi à deux reprises.

Pour cette troisième occurrence, tout était au point, une fois réglée une difficulté mineure, celle qui consistait à se laisser enfermer dans l’église sans se faire remarquer. Pour le reste, l’ensemble du dispositif, simple au demeurant, était en place, à commencer par la cible.

Il n’y avait pas de souci à se faire pour celle-ci, il s’agissait d’un type qui passait des heures sur le pont de son yacht, bien en vue, étalé sur un super-transat. Il y avait certes tout une vie sociale qui se démenait autour de lui, des mecs, des nanas, mais lui appartenait au genre statique.

Le Niaï, de plus, ne pouvait se tromper de victime, ce type était l’un de ses clients. L’un de ceux qui organisaient des événements, sur la Côte, et pour cela faisaient appel assez régulièrement à l’agence spécialisée Rémi-Benoît, du nom de ce charmant garçon un peu falot qui vivait, disait-on, avec une vielle dame.

Outre cela, c’est-à-dire aussi outre ses multiples occupations liées à la vie publique – culturelle, économique, politique – de la bonne ville de Nice, il gérait en bon père de famille un juteux réseau de revente de substances illicites destinées en particulier à la jeunesse, dorée ou non. Que cela ait occasionné plusieurs décès parmi cette dernière ne l’avait guère affecté.

Le Niaï avait mis plusieurs années à le loger. À force de filatures, d’observations, de recoupements, de discussions de bistrot avec des relations patiemment cultivées tant chez les policiers que chez les voyous, il était arrivé jusqu’à lui. Il s’était occupé de cela avec un soin maniaque, habité par une idée fixe, descendre, un à un, un maximum de salopards de ce genre. Et cette fois-ci, il avait un gros poisson à sa portée.

C’est donc de façon tout aussi maniaque qu’il s’était installé en haut du clocher, tout au bord du petit parapet, l’arme bien calée, n’attendant plus, le casque anti-bruit bien adapté à son crâne, que la cloche sonne les douze coups de midi. La cible était là, benoîtement posée au bout de sa ligne de mire, et dès que le bourdon résonnerait, il n’y aurait plus qu’à appuyer sur la détente. Ensuite, démontage rapide, descente et repli sur la sacristie et la porte arrière, puis tranquille promenade de quinquagénaire mélomane, son étui de saxo à la main.

Seul inconvénient à tout cela : il avait fallu se farcir d’abord la messe dominicale, après avoir dissimulé le fameux étui dans l’unique et poussiéreux confessionnal.

 

Le lundi matin, le Niaï prenait son petit-déjeuner avec Nicole de Loubac. En écoutant les informations sur France-Inter, ils apprenaient qu’un meurtre odieux avait été commis la veille à Saint-Jean-Cap-Ferrat.

20 septembre 2010  

 

 

25

 

Grenoble, Isère – septembre 1968

 

– Allo, Roger ? C’est moi. Alors où en sommes-nous, finalement ? Tu me quittes, c’est décidé ? C’est fini ?

– Écoute, Simone, tu t’attends à quoi ? Je te l’ai dit une fois pour toutes, tu ne veux pas entendre ou quoi ? Je m’en vais ! D’ailleurs si j’ai ramassé mes affaires, ce n’est pas pour revenir, tu devrais bien le comprendre… Dans une semaine je suis au Nigeria, d’ici là j’ai plein de choses à faire, alors franchement, c’est pas la peine de revenir là-dessus…

– Roger…

– Quoi ? Quoi ? Écoute, c’est fini, tu comprends ?

– Mais qu’est-ce que tu vas foutre là-bas, nom de Dieu ? Tu crois qu’il n’y a pas autre chose à faire ici ? Tu te lances dans la charité chrétienne, c’est ça ?

– Voilà, c’est ça. Si ça t’arrange.

– Ah bon ! Tu ne me fais plus ta leçon de marxisme ? Ou tu me rejettes parce que je ne suis qu’une de ces stals qui ne comprennent rien à rien ? Ou alors tu t’es trouvé une de tes petites bourgeoises mao ? Une gamine qui baise mieux ? Tu l’emmènes en Afrique ?

– Mais qu’est-ce que tu racontes… Je n’emmène personne, c’est plutôt moi qu’on emmène. Tu ne comprends pas que j’en ai marre de toutes ces histoires de stals, de maos, de toutes ces conneries ? Mais regarde un peu autour de toi, un peu plus loin que ta cellule à la con ! Mais ma chérie, depuis le rapport Khrouchtchev il n’y a plus rien, chez tes cocos ! Rien à tirer ! Et Mao, et Trotsky, et les Spontex et les anars, pareil ! Tout ça c’est du pareil au même, blanc bonnet et bonnet blanc, comme il dit l’autre nabot ! Que du vent, que de l’opium du peuple, pas mieux que les curés ! Mais t’as l’air de quoi dans ton Parti qui pue les procès, ou les camps ? T’as plus qu’à me traiter de vipère lubrique, pendant que tu y es…

– Mais fous-moi donc la paix avec le PC, tu t’en sers pour fuir la question. Parce que tu fuis ! Tu fous le camp, tu abandonnes le combat ! Tu la voulais, ta petite révolution, tout de suite, par des voies rapides, et puis ça a raté, alors Monsieur est déçu, oh qu’il est déçu le petit Monsieur ! Alors il fout le camp, il n’a pas la patience, il n’a pas le courage ! Sale petit bourgeois, va !

– Bon, eh bien, c’est ça, je fuis, alors au revoir, Simone…

– C’est ça, au revoir, et allez, là encore tu fuis, mais là c’est moi, que tu fuis ! Mais reviens un peu sur nous, je croyais qu’on s’aimait pour la vie, non ? Il me semble quand même que c’est ce que tu me racontais. Et puis, pfoutt, fini, on n’en parle plus. Des paroles verbales, voilà ce que c’était, rien de sérieux. Et moi, j’y ai cru, moi j’ai bâti ma vie là-dessus, Roger. Tu es un beau salaud, un beau fumier, espèce de sale réformiste à la con ! Social traître de PSU de merde !

– Simone…

– Pas de Simone, plus de Simone, fini, a pu ! Elle reste toute seule, Simone, la petite Simone, comme d’habitude, comme toujours, elle a toujours été toute seule, Simone, elle a…

– Ne pleure pas, je t’en prie. Ça ne sert à rien, et puis ça fait un peu trop pression, excuse-moi, ne joue pas là-dessus. Et puis arrête de me coller tes drames sur le dos, tu es toute seule depuis toujours, d’accord, on sait ce que tu veux dire par là, mais rappelle-toi que ce n’est pas moi qui t’ai laissée toute seule, tu le sais très bien, je ne suis quand même pas responsable des camps nazis, merde ! Des malheurs, j’en suis déjà assez responsable… J’en ai marre d’être coupable, d’être responsable !

– Oh arrête, oh non, oh non tu n’es pas responsable, tu n’es jamais responsable, justement tu ne te conduis pas en responsable, ce serait trop te demander, à toi le gamin perdu, pauvre petit Roger, il ne sait pas se conduire, ce n’est pas de sa faute, il a été si malheureux, il a besoin qu’on le plaigne le petit Roger, il n’est…

– Tu arrêtes ou je raccroche. D’ailleurs je vais raccrocher, je n’ai plus rien à te dire. Nous deux c’est fini. Ça a été bien, je peux te le dire, tu peux me croire, ça a été bien, mais maintenant, voilà, c’est fini. Adieu, Simone, tâche de trouver quelqu’un...

– Salaud.

– Allo ? Quoi, encore ?

– Roger ? Une seule chose et je te fous la paix : tu n’obtiendras pas le divorce. Le divorce, je refuse, c’est Niet. Adieu mon amour.   

27 septembre 2010

 

 

26

 

Lion-sur-Mer, Calvados – juin 1994

 

Ils ne tiennent pas à rencontrer le Niaï dans cet hôtel. Pas tout de suite. Selon Liliane, il ne l’a pas reconnue lorsqu’elle l’a croisé, il ne faisait pas attention à ce qui l’entourait, tout occupé à soutenir la très vieille dame qui l’accompagnait.

Roger a d’abord été sceptique, il a pressé Liliane de questions, mais il a dû reconnaître qu’elle n’a aucun doute, que pour elle, il s’agit bien du gamin de l’Allemande, devenu – et pourquoi pas ? – cet homme élégant, distingué dans le genre décontracté, mais aussi très attentionné, qu’elle lui décrit… Après tout, s’ils sont venus à Caen tous les deux pour les cérémonies du Cinquantenaire, pourquoi pas lui ?

– Il faudra qu’on reparle de tout ça, lui dit-il, mais d’abord, raconte-moi. Plus je te regarde, plus je me demande si c’est bien toi. Toi ma petite Lili. Toi, cette superwoman sortie toute seule des griffes des talibans !

Ils s’étaient d’abord empressés de quitter les lieux, puis, d’un commun accord, ils avaient pris la voiture de Roger et s’étaient installés là, dans cette petite maison d’hôtes, en bord de mer. Chacun sa chambre, bien sûr, mais malgré la saison, les lieux étaient quasiment vides et ils disposaient de la salle commune.

Ils se trouvaient là depuis deux jours déjà, et ils avaient eu le temps de retracer les grandes lignes de leur parcours respectif. Et ils s’étaient étonnés, tous deux, de constater combien la vie les avait transformés, éloignés de ces deux mômes pouilleux – « Eh oui, pouilleux, littéralement, tu te souviens ? On s’épouillait l’un l’autre… » –, éloignés de ces enfants des ruines qu’ils avaient été, pourtant, et qui restaient lovés au cœur de chacun d’eux.

– Je ne t’ai jamais oubliée, Lili. À chaque tournant de mon existence je me demandais : « Mais où est-elle ? » Tu m’as accompagné tout au long de ma vie. Je peux te le dire, tu sais, parce que, dans le fond, je suis peut-être devenu un homme d’affaires cossu, mais en même temps, je suis resté le gamin que tu avais surnommé Inter. Tu te souviens ?

Elle le regarde, elle acquiesce. Elle se dit qu’il a toujours été beau mec. Elle est heureuse de l’avoir retrouvé, en même temps elle a peur. Trop de choses qui remontent. Son regard s’évade, il se porte vers la mer, tout au loin, elle soupire. Elle a ce geste qu’elle avait déjà, petite, quand elle s’apprêtait à se faire des nattes, la main qui glisse sur les cheveux.

Il a envie de la toucher, c’est sa Lili, sa petite sœur. Ou bien sa petite amie de toujours, il ne sait pas. Ce souvenir, entre eux, ce qui ne pourra jamais disparaître.

Ils ne se regardent plus, ils restent là sans parler.

Sans y penser, avec son briquet elle tapote la table en rythme, tac, tac, tac. Il est en face d’elle mais il fixe sans la voir la glace Johnny Walker qui se trouve derrière elle.

Il revient à elle :

– Et alors, cette histoire, là, les talibans, comment tu as fait ? Tu as été maltraitée, je suppose.

Elle lui raconte, c’est une façon commode, elle s’en rend bien compte, de sortir de cette nostalgie un peu glauque qui les a envahis.

– Il m’a mis devant un choix très simple : je deviens musulmane ou je meurs. Je parle du chef de cette bande-là. Du moins je crois que c’était lui le chef, et peut-être même un chef plus haut placé, en fait. Il y avait un truc bizarre, il parlait français comme toi et moi, on aurait dit un compatriote, tu lui aurais mis un costume trois-pièces, il faisait cadre à La Défense. Quelques temps après, on l’a trouvé mort, égorgé, à l’endroit exact où je me suis retrouvée libre.

Elle se souvient. Elle était assise sur ce tapis, dans cette grotte, et le type lui avait dit que maintenant il lui fallait une réponse. Nette.

– Tu te convertis ou tu es décapitée.

Il la fixait de ses yeux magnifiques, d’un vert lumineux. Elle a compris à quel point il espérait qu’elle vienne à lui, qu’elle devienne sa sœur de combat, qu’elle prouve au monde qu’une femme comme elle, une sorte d’emblème de cet Occident qu’il avait vomi, reconnaisse la justesse de sa cause.

Il y avait ça, entre eux. Rien de sexuel, aucune séduction de personne à personne, juste le fait que chacun d’entre eux appréciait la qualité d’être de l’autre. Et elle, elle ressentait cette attirance qui avait grandi en elle au long de ces semaines. Elle se sentait si proche de lui, malgré la violence et la haine qui l’habitaient. Elle reconnaissait en lui une sorte de pureté qui la fascinait…

Plus tard, bien plus tard, elle a compris qu’elle avait connu alors ce syndrome, dit de Stockholm, qui pousse les victimes d’enlèvement à se mettre du côté de leurs ravisseurs.

Mais là, à ce moment où il fallait choisir, elle s’est décidée :

– Je crois que ton combat est juste, du moins il me semble qu’il l’est d’un certain côté, mais pas sur tout. Mais de toute façon, je ne peux pas devenir musulmane, je ne crois pas à l’islam, je suis chrétienne, je n’y peux rien. Alors tu n’as qu’une chose à faire : me tuer. Si tu savais comme tu me rendrais service ! Car vois-tu, j’ai beaucoup à payer, et la vie me pèse….

Roger lui fait signe qu’il comprend ce qu’elle a voulu dire.

– Alors il a sorti son poignard et, de rage, il l’a jeté de toutes ses forces contre la paroi de la grotte. Il respirait très fort, je ne sais pas si c’était de la colère ou de la peine, peut-être les deux. Il m’a regardée comme un fou, il s’est levé et il m’a craché dessus. Et puis il a appelé les autres et ils m’ont à nouveau recouverte d’une burqa, ils m’ont remis aussi mon bandeau sur les yeux et ils m’ont emmenée. Et là, j’ai compris que j’étais condamnée. Je m’attendais à sentir tout de suite le fil du couteau sur ma gorge. Mais non. Ils m’ont ramenée à ma grotte et j’y suis restée plusieurs jours, dans les mêmes conditions que d’habitude.

Elle regarde Roger, elle secoue la tête, l’air de dire : « Je n’y comprends rien ! » Elle soupire. Puis elle reprend :

– Je n’ai jamais revu ce type, et puis un jour, ils sont venus, ils m’ont recouvert la tête d’un sac et ils m’ont emmenée. On a marché, marché pendant des heures. J’avais les deux mains attachées devant moi et on me tirait, je ne te raconte pas ce que j’ai enduré, je butais, je trébuchais, je suis tombée une ou deux fois et ils m’ont relevée à coup de pied. Et puis on s’est arrêté. Ils m’ont poussée et je suis tombée. Je me disais : « ça y est, c’est la fin ». Mais non, ils sont partis et je suis restée là toute seule. Voilà.

– Et après ?

– Après j’ai enlevé le sac de ma tête et j’ai vu que j’étais dans un petit vallon aride. Je l’ai suivi en descendant, les deux mains toujours liées, et au bout de quelques heures, je suis arrivée à un petit village. Il y avait là un poste de l’armée de Massoud. À partir de là j’étais sauvée. Ils ont contacté l’ambassade et j’ai même eu droit à un vol en hélicoptère, et puis voilà, Kaboul, et enfin toute une série d’entretiens. Des gens qui voulaient en savoir bien plus que je n’en savais moi-même, si tu vois le genre… Et puis on m’a rapatriée. Tu t’en souviens sans doute, le Président m’attendait à Villacoublay. J’étais devenue une héroïne.      

 4 octobre 2010  

 

 

27

 

Caen, Calvados – juin 1944

 

– Ben y sont tous morts, j’crois bien. On s’rait pas partis sans l’dire, on s’rait morts aussi.

Roger et Liliane regardaient de loin les ruines de leur immeuble, un gros tas de gravats avec plein de poussière qui s’élevait au-dessus comme un gros nuage sombre. Toute la rue était détruite. L’information avait couru et les avait rejoints : pas un seul survivant, en tout cas, du 12 au 20 de la rue, les bombardiers ricains venaient de faire place nette. Les pompiers le confirmaient à tous les gens qui passaient. Et les deux mômes avaient là-dessous leurs parents et leurs grands-parents.

Roger venait de résumer l’affaire, juché avec Lili sur un éboulis, en contrebas d’un ancien café écroulé. L’Inter... ? On voyait cette partie de nom sur un bout de store qui pendait. Un arbre dont on ne voyait plus que le haut du tronc et quelques branches déchiquetées sortait des gravats.

Du coup, ils oubliaient l’aventure extraordinaire qui les avait tirés de leur quartier dès avant l’aube. Ils se regardaient, ils se comprenaient : ce n’était pas le moment de faire savoir qu’ils étaient bien vivants, c’était un coup à entrer dans des embêtements. Valait mieux se tirer et voir comment ils allaient s’organiser. Ils ne voulaient pas êtres séparés, chacun le voyait dans les yeux ahuris de l’autre. Roger a pris les choses en main :

– Viens, on va aller voir du côté d’chez Yoyo, en plus d’ça i’ faut l’trouver, si ça s’trouve il est paumé comm’ nous, si sa mère est morte, on peut pas l’laisser tout seul. On va l’chercher.

Lili a trouvé que c’était la chose à faire, elle a hoché sa tête blonde, ses couettes ont dansé de chaque côté, elle est partie la première en courant, il l’a suivie.

Puis elle s’est arrêtée, elle s’est retournée vers lui, et là, elle a éclaté d’un coup en sanglots. Elle venait de comprendre.

Lui, il a fait celui qui est l’homme, il a pas pleuré, il pensait à l’immédiat, il a juste essuyé son nez du revers de sa manche, son geste habituel, et il l’a prise dans ses bras. Ils n’étaient plus qu’eux deux, maintenant, fallait pas se laisser aller, fallait juste mettre son mouchoir par là-dessus, y avait pas autre chose à faire. Il cherchait pas à se rendre compte, de toute façon il était sonné. Il a filé un coup de poing dans les côtes de la fille, il l’a prise par le bras et il l’a tirée derrière lui sans plus se retourner.

 

Il n’a pleuré que pendant la nuit, de grands spasmes d’angoisse et de malheur, allongé sous la demi-voûte d’un ancienne cave, mais en silence, pour ne pas la réveiller, serrée qu’elle était tout contre lui. Elle gémissait en dormant. Il a ramené sur elle la couverture de cheval qu’il avait trouvée là histoire de se sentir à l’abri. « De tout’ façon i’ fait chaud », il s’est dit. Il ne pensait à rien, il ne savait même plus de quoi au juste il avait à se plaindre, cette journée-là elle avait connu trop de choses, ça s’embrouillait.

Y avait eu toute l’histoire du môme qu’avait perdu sa mère, et puis le ronflement des bombardiers, là-haut, les hoquets convulsifs de la flak, toutes ces lueurs, et tout à coup ce vacarme, ce tremblement de terre, et puis les flammes, et les pompiers qu’essayaient de se faire un chemin au milieu des ruines, et puis l’arrivée dans sa rue, devant les ruines, c’était sa maison, et puis une chose qu’il n’arrivait pas à comprendre, que les siens étaient partis pour toujours, écrasés là-dessous, des disparus, un truc qui peut pas arriver comme ça d’un coup, c’est pas normal, et puis Lili aussi, pareil que lui, il n’avait plus qu’elle alors ?

Treize ans et tout ça sur les bras.

 

Le petit Jochen, surnommé Yoyo et qu’on appellerait plus tard Le Niaï, s’était sauvé de chez lui, sa maison restait debout mais sa mère était morte.

11 octobre 2010  

 

 

28

 

Caen, Calvados – juin 1994

 

C’est au moment précis où Liliane Séveno, venue à Caen pour participer aux cérémonies du souvenir, traversait le hall de l’hôtel que Nicole de Loubac s’est effondrée dans les bras de son compagnon. Le Niaï n’a perçu que le passage rapide d’un femme élégante, élément fugace d’un ensemble flou constitué de tous les mouvements qui l’environnaient, silencieux glissement au sein d’un espace habité de multiples sonorités feutrées. L’urgence absolue qu’était pour lui la subite faiblesse de son amie l’emportait sur tout ce que ses sens auraient pu lui transmettre.

C’est ainsi qu’il n’a pas noté le mouvement de surprise qui secouait, brusque panique immédiatement contrôlée, la dame qui le croisait. Il n’avait d’yeux que pour Nicole, dont le cœur, une fois de plus, venait de flancher.

Installer la vieille dame dans un fauteuil voisin, se précipiter vers le desk, y obtenir qu’on appelle les secours, revenir vers elle et tenter de lui donner le l’air, écarter d’un geste les quelques membres du personnel accourus pour apporter leur aide, éloigner du regard les deux ou trois clients manifestement désireux de s’approcher, se tourner mille fois vers l’avenue, enfin courir au devant des sauveteurs du SAMU, leur donner fébrilement toutes explications, au-delà même du nécessaire, pendant que l’urgentiste prenait contact avec la malade, suivre en haletant le cortège jusqu’à la voiture, y monter avec le brancard, saisir la main de son amie et lui prodiguer de tendres paroles d’encouragement… tout cela l’emportait évidemment dans son esprit sur l’impossibilité irrémédiable dans lequel il se trouvait désormais de se rendre à la conférence et d’y constater, ou non, que cette Liliane Séveno dont on parlait tant et qui devait prendre la parole était bien sa Lili, sa copine d’enfance, celle qui lui devait encore une part de sandwich, comme il l’avait maintes fois raconté plaisamment à celle qui gisait maintenant à ses côtés, bousculée comme lui par les mouvements erratiques de la voiture qui les emportait en hurlant.

 

Trois jours ont passé avant que la comtesse, flanquée de son chevalier servant, puisse rejoindre la Côte. Une chambre l’attendait dans une clinique proche de Nice, et son rétablissement – que les médecins prédisaient à mi-voix peu durable – devait encore attendre presque deux semaines. À ce moment-là, on ne parlait plus depuis longtemps, même à Caen, des cérémonies du souvenir, et le Niaï n’éprouvait plus à ce sujet qu’un léger sentiment de déception, pas même teinté de cette nostalgie qui l’habitait parfois.

Il y repensait pourtant, et Nicole de Loubac pouvait observer, depuis le divan où elle reposait, ce sourire particulier qui venait parfois sur les lèvres de son ami.

– À quoi ou à qui penses-tu, chéri ?

– Eh ? Ah, je pensais à cette fille que j’ai croisée tout à l’heure dans la rue, elle avait à la main un de ces téléphones portables, tu sais, ces trucs qui commencent à devenir communs. Elle criait dans cet appareil, elle répétait la même question, sans doute gênée pour entendre par le vacarme de la circulation. Elle criait « T’es où ? T’es où ? »

– Et cela te fait sourire…

– Cela me ramène à mon enfance, à Lili, que j’ai peut-être ratée à Caen, et à Inter, mon grand copain. « T’es où ? », c’est vraiment la question que je leur poserais si je le pouvais.           

18 octobre 2010  

 

 

29

 

La Bastide d’Ubac, Var – juin 1988

 

« Je dois reconnaître, se dit le Niaï, que de la part de Daphné, c’était sympa de nous laisser le pavillon du gardien. Enfin… de le laisser à sa mère ! Avec la chaleur qui règne à Nice, sans parler du grouillement de toute cette population d’estivants, franchement, quel plaisir de pouvoir respirer !

Il y a ici un petit côté nid d’aigle, on comprend que beaucoup de gens, dans l’Histoire, ont dû se réfugier dans un coin comme celui-ci. Pour fuir les autorités constituées, quelles qu’elles soient, il n’y a rien de tel que de monter dans la forêt jusqu’à un endroit d’où l’on peut voir venir n’importe quel assaillant.

Voilà que je me parle comme le ferait Nicole. La pauvre, elle doit s’ennuyer ferme dans sa maison de santé. Heureusement, son opération s’est bien passée. Et sa chambre a l’air conditionné.

Oui, on peut penser que c’est ce que la petite a fait, fuir la côte et ses flics, et tous ses prédateurs potentiels, monter jusqu’ici, au hasard. En tout cas c’est comme ça que je l’ai découverte. »

 

Gila, en effet, avait fui, elle s’était sauvée, elle avait couru. L’oncle avait essayé de la rattraper, il était descendu en catastrophe de la cabine du camion, mais c’est pas facile de courir en rajustant son froc, elle l’avait distancé, il l’avait pas eue. En courant elle sanglotait. Il avait essayé de se la faire, elle qui avait confiance en lui.

Elle se retrouvait dans un pays étranger, sans papiers, sans un rond, rien que son jean et son tee-shirt, en plus une mineure, elle savait ce qui lui pendait au nez si les flics la coinçaient. Elle se disait ça en courant. Elle savait pas où elle allait, juste l’idée de s’éloigner le plus vite possible de cette aire de stationnement, de la côte, l’idée de monter dans ces bois qui sentaient bon.

Elle avait vu la carte, elle savait que si tu quittes l’autoroute vers le Nord, tu laisses la mer au Sud, tu vas dans la montagne. Elle se disait que dans la montagne on ne viendrait pas la chercher, elle se disait ça sans savoir ce qu’elle ferait là-haut, juste l’idée d’éviter les bleds, les maisons, les routes.

Elle courait. Des fois elle s’arrêtait, elle reprenait son souffle et elle repartait. Elle pleurait plus, elle était plutôt en rage. C’était un salaud. Si sa mère l’avait su ! Et elle ! Elle était tellement contente de partir avec lui visiter les autres pays, les pays riches de l’Ouest. Franchement, la Bulgarie, elle connaissait. Surtout pour les Roms, la Bulgarie…

Et l’oncle qu’avait réussi à trouver ce boulot de chauffeur routier, et qui partait avec pour l’Espagne, tu parles qu’elle allait pas refuser de partir aussi, et en plus ils s’étaient bien marrés à déjouer tous les contrôles. C’était l’aventure !

Le salaud, il avait ça dans l’idée depuis le début, c’est sûr. Elle aurait dû se méfier. Elle se rappelait, maintenant, comme il aimait lui caresser la tête, il lui disait qu’elle était belle, qu’elle avait de beaux cheveux. Et c’est vrai, elle se dit, c’est rare, chez nous, ces longs cheveux blonds bien lisses, et aussi ces yeux bleu très clairs. D’ailleurs il lui disait aussi qu’elle avait de beaux yeux. Il lui disait que si elle avait été moins fine, moins filiforme, plus remplumée, elle aurait été très jolie. C’était son tonton chéri. Tu parles…

Maintenant elle marchait, elle ne courait plus. Elle manquait de souffle. En plus elle avait faim.

Mais elle a continué, elle a marché, même la nuit, elle a grimpé, elle pleurait à nouveau, elle gémissait. Mais elle avançait, elle savait une chose, c’est qu’elle allait mourir, mais là-haut, le plus haut qu’elle pourrait atteindre. Elle allait mourir, c’est ce qu’elle voulait, elle voulait mourir. Elle avançait, elle montait. Elle a monté longtemps, elle ne pensait plus à rien.

 

Elle a vu une grande maison au bout d’une allée très longue, une espèce de château. Ne pas s’approcher, ne pas se faire voir. Sur le côté se trouvait une grille, et derrière, une sorte de jardin avec des fleurs, et une toute petite maison. Malgré sa faiblesse elle a souri, on aurait dit une maison de fée, comme dans les contes de sa grand’mère.

Elle a souri, elle est tombée, elle a plus rien vu, elle s’est juste affaissée le long de la grille. Elle s’est dit qu’elle était arrivée.

C’est là : elle peut mourir.

 

Elle a entendu venir quelqu’un, elle a voulu se sauver, elle a essayé de ramper, on l’a rattrapée, elle a crié, elle a cru qu’elle criait en fait elle gémissait, elle secouait la tête pour dire non, ses longs cheveux balayaient les aiguilles de pin du sol. Elle a tout lâché, tout s’est évanoui, elle a oublié.

 

Une fois qu’il l’a eue étendue sur le canapé, il l’a carrément auscultée. C’était une fille dans les quoi, quinze-seize ans ? Blonde, mince – maigre, même –, les pieds en sang une fois sortis des vieilles baskets. Elle respirait, le cœur était lent, elle était très pâle, et d’après lui ce qu’elle avait, c’est qu’elle était crevée. Épuisée et affamée. Sans doute qu’elle n’avait pas mangé depuis un bon bout de temps.

Pas de papiers, rien dans les poches du jean crasseux, sauf deux-trois mouchoirs en papier. Elle était plutôt sale. Il s’est demandé : « Qu’est-ce que je fais ? » 

Il s’est répondu : « Tu la laisses dormir et quand elle se réveille tu lui donnes à manger, tu lui proposes une bonne douche, tu vas lui chercher des fringues et tout ce qu’il faut dans la bastide, Daphné n’est pas là. »

C’est ce qu’il a fait.

 

Gila se sentait bien. Elle regardait ce type, il avait l’air fiable. Il avait rien tenté, au contraire il l’avait déshabillée et lavée comme un bébé sans rien lui faire. De toute façon elle aurait rien pu lui opposer, elle était trop faible.

C’était dans une grande cabine de douche avec du carrelage, dans une salle de bain très belle, toute blanche et bleu lavande, le sol en carreaux marrants, rouges à six côtés, des serviettes blanches très épaisses, bien lourdes.

En plus, il lui avait amené des fringues, et il lui avait aussi montré l’eau de toilette qui sentait tellement bon. C’est vrai que les habits étaient bizarres, une jupe trop longue, un haut trop lâche, mais bon, au moins ils étaient propres.

Elle était maintenant dans une chambre, une petite mais très jolie, toute blanche avec un plafond tout en bois. Le type la regardait, l’air de s’inquiéter pour elle. Elle voyait pas ce qui pouvait l’inquiéter, elle allait dormir, couchée dans ce lit bien frais, tout propre. S’il avait pensé à des habits de nuit elle aurait préféré, elle était à poil dans ce lit. Mais elle voyait bien qu’il n’avait pas d’idée derrière la tête.

Elle avait bien mangé, il lui avait fait un repas très bon, avec des pâtes délicieuses, à la tomate et au fromage, et pleines de viande hachée.

Il a éteint, il est sorti, elle a pensé s’endormir.

Elle s’est dressée sur le lit, elle étouffait, elle avait trop peur, elle a gémi, elle s’est levée elle s’est jetée dans le séjour, l’homme était là elle s’est jetée dans ses bras. Il l’a un peu repoussée, il a dit quelque chose qu’elle comprenait pas, elle s’est agrippée. Très fort.

Il a dit un mot dans sa langue, l’air résigné : « Dakor… »

 

Il était un peu gêné en parlant d’elle à Nicole de Loubac, au téléphone :

– Si j’ai bien compris elle s’est sauvée parce quelqu’un a tenté de la violer. Elle est bulgare, peut-être tsigane, tu vois ? Elle m’a tout montré sur l’atlas. Elle a seize ans. Elle est terrifiée et complètement paumée, elle s’accroche à moi. […] Oui. […] Oui, on dort ensemble, mais je t’assure : rien ! Je ne l’ai pas touchée ! Enfin quand même, je ne suis pas pédomachin ! Je fais plutôt dans le genre papa-poule. […] Oui, elle me plaît – là ! Mais pas dans ce sens-là, non, en fait je me sens complètement ému, t’es contente ? Dès que tu es sortie, je te l’amène.

 

Et puis voilà, dans les mois et les années qui ont suivi, Gila a vécu chez Nicole de Loubac et son ami Rémi, qu’elle a d’ailleurs totalement adopté comme papa d’appoint. Ils lui ont trouvé des papiers, lui ont appris le français, l’ont formée en sorte qu’elle acquière assez de connaissances et de culture pour trouver une situation. Ils avaient pris contact avec sa mère en Bulgarie, lui avaient raconté ce qui lui était arrivé et obtenu d’elle qu’elle la leur confie, à condition que Gila ne retourne pas au pays avant d’être complètement tirée d’affaire.

Ce qui s’était passé, c’est que le Niaï s’était trouvé une fille à chérir, et que de son côté, Nicole avait été séduite par le côté guerrier, barbare, de la petite : « C’est celle-là, qui aurait dû descendre des croisés, plutôt que ma snobinarde de fille », se disait-elle.

25 octobre 2010  

 

 

30

 

La Bastide d’Ubac, Var – 13 juillet 1994

 

– Est-ce qu’on pourrait manger, ici, pour deux ?

Lili et Roger se sont donné rendez-vous à midi au bistrot du village le plus proche de la Bastide d’Ubac. Lili est arrivée la première, elle a tout de suite compris que, tout à leur affaire, ils n’ont pas prévu les flonflons : le bistrotier et quelques élus préparent le bal du Quatorze-Juillet. Si bien que sa question est assez mal accueillie, il n’y a rien, on ne fait pas restaurant, en plus ce n’est pas le moment.

Elle demande quand même un café, qu’on lui sert au comptoir, et elle va s’asseoir à la table située le plus au fond possible, elle cherche la fraîcheur, on a beau être un peu en altitude, on est quand même en Provence, ça tape.

C’est à ce moment-là que Roger arrive, il la découvre là-bas dans l’ombre et la rejoint. Elle lui explique : il faudra faire maigre, on pourra peut-être trouver de quoi se faire un sandwich chez le boulanger ? De loin, le bistrotier leur crie que non, que tout est fermé à douze heures, et est-ce qu’ils veulent boire quelque chose ? Ils commandent un rosé bien frais, et ils ont quand même droit aux cacahuètes.

 

Une semaine auparavant, à Lion-sur-Mer, ils s’étaient décidés à rechercher le Niaï et à le faire ensemble. Lili était alors retournée à Caen et avait fait son enquête à l’hôtel. On lui avait donné l’adresse – un directeur plutôt mal à l’aise, mais c’était une héroïne locale qui le lui demandait… La vieille dame qui accompagnait le Niaï quelques jours auparavant s’appelait Mme de Loubac, elle avait donné La Bastide d’Ubac, dans le Var, comme adresse.

 

  Il n’est encore que midi et demie quand ils arrivent devant l’allée qui mène à la bastide. Manifestement, celle-ci est inhabitée, tous les volets sont fermés, mais le petit pavillon du gardien, juste derrière la grille, semble occupé. Ils appellent.

C’est une toute jeune femme qui se montre. Une blonde taille mannequin. Très jolie, dans le genre un peu panthère. Elle hésite, sur le seuil, en les regardant, et un jeune Maghrébin sort de l’ombre derrière elle. Un temps, ils observent les deux étrangers, puis finissent par sortir et se diriger vers eux. On le sent, cette visite leur semble importune, il n’est pas difficile de comprendre, à leur tenue, à leur maintien, qu’ils sont amants et qu’ils n’ont pas envie qu’on les dérange…

La jeune femme sourit quand même, elle s’adresse à Roger :

– Que puis-je faire pour vous ?

Elle s’exprime aisément, quoique avec un léger accent de type slave. 

– Nous pensions trouver ici une Madame de Loubac, ainsi qu’un ami à nous. Un homme de notre âge, plutôt blond… Ils étaient ensemble à Caen, récemment.

– Peut-être voulez-vous parler de Rémi Benoît ? C’est mon père. Enfin… il est pour moi comme mon père. Vous êtes sûrs que c’est lui que vous cherchez ? De toute façon, ils n’habitent plus ici depuis longtemps, elle et lui. Pourquoi le cherchez-vous ?

– Oh, nous sommes de vieux amis, des amis d’enfance, de Caen, mais nous ne nous sommes pas vus depuis la guerre, c’est vous dire, j’avais même oublié son vrai nom, on l’appelait Yoyo, à cette époque, ça vous fait rire ? Vous savez, on était gosses… Il y aura cinquante ans de ça. Je m’appelle Roger, et voici Liliane.

Elle a souri en écoutant mentionner le surnom, mais on sent bien qu’il l’a surprise. Liliane le note, il lui semble qu’une ombre de méfiance est apparue chez la jeune femme. Celle-ci se décide tout de même :

– Eh bien alors, si vous voulez, ne restez pas dehors dans la chaleur, entrez.

Elle regarde son copain avec un petit air de dire : « Que veux-tu, je n’y peux rien ! »

– C’est gentil, merci, dit Lili, mais vous savez, nous ne pouvons pas rester longtemps, nous n’avons pas encore déjeuné, nous allons filer sur Draguignan, donnez-nous seulement l’adresse actuelle de votre… papa.

C’est le garçon qui réagit, il a pris cela comme une  demande déguisée, et il sent une légère inquiétude chez sa compagne. Il ne sait pas très bien à quoi s’occupe le père adoptif de celle-ci, et il se demande si ces gens-là ont vraiment une raison acceptable de s’intéresser à lui… Il fait celui qui a tout à coup décidé de se montrer serviable et il se tourne vers la jeune fille :

– Gila, on pourrait peut-être inviter ces personnes ? Des amis de ton père ! On a ce qu’il faut.

Elle hésite, mais elle est fine, elle a pigé, elle dit : « Bien sûr, allez, entrez, nous n’avons pas encore mangé nous non plus, ça va être sympa ! »

 

À table, Liliane s’amuse de cette situation, avec ces deux jeunes candides qui cherchent à leur tirer les vers du nez. Ils ne sont pas de taille et, au dessert, c’est elle qui amène la charmante jeune femme, tout affûtée qu’elle soit, à lui raconter son histoire.

Au dessert, Roger parle du bombardement de Caen, avec toute sorte de détails amusants et émouvants sur le Niaï, sur ses godasses récupérées, sur sa faculté de disparaître et de réapparaître sans que l’on sache comment, sur le sandwich que Liliane lui doit encore à ce jour...

Lorsqu’ils quittent les deux jeunes gens, ils ont noté son adresse niçoise, et ils savent qu’ils n’y trouveront sans doute plus sa vieille amie vivante.

En quoi ils ont raison. Elle est morte depuis près d’une semaine, et lui a disparu.

1er novembre 2010

 

 

31

 

Grenoble, Isère – juin 1957

 

Il est inquiet, Abdellatif, il regarde son ami : pourront-il rester liés ainsi pendant longtemps ? Il sait que ce n’est pas prudent. Lui, il n’est pas engagé dans un parti, que ce soit le FLN* ou le MNA*, mais il sait bien qu’on ne va pas le laisser ainsi, aussi indécis, comme s’il ne se souciait ni de la guerre, au pays, ni de l’indépendance, ni de la lutte qui sévit entre les deux mouvements.

Oui, il regarde son ami Roger, un ancien du contingent en Algérie, sous-lieutenant, même, dans cette armée qui "pacifie" le pays. Lui, le "sujet français de souche nord-africaine", comme ils disent, ce qu’il voit dans ce "Français de souche européenne", c’est un citoyen. Et il trouve en lui-même une conscience aiguë de la différence que cela fait. De la distance qui devrait les séparer. Et qui devra le faire. Les temps sont ainsi, on ne peut plus passer par dessus la violence qui sépare les uns des autres.

Oui, se dit-il, c’est le moment de choisir.

Alors il sait qu’il va y aller. Demain, il rejoindra la manifestation qui se prépare. Et il doit le dire à Roger, c’est une question d’honneur, on ne trompe pas un ami.

Roger le regarde, il se demande ce qu’il a, pourquoi il a l’air tourneboulé, pourquoi il détourne les yeux.

ça va pas, Abdel ?

Son ami ne répond pas, il tourne sans fin la cuiller dans sa tasse de café. Puis il se décide :

– Tu vois, Roger, demain, il va y avoir une manifestation des Algériens du FLN. Ici, à Grenoble. Je te le dis parce que j’ai confiance en toi. Je sais que tu ne nous trahiras pas. D’ailleurs ce sera une action pacifique. Juste une démonstration de force à usage interne. J’irai, j’y serai. Maintenant, c’est le moment où je dois m’engager.

Il ne dit pas qu’il doit aussi penser à sa sécurité, il ne parle pas des nombreux militants du MNA qui ont été trouvés morts. Il ne dit pas non plus qu’il approuve la lutte pour l’indépendance mais qu’il réprouve les méthodes utilisées. Il n’a pas à se justifier, il n’a pas à expliquer, Roger comprendra tout seul, il en est certain.

Mais pour Roger, c’est un coup au cœur. Non, Abdel ne peut pas se laisser embringuer dans cette saloperie de guerre souterraine !  

– Tu as entendu parler de Melouza, Abdel, non ? C’était l’an dernier ! Plus de trois cents villageois massacrés par l’ALN* à coups de pioche ! Pas parce qu’ils avaient choisi la France, non ! Mais parce qu’un détachement du MNA occupait le village… Tu vas entrer là-dedans ? C’est dégueulasse !

– Écoute, Roger, ce n’est pas à toi de parler des saloperies des autres. Tu y étais, tu sais parfaitement ce que les Français font en Algérie, alors je t’en prie, pas de ça entre nous, ou moi je te cite d’autres massacres, et d’autres moyens dégueulasses de faire régner sa loi, si tu vois ce que je veux dire, des actions menées par les tiens. Alors on arrête.

– On arrête ! On arrête quoi ? On est devenu ennemis ? Tous les deux ?

– On reste amis à condition d’arrêter. On se voit plus, Roger, on arrête de se voir, on discute plus. À partir de demain, officiellement, on est des ennemis.

– On est des amis mais on est des ennemis ? C’est stupide !

Abdelllatif le regarde, cette fois, et il secoue lentement la tête :

– Si ce n’était que stupide… 

 

* FLN, Front de Libération Nationale. MNA, Mouvement National Algérien. ALN, Armée de Libération Nationale.

8 novembre 2010

 

 

32

 

Ambohimanambola, Madagascar – janvier 1978

 

Sœur Liliane aimait bien le vieux docteur Rakoto. Elle avait pour lui beaucoup de respect, même de l’admiration.

C’était un homme honnête, déjà, et Dieu sait que ce n’est pas facile, dans un pays comme celui-là, de résister à toutes les tentations qui peuvent se présenter. On a vite fait d’accepter un petit cadeau, quand la famille d’un malade l’offre contre un service, ou alors, avec un fonctionnaire haut placé il est facile d’échanger une prestation contre une autorisation… De plus, Dieu le sait tout aussi bien, il n’est pas facile de frayer avec les autres quand on est le seul à ne pas manger de ce pain-là.

Mais Emmanuel Rakoto était aussi un médecin compétent, ce qui n’était pas toujours le cas dans sa corporation, et, pendant des années, il avait dirigé la léproserie à la perfection, que ce soit comme médecin ou comme administrateur. C’est vrai, il n’était pas particulièrement liant, mais il savait rester proche des malades et il se montrait plutôt cordial avec son équipe.

C’était un petit Betsileo*, tout mince, la peau légèrement plus sombre que celle des Merina*, les gens de la région ; la cause, peut-être, de cette légère froideur qu’ils lui marquaient, du médecin à la femme de ménage. Une raison de plus, pour sœur Liliane, de lui accorder toute la déférence qu’elle estimait lui devoir.

Et c’est tout cela qui lui avait rendu difficile d’accepter la décision du ministre.

La léproserie était catholique, elle avait été fondée par les missionnaires, des décennies auparavant, à l’époque de la colonisation, et elle était restée liée à l’Église depuis lors. Mais le gouvernement avait récemment décidé de l’intégrer telle quelle, avec son personnel, au sein de l’administration hospitalière. Un directeur avait été nommé aussitôt, le docteur Randriatsimisy* Victor. Pas docteur en médecine, docteur en droit.

Sœur Liliane ne pouvait pas le piffer. Il y avait de solides motifs à cela. Cousin du ministre, ce type était bouffi d’orgueil tout autant que de graisse. Ce que les Betsileo ou les autres, quand ils sont malpolis, appellent un vody be merina – un gros cul de Merina.

Il traitait de haut le docteur Rakoto, dont il était devenu le supérieur ; il dédaignait de s’adresser aux infirmiers ; il maltraitait le petit personnel ; il pelotait d’autorité les gamines de l’intendance. Quant aux malades, ils le dégoûtaient tellement qu’il préférait n’avoir, autant que possible, aucun contact avec eux. Bref, le sale type, en vérité. Seule, sœur Liliane avait droit à quelques égards, il ne la brusquait pas, il lui adressait parfois un sourire, sans doute qu’il se méfiait d’elle. Elle ne dépendait pas de lui.  

Il fallait toutefois lui reconnaître un sens de l’efficacité assez rare, puisqu’il venait d’obtenir du ministère une importante dotation en tôles destinées au remplacement des toitures de la léproserie. Celles-ci en avaient bien besoin, il est vrai, car depuis plusieurs années, à la saison des orages, il pleuvait abondamment dans les locaux du dispensaire et dans les dortoirs. Seuls, les bureaux étaient à l’abri…

Enfin, donc, les belles tôles luisantes avaient été entassées à l’écart, à l’abri des regards potentiellement concupiscents des visiteurs, derrière les bâtiments. On n’attendait plus que les ouvriers de l’entreprise dont le devis avait été accepté, mais hélas, on voyait bien que son patron était tout sauf pressé de mettre une équipe au travail sur ce chantier. Simple coïncidence ? Il se trouvait qu’il était un neveu du docteur Randriatsimisy Victor.

 

Ce jour-là, un lundi, le docteur Rakoto examinait un malade. C’était un jeune homme tout juste arrivé, et que l’on avait pour cette raison installé dans la petite case réservée à l’observation préliminaire des entrants. Elle se trouvait à l’arrière de l’ensemble des bâtiments, éclairée seulement par une petite fenêtre. Celle-ci donnait sur la colline à zouzoure* qui commençait à s’élever doucement juste après le terrain vague.

C’est par hasard que le regard du docteur Rakoto s’est porté vers la fenêtre et qu’il vu alors… ce qu’il n’a pas vu, à savoir l’empilement des tôles neuves. Les tôles n’étaient plus là. Elles y avaient été l’avant-veille, mais elles n’y étaient plus.

Or les ouvriers n’étaient pas encore venus refaire les toitures, et l’auraient-ils fait qu’ils n’auraient pas eu le temps de tout utiliser… Il fallait donc en conclure, se dit le docteur Rakoto, que les tôles avaient été déplacées au cours de la journée du dimanche. Mais par qui, et pour être emmenées où ?

Il se dirigeait vers les bureaux pour y poser ces questions lorsqu’il a croisé Ravelojaona Philippe, le factotum chargé des poubelles, et, se souvenant que le brave garçon logeait sur place, il l’a arrêté :

– Dis-moi, Philippe, tu as vu quelqu’un venir chercher les tôles, hier ?

L’autre s’est accroupi pour réfléchir, selon la coutume. Puis il a dit :

– Le neveu du patron est venu, patron, il avait deux camions et une équipe.

– Ils ont pris les tôles ?

– Oui patron, et ils ont emmené tout à la villa du patron, la nouvelle, celle qu’il fait construire dans son terrain.

– Ils ont pris les tôles pour sa villa ?

– Oui patron. Il a dit, le neveu : « C’est pas aux lépreux, c’est au patron. » C’est pas ça ?

– C’est bon, Philippe, tu peux y aller, je vais voir.

Et le docteur Rakoto Emmanuel est allé voir. Il s’est rendu au bâtiment de l’administration, il est entré, il a traversé sans un mot le bureau des secrétaires, il est entré sans frapper dans le bureau du docteur Randriatsimisy Victor.

Les deux secrétaires ont été étonnées. Elles l’ont dit à sœur Liliane qui venait d’entrer elle aussi.

Elles ont alors, toutes trois, entendu des cris. Ils provenaient du bureau du docteur Randriatsimisy. Puis elles ont vu la porte s’ouvrir et le docteur Rakoto projeté violemment hors du bureau. Il s’est écroulé contre le coin d’une table et il est resté un moment affalé par terre. Puis elles se sont précipitées pour le relever. Il n’avait rien de grave, juste l’arcade sourcilière qui pissait le sang, comme sœur Liliane devait le dire plus tard.

Elle l’a emmené à l’infirmerie, lui a placé deux points de suture. Après quoi elle lui a demandé ce qui se passait et il le lui a dit : le docteur Randriatsimisy avait récupéré les tôles de la léproserie pour son logement privatif. Le docteur Rakoto a aussitôt regretté d’avoir parlé. Il a demandé instamment à sœur Liliane de ne rien dire, de ne rien faire. Elle l’a regardé longuement, puis elle a dit : « D’accord. » Elle était dans le pays depuis assez longtemps pour comprendre : dans un cas comme celui-là, il vaut mieux s’écraser.

Dans les jours qui ont suivi, tout a semblé à peu près oublié. Chacun s’occupait de ses affaires. Le docteur Rakoto, peut-être moins affable que d’ordinaire, soignait des malades ; les secrétaires et le reste du personnel faisaient leur travail, peut-être plus silencieusement que de coutume ; le docteur Randriatsimisy allait et venait, se montrant peut-être un peu moins hautain que d’habitude ; sœur Liliane restait songeuse.

Ce n’est vraiment pas de chance si, trois jours plus tard, elle a totalement fracassé le pied droit du docteur Randriatsimisy Victor.

Une maladresse. Regrettable. Et qui lui a valu d’être immédiatement relevée de cet emploi par la hiérarchie ecclésiastique.

Heureusement, le docteur Rakoto Emmanuel a pu assurer le remplacement du malheureux directeur, indisponible pour des mois après son amputation.

Mais quelle bêtise, aussi ! Courir à toute allure pour apporter ce seau de charbon, qui pesait bien une tonne, au dortoir, juste au moment où le docteur Randriatsimisy Victor en sortait ! Voilà ce qui arrive, avec ces vazaha*, bonnes sœurs ou non, toujours à courir…   

 

* Betsileo : ethnie du Sud des Hauts plateaux.

* Merina (prononcer Mern): c’est l’ancienne ethnie dominante, installée sur les Hauts plateaux ; elle reste très influente aujourd’hui.

* Randria : cette partie du nom correspond à un titre de noblesse ; Randriatsimisy signifierait "Le seigneur qui n’existe pas".

* Zouzoure : malgache zozoro, hautes herbes raides et grises des Hauts plateaux.

* Vazaha : Européen(s).

15 novembre 2010

 

 

33

 

Nice, Alpes maritimes – mars 1989

 

Le dimanche 12 mars 1989, au premier tour des élections municipales, près de 43% des voix allaient au candidat RPR, Jacques Médecin, maire sortant, président du Conseil général, député et ancien ministre. Les trois candidats de gauche totalisaient ensemble à peu près 32%, l’écologiste près de 7% et le Front national plus de 18%. On s’acheminait donc, au second tour, vers une victoire de Médecin, mais pour qu’elle soit éclatante, tout dépendait cependant des résultats du Front national, dont le candidat se maintenait, et du nombre des abstentionnistes, qui s’annonçait assez élevé.

Le Niaï, dont le métier consistait à organiser des événements publics, avait bien travaillé, pendant la campagne électorale. Plusieurs candidats avaient fait appel à lui pour s’occuper de tel ou tel rassemblement ou meeting, et il avait fait son boulot, sans état d’âme, travaillant aussi bien pour le maire que pour Jean-Hugues Colonna, son adversaire socialiste. C’était le moment de montrer l’étendue de ses capacités, tout autant que de gonfler son carnet d’adresses. Business is business* !

Personnellement, il trouvait que Jacques Médecin avait beaucoup fait pour la ville, jusque là. C’était un réalisateur. D’un autre côté, il devenait de plus en plus manifeste que cet habile politicien traînait quelques bonnes grosses casseroles derrière lui, et qu’elles finiraient par sortir au grand jour. Sans doute assez vite. Mais le Niaï était assez cynique pour se dire que bon, cela faisait partie de la vie politique azuréenne. Il y avait d’ailleurs des raisons de penser, se disait-il, que la gauche mitterrandienne n’était pas, elle non plus, exempte de magouilles… Alors bof !

Mais tel n’était pas le sentiment de la comtesse. Elle haïssait Médecin et tout ce qu’il représentait. Noblesse oblige. Aux temps béni où ses ancêtres avaient leur mot à dire, elle auraient bien vu que l’on rouât le Jacques. C’était un intrigant, un profiteur, un prévaricateur… et elle en passait. N’allait-il pas, de plus, tenter de se commettre avec les gens du Borgne ?!

Aussi, lorsque le Niaï lui a parlé de la possibilité qui lui était offerte, elle s’est cabrée. Pour elle, il n’en était pas question.

Il avait été approché par le SAC. Le personnel de celui-ci était trop marqué, trop connu, en ville, pour être efficace dans le genre de boulot qui s’imposait à lui. C’est pourquoi l’on proposait au Niaï de rassembler quelques-uns de ses amis – on le savait homme de bars et de salles de jeu – pour travailler au corps les braves gens de la vieille ville. Rien de malhonnête, juste quelques promesses, voire aussi certaines menaces voilées, bref, de la psychologie. À la clé, il y avait une somme rondelette, un revenu non déclaré fort appréciable.

Le Niaï était plutôt partant, mais la comtesse, en l’apprenant, a cru s’étouffer.

– Comment ! Tu penses travailler pour le Service d’Action Civique ! Pour Charles Pasqua ! Pour ce ramassis de barbouzes ! Pour les basses œuvres du présumé gaullisme ! En fait un tas de nervis au service de honteux affairistes ! Et cela pour quelques sous… Tu me fais honte.

Mais il avait réfléchi. Il savait qu’il allait le faire. Et pas pour de l’argent. Pour mieux que ça. Et il savait déjà qu’elle-même, au bout du compte, s’en féliciterait, même si cela devait rester pour elle un souvenir amer. Chez elle, l’amour passait toujours en premier.

« Eh oui, pensait-il, y’a des moments où ce qui compte, c’est l’résultat. C’est la réponse que j’donn’rais à la question des fins et des moyens. J’en suis pas plus fier pour ça, y’a vraiment pas d’quoi. Un seul mot d’ordre : ma fille tsigane, ma chère vieille amie et moi, über alles* ! »

 

Le 19 mars, Jacques Médecin était élu avec près de 47% contre 33,5% au socialiste Colonna et près de 20% à Peyrat, du Front national. L’abstention représentait près de 40%.

Le 20 mars, une carte d’identité française – de ces fameux vrais-faux papiers d’identité chers à Charles Pasqua – était envoyée depuis Paris à l’adresse de la comtesse, libellée au nom de Mademoiselle Gila Stéianka Benoît.

On promettait de plus que ce nouvel état-civil de la petite Bulgare, évidemment fictif, serait officialisé à terme, par petites touches judicieusement apportées au sein de diverses administrations…

 

* Business is business : en anglais, « les affaires sont les affaires. »

* Über alles : en allemand, « au-dessus de tout. »

22 novembre 2010

 

 

34

 

Mantes-la-Jolie, Seine-et-Oise – avril 1949

 

Sûr que je vais garder ça pour moi, les sœurs n’ont rien deviné, elles n’en sauront jamais rien. « Liliane, c’est la plus sérieuse de tout le pensionnat ! » De toute façon elles ne vont pas tarder à me placer, à bientôt dix-sept ans elles ne vont plus pouvoir me garder.

Je n’ai pas à dire ce qui s’est passé samedi, ça ne regarde personne. En plus ça pourrait lui faire du tort. Pourtant ce n’est pas lui qui a voulu, c’est moi. J’ai insisté, il ne voulait pas. Pour moi c’était la première fois, et j’avais voulu que ce soit avec lui. Il a fini par comprendre que ce n’était pas un caprice de petite fille, que je l’aimais vraiment. Qu’autrement j’aurais fait une bêtise, peut-être. ça n’aurait pas été la première.

Ça s’est passé chez lui, sa femme n’était pas là, un pavillon, avec des fleurs devant.

Après ça je pouvais tout accepter. Je pouvais m’en aller, comme prévu, là où les sœurs m’enverraient, même si c’était dur, et même cruel. J’avais connu l’amour, une fois pour toutes. Je sais bien que personne ne me croirait, que je ne suis qu’une gamine, que j’ai toute la vie devant moi. C’est ce qu’ils diraient. Ça m’est égal. Je sais ce que je dis.

C’est bon, d’avoir été amoureuse, surtout après ce que j’ai fait.

Lui aussi il m’aime, je le sais. Bien sûr, il aime aussi sa femme, et aussi ses enfants. Je ne suis pas jalouse. Il a son existence toute faite : professeur, une famille, une maison. C’est bien comme ça.

 

Franchement, quand on m’a dit que j’allais avoir en plus un cours d’économie domestique, j’ai failli dire non. Mais sœur Bénédicte m’a expliqué que bon, j’allais être domestique, mais que ce n’est pas une occupation qu’on va garder toute sa vie. « C’est vrai, Liliane, elle m’a dit, un jour vous allez rencontrer un gentil garçon qui deviendra votre mari, mais supposez que ça ne se présente pas ! Il vous faut donc faire en sorte que vous puissiez vous débrouiller dans l’existence, monter dans la hiérarchie, devenir gouvernante, peut-être, en ayant pris de l’âge. Vous voyez ? C’est pour cela qu’il faut acquérir le maximum de bagage. Alors, hop, au cours d’économie domestique ! » Et j’y suis allée, que faire d’autre ?

 

Je n’ai pas regretté. Dès le premier coup d’œil il m’a plu, le prof. Trente ans et quelques, grand, mince, très brun, des yeux très noirs derrière ses lunettes. Même ces lunettes, ça le rendait intéressant ! Et vif, parfois même marrant. Et son sourire…

Il m’a plu… Bien plus que ça ! Il n’y avait plus que lui, plutôt. Ça m’est tombé dessus. Ça m’a fait mal au ventre. Et tout de suite, j’ai eu cette envie de me faire remarquer.

J’y ai mis le temps, je suis tenace, mais j’y suis arrivée. Au bout d’un mois il ne s’adressait plus qu’à moi. Comment j’ai fait, c’était facile, il a vu que je l’aimais, c’est tout, il n’y a pas de truc. Je n’étais pas là à lui faire des mines ou à soupirer, à faire des grâces comme les autres – parce que je n’étais pas la seule à être pincée, c’est sûr ! Non. J’ai juste compris : c’était trop grave pour faire la coquette. Au lieu de ça je me suis vue belle, et j’ai ressenti que tout d’un coup j’étais devenue femme. C’était grâce à lui, il l’a senti.

Après, ce n’était plus qu’une affaire de rencontres imprévues, de regards, d’approches de part et d’autre, jusqu’au rendez-vous au bord de la Seine, la promenade la main dans la main, le baiser, enfin tout ce qui va de soi.

 

Et puis voilà. Maintenant je me suis installée au fond de la salle de cours. On s’était mis d’accord, je le laissais tranquille, et lui, il essayait de m’oublier. Il m’a dit qu’il allait demander son changement pour la rentrée prochaine, je lui ai répondu que ce n’était pas la peine, que je serais au travail loin d’ici avant ça. Les copines me charrient, elles me disent que j’avais une bonne place devant, qu’elles étaient sûres qu’il m’avait remarquée, que j’étais sa chouchoute. Je leur réponds qu’elles sont bêtes, que finalement je ne suis pas comme elles, qu’il est embêtant, comme prof, que je préfère Jean Gabin. Les cruches !

Et moi j’ai mon amour, là dans mon cœur. C’est comme un roman-photo, mais en vrai. Et ça, je le sais, dans la vie je n’aurai pas un autre amour.  

29 novembre 2010

 

 

35

  

La Bastide d’Ubac (Var) – février 1963

 

Elle le regarde. Elle est assise devant la cheminée, bien calée dans un coin de sa causeuse. Elle se demande si elle va oser lui poser la question qui l’obsède depuis qu’il a commencé à lui parler de son enfance. Elle a bien compris qu’il ne lui a pas livré le plus grave. Qu’il n’a pas envie de s’approcher aussi près de ce trou noir autour duquel il évolue depuis toujours, et dont elle, elle a pressenti l’existence dès le début de leur relation.

Et puis tant pis, elle se décide. Elle se penche vers lui, qui tisonne le feu, accroupi devant l’âtre, elle est maintenant perchée tout au bord de son siège :

– Chéri, ta mère, Ilse, qu’est-elle devenue ? Parce que tu m’as parlé d’Ermeline, qui t’a élevé, ou du soldat américain qui t’a récupéré, tu m’as parlé de ceux-là et de bien d’autres, mais tu ne m’a jamais dit un mot de ce qui lui est arrivé à elle… Que s’est-il passé ?

Elle sait que ça ne lui plaît pas. Il lui suffit de remarquer la façon dont il se relève et s’écarte de la cheminée, prenant ainsi du champ. Elle observe comment il se détourne, comment son visage se ferme. Puis elle le voit marcher ici ou là, dans la salle.

Elle se carre au fond de son siège et se tourne pour mieux suivre son ami du regard, étudiant comment il se déplace, notant les épaules relevées, la nuque bloquée.

Mais il s’arrête, il lui fait face, dans l’ombre, depuis le fond de la pièce. Elle est tournée vers lui, le visage rougi d’un côté par la flambée, pâle de l’autre, dans l’ombre, ses yeux gris devenus noirs plantés dans les siens. Il reconnaît la combattante. Elle ne lâchera pas, il faudra qu’elle aille au bout. Et lui aussi.

– Elle est morte.

Il reste sur place, il lui parle de là, debout, le verbe sec.

– Tu veux tout savoir ? Elle est morte, voilà. Dans les bombardements. Elle sortait du bistrot où elle était serveuse, elle avait terminé sa journée. Il faisait nuit, les gars lui ont dit de descendre plutôt à la cave avec eux. Elle a rigolé, elle a dit qu’elle savait bien ce qu’ils avaient en tête, qu’elle les connaissait, elle a dit que de toute façon elle avait son petit, qu’il devait avoir peur, tout seul, qu’il n’était pas en sûreté. Je te dis ça parce que c’est ce qu’ils m’ont raconté le lendemain, tu penses bien que je m’en souviens. Et puis ça a pété, dix minutes après qu’elle soit sortie ça a pété. Le bombardement. Il devait être dans les deux heures du matin, d’après les gars. On l’a trouvée morte à l’aube, la tête en sang, un bloc de pierre sur la tête, même pas très gros. Et puis c’est tout. Après ça deux gars sont venus me chercher, ils m’ont dit de venir voir ma mère, ils m’ont tout raconté. Alors j’y suis allé. Je l’ai vue.

Il s’arrête, il baisse la tête, comme s’il se recueillait. Il n’est plus vraiment dans cette salle, il revoit tout cela.

– Je me suis sauvé. Et là j’ai retrouvé des copains, un gars et une fille qu’étaient comme moi, perdus, tout seuls, et on est resté ensemble quelques jours, à survivre dans les décombres. Et puis voilà, Gus m’a attrapé et m’a emmené avec ses copains dans son Dodge. Ensuite il y a eu Ermeline.

Il la regarde un long moment en silence :

– T’es contente ? Tu sais tout.

Elle hoche vivement la tête. Non pour lui signifier qu’elle est contente, mais pour lui montrer qu’elle comprend, qu’elle comprend qu’il lui en veuille de l’avoir obligé à lui raconter ça, et aussi qu’elle comprend. Elle est vive.

Il voit les boucles gris fer tressauter. Il la contemple longuement, et tout à coup il lui sourit et vient vers elle. Il lui dit : « Je t’aime ».

Il s’accroupit près d’elle, un bras sur l’accoudoir. Elle le regarde, elle dit doucement :

– Tu te souviens d’elle ?

– J’ai quelques souvenirs, oui, bien sûr. J’avais dix ans. Nous vivions dans une grande pièce, un entresol. Pas d’eau, le robinet et les toilettes dans le couloir, à l’étage au-dessus. Je dormais sur un matelas, elle dans le lit. Pendant longtemps j’ai dormi avec elle dans ce lit. Après j’étais trop grand. C’était un lit en fer, la tête et le pied en gros tubes peints en gris. Je l’ai regretté, ce lit, et aussi ma mère qui dormait à côté de moi. Il y avait un poêle, un Godin, avec un cageot plein de petit bois et de bouts de charbon qu’il fallait aller chercher ici ou là. C’était mon travail. Je chapardais.

– Décidément, tu as eu une enfance délictueuse !

Elle sourit.

– Plutôt, oui. Voilà. Et je me rappelle d’elle quand elle se coiffait, elle avait de longs cheveux blonds, presque jusqu’à la taille, ça lui prenait longtemps. Quand elle se lavait, je devais me tourner vers le mur, assis sur mon fameux matelas. Je m’en souviens, de ce mur, il était peint, de la peinture à l’eau, ça s’écaillait. Je grattais le plâtre, j’écrivais dessus au crayon, ou je gravais des mots, mon nom, Jochen, Yoyo, tout ça…

– Tu allais à l’école ?

– Bien sûr. Le premier jour, la maîtresse du CP a hésité en voyant écrit mon nom, et puis elle m’a appelé Jochêne. C’est devenu mon prénom officiel, à l’école, jusqu’à mes dix ans, jusqu’à… Enfin voilà. Tu sais, ma mère, elle était ce qu’elle était mais elle m’aimait. C’était une bonne mère. Elle n’était pas très tendre, assez froide, rappelle-toi qu’elle était allemande. Chez eux, à l’époque, on ne se faisait pas des bisous. Elle maintenait une distance. Il m’arrivait de prendre une calotte. Enfin tu vois, c’était ma mère. Et elle est morte. Je l’ai vue morte, étalée par terre dans la rue, au milieu des décombres. Elle m’a paru grande, allongée comme ça. Elle était toute blanche. Sa figure. Avec du sang.

Il se tait. Elle pose la main sur la sienne. Jamais il ne lui a tant parlé, du moins des vraies choses de sa vie. Et il lui vient une larme, à la vieille amazone. Oh ! juste une, au coin de l’œil.    

6 décembre 2010 

 

 

36

    

Grenoble, Isère – fin juin 1967

 

– Bon, d’accord, Israël avait prévenu, j’en conviens : si la Ligue arabe bloquait le détroit de Tiran, c’était un casus belli. Ils ont bloqué le détroit, Israël a attaqué, fallait s’y attendre. N’empêche que l’agresseur, c’est Israël.

Alain regarde Simone, il lui sourit, l’air faussement contrit, façon de dire : « C’est un fait, je n’y peux rien ! »

Bien sûr, ça l’embête un peu de dire des choses qui pourraient la blesser, c’est lui l’invité, il est chez elle… D’ailleurs, dans la voiture, Élodie, sa femme, l’avait prévenu : « À table, ne parle pas de la guerre des Six Jours, Simone est juive. » À quoi il avait répondu : « D’accord elle est juive, mais elle est aussi communiste. Et le PC soutient les Arabes. Toi aussi. Le PC soutient la cause palestinienne, oui ou non ? »

Ils avaient failli se fâcher. C’était toujours pareil, ils s’adoraient, ils étaient d’accord sur tout, en pratique, mais dès qu’il était question de la politique et du PC, ça chauffait entre eux. Elle avait d’ailleurs laissé tomber, elle savait qu’il était un farouche défenseur de la cause palestinienne, qu’il ne lâcherait pas sur ce sujet, et que ça finirait mal si la question était évoquée pendant le repas. Or ils arrivaient tout juste devant le domicile de Simone, sa camarade de cellule, et du mari de celle-ci, le gentil Roger. Ce n’était pas le moment de se faire la gueule, de quoi ils auraient l’air quand la porte s’ouvrirait : « Ah, excusez-nous, tous les deux on se fait une scène… » ?

Mais à table, Roger, la cuiller à dessert en l’air, en est resté à la question posée :

– C’est quand même plus compliqué que ça, non ? Israël jouait sa survie, il lui fallait attaquer très vite pour avoir une chance de s’en tirer. D’un autre côté, les Arabes…

– Ah voilà ! ça c’est le PSU (Simone est furieuse contre son mari) : « D’un côté… Mais de l’autre côté… Bonnet blanc, mais blanc bonnet… » Gnagnagna ! Moi je vous ferai remarquer que l’Union soviétique a soutenu la Ligue arabe sur le plan diplomatique, d’accord, mais qu’en réalité, de façon totalement dialectique, elle n’a rien fait pour aider les troupes arabes car elle voulait sauvegarder la survie d’Israël.

– Eh ben voilà ! Et c’est moi qui suis bonnet blanc et blanc bonnet !

– Roger, ne mélange pas tout ! Tes petits atermoiements de petit-bourgeois et la géopolitique.

Le ton est acerbe. Élodie regarde Alain, sa mimique lui fait comprendre qu’elle trouve la situation plutôt gênante, qu’il serait peut-être temps de laisser leurs amis s’engueuler sans témoins. D’ailleurs on vient de terminer le dessert. Mais Roger ne lui laisse pas le temps de placer son mot :

– Moi, Simone, je suis un petit-bourgeois ? Et toi, tu es quoi ? Tu pointes à l’usine ? Tu ne serais pas plutôt journaliste chez les rupins ?

– Non je ne pointe pas à l’usine, mais tu sais très bien pourquoi je suis communiste, et fière de l’être ! Tu le sais. Tu sais que c’est parce que c’est le seul mouvement, dans l’histoire de l’humanité, qui peut mener à une société sans racisme, sans antisémitisme. Et d’ailleurs, pourquoi je me fatigue ? Quel est le parti qui a écrasé les Nazis, à Stalingrad ? Et en France, quel est le parti qui a compté le plus grand nombre de fusillés ? Et qui a libéré un tas de camps de la mort ? Et tu crois que tout ça, c’était pour en arriver à laisser détruire le Foyer juif ? Et puis de toute façon, la question, ce n’est pas le sort des juifs, la question…

– Ah oui ? Alors c’est quoi, la question ?

– La question, c’est de garantir un équilibre au Proche-Orient sans risquer de durcir la Guerre froide. Parce que je te rappelle, petite tête d’intellectuel rocardien, que les Amerloques et les Angliches, les ploutocrates…

– Ha ! Les ploutocrates ! ça manquait ! Et pourquoi pas la ploutocratie judéo-maçonnique, pendant que tu y es ? Mais tu te rends compte où tu en es ?

Simone le regarde, indignée, ses lèvres commencent à trembler. Elle se lève et s’enfuit dans la chambre.

Roger secoue la tête, les deux autres se taisent. Ils fixent leur assiette à dessert.

– Excusez-nous. C’est sûr que ce n’est pas très drôle pour vous, nos histoires…

– Oh tu sais, nous avons les nôtres… Élodie soupire. Bon, eh bien le mieux est sans doute que nous vous laissions.

Elle regarde Roger, elle lui sourit :

– Essaie quand même de faire la paix. Je ne comprends pas pourquoi tu as été si dur, avec elle. On aurait dit qu’il y avait autre chose. Bon, mais ça ne me regarde pas.

– Non tu as sans doute raison. Mais moi, je ne supporte pas qu’on parle comme ça, aussi légèrement. La géopolitique ! Les grands mots, les grandes idées vachement progressistes, et tout ça sans seulement dire un mot sur les braves types qui se sont fait massacrer, ou sur les civils qui ont morflé. On parlait d’une guerre ! Parce que les bombes, tu vois, ça fait mal, ça tue, y a des gens qui meurent, qui saignent, qui se font écraser, qui brûlent avec leurs ruines. La guerre, ça pue, c’est plein d’odeur de cadavres, de brûlé, de pourriture. C’est pas des idées, ça ! Y a des gens qui savent plus où ils en sont, qui savent même plus où ils sont, qui font n’importe quoi, des actes insensés, des merveilles de courage, ou alors des trucs moches…

Il s’arrête, il se rend compte que les deux autres le regardent, un peu ahuris, gênés, comme s’il avait dit, justement, des trucs moches....

– Excusez-moi. C’était juste du vécu.

13 décembre 2010

 

 

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Caen, Calvados – fin mai 1944

 

Les grands disaient que la France serait bientôt libérée. Le Débarquement tant attendu était imminent, du moins d’après la radio anglaise. Les Allemands allaient partir, chassés par les Alliés. Les trois enfants ne savaient pas ce que ça voulait dire vraiment, en pratique. Ils pensaient juste que c’était une bonne nouvelle, que la guerre allait finir et qu’ils auraient enfin assez à manger, qu’on trouverait bientôt, par exemple, du pain blanc dans les boulangeries. Les parents disaient que le pain d’avant-guerre était blanc et bien meilleur que celui qu’on trouvait… à condition d’avoir des tickets. Du pain blanc, ça devait ressembler à du gâteau ?

Les trois petits copains voyaient donc que les grands – parents, grands-parents, voisins, commerçants, même les flics – étaient contents. Et aussi qu’ils étaient très inquiets, qu’ils parlaient de danger, surtout au cas où les Alliés décidaient de débarquer en Normandie. Mais eux, les enfants, ils ne se souciaient pas de ça. Les adultes ont des peurs que les enfants négligent, à force d’habitude.

Ils savaient toutefois une chose, c’est qu’il fallait se méfier des Allemands. Ils étaient plus nerveux qu’auparavant. Ils criaient fort après les gens, ils faisaient des rafles après le couvre-feu, on n’avait pas intérêt à se trouver dans la rue, et si c’était le cas, quand on entendait le martèlement des bottes de la patrouille, il fallait vite se cacher. Il y avait des affiches rouges sur les murs, avec des listes de noms, des gens qu’on appelait des otages, qui avaient été raflés, justement, et qui étaient en prison. Ils pouvaient même être fusillés. Dans ce cas-là ils criaient « Vive la France ». Mais ça, c’était du danger pour adultes, les enfants ne risquaient pas autre chose que d’être ramenés à leurs parents avec engueulade pour ceux-ci, et à la suite, coups de martinet sur les mollets pour eux.

Les enfants en parlaient peu, seulement à l’occasion, surtout quand ils jouaient aux Boches et aux Résistants. Dans ce cas là, le Boche c’était Yoyo : d’abord il était à moitié boche, sa mère en était une, et en plus il était le plus petit, il n’avait pas son mot à dire, même s’il râlait. Il aimait pas être un Boche mais les autres l’obligeaient. Ils jouaient à un jeu qui commençait comme quand on joue à chat : Yoyo se plaçait devant un mur, le front contre la pierre, le bras bien serré contre ses yeux pour ne rien voir, et il comptait jusqu’à vingt ; les deux grands allaient se cacher, mais ils restaient ensemble, et quand Yoyo se retournait et les cherchaient, ils l’attendaient en silence derrière le coin d’un mur et se précipitaient sur lui en tirant des rafales de leurs mitraillettes imaginaires : dindindindindin… C’était une embuscade et Yoyo devait tomber en criant « Ach ! Che zuis mort ! », ce qu’il faisait à la perfection, déjà comédien, il était célèbre pour ça, les écoliers en parlaient à la récré, bien embêtés que le maître interdise ce jeu-là.

N’empêche que c’est à la récré, justement, que le grand de treize ans avait fait connaissance avec Yoyo. Il en avait parlé à sa copine Lili, la fille des voisins, de cette rencontre. Le petit était attaqué par trois grands de la classe du certif, il l’avaient foutu par terre et ils le bourraient de coups de pied en criant « Sale Boche ! » Lui, il les avaient bousculés à grands coups de cartable, provoquant une mêlée qui avait attiré l’attention du pion. Depuis, il s’était attribué le rôle de protecteur officiel du petit garçon, mais à la sortie, il avait dû se débiner à toutes jambes pour éviter la raclée que les grands lui avaient promise… Quand il avait parlé de ça à Lili, elle l’avait regardé, pleine d’admiration, les yeux brillants et les joues rouge… Mais après un temps de réflexion, elle avait dit : « Ouais, ben quand même, il est presque boche, hein ? »

Et c’est sûr que les Boches, on les aimait pas !

20 décembre 2010

 

 

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Kampala, Ouganda – décembre 1963

 

Extrait d’une lettre de Mother Birgit, supérieure du couvent des Ursulines de Kampala (traduit de l’anglais) :  

(…) Cela fait maintenant six mois que sœur Liliane est arrivée chez nous pour perfectionner son anglais, et nous n’avons eu que des raisons de nous louer de sa bonne volonté, de sa conduite et de sa piété. De plus, ses compétences en tant qu’infirmière font l’admiration de tous. Je ne sais pas, pourtant, si nous ne devrions pas vous la renvoyer à Lisieux car elle semble susciter chez ses consœurs des sentiments de nature à causer beaucoup de trouble dans notre communauté. Je me permets de vous en donner, dans le détail, l’exemple le plus choquant.

Récemment, sœur Liliane, qui faisait montre d’une inlassable énergie dans notre petit dispensaire de quartier, est tombée malade. Plus exactement, elle a été la proie d’une sorte d’affaiblissement généralisé. Elle n’avait plus aucune énergie, le moindre effort l’essoufflait, à la moindre occasion elle tremblait de faiblesse et il lui est arrivé de s’effondrer, dans un couloir, sans aucune raison apparente. Nous l’avons montrée au médecin de la mission des Pères blancs : rien, sœur Liliane ne présentait aucun signe de maladie et ne semblait, ni infectée, ni infestée par quoi que ce soit de connu.

Une de nos jeunes sœurs ougandaises, elle aussi infirmière, à peine sortie du noviciat, sœur Jacoba, m’a fait part alors de ses craintes : selon elle, sœur Liliane souffrait tout simplement d’un envoûtement, on lui avait jeté un sort. Eh bien, tout portait à penser qu’il en était bien ainsi !

Je sais bien que vous serez surprise de cette conclusion, éloignée comme vous l’êtes des réalités de cette Afrique profonde dans laquelle je suis immergée depuis tant d’années. Sachez pourtant qu’ici, une telle supposition n’a rien d’extraordinaire. Nous avons vu autour de nous des choses bien plus surprenantes, bien plus mystérieuses qu’un banal envoûtement.

Bref, je me suis persuadée qu’il s’agissait de cela et j’ai commencé à regarder Liliane comme perdue. En effet, à moins de connaître l’identité et les raisons de la personne qui avait dû recourir aux services de la sorcellerie locale, fort active, il n’y avait rien à faire pour sauver notre petite sœur d’une mort inévitable.  

Liliane s’affaiblissait. Au bout de quelques semaines, elle a dû garder le lit et nous nous attendions à une fin prochaine. Or un matin, alors que je lui rendais visite dans sa cellule, craignant de la trouver moribonde, elle m’a regardée bizarrement. Elle était toujours aussi faible mais il y avait dans son regard une sorte de lueur qu’on aurait dit d’amusement, quelque chose de mutin, ou d’ironique…

À partir de ce jour, elle a remonté lentement la pente, et j’ai la joie de vous annoncer que son état physique est désormais tout à fait satisfaisant. Néanmoins, quelque chose avait changé dans son comportement, car elle qui était auparavant si douce et soumise avec ses consœurs était devenue à leur égard âprement dominatrice. Que se passait-il ?

J’ai eu la réponse hier soir lorsque sœur Jacoba est venue me voir. Ce qu’elle m’a dit m’a amenée à convoquer immédiatement sœur Liliane. Je transcris ici pour vous l’essentiel de notre conversation, nul doute qu’après avoir lu cela vous ne compreniez mon embarras :

– Ma chère enfant, sœur Jacoba s’est confiée à moi. Je sais maintenant ce qui vous est arrivé. Vous le savez vous aussi, j’en suis certaine. Pourquoi ne m’en avez-vous rien dit ?

– Ce n’était pas la peine, ma mère, puisque tout rentrait dans l’ordre. Vous le voyez, je vais bien !

– C’est fort possible, mais c’est à moi, figurez-vous, de juger de la gravité ou non de ce genre de comportement. Il n’est tout de même pas naturel, dans un couvent, d’empoisonner une de ses sœurs tout en la faisant passer pour ensorcelée ! Et si sœur Jacoba ne s’était pas repentie et n’avait pas cessé ses manigances lorsqu’elle a vu que vous vous portiez si mal ?

– Mais ma mère, sœur Jacoba ne s’est pas repentie du tout ! Elle a continué jusqu’à ce qu’elle constate que son poison n’agissait plus, alors elle a compris et elle a arrêté, c’est tout.

– Comment cela ?

– Ma mère, je vois que vous ne savez pas tout. Ce qui s’est passé, c’est que sœur Jacoba a été jalouse de moi, ça d’accord. Les malades préféraient venir me voir moi plutôt qu’elle, elle a dû vous le dire pour expliquer son geste. Moi, une blanche, je la supplantais, elle ne pouvait pas le supporter, la pauvre. Mais ce n’est pas pour m’éviter de mourir qu’elle a arrêté ses bêtises. C’est moi qui ai fini par comprendre que les petites gouttes qu’elle mettait dans ma potion n’en faisaient pas partie. C’est un rien dans son attitude qui m’a alertée. Elle m’empoisonnait lentement. À partir de là, il me suffisait de ne plus prendre ce remède, qui de toute façon ne servait à rien. C’était juste le vecteur du poison. Je suppose qu’au début elle le mettait dans ma tisane du soir. C’est comme ça que je me suis remise, à la longue. Et je suis sûre que Jacoba s’est dit, au bout d’un moment, que j’avais trouvé un talisman plus fort que son truc à elle. D’autant  plus que je la regardais en souriant.

– Mais enfin, Liliane, vous rendez-vous compte de ce que vous me dites ? Une de vos sœurs vous empoisonne, elle veut vous tuer, et vous vous contentez d’en sourire ! Et vous ne m’en dites rien, à moi qui suis responsable de vous, et aussi de Jacoba !

– Je n’ai rien dit, c’est vrai. Pardonnez-moi. Mais vous savez, je dois vous avouer que je me demandais si des fois, ce n’était pas normal, au fond, que je meure…

– Vous êtes folle, ma fille, folle, folle, folle ! Et tenez : pourquoi vous en prendre, maintenant, à toutes vos sœurs au lieu de venir tout simplement me désigner Jacoba, l’unique responsable ?

– Ma mère ! Comme vous êtes naïve… Mais toutes les autres savaient parfaitement ce que Jacoba manigançait !

(…)

27 décembre 2010

 

 

39

 

Bâle, Confédération helvétique – fin 1984

 

Cette histoire, la mue de l’homme d’affaires Roger Breton, ferait un très bon scénario de film, son épouse Mirella en est certaine. Pour s’amuser, elle en a d’ailleurs rédigé un premier jet :

 

Roger n’en pouvait plus. Il lui fallait saquer Anton, son associé et son ami. Ayant mené un début d’enquête, il savait depuis plusieurs mois déjà que celui-ci le grugeait et se comportait de telle sorte que leur œuvre commune, la société BreKir, se trouvait en danger. Pendant le congé qu’il s’est offert à Nosy-Bé avec Mirella il a décidé d’agir. 

BreKir, dont Anton et lui détiennent chacun 50% des parts, bat de l’aile en effet. C’est qu’Anton a de gros besoins sur le plan personnel et qu’il n’a aucun scrupule à faire fonctionner la carte de crédit de la société pour offrir des soirées délirantes à tout ce que Bâle compte de fêtards décavés. De plus, toute son énergie est consacrée à tenter de sauver l’usine de piles miniatures qu’il a créée aux États-Unis. Aussi Roger s’est-il aperçu que certaines rentrées passent à l’as. Disparues des comptes. Une enquête discrète lui a permis de comprendre qu’elles filent aux USA.

Rentré de Nosy-Bé, il a mis sa banque sur l’affaire. Non moins discrètement, elle s’est livrée à des recherches plus approfondies. Elle a fini par découvrir qu’une fraction importante des parts d’Anton dans le capital a été cédée sous le manteau à d’autres personnes, totalement inconnues. Anton n’est plus que l’homme de paille de ces gens-là, dont les intérêts dans cette affaire sont assez mystérieux, voire suspects… Avec l’accord de Roger, la banque a contacté alors les services de la police financière suisse.

Quelques semaines ont passé. Deux mafieux russes sont placés sous une étroite surveillance. Les enquêteurs, qui collaborent sans difficulté avec l’avocat de Roger, ont fait savoir qu’ils ont de bonnes raisons de penser que ces types-là tiennent Anton sous leur coupe, qu’ils le font très probablement chanter, sans doute pour une affaire de mœurs.

C’est alors que Roger décide de régler l’affaire une fois pour toutes, et en douceur. Son avocat aborde les deux Russes et leur propose un marché : ils cèdent leurs parts au Français contre l’assurance qu’il n’y aura pas de plainte, donc pas de poursuites, pour cet aspect de leurs trafics. La transaction est conclue avec soulagement, tant du côté des escrocs que du côté de notre homme d’affaires, qui devient ainsi l’unique propriétaire de la société BreKir. Il ne lui reste plus qu’à virer son associé et ex-ami.

Cela se fait sans dispute, Anton n’est pas homme à faire des histoires. Il suffit à Roger d’entrer dans le bureau de son associé et de lui dire qu’il n’a plus rien à y faire : « Tu es foutu, va-t’en, j’ai vu les frères Smirnov et je leur ai racheté toutes tes parts. Dégage. Tu en as trop fait. » Anton a souri, il s’est levé, il est sorti. Il a perdu la branche qui le soutenait, il va s’en chercher une autre ailleurs : « Nitchevo ! Adieu, Roger, et bonne chance ! » Il ne réapparaîtra plus.

 

Lorsque Roger réussit ce coup, il a cinquante-trois ans, ses affaires vont plutôt bien, il est assez riche, plutôt bien accueilli dans la bonne société, en assez bonne santé, marié à une femme qu’on lui jalouserait presque, d’ailleurs plutôt heureux en ménage… Et ce sont ces « plutôt », ces « assez », ces « presque » qui le dérangent.

Un peu.

Alors il a son plan. Il va se lancer à fond dans les affaires. Il va passer à la vitesse supérieure, devenir un de ceux qui comptent. Il se donne dix ans pour réussir cela. Il le dit à Mirella, il la met devant ce défi. Elle peut partir, le quitter. Elle peut rester avec lui et devenir son aide, il sait qu’elle a les qualités qu’il faut, « mais c’est maintenant que tu te décides ». Elle lui dit qu’elle le comprend, qu’elle croit en lui, qu’elle sera toujours à ses côtés. C’est un pacte entre eux deux.  

3 janvier 2011  

 

 

40

 

Caen, Calvados – juin 1994

 

Le Niaï s’habillait. Dans la chambre voisine, il entendait sa vieille amie faire de même. Quel courage elle avait, faible comme elle était ! Mais elle tenait à être avec lui lors de la cérémonie d’ouverture du Cinquantième anniversaire du bombardement de la ville, il avait donc retenu deux places. Ah c’était de l’amour, aucun doute !

Le moment approchait, ils allaient quitter l’hôtel, rejoindre la salle de conférence, s’installer, puis… il verrait Lili ? Et là il saurait. Il était sûr de lui mais rien ne valait tout de même le contact direct. La voir de ses yeux. Mais bien sûr, que c’était elle. Liliane Séveno, une enfant de la ville de Caen née en 32, d’après le programme de la soirée. Rescapée comme lui de la destruction, ça ne pouvait être que Lili, la fille aux petites couettes, celle qui dormait avec Inter et lui dans les décombres avant ce jour où Gus, le GI, l’avait happé, lui, dans son Dodge. Elle avait dû s’en tirer elle aussi, peut-être se faire adopter, même par des richards, maligne comme elle était !

– Si c’est bien elle, je fonce la retrouver à la sortie ! Je saurai bien la reconnaître, même après cinquante ans, tu parles, elle aura changé, forcément, après tout ce temps, mais les gens se ressemblent, ils vont pas changer de personnalité, non ? Elle était mignonne, comme fille. Bien sûr, pour moi c’était une grande, mais en fait elle avait jamais que douze ans. Je me demande si elle se souviendra de moi ? – Yoyo ! Le p’tit gars blond qui chaussait des pompes de grand, tu t’rappelles ? – Ah j’en suis sûr. Et peut-être qu’elle a des nouvelles d’Inter, ils ont peut-être pas été séparés, si ça se trouve ils ont été placés ensemble… »

Dans l’entrée, pendant que la comtesse s’efforçait de lui rectifier le nœud de cravate, il la bombardait encore de paroles débitées à toute allure, il ne tenait pas en place, il dansait d’un pied sur l’autre, il était à nouveau le gamin des rues d’autrefois, elle pestait contre lui :

– Mais enfin, tiens-toi tranquille une minute, que je puisse te refaire ce nœud ! Mon Dieu, mais pourquoi les hommes s’astreignent-ils à porter ce fichu bout de tissu ? C’est malcommode, et de plus, ridicule. Et si mes pauvres mains voulaient bien cesser de trembler… Rémi, je t’en prie ! » – Elle souriait en le grondant.

Tout à coup il s’est calmé, il s’est tu un moment, pensif. Elle a attendu, les mains encore levées vers lui, près de son col. Il l’a regardée :

– Tu sais, je n’ai jamais bien compris pourquoi ils s’occupaient tant de moi. Ils étaient pas obligés, eux aussi ils étaient des enfants. Peut-être parce que je venais de perdre ma mère. Mais eux aussi ! Eux ils avaient perdu toute leur famille, ils avaient des parents, des grands-parents, des oncles, des tantes, des cousins, quoi encore ? Ils avaient perdu tout ça, tous ces gens-là… Moi j’avais que ma mère. Ou alors ils avaient besoin de se consoler en prenant soin d’un p’tit. Pendant ce temps-là ils pensaient plus qu’à ça. Et pis tu sais, y avait du boulot rien que pour se nourrir, trouver à manger, ou dormir à l’abri, et tout ça sans se faire piquer, parce que y avait une chose, on était d’accord tous les trois là-dessus sans avoir besoin de le dire : on voulait pas se faire piquer ! Pourquoi, je ne sais pas. On aurait pu penser que l’idée fixe d’un môme abandonné et terrorisé ça serait de trouver des gens pour s’occuper de lui, eh ben non ! Pas nous… Y avait un côté aventure, tu vois. 

Il était redevenu ce petit garçon, elle le contemplait ainsi, sur ses dix ans, émue, les yeux mouillés, tellement attendrie… Elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé, elle avait maintenant plus encore de raisons de l’aimer alors que, elle le savait bien, elle était proche de la fin. Elle l’aimait. Elle a souri. Elle était tout sauf pieuse, néanmoins elle a fait un petit merci au bon Dieu.

– Allez ! Qu’est-ce tu fais ? On y va, maintenant, on va pas se mettre en retard ! Toi t’es prête ? Ouiiii ? Eh bien allez, hop ! Je t’enlève, tu vas rencontrer ma copine d’avant-hier, et peut-être même mon grand copain, Inter le superbe, le gars Roger… En avant ! Je t’ouvre la porte, tu appelles l’ascenseur pendant que je ferme, ça va ? Où il est encore ce putain d’ascenseur ?

– Rémi ! Un peu de tenue, je te prie.

10 janvier 2011

 

 

41

  

Bâle, Confédération helvétique – février 1992

 

Roger pestait encore en descendant du taxi, devant son hôtel particulier. « Invraisemblable ! Voilà que même à l’aéroport de Bâle-Mulhouse on risque de trouver son vol annulé pour cause de grève du personnel au sol... Il faut dire qu’il est en territoire français, ça explique tout ! Quelle bande de branleurs ! Des grévistes ? Des feignants, oui ! Tous cégétistes... »

Il ne prend pas garde à la petite Panda garée devant le perron, il entre en trombe en criant « Mirella ! »... Pas de réponse. « Qu’est-ce qu’elle fout, nom de Dieu, encore à se pomponner à onze heures ? » Il jette sa gabardine et son chapeau à la petite bonne philippine toute tremblante qui vient d’apparaître et tout à coup, la regardant, se rend compte de son trouble : elle semble terrifiée.

– Qu’est-ce qu’il y a ma petite ? ça ne va pas ?

– Rien, Monsieur. Ye ne sais pas...

– Où est Madame ?

– Ye ne sais pas, Monsieur...

Roger la regarde : des larmes apparaissent sur les cils de la jeune fille. Il se dit : « Elle est jolie, cette petite... », puis :

– Il est arrivé quelque chose à Madame !

– Ye ne sais pas, Monsieur... Ye ne crois pas...  

Alors il commence à comprendre :

– La voiture, dehors, elle est à qui ?

– Ye ne sais pas, Monsieur...

Mais il n’écoute pas la réponse, il sait où aller, il y fonce, grimpant le grand escalier quatre à quatre, ses soixante ans passés ne pèsent rien, il s’est toujours maintenu en forme, pas même essoufflé en arrivant sur le palier, et il court jusqu’à la chambre de sa femme, ouvre la porte en catastrophe... et les voit. 

C’est un jeune blond, dans les vingt, vingt-cinq ans, genre masseur ou maître-nageur... Il s’est levé d’un bond, un oreiller devant le bas-ventre. Il regarde partout, affolé, cherchant par où fuir. 

Et elle, la belle mulâtresse à la soixantaine révolue, irréprochable en tout cas quant à la ligne, reste allongée, nue, fixant le plafond, l’air boudeur.

Il ignore le blondasse qui cherche convulsivement à rassembler ses vêtements. Il la fixe, elle, longuement.

– Tu n’as même pas crié « Ciel ! Mon mari ! »

Et il sort, rejoint l’escalier et descend.

Au salon il se verse un scotch, s’installe dans son fauteuil habituel et attend. La petite bonne a disparu. Après quelques minutes, il entend une voiture démarrer, virer et se diriger rapidement vers la grille. Ce n’est pas Mirella, sa voiture est dans le garage, c’est donc le jeunot qui se sauve.

Un quart d’heure passe, elle apparaît, jolie tout plein dans son déshabillé de soie noire, mules assorties aux pieds.

Elle s’assied en face de lui, laissant apparaître un genou bronzé :

– Chéri, c’est juste un délassement, tu sais... Sur le fond je te reste fidèle.

– Intéressant. Et c’est quoi, le fond ?

– Mais c’est nous, voyons ! Nous sommes embarqués ensemble. Je ne te lâcherai jamais !

– Par « nous », tu veux dire toi et nos entreprises, nos affaires, tout ça ?

– Et toi, chéri, et toi !

– Je vois. J’admire ton sens de la fidélité. C’est rare, de nos jours, une telle fidélité !

– Ne te moque pas.

– Et dis-moi, tu les paye, ces petits jeunes-là ?

– Roger ! Ne sois pas offensant, je peux encore séduire, il me semble, surtout ce genre-là ! Non c’est gratuit, figure-toi. C’est pour le fun. Est-ce que je m’amuse, autrement ? Comment ? À tes bridges ? Ou à tes parties avec des associés ou des concurrents ? Tu devrais au moins être soulagé que je ne me les envoie pas, ceux-là ! Tu sais, je ne manque pas d’occasions...

– Je vois. Tu t’ennuie. C’est de ma faute et tu me trompes pour me punir car ça ne te fait même pas plaisir de te taper un étalon ou deux par ci par là...

– Ne sois pas vulgaire, je t’en prie.

– Vulgarité... Oui... Eh bien je vais réfléchir à la situation. À ta situation, je veux dire...

– Roger ! Je t’aime, tu sais !

Il voit bien qu’il a marqué un point et qu’elle s’inquiète, mais, il le sait, elle a bien tort de se faire du souci, il a besoin d’elle, aussi a-t-il déjà sa petite idée la concernant. Quant à ses propres sentiments, il y a longtemps qu’ils ne pèsent plus très lourds... Il ne s’aime pas lui-même, pourquoi l’aimerait-elle ? Il se lève, lui fait un petit salut militaire, et rejoint son bureau.

 

Le soir, à table, une fois le majordome disparu, il lui expose son idée :

– Voilà ce que je te propose. Nous restons ensemble mais nous vivons séparément. Je veux dire que nous n’aurons plus d’intimité, tu me suis ? Tu seras donc libre de t’offrir des julots. En revanche, tu deviens mon adjointe, rétribuée comme il convient mais astreinte à du vrai boulot. Oui, je sais, je sais, tu le fais déjà, mais à ta guise. Maintenant, ce sera sur contrat. Rassure-toi, tu n’y perdras pas, loin de là. Qu’en dis-tu ? 

– Roger... C’est élégant, de ta part, je le reconnais. Mais je suppose que c’est ça où la rupture, le divorce, tout ça ? Oui... Je vois. Bien sûr, j’accepte.

Elle marque un temps. Il la regarde faire mentalement ses comptes, il la sait femme de tête. Aussi... Mais il se trompe, elle ne pensait pas qu’à sa situation :

– Et puis tu sais, rien ne m’empêche de te choisir une fois ou l’autre comme amant !

17 janvier 2011

 

 

42

         

Mantes-la-Jolie, Seine-et-Oise – mai 1949

 

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui raconter, à ce vieux-là ? Si y a un truc que je peux pas piffer, c’est la confession !

– Alors, ma fille, de quoi vous accusez-vous encore ? Ce ne sont que des peccadilles, dont vous avez parlé...

– Ben...

– Par exemple, avez-vous eu des pensées spéciales, vous voyez de quoi je veux...

Si je lui racontais vraiment ce que j’ai fait de mal dans ma vie, tu parles, il aurait une syncope, pépère…Ben tant pis, je vais lui parler de Frédéric, ça au moins c’est la vérité, et lui, ce vieux cochon, il me parle que de ça, alors il va en avoir pour son argent. Puisque c’est ça qu’il veut, il va en avoir... On va pas y passer sa vie, quand même !

– Non mon Père, c’est pire : je m’accuse du péché de chair.

Aïe aïe aïe, maintenant ça va être « Combien de fois, de quelle manière, à quelle occasion, avec combien de personnes, avez-vous ressenti du plaisir, etc., etc., etc. » Dans quoi je m’embarque ! Enfin tant pis, c’est parti.

– Et même plusieurs fois, mon Père…

 

Cette confession, qui avait été plus approfondie que les précédentes, devait avoir quelques petites conséquences pour Lili au moins pendant quelques semaines, mais de grandes conséquences pour l’avenir.

Le regard que la sœur supérieure portait sur elle dans les jours qui ont suivi lui montrait clairement que le Père Cordier avait glissé quelque avertissement, certes dans la discrétion, certes dans le respect du secret de la confession, mais enfin quelque avertissement… Circonstance qui l’obligea pendant quelques temps à redoubler de sagesse, d’application, de soin, de sérieux, de piété… ce jusqu’à l’approche de la perfection.

Heureusement, malgré toute la finesse et l’expérience du vieux prêtre, elle avait réussi à ne rien lâcher qui puisse l’aiguiller vers la personne de son partenaire, son prof chéri était donc sauvé. Mais sans le savoir, il avait eu chaud. Elle s’en rendait compte, elle s’était montrée trop imprudente, elle en tremblait en y repensant. Désormais, elle devait s’appliquer, se dit-elle, à se trouver des péchés, ni trop futiles, ni trop graves : elle devait rester dans la moyenne. Ce qu’elle fit à l’avenir, d’abord de façon quelque peu mécanique, puis de plus en plus intéressée à y réussir avec tact et précision.

Ça lui plaisait, finalement, ce petit jeu, c’était comme une sorte de compétition dans laquelle il fallait montrer de la finesse, de la vivacité, savoir jusqu’où aller, être capable d’esquiver des embûches, de proposer des fausses pistes, et même, dans les moments où elle se montrait particulièrement en forme, d’amener le prêtre, sans avoir l’air d’y toucher, à la contradiction et à la gêne ! 

Elle se mit donc à aimer la confession, à sa manière, qui était aussi une façon d’en détourner le but, d’en éloigner, dans son esprit, la cible véritable. Celle que toujours, elle devait garder secrète.

Mais, ajoutée à toutes les ruses qu’imposent la vie en pension, c’était aussi pour elle toute une école, une excellente formation, propre à faire d’elle une combattante exceptionnelle dans cette guerre souterraine que les pauvres les plus délurés sont appelés à mener plutôt que cette autre qui consiste à bêtement se bagarrer… mais qu’ils perdent tout de même le plus souvent. Elle ne le savait pas, elle ne se le disait pas, elle n’avait d’ailleurs aucune conscience de cette réalité, mais Lili, de tout son être, voulait la gagner, cette guerre-là.

24 janvier 2011     

 

 

43

 

Caen, Calvados – mai 1944

 

Ilse regardait son môme. « Le p’tit à la Boche », comme disaient un de ces tas d’imbéciles. Schwachköpfen, pensait-elle.

Elle était gentille, Ilse, bonne fille. Trop, sans doute, les types profitaient d’elle tout en la méprisant, tout en la rejetant. Elle souffrait de la méchanceté dont on l’accablait, mais jamais elle ne serait allée se plaindre à la Kommandantur, ç’aurait pourtant été facile pour elle : « Je suis Allemande et il y a là des cochons de Français qui nous persécutent, moi et mon enfant ! » Elle disait ça, et hop, c’était réglé. Oui, mais elle y perdait son boulot. Et il valait quand même mieux être un souffre douleur en Normandie que de risquer la prison dans cette Allemagne nazie qu’elle avait fuie pour des raisons qui, là-bas, n’auraient jamais plu à un juge. Elle avait fait des bêtises et puis voilà ! « J’étais trop jolie pour ma petite intelligence », se disait-elle.

Elle regardait donc son petit. Il n’avait pas école, c’était jeudi, elle l’avait emmené à son travail comme d’habitude. Bien sûr, la vie de bistrot, ce n’était pas l’idéal pour un enfant, elle s’en rendait bien compte, mais quoi faire ?

 

Yochen – le petit Yoyo, comme on l’appelait aussi – s’amusait bien, lui, dans ce bistrot. Il y avait là, à ses yeux, plein de gens très rigolos. Il les observait. Quand l’un d’entre eux sortait en vacillant sur ses godasses à bascule pour cause de consommation excessive, il l’imitait, ça faisait rire les autres, ceux qui n’étaient pas encore poivrés. Si deux ou trois se mettaient à chanter une rengaine, lui, il les accompagnait en sifflant, il était très fort pour siffler, tout le monde le reconnaissait. Ou bien c’est lui qui chantait, il connaissait un tas de chansons, celles pour enfants comme J’ai du bon tabac ou Au clair de la lune, mais aussi celles des grands, par exemple celles de Charles Trenet ou de Jean Sablon. Je tire ma révérence, je m’en vais au hasard, sur les routes de France, de France et de Navarre, dites-lui que je l’aime, que je l’aime quand même… Il y mettait du sentiment, ça émouvait les mémères, elles plongeaient le nez dans leur Picon.

Bref, Désiré, le placide patron du rade, était toujours content quand Ilse se ramenait avec son môme. Ça lui faisait de la réclame, en plus de la pâle beauté de la serveuse. Allemande ? Il s’en foutait, les soldats schleus ne l’avaient pas repérée, sa clientèle restait bien française, bien normande, les gens du quartier, pour lui c’était très bien comme ça. Surtout qu’on parlait d’un débarquement allié imminent, c’était pas le moment de s’afficher avec l’ennemi. La patronne, elle, la brune et anguleuse Madame Clarisse, aimait bien l’enfant, mais se méfiait de la mère, vu le doute qu’elle entretenait sur un certain sujet concernant Ilse et son époux.

 

Mais cet après-midi-là, le bistrot était vide, les patrons étaient montés se reposer, Ilse s’occupait à nettoyer, Yoyo dessinait. Il adorait ça. Il aimait bien faire rire les gens, faire la vedette, c’est vrai, mais il préférait quand il était seul. Là, assis à une table au fond de la salle, la mèche blonde penchée sur sa feuille, il avait confusément le sentiment d’habiter son monde, un monde bien rond, bien reconnu, où il avait justement sa place d’enfant de celui-là, de monde, et il vivait cela paisiblement, bien rassuré. Sa mère chantonnait vaguement, il n’y pensait pas mais c’était là toute sa sécurité. Oui, ce murmure un peu rauque.

Un jour, alors qu’il était justement occupé à dessiner, elle lui avait dit, se retournant vivement vers lui : « Tu sais, j’aime pas trop Ilse, comme nom, je vais te dire, j’aurais préféré m’appeler Marlène. » Elle avait dit ça en français, depuis quelques temps elle parlait plutôt le français, elle délaissait l’allemand, la langue de l’Occupant. Il y avait quand même l’accent, bien sûr… Il s’était rappelé alors qu’elle n’était pas française, ça ne l’avait jamais frappé avant, mais là oui.

 

Il se rappelait cela tout en ajoutant une moustache au guerrier gaulois qu’il dessinait. Ben pourquoi y a des Allemands et des Français, se demandait-il, pourquoi ils s’aiment pas ? Pourquoi les Allemands y sont méchants et les Français y sont gentils ? Pourquoi c’est pas mélangé ? Surtout qu’y a des Français pas gentils, comme le père Meulin, saleté de concierge, et en plus qu’y a des Allemands gentils pasqueu l’autre jour le soldat boche, il a aidé une vieille à traverser la rue… Et pourquoi la vieille elle était pas contente ? Elle était pas gentille mais elle était française, elle a dit « Sale boche », mais tout bas. Je le sais bien, j’étais à côté d’elle. Quand on a affaire à des pas gentils comme les Allemands, si on est gentil on a quand même le droit d’être pas gentil, c’est sûrement ça. Ben ma mère elle est gentille. On dirait qu’elle est plus allemande, alors, elle est changée en française, ça doit être ça. Ouais. Alors moi je suis français aussi. Je vais le dire à l’école : Arrêtez de m’attaquer, je suis un Français, je suis pas un Boche !

 

On était au mois de mai, mais ce jour-là, il pleuvait sur Caen, et les oiseaux se taisaient. 

31 janvier 2011

 

   

44

  

Douve-sur-Saille, Moselle – novembre 1981

 

Le troisième jour est toujours le plus dur, Roger se souvenait de ses camps scouts : ce jour-là, la fatigue vous tombe dessus, d’autant plus que les conditions d’hébergement sont difficiles. Et là, elles l’étaient, on ne lui avait donné pour dormir qu’un mince matelas de mousse, et il ne disposait comme commodités que des toilettes privées du directeur, avec le petit lavabo d’eau froide qui les accompagnait.

En l’imaginant réduit à tenir dans ces conditions, son associé, Anton, devait rigoler, bien tranquille à Bâle, heureux comme Dieu en France, naviguant entre deux affaires juteuses et une soirée coquine !

Troisième jour de rétention dans le bureau du directeur de l’usine, gardé par un piquet de grève plutôt hargneux, il s’en souviendrait, de l’union de la Gauche, du Programme commun, de toutes ces conneries de lois sociales qui empêchent un patron de gérer ses propres affaires.

Car enfin, l’usine était à lui ! Ou plutôt à la société qu’il avait fondée avec Anton mais ça revenait au même, il était propriétaire.

Ils étaient bien gentils, ces petits gars-là, avec leurs droits. S’il n’y avait pas d’usine, il n’y avait pas de droit du travail pour la simple raison qu’il n’y avait pas de travail ! Et l’usine, c’était lui.

Il se félicitait tout de même d’avoir pu remplacer Béraud, le directeur. Celui-ci lui avait téléphoné en urgence, affolé, déboussolé – terrorisé, même. Compétent, le type, dans sa partie, mais alors pétochard à un point ! Roger avait tout de suite vu que s’il ne venait pas lui-même pour discuter, ce type allait tout déballer, et rendre la gestion de cette crise d’autant plus délicate.

Deux ans plus tôt, ils avaient acheté, Anton et lui, cette usine de cartonnage en déshérence. Plutôt bien située, en Lorraine, pas trop loin de la forêt vosgienne et de ses scieries et papeteries. En plein bassin d’emploi pas trop cher, aussi, connaissant un gros taux de chômage, donc du personnel peu exigeant. Une bonne affaire. Jusque là elle avait été gérée à la papa par l’ancien propriétaire et fondateur, sans trop de recherche de rentabilité, si bien qu’avec Béraud ils en avaient facilement remodelé l’organisation, dégraissant à souhait sans trop de difficulté avec les syndicats, et augmentant notablement le potentiel. Le moment était venu de revendre et de prendre son bénéfice.

Juste un problème : l’acheteur, un industriel allemand désireux de se diversifier pas trop loin de chez lui, reprenait une partie de la production dans son usine de Trèves et exigeait quinze pour cent de licenciements supplémentaires. Un plan social d’une vingtaine de zigues.

Normalement, ça aurait dû passer, le syndicat maison était affilié à la CFTC, a priori pas des méchants. Des gens habitués à se tenir tranquilles après des générations de paternalisme patronal bien planplan, bien chrétien. Eh bien non ! Ils s’étaient fâchés. Bien sûr Béraud n’avait pas su y faire, il avait fait le malin, montré ses petits muscles, menacé, enfin tout ça, et ça lui était retombé dessus, il s’était fait cogner, puis enfermer dans son bureau. Son adjoint s’était débiné et les contremaîtres s’étaient acoquinés avec les autres. Ils disaient qu’ils en avaient marre d’être vendus, achetés, revendus, pour voir à chaque fois leur chère usine quasi-familiale se rétrécir et jeter les copains à la rue.

« Ça, c’est l’inconvénient de ces gros bourgs semi-ruraux, les gens se connaissent trop. À l’avenir il faudra plutôt racheter dans des sites de grande banlieue », s’était dit Roger.

 

Il est allongé sur son matelas, en chemise, sans cravate, pas rasé, mais il les attend sans trop s’en faire. Dans sa vie il en a vu d’autres. Il s’est payé le Biafra en guerre, le Mozambique en guerre, un tas de situations où l’on se heurte à des gens un peu plus coriaces, un peu plus dangereux que ces prolos qui ne savent même pas parler le bon français. « Alors qu’ils la ferment ! Ils n’ont pas le choix, c’est moi qui décide. »

C’est ce qu’il leur dit quand ils entrent et qu’ils s’assoient autour du bureau de Béraud. Lui, Roger, est toujours sur sa couche, il n’a même pas bougé, les mains croisées derrière la nuque, qu’ils comprennent bien qu’ils ne l’effraient pas. Qu’il ne cédera pas.

D’autant qu’on entend les sirènes de la compagnie de CRS que Béraud a réussi à décrocher, finalement, malgré les reculs successifs du préfet. Un préfet, ça tient au maintien de l’ordre républicain, qu’ils disent.

Alors un grand blond, l’un des meneurs, l’un des durs, s’approche du matelas de Roger, s’agenouille devant lui et lui tape sur l’épaule. Il lui dit :

– Roger, fais pas le malin mon gars. C’est vrai, tu y étais, au Mozambique, tu t’es même envoyé la p’tite Josefina, un gentil morceau, et t’as fait ta route avec elle, mais t’as pas fait que ça, rappelle-toi…

Roger se redresse et le regarde, sidéré.

– T’as l’air étonné, continue l’autre, tu t’rappelles pas Robert Zimmer, un des volontaires français qu’était avec toi ? Eh ben tu l’vois devant toi. J’ai changé, c’est vrai, mais j’ai pas oublié. Alors c’est pas devant moi que tu vas faire le malin, pasqueu je sais ce que t’as fait, après ça, figure-toi. Pasqueu moi, je suis peut-être qu’un contremaître, ici, mais je suis toujours en rapport avec le Mozambique, et si tu veux, je peux te donner des nouvelles de ta femme et de ses gosses. Y vont bien. Toi par contre, t’es mal. Pasqueu je vais tout déballer, sur toi, ou alors tu stoppes la vente et on efface tout. Sauf Béraud. On veut plus de Béraud, trouves-en un autre.

 

Quelques semaines plus tard, on apprend que Robert Zimmer est licencié par le nouveau directeur de l’usine de cartonnages La Saillane, appartenant au groupe suisse BreKir. Ce dernier a renoncé à vendre.

Concernant le grand Zimmer, il s’agit d’un licenciement économique dont les conditions exactes, tenues secrètes, font jaser, d’autant qu’il roule en Mercedes et aurait le dessein de faire construire une villa à Saint-Avold. On pense qu’il a trouvé un pigeon à plumer… 

7 février 2011

 

 

45

 

Caen, Calvados – mai 1944

 

J’ai treize ans, tout’ ces histoires de vieux, si y savaient comment qu’ça m’embête ! Les parents à Lili y s’engueulent avec mon grand-père, sul’ palier. Tous les dimanch’ c’est pareil. Y sont sortis d’chez eux quand y ll’ont entendu monter, y veul’ l’arrêter avant qu’i’ soye chez lui pour lui fair’ sa fête. Ben moi, justement, j’y suis, chez lui, j’écout’ la TSF, y en a pas chez nous, du coup y a qu’la porte d’entrée entre moi et les gueulantes. Ça chauffe. On les entend crier tous les trois comm’ des putois, ça doit s’entende dans tout l’quartier, j’ai vu qu’la fenête de l’escalier elle est ouverte. Les gens y vont sortir de chez eux pour voir ç’qui s’passe, ou alors ils vont s’pencher à la fenête. Du coup mes parents y sont descendus, on habite au quatrième, mon grand-père au deuxième comme Lili. Sul’ moment ça s’est calmé, et pis ça r’démarre, mais ç’coup-là y sont cinq à gueuler.

C’è une vieille histoire, qu’a commencé quand mon pépé i’ leur a fauché du charbon dans leur cave. Enfin, c’est ç’qu’y disent. On a jamais su si c’était vrai, si c’est pas l’voisin du d’sous, un sal’ type, que mon grand-père m’a dit. Un qu’est bien avec les Frisés i’ paraît. Mon grand-père, lui, c’è un coco, mais faut pas l’dire. I’ dit juste que « Attend, mon pot’, tu verras quand les Boches i’ vont s’barrer, quand les Alliés y vont débarquer, tu verras comment qu’on va ll’arranger le mec d’en d’sous ! » Mais pour les voisins, Pépé, i’ dit toujours qu’il leur a rien piqué mais j’sais pas si j’dois l’croire, pasqueu quand i’ dit ça il a l’air de rigoler, i’ fait sa binette en coin. À mon avis il a voulu leur faire un’ blague, mais comme y ll’ont pris comm’ ça il a pas voulu l’dire. Enfin, va savoir…

Faut dire qu’y sont pas marrants, les parents à Lili, ys arrêtent pas d’crier, y s’crient d’sus sans arrêt, et mêm’ sur Lili, Mêm’ qu’y lla battent, des fois. Son père i’ boit, c’est ma mèr’ qui l’dit mais mon père i’ répond qu’c’est quand mêm’ normal pour un homme. « I’ boit pas pluss que moi, regarde », qu’i’ fait. Et ma mère è répond que justement ! Et mêm’ qu’è dit qu’le Jojo – c’est l’père à Lili – i’ bat aussi sa femme, quand il est bituré. Et mon père i’ répond que « Bah oui, mais c’est pas d’sa faute », que quan’ on est saou’ on s’rend pas compte.

Des fois, c’est vrai, mon père aussi i’ bat ma mère, mais pas fort, just’ un’ baffe, quand è ll’embête. Moi j’aim’ pas ça, mais faut dire aussi qu’ça arrive qu’elle exagère. La dernièr’ fois, il arrive, il avait la casquett’ de travers et i’ marchait pas droit, ma mère elle avait pas lavé sa ch’mise du dimanche i’ ll’a tapée. Je ll’ai r’gardé, il a compris, il est pas allé plus loin. Faudrait pas, qu’il aill’ plus loin… J’ai treize ans, j’suis grand, et moi j’bois pas…

Bon ça a l’air de s’calmer, sul’ palier, Pépé i’ rente, il a son air de s’foute de la gueul’ du monde, y a des moments j’comprends les voisins ! J’entends qu’mes parents sont r’montés aussi, pis qu’les parents à Lili y descendent. Y vont sûr’ment aller au bistrot d’en bas pour s’calmer.

« Salut Pépé », je fais, pis j’sors et j’vais taper chez Lili.

Elle ouvre, è m’fait : « Tiens c’est toi. T’as entendu ? Ben moi j’en ai marre, j’ai envie d’me tirer. Ou alors j’ai envie d’mourir, comme ça on m’embêt’ra pus, et en pluss mes parents y s’ront bien embêtés ! » Et pi è pleure, è met son poignet d’vant sa bouche et elle a des gros sanglots. Ça m’rend trist’ pasqueu je ll’aime beaucoup.

– Sois pas triste, j’ui dis, t’es quand mêm’ ma copine, hein ? Si tu veux on va aller s’balader. Allez viens, i’ fait beau r’garde, y a que du soleil, on va aller sul’ quai, on verra les pêcheurs, allez viens ! Arrête ! À quoi qu’ça sert ?

– T’es marrant, toi, è fait, c’est pas toi qui morfles. Toi tes parents y t’batt’ pas. Sans compter qu’i’ faut que j’fasse toujours attention, avec mon père, tu m’comprends, on sait jamais ç’qui lui pass’rait par la tête quand il est comm’ ça.

– Bon ben j’vais t’dire : dès qu’on s’ra grands on mettra les bouts, on s’mettra ensembe, t’as pas à t’en faire, suffit qu’tu tienn’ le coup jusqu’à là, d’accord ? T’inquièt’ pas, si ça va mal tu m’appelles, mêm’ mon père i’ commenç’ à s’méfier, il fait pus ç’qu’i’ veut, i’ sait que j’suis capabe de lui fout’ un marron. Eh ben ton pèr’ c’est pareil. Tu m’appelles, je descend. En attendant, allez, on y va, on va s’poiler, on va aller barboter…

 È m’regarde, et malgré qu’è pleure è s’met à rigoler :

– Eh ! T’as entendu ç’que t’as dit ? Barboter, t’as dit. T’as compris, ç’que t’as dit ? 

– Ben oui, c’est vrai : on va aller barboter sul bord de l’Orne, et pis en passant, on va aussi barboter chez la mèr’ Fouillis, on va lui piquer des bonbecs, comme on fait des fois, dans sa boutiqu’ c’est fastoche ! Allez tu viens ? 

Bon ben è vient.

ça m’fait drôl’ment plaisir.

14 février 2011

 

 

46

 

Bâle, Confédération helvétique – février 1994

 

Depuis deux ans, elle secondait Roger avec le plus grand sérieux.

Elle n’était plus pour lui la Mirella qu’il aimait sortir pour épater les clients ou les concurrents, voire les fonctionnaires dont il attendait quelque avantage. Oui, pour la montrer, et montrer par là, par la grâce de sa beauté et de son aisance, à quel point il avait réussi.

Désormais, on la voyait bien plus souvent en tailleur strict et talons plats qu’en robe du soir. Lunettes d’écaille et chignon serré. Et quant aux soirs, justement, plutôt bureau que soirée mondaine.  

Elle était devenue la collaboratrice dont on ne peut se passer, celle qui, et elle seule, sait aussi à quel point tout l’édifice est branlant, et comment lui, le boss, réussit cependant à garder le tout en équilibre, serait-il précaire, serait-il chancelant, par la seule vertu d’une marche en avant toujours recommencée.

Il était audacieux, cela lui avait réussi jusque là. Il avançait. Mais qui gagne vers l’avant, souvent perd par l’arrière, se disait-elle, réveillant ainsi quelque chose de la sagesse de ses aïeules caribéennes. Elle voyait bien que les acquis anciens commençaient à s’effriter, et que, pour tout dire, l’affaire entière menaçait chaque jour un peu plus de crouler.

Que la confiance des créanciers, enfin éclairés, vienne à se perdre, et tout était fichu.

C’est pourquoi, ce soir-là, elle n’a pas été étonnée quand il a sonné chez elle. Elle s’y attendait. C’est ainsi qu’il devait réagir après la journée qu’ils venaient de passer.

Elle l’a accueilli, non plus comme le bras droit qu’elle était encore quelques heures auparavant, non plus comme l’épouse qu’elle restait tout de même un peu, du moins à sa manière, mais comme une vieille maîtresse devenue confidente, voire consolatrice.

Il a tout déballé.

Ce qu’elle savait mais aussi ce qu’elle ignorait, et qui était irréparable. Heureusement, il n’y avait pas matière à poursuites, il s’était arrêté à temps, mais tout était fini, il ne restait plus qu’à partir en mettant la clé de la société sous la porte. On pouvait ainsi sauver des avoirs personnels judicieusement placés depuis quelques temps dans l’éventualité d’une telle débandade.

Il a été élégant, il l’a assurée qu’elle en aurait sa part, cela lui revenait de droit, disait-il.

Il était tard, ils ont bu, « en quelque sorte pour fêter ça, comme on dit ». Elle le répétait en souriant, elle montrait du courage, et même un rien de tendresse, et plus : « Tiens, je t’aime quand même encore, tu sais… »

Elle s’était installée tout près de lui, sur le sofa, une flûte vide à la main. Il ne la regardait pas, il fixait la moquette, tête penchée, jambes écartées, mains pendantes. Elle s’est aperçue qu’il pleurait en silence.

Cela a duré longtemps.

Il s’est mis à parler. Il lui disait – mais c’est à peine s’il s’adressait vraiment à elle – ce qu’il n’avait jamais dit à personne, ce qu’il devait ressasser pourtant depuis des années.

« Tu vois, j’ai toujours tout raté. Tu as peut-être cru que j’avais réussi, du moins pendant un temps, mais en réalité j’ai toujours tout raté. Ma réussite, ici à Bâle, ça ne compte pas, c’est du vent. D’ailleurs ce n’est pas difficile à voir maintenant. Mais ça je m’en fous. En fait, tu vas pas me croire, mais je m’en fous. Tiens, je serais plutôt soulagé. Ça me libère. »

Il s’est redressé, il l’a fixée, il avait dans le regard cette tendresse amère qu’on se porte à soi-même quand on se sait vaillant et perdant à la fois. Elle lui a murmuré qu’il disait des bêtises.

« Non. Je sais ce que je dis. Je m’en rends compte maintenant. Ça a commencé quand j’étais gamin. Tu sais, à Caen, pendant la guerre, je t’ai raconté. Je jouais au petit dur, dans mon genre, mais en réalité j’étais terrorisé, j’avais personne. Peut-être mon grand-père, un peu. Mais il est mort, et tous les autres aussi. Fallait que je sois costaud, j’avais au moins ma petite copine à protéger, ça me donnait l’impression d’être un héros, tu sais, les gamins.... Et puis un autre petit gars, aussi, à protéger. Celui-là… Fallait que je m’en occupe. Eh bien même ça, ça a foiré, on s’est perdu de vue très vite, on m’a retiré de là, on m’a casé chez des gens. »

Elle lui caresse les cheveux, elle lui redis qu’elle sait tout ça, qu’il lui en a souvent parlé. Il ne l’écoute pas. Il remplit sa coupe, la vide, reste un moment silencieux, puis reprend son soliloque.

« Regarde, le mec BCBG, l’ingénieur bien propre sur lui, tout ça aussi c’était du vent. Ça n’a pas tenu, il a suffi d’une sorte de bourrasque, c’est l’époque, l’Algérie plus mai 68 et plus personne, le type se carapate ! Je repense à Simone. Je l’aimais, Simone. Je l’aime toujours. Et Josefina aussi je l’aime toujours, je les aime toutes les deux ! J’ai tout foiré, tout gâché, tout perdu. Même toi. Toi, pourtant, on va pas se raconter d’histoires, si on s’est mis ensemble c’était pour notre intérêt à tous les deux, hein ? »

Elle le regarde en secouant lentement la tête, il ne sait pas très bien si c’est pour le contredire, pour dire que non, elle l’a aimé, ou bien si c’est parce qu’elle s’apitoie sur lui, de toute façon elle ne le sait pas elle-même, pas vraiment, il y a un peu des deux…

Il se lève, va jusqu’au bar du salon la démarche déjà pas trop sûre, il s’aperçoit qu’il a sa flûte à la main, il la remplit de scotch, il la vide d’un coup. Il réfléchit un peu, se donne raison, et s’en remet une dose. Il revient vers Mirella, se dresse devant elle et la regarde ainsi d’en haut, prenant cet air un peu ironique qu’adoptent parfois les poivrots. 

« Excuse-moi si je te dis ces choses-là, mais au point où on en est… Tu t’en fous, hein ? T’es tranquille, t’auras les pépètes, alors moi tu t’en fous. Eh ben t’as raison ! T’as raison ! Ah ! Le héros des causes perdues, le sauveur du tiers monde ! Le chef d’industrie, le patron de choc ! Pauvre petit con de scout à la noix, va ! Hein ? Qu’est-ce t’en as à foutre ? » 

Comme elle ne répond pas et qu’il vacille, il se laisse tomber sur le sofa, se serre contre elle, lui colle un gros baiser sonore sur la joue et lui murmure une sorte de ronronnement qui se veut tendre. Elle le regarde, plutôt froidement, puis se détourne. Il hoche la tête, sûr de son fait, et continue, bredouillant pour lui-même.

« Non j’ai tout foiré, regarde-moi : devant toi, t’as le raté intégral, le prototype ! Eh ben tant pis. Tant pis tant pis tant pis… »

Il se couche en chien de fusil sur sa part de sofa et ferme les yeux, la main pendante, une main qui lâche bientôt la flûte qu’elle tenait encore.

Mirella se lève, erre quelques temps dans le salon, puis prend son téléphone et appelle un taxi. Ce Roger-là, elle ne le veut plus chez elle.

 

Trois jours plus tard, il prend l’avion, ayant tout réglé, délivré de tout, et part pour Paris. Il vivra désormais à l’hôtel, il en a les moyens.              

21 février 2011

 

 

47

 

Dans les environs de Ouadane, Mauritanie – 12 décembre 1994

 

Il fait chaud, déjà, malgré la saison, le soleil est presque à mi-hauteur, au bas des dunes les plus hautes les ombres bleues rétrécissent.

Là où ils sont c’est de la caillasse, un peu partout, parsemant le sable. Ce fut sans doute le lit d’un oued tari depuis des lustres. Ils ont la tête lourde, tous les deux, le blond et le brun. Les tempes qui battent. Le brun est assis sur une grosse pierre. Quand il parle, il tourne le dos à l’autre :

– Tu peux y aller, tu sais…

Il y a un long silence.

Le blond hésite, il se tourne, il regarde dans la direction d’où ils sont venus. Il ne voit personne. Il revient vers l’autre, s’arrête derrière lui et se baisse. Il ramasse un bloc gros comme un ballon de rugby, il s’approche de lui, lève la pierre et l’abat sur la nuque offerte. Il regarde son compagnon s’écrouler, tomber en avant, s’affaler sur le sable, perdre un peu de sang, du sang qui rougit le sable presque blanc, juste une flaque grande comme l’empreinte d’une chaussure à gauche de la nuque écrasée, la pierre a glissé sur la droite. 

Ce n’est pas un rêve. Le Niaï a tué Inter. Une minute auparavant il ne savait pas qu’il allait le faire, et puis il l’a fait.

Oui, ce cadavre tout chaud, c’est Inter. C’est son copain, celui qui le défendait dans la cour de l’école. C’est ce type genre industriel bien rasé, bien habillé, qui est venu le trouver jusque dans sa retraite, là, au fin fond de la Mauritanie.

« Va falloir que je le dise à Lili, murmure-t-il, elle va être triste. »

ça l’embête, sur le moment, il n’a plus la tête à autre chose, il ne voit plus que la dame mince qui les accompagnait, qui est restée à la cabane, une femme qui a été un jour, il y a longtemps, la fille aux couettes blondes qui dormait avec eux, avec Inter et lui, avec celui qui est mort là, par terre, maintenant. 

« Au fond, pense-t-il, il m’a demandé de le faire. Il avait le sens des choses obligatoires. Il m’a conduit exprès jusqu’à cet endroit, c’est pour en arriver là qu’il m’a proposé de faire un tour : « Allez, vieux, on peut quand même marcher un peu, on peut pas rester comme ça, faut en finir »… Oui, il savait où il allait. Il savait ce que je voulais, même avant moi. Voilà, il le disait lui-même, il fallait en finir. »

Il a une sorte d’éblouissement, ses jambes flageolent un peu. Il s’assied à côté du cadavre, il lui tape sur l’épaule, plusieurs fois, de petites tapes sèches, l’air de dire « T’en fais pas ». Il y a toujours cette mèche blonde qui lui tombe devant les yeux, il la repousse mais elle retombe, tant pis, ça n’a pas d’importance, les cheveux poivre et sel de son vieux copain s’humidifient lentement, s’assombrissent, c’est le sang, bien sûr, il observe le sang qui gagne lentement le cuir chevelu, ça l’intéresse, ça lui fait craindre aussi une invasion d’insectes, il craint les insectes, les bêtes, il y a toujours des scorpions dans le coin, il le sait.

« C’est pas marrant, ce qui m’arrive, se dit-il, je crois que je suis plus emmerdé que lui, moi maintenant. » Puis il se redresse, il secoue la tête : « Mais qu’est-ce que je raconte, lui il est mort, c’est moi qui l’ai tué, je vais quand même pas me plaindre moi ! »

Il se relève, il fait quelques pas, il se retourne, le corps est toujours là.

Il se détourne. Il regarde au loin, là où se perdent les doubles traces qu’ils ont laissées. Il la voit. Une silhouette mince se dirige vers lui, vers eux. Elle a suivi leur piste, elle ne voulait pas les laisser seuls ensemble si longtemps, elle a dû sentir qu’il devait se passer quelque chose, il la voit, toute petite présence humaine qu’il devine alerte, vive, qu’il sait concernée, qu’il estime droite et affilée, comme une lame.

« Maintenant, se dit-il, elle doit bien savoir ce qu’il en est. »

Alors il s’assied et il attend.

Tout est clair, tout se dira, tout se terminera.  

28 février 2011

 

 

48

 

Ouadane, Mauritanie – 11 décembre 1994

 

Ils avaient fini par le retrouver. Ils avaient débarqué chez lui tous les deux, Liliane et Roger.

Une Land-Rover avait stoppé devant sa maison. Il était aux environs de cinq heures et demie du soir. Il avait écarté le rideau de fibres qui protégeait la pièce du soleil, ils les avait vus. Un Européen brun, dans la soixantaine, élégant dans son ensemble pantalon-chemisette de coton beige, et une femme aux cheveux blonds grisonnants coupés très court, droite, mince, drapée dans une sorte de boubou africain aux couleurs passées.

Elle parlait à l’homme, elle s’était retournée, elle l’avait vu, dans l’encadrement de la porte, qui la regardait, il avait reçu le choc de deux yeux bleus au regard direct, net. Ça l’avait percuté, mais même alors il ne l’avait pas reconnue, il n’avait pas pensé à eux.

Il avait fallu qu’elle s’avance et qu’elle crie un nom, de sa voix d’alto juste un peu enrouée : « Jochen ? » Alors il avait fait un pas au-dehors, sur l’aire de terre tassée : « Lili ? » Il avait murmuré plutôt que dit ce nom mais elle était déjà devant lui, à pas deux mètres, elle avait couru, puis elle s’était arrêtée net, les larmes aux yeux. Elle avait tendu la main vers lui mais elle avait interrompu son geste et s’était retournée, elle avait regardé en arrière, vers l’homme brun qui montait lentement l’allée de pierraille. Et le Niaï, qui n’avait pas encore eu le temps de penser à Inter, avait compris d’un coup qui était cet homme, là, et c’est lui qui s’était précipité vers l’autre.

Il y avait eu un long moment de gêne. Il ne comprenait pas pourquoi. Il était heureux, en même temps il était sonné, tout un pan de sa vie, un temps lié à ses origines, venait de se rappeler brutalement à lui, il ne savait pas comment se comporter.

Après les premières embrassades, assez maladroites, ils étaient restés tous les trois muets, interdits, à se regarder mais sans vraiment se voir. Il y avait tout à coup entre eux des visions de villes bombardées, de poussière levée, des odeurs de charniers, le bruit d’explosions, des vrombissements, des visages d’enfants en pleurs, morveux et crasseux… Et en eux, dans leur ventre, tous les signes de la panique.

Et puis ça c’était passé. Ils s’étaient mis à parler très fort, tous ensemble, et ils s’étaient touchés, se prenant aux épaules, se tapant dans le dos. Il n’avait pas ressenti leur gêne, à ce moment-là, il était trop abasourdi pour cela. 

Bien sûr il les avait fait entrer, les avait installés, lui avec, autour de la table carrée. Ils avaient bu de l’eau du puits. Ils lui avaient dit qu’ils avaient pris des chambres dans l’unique hôtel occidental de Ouadane, au centre-ville, mais que oui, ils étaient bien là pour le voir, qu’ils avaient fait tout ce voyage pour cela.

Il y avait eu un silence. Il allait se lever pour leur servir les dattes qui lui restaient, mais Liliane avait murmuré quelques mots qui l’avaient arrêté : « Nous voulions te dire quelque chose. »

Elle n’avait pas pu s’en empêcher, elle aurait préféré attendre, laisser passer ce moment de paix, mais cela l’oppressait trop, alors elle avait dit ces mots très vite, la tête basse, les yeux sur son verre, comme quelqu’un qui veut en finir, qui veut se débarrasser d’un devoir très pénible.

Il s’était assis, il avait compris que ce quelque chose, qui les amenait de si loin vers lui après cinquante ans, devait être grave. Il y avait eu un silence, à nouveau. Les deux autres regardaient leur verre, ne sachant comment poursuivre. Puis il avait dit : « ça peut pas attendre un peu ? » Il n’était pas pressé de savoir, il lui arrivait trop de choses d’un coup, il avait envie de se rassembler. Alors Inter avait dit : « Si tu veux, on va faire un petit tour dans le coin, Lili et moi, on va visiter ? » Il avait compris qu’ils avaient besoin de se concerter, il avait acquiescé en silence.

 

Ils sont sortis, il est seul, assis, accoudé à sa table, et il se met à trembler. Il a peur. Parce qu’il n’y a qu’une seule raison possible à cette visite. Une seule révélation possible. Et si elle est bien ce qu’il pense, il préférerait qu’elle demeure enterrée à jamais dans le silence.

Il se lève pour aller poser la cruche et les trois verres dans la cuvette, machinalement, et sur la planche il prend le cendrier, les allumettes et le paquet de Gauloises. Il revient à la table, il se rassied, il attend. Au bout d’un moment il allume une cigarette.

 

La nuit était tombée. Au-dessus de la table, la grande lampe à pétrole était allumée. Ils sont entrés. Ils sont restés debout, ils le regardaient.

Il a dit : « Allez-y. » Inter a dit : « Ta mère, c’est nous qui l’avons tuée. » Il a hoché la tête, comme pour dire oui. Il a dit : « Asseyez-vous. » Ils se sont assis. Il s’est penché au-dessus du cendrier, il respirait très fort. Les autres attendaient. Il y a eu un long silence. Il s’est redressé, il les a regardés l’un après l’autre. Il a dit : « Je n’avais pas prévu, je n’ai que du pain local et quelques fruits. »

Il s’est levé, il a pris trois assiettes, des couverts, le pain et la corbeille de fruits, il est revenu avec et s’est assis. Il a dit : « J’avais compris. Quand vous êtes sortis, j’ai compris. » Il leur a fait signe de manger. Il s’est relevé et il a été allé chercher la cruche et les trois verres.

Ils ont mangé en silence. Quand ils ont eu fini, il a dit : « À l’étage il y a deux chambres, restez cette nuit ? » Liliane a fait signe que oui. Alors il est allé chercher sa bouteille et il les a servis. De l’alcool maison. « Moi j’ai besoin de ça. C’est fort. Vous aussi, peut-être ? » Ils ont bu. Puis les deux visiteurs ont raconté.  

Ensuite ils ont bu longtemps. Chacun pour soi.

7 mars 2011

 

 

49

       

Caen, Calvados – juin 1944  

 

Cette nuit-là, la nuit du bombardement de leur quartier, Roger et Liliane s’étaient sauvés une fois de plus. Ils s’étaient mis d’accord à l’avance, comme d’habitude. Ils devaient se retrouver en bas de chez eux vers une heure du matin. À cette heure là, parents et grands-parents dormaient.

Lili est arrivée dans la rue la première. Il faisait frisquet, ça ne lui a pas plu d’attendre, au bout d’un quart d’heure elle commençait à se demander si Roger allait venir, elle avait froid, et aussi un peu peur, elle savait bien qu’une fille toute seule dans la rue en pleine nuit, ce n’est pas raisonnable. Quand il est arrivé elle était à la fois rassurée et fâchée, elle lui a dit : « Dis donc, j’aime pas poireauter, hein, j’suis pas ta bonne ! » Il lui a dit de se taire, de ne pas faire de bruit, de ne pas risquer de réveiller tout le monde. Elle a haussé les épaules, mais comme il s’éloignait déjà, elle a couru pour le rattraper. 

Ils se sont baladés dans les rues tranquilles. La ville n’était pas vraiment endormie, on s’attendait à de nouvelles vagues de bombardiers, les faisceaux lumineux de la DCA allemande balayaient le ciel, il fallait se méfier des volontaires de la Défense Passive, chargés de veiller au respect de la consigne du noir absolu, sans parler des patrouilles allemandes, mais celles-là, on les entendait venir de loin à cause des bottes cloutées des Feldgrau.

Tout cela leur plaisait, les excitait, leur donnait le sentiment de vivre une grande aventure, semblable à celles qu’on trouvait dans les illustrés qu’ils dévoraient.

Tout en marchant, butant parfois, dans le noir, sur un de ces gros pavés que les employés de la Ville entassaient à la va vite à la suite d’un bombardement, courant tout à coup se cacher dans le recoin profond d’une entrée, s’habituant peu à peu à distinguer les obstacles dans les ténèbres relatifs de cette nuit sans lune, ils se racontaient à voix basse les faits d’arme dont ils seraient un jour les héros, comment ils descendraient des Fridolins comme des quilles à l’aide des mitraillettes Sten, celles qu’ils recevraient au cours d’un parachutage hardi, ou comment ils attaqueraient la Kommandantur à la grenade. Et Roger expliquait à Lili la différence entre la grenade allemande à manche et la grenade française quadrillée…

Ils passaient alors devant le bistrot du père Désiré. Là non plus il n’y avait pas de lumière, toutes les issues étaient dûment obturées par ces larges rouleaux de papier noir distribués par les autorités, mais on entendait encore du bruit, des rires, des éclats de voix, et puis la porte s’est ouverte brièvement, juste le temps pour une jeune femme blonde de vivement sortir.

« C’est la Boche », à dit Roger.

Pressée de rejoindre son petiot, pas trop tranquille à cause des patrouilles et du couvre-feu, aveuglée par le brusque passage de la lumière à l’obscurité, Ilse n’a pas vu les deux gamins, elle s’est mise à courir. Mais elle a buté sur le bord d’un trottoir, a trébuché, a tenté de se rattraper, de retrouver l’équilibre, les bras agités en croix, mais quelqu’un, Roger, était derrière elle, il l’a poussée, et elle est tombée. Elle était à plat ventre dans le ruisseau et elle tentait de se retourner pour voir qui était là, pour comprendre ce qui se passait, pas encore affolée, quand l’irréparable est arrivé.

Roger, aidé de Lili, avait vivement élevé un de ces gros pavés de la Ville au-dessus d’elle, et il l’a lâché. Elle est morte sur le coup, la tête écrasée.

« Tu vois, ça en fait déjà une de moins », a dit Roger. « Tu ll’a dit ! », a répondu Lili.

Pour eux, c’était encore un jeu, et ils n’ont pas eu le temps de prendre conscience de la réalité, car c’est à ce moment précis que la sirène a résonné. L’alerte. Et c’était déjà trop tard, les bombardiers étaient au-dessus de la ville, ils pissaient des bombes comme tu pleures, et pour les deux enfants, ce fut la fin de ce monde-là. 

14 mars 2011

 

 

50

 

Nouakchott, Mauritanie – 13 décembre 1994

 

– Pourquoi lui et pas moi ? Dis-le moi. Cette nuit-là on était ensemble, lui et moi. On l’a fait ensemble, on était ensemble. Pourquoi pas moi ?

– Tu veux mourir, toi aussi ? Pas question. Toi tu vis, et moi aussi.

Au petit matin, ils s’étaient retrouvés tous les deux, le Niaï et Lili, dans le hall de l’Hôtel Marhaba. L’aube les avait trouvés éveillés, lui un peu nauséeux, il avait trop bu et trop fumé la veille, elle étouffée par l’angoisse. D’un commun accord ils s’étaient installés au salon, de chaque côté d’une table basse. On leur avait aussitôt servi un café puis on les avait laissés seuls. Ils étaient restés longtemps silencieux, chacun cantonné dans son fauteuil. Le Niaï fumait une de ses sans-filtre, le regard porté vaguement vers le parc, Liliane avait les yeux fixés sur sa tasse vide. Elle était vannée.

Mais elle s’est redressée d’un coup, elle a tapé d’une main sur la table et elle lui a posé cette question : Pourquoi pas elle ?

 

– Pourquoi ? Tu demandes pourquoi ? Pourquoi pas toi ! Tu crois que ça m’a pas suffi, de le tuer lui ? Je suis peut-être pas un mec bien, mais quand j’ai tué, c’était pas pour des histoires de mômes…

– Quand tu as tué ! Tu as tué d’autres gens ?

– Pas des tas mais quand même. J’ai parfois descendu des salauds, ça oui ! Je veux dire des vrais salauds, des méchants. Oui. Tu connais pas ma vie. Mais lui, c’était pas un méchant, c’était juste un gamin.

– Un gamin !

– Un gamin, je te le dis. Depuis qu’il s’est mis à tout déballer il s’est changé en gamin, t’as pas remarqué ? Toi non, t’as pas changé. T’es restée telle quelle, mais lui oui.

Il hoche lentement la tête.

– Un gamin. Et il voulait mourir. Je dis pas ça pour m’excuser mais il voulait mourir. Tu sais ce qu’il m’a dit, juste avant ? Il m’a dit « Tu peux y aller, tu sais. » Et avant, avant de sortir, il m’avait dit « Faut en finir. » C’est pas des paroles de mec qui veut mourir ? Je crois qu’il voulait pas aller plus loin. Il était cuit. J’en ai vu, des mecs cuits, comme ça, qui n’ont plus les couilles de continuer… Excuse-moi, je parle mal. Mais c’est pas qu’il s’est suicidé, c’est pas ce que je veux dire, c’est qu’il m’a laissé décider. Pas terrible, hein ? Pas trop courageux.

Elle lève la main pour le faire taire, pour intervenir, mais il la précède :

– Je sais ce que je dis. J’y pense tout le temps, depuis l’autre jour. J’en suis sûr. Et tu sais ? C’est une histoire de gosse, entre lui et moi. Il me défendait, à l’école, à la récré ou dehors, il faisait le grand, le costaud qui a bon cœur, mais en réalité il s’appuyait sur moi. Il avait besoin de moi. Ce mec a passé sa vie à s’appuyer sur les autres ! Et quand les autres l’ont lâché il a coulé. C’est tout.

– Écoute, on n’est pas là pour parler de lui. Surtout comme ça. Ça ne me plaît pas, c’était mon ami. De toute façon ma question à moi n’est pas celle-là. Qu’est-ce que je peux faire de ma vie, moi, maintenant ? Tu peux me le dire ? C’est ça, ma question.

Il a un geste d’ignorance.

– Tu ne sais pas ! À quoi tu m’as vouée en me laissant la vie ? Parce que j’étais une femme, c’est ça ? Tu crois que parce que je suis une femme je n’ai pas droit à payer mes erreurs ? Que je peux vivre tranquille pendant le restant de mes jours, pourquoi pas avec un petit mari bien gentil, hein ? Non. Ce n’est pas mon genre.

– T’avais qu’à pas venir me raconter vos salades avec lui. Je vous demandais rien, je savais rien, je croyais que ma mère était morte dans le bombardement ! C’est votre besoin de payer vos fautes qu’est responsable. Curetons et compagnie, voilà ce que vous êtes. Enfin… ce que tu es. Démerde-toi, ma belle ! Je vais pas encore t’arranger ta vie !

– Facile à dire. Mais tu as raison sur ce point, en un sens, en venant je voulais faire du net chez moi. Dans ma vie. C’est vrai.

– Bon. Eh ben alors écoute-moi bien : si je t’ai pas tuée, c’est pas parce que t’es une femme. C’est parce que t’étais forte. Tu venais pas pleurer dans mon gilet, tu venais pour t’expliquer. Alors ce qu’il a eu lui, je te le donne aussi. Le pardon. Parce que lui je lui ai donné la paix qu’il me demandait, et toi, je te la donne aussi, je laisse aller l’affaire, tu me dois rien. T’es libre. Tu repars à zéro. Maintenant, soit tu vas accepter ça comme une grande, soit tu vas te mettre à geindre comme une gamine. Et après ça, fous-moi la paix, je t’ai rien demandé.

Il s’est levé, il a l’intention de partir, elle se lève aussi. Elle le regarde et il lui rend son regard, il a les yeux fichés droit dans les siens. Elle comprend qu’il ne ment pas. Elle a honte. Il vient de lui rappeler ce qu’elle aurait dû toujours savoir. Lui, le malfrat, il lui apprend l’essentiel.

Ils restent longtemps comme ça, à se fixer, à se soupeser, puis elle commence à trembler, à manquer d’air, et elle s’écroule dans son fauteuil. Lui s’éloigne déjà mais elle le rappelle, elle se relève à moitié et elle le rappelle :

– Jochen ! Jochen, il nous reste encore une chose à faire, ne pars pas. Donne-moi une minute, ça va aller, juste une minute.

Il s’est retourné, il fait non de la tête, mais elle se lève en tremblant et elle vient vers lui :

– Il y a des choses à régler, Jochen.

Il comprend alors de quoi elle parle. « Elle a raison », se dit-il, et il revient s’asseoir avec elle.

Pour le cas où ils auraient à le faire, ils mettent au point leur version de « l’incident ». Et ils s’étonnent, chacun pour soi, en constatant à quel point ils s’entendent… dès qu’il s’agit de magouiller.  

 

Dix jours plus tard, ils ont quitté tous deux, séparément, la Mauritanie. Tout a été réglé, et personne ne prend garde au fait qu’un touriste européen, un industriel en retraite, s’est évaporé. Pour l’hôtelier il est parti avec Madame Séveno, et pour les autorités, qui n’ont d’ailleurs pas de raison de se soucier de lui, il est toujours dans le pays.

Pour le Niaï, ce départ est définitif, il a liquidé tout ce qui le liait à ce pays. Liliane, elle, part pour les États-Unis, elle a décidé que ce serait là-bas, dans un autre monde, qu’elle demanderait à entrer, pour de bon cette fois, dans un ordre monastique. Ce qu’elle fait le soir du 24 décembre. Le moment venu, elle prendra le voile sous le nom de sœur Clara.  

21 mars 2011

 

 

51

 

Paris – mai 1996

 

Après son entrée au couvent, quelques semaines avaient été nécessaires à Liliane pour trouver les coordonnées de Josefina et de ses enfants. Elle les croyait perdus au fin fond du Mozambique. Les contacts à finalité humanitaire de son ordre lui avaient permis d’y parvenir. En réalité, ils étaient tous installés à Maputo, la capitale, et faciles à situer. Ceci fait, elle avait dû user de ruse pour leur envoyer cette lettre. Une lettre anonyme, bien sûr. Mais finalement, elle avait pu la leur envoyer avant la fin de son noviciat, la faisant poster à Dublin par une retraitante irlandaise sans que ses sœurs ne l’apprennent.

Lors du séjour qu’Inter et elle avaient fait ensemble à Lion-sur-Mer en 94, ils s’étaient si bien retrouvés – eux les enfants perdus jamais retrouvés – qu’ils en étaient venus à décider de se déclarer l’un l’autre comme exécuteurs testamentaires. C’était entre eux comme un acte de reconnaissance en fraternité. C’est ainsi qu’Inter lui avait demandé, pour le cas où il mourrait sans l’avoir fait, d’apprendre à Josefina que ses enfants hériteraient de lui, qu’il avait testé à leur profit auprès d’un notaire parisien. Or il n’avait jamais eu le courage, ou l’audace, de la rechercher et de le lui dire lui-même.

 

C’était donc fait, elle était tranquille de ce côté-là.

Il lui avait été bien plus difficile d’obtenir de Mother Gwendoline, tout récemment, l’autorisation de faire un pas de plus… « On est cloîtrée ou on ne l’est pas ! », lui avait objecté la Mère supérieure. Mais il était question, là, de la réparation d’un manquement grave. Mother Gwendoline avait cédé. « Comment, devait-elle ensuite se demander, sister Clara obtient-elle aussi souvent ce qu’elle veut ? »

Munie de cette autorisation, Liliane avait envoyé deux lettres. L’une d’elles indiquait à la police mauritanienne le lieu de la sépulture d’Inter. L’autre était adressée à Gaétan Desmassias, ce journaliste parisien qui lui avait tant plu à Caen deux ans plus tôt. Elle lui demandait de se renseigner sur le rapatriement probable, venant de Mauritanie, du corps d’un certain Roger Breton, et aussi sur l’autorité habilitée à disposer de ce corps. Elle lui promettait en échange un interview à la suite duquel il aurait matière à écrire quelques articles retentissants...

Dès réception de ces renseignements, elle avait envoyé à Paris une troisième lettre, celle-ci pour réclamer le corps.

 

Voilà pourquoi sister Clara, redevenue pour un temps Mme Liliane Séveno, se trouvait ce jour-là à Paris, assise dans un bureau, au siège de la Préfecture de Police.

Deux inspecteurs étaient présents lors de la crémation du corps d’Inter, au cimetière du Père-Lachaise. Dès la chose faite et les cendres dispersées, ils avaient prié cette dame de les accompagner pour être entendue sur une affaire la concernant. Il faisait doux, l’air était léger, c’était mai à Paris. « Je ne vais pas en profiter longtemps », se dit-elle. Elle se voyait incarcérée très vite.

Elle se trompait. La police mauritanienne avait établi, et communiqué à Paris, que ce Roger Breton, le mort, avait été vu, le 12 décembre 94, se dirigeant à pied vers une zone isolée en l’unique compagnie d’un autre Européen, un certain Xavier Deluc, qui résidait depuis quelques temps aux abords de Ouadane. Or il s’agissait manifestement d’une fausse identité et le type en question avait disparu le même jour. Comme par hasard, la maison où il habitait avait aussi brûlé ce jour-là… Les Mauritaniens avaient arrêté là leurs recherches, ils avaient autre chose à faire, pensaient-ils, que de se mettre au boulot pour les flics parisiens.

Ce point de vue permit à Liliane de moins mentir qu’elle ne le craignait… Sa version des faits en était simplifiée : elle et Roger Breton avaient séjourné ensemble dans un hôtel de Ouadane. Pourquoi ? Parce que, amis d’enfance, ils s’étaient retrouvés récemment après des années et avaient décidé de faire ce voyage pour refaire connaissance. Ceci avant qu’elle n’opère dans son mode de vie un changement radical qui l’empêcherait pour toujours de revoir Roger Breton. Comme prévu, elle était rentrée en France alors que son ami préférait rester plus longtemps sur place pour visiter le pays. Elle n’avait plus jamais eu de ses nouvelles, et cela pour une bonne raison : elle était entrée dans les Ordres quelques jours plus tard. Avait-elle rencontré à Ouadane un certain Xavier Deluc, un Français résidant sur place ? Le connaissait-elle par ailleurs ? Pas du tout, elle ne voyait pas… On insista, on lui décrivit le suspect, un Européen francophone de type nordique, blond, mince, d’une soixantaine d’années ? Non, elle ne se souvenait pas de l’avoir rencontré. On la crut ou on ne la crut pas, mais on la laissa aller, que faire d’autre ? Pour la police, les circonstances de la mort de Roger Breton devaient rester pour toujours une question sans réponse.

 

Quelques jours plus tard, Liliane retrouvait Gaétan Desmassias. Ce qu’elle lui raconta alors fit l’objet d’un émouvant récit publié dans le supplément hebdomadaire du journal. Il y était question du meurtre d’une jeune femme allemande, une sorte de paumée. Cela se passait lors du bombardement de Caen, en juin 44, mais rien à voir avec la guerre, juste une terrible et pitoyable conséquence des violents soubresauts de l’Histoire. Ce qui rendait ce récit palpitant, c’est que les auteurs de ce meurtre étaient deux orphelins dépourvus, des enfants des ruines, et qu’ils étaient cependant devenus par la suite des modèles de réussite sociale, chacun dans sa branche. Le premier était un industriel suisse mort récemment, la seconde n’était autre que Liliane Séveno, la célèbre militante pacifiste, sympathique représentante des milieux humanitaires !

Lisant cela à la terrasse d’un café, Liliane a esquissé un sourire amer. Pour parler des douleurs de la condition des humains sur la terre, elle avait voulu tout dire, afficher les errements de sa propre histoire : il en résultait du pathos… Elle est restée longtemps à retourner tout cela dans son esprit, dans son cœur, et puis elle s’est levée, elle est partie. Son pas était léger. C’était ainsi, pas autrement. « Oublions la petite Lili », s’est-elle dit.

 

Tout cela derrière elle une fois pour toutes, elle a pris une chambre dans un Novotel de banlieue. Elle s’est assise sur le bord du lit et, pour la première fois depuis la mort d’Inter, elle a pleuré. Longtemps. En silence. Un flot continu. C’était comme si elle se vidait, de larges parts de son être se déversant pour un ailleurs.

Après cela elle s’est allongée et s’est endormie. Elle a dormi douze heures. Au réveil elle a prié pour le Niaï. Elle a souri : « S’il l’apprenait, il rigolerait bien. »

Et puis le lendemain, elle a repris l’avion pour les États-Unis. 

28 mars 2011

 

 

52

 

Cannes, Alpes maritimes – 22 mai 2000

 

Dans le quartier de la rue Jean-Jaurès, l’ancien hôtel a été aménagé en « lieu tranquille ». C’était le « concept ». Juste tout un dédale de circulations sur plusieurs niveaux desservant des espaces clos ou ouverts, le tout autour d’une grande et haute salle, sur deux niveaux à partir du second. Un peu comme l’intérieur d’une ruche, avec la chambre de sa reine nichée au milieu. Rien de spécialement luxueux, mais du confort et du calme. Plutôt un espace pour la nuit.

Pour ce qu’on peut faire la nuit entre gens de bonne compagnie qui ont les moyens, rien de bas, rien de graveleux, pas de filles ni de gentils garçons.

Pour la musique, bien sûr – blues, folk ou world music, entre autres – mais aussi pour la lecture. Ou encore pour les soins du corps en fin de nuit, massage, coup de peigne, manucure… Ou pour un tendre moment dans un cabinet retiré. Ou tout simplement pour un paisible entretien, à quelques-uns, un verre à la main.

 

C’est une longue et belle jeune femme, très blonde, qui veille à tout dans ce « lieu ». La trentaine peut-être, pieds nus et très simplement vêtue d’un jean et d’un sweat. Simples mais luxueux. Elle est assistée d’un beau brun. Il n’est jamais très loin d’elle. Un grand type avenant en tenue décontractée, jean et sweat lui aussi : ça semble l’uniforme du « lieu ».

Elle, elle parle avec un accent indéfinissable. Slave, peut-être. Elle a le sourire ouvert et la voix douce de celles à qui l’on obéit sans y penser. Lui semble plutôt originaire du Sud de la Méditerranée. Même s’il est grand, mince et compact, on ne sent en lui rien de dangereux, on a juste envie de ne pas lui attirer d’ennuis, on n’y songe même pas. D’ailleurs il sourit toujours.

 

Il est bientôt six heures. L’équipe d’entretien va bientôt se mettre au boulot, sinon il n’y a plus personne, les « hôtes » sont tous rentrés chez eux ou bien ont continué ailleurs. On dit « les hôtes », ici, ce ne sont ni des clients ni des amis, des hôtes que l’on accueille avec un mixte de retenue et de chaleur, là réside ce côté spécial du « lieu ».

La jeune femme se tient près de l’entrée de la grande salle. Elle regarde son compagnon. Cela suffit, il lui sourit et il sort. Elle se trouve devant un miroir, elle y jette un œil, remet en place une longue mèche blonde, passe une main le long de son buste, puis se retourne et part lentement vers l’ascenseur intérieur.

 

La nuit a été magique. Les festivaliers, qui n’ont découvert l’existence de ce « lieu » que tout récemment, l’ont largement adopté. Toute la nuit, on n’y a entendu parler que de Lars von Trier, de Virginie Ledoyen, de Björk, de la Palme d’or, de ce film hors du commun, Dancer in the Dark. Il y a eu des débats, des rires, des moments d’une intense émotion. Bref, ça a vraiment bien marché. Et maintenant, le « lieu » est vide. On n’y trouvera bientôt plus personne. Au point qu’on l’entend, ce vide.  

 

L’espace fumeur est occupé, pourtant. Au coin d’un divan, un homme y savoure lentement sa Gauloise. Il a dédaigné le coffret de havanes disposé sur une table basse, près de lui. Depuis qu’il est enfin arrivé, qu’il a réussi, qu’il peut disposer sans ostentation de tout ce luxe, il revient aux clopes de sa jeunesse. La Goldo sans filtre. Il a maintenant tendance à une douce mélancolie. Il s’offre de la nostalgie.

Il est bien, là, Jochen dit le Niaï, les yeux mi-clos.

Il aime ce moment, cette attente. Elle va passer la tête par la porte entrouverte. Elle va lui faire le plaisir de la journée, elle va l’appeler Papa.

Elle va lui dire à mi-voix : « Papa ? ça y est, on peut y aller, le dernier est parti, on va fermer, ça a marché comme jamais, cette nuit, hein ? On y va ? Abdel est déjà en bas, on n’attend plus que toi. »

Alors il va se lever, ils vont sortir ensemble, ils vont prendre, à l’accueil, le bouquet de roses rouges, ils vont rejoindre un Abdel installé déjà au volant, ils vont se couler tous deux, Gila et lui, à l’arrière, et la voiture va démarrer.

Ils ne rentreront pas directement à la maison, ils feront un détour. Ils s’arrêteront devant une haute grille. Là, il les laissera seuls dans la voiture.

Il ira passer un moment, comme chaque matin à l’aube montante, sur la tombe de Nicole de Loubac. D’habitude il ne lui dit pas un mot, mais ce matin-là, il l’a décidé, il lui murmurera ceci : « À un de ces jours, mon amie. »   

4 avril 2011

 

FIN

 

 

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