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Femmes remarquables

 

ou quelques héroïnes bibliques

 

 

 

 

Ce feuilleton a duré d’août à novembre 2014.  

 

Il y était question chaque semaine du parcours

de l’une des femmes remarquables dont on peut trouver la trace

dans les récits des Écritures bibliques.

 

On s’en rendra compte, elles n’apparaîtront pas nécessairement

selon l’ordre canonique, et elles ne seront pas toutes célèbres :

mention sera faite d’Ève, bien sûr, mais aussi, entre autres,

d’Abigaïl ou de Lydie.

 

Insistons sur le fait qu’il est utile de lire d’abord

le récit biblique lui-même (que l’on trouve facilement en librairie

ou sur Internet) tant ce que l’on va lire ici est très largement…

interprété.

 

 

 

Pour retrouver l’ensemble des récits : suite

 

Pour retrouver un récit particulier : table

 

 

 

 

Chapitre 1er

 

Marie-Madeleine, c’est-à-dire Marie ou Mariam de Magdala 

(Magdala était son lieu d’origine, en Galilée) apparaît à plusieurs endroits

dans les évangiles. On se fait d’elle l’image même de la grande pécheresse,

et à ce titre elle a beaucoup fait fantasmer…

On se bornera ici à conseiller au lecteur de se reporter à l’évangile selon Marc,

à partir du chapitre 15, verset 21.  

 

 

 

Marie de magdala

LA PREMIÈRE ENVOYÉE 

 

 

Des femmes, dans les évangiles. Bien sûr il y a la mère, Marie, de son vrai nom Mariam. Et celles qu’on a appelées plaisamment les grands-mères de Jésus parce que Matthieu les a citées dans la liste des ancêtres : Thamar, Rahab, Ruth, Bethsabée. D’autres femmes, aussi. Hanna la prophétesse, Martha l’active et sa Mariam de sœur, et toutes ces mères, sœurs, épouses de tel ou tel, et la belle-mère de Pierre, et les autres.

Et Mariam, dite de Magdala.

D’elle étaient sortis sept démons. Sept démons ce n’est pas rien, on se contenterait d’être délivré d’un seul. Un démon pour chacun des cieux qui surplombent la terre, quelle puissance, en elle ! Un démon pour chacun des jours de la semaine, quelle énergie… Mariam la terrible ! Ce n’est pas tout le monde qui supporterait tout cela dans l’attente exacerbée d’un messie que l’on puisse enfin aimer.

Mais il l’avait délivrée et elle l’aimait. Comme Martha dans sa cuisine, comme Mariam assise à ses pieds, comme toutes celles qui marchaient derrière lui sur les routes poudreuses de Galilée, de Phénicie, de Samarie, de Pérée, de Décapole, de Judée, jusqu’à la Ville sainte, jusqu’à la colline du Crâne. Marcheuses opiniâtres, et qui le servaient.

Des femmes, et première parmi elles, cette femme.

Car elle est la première que l’on nomme pour s’être munie d’aromates, en ce premier jour de la semaine, au lever de ce Jour. La première à surveiller ce que fait Joseph d’Arimathée, à repérer l’endroit, à s’inquiéter à propos de la pierre, puis, le jour venu, à chercher des yeux le corps, à se lamenter de sa disparition, à enquêter.

À prendre peur devant les messagers vêtus de blanc. Puis à courir, à détaler avec crainte et surtout grande joie. À faire la messagère. À parler ou à se taire, les témoignages ont divergé. 

 

Ils ont eu vite fait de la supplanter

 

Est-ce un hasard si c’est à elle qu’il apparaît ? À elle la première ? Si c’est à elle qu’il dit : « Ne me touche pas, ne me retiens pas. » Il était son maître, Rabbouni, et pourtant elle avait ce pouvoir de le maintenir sur terre. Mais il en était au moment de ses recommencements. Il y avait en lui déjà, qui s’effilait, ce lien de la terre et du ciel.

Elle est le premier témoin, la première envoyée, l’annonciatrice. Mariam la bienheureuse.

Jean l’évangéliste aura beau faire pour ramener les gars, un Pierre et un Jean, pour les mettre devant, avant elle : rien à faire, on sait qu’elle a tout vu d’abord, et que c’est à elle que le Maître a voulu confier le message.

Car il est ressuscité ! Il a surgi, d’entre les morts ! Le tombeau était vide, ou si l’on veut, peuplé des seuls messagers immaculés, vêtus de la couleur de l’outre-temps et de l’outre-espace. Venus d’un espace-temps que l’on nomme le Règne… Et devant cela, cette sainteté, elle, Mariam, elle et l’autre Mariam, et peut-être la Salomé, elles, les femmes, ont vu.

Plus tard, quand il s’agira de gérer les affaires, de dire le juste et le vrai, le permis et l’interdit, d’organiser, de distribuer les rôles, ils oublieront cela. Quand il s’agira d’élaborer des liturgies et des christologies ils seront là.

Oui, ils auront vite fait de prendre sa place : laisser ces choses-là aux femmes ? Pas sérieux. Les femmes sont faites pour être mères, servantes, ou… pécheresses. À la rigueur déesses, mais juifs on n’est pas de ce style-là.

Aussi leur a-t-il fallu, de plus, lui coller sur le dos cette image de la pécheresse. Délivrée certes de ses démons mais quand même, elle les a portés en elle ! Pauvre fille qui fut… quoi ? Lubrique, luronne, tentatrice, dévergondée, folle de son corps, quoi d’autre ? De quels démons était-elle habitée ? Forcément de ceux-là, qui intéressent tant.

Elle qui, lors de la Cène, sans nul doute, officiait.     

 

4 août 2014

 

 

–oOo–

 

 

Chapitre 2

 

Jacob, le patriarche hébreu qui devait devenir le père des douze tribus d’Israël,

avait deux épouses et deux concubines. Rachel était son épouse préférée.

Elle était fille de Laban, un riche éleveur syrien (ou araméen, comme on disait).

On conseillera au lecteur de se reporter au livre de la Genèse,

à partir du chapitre 31, verset 19.  

 

 

 

LA BREBIS REBELLE

RACHEL 

 

 

Mais pourquoi donc Rachel a-t-elle volé les petits bondieux de son père ? Il n’y avait qu’à faire comme son mari, comme Jacob, qui s’en va sans rien dire, qui s’en va avec le bien acquis, enfin, après des années de quasi-servitude. S’en aller à potron-minet sans faire procès.

Certes, elle aurait eu des raison de le faire, ce procès, mais à quoi bon ? On s’en allait ! Il n’était plus temps pour elle de se plaindre de la violence subie autrefois, de demander justice à ce père qui lui avait volé sa nuit de noces, la tenant pour rien : interchangeable !

Une femme, fille ou épouse, voire mère, a-t-elle droit à la parole ? Pas dans le monde de Laban. L’ordre des choses est ainsi, pour lui, que le père est tout-puissant, que l’homme détient le droit, que l’ancien parle en dernier sans qu’on ait à répliquer.

Un monde dans lequel les temps et les gens sont liés à la sagesse de grands dieux garants de l’ordre des cieux et de la terre, à la puissance de dieux nationaux attachés chacun au bien de sa cité, au discernement de dieux familiers veillant sur les heurs et malheurs des maisonnées. Le monde et la vie tournent rond pour autant qu’on respecte tous ces dieux-là, qui sont le nom donné à tant d’intérêts bien protégés. Qu’on se borne à les régaler d’offrandes et de sacrifices à la mesure de leur importance.

Ce qu’on voit pourtant dans le geste de Rachel, c’est le désir de ne pas se séparer d’eux, au moment aventureux du départ vers l’inconnu qu’est pour elle le pays et le dieu de son mari. Rester sous la protection de ces petits bondieux qui ont tant compté pour son papa.

Et se dessine alors la figure d’une Rachel emplie de la crainte superstitieuse qu’implique sa condition de femme dominée et aliénée. Une "brebis" soumise, puisque c’est ce que signifie son nom.

 

Elle a peut-être bien franchi le gué

 

Puis on se dit que Rachel, face à cela, pourrait bien avoir fait acte de résistance, au contraire. Elle s’en va, que risque-t-elle à faire la nique à son père et à son monde si bien organisé ? Car s’assied-on sur ses dieux quand on les craint ? Est-ce qu’on le fait de cette façon impudique ? Non, il y a autre chose.

Car elle s’assied sur leur pouvoir, à ceux-là. Elle s’assied, non seulement sur le pouvoir paternel, mais aussi sur ce qui lui tient de raison. De fondement, c’est le cas de le dire…  

Et elle le fait d’elle-même, sans même en rien dire à son homme. Ne s’est-il pas justifié devant elle, ainsi que devant Léa, de sa décision de partir en secret ?

En secret ? Sans s’être d’abord expliqué une bonne fois ? Eh bien Rachel va faire en sorte que Laban le rattrape et que l’explication ait lieu. On dirait bien alors que le courage est du côté de la femme, dans cette histoire !

D’où lui vient cette audace ? C’est peut-être qu’elle a fait un choix. Placée devant un avenir incertain, il se peut qu’elle ait fait un pas, ait traversé un gué, elle la première. Plus tard, son homme devra le faire, traverser la ligne pour marcher enfin au devant d’une autre explication, celle qui le mettra face à son frère.  

Et peut-être a-t-elle pu mépriser les dieux qui aliènent parce qu’elle avait choisi le dieu qui libère. Car dans cette histoire, il y a cette parole qui précède, adressée à Jacob par son dieu de famille : « Retourne au pays de tes pères et je serai avec toi. »

« Je serai avec toi », a dit le dieu. Alors à quels dieux, à quel dieu se fier ? Aux dieux du père qui manipule les hommes et impose sa loi aux femmes, aux dieux des frères qui ne se soucient que de possessions ?

Plutôt au dieu qui autorise, même les femmes, à s’affranchir des règles de la sujétion. À celui qui a dit un jour à Abraham : « Quitte tout cela ! »… Non ?

 

11 août 2014

 

 

–oOo–

 

 

Chapitre 3

 

La scène se passe au moment où les grands prêtres de Jérusalem amènent à Pilate,

le gouverneur romain, un certain Jésus de Nazareth, qu’ils accusent d’un blasphème

puni de mort par leur Loi. À lui de le condamner, pensent-ils, car la loi romaine, elle,

leur interdit d’exécuter un homme.

On conseillera au lecteur de se reporter à l’Évangile selon Matthieu,

à partir du chapitre 27, aux versets 11 à 26.

 

 

LA femme de pilate

ou la malÉdiction 

 

 

Bien plus tard on la dira sainte, en Occident sous le nom de Procula, ou Procla, en Orient sous celui d’Abroqlâ. Mais les évangiles ne connaissent point ces titres de gloire divine, et pour ce qui la concerne, seul Matthieu évoque en passant son existence. Elle n’y a droit qu’à un verset.

On apprend là qu’elle se permet d’interrompre le déroulement d’une audience, qu’elle fait porter un message à son époux au risque de lui couper la parole. À cet instant, en effet, trônant sur l’estrade, en sa résidence, il venait de poser, en fin diplomate, une question à ce groupe de quelques religieux énervés qui lui réclamaient la mort d’un prisonnier. Banale affaire, à traiter cependant avec finesse. On devra attendre la réponse le temps que Pilate prenne connaissance des inquiétudes de son épouse. Émotion de femme, peut-il penser, dont on ne sait pas vraiment s’il en tiendra compte.

Car bien sûr, Pilate avait une épouse, cela se faisait. Mais enfin, la place de l’épouse est au gynécée, avec ses femmes. Elle paraîtra lors des banquets. On la verra, depuis Rome, suivre la carrière de son mari. Aujourd’hui en Judée, la malheureuse, et demain sur les marches du Rhin, dans les brumes. De quoi se mêle-t-elle, celle-ci ? Elle craint pour son mari, peut-être plus que pour le sort de l’homme que l’on juge. Et qu’elle appelle pourtant "ce juste".

En quel sens, on ne sait, le terme n’a sans doute pas la même valeur pour une dame romaine et pour le juif qui rédige l’évangile selon Matthieu. S’agit-il d’une innocence ou de cette justesse qui fait sentir, penser et agir en fonction d’une harmonie avec les vues divines ? 

Elle perçoit néanmoins, ou ressent, on peut le penser, qu’avec ce juste le temps s’est arrêté, que l’histoire va tourner, et que le choix qui s’offre à son seigneur et maître est cardinal. 

 

Le songe voyait plus loin

 

Elle sait, bien sûr, ce qu’il en est de la fonction de Pilate. Pour un procurateur, le poste de Jérusalem, ce ne sont que bisbilles, grondements sous-terrains, risques d’émeutes. À la moindre atteinte au moindre des préceptes de Moïse, au moindre signe d’irrespect à l’égard de la moindre des prescriptions de sainteté du temple, c’est l’échauffourée. Quand on n’a pas à faire face au tumulte suscité par le passage d’un supposé prophète, ou à la confusion provoquée par le séjour d’un soi-disant envoyé du Ciel.

Or Rome hait la confusion, le tumulte, le désordre. Sans parler de ces fréquentes révoltes ouvertes, sanglantes, menées par de zélés sectateurs d’un messie ou d’un autre. Pilate a pour fonction de haïr, de prévenir et de punir tout cela. D’assurer la paix romaine.

Eh bien son épouse ressent, inspirée par un songe, que cette fois-ci l’histoire montre plus de profondeur. Qu’il ne s’agit pas seulement de ne pas commettre un impair.

Et elle a raison : rien de mauvais ne sortira pour Pilate, ce jour-là, de l’exécution du énième roi des Juifs qu’il envoie à la mort. Rien, à court terme. Ce n’est pas de cela que parle le songe. Qui voit plus loin. Qui fait craindre de lointaines conséquences. Quelque chose de sombre et de malaisé à percevoir. Qui fait souffrir, en tout cas, qui touche à des profondeurs, aux linéaments des temps à venir, aux lieux secrets où se forgent le destin des êtres et des peuples. Et voilà qui annonce alors un lointain cauchemar promis à la raison romaine.

Est-ce cela que l’évangile laisse filtrer, dans ce simple verset : une malédiction ?

Car la mort de ce juste, c’est à coup sûr, signée à l’avance, la fin de Rome. C’est la pierre qui frappe au pied la statue glorieuse de l’Empire. Statue d’un bronze changé en terre.

Quand le Roi des rois accepte la mort sur la croix, qui se fierait, à long terme, à la gloire des empires ?       

 

18 août 2014

 

 

–oOo–

 

 

Chapitre 4

 

Dans l’histoire du Jardin d’Éden, Ève ne fait pas partie de la première époque.

Elle vient en second, en réponse à la demande que le roi des animaux,

l’être humain ("adam", en hébreu), fait à son divin suzerain.

C’est pourquoi on ne l’a pas mise au parfum. À tort.

On conseillera au lecteur de se reporter au livre de la Genèse,

à partir du chapitre 2, verset 4, jusqu’au chapitre 4, verset 1er.  

 

 

Ève mÈre

ou la vie qui va

 

 

Adam se tient dans une histoire de contrat, de domination, d’espace à gérer, de troupes à commander, de respect des paroles données. Il a un seigneur, il est lui-même seigneur, du moins l’était-il.

Dans la parabole biblique, Ève joue dans un autre registre. Elle n’a ni père ni mère, le Seigneur-Dieu ne lui a pas parlé, ne s’est engagé à rien vis-à-vis d’elle, elle ne sort pas de la terre-mère, elle n’est pas une terrienne. Tout ce qu’elle est, son homme l’a clairement dit, c’est « et chair, et os ». Ce que complètera le dieu de son homme : « tu seras désir ».

Dans tout cet Orient qui va de la Méditerranée à l’Inde, la femme est en effet désir, chair faite pour l’amour, appel de la perte de soi dans la chair de la femme, terrible tentation. C’est de là, non du Coran, que viennent burkas et tchadors. Car elle serait bien capable d’être cause de la perte de règnes et d’empires, il serait bien possible que par elle, Ève ou Hélène, la pomme de discorde ne fomente des guerres terribles, de celles qui feront mourir des héros pourtant invincibles. On la tiendra donc en sujétion.

De toute façon Ève est dans le noir, dans le déni, dans l’ignorance. Alors que perdrait-elle en partant, en causant la perte de son seigneur et maître, en bravant le maître des maîtres et ses oukases ? Elle le fait. Encore présente au sein du jardin merveilleux elle est déjà dehors, partie, dans cette vision d’un avenir où toutes choses seront enfin devenues claires pour elle. Elle est alors cette adolescente qui vous brave et vous tient tête et vous dit « Je m’en irai ». Et qui le fait.

Ève en son départ, en sa sortie d’Éden, joue sa vie en liberté. Ève, alors, est un garçon manqué. Belle innocence du second rôle qui veut devenir vedette – et qui y réussit. Combien de départs à l’aventure, de fugues, mises en œuvre ou rêvées, sont inscrites déjà dans le geste rebelle de la femme d’Adam ! De l’adam femme.

 

Ève passe au rouge

 

Mais ce n’est qu’une phase, un temps, une naissance à autre chose. L’être humain, en la personne d’Ève, s’engrosse et devient mère, et se nomme « Vie », Hawwa. 

Pour être mère il fallait partir. Pour devenir partenaire du dieu, pour faire des hommes « avec » son Seigneur (4,1) il fallait d’abord s’en aller, quitter le bonheur du jardin aux mille et une fleurs, aux fruits très désirables. Il fallait passer de là aux douleurs. Concevoir, porter et donner jour à l’humain, dans le sang, quitter le rouge de la terre-mère pour le rouge de la vie qui coule en toutes les veines, laisser passer en soi la vie qui n’est pourtant qu’à Dieu, laisser la vie sortir et s’en aller, et grandir, et se perdre dans le lointain des âges à venir, et courir tous les risques, et disparaître un jour, qui sait ?

Ève s’en va, et au travers de toutes les histoires de biens à gagner et à gérer, de luttes à mener, de rivalités à braver, de terres à conquérir et garder, au travers de toute cette histoire qu’Adam ne pourra s’empêcher de mener, l’espèce humaine, en la personne d’Ève la mère de tous les humains, va continuer à se reproduire. Elle passera de matrices en matrices. Il y aura toujours des matins de naissance à la vie et des soirs de départs vers la terre.

Ève n’est pas, dans ce conte, la figure d’une femme en sa faute, elle n’est pas seulement, non plus, l’éternel féminin des imbéciles, ni la mère au foyer, ni la ménagère de moins de cinquante ans, elle est notre espèce vue sous l’aspect de sa confondante capacité à survivre à toutes les mortalités, toutes les catastrophes, toutes les guerres meurtrières, toutes les pandémies, tous les génocides – sinon à les surmonter. La vie. Tout aussi belle que terrible. La vie qui doit toujours sortir du cocon pour s’en aller, se déployer puis disparaître.

Ave Eva, gratia plena    

 

25 août 2014

 

 

–oOo–

 

 

Chapitre 5

 

Les Évangiles ne parlent pas tant de la Sainte Vierge.

Elle y semble un personnage, sinon de second plan, du moins relativement effacé.

Comme si l’on avait voulu se prémunir contre de prévisibles amplifications.

On conseillera au lecteur de se reporter par exemple aux Évangiles

selon Luc (chapitre 1, verset 28) et selon Jean (chapitre 19, verset 25).   

 

 

MARIE DE NAZARETH

OU LA GRÂCE QUI COÛTE

 

 

De quelle Marie de Nazareth parle-t-on ? Quand les évangiles évoquent cette femme nommée Mariam, la mère de Jésus, on a le sentiment que, de l’un à l’autre, et parfois d’un récit à l’autre dans le même évangile, il ne s’agit pas de la même…

Est-elle cette femme de l’évangile selon Jean qui sait son fils capable de miracles… mais qu’il n’hésite pas à remettre à sa place ? Du genre « Femme, que me veux-tu ? » On le sent, il la trouve trop intrusive, même si finalement il va le faire, allez, ce qu’elle espère le voir faire !

Cette mère-là verra son fils miraculeux cloué des pieds et des mains sur une croix, nu, la tête ensanglantée, les membres tuméfiés. Elle le verra mourir ainsi et s’en ira vieillir au loin, dans la maison de l’ami du disparu.

Aucun mot ne sera dit sur ce qui, selon cet évangile, s’ensuivit pour elle de cette mort atroce. Rien sur le premier Jour de la semaine, quand d’autres femmes agissaient, quand Mariam de Magdala rencontrait vivant le fils mort, quand tant d’autres étaient visités par lui…

Ou bien Mariam est-elle cette femme de la campagne qui quitte son bourg, dans l’évangile selon Marc, pour venir interrompre, quand il parle aux gens, ce fils au parcours étrange. Elle est accompagnée de ses autres fils (ou beaux-fils, si vous y tenez…). Viennent-ils le chercher parce qu’à leurs yeux il délire ? Tentent-ils seulement de le faire apparaître pour ce qu’il est à leurs yeux, juste un gars de Nazareth ? Veulent-ils simplement, veut-elle lui faire visite, en mère, en frères attentionnés ? « Qui est ma mère ? » demande-t-il alors, et il répond en montrant tous les pékins qui sont là à l’écouter. Fin de la "rencontre".

Drôle de fils et drôle de mère… dont Marc ne dira rien de plus, lui qui s’attache bien plutôt à narrer la révélation de cette autre Mariam, toujours la même, celle de Magdala.

 

Indûment préférée

 

Peut-être est-elle, Mariam de Nazareth, simplement la jeune épouse de Joseph, un descendant des rois de Judée. C’est le point de vue de l’évangile selon Matthieu. Un homme de bien, ce Joseph, pour lequel la parole donnée et la Parole de Dieu ne font qu’un. La petite fiancée serait enceinte des œuvres d’un Souffle divin ? Il épouse. C’est ainsi que, du ventre de Mariam, naît à Bethléem un fils à la lignée du roi David. N’est-ce pas le rôle des femmes de donner des fils aux pères de leur mari ? Là, c’est l’homme qui importe, en l’occurrence un juste en d’Israël. Et surtout l’enfant, bien sûr, fils de son père, roi des Juifs fils de son Dieu, et sauveur de son peuple.

Ou elle est encore, dans son humilité, la préférée du Seigneur-Dieu. Indûment préférée puisque sans mérite. Celle qu’un messager, Gabriel, vient à ce titre visiter, dans l’évangile selon Luc. La vierge, image d’Israël, comme l’écrivaient les prophètes. Celle qui a trouvé grâce, et qui enfantera. Elle qui porte en son sein l’avenir de la vraie foi, celle des humbles. Qui porte le don de Dieu, aboutissement d’une longue espérance. Celle qui chante sa louange au Seigneur parce qu’il a jugé, et que désormais, nul puissant, nul orgueilleux ne pourra se prévaloir de Dieu, nul misérable, nul opprimé ne pourra se croire brisé par Dieu.

Mariam, celle qui garde tout cela en son cœur, ce pardon offert et cette gloire cachée, et qui les repasse en son esprit, et pour toujours. Mariam, alors icône de l’espèce humaine quand elle accueille le don de Dieu, accepte sa grâce et son pardon, jubile de sa présence.

Laquelle de ces Mariam-là ? La mère comblée puis détruite, la paysanne inquiète, la toute jeune épouse, l’humanité croyante ? Une autre encore ? Celle en tout cas qui n’a su, ou pu, que dire Oui. Dont le sort, pour ce qui est de la Bible, fut d’être l’objet d’un don gratuit avant de se perdre, devoir accompli, dans l’anonymat des communautés priantes. Comme il se doit.

Mariam, objet heureux d’une grâce qui ne peut que coûter à qui en est l’objet.  

 

1er septembre 2014

 

 

–oOo–

 

 

Chapitre 6

 

Le Seigneur-Dieu ayant fait alliance avec le patriarche Abraham,

ce dernier ne pouvait marier son fils Isaac avec une fille de ces Cananéens idolâtres

parmi lesquels il avait émigré. Aussi a-t-il envoyé son fidèle serviteur lui chercher

une bru en Orient, au Pays des deux fleuves, dans son lieu d’origine.

On pourra se reporter au livre de la Genèse (chapitres 24 et 27).   

 

 

rÉbecca

vers la grande aventure

 

 

Pourquoi part-elle, la jeune fille, avec le messager ? La raison en est bien simple : elle s’en va parce qu’elle est demandée en mariage et que cette demande a été acceptée. Elle est liée, c’est le sens premier de son nom, Rivqa, Rébecca. C’est le lot des filles, du moins dans les sociétés patriarcales. Et les Écritures se situent dans l’aire d’une telle culture. Donc elle part, la charmante, pourquoi en faire toute une histoire ?

Il y a lieu de le faire. Abraham le dit à son serviteur : il ne faut pas qu’Isaac fasse la même bêtise qu’Ésaü, épouser une fille de Canaan, ce pays de petites cités-États toutes façonnées par ce désir de « civilisation » qu’Abram a quitté autrefois.

On sait ce que vaudraient ces filles de la ville et comme leurs dieux, et les désirs qu’ils font naître, continueraient à les dominer une fois mariées. Voici donc, pour cette simple raison, la belle amenée à quitter la ville renommée de Nahor, dans le Nord mésopotamien, pour les lointaines tentes de bergers de son parent.

Oui, les femmes de ces temps et de ces lieux sont appelées à s’en aller. Toutes. Elles vont habiter chez les autres, sous leur coupe, contribuant à leurs destinées, non à celles des gens de chez elles. La femme, l’épouse, est toujours étrangère. Bien sûr qu’on ne va pas épouser une fille de sa propre maison. Et dans le cas de Rébecca, on est à la limite, elle est tout de même cousine de son promis. Oui mais elle est venue de loin, et si elle servait là-bas, éventuellement, d’autres dieux que celui de son mari, ils ne pourront plus la dominer, ils sont trop loin. On l’espère en tout cas, mais sans certitude, car plus tard, sa bru Rachel saura bien les ramener avec elle, les petits bondieux ! Voyez comme il faut s’en méfier ! Mais Rébecca, elle, saura se montrer fiable.

  

Tellement fidèle, quoique venue de loin

 

Donc la voilà partie. Et ce départ n’est pas seulement celui d’une jeune fille qu’on marie. Il est le pendant féminin de cet autre départ, celui d’Abram au temps où il quittait Harân. Et même plus, car la bénédiction prononcée sur Rébecca à ce moment-là est celle que le Seigneur Dieu a dite à Abraham après qu’il ait failli sacrifier son fils. Voilà une jeune femme qui se lance dans la grande aventure du peuple des croyants, celle qui n’a pas de finalité avérée, qui vous prive d’assurance hors la bénédiction dite au nom du Seigneur.

Elle remplace donc Sara, mais en mieux. Car la belle-mère avait le rire plutôt sarcastique, même devant Dieu. Rébecca est sérieuse. Elle obéit, elle va même au-devant de la demande, elle est pressée d’obéir.     

Du côté d’Isaac, le promis, ce sera une histoire d’amour. Il est d’une nature heureuse, son nom le dit, Yiç‘aq, celui qui rit… et qui prend son plaisir. Quant à elle, à son plaisir ou à son amour, on ne sait pas. On sait qu’elle sera fidèle, et plus que lui. Fidèle à son mari, mais aussi fidèle au Seigneur de son mari, ce dieu étrange, au point de diriger toute l’histoire de leur famille du côté que ce dieu-là aura voulu. Au point de tromper et spolier ceux – vieux mari ou fils aîné – qu’elle devait honorer.

Si bien que, plus que son homme, c’est elle l’Hébreu nomade dont on parle tant (Mon père était un hébreu nomade, Deutéronome 26,5). On a souvent tendance à oublier les mères.

S’il est une image de la saga des anciens Hébreux, c’est bien celle-ci, cette file de chameaux qui traversent la steppe, emportant vers la Promesse, et vers les grands troupeaux, et vers les tentes aérées des pères de la foi, la jeune fille qu’un homme attend, debout devant sa tente… jusqu’au moment où elle se voile.

Il y a ainsi des temps où, par miracle, la servitude séculaire de la femme se retourne pour une bénédiction.

 

8 septembre 2014

 

 

–oOo–

 

Chapitre 7

 

Il arrive à tel ou tel évangéliste de signaler rapidement, en passant,

la présence de femmes dans l’entourage de Jésus. Que faisaient-elles donc là ?

Le lecteur pourra se reporter pour démarrer à l’évangile selon Luc

(début du chapitre 8).   

 

 

FEMMES LIBRES

DE CELLES QUI L’AIMAIENT 

 

 

Quand Jésus passait à travers les villes et les villages de Galilée en proclamant l’heureuse nouvelle du Règne de Dieu, ses douze disciples étaient bien sûr avec lui, mais aussi quelques femmes, de celles qui avaient été guéries par lui d’esprits mauvais, comme on disait, on parlerait aujourd’hui de troubles psychiques ou psychosomatiques plus ou moins graves, ou tout simplement de maladies.

Parmi elles, Mariam, dite de Magdala, j’ai déjà parlé d’elle, mais aussi Johanna, par exemple. C’était la femme d’un nommé Khouza, intendant du roitelet Hérode Antipas, le fils d’Hérode le Grand, ami de Cléopâtre et constructeur du Temple de Jérusalem. Celle-là parmi d’autres. Elles n’étaient donc pas toutes, on le voit, des miséreuses. Peut-être aucune, après tout ? Luc précise qu’elles l’assistaient de leurs biens. Ou que certaines d’entre elles aidaient les autres de leurs biens, la traduction n’est pas évidente. Était-ce le cas de cette Sousanna citée comme première d’une longue liste possible ?

Les évangiles mentionnent aussi ces femmes qui étaient présentes, au lieu-dit le Golgotha, quand il a été crucifié. Elles l’avaient suivi jusque là. Une autre Mariam, mère d’un certain Josef et d’un nommé Jacob, dit le Petit. La mère de ces deux fameux frères, ceux de ses disciples qu’il appelait les Fils du Tonnerre, Jacob et Johannès fils de Zébédée. Elles étaient présentes, ces mères-là. Il y avait aussi une Salomé, que l’on retrouve au sépulcre, à l’aube du dimanche, avec les deux Mariam. 

Mais il y en avait d’autres. Toutes ne le suivaient pas sur les chemins, mais il trouvait facilement, semble-t-il, à se loger chez les unes ou les autres au cours de ses pérégrinations. Marthe et Marie, tenez, ou plutôt Martha et Mariam : leur maison semble bien avoir fait partie d’un ensemble de points de chute dans lesquels il pouvait s’arrêter, se reposer, profitant aussi d’être là bien à l’aise pour enseigner.

 

Elles le servaient

 

Il y avait donc ce milieu féminin, autour de lui, le suivant, l’attendant, le réconfortant, le nourrissant, finançant aussi à l’occasion sa mission, établissant une sorte de réseau dont l’évangéliste pointe la raison d’être en un mot : elles le servaient. Raison pour laquelle, au fond, on les relègue au second plan, ces nanas, par rapport aux bonshommes. Car c’est le rôle des femmes de servir, et le rôle des hommes de parler, d’enseigner, aussi de gérer, plus tard, la communauté.

Elles le servaient. Mais cela ne veut pas dire qu’elles étaient de moindre importance à ses yeux. Tout porte à croire qu’il les considérait, lui, pour ce qu’elles étaient : importantes. On le voit quand il parle avec des femmes de rencontre, comme avec la fameuse Samaritaine au puits de Jacob, ou à la Cananéenne qui le tanne. On oublie trop que c’était là, à l’époque et en ces lieux, un comportement totalement inusité, voire choquant. On ne se soucie pas de parler aux femmes de choses qui importent. Le rôle des femmes de ces sociétés était de servir ? Eh bien n’avait-il pas fait du service un idéal, justement, sous le Règne de Dieu ?

Ce sont donc toutes celles-là que l’on a appelées les saintes femmes, terme qui sent un peu le renfermé, je dirais… Parce qu’elles ne semblent pas s’être beaucoup soucié de cet enfermement séculaire imposé aux femmes ! Où sont leurs hommes ? Desquels, normalement, elles dépendent… Regardez la femme de Zébédée : elle l’a largué, le patron de pêche, elle a foutu le camp avec ses fils. Regardez Martha, avec sa sœur Mariam, elles reçoivent, elles organisent, elles discutent. Pas un mec sur place, dirait-on, elles sont les patronnes.

Ces femmes sont libres. Et prennent des risques. Et sans doute nombre d’entre elles lui doivent-elles d’avoir osé cela. Aussi est-ce librement qu’elles le servent, signe de leur amour. 

 

15 septembre 2014

 

 

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Chapitre 8

 

C’est l’histoire de l’arrière-grand-mère du roi David.

Une ancêtre de Jésus. C’était une émigrée. Une païenne, aussi.

Elle a fini par épouser un homme du pays. Un riche, de plus.

Il s’appelait Booz et Victor Hugo a écrit sur lui un de ses plus beaux poèmes.

Dans la Bible, on pourra se reporter au livre de Ruth.   

 

 

POUR TENIR PAROLE

RUTH L’ÉMIGRÉE 

 

 

Certes, l’épouse est toujours étrangère, on ne va pas épouser une fille de sa propre maison, on le disait à propos de Rébecca. Mais Booz va bien plus loin. Lui qui a du bien et du poids en Israël prend pour épouse une étrangère, fille d’un peuple méprisé, même pas vierge, et païenne de surcroît. Du moins au départ. Sans compter que l’enfant qu’il aura d’elle ne sera pas le sien, mais celui d’un lointain cousin, Élimèlèk… C’est pousser loin la bonté.

Telles sont les réflexions que les gens de l’époque pouvaient nourrir, et l’on voit alors que le livre aurait dû s’appeler Booz plutôt que Ruth, puisque c’est lui, le personnage qui comptait à leurs yeux. Et puisque l’enjeu de tout cela est de savoir s’il acceptera de se montrer solidaire de sa cousine Noémi, qui n’a pas pu donner de descendance à son mari. Voilà une bonne question, pour la société qui est décrite là.

Mais ce qui se joue aux yeux des écrivains bibliques est tout autre, et le seul fait d’avoir mis la petite veuve moabite en avant le montre bien. C’est d’elle qu’on parle, mêlée à une histoire qui n’aurait pas dû la concerner.

Moabite habitant au pays de Moab, veuve, sans beau-frère qui la reprenne comme épouse, selon la coutume, pour donner un fils à son frère défunt, Ruth n’a vraiment plus qu’à faire comme sa belle-sœur, Orpa, qui, dans la même situation, s’en retourne dans son clan, même si c’est en pleurant. On pourra trouver pour celle-là un autre mari dans un clan voisin et ami.

Ruth choisit une autre voie. Non, comme ce pourrait être le cas chez nous, pour des raisons sentimentales, par amour pour la personne de sa belle-mère. On peut imaginer qu’elle ait eu ce sentiment, mais même alors, ce n’est pas lui qui l’aurait guidée.

 

On émigre parfois pour sauver son honneur

 

C’est une affaire de fidélité à ses engagements. L’épouse s’est engagée à donner des enfants à sa belle-famille. Quoi qu’il arrive. Et Ruth ne l’a pas fait. La question n’est pas de savoir si elle en est responsable, le fait est là. Elle a une dette envers sa belle-mère, elle lui doit cet enfant qu’elle n’a pas.

Et la même dette, inversée, se retrouve du côté de Noémi, qui doit un mari à ses belles-filles. C’est ce manquement à la parole qui lie les deux femmes. Les deux dettes pourraient certes s’annuler, mais Ruth préfère s’en tenir à ce qu’elle doit. Si elle ne peut pas honorer son serment d’épouse, elle se donnera elle-même. Maigre compensation, pour l’époque, par rapport au fils qu’elle ne peut donner.

Les deux femmes arrivent en Judée, et il leur reste à trouver le père de ce futur fils de deux autres pères restés sans descendance, Élimèlèk et Mahlôn. Qui voudrait écrire un roman à partir de cette histoire pourrait décrire une Noémi qui savait depuis le début ce qu’elle faisait, ayant déjà Booz dans sa ligne de mire. Ce qui est certain, c’est qu’elle fait tout pour que les choses aillent en ce sens, poussant sa belle-fille à des actes que la morale, la nôtre, réprouve. Car sur ses conseils, Ruth va vamper sans pudeur le brave type, jouant d’abord sur son bon cœur ! On l’a dit, l’Orient voit dans la femme une séductrice. 

La fin de l’histoire est heureuse. Booz épouse Ruth qui donne naissance à Ovéd. Il ne pouvait sortir d’une telle histoire que du positif, on s’en doute. C’est le cas, puisque sans elle, le roi David ne serait pas né. 

Mais ce qui importe avant tout, c’est que la toute première parole, la toute première alliance portant engagement – Ruth s’engageant à procréer pour le clan de son mari – ait été respectée. Car ce faisant, la jeune femme se pliait à l’essentiel, semblable en cela au Seigneur-Dieu lui-même, fidèle à sa Parole. 

On émigre parfois pour sauver son honneur, pour honorer sa foi.

 

22 septembre 2014

 

 

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Chapitre 9

 

Au huitième jour après sa naissance, les parents de Jésus l’ont emmené au Temple,

à Jérusalem, pour y être présenté et circoncis. Là se tenaient deux vieillards,

qui l’ont vu, un certain Siméon et une femme nommée Anne, ou Hanna.

C’est de cette dernière, une prophétesse, qu’il est question ci-dessous.

On pourra se reporter à l’évangile selon Luc,

au chapitre 2 et aux versets 36 à 38.   

 

 

anne la prophÉtesse

ou la prÉsence À venir 

 

 

Elle avait douze fois sept ans. Douze semaines d’années. C’est dire à quel point son temps était révolu et qu’elle était en âge de mourir. Et sur ces douze semaines, une seule avait suffi pour faire d’elle une veuve, et lui permettre ainsi d’habiter le saint temple de Dieu. Veuve qu’on imagine mariée comme beaucoup à quatorze ans, veuve à vingt-et-un d’un époux déjà âgé peut-être. Soixante-trois ans de jeûnes et de prières.

À cet âge et dans cette condition, au bout de cette ascèse, même en public elle peut enfin parler. On n’a plus à craindre chez elle la séduction fatale qui émane des femmes. Il suffit qu’elle reste voilée. Aussi venait-on l’écouter, elle prophétisait. Son œil traversait le secret des temps présents, son esprit perçait les ténèbres de l’avenir. Elle percevait les arcanes complexes, les racines mystérieuses, les raisons enchevêtrées par lesquelles les choses et les êtres étaient tels, et non autres, et devaient par là-même se changer de telle manière, non de telle autre.

Les prophètes ne sont que lucides. Les vrais, non les charlatans. Quand tout va bien, du moins à ce qu’il semble, ils pointent le petit défaut qui n’a l’air de rien mais qui, en fait, est gros de tempêtes à venir. Un manque d’équité, un vernis sur un mensonge, cela leur suffit parfois à voir les cassures qui s’annoncent. Mais quand tout va mal, quand la catastrophe est arrivée, qu’il ne reste plus aucun espoir, que tout est fichu, le prophète dit des paroles d’avenir, d’espérance et de courage…

Ainsi parlait la très vieille Hanna, dont le nom signifie Grâce, au vu d’un enfançon qu’un autre vieux venait de glorifier.

 

Que prenne chair enfin cette vérité

 

Or tout allait mal, pour le peuple. Il avait bien besoin que son dieu, le dieu de ce temple, lui fasse… grâce. Qu’était-il, ce temple, sinon le dernier lieu saint de la terre sainte donnée au peuple saint ? Une Présence encerclée. Une Présence nue assiégée par les puissances.     

Les dieux de tant de peuples avaient été avalés, digérés et recrachés en simulacres par les dieux de l’empereur que l’on se demandait bien pourquoi cette Présence-là aurait valu plus que les autres. Les dieux ne sont-ils pas les garants célestes de pouvoirs et d’intérêts bien terrestres ? Pouvoirs et intérêts dont César et Mammon sont les noms. Ennemis de la justice et de la justesse. Germes de la violence.

Eh bien, face à ces mensonges, le dernier reste de divin, dans le monde, le dernier lieu de cette Présence, ce lieu que la vieille Hanna s’obstinait à appeler Jérusalem, se voulait garant de la justice et de la justesse. Le dernier éclat d’une grâce ordonnatrice du monde tel qu’on pouvait l’espérer. Et sous le langage de la prophétie se tenait l’ardent désir de voir se réveiller le volcan. Voir la délivrance de Jérusalem, comme le disait Hanna, signifiait voir la chute de César, et des césars, la déroute de Mammon, et de tous les mammons, dans un terrible et splendide ébranlement de l’univers.

Que prenne chair enfin cette vérité selon laquelle le vrai monde, celui qu’a voulu le dieu qui a fait les cieux et la terre, est juste.      

Car les prophètes s’occupent avant tout de la justice et de la justesse. Leur combat consiste à désigner la violence à chacune de ses occurrences, qu’il s’agisse de celle d’un peuple, des peuples, des simples gens ou de celle des humains tous autant qu’ils sont. La violence au sens où elle est instituée, devenue naturelle, au fond, habitant l’être même.

Ainsi parlait la vieille Hanna, la bouche de grâce, annonçant la venue de cette vérité-là, sa présence encore obscure, cachée, clandestine – pensez, un petit enfant tout juste consacré – mais assurée, à toucher, imminente.

Paroles à faire bouger les lignes de force, à faire lever des espérances. 

 

29 septembre 2014

 

 

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Chapitre 10

 

Vers l’an mil avant notre ère, les tribus d’Israël sont en butte à l’agressivité

des Philistins, sans doute manipulés par le Pharaon d’Égypte. Il s’agit de soumettre

ces Hébreux qui refusent toute hiérarchie royale et ne se soumettent qu’à leur dieu.

Il faudra bien, pourtant, qu’ils aient un roi. Mais quel genre de roi ?  

On pourra se reporter au Premier livre de Samuel,

dans le Premier Testament, au chapitre 25.   

 

 

AbigaÏl

ou la femme avisÉe 

 

 

Celle qui s’appelle « Mon divin père est cause d’allégresse » est mariée à un fou, un insensé, comme le dit son nom : Naval. Pas de chance. Surtout lorsqu’on se trouve, avec tout le pays, dans une situation dangereuse. Tendue. Peut-être bien qu’elle devra faire des choix délicats, cette jeune femme que l’on devine belle.

C’est une époque où le roi lui-même est fou. Lui aussi, serait-ce par intermittence. Il a ses crises. Ses idées fixes, ses sinistres violences. Ne voit-on pas à cela que le roi véritable, qui est un dieu, le divin Père cause d’allégresse, n’étend plus la main qui bénit sur ce roi censé néanmoins le servir ?

Ce roi, pourtant nommé Désiré – Chaoul, Saül – au temps où il était un héros libérateur, par la suite s’est voulu roi pour de bon. Il a oublié qu’Israël n’a d’autre roi véritable que ce dieu qu’on appelle Mon Seigneur. Un dieu qui n’aime pas trop les rois. Qui renverse les puissants qui se prennent pour des dieux, eux qui se croient les maîtres des autres mortels.

Bien souvent, ceux qui prennent les armes, et tous les risques, pour libérer tel peuple de sa servitude ou de son indignité, ayant remporté la victoire, ayant accédé au pouvoir, se font à leur tour tyranniques. Parfois plus lourdement que leurs prédécesseurs. 

Certes, il fallait un roi aux tribus dispersées incapables de résister aux nations guerrières, bien organisées, qui les terrorisaient. Le temps où chacun faisait ce qu’il voulait en Israël était passé. Les chefs populaires qui menaient la guérilla contre les incursions ennemies ne suffisaient plus. Le sage serviteur de Mon Seigneur, Samuel, avait compris cela, quoique à regret. D’où Saül. Un roi, hélas…

 

Il fallait être fou pour ne pas voir

 

Un roi qu’à la fin on ne désirait plus. Un autre devenait le Bien-aimé, le Dawid, et le roi le pourchassait. On se disait que Mon Seigneur l’avait choisi, qu’il serait, lui, le roi, parce que la grâce était sur lui. Mais pour le moment il fuyait, harcelé par le roi qui voulait sa mort. Un roi fou, habité par la violence, que pourtant il avait refusé de tuer alors qu’il le pouvait.

On voyait bien que la main du dieu qui rachète et libère était sur lui, on le voyait à sa grâce, à la légèreté, à l’aisance de ses mouvements, à son insolente réussite, à lui le pourchassé qui fait grâce à son chasseur et qui se rit de lui.

Néanmoins – autre son de cloche, celui du fou Naval – qu’était ce David, sinon un chef de bande félon, un intrigant qui se veut roi à la place du roi, un fuyard en quête de soutien ? 

Eh bien il fallait être fou pour ne pas voir qui servir, de Saül ou de David. Qui ravitailler, de l’armée royale ou du maquis. Et il n’est pas question d’opportunisme, s’est dite Abigaïl, mais d’un choix qui porte sur le fond ! Lequel des deux est à même d’en finir pour de bon avec l’ennemi, puis d’établir sur le pays ainsi libéré un pouvoir qui garantisse la justice au nom du dieu juste ? David.

Or qui est-elle, cette femme ? Une épouse. Une servante de son époux. Une fille donnée au clan de cet homme par le clan de son père. Affaires d’hommes, décisions sérieuses pour lesquelles les femmes n’ont point leur mot à dire. Elle est celle qui, dans la maisonnée, est chargée de gérer l’intérieur. Reine de la cuisine et du poulailler. Et elle est là pour faire des enfants au bénéfice des ancêtres de son mari. Afin que perdure leur lignée. Point.

Alors de quoi se mêle-t-elle ?

Elle se mêle de garantir un avenir. À sa maisonnée d’abord, à son peuple ensuite. Ou l’inverse, tant ces deux réalités vont de pair. Et puis ce n’est pas tous les jours que l’on peut, étant femme, joindre en un seul homme, et le héros de son peuple, et son amant à soi… Bien des écrivains auraient aimé offrir pareille réussite à leur héroïne !              

 

6 octobre 2014

 

 

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Chapitre 11

 

Il en était à ses débuts, il venait de quitter Jean, le Baptiste, qui officiait en Judée,

au bord du Jourdain. Il retournait dans son pays, en Galilée, au Nord,

et cela l’obligeait à traverser la Samarie impure et renégate…

On pourra se reporter à l’évangile selon Jean,

au chapitre 4, versets 1 à 42.   

 

 

la question de l’identitÉ

ou la samaritaine 

 

 

Que fait donc cette femme près de ce puits à midi tapant ? C’est trop tôt ou trop tard ! Mais on ne saura pas pourquoi. Certes, c’est le lot des femmes d’aller chercher l’eau. Normal : elles servent à boire, elles cuisinent, elles lavent. Qui d’autre ? En voilà donc une qui descend au puits, sa jarre sur la tête. Les villages sont en hauteur et les puits sont en bas, il lui faudra remonter en portant sa pleine charge. Alors oui : pourquoi celle-là en est-elle à se coltiner ce fardeau en pleine chaleur ! Est-elle bien sérieuse ?

On sait qu’elle n’est pas toute jeunette, qu’elle a déjà eu le temps de servir cinq maris, que l’on suppose successifs, avant de se lier à celui du moment. Elle doit bien avoir eu quelques enfants, à ce rythme-là. Des filles, même, capables d’aller à l’eau. Ou bien serait-elle stérile ? On se le demande. On n’en serait pas étonné. L’évangéliste non plus.

Et l’on s’aperçoit qu’on en sait fort peu sur elle. Ce n’est pas elle qui l’intéresse, cet évangéliste, sauf à lui faire jouer le rôle de la simplette. Il est vrai qu’il est juif alors qu’elle est samaritaine, qu’il est homme alors qu’elle est femme, qu’il est pur alors qu’elle est impure. Et toc ! Non, lui, c’est l’eau qui l’intéresse, les différentes sortes d’eau.

L’eau dans laquelle on se plonge, on se baptise, comme chez Jean, pour être purifié, une eau semblable, d’ailleurs, à celle que le Maître avait transformé en vin de fête, l’air de dire qu’elle n’est pas insurpassable ; l’eau immobile des puits, aussi, l’eau des ménages qui ne désaltère que pour un temps ; et l’eau vive, enfin, l’eau vivante, l’eau de la vie véritable, de la source de vie qui surgit au cœur de ceux qui sont en Dieu… L’eau du Règne de Dieu dans lequel vous baignerez dès aujourd’hui si vous partagez dès ici-même la vie du Messie…

 

Juste une question dépassée

 

Mais elle, elle voit cet homme assis au bord du puits. Il a soif. Un Judéen. C’est ainsi qu’elle l’appelle. Elle le voit bien, on les reconnaît, ils ne s’habillent pas comme les gens ordinaires, ils ont une façon bien à eux de se comporter. Pas nécessairement un habitant de Judée, mais un sectateur du temple de Jérusalem. De ceux, elle se dit, qui ont ajouté de soi-disant écritures saintes aux Cinq véritables Écritures, celles de Moïse.

Quoique pour elle, ces choses-là... Elle n’y connaît rien. Ou peu de choses. Elle sait seulement qu’ils ont aussi remplacé le véritable lieu saint par un haut-lieu moins vénérable. Ils se trompent. Comment adorer Dieu si l’on n’est pas au bon endroit ? Là où il n’est pas accessible !

Et puisque cet homme parle d’eau, elle saura lui faire remarquer au passage que Jacob, le Père des Hébreux véritables, s’était fixé à cet endroit, là où il avait creusé ce puits. En un temps où cette Jérusalem n’existait même pas. Mais de tout cela ce Judéen ne s’inquiètera pas. Il ne fera que demander à boire. Et il faut qu’il ait eu très soif, elle se dit encore, pour adresser la parole à une femme de Samarie !

On ne saura jamais, pourtant, si finalement elle lui a donné à boire. Au début, en tout cas, elle n’en a pas eu le temps, car dès le premier mot il a prétendu détenir une meilleure eau que celle de Jacob. Jacob, l’ancêtre des Juifs comme des Samaritains ! Façon de dire que ni Jérusalem ni Garizim ne sont finalement les bons endroits, les vrais lieux saints. Juste des pierres d’attente. Et que vient le temps où la rencontre avec le divin n’est plus une question de lieu, de camp, de patrie, voire de religion. D’identités, bonnes ou mauvaises.

Qu’il s’agisse alors de servir ses cinq maris ou de vénérer ses cinq Livres saints, la question n’était plus là, c’était du passé. Le présent, c’était dans quel esprit tu sers maintenant. 

Elle le dira à ses voisins.

 

13 octobre 2014

 

 

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Chapitre 12

 

Fils de David, le roi Salomon, au IXe siècle avant notre ère,

régnait sur un État prestigieux. Il était connu pour la splendeur de son règne,

sa grande sagesse… et son amour des femmes. Est-ce pour cela que la reine de Saba

(le Yémen actuel), elle aussi fort sage, a voulu le rencontrer ?

On peut se reporter au Premier livre des Rois, dans le Premier Testament,

au chapitre dix, versets 1 à 10.   

 

 

la reine de saba

À la recherche de la vÉritÉ 

 

 

Jusqu’à en perdre le souffle, jusqu’à en perdre l’esprit, la reine connaît et reconnaît la splendeur du grand roi. Elle le constate : lui en qui réside la paix, comme le dit son nom, il surpasse en tout point la sagesse des nations, sagesse que pourtant elle maîtrise.

Elle l’a défié, elle venait pour une joute, elle s’y était préparée, avait accumulé les énigmes, sûre de le mettre en défaut. Elle y a mis toute son intelligence, tout son discernement, ce que cet Orient-là appelle le cœur. Elle était un maître, elle s’est voulue sphinx : mis en défaut le roi serait perdu, son renom s’éteindrait.  

Il l’a anéantie, elle est battue, elle ne peut plus que donner, donner, donner encore. N’est-il pas son maître ? Un maître en vérités.

Des énigmes. Les humains sont bien ces rois et ces reines de la Terre qui veulent comprendre, savoir plus, toujours, et connaître… Aucun être vivant ne les vaut sur ce point. Le monde n’est-il pas une énigme pour eux ? C’est à qui saura dire un jour « Je sais, je comprends. » Et plus encore : « Je connais »… Connaître toute chose, du meilleur jusqu’au pire. Sagesse plus large, plus haute et plus profonde que celle même dont Ève eut le désir. Devenir maître de toute question, jusqu’à la seule et fondamentale question, si toutefois cela se pouvait.

Qui connaît, fut-ce en partie, se montre à même d’acquérir. Richesses, royaumes, savoirs qui procurent pouvoir et gloire. Renom par toute la Terre. Ou plus simple, apparemment plus simple, et surtout plus désirable : bonheur. Splendeur du bonheur.

On dit, et même on chante en des poèmes d’amour, qu’à Salomon est la splendeur. On peut décider d’aller loin pour trouver cela, qui donne tant de valeur à la vie. Combien de gens qui ne sont ni roi ni reine sont partis ainsi, à la recherche de la vérité !

 

La réponse viendra

 

Partir. Se charger de tout son avoir pour aller le poser au pied de qui détient la connaissance. Maître de sagesse. Risquer le pèlerinage sans être certain que le but valait la peine encourue et le prix concédé. Se perdre, parfois. Et combattre, tel Jacob à la nuit du gué, se mesurer à qui se targue de détenir la clé des énigmes.

La reine veut savoir. Et puis elle sait, et c’est alors qu’elle voit et comprend ce que signifiait la grandeur du royaume d’Israël, et son temple, et, oui, son dieu. Elle en perdra tout. Le souffle. L’esprit. « Il n’y eut plus de souffle en elle », est-il écrit.

Et là on sort du conte oriental, riche en reines et en rois, en énigmes, en trésors et en merveilles, pour entrer dans le message biblique.

Bien sûr, la reine a entendu parler de ce mystère, « le nom du Seigneur ». Elle sait qu’Israël et son roi ont pour dieu un « nom » inconnu, imprononçable. Mais là, elle voit. Heureuse est-elle !

On comprend bien que nos écrivains bibliques inscrivent ici benoîtement toute leur fierté d’être membres du peuple que le dieu d’Israël a choisi. Le faisant, ils confessent aussi leur foi en ce dieu. Celui que chacun d’entre eux nomme « Mon Seigneur », Adonaï, et confesse comme tel. Celui devant lequel il n’est aucun dieu qui tienne, aucun seigneur encore moins. Celui qui seul détient toutes les clés. Le seul, quand tous les dieux de toutes les nations, les seigneurs de tous les peuples, disaient « C’est moi. » 

Mais un dieu inconnu, autre. À venir. Le conte, ainsi, devient prophétie, la sagesse de Salomon est trop belle pour être dite, pour être vécue, elle le sera un jour. Le Fils de David paraîtra alors, dans cet avenir où « le nom » se révèlera. Et l’on dira « Quel est ton nom ? », et la réponse viendra.     

 

20 octobre 2014

 

 

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Chapitre 13

 

On est en 58 de notre ère, dans l’Empire romain,

dans ce qui est aujourd’hui la province grecque de Macédoine.

Paul, l’apôtre des païens, en est à son troisième voyage missionnaire.

Il est accompagné de Silas et de Luc. C’est ce dernier qui raconte son histoire.

On peut se reporter au livre des Actes des Apôtres, dans le Nouveau Testament,

au chapitre 16, aux versets 11 à 15.

 

 

lydie

ou la conversion des dames 

 

 

Son nom le dit, elle était lydienne, d’une région d’Asie Mineure (aujourd’hui c’est la Turquie) située sur les grandes voies de communication terrestre. Routes de conquête, de guerre et de commerce. Routes, aussi, par où circulent les idées et les croyances. Elle était commerçante, patronne d’un comptoir spécialisé dans le luxe. Installée en Macédoine dans une ville romaine, Philippes, elle venait de Thyatire, grand centre de production de la pourpre, un colorant très recherché à l’époque.

Grosse maisonnée, on peut l’imaginer. Associés, parents, serviteurs, servantes, ouvriers, vendeuses, débardeurs, clients, que sais-je ? Enfants, aussi. Peut-être gendres et brus, petits-enfants ? Et pas de mari ?

Comment se représenter Lydie, sinon comme une femme d’autorité ? Compétente, tant sur le plan commercial que sur celui des techniques et des qualités. Avec de l’entregent, des relations, une certaine surface sociale dans une ville policée.

Ces sociétés-là ne s’imaginent pas sans religion. Au pluriel, cependant, car l’Empire est multiple. Chacun participera aux cérémonies liées au culte de l’Empereur, lui-même assimilé à l’un des dieux du panthéon gréco-romain. Cela signifie force sacrifices de belles bêtes dont on vendra ensuite la viande consacrée sur les marchés. On ne saurait en rabattre sur la divinité de l’Empereur, à laquelle communie ainsi l’ensemble de la société (sauf, bien sûr, les Juifs).

Mais ceci accepté, on doute de plus en plus de la réalité salvatrice des anciens dieux. Qu’ils veillent sur l’Empire, soit, mais leur présence et leur efficace plus directe, dans la multiplicité des groupes qui composent la foule des grandes cités commerçantes ou militaires… cela devient moins pertinent. On commence à penser de façon moins impersonnelle. Et les cultes venus de l’Orient – de la Perse, de l’Égypte ou de la Judée –, s’ils sont fort divers, présentent désormais l’avantage de se soucier du salut des vrais gens et de leurs familles.

 

Pourquoi les femmes ?

 

Lydie s’est rapprochée de ceux que les Juifs appellent les craignant Dieu, qui tendent l’oreille à l’enseignement des docteurs de la Loi, avant peut-être d’adhérer à la foi de Moïse et de devenir prosélytes. On peut penser néanmoins qu’elle n’ira pas jusque là, puisque, le jour du sabbat, elle se rend, non à la synagogue, mais au bord de la rivière, là où des femmes se réunissent pour prier Dieu. Un dieu qu’elle présume unique et attentif sans toutefois, on peut le penser, se vouloir juive.

Pourquoi des femmes ? Où sont les hommes ? À la synagogue, lieu masculin, ou bien à la pêche, à la chasse, au bistrot, serait-on tenté de dire… Non, ce n’est pas un détail, la foi du Christ Jésus va souvent passer par les femmes, par les paroles d’un nommé Paul, qui circulait il y a peu sur l’autre bord de la mer Égée et qui vient de débarquer en Macédoine, appelé là par une vision venue d’en-haut. Non seulement les femmes, mais les dames, plutôt.

Comment une femme comme Lydie, métèque de surcroît, ne serait-elle pas séduite par une doctrine qui clame qu’il n’y aurait devant Dieu ni femme ni homme, ni juif ni grec… ni lydien. Et même ni esclave ni homme libre, dans sa maisonnée où tous cohabitent et collaborent ? Mon Dieu, comme ces distinctions imposées depuis toujours sont des freins à la croissance – spirituelle comme matérielle !

Voilà Paul, justement, avec ses disciples, il rejoint ce groupe de dames en prières et il leur affirme que c’est en Christ qu’un tournant est possible, dans le lien de l’amour fraternel. Voilà donc un Sauveur véritable, qui vient habiter votre cœur. Dont l’esprit vous inspire une voie de justesse. Pour tous. Croit-elle. C’est ainsi que Lydie se décide pour le Christ, l’homme-dieu mort et ressuscité, vivant au sein de la maisonnée.

De toute la maisonnée, baptisée dans le nom de celui-là. Et qui deviendra Église.   

 

27 octobre 2014

 

 

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Chapitre 14

 

Selon le livre de la Genèse, lorsque le Seigneur Dieu conçoit

que l’espèce humaine est radicalement perverse, au lieu de la détruire

il tente une expérience : repartir à zéro et créer un peuple saint

à partir de la lignée d’un seul homme, Abraham. Celui-ci et les premiers

de ses descendants sont appelés patriarches. Juda fils de Jacob est l’un d’eux.

On peut se reporter au Premier Testament, au livre de la Genèse, au chapitre 38.

 

 

tamar

ou les fruits de la justesse 

 

 

Dans l’histoire de Tamar, il s’agit apparemment de donner une descendance à un homme. Pour qu’une lignée ne s’arrête pas. L’une des choses les plus sacrées, dans ces sociétés traditionnelles, est la généalogie, la liste des ascendants et des descendants. La lignée, dans laquelle vous trouvez votre place, et par laquelle votre mémoire sera préservée dans les âges à venir.

Là, il s’agit de la lignée du premier fils de Juda, un nommé Er. Et ce n’est pas sans importance car ce fils-là est l’aîné de trois frères. C’est toujours mieux quand une lignée passe par les aînés, pense-t-on alors.

Ce n’est donc pas une histoire immorale, même si elle pourrait en avoir l’air. Ce que fait cette femme, Tamar, est louable, surtout pour une païenne, et aboutit par conséquent au meilleur des résultats. Comme il se doit. Aussi s’appelle-t-elle Palmier, du nom de l’arbre qui porte de si bons fruits, sucrés et nourrissants.

Cela n’est pas sans portée puisque le fruit véritable en sera l’existence ultérieure de la tribu de Juda, l’une des douze tribus d’Israël, celle des descendants de ce Juda fils de Jacob, dont les plus célèbres sont les rois David et Salomon, et plus tard Jésus de Nazareth. 

L’histoire de Tamar est donc faste, aussi est-elle l’une des cinq femmes dont l’évangile selon Matthieu rappellera le nom dans la liste des ascendants de Jésus. Une liste qui court pourtant sur près de deux mille ans. Elle est la première des cinq, et Marie la dernière. Le point commun à leurs histoires à toutes est qu’elles ont connu des difficultés, de nature certes fort diverse, à enfanter dans les règles, ce qui confère une aura particulière à leurs enfants.

 

Plus juste que ses hommes

 

Tamar enfante par ruse. On l’a mariée à Er fils de Juda pour qu’elle lui fasse des enfants, il est mort avant. D’ailleurs c’était un sale type. Selon la règle du lévirat, on la donne alors au frère du mort pour qu’il engendre par elle un fils à ce dernier.  

Mais, tout aussi peu sympathique que son aîné, le nouveau mari, Onan, n’a pas envie de faire un tel enfant. Que son frère ne laisse aucune descendance le laisse froid. Il se débrouille pour ne pas engrosser sa belle-sœur. Coïtus interruptus (non masturbation comme on l’a cru longtemps au point de nommer la chose onanisme). Il attend sans doute de pouvoir faire ses propres enfants avec une autre femme, mais sa mauvaise action ne peut engendrer que du mal : il en meurt.

Reste un frère, Chéla. Troisième et dernier. Trop jeune pour être marié, dit son père, un peu effrayé, il ne faudrait pas que cette fille ait le mauvais œil. Juda envoie donc la jeune veuve au loin, soi disant en attendant de voir, en réalité la répudiant de fait. Cela aussi est une mauvaise action. Elle a droit à un mari, c’était dans le contrat. Elle a droit à enfanter, c’est sa dignité. Au moins ça.

Or Juda est tombé sur une combattante. Il se croyait le maître, elle va lui faire voir qui, de lui et d’elle, agit avec justesse, est digne de louange. Elle le piège. Elle lui donnera un fils, et même deux. Il l’aura, sa lignée, il suffit qu’il couche avec elle, ce qu’il fait sans le savoir, en allant aux putes comme un vulgaire sagouin.

C’est une histoire à faire rire tout le pays de Canaan : le fier patriarche faisant le beau-père outragé, jurant son grand Dieu de faire mourir la fille perdue, la femme souillée, alors que c’est lui qui l’a engrossée, elle sa bru, celle qu’il avait lésée !     

Mais il le reconnaît. « Tu es plus juste que moi », lui dit-il. Ainsi naîtra Pérèç, au bénéfice de cette justesse, comme par une bienheureuse brèche ménagée dans le mur des conventions sociales les plus strictes. Pérèç signifie brèche, en effet.

Il fallait bien cela pour que soit perçue la constance du dieu de ce Juda fils d’Israël. Un dieu qui suit son plan quoi qu’il arrive. Lui aussi veut un fils.

 

3 novembre 2014

 

 

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Chapitre 15

 

Selon les Évangiles, Élisabeth était la mère de Jean-Baptiste, un prophète judéen

à l’existence ascétique. Il appelait son peuple à un changement de sens dont

le baptême dans le Jourdain était le signe. Il se serait effacé devant Jésus.

On peut se reporter au chapitre premier de l’Évangile selon Luc.

 

 

Élisabeth

ou le passage de tÉmoin

 

 

Elle est là dès le début, toute première. À peine l’évangéliste commence-t-il sa narration que la voilà. À peine a-t-il évoqué son mari – c’est lui que ce premier récit concerne – qu’il devient urgent de parler d’elle, qui va, la première, voir et dire ce qui se passe. On précisera donc qu’elle est fille de prêtre, descendante d’Aaron, le frère de Moïse… C’est bien cela : fille d’Aaron, le porte-parole…

… de son mari. Et le mari, on insiste : membre d’une haute classe de ces prêtres chargés d’assurer le culte sacrificiel, jour après jour, dans le temple du Dieu très-saint. Autorisé à officier seul, à l’abri des regards, dans le lieu saint. Honneur fort rare.

Toute une machinerie sacro-sainte, à la vétilleuse précision, tournée vers le besoin quotidien que le dieu exprimerait de voir sacrifier de nombreuses bêtes, toutes sans tache. Sang, bêlements, beuglements, chairs déchirées et grillées, viscères, imaginez l’odeur.

Malgré cet affairement, le dieu semble absent, oublieux. Son peuple, humilié, est privé d’avenir et cette épouse est stérile. Comment comprendre cela ?

Et ce jour-là, le peuple attend dehors. Ignorant qu’à l’intérieur, les temps futurs font irruption.

Mon-seigneur-se-souvient (zakhar yâ, Zacharie) faisait pourtant son boulot comme d’habitude. Arrive ce qui n’arrivait plus depuis des siècles : un envoyé du dieu… Annonce de la naissance d’un prophète pour le peuple, d’un fils pour le prêtre. On comprend qu’il panique, le fonctionnaire ! Qu’il doute… La Présence de son dieu en ce lieu, Mon-seigneur-se-souvient l’avait oubliée… C’est une faute.  

Heureuse faute, en tout cas, qui, punie, va permettre le silence sur ces mystères. Le moment n’est pas venu de leur dévoilement. Mutisme obligé du prêtre.

Mon-dieu-accorde-un-repos (éli chabbéth, Élisabeth) vaquait sans doute à ses tâches de maîtresse de maison. Stérile, inutile. Et son ventre frémit. Va-t-elle crier de joie ? Non, elle le comprend, il lui faut se taire. L’histoire n’avance vraiment que dans le secret. On croit que rien ne bouge, et voilà, un jour le vrai se révèle.

Mais il est temps de rappeler que Lui-le-Très-haut (Marie*) et Mon-Dieu-accorde-un-repos sont cousines. Leurs histoires aussi, qui s’entremêlent quoiqu’ inversées. Histoires miraculeuses. Jeune vierge et femme ménopausée, néanmoins futures mères. La plus vieille porte le dernier des anciens prophètes, la plus jeune le premier des humains à venir.

Un nouveau temps se prépare, il est là, bien caché, méfiez-vous, vous ne vous doutez de rien et tout-à-coup le monde a changé. Mon-seigneur-se-souvient n’est plus qu’un souvenir à ranimer, on est dans la promesse. Le temps stérile de Mon-dieu-accorde-un-repos se change en sabbat, qui est le temps de Dieu. Lui-le-Très-haut couve un bébé. Heureux les pauvres qui l’accueilleront !

C’est ainsi qu’un homme de Dieu a pour mission de naître. Tel son antique prédécesseur, Dieu-est-entendu (chmou él, Samuel), il lui a fallu pour survenir un signe d’en-haut qui passe par les femmes, car dans les Écritures, à femme stérile, fils prophète.

Mon-Seigneur-a-fait-grâce (yô hanan, Jean) est donc né. Quelques mois avant son cousin Il-a-sauvé (yéchou, Jésus). Le temps de le reconnaître et de l’annoncer. Cinq mois, temps hiatus, passage : quand les cinq Livres de Moïse, les "Cinq Cinquièmes" de la Thora, changent d’amplitude. Retournement, non revirement. Comme naît un enfant.

Et sa mère a tout compris. Mon-dieu-accorde-un-repos a su ce que cachait le silence contraint de son mari : la fin de son office. Elle a dit alors de son fils : « Il sera appelé Jean » car le Seigneur a fait grâce, et surviennent les temps nouveaux.

À fils prophète, mère prophétesse à demie. Ainsi sont souvent les femmes, dans ces histoires. Elles sont à côté, bonne position pour voir.

 

 

* Le sens du nom de Marie, Mariam, est inconnu. Tel quel, il signifierait Mer amère, ce qui est peu compréhensible, mais il pourrait provenir du nom de Miriam, la prophétesse sœur d’Aaron (Exode 15,20),

et d’une expression très ancienne signifiant Qui est le Très-haut ? (sous-entendu, Dieu).    

 

10 novembre 2014

 

 

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Chapitre 16

 

Le livre des Juges a pour enjeu de retracer les aventures de quelques héros

libérateurs supposés vivre à l’époque où les tribus israélites se sont installées

dans le pays de Canaan sans avoir encore voulu se doter d’un État. 

Pour suivre la geste de Débora, on peut donc se reporter à ce livre

des Juges, dans le Premier Testament, aux chapitres 4 et 5.

 

 

dÉbora

ou la guerre des dieux

 

 

Femme prophète, Débora, l’Abeille. Celle qui vous procure le miel de sa parole, et celle qui vous pique si vous vous attaquez à elle. Et si l’on vous apprend qu’elle est l’épouse d’un nommé Fulgurances (Lappidoth), cela vient de l’humour des écrivains bibliques, d’autant que le chef militaire hésitant qui l’accompagne s’appelle Éclair (Baraq).

J’ai écrit « la femme de Dieu », et pourquoi pas ? On dit bien « un homme de Dieu » lorsqu’on parle de quelqu’un qui s’est mis au service de la divinité, et l’on ne pense pas alors, immédiatement, au mariage pour tous…

Débora était pleinement femme de Dieu. C’est en tant que telle qu’elle « jugeait » les tribus. Celles du Nord, car son histoire se situe dans le Nord de Canaan, cet espace un peu confus, politiquement, entre les XIIe et Xe siècles avant notre ère. À cette époque, les tribus israélites se sont peu à peu installées au milieu des petites cités cananéennes. Celles-ci sont plus ou moins dépendantes des grandes puissances de l’époque, empires égyptien ou hittite, ou de royaumes voisins plus modestes. Entre Hébreux et Cananéens, c’est parfois la guerre, parfois une sorte de cohabitation ou d’entente armées.

Les tribus des Hébreux étaient indépendantes les unes des autres, elles ne composaient pas un État. Pas d’armée, pas de palais, pas de roi. Seul, « un pacte de frères » les unissait, dû à une même dépendance à l’égard du Dieu qui avait autrefois, disait-on, libéré les leurs de la servitude en Égypte et leur avait dispensé sa Loi. Elles vivaient libres sur la terre du bon dieu. Lorsqu’une difficulté apparaissait, les gens s’en remettaient à une personne reconnue comme parlant ou agissant au nom du Seigneur Dieu. On appelle « juges » ces chefs charismatiques.

 

On est dans l’épopée

 

Tel est le contexte dans lequel Débora doit réagir à l’agression du roi de Hatsor, l’une de ces villes cananéennes qui n’acceptent pas la présence des Hébreux, ces gens sans attaches. Selon la coutume, le roi dispose d’une armée de métier – lourds chars de guerre et fantassins cuirassés. Elle est commandée par un général hittite, Sisera.   

Il ne faut pas se fier aux chiffres que l’on trouve dans ce récit, ils sont grossis, qu’il s’agisse des chars ou des combattants. On est dans l’épopée, il s’agit de donner de l’éclat à un enjeu, cette histoire est emblématique : lorsque la femme-prophète convoque son chef de guerre, ce n’est pas pour elle qu’il va combattre, c’est pour le Seigneur Dieu.

Ce dieu est hors norme, il refuse que des humains imposent leur loi aux humains, que des rois se fassent dieux, qu’ils disposent de la terre, qui n’appartient qu’à lui, et des gens, qui n’ont d’autre loi à suivre que celle de ce dieu libérateur.

Non, Baraq ne va pas combattre seul, il faut avec lui la femme-de-Dieu, c’est une guerre entre les dieux qui commence. Les dieux des rois-despotes contre le dieu des libres tribus. Et ce dieu choisit toujours le plus faible pour vaincre le plus fort. De deux frères il choisira le cadet. Qu’un enfant affronte un géant, c’est à l’enfant qu’il donne la victoire. Face à la fulgurance et à l’éclair revendiqués par les bonshommes, il préférera la femme au nom de miel… et rendra meurtrier le dard de sa parole. Devant les chars, il soutient le peuple assemblé.

Le roi Yavîn (il-comprend) va-t-il comprendre où se trouve le vrai pouvoir ? Il y sera contraint : ses mercenaires ne font pas le poids face aux hommes des tribus qui se regroupent. Son fameux général hittite va fuir comme un lapin et mourra comme un pleutre. Ses hommes de guerre périront à la guerre.        

Et Débora va se mettre à chanter. Elle devient poète, aède. Ainsi font les prophètes, inspirés par la gloire du Seigneur Dieu, lui le champion de ceux qui, alors, transgressent (les ‘ivrîm : les Hébreux) la loi de fer des puissants.

 

17 novembre 2014

 

 

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Chapitre 17ème et dernier

 

Les trois premiers Évangiles rapportent que Jésus,

résidant pour quelques temps à Capernaüm chez Simon-Pierre,

a guéri la belle-mère de ce dernier. Mais qui était cette personne ?

On n’en saura guère plus en se reportant à l’Évangile selon Marc,

dans le Nouveau Testament, au premier chapitre et aux versets 29 à 31…

 

 

cette vieille inutile

LA BELLE-MÈRE DE PIERRE

 

 

À quoi servent les vieilles, dans la Palestine de l’époque ? Elles servent, justement. Du moins celles qui vivent au sein d’une maisonnée. Ni assez riches pour avoir des servantes, ni assez pauvres pour n’avoir aucun abri.

Mais est-elle vieille, la belle-mère de Pierre ? Disons que oui, quoiqu’ après tout on n’en sache rien. On sait seulement que Pierre, son beau-fils, est un homme fait puisqu’il est marié et qu’il habite dans sa propre maison, non dans celle de son père.

On voit qu’il faut tout imaginer ! De cette femme on ne nous dit que ceci : une forte fièvre l’a contrainte à rester couchée. On aimerait en savoir plus. Les évangiles apocryphes sont nés ainsi, bouchant les trous laissés par les textes canoniques, fort peu prolixes. L’enfance de Jésus, tenez, on n’en sait presque rien : on inventera.

J’inventerai moi aussi. Cette femme, on ne connaît même pas son nom ! Je lui en invente un, elle s’appellera Naomi, dans la Bible c’est un nom de belle-mère.

Allons plus loin : Naomi est veuve, sinon elle habiterait chez son mari. On peut penser que si elle a été recueillie par le mari de sa fille, c’est parce qu’elle n’a pas eu, ou n’a plus, de fils appelés à se charger d’elle. Habiter chez sa fille signifie avoir connu la honte, selon le point de vue qui règne alors sur ces situations-là.

Je l’imagine donc reconnaissante de pouvoir servir les gens de la maisonnée comme le font les femmes chanceuses, matrones pourvues d’une grande famille. Mais j’aurais pu la concevoir aigrie et envieuse…

 

À même de remplir son office

 

La voilà dans la maison de Simon. Quelle sorte de maison ? Le modeste cabanon de pierre du petit artisan pêcheur ? En bord de lac, une pièce à tout faire et une chambre à l’étage. La cuisine et le cellier en appentis. Elle, la belle-mère, dort en bas. Ou dans le cellier. Dès l’aube, elle est sur le quai à raccommoder les filets, trier et vider le poisson, puis le vendre.

À l’opposé, ce serait la propriété d’une dynastie de petits industriels de la pêche. Plusieurs maisons autour d’une cour. Celle de Yona, le patriarche ; celle d’André, le frère cadet ; celle de Simon. Chacune avec ce qu’il faut pour abriter parents, enfants, domestiques, voire esclaves. Et puis les hangars à bateaux et les ateliers… Le rôle de Naomi est alors de s’occuper du foyer pendant que sa fille vaque à ses obligations d’épouse de patron.

S’entend-elle avec son beau-fils ? On sait que c’est un bon gars. Un peu vif parfois mais sans méchanceté. On le dit un peu fruste mais on se trompe si l’on en croit Jean l’évangéliste. On sait alors qu’il porte un vif intérêt aux questions spirituelles. Ou plutôt politico-spirituelles, les domaines que nous séparons ne font qu’un dans son monde. L’attente du messie, c’est l’espérance de voir régénéré le monde pourri dans lequel on survit, l’Empire régnant.

D’ailleurs il héberge un homme de Dieu. Une sorte de rabbi marginal qui l’entraîne parfois dans de curieuses randonnées. Qui attire les foules et leur délivre un enseignement plein d’autorité. Parfois, dit-on, il guérit des gens. Sans se soucier de qui ils sont, est-ce bien raisonnable ? Séducteur, agitateur ou véritable maître spirituel ? Je suis sûr qu’elle s’interroge, Naomi. Où cela va-t-il mener la famille ? Sa fille et ses petits-enfants ? Elle-même ?

En attendant elle le sert, lui aussi, quand il est là. Il a beau être un rabbi, il se tient bien à table. Rien à redire. Sauf qu’il attire la foule autour de la maison, est-ce qu’ils n’ont rien d’autre à faire, ces gens-là ? Tous les paumés de la terre, on dirait. Rien de bon n’en sortira, elle en est sûre.

Et la voilà malade. Vieille et inutile. L’homme de Dieu s’approche, la prend par la main. La voilà debout, à même de remplir son office. Digne à nouveau.

Laconique, on ne dit rien de plus : l’évangile met debout.   

 

24 novembre 2014

 

 

 

Rejoindre les chapitres 

en cliquant sur une ligne, on est renvoyé au chapitre correspondant :

 

  1. Marie de Magdala, la première envoyée

  2. La brebis rebelle – Rachel

  3. La femme de Pilate, ou la malédiction

  4. Ève mère, ou la vie qui va

  5. Marie de Nazareth, ou la grâce qui coûte

  6. Rébecca, vers la grande aventure

  7. Femmes libres, de celles qui l’aimaient

  8. Pour tenir parole – Ruth l’émigrée

  9. Anne la prophétesse, ou la Présence à venir

10. Abigaïl, ou la femme avisée

11. La question de l’identité, ou la Samaritaine

12. La reine de Saba à la recherche de la vérité

13. Lydie, ou la conversion des dames

14.Tamar, ou les fruits de la justesse

15. Élisabeth, ou le passage de témoin

16. Débora, ou la guerre des dieux

17. Cette vieille inutile, la belle-mère de Pierre

 

 

 

* Je précise que certains des textes proposés ici proviennent d’un livre publié en 2007

sous le titre « Exils » (Éditions du Moulin, Suisse).

 

 

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