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Vos remarques : jean.alexandre2@orange.fr

 

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théo-logie

 

 

 

Note sur l'esprit des paraboles

en réponse à Paul Ricœur

 

 

L’article de Paul Ricœur, Le Royaume dans les paraboles de Jésus (1), m'a semblé appeler quelques commentaires. Ou plutôt d'abord un commentaire, portant sur un point précis avec lequel je ne suis pas d'accord, et ensuite un développement sur l'esprit parabolique, dont la compréhension me paraît déterminante pour l'usage qu'on peut faire des Écritures.

Mais d'abord une précaution oratoire : ces quelques notes ne prétendent pas être un exposé exhaustif, construit, savant. Écrites rapidement, elles reflètent seulement un point de vue, bâti peu à peu à partir d'un certain usage de la lecture biblique. J'ai préféré les laisser tel quel, ne pas les alourdir des références, bibliques ou érudites, qui sont habituellement la marque du sérieux. Sont-elles cependant sérieuses ? Je n'en sais rien.

 

1

Paul Ricœur écrit à propos de Jésus parlant en paraboles : "Tout ce qu'il veut dire est signifié indirectement, par comparaison. Ainsi se fait-il comprendre de tous, ignorants et savants. Le symbole donne à penser, oblige à réfléchir, peut-on dire", Et plus loin : (les scènes décrites dans les paraboles) "parlent d'elles-mêmes, sans rien de mystérieux, ni de caché".

Les Évangiles ne me donnent pas, à vrai dire, cette impression de clarté et de facilité. Ce que j'y lis, c'est, suivant les cas, ou bien que les savants comprennent aussi mal les paraboles que les ignorants, ou bien que les ignorants comprennent aussi bien les paraboles que les savants.

Je m'explique : il y a deux situations possibles.

Dans la première, on a affaire à des gens qui, ignorants ou savants, sont en recherche. Dans ce cas, les savants peuvent avoir plus de mal dans leur recherche, peut-être parce qu'ils ont à lutter contre l'ensemble des implications de leur savoir.

Dans la seconde, on a affaire à des gens qui ne sont pas en recherche, et dans ce cas l'incompréhension est également répartie entre savants et ignorants

Le premier cas peut être illustré par cette parole dite à Nicodème : Tu es docteur en Israël et tu ne sais pas ces choses ! (Jean 3,10). Cette parole est dite après la petite parabole du verset 8 : Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit ; mais tu ne sais d'où il vient ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit.

Le second cas est illustré par la parabole du semeur. Dans Marc, cette parabole suscite l'incompréhension générale, de la foule comme des disciples. C'est que, dans cet évangile, les disciples ne sont pas meilleurs "chercheurs" que les autres. Dans Matthieu, au contraire, les disciples sont en situation de comprendre (13,11), mais pas la foule, et Jésus y résume la situation au verset 12 en ces mots : On donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance, mais à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a.

Cet épisode de la parabole du semeur contredit Paul Ricœur sur un plan plus général, comme on le voit le plus clairement dans Mc (4,11-12) : Pour ceux qui sont dehors tout se passe en paraboles, afin qu'en voyant ils voient et n'aperçoivent point. Il est clair qu'on présente ici le genre des paraboles comme le genre par excellence qui suscite l'incompréhension... de ceux qui sont dehors comme de ceux qui sont dedans. Car ces derniers sont enseignés par une autre voie.

 

2

Ce genre de la parabole (le machal hébreu) est connu dans la littérature juive talmudique. Il y fait partie du genre plus général du midrach. Ce dernier terme signifie "recherche". Par définition, dans l'ambiance littéraire du Judaïsme talmudique, la parabole consiste en un effort de recherche. Plus précisément, elle est un des éléments qu'un homme, plus avancé dans la recherche commune, va pouvoir fournir à ceux qui sont moins avancés. C'était là une des pratiques les plus courantes dans la littérature considérée, et le prototype du "plus sage" qui crée des paraboles y est Salomon (2).

Ce qu'on peut dire, c'est que la parabole éclaire celui qui participe à la recherche, et parce qu'il y participe. Parce que c'est sa recherche. Mais à peine peut-on dire qu'elle lui soit claire, car, comme le dit Paul Ricœur, la parabole introduit l'exceptionnel et l'extravagant dans le quotidien. J'ajouterais pour ma part à cela une autre raison, et c'est que la parabole ne dit pas sa véritable finalité. Mais ces difficultés répondent parfaitement à ce que désire notre "chercheur", le doréch juif : avancer dans sa recherche. Du moins pour autant qu'elles sont à sa mesure, que le "meneur" les a conçues à sa mesure. Quant à celui qui n'est pas entré dans cette recherche, la parabole lui reste absolument obscure. Le pire serait qu'il pense comprendre.

Si Jésus a pu infléchir cet usage, ce n'est pas en rendant les paraboles évidentes, ce qui contredirait, et les évangélistes, et, à mon sens, l'expérience la plus courante des lecteurs. C'est plutôt en assumant le rôle, non pas du chercheur le plus avancé, semblable à Salomon, mais bien du maître accompli. C'est là tout ce qui fait la différence entre les Évangiles et le Talmud, et précisément ce que l'esprit talmudique ne peut accepter.

Dans le Talmud, la recherche n'est jamais terminée, et l'on peut toujours ajouter au dernier "dit" d'un maître, sur une question, le dit contraire, ou divergent, ou opposé, ou décalé, d'un autre maître. Il suffira d'écrire : "et d'autres disent...". Et les Talmudistes ont toujours peu ou prou pensé que l'ambition – injustifiable à leurs yeux – de Jésus avait été d'arrêter la recherche. Le grand apport de Paul Ricœur, à la fin de son article, consiste à montrer qu'il n'en est rien, et que l'accomplissement dont je parlais n'équivaut pas à une sorte de gel, à une sorte de monument opaque, mais bien à "un réseau métaphorique qui tient en puissance plusieurs théologies..."

Mais dans cette citation que je fais, j'ai déplacé intentionnellement les italiques que Paul Ricœur avait utilisées pour souligner "réseau métaphorique". C'est qu'en effet je ne suis pas sûr que l'important, dans les paraboles, soit l'aspect métaphorique, qui ne se laisse d'ailleurs percevoir que dans une perspective analytique, celle qui aboutit, si elle est seule, à "déconstruire" ce dont elle parle. Si j'ai souligné "en puissance", c'est dans une intention précisément inverse : celle de montrer que le monde des paraboles évangéliques se présente à nous comme une construction harmonieuse.

Dans cette dernière expression, c'est le mot "construction" qui est important. Mais ce que j'entends par harmonie me permettra de dire en quoi. En évoquant l'harmonie, cependant, j'entre dans une perspective qui pourrait être celle de l'Antiquité gréco-latine, et je dois spécifier en quoi, à mon sens, la culture juive s'en écartait.

Au sens où les Anciens en parlaient, l'harmonie était perçue par analogie avec les productions de ce que nous appelons la Nature, mais qu'ils appelaient le Cosmos. Ces deux concepts sont loin d'être équivalents, mais ils ont ceci de commun qu'ils sont des concepts.

Je veux dire en quoi le fait même du concept, par exemple du concept de Cosmos, s'écarte des représentations bibliques, même lorsqu'elles sont influencées par lui (comme dans Jean, peut-être), même lorsque le mot kosmos s'y rencontre. C'est que ces représentations évacuent tout intérêt porté au concept, c'est-à-dire à l'unité de base constitutive d'une logique, d'un enchaînement raisonné. Ce qui importe au parler biblique, ce n'est pas la raison qui soustend son discours, mais c'est ce qu'il fait, ce discours, et ce qu'il fait faire. On a coutume d'attribuer cela à une carence réflexive, en prenant comme point de référence la réflexion des Grecs et des Modernes. Ce point de vue ne va pas sans naïveté, et je voudrais lui en opposer un autre, peut-être tout aussi naïf, mais tout aussi probable, le point de vue inverse, ne serait-ce que pour l'explorer.

II dirait ceci : que c'est quasi-sciemment que le parler biblique évacue le langage réflexif, et ceci en parfaite conformité avec son intérêt premier, qui est la construction d'un langage échappant à l'abstrait. J'entends par abstraction, ici, non pas le manque d'exemples concrets, mais bien le fait d'abstraire de l'ensemble multiple et contradictoire des faits une raison, première ou dernière, comme on voudra, qui les commande tous. Il va de soi, dans une perspective biblique, que cet effort d'abstraction est un effort idolâtrique, qui prétend remonter de la création au Créateur.

Ainsi, toute logique, au sens de mise en œuvre d'un Logos qui ordonnerait le monde, serait le langage de l'impie. Or, cet impie, c'est le riche, le roi, le juge, le prince de la terre, le méchant, qu'on trouve dans les Psaumes. La perspective biblique se situe volontiers au plan socio-politique. La Raison, c'est le langage du pouvoir, c'est-à-dire des puissances qui ordonnent le monde – ce monde-ci, le colam ha-zè – et qui, l'ordonnant, le subordonnent à leur désir-de-mort. Car il n'y a d'ordre que pour, en vue de. Le monde biblique est le plus intéressé qui soit. Et, face à cet intérêt-vers-la-mort qui anime le langage de l'abstraction, il pose un autre intérêt, intérêt-pour-la-vie, intérêt pour un autre monde – le monde qui vient, le colam ha-ba.

Cet autre monde appelle aussi le fonctionnement de l'intellect, bien sûr, mais pas dans le sens de l'abstraction. Dans le sens de la construction. Ce monde-de-Dieu est un monde à faire, comme nous l'indiquent les métaphores bibliques de la Création : modeler, bâtir, planter. Métaphores artisanales qui supposent toujours l'accord du faire et du dire, dans une tension ou, plus précisément, une tenue qui les lie comme sont "collés" (davaq) l'homme et la femme de Genèse 2 (verset 24). Ici, le faire est du dire, et le dire est du penser. Le ciel dit la gloire de Dieu (Psaume 19,2), ce Dieu qui l'a fait, comme la maison dit le maçon. La pensée n'est pas autre que le dit, qui n'est pas autre que le fait. Les pensées sont dans les actions, telles qu'elles sont dites.

C'est pourquoi, dans la parabole, le mauvais juge dit de lui-même qu'il est mauvais : Quoique je ne craigne pas Dieu et n'aie d'égards pour personne... (Luc 18,4). Hors de la parabole, hors du discours évangélique, il tiendrait le langage du pouvoir, il donnerait, ou refoulerait, la Raison de son attitude générale : il se justifierait.

C'est en pensant à cela que je minimisais plus haut l'aspect métaphorique des paraboles évangéliques. Je précise maintenant ce point : le propre des paraboles n'est pas de dire une chose en en disant une ou plusieurs autres, ce qui est la métaphore. Leur contenu n'est pas autre chose que ce qui est dit. Mais c'est en construisant un petit discours narratif avec d'autres sortes de discours qu'elles parlent, qu'elles créent du sens...

On ne dira jamais assez que ce sens est à venir. À faire. Car la recherche dont je parlais plus haut est précisément cela, faire du dire à partir du fait : à partir du déjà-dit, du déjà-fait. Cela suppose qu'on crée en permanence, parce qu'on n'est jamais à l'unisson du déjà-dit. Inversement, cela suppose qu'on découvre en permanence, parce qu'on est toujours sûr qu'une part du déjà-dit... n'est pas encore dite.

Le faire, le dire du "chercheur", du doréch, ne peut pas être autre que celui de Dieu, c'est au fond cela qui est impliqué par ce que je dis. Et c'est pour moi ce qui, contre tous les théologiens hellénistes, dualistes, fonde la possibilité de dire équivalentes l'Écriture biblique et la Parole de Dieu. Non pas en ce sens que l'Écriture recopierait une Parole antérieure, supérieure (Calvin), ce qui est précisément le comble du dualisme, mais en ce sens que le fait de l'Écriture – le fait, comme on dit "c'est un fait", mais aussi "c'est fait", et surtout "il fait des meubles, il fait une maison, il fait son jardin" – ce fait, ce construit de l'Écriture... dit. Il parle. Maintenant. Par qui le met en œuvre. Et cette parole est plus forte que le reste.

Le dire du doréch n'est pas autre que le dire de Dieu, car sinon il ne cherche plus, il ordonne, il assujettit, il abstrait. Le dire du doréch construit, de même que Dieu construit. Il produit, de même. Il crée. C'est ainsi que le monde-qui-vient va venir. La question de savoir si c'est Dieu qui produit le monde qui vient, ou si c'est l'homme, cette question est saugrenue. Ou bien l'homme lutte pour ce monde-ci, le colam ha-zè, ou bien il fait le faire de Dieu. C'est tout de même cela qui est important.

On voit peut-être mieux maintenant pourquoi le Talmud, en ce qu'il n'est pas grec, craint l'arrêt de la recherche. Qui ne crée pas détruit. Qui ne construit pas défait. C'est comme un homme qui fait une ville où il ne vit pas, ses habitants ne pourront y vivre.

Mais le monde des paraboles évangéliques n'est pas ainsi. Il n'arrête pas la recherche. En quoi donc s'oppose-t-il au monde talmudique ? En ce que, je pense, il craint l'amenuisement, l'amoindrissement, le monnayage infini du dire, dont la pertinence finit par se perdre dans la discussion sur des pointes d'aiguilles. Aussi, en un sens il appelle indéfiniment à la recherche spirituelle, et en un autre sens il arrête – au sens où un pouvoir arrête ses décisions – il arrête le mode de cette recherche. Ce n'est que dans une perspective dualiste que ces deux éléments s'opposent. Le monisme biblique voit bien, au contraire, que le mode de la recherche n'est pas autre que le sens de la recherche. C'est cela qui est arrêté, et, je le disais plus haut : sciemment. Parce que tout autre possibilité est tyrannique.

C'est ce maintien des deux termes opposés de l'ouverture et de l'arrêt que j'appelais harmonie. Cette harmonie est à la fois le mode et le sens du Canon, mode et sens parabolique. Mais le langage biblique n'éprouve pas le besoin de recourir à cette nomination, car, se préoccupant avant tout du faire, il n'aime pas à nommer, mais préfère les verbes. C'est pourquoi, à mon sens, il dit : accomplir.

Il me faut préciser ce qui est entendu par cette recherche, accomplie par le Jésus des Évangiles. Je l'ai qualifiée plus haut de spirituelle. Ce terme présente évidemment de grands dangers lorsqu'on l'emploie dans une perspective dualiste. Mais il a, dans une autre perspective, l'avantage de tenir ensemble les éléments que nous séparons d'habitude, et qui sont le faire, le dire et le penser. Pour être plus précis, la recherche évangélique est tout à la fois morale, sociale, économique, politique, poétique, et j'en oublie. Elle est globale. Mais elle a de plus comme principe que toute action est du dire, et tout dit une action, ceci dans l'interrelation de tous les registres de l'expérience humaine. Celui qui s'y engage entre effectivement dans le monde de la parabole ; il devient lui-même parabole, et tout lui est parabole. Entrer dans ce monde, c'est faire venir le monde-qui-vient. Mais prétendre à plus qu'une recherche, dans ce monde des paraboles, c'est prétendre maîtriser la Parole de Dieu.

Ainsi, la parabole fait venir ce qu'elle parle. Mais elle ne dit pas ce dont elle parle : elle n'a pas de contenu, mais ses auditeurs créent du sens.

Peut-être mon intervention sera-t-elle plus claire si, pour terminer, j'expose ce que pourrait signifier, dans une perspective midrachique, l'expression biblique habituellement (mal) traduite par "mettre en pratique la Parole de Dieu" ? Il ne s'agit pas du tout de la mise en pratique d'un catalogue de mots-d'ordre. Il ne s'agit pas de la prétention d'ajouter à cette parole, plus généralement, ce qui lui manquerait, à savoir la pratique. Il s'agit de créer, de construire du faire-dire-penser sur le même mode ou, si l'on préfère, dans le même esprit que celui des Écritures. Cette création est de type parabolique.. Il va de soi que celui qui n'est pas entré dans cette perspective ne peut en discerner le sens, puisqu'il n'en éprouve pas le mode. Il va de soi, aussi, qu'il s'y opposera, car il n'y a pas trois possibilités : ou bien le faire est séparé du dire, ou bien le faire et le dire ne font qu'un.

Je crains que sur ce point les philosophes, et bien d'autres, ne se récrient : serait-il interdit de parler sur, d'analyser, de commenter, de chercher ce que ça veut dire, voire de théoriser ? Et n'est-ce pas ce que, très mal, je viens de faire ? À cela rien à répondre, si ce n'est que les Écritures sont effectivement opposées à cela, mais parce que cela existe. Parce que nous vivons sous le poids de cette nécessité. Les Écritures visent à ce qu'on s'oppose à la Nécessité, elles ne la nient pas. Péchons donc. Simplement, ce à quoi sont appelés ceux qui ont pris le parti biblique, c'est à faire en sorte que la séparation entre le faire et le dire s'amenuise au point qu'il n'y ait plus, dans aucun domaine, de dire qui ne s'articule, pour le moins, à un faire.

L'histoire biblique du peuple d'Israël, et l'histoire de Jésus, qui l'accomplit, sont là pour montrer que celui qui est vraiment parole-acte est condamné, livré à la mort. Il va subir la victoire de la séparation, du sâtân diviseur. Mais la cause est-elle entendue ? Non. Car à quoi le cœur unifié (Psaume 86,11) est-il semblable ? C'est comme un prophète que les Princes vont tuer : encore trois jours et il ressuscitera.

 

Notes

1. Études Théologiques et Religieuses, 1976/1, pp. 15 à 20.

2. Voir Jacques Chopineau, Lecture et sens, revue Sens, Paris, 1975/10, pp. 3 à 7. 

 

 

Études Théologiques et Religieuses, N° 3, 1976, pages 367 à 372

 

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