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Élie Carquois, vigile

 

 

 

 

Il s’agissait d’un feuilleton hebdomadaire.

Il s’est déroulé du lundi 11 février au lundi 16 décembre 2013.

Le narrateur était déjà connu des habitués de ce site car il était également celui

du feuilleton précédent, Suzanne va bien. Les récits qui suivent se rapportent

à une période antérieure, moins fastueuse, de la vie d’Élie, entre 1991 et 1997.

À cette époque, ce livreur parisien vient de sortir de prison où l’avait amené

un meurtre involontaire. Il exerce les fonctions de vigile et loge dans un Foyer

pour anciens détenus.

 

J’insiste sur le fait que tout est inventé dans ces récits :

les personnages, les scènes, les situations,

ainsi que le comportement des entreprises et des institutions évoquées. 

 

 

 

 

Et ici pour trouver la liste des chapitres

 

 

 

 

 

Élie Carquois, vigile

 

Récit complet

 

 

1

Quand on se parle un peu

 

Younous et moi on débauchait ce soir-là vers vingt et une heures. Younous c’est un collègue, on est souvent ensemble. M. Bernard, le patron de la boite où on travaille, a vu qu’on s’entendait bien et qu’on faisait le boulot. Vigile, ça a l’air de rien, les gens croient qu’il suffit d’être là juste pour impressionner à cause de nos muscles, mais c’est pas ça, faut être concentré en permanence sur ce qui se passe. Ce lundi-là, le boss nous avait donc confié un boulot de surveillance intérieure dans une grande surface à la Porte-de-Bagnolet, côté banlieue.

On est sorti de l’hypermarché ensemble, on allait tous les deux vers la Porte. J’ai une chambre à Pantin dans un foyer pour anciens taulards, d’habitude je prends le PC puis le métro jusqu’à Église-de-Pantin. Younous, lui, il loge à Montreuil avec des cousins, près des Puces. Montreuil, c’est la deuxième ville du Mali, c’est bien connu, mais lui c’est pas un Malien, il est Burkinabé, c’est un Mossi. Il prend aussi le PC mais dans l’autre sens. Bref, d’habitude on se sépare sur la Place de la Porte-de-Bagnolet.

Ce soir-là il a proposé une halte, il faisait doux, c’était fin avril, on s’est bu une bière au comptoir. On était là tous les deux, côte à côte, costard et cravate noirs, chemise blanche un peu moite, un mètre quatre-vingt dix, quatre-vingt-dix kilos chacun, lui tout noir et moi blondasse.

C’était plus la presse, l’heure de l’apéro était passée, on a pu causer. De temps en temps ça fait du bien. Les types du foyer sont pas intéressants, des pauvres types. Moi aussi, si on veut, mais j’ai fait des efforts pour me tenir, pas eux. Et Younous c’est un type bien, on peut parler. Oh pas grand chose, on est pas des bavards, ni des mecs du genre à s’étaler, mais de temps en temps on aime bien discuter tous les deux. Lui il me parle de son pays, il a laissé là-bas sa femme et ses gosses. Il en a que trois, c’est leur choix. Il parle aussi des matches, il aime le foot. Moi je lui rappelle une chose ou une autre qui s’est passée dans la journée. Ma passion c’est étudier les gens, leur allure, leurs façons de se comporter, leurs tics, leurs habits, enfin  leur manière d’être. En taule ça m’a beaucoup servi.

Au cours d’une journée comme celle-là il arrive toujours quelque chose d’intéressant à un moment ou un autre. Ce jour-là j’avais été touché par un petit vieux. Il me rappelait un truc que j’avais lu, une pièce de théâtre avec deux clodos qui attendent quelqu’un. J’allais en parler à Younous mais il m’a pris de vitesse :

– Pourquoi que t’as pas accepté le boulot qu’il proposait, ce matin ? Moi j’étais pas libre, j’avais autre chose, mais toi ? Je me suis demandé.

J’ai pas répondu tout de suite. Après tout c’était mes affaires. J’ai allumé une clope. Mais il avait l’air de vouloir me comprendre, c’était sympa de sa part.

– C’est pas pour moi, ces trucs-là. J’ai déjà fait ça une fois, défendre l’entrée d’une usine devant les ouvriers en grève. Ça m’a pas plu. On était une vingtaine, habillés en combinaison grise, casque de chantier, matraque à la main, les gars nous gueulaient dessus, ils crachaient sur nous, y en a même qui nous envoyaient des cailloux ou même une ou deux fois une canette. Le pire, c’était les regards des femmes. ça aurait pu mal tourner, c’était que le début, mais heureusement les flics sont arrivés, c’est eux qui ont fait le boulot. Un sale boulot, je trouve. Non c’est pas pour moi. Tu vois, dans mon idée y a des choses qui se font pas.

– Ben si t’avais des enfants au pays, peut-être que tu l’aurais fait quand même. Moi je sais pas. Parce que ça paye. Et ces gars-là, tu vois, tes ouvriers, si tu les rencontrais en personne, ils te mépriseraient. Surtout moi.

ça se peut, je dis pas, mais c’est quand même des gens de chez moi, si tu veux bien regarder. C’est des prolos, et nous qu’est-ce qu’on est ?

– Ben c’est pas avec des croyances comme ça que tu vas sortir de la mouise, mon frère !

J’ai haussé le ton :

– Oui ? Alors je vais te dire, Younous : j’ai jamais pensé sortir un jour de la mouise… Et toi pareil.          

– J’ai dit quelque chose qui fâche ?

Et c’est vrai que j’étais mal à l’aise. Je me suis dit qu’il faudrait que j’y repense, que c’était une question. J’avais réfléchi à pas mal de trucs dans le genre, au ballon, fallait sûrement que je reprenne ces habitudes-là. J’ai secoué la tête :

– Non non ! C’est juste qu’on a pas les mêmes idées. Toi tu t’en fous de taper sur des Blancs, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre. T’es là pour faire des sous pour envoyer chez toi.

– Eh ! Attention ! Ces mecs-là, des fois, c’est des Noirs ou des Arabes. C’est pas le problème. Le problème, c’est qu’ils ont du boulot et pas moi. Ils aiment pas qu’on les tape, je comprends ça. Mais que nous, on soit chômeurs à vie, ils s’en foutent. Alors t’as raison, moi ce qui m’intéresse, c’est de faire des sous. Et si moi je mange que des raviolis toute l’année, c’est pas pour pleurer sur des gens qui se battent que pour leur pomme.

– Younous, tu dérapes ! T’es pas au chômage, t’es vigile, tu bosses, même si c’est un CDD.

Il m’a regardé l’air sidéré. J’ai toujours admiré comment Younous, arrivé tout droit de son désert, il a pu prendre les façons de chez nous.

– Je bosse ? T’appelles ça bosser ? Quelques heures ici ou là payées au SMIC ? Je t’assure, si j’avais pas les suppléments, comme tes boulots de casseur, eh ben j’aurais pas grand chose à envoyer au pays.

ça se peut, mais c’est pas une raison pour faire le boulot des patrons. Ceux-là, ils pensent pas non plus à tes gosses, crois-moi !

– Peut-être, mais eux, au moins, ils payent.

– Ils payent et le jour où ils ont plus besoin de toi, ils te jettent à la poubelle, mon frère ! C’est pas vrai ?

Il a écarté les bras et il a tourné sur lui-même.

– En attendant j’ai les sous. Écoute, Élie, me dis pas que tu vas rester toute ta vie dans ton foyer. Le jour où tu vas en sortir ça sera pour un logement à toi, pas vrai ? Ben ce jour-là tu seras comme moi, t’auras besoin de te faire du fric, tu pourras pas continuer vigile, ou alors tu feras des suppléments. Tu seras comme moi.

– Laisse tomber, Younous, parlons d’autre chose.

J’ai regardé le patron, derrière son comptoir, il nous a remis la même chose.

Younous a pris sa bière et il a commencé à la siroter. À l’autre bout du comptoir, y avait un barbu en calotte rouge qui le regardait l’air pas content. Mon copain a levé son verre dans sa direction et il l’a salué de la tête. L’autre s’est retourné et il est sorti.

– Un de ces jours, j’ai dit, ils vont te prendre à plusieurs dans un coin sombre et ils vont te faire comprendre ta religion…

ça se peut, il a fait.

Là-dessus il a posé son verre et il m’a donné une tape sur l’épaule.

On est sorti ensemble et on est allé prendre chacun son bus.

Je l’aime bien, Younous.

11 février 2013

 

 

 

2

Quand on y réfléchit

 

Ce qu’il m’a dit, Younous, que je pouvais pas rester comme ça dans un foyer toute ma vie, ça m’a fait réfléchir. Ça faisait presque un an que j’étais sorti de taule, un an que je vivais comme ça, tout seul, juste le boulot et de temps en temps une bière au bistrot avec un collègue. J’avais cinquante-huit ans, je pouvais me dire qu’il me restait quelques années peinard.

Le foyer où j’étais, c’était un ancien presbytère protestant. Tranquille. Ces gens-là, les pasteurs qui s’en occupaient, ils étaient sympa, ils étaient proches sans être envahissants. Côté religion ils demandaient rien, même pas par sous-entendus. Ils voulaient juste que les choses se passent correctement dans le foyer, et que les pensionnaires arrivent à se tirer plus ou moins d’affaire. Pourquoi ils s’intéressaient au genre de types qui étaient là, j’en sais rien. Ils avaient pas l’air de voir que la plupart valaient pas un clou. Ou alors s’ils le voyaient ils le cachaient bien.

 

J’ai donc réfléchi. Il m’avait fallu un peu de temps pour m’y mettre – le temps de réadaptation, comme ils disent – mais le moment était venu. J’allais faire quoi ?

J’étais seul. Pas de famille, pas de petite amie, pas d’enfants, pas d’amis. J’avais aucune qualification pour un vrai boulot. Bon, j’avais été chauffeur-livreur pendant une vingtaine d’années avant mes douze ans de prison, mais je voyais pas quel patron allait embaucher pour de bon un mec de plus de cinquante piges avec un tel palmarès.

Mais après tout, vigile ça m’allait bien. J’étais bon, dans ce boulot-là. J’avais toutes les compétences voulues. Patience, concentration, calme, qualités physiques. En prison j’avais travaillé tout ça. C’était ça ou crever. Bien sûr j’aurais pu faire aussi videur, dans les boites de nuit, mais j’aimais pas. Ni l’ambiance ni le milieu.

On se rend pas compte, mais un vigile, c’est quelqu’un qui peut aider les gens. C’est comme ça que je le vois. Bien sûr c’est pas ce qui nous est demandé, mais moi, ça me plaît de le faire quand je peux. Je veux pas être qu’un rebut de la société, j’ai autre chose à fournir.

En calculant bien, j’avais encore plusieurs années devant moi avant de prendre ma retraite. Et je toucherais pas beaucoup à ce moment-là. Alors autant m’habituer à vivre de peu. Et là, ce que me rapportaient mes quelques heures de travail par jour feraient très bien l’affaire ! Autant m’habituer, je serais toujours du genre fauché ! Tout ce qu’il me fallait, c’était de quoi payer un loyer. Un coin à moi pour faire mes exercices, question forme. Et pour lire.

La lecture, j’avais pris cette habitude en prison. Avant je lisais que des illustrés, mais au bout de quelques mois de taule j’ai compris qu’il me fallait autre chose. Je m’y suis mis, et petit à petit c’est devenu comme une drogue. Autant les journaux m’intéressent pas, autant j’aime lire des livres. J’ai lu de tout, mais alors de tout ! Et je continue. Ce qui fait que je suis ce qu’on appelle un autodidacte, j’ai vérifié.

Conclusion : j’allais garder autant que possible ce boulot de vigile, et j’allais me chercher un petit coin pour m’installer.

 

J’ai expliqué tout ça à mon conseiller – il me restait deux ans de contrôle judiciaire –, et surtout à Jean, le responsable du foyer. Un ancien artisan de mon quartier devenu pasteur. On se comprenait. J’ai bien fait de lui en parler, c’est lui qui m’a trouvé la combine. Je suis devenu responsable du foyer pour la nuit. Un boulot de concierge au pair, logé gratos pour m’occuper des petites choses, et surtout pour faire respecter les règles. Ça ne me coûte pas beaucoup d’efforts, juste quelques courses ou bricolages, et aussi, faut bien dire, une ou deux baffes à distribuer à l’occasion. 

Du coup j’ai mon studio, avec mes bouquins, mes haltères, ma petite radio… et ma tranquillité.

 

Mais pas de femme. C’est pas qu’elles m’intéressent pas, mais faut bien dire que je suis devenu un sauvage. J’ai pas envie d’une femme pour me souffler dans les bronches. Célibataire, ça me va. Sauf bien sûr pour le côté baise. On a tous ce problème-là. Mon pote Younous, lui, il va voir les putes, mais moi je préfère lever de temps en temps une vendeuse ou une cliente, dans les magasins. Quelques coups d’œil appuyés, c’est facile de voir celles qui seraient partantes, et à la sortie, hop, dans un hypermarché y a des coins pour ça dans les réserves. Il m’est même arrivé de tomber sur quelqu’un qui demandait pas mieux que de passer un petit week-end dans mon palace, mais jamais pour longtemps.

 

Une fois, ça s’est passé bizarrement. C’était justement au supermarché de la Porte-de-Bagnolet, dans l’hyper. J’étais là à surveiller, à deux trois mètres de la ligne des caisses. Il devait être dans les cinq heures du soir. Jusque là, c’était tranquille, pas de gros pépins, juste un môme qui avait planqué des Carambar sous sa casquette. Un petit malin. Et puis la presse a commencé, les files s’allongeaient aux caisses, et il s’est trouvé que deux femmes se suivent à la caisse numéro 9. Elles se ressemblaient assez, dans la cinquantaine, très marquées, plutôt enveloppées, et manifestement méditerranéennes. Elles ont commencé à s’embrouiller, le ton est monté, une histoire d’achats qui s’étaient mélangés. C’était rien, mais les deux femmes étaient énervées, elles s’engueulaient de plus en plus fort, en plus ça bloquait la file et les autres clients commençaient à plus plaisanter. La petite caissière sahélienne était terrorisée. Fallait intervenir, d’ailleurs un responsable du magasin se pointait.

Ce qui a compliqué les choses, c’est que l’une des deux femmes portait au cou une Main de Fatma, et l’autre une Étoile de David… ce qui a fait que les gens ont commencé à prendre parti. Vu le type de population, on allait droit à la castagne généralisée.

Dès que j’ai vu que ça sentait mauvais, j’ai bipé les flics, bien sûr, et ma foi ils sont arrivés assez vite, juste le temps, pour moi et le gars du magasin, de séparer plus ou moins ceux qui tentaient de se foutre vraiment sur la gueule. Ça m’a valu un ou deux gnons mais je suis resté calme.

Bref, les flics sont venus, et parmi eux une Beurette qui m’a plu tout de suite. Ils ont calmé le jeu en embarquant les deux dadames un peu dépeignées, et en faisant juste les gros yeux aux plus excités. Quand ils sont partis, j’avais eu le temps de demander son phone à la fliquette, qui me l’a donné en souriant. On s’était mutuellement tapé dans l’œil. C’est comme ça qu’on s’est retrouvé, qu’on a fait affaire, et qu’on s’est revu de temps en temps. Elle a la quarantaine bien sonnée, séparée, deux jeunes adultes à la maison, la vie pas trop marrante.

On s’entendait bien, Djémila et moi, mais nos genres de vie sont pas compatibles, on a vite arrêté. Dommage, c’est sûr, mais d’un autre côté, c’est un avantage, pour un gars comme moi, d’avoir un contact au commissariat !

 

C’est donc comme ça que j’ai décidé de m’organiser. Un peu comme un moine, les femmes à part. Je dirais pas que la vie est belle, mais j’ai fait comme j’ai pu. J’en vois de pires tous les jours. 

 

18 février 2013

 

 

 

3

Quand on a affaire à un sale type

 

Cette fois-là, j’étais rue de Rennes, chargé de la surveillance dans un magasin célèbre de « produits culturels », comme ils disent. J’étais en binôme avec Boris, un Russe. J’ai rien contre les Popofs en général, mais Boris je l’aime pas. Ancien de Tchétchénie, para dans les troupes spéciales, on voit le genre…

M. Bernard, notre patron, n’arrête pas de lui rappeler que dans notre boulot, c’est respect, sens du service, que les gens sont pas des ennemis, qu’on est là pour aider, avec notre force et notre professionnalisme. Tout ce topo.

Et pourtant, M. Bernard, c’est pas un mou. Je vous donnerais son nom de famille, vous le retrouveriez facilement dans les pages des magazines d’il y a quelques années. À la page des coups d’État en Afrique, si vous voyez. Un baroudeur. Bon, maintenant il a pris du bedon, mais il reste une référence pour ceux qui aiment ce genre. C’est pas trop mon cas, mais c’est lui le patron…

Il a beau parler, M. Bernard, faire entrer son discours dans la tête à Boris, il peut toujours s’aligner, ça passe pas. Le Boris, il dit oui avec la tête, mais il dit non avec le cœur. S’il a un cœur.

Bon d’accord, l’allusion à un poème de Jacques Prévert qui parle d’un enfant à propos d’un sale type comme Boris, c’est pas sympa, mais j’ai pas pu m’en empêcher, c’est ça la culture, surtout pour quelqu’un qui n’en a pas eu beaucoup au départ, on aime bien l’étaler. Faut que ça serve !  

Enfin je l’aime pas, Boris, c’est tout. Et c’est réciproque. C’est un méchant, pas une andouille, il a bien vu que je lui… battais froid. Expression recherchée, je le reconnais, et que j’ai donc recherchée dans le dico pour être sûr.

 

N’empêche que ce jour-là on était ensemble, Boris et moi, chargés de surveiller que ça se passe bien à l’entrée quand, rapport aux attentats possibles, les gens doivent montrer le contenu de leur sac aux petits étudiants que le magasin emploie pour ça – d’ailleurs j’aimerais voir ce qui est marqué sur leur contrat d’embauche, aux pauvres mômes !

Arrive un type, la quarantaine, mince dans le genre athlétique, lunettes sans monture, cheveux noirs très courts, yeux gris, regard froid. Il ouvre son attaché-case, le jeunot regarde, hésite un peu, mais laisse passer.

On s’était regardé, Boris et moi, on était d’accord. Au moment où le type passe devant moi, je l’arrête d’un geste et je lui dis « Excusez-nous, Monsieur, vous nous permettez une petite inspection ? » Il me regarde, il regarde Boris, on l’encadrait et entre nous deux il faisait malingre. Il faut dire que Boris, c’est du presque deux mètres sur cent-dix kilos… de muscle. Alors il dit « Faites. » Avec si peu de mots on pouvait pas savoir s’il avait un accent ou non. Bien, alors Boris, très professionnel, le palpe et me fait signe que non. Donc il dit au type « Montrrez votrre sac jié vous prrie. » (l’accent russe, forcément). « Pas question, répond sèchement le gars, je l’ai déjà ouvert, votre collègue l’a déjà inspecté à l’entrée, maintenant laissez-moi passer ! » Et il essaie d’y aller en force mais là, il me rencontre, j’ai la main sur sa poitrine et je lui parle comme on nous l’a appris pour un cas comme celui-là : « Monsieur, je vous en prie, je me demande si le jeune homme qui a inspecté le contenu de votre mallette a bien fait son travail. Un peu d’inattention ça arrive. Veuillez nous la montrer à nouveau, ça ne vous engage à rien, et nous, nous aurons accompli notre tâche. » Il ne répond rien et Boris lui arrache l’objet et l’ouvre. Dedans il y a des dossiers, une trousse de toilette, mais aussi une petite sacoche de grosse toile dont le contenu ne fait aucun doute pour des gens comme nous. Un flingue.

Je regarde le type et je lui dis :

– C’est ennuyeux, ça, Monsieur, je doute que vous puissiez entrer dans le magasin avec cet objet. 

– D’accord, il me répond très calmement, indiquez-moi alors où laisser ma mallette en sécurité avant d’entrer.

– J’ai peur que ça ne soit pas aussi simple. Voyez-vous, dans un cas comme celui-là, je suis tenu d’en référer à d’autres. Rien ne dit que vous ayez le droit de porter cette arme, et rien ne m’autorise, moi, à vous demander une justification.

Jusque là, le type était resté très calme, ce qui fait que les gens qui passaient ne faisaient que nous jeter un regard intrigué sans s’arrêter. Mais il s’est mis à crier que ça ne me regardait pas, que je devais faire attention à moi, qu’il était de taille à obtenir mon renvoi, ce genre de choses.

Du coup un attroupement s’est constitué. Pendant qu’il s’époumonait, on était de plus en plus enserré par une petite foule qui grossissait. Chacun voulait en savoir plus et poussait les autres.

ça a déstabilisé Boris. Il était toujours derrière le bonhomme, il l’a attrapé par le cou et il l’a tiré, dans l’idée de la ramener dans la rue. Le type s’est écroulé en arrière en râlant et Boris, effrayé, l’a lâché. Mais l’homme, pour se dégager, a fait une sorte de roulé-boulé et il a chopé les chevilles de Boris et les a attirées à lui. Du coup, le Russe est tombé lui aussi.

Ils étaient là tous les deux par terre et la foule, au-dessus d’eux, les étouffait presque. Moi j’étais resté à deux pas, debout, la mallette à la main, séparé des combattants par quatre ou cinq personnes. Certains essayaient d’aider les deux hommes à se relever, et d’autres en profitaient au contraire pour leur foutre des coups de pied.

Il n’y avait plus qu’une chose à faire, j’ai foncé dans le tas en renversant deux ou trois personnes, et arrivé jusqu’aux deux zigotos, j’ai chopé le gus par le col et je l’ai tiré jusqu’au dehors, dans la rue. Mais Boris était dans une rage noire, il s’est relevé en jurant et il nous a rejoints. Il a chopé le type par l’épaule et il a commencé à le démolir. Côté professionnalisme, on était dans la panade la plus complète. Quand j’ai vu ça, je me suis dit qu’il fallait arrêter le massacre mais je n’avais qu’un moyen de réussir, immobiliser Boris. Vaste entreprise…

« Vaste entreprise », c’est une expression qu’on prête au Général de Gaulle. Il paraît qu’il avait répondu ça à un mec qui lui disait « À bas les cons, mon général ! » C’était vraiment le cas.

Il y avait un moyen et un seul, je me suis approché de Boris et je lui ai foutu un super coup de pied dans les parties nobles. Il s’est effondré. J’ai regardé l’autre type, il était salement amoché mais il tenait le coup. Il m’a rendu mon regard, il s’est relevé et il a pas pipé, il m’a repris sa mallette. Après il est allé s’appuyer contre le mur pour souffler. Boris était toujours écroulé sur le trottoir, je l’ai laissé et je suis allé retrouver son souffre-douleur. Je lui ai dit « Excusez juste une minute » et j’ai appelé le boss. Je lui ai annoncé la catastrophe et qu’il fallait envoyer quelqu’un chercher Boris avant que les poulets n’arrivent. Il a pas dit un mot, juste OK.

Le type a repris son souffle et il m’a dit « Je vous remercie, vous au moins vous avez été correct. Efficace. Je m’en souviendrai. Tout est de ma faute, je n’aurais jamais dû entrer dans ce magasin avec une arme, c’est une faute professionnelle. Alors si vous voulez me rendre un service, on ne parle plus de rien. Je retourne me soigner et vous ne m’avez jamais vu. »

En partant, il m’a tendu une carte avec son nom, Gilbert Authier, un numéro de téléphone et en dessous, Ministère de la Défense nationale. Il m’a dit « Si vous avez besoin, vous pourrez toujours m’appeler à ce numéro, mais si vous appelez le Ministère, on vous dira qu’il n’existe pas de fonctionnaire à ce nom. » Il m’a souri en grimaçant un peu et il est parti.

J’ai jamais revu Boris… du moins jusqu’à maintenant, mais je serais pas étonné qu’il me réserve des crosses.

 

25 février 2013

 

 

 

4

Quand on roule en corbillard

 

Je me rase toujours au rasoir jetable, le rasoir électrique m’empêcherait d’écouter la radio. Pendant ce temps-là je me regarde dans la glace. Je vois un blond aux yeux gris qui a été beau gosse il y a longtemps. Sauf les oreilles, elles sont un peu décollées, on le voit bien parce que je garde les cheveux très courts.

J’écoute donc les infos sur France-Inter et comme tous les matins j’ai un moment d’étonnement. Pas de mécontentement, non, seulement d’étonnement. Pourquoi les chansons sont en anglais, je me demande ? Personne comprend les paroles, on est un pays francophone pas porté sur les langues étrangères, alors pourquoi ? Si c’est pour pas comprendre les paroles, autant mettre de la musique sans paroles, non ? Du classique ou du jazz. C’est pas que c’est moche, souvent ça sonne plutôt bien, même, et j’ai rien contre l’anglais, la question c’est le côté systématique. Et aussi, pourquoi pas l’espagnol ou le russe ?

Et pourquoi pas le français ? Y a des bons chanteurs français, non ? Des fois, je me dis que les Français ne s’aiment plus. C’est une pensée trop profonde, d’accord, pour un mec comme moi, ils diraient peut-être sur France-Culture, mais je l’ai quand même. Allez vous faire voir ! 

La plupart du temps, quand j’ai fini de me raser je pense à autre chose, mais là non, pas aujourd’hui. Je reste planté devant ma glace en me disant que c’est pire sur les radios commerciales, en plus de l’anglais il faut se farcir les plaisanteries du présentateur. Et puis je me rends compte que j’ai du mal à me concentrer sur la journée qui suit. Y a pourtant de quoi penser.

Aujourd’hui je fais pas vigile, je fais garde du corps en binôme avec Younous. « C’est une offre exceptionnelle, Élie », il me dit le boss. Ben c’est sûr que j’allais pas rater une occasion pareille, la journée à 2000 francs plus le taxi, tout ça payé au noir.

Garde du corps, c’est plus flatteur que vigile, c’est sûr, ça fait rêver, on imagine qu’on va serrer de près un mannequin sublime ou une chanteuse américaine en fourreau, ou alors, à la rigueur, accompagner les femmes d’un émir du pétrole jusqu’à la Place Vendôme. Mais là, sûrement pas, parce que c’est un métier, ça suppose du savoir-faire, des armes, des téléphones haut de gamme, tout ça. C’est pas notre cas. Alors quand on embauche juste deux malabars pas vraiment formés pour protéger quelqu’un, c’est que ce quelqu’un n’est pas vraiment un gros bonnet. Ni une belle blonde de la haute.

 

Donc me voilà dans le taxi. Le gars me demande si ça m’embête qu’il écoute la radio, je lui dis « Pas de problème. » Et là c’est une chanson en français, bonne chose, en théorie, mais  ce que ça raconte est tellement nunuche que des fois, je me dis, l’anglais c’est mieux, on comprend pas les paroles. Rester en ordre dans sa tête, franchement, c’est pas toujours facile, avec tout ce qu’on nous y colle…

 

On se retrouve, Younous et moi, dans le hall du Crillon. On a à peine eu le temps de s’en serrer cinq que voilà notre gars. Le portier, un loufiat en uniforme de général mexicain, nous glisse qu’on a affaire à un magnat du pétrole libyen. Enfin, magnat, c’est lui qui le dit, si c’était vraiment un magnat il aurait ses gorilles à lui. Là c’est qu’un sous-magnat, je trouve, mais prétentieux, un petit gros à moustache accompagné de son secrétaire, un grand maigre, l’air d’avoir deux airs, qui lui tient sa serviette et qui lui ouvre les portes. Le genre croque-mort servile. C’est lui qui nous repère, le gros nous voit même pas.

Un signe nous fait comprendre qu’on n’a qu’à passer devant et sortir. Ce qu’on fait. Une voiture de maître attend devant l’entrée, une berline de chez M. Otto Benz, vitres fumées et chauffeur en casquette noire. Ça fait corbillard. Nous on sait pas trop quoi faire alors on inspecte le trottoir des deux côtés avant que le grossium ne sorte. Du coup il nous pousse, l’air énervé, et il va s’installer à l’arrière de la bagnole. Le croque-mort nous fait signe de nous installer de part et d’autre de son patron. Lui, il s’assied à l’avant, à côté du conducteur.

Et on démarre. Jusque là, pas un mot n’a été échangé. Ça roule bien et on est à l’aise, même à trois gros à l’arrière. Au bout d’un moment, je comprends qu’on se dirige vers Roissy. Pas de problème, pourquoi pas ? Et puis tout à coup je pige ce que je fais là, et Younous aussi : on est juste posté pour servir de protection au mec en cas de tir… Supposez que des méchants (ou des gentils si c’est lui le méchant) veuillent faire un carton sur lui, c’est l’un de nous deux, mon pote et moi, qui morfle, le moustachu est sauf. Pas bête.

En plus ça explique pourquoi ils ont pas besoin de professionnels, ça serait un investissement inutile, il leur faut seulement de la chair à canon.

Un truc comme ça, ça vous fait comprendre ce que vous êtes pour la société. En tout cas pour ces gens-là, les pourvus du compte en banque. Vous faites partie des pertes autorisées, rien de plus. Vous êtes juste une cheville à planter dans un trou… Ça fait réfléchir : je suis rien, ou je suis quelqu’un ? Ma vie à moi, elle coûte combien ? Mais j’ai la réponse, c’est dans une pensée que j’ai lue, je l’ai notée dans un carnet pour m’en souvenir : « La vie n’est rien, mais rien ne vaut une vie. » Je crois que c’est d’un nommé Malraux, un type connu.

 

Je me dis donc que si la voiture a l’air d’un corbillard c’est pas pour rien. ça pourrait réellement en devenir un pour nous si l’un des fameux méchants (ou gentils) choisissait justement ce moment pour s’exercer au tir.

En attendant, le secrétaire me surveille par le miroir de courtoisie, pour savoir si je me tiens correctement, je pense. Je lui réponds par un sourire de mépris, du coup il détourne le regard et il se tasse sur son siège. Un pétochard, ce type, il a la trouille devant un malabar, c’est bon à savoir au cas où.

Du coup je me mets à rêver de la façon dont je le traiterais si on se trouvait tous seuls après que les fameux tireurs aient fracassé la voiture et qu’il ne reste plus que nous deux, en loques et en sang, mais vivants, plantés devant la carcasse en flammes. Bon d’accord, c’est pas sympa pour Younous, mais c’est juste pour la démonstration. Je vois la scène :

Le type, il a réussi à sauver au moins la serviette de son boss, il la tient serrée contre sa poitrine, alors moi je l’arrache et je la jette dans la fournaise. Là, il devient fou, il s’approche des flammes, il crie, il sanglote, et moi je me marre. Et puis il se retourne et il se jette sur moi, une lame à la main, mais je lui fais à lui aussi le coup de la botte dans les parties et il s’écroule. Alors je lui assène le tranchant de ma main derrière le crâne et, pour le compte, un bon coup de latte dans les côtes. Et puis j’entends les secours qui arrivent et je fais semblant de l’aider à se relever, le salopard. 

Ça fait du bien, des rêveries comme celle-là. On s’ennuie pas. D’un autre côté ça montre juste ce que je suis : impuissant. Dans la vie, je ne peux m’en tirer qu’en imagination. C’est pas gai. Et puis je me rappelle le jour où j’ai aidé la petite Maïa. Là, c’était du réel, et ça me fait du bien d’y repenser. Faudra que je raconte ça à Jean.

Enfin la voiture s’arrête devant une des portes du terminal, on descend les premiers, Younous et moi, le gros et son porte-serviette aussi, le chauffeur nous attend tous les deux pendant qu’on accompagne les deux Libyens jusqu’à leur entrée en salle d’embarquement, et on rentre à Paris. Personne n’a tiré sur personne, mission accomplie, on est toujours vivant.

Quand on se retrouve enfin sur le trottoir devant le Crillon, Younous me regarde. Pas besoin de parler, on se comprend. Il avait pigé, lui aussi. Il met la main dans sa poche et il en sort un surin. « C’est çui du secrétaire, il me fait, les poches de son trench fermaient mal. » 

 

4 mars 2013       

 

 

 

5

Quand on croise les super-croyants

 

Cet hyper de la Porte-de-Bagnolet, j’y suis abonné ! Cette fois-là, c’était un samedi après-midi et je me trouvais dans l’allée centrale du Niveau 2. Il y avait beaucoup de monde qui circulait, on était en hiver, les gens préféraient venir là, à l’abri, pour faire leurs courses ou se balader et rencontrer du monde. 

 

À un moment, j’ai vu venir vers moi une jeune fille d’origine africaine qui avait l’air inquiète, elle regardait derrière elle et elle accélérait la marche. C’était le genre qu’on croise dans ces endroits-là, tresses africaines, blouson en cuir rouge, minijupe et hauts talons.

Effectivement, un groupe d’une douzaine de jeunes gars la suivaient. Surtout des Maghrébins et un ou deux Noirs. En fait ils la poursuivaient, mais sans courir pour pas faire de vagues au milieu de la foule.

Et paf, ils la rattrapent juste devant moi et ils l’encerclent. Ils la serraient de près et la petite avait l’air paniqué. Et puis ils se sont mis à l’engueuler, ils lui criaient dessus : « Salope ! T’es qu’une pute ! Sale vendue ! » J’en passe, d’ailleurs je comprenais pas tout, y avait de l’arabe.

Jusque là, ils n’avaient fait que crier. Comme je savais pas pourquoi, je suis pas intervenu, je me suis juste approché pour voir ce qu’ils lui voulaient. Et là j’ai compris. D’abord, y en avait un qui portait cette barbe que les islamistes commencent à mettre à la mode. Ensuite, comme la fille se tournait de mon côté, j’ai vu qu’elle portait une chaîne fine avec une petite croix en or. Et là-dessus j’ai l’œil, depuis le temps que j’en côtoie, je voyais qu’elle venait d’un pays du Sahel, genre Mauritanie ou Mali… et qu’elle aurait dû être musulmane.

L’histoire prenait forme, je comprenais la raison de la colère des types, eux ils étaient des musulmans pratiquants et elle, c’était une convertie au christianisme. Sûrement dans une Église évangélique, je me suis dit, on en trouve de plus en plus, de ces gens-là, en Seine-Saint-Denis, surtout des Africains. 

J’ai compris ça en trois secondes. La religion.

 

–oOo–

 

Moi la religion, franchement, je reste au bord.

En taule j’ai eu l’occasion de toutes les rencontrer, forcément. J’ai vu les aumôniers chrétiens, d’une Église ou d’une autre, des gens qu’on peut avoir plaisir à rencontrer pour discuter un peu de choses sérieuses, sans pour autant s’engager. Mais j’ai vu aussi les Asiatiques, bouddhistes ou quoi, j’en sais trop rien. Le genre à pas trop communiquer mais tranquilles. Pareil pour les Juifs.

Et surtout, j’ai vu les Barbus, dans la cour, toujours groupés, eux tous seuls contre le reste du monde. Ça m’a pas donné envie, et pourtant ils ont essayé de me convertir, comme tous les autres. Mais sans succès.

Un jour, t’es dans ton coin, le dos contre un mur, une sèche à la main, et deux mecs viennent te parler. Ils t’expliquent que si t’es là c’est parce que t’as pas suivi la volonté d’Allah, ou un truc comme ça. Eux, avant, ils savaient pas non plus, mais maintenant ils ont trouvé.

C’est toujours le même truc, et d’ailleurs c’est la même chose chez les convertis des sectes de super-chrétiens. Ceux-là aussi ils étaient là, à te refiler des brochures et à te dire qu’ils priaient pour-toi-mon-frère…

C’est Jean, mon copain pasteur, au Foyer, qui m’a expliqué que ces gens-là, les uns ou les autres, ils sont tellement mal dans leur peau, ils ont tellement mal, tellement peur, ils sont tellement paumés, que des paroles toutes simples, comme « Avant j’étais loin de Dieu et j’étais malheureux, et maintenant je suis heureux parce que j’ai rencontré Jésus (ou qui que ce soit du genre) », ça marche pour eux. ça leur fait du bien, faut pas juger.

Peut-être qu’il faut pas juger, mais en tout cas ils sont pénibles, je trouve, parce que souvent, ils ont l’impression d’être les seuls à savoir, ils sont des élus, et ils te lâchent pas, ils veulent que tu les rejoignes. C’est connu.

 

–oOo–

 

Parfois ils deviennent violents. C’était le cas, ça commençait à mal tourner. À force de serrer la fille de près y en a un, le barbu, qui l’a attrapée et qui l’a tournée sèchement vers lui. Il l’a prise d’une main par le cou et il a posé son front contre le sien. Il lui parlait tout bas mais on voyait que c’était pas des mots d’amour, loin de là. Elle tremblait, et lui ça lui faisait plaisir.

Les gens passaient de part et d’autre du groupe, ils jetaient un œil mais sans s’arrêter, pas fous, ça sentait la baston, ils préféraient pas s’en mêler. Moi, au contraire, je me suis rapproché. Après tout, ça faisait partie de mon boulot.

Et là j’ai vu que le gars avait l’intention de lui arracher sa croix, à la petite, c’est ce que lui criaient les autres. Alors je suis intervenu. J’ai poussé de côté les gars qui me gênaient et j’ai touché le barbu à l’épaule, juste une petite tape. Il s’est retourné à moitié, sans lâcher la fille, et il m’a dit « Quoi ? » Je lui ai fait signe que non, de la tête, et il a compris que j’étais pas d’accord avec lui. Du coup il a laissé la fille et il m’a fait face. Alors les autres se sont écartés, comme si ils avaient dans l’idée qu’on allait se battre.

J’ai dit « Laisse tomber, mon frère, cette petite elle est à moi. » Il m’a regardé, un peu surpris, et il s’est marré. Il voyait bien que j’étais juste un vigile. Il m’a dit « C’est pas beau, de mentir, mon frère, tu vas aller en Enfer. » Il insistait sur les mots « mon frère », en fait il se foutait de ma gueule.

J’ai rien dit, je l’ai poussé de côté, j’ai pris la main de la fille et je l’ai emmenée vers l’escalator. Pendant qu’on traversait le groupe ils nous ont crié dessus mais j’ai pas fait attention, je tirais la fille derrière moi et elle me suivait en sautillant sur ses hauts talons. Les autres sont restés où ils étaient, et moi j’ai été trouver mon compère de ce jour-là, heureusement c’était pas Younous, parce que Younous, c’est quand même un musulman, j’aurais pas voulu lui faire un affront. Non, là c’était un Yougo du Kossovo, Karel, pas un marrant non plus mais qui me respectait. Je lui ai demandé d’avoir l’œil parce que moi je devais m’absenter cinq minutes, il a fait « OK, pas de problème. »

 

J’ai emmené la petite au snack du Niveau 1. On s’est assis et j’ai commandé des boissons chaudes, elle un chocolat, moi un café.

Elle s’appelait Mériem, c’était une belle fille.

– Faut pas se balader toute seule ici avec une croix, mon petit, j’ai dit, pour une fille comme toi c’est dangereux, tu le sais bien. Moi à ta place je changerais d’endroit. Tu les connaissais, ces types-là ?

– Oui, ils sont de ma cité. Ils font la police de la religion. Et ils surveillent les filles. Moi je veux plus, je préfère plus les voir.

– Et tes parents ?

– Mes parents ils ont peur parce que j’ai choisi Jésus. Ils m’ont dit que puisque c’est comme ça, je n’ai qu’à aller trouver mon pasteur pour qu’il me protège, pour me cacher. Que eux, ils veulent plus me voir parce que j’ai fait la honte à ma famille. Eux ils voulaient me marier avec un bon musulman, au pays, et moi, déjà, j’ai pas voulu. C’est pour ça que j’ai été avec les chrétiens, à la Briche. La Briche c’est à Saint-Denis, et le dimanche y a plein d’Églises et…

– Je sais, je sais…

Leurs Églises, ça me fatigue. « Il ne faut pas chercher Dieu ailleurs que partout », comme disait un auteur qui s’appelait Gide. Mais bon, la petite, elle fait ce qu’elle peut, j’ai pensé, et je lui ai dit d’aller le trouver, son pasteur ! Mais elle a sursauté :

– Oh non, surtout pas lui ! Je veux plus y aller, je veux plus le voir, il a essayé de me… Il m’a dit que j’étais l’enfant chérie de Dieu et que je pouvais lui faire du bien parce qu’il avait besoin de mon amour.

– Qui ça ? Dieu ?

– Non ! Lui ! Il voulait que je couche avec lui, c’est tout, il m’avait emmenée dans son bureau et il commençait à me peloter, alors moi je me suis sauvée et je suis venue ici… Je savais plus où aller.

 

C’était pas son jour, à cette petite… J’ai réfléchi pendant qu’elle sirotait son chocolat en reniflant. Au bout d’un moment j’ai dit « Je vais t’emmener voir des gens plus raisonnables, tu veux ? » Elle a fait oui de la tête et elle s’est mouchée.

Je lui ai dit de m’attendre, et après le boulot je l’ai emmenée chez Jean, il l’a planquée chez une vieille dame qu’il connaît, Faubourg Saint-Antoine.  

 

11 mars 2013

 

 

 

6

Quand on perd cinquante balles

 

Ce jour-là, on était Cours de Vincennes, Younous et moi, tout près de la Place de la Nation. Le magasin du Printemps avait besoin de nos services à la suite de la visite de casseurs. Tous les deux, on était planté tranquillement entre l’entrée et les caisses. Une autre équipe surveillait la sortie côté rue de Lagny. C’était tranquille, y aurait eu des zozos chatouillés par l’envie de jouer les terreurs, suffisait qu’ils nous voient et l’envie leur passait. Pas plus compliqué.

C’est le genre de boulot facile, mais on en vient vite à s’embêter. Sans compter qu’on reste debout pendant des heures. Dans tout ce que j’ai lu, y a une réflexion qui dit juste le contraire de ma situation de ce jour-là : « Plaisir poétique, plaisir musculaire ». C’est un nommé André Spire, un poète, qui a écrit ça. Ce que ça veut dire, j’en sais rien, mais ça montre bien que mon emploi n’est pas trop poétique. Après quelques heures, mes muscles connaissent pas le plaisir ! Plutôt les crampes. Enfin je vais pas me plaindre, j’ai du boulot, c’est déjà ça.

Vers la fin de notre service j’avais tendance à jeter des coups d’œil du côté de l’avenue, de l’autre côté de la vitrine du magasin. Ça me changeait les idées.

 

C’est là que j’ai vu le gamin. On devait être à un quart d’heure vingt minutes de la fin de notre service, vers dix-sept heures. Il avait quoi, dans les treize ans, ce môme, et il avait pas l’air dans son assiette. Il avait pleuré. Il voulait pas que ça se voie, il faisait comme s’il regardait les trucs exposés dans la vitrine, mais il se rendait pas compte qu’on voyait sa bouille depuis l’intérieur. C’était pas grave, d’ailleurs, personne prenait garde à lui dans tout ce monde qui entrait, qui sortait, qui auscultait les rayons, qui se poussait devant la caisse, qui reluquait la caissière, qui payait en fouillant dans son larfeuille, tout ce monde-là.

Tous sauf moi. Il m’intéressait, le gamin. Faut dire que j’ai jamais eu d’enfants, des fois ça me manque. Je me demande si j’aurais fait un bon père. En fait je crois que oui. Mais voilà, ça risquait pas de se produire et de toute façon j’avais plus l’âge.

Quand l’équipe de relève est arrivée, je suis sorti avec Younous, on s’est serré la main et il est parti à pied côté Porte-de-Vincennes. Moi j’ai allumé une sèche, et mine de rien j’ai regardé le petit. Il était toujours là mais il s’était assis par terre et faut bien le dire, ça n’avait pas l’air d’aller. Alors je me suis approché et je suis resté à côté de lui. Il a levé la tête en se demandant ce que je lui voulais. J’ai dit « ça va pas, mon gars ? » Il a pas répondu, il s’est relevé comme pour partir. Il devait se dire que j’avais des mauvaises intentions. J’ai dit très vite « N’aie pas peur, j’ai juste vu que t’étais mal en point, je te regarde depuis un bon moment, depuis l’intérieur. Tu veux pas me dire ce qui se passe ? Des fois que j’aie le moyen de t’aider. On sait jamais, y a pas que des salauds. »

Il s’est effondré, il s’est mis à pleurer. J’ai mis mon bras sur ses épaules et je lui ai tendu mon mouchoir. Il était propre. Et puis j’ai attendu.

C’était un maigrichon, et un pas trop déluré à ce qu’il me semblait. Plutôt mal habillé, pas à la mode des jeunes. Un peu trop de cheveux châtains tous raides et une figure étroite. Les yeux, je les voyais pas trop, ils étaient rouges.

« Allez, dis-moi ce qui se passe », j’ai fait. Et là il a craqué il m’a tout raconté.

Il pouvait pas rentrer chez lui à cause de son vélo. Normalement il rentrait à Montreuil en vélo. Son collège était pas loin, de l’autre côté de la place. Tout le monde connaît pas la Place de la Nation, alors je dirais qu’elle est plutôt grande et qu’il faut du temps, déjà, à pied, pour aller de l’autre côté.

– Ben il est où, ton vélo ?

– Il est au collège, là-bas, mais je peux pas le reprendre, parce que j’ai pas les sous qu’ils me demandent.

– Qui ça ? Tu dois des sous à des gens, c’est ça ?

– Ben non ! Ils m’ont pris mon vélo et ils veulent pas me le rendre, sauf si je leur refile cinquante francs. Mais je les ai pas, les sous, et je vais pas aller demander à ma mère, elle me fout dehors, si je fais ça ! Et quand mon père va arriver, si j’ai pas mon vélo, il va me tuer.

– Tu sais comment que ça s’appelle, ça, mon petit pote ? ça s’appelle du racket, ça t’envoie en prison direct. C’est qui, les gars qui t’ont fait ce coup-là ?

– Ben c’est des garçons de ma classe. Ils font comme une bande, avec un chef. À la sortie des cours j’ai pris mon vélo et une fois dehors ils m’ont encerclé et le chef il m’a dit « Si tu veux ton vélo, file-moi cinquante balles. » Et ils étaient quatre, alors j’ai rien pu faire. Et maintenant non plus…

ça m’a foutu en rogne, ce truc. Je lui ai dit « Tiens, prends ces cinquante balles et va chercher ton vélo. » J’avais déjà mon idée. Il a dit qu’il voulait pas, mais en fait il s’est vite laissé persuader, et le voilà parti faire le tour de la place.

Y avait du monde, c’était l’heure de pointe, j’ai pu le suivre facilement sans qu’il s’en aperçoive.

Je me disais que les voyous n’avaient pas dû attendre après leur cinquante balles, après tout ils avaient le vélo, ça devait leur suffire, ils devaient être partis. Mais je me trompais. Devant le collège, sur le trottoir, en fait c’est plutôt une petite esplanade, y avait bien un petit groupe de gamins qui avait l’air d’attendre, et l’un d’eux tenait un vélo, un vieux clou à un seul plateau et à guidon droit, la couleur partagée entre le bleu et la rouille.

Le gars qui le tenait avait pas l’air spécialement méchant, à première vue. Avec son jean, ses baskets et son blouson de toile il était dans la norme du quartier. Pas plus grand que mon asticot pleurnichard mais plus râblé. Cheveux bruns frisés. Quand il a vu son souffre-douleur traverser la rue pour le rejoindre, il s’est marré et j’ai vu de loin qu’il disait des trucs à ses copains, je suppose que c’était du genre « Tiens, vous voyez qu’il arrive, l’autre andouille ! » En tout cas les autres se marraient aussi.

Le maigrichon s’est approché de lui, il lui a tendu sans un mot mon billet de cinquante, l’autre lui a rendu son vélo, il est monté dessus et il a filé.

À ce moment-là j’étais déjà à une dizaine de mètres du groupe, et j’ai vu que le petit caïd montrait le billet à ses copains en rigolant, l’air de dire « Et voilà, pas plus compliqué que ça ! »

J’ai foncé et je me suis arrêté pile devant lui. J’ai juste tendu la main et il a compris, il rigolait plus, il m’a tendu le billet. J’ai dit « Petit salaud ! » Il s’est pas démonté, il m’a répondu « Vous êtes malpoli, Monsieur ! » Je lui ai renvoyé du tac au tac « Je suis malpoli et toi t’es malhonnête. » Là il a rougi, j’ai vu que j’avais marqué un point. 

Pendant ce temps-là, les autres avaient foutu le camp, bien sûr, si bien qu’on restait là, tous les deux, à se regarder sans plus rien dire. Et quoi dire de plus ? Alors j’ai empoché mon billet et je suis parti, j’ai retraversé la rue et une fois de l’autre côté je me suis arrêté et je me suis retourné. Le gars s’était assis sur une sorte de marche le long du mur du collège. Il avait l’air embêté.

 

Moi aussi, j’étais embêté, je dois dire. Parce que ce môme, il me plaisait. Alors je suis revenu vers lui. Quand il m’a vu il a eu peur, il devait se dire que j’allais lui claquer la fiole, il s’est levé, mais j’étais sur lui avant qu’il puisse se sauver, je le tenais déjà par le bras.

– Pourquoi tu fais des trucs comme ça, mon gars, j’ai dit, ça te fait plaisir, de foutre la honte à ton copain de classe ?

– C’est pas ça, Msieur ! Enfin si, un peu, lui c’est le nullard de la classe, alors on est tous après lui…

– Ben tiens ! ça vous rend plus intelligents, plus forts, hein ? S’en prendre au plus faible, c’est héroïque, c’est ça ?

– Non Msieur, c’est vrai, c’est con.

Il me plaisait de plus en plus, il avait un vrai fond de type bien, malgré tout. Je voyais qu’il avait agi comme un caïd, d’accord, mais qu’il était capable de réfléchir à ses actions.

– T’as quand même pris le fric, je lui ai dit.

– J’étais obligé, Msieur, il me les fallait, les cinquante balles, parce que regardez, mon blouson, derrière, il est déchiré. C’est un grand qu’a fait ça. Si j’arrive comme ça chez moi, ma mère elle va plus savoir quoi faire de moi. Elle travaille tout le temps, j’ai pas de père. Alors j’ai pensé que si j’amenais des sous en disant que le gars qu’avait fait la déchirure il m’avait remboursé…

Il me disait ça comme ça, sans chercher à m’attendrir, c’était juste la vérité, il pensait que j’avais le droit de la connaître. C’était déjà quelqu’un, ce gamin.

Je me suis assis à côté de lui et on a discuté longtemps. Et alors c’est vrai, c’est bête, mais je lui ai rendu les cinquante balles.

 

18 mars 2013

 

 

 

7

Quand on discute amicalement

 

Je discutais avec Younous et un autre collègue, Désiré, qui est natif du Congo Kinshasa. C’est l’ancien Congo belge. On était début août 94, et ça bardait dans toute l’Afrique, surtout au Rouanda, bien sûr, mais aussi dans d’autres pays, Gambie, Nigéria...

C’était notre pause de onze heures, on était assis peinard dans un coin du snack du niveau 1, à l’hyper de la Porte-de-Bagnolet, toujours lui. Il faisait plus frais que dehors mais on se buvait quand même une bière. Même Younous.

On discutait vaguement, par à-coups, en regardant passer les gens, surtout les femmes, forcément. À un moment j’ai entrepris Younous :

– Un de ces jours, mon pote, à boire de la bière tu vas te faire remonter les bretelles par tes frères, là, les barbus. Je te l’ai déjà dit, tu devrais faire gaffe. Y en a qui n’ont pas l’air content, au passage, quand ils te voient en train de picoler.

– T’inquiète. Je sais me défendre.

– N’empêche que d’après moi, y a comme une tension, côté religion, qui n’existait pas avant. Surtout chez vous, je trouve, sans vouloir te vexer.

– Ouais mais c’est rapport au chômage, tu vois. Quand les types tournent en rond parce qu’ils trouvent pas de boulot, je vais te dire, ils cherchent à s’occuper l’esprit autrement. En plus ils sont pas contents de la France, ils mettent ça sur le dos des coutumes d’ici, pas religieuses, même pas morales, si on veut. D’après eux, je parle, hein ?

– D’accord, mais ça explique pas pourquoi c’est pareil dans vos pays de là-bas. Tu vas pas me dire que ça se passe bien !

À ce moment-là, Désiré est intervenu :

– Ben regarde, en Afrique du Sud ça se passe bien. Même très bien, avec Mandela qu’est élu président, tu te rends compte ? Un Noir ! Paraît qu’ils ont même changé le drapeau du pays, maintenant, avec toutes les couleurs, tout ça... C’est la liberté, mon pote ! Alors parle pas mal de l’Afrique.

– Parle pas mal de l’Afrique ? Et le Rouanda ? T’appelles ça comment ? À coup de machette, ils s’exterminent !

Younous s’est marré :

– À coup de machette, hein ? Ben je vais te dire : mon grand-père, il a fait quatorze-dix-huit, eh ben les Blancs, avec quoi ils s’entretuaient ? Hein ? C’était pas des machettes, c’était des baïonnettes ! Alors hein ! Si tu vas par là on est tous pareil.

Là, je dois dire qu’il m’avait cloué le bec.

– En plus de ça, il a ajouté, au Rouanda ils sont pas musulmans, ils sont tous chrétiens, c’est comme les Français et les Boches, pareil !

Désiré il était pas d’accord :

– Ah non c’est pas pareil, parce que je vais te dire : au Rouanda ils sont peut-être tous chrétiens mais ils sont pas pareils, ils sont différents. Y a les Tutsi et les Hutu. Excuse-moi mais j’en connais plus que toi sur la question parce que j’ai des parents dans le coin, à la frontière. Ils ont foutu le camp de chez eux et ils sont venus dans l’Ouest parce que ça bardait. Eh ben je vais te dire…

Je l’ai interrompu, fallait pas me la faire, je suis tout le temps en train de lire ou d’écouter la radio, alors forcément je suis au courant :

– Qu’est-ce que tu racontes, qu’ils sont pas pareils ? Raconte pas n’importe quoi, ils sont du même pays, ils ont la même religion et même, eh, je l’ai lu dans un journal pas plus tard que la semaine dernière, ils ont la même langue ! Alors je te demande un peu pourquoi ils seraient pas pareils ?

Le pauvre gars, il a pas su quoi répondre, il a juste fait la tronche.

 

Là-dessus on s’est calmé, on n’est pas des accros de la discussion politique. Younous m’a tapé une sèche et moi j’ai laissé traîner mon regard du côté de l’allée. Désiré disait rien.

Et puis tout à coup je me suis dressé sur ma chaise, je venais de voir passer Maïa.

Maïa, un jour je vous raconterai, c’est quelqu’un qui m’intéresse, vous pouvez pas savoir comme ! Sa petite frimousse de gamine ! Quand je la vois, j’ai mon cœur qui fait un bond. C’est de la tendresse. Je l’ai déjà dit, j’ai pas eu d’enfants, alors cette gamine-là, j’aurais aimé en avoir une comme elle.

Elle est passée, elle m’a pas vu, elle était avec une copine, une petite Beurette à l’air bien gentil, elles riaient ça faisait plaisir à voir. La petite brune et ma blondinette… Elle avait grandi, mais c’est qu’elle allait sur ses quoi, maintenant ? Dix-onze ans ?

 

– Tu vois, a repris Younous, tous ces Africains-là, ils sont pas comme moi. D’abord ils sont pas musulmans, ils ont été amenés à abandonner la religion pour aller derrière les Blancs, ils ont cru que ça leur rapporterait mais tu parles ! Les Blancs ils sont pas fous, ils en ont profité. Normal. Tout le monde en profite quand il peut, hein ?

Je comprenais pas de quoi il parlait, Younous. J’ai vu que Désiré non plus.

– Qu’est-ce que tu dégoises ? Que des Noirs ont changé de religion ? Quels Noirs ?

Il m’a regardé comme si j’étais une andouille et il a posé sa clope sur le bord du cendrier.

– T’es pas au courant ? Toi qui sais tout parce que tu le vois dans tes livres. Je te parle des Noirs qui sont chrétiens.

– Eh ben quoi, ils sont chrétiens, et alors ?

– Et alors ? Ils ont pas toujours été chrétiens ! C’est les Blancs qui les ont convertis, d’accord ?

– Ben oui, et alors ? Et ceux qui sont musulmans, c’est les Arabes qui les ont convertis, c’est pareil.

– Ah ben non, c’est pas pareil. Parce que bon, avant ils étaient des… Comment tu dis ? Des païens, c’est ça ? Et après ils avaient trouvé la religion. Mais après, ils sont retombés, les autres, ils ont changé, ils sont devenus chrétiens. Tu parles ! Crétins, plutôt !

Là, Désiré s’est levé et il est parti sans un mot. Juste un petit salut, la main à la casquette, l’air pas content du tout. Déjà que je l’avais vexé, ce coup-là il préférait se tirer, il voulait pas s’engueuler avec Younous. Il me l’a expliqué quelques jours après, il m’a dit que Younous il avait exagéré.

Mais sur le moment, j’ai essayé de bien comprendre ce que Younous voulait dire. J’avais cru le suivre, mais ça m’avait l’air complètement débile.

– Attends Younous, t’es en train de me dire que les Africains chrétiens, avant ils étaient musulmans ?

– Ben ! Bien sûr ! Ils pouvaient pas être chrétiens avant l’arrivée des Blancs.

En disant ça, il me regardait comme si j’avais cinq ans et qu’il fallait tout m’apprendre…

– Alors écoute, Younous : ce que je vais te dire maintenant, tu pourras demander à un imam si c’est vrai, mais moi je l’ai lu, quand j’étais en taule, dans un livre d’histoire.

– Dis toujours, tu m’intéresses…

Mais je voyais bien qu’il avait déjà des doutes.

– Un jour, Younous, le prophète Mohammed a eu des ennuis avec les gens de la Mecque. C’était à ses débuts, il était pas encore le prophète reconnu qu’il a été plus tard, il a dû s’enfuir. Il s’est réfugié en Afrique noire, en Éthiopie.

– Ouais ? Et alors ?

– Alors il a été accueilli par le roi d’Éthiopie, à Addis-Abeba. Et il était quoi, le roi, d’après toi ? Il était chrétien. C’est lui qui a protégé le prophète de l’islam, Younous. Parce que tu vois, des chrétiens, y en avait déjà plein en Afrique noire, même avant l’islam. Pigé ?

Il a rien dit, il secouait la tête, pas pour me contredire, mais l’air de dire que ça dépassait tout. Le pauvre gars, je lui cassais sa baraque.

 

Plus tard j’ai réfléchi. J’ai compris un truc, c’est que pour le musulman moyen, sa religion c’est la seule. Les gens qui n’y croient pas sont juste pas informés. Alors j’espère que les imams sont pas tous comme ça !

Et je me suis rappelé un passage d’un bouquin qui s’appelle Kim. C’est un Anglais qui l’a écrit. Ça se passe aux Indes et y a un moine bouddhiste qui parle d’un prêtre d’une autre religion. Il dit « Ses dieux ne sont pas les Dieux mais ses pieds foulent la Voie. » ça m’a plu.

 

25 mars 2013 

 

 

 

8

Quand on a l’air de quoi ?

 

Un jour, en fin de matinée, Djémila est passée au Foyer en coup de vent. C’est ma copine flic, on se voit toujours, mais en copains. On s’apprécie.

C’était déjà le mois d’avril, soleil et petit vent frisquet, et elle m’amenait des plantes pour la plate-bande du devant, entre la maison et la grille. « Cadeau ! » elle me dit. Une bise plus tard elle était déjà repartie dans sa Ford Fiesta rouillée.

J’étais interloqué. Je restais là, planté devant la grille, cinq pots en plastique noir dans les bras, à la regarder s’éloigner. Son pot d’échappement fumait bleu, signe d’huile dans le carbu, faudrait que je la prévienne.

La petite mère Delnomdedieu, une voisine, passait justement sur le trottoir d’en face, son sac à provision à la main. Une gentille petite dame, retraitée des PTT. Son mari aussi, mais lui il sort jamais, il paraît qu’il s’intéresse qu’à sa collection de timbres – forcément, la Poste ! Elle s’arrête et elle me regarde. Avec son reste d’accent du Midi, elle me dit « Bonjour Monsieur Élie, c’est le printemps ? » Elle me fait un grand sourire et elle continue sa route.

J’ai vu que j’étais planté là comme une andouille et j’ai repensé à la chanson de Brassens : avec mes petits pots, j’avais l’air d’un con… Je suis rentré.

La maison était vide, tous les résidents étaient sortis, soit pour aller au boulot, soit pour profiter du beau temps. Quoique là, j’avais pas beaucoup d’espoir qu’ils soient allés faire une petite ballade à pied du côté du Fort, au-dessus de notre rue. Si j’avais à les chercher, j’avais plus de chance de les trouver accoudés au zinc, au tabac de la Place de l’Église… D’ailleurs c’était jour de marché, ils pouvaient essayer de draguer la ménagère esseulée.

Et moi, qu’est-ce que j’allais faire ? C’était pas une journée à se prélasser à l’intérieur, même avec un bouquin. Je suis ressorti, j’ai regardé la fameuse plate-bande. En fait c’est une bande de terre d’environ deux mètres de large qui fait toute la largeur du Foyer. Côté rue, une murette en briques rouges, comme celles de la maison, avec une grille en fer forgé plutôt rouillée.

La terre était noire et elle avait l’air dure comme tout, avec juste, ici et là, des espèces de petits buissons maigrelets tout secs, du genre à avoir fait la guerre 14-18.

J’avais laissé les pots à Djémila dans l’entrée, je suis retourné les chercher et je les ai déposés sur le rebord de ma fenêtre. J’allais en faire quoi ? Je suis pas un spécialiste, je suis d’un pays où il pousse que des lampadaires… Déjà, la proche banlieue, pour moi, avec ses petits bouts de jardin, c’est plus vert que nature, mais j’ai toujours eu envie de sortir plus loin, là où ça pousse de partout.

Quand j’aurai pris ma retraite, je crois bien que j’irai m’installer à la campagne, ou même en forêt. J’ai pas peur de la solitude. Ou même en bord de mer, si ça se trouve. La pleine nature, la mer d’un côté, la forêt de l’autre, de l’herbe entre les deux. Même des dunes.

Je pensais à tout ça en grattant un coin de terre du bout de ma chaussure, histoire de voir si des fois ça se creusait facile. C’était pas le cas.

J’ai levé le nez et j’ai vu qu’on me regardait. Un coin de rideau était relevé à une fenêtre de la maison d’en face, au premier étage. « Encore celle-là ! je me suis dit, elle peut pas s’empêcher de surveiller ce qui se passe, il faut qu’elle vienne renifler, avec son vilain nez, cette enquiquineuse ! »

Et il faut bien dire que la mère Dutreuil, cette vieille rombière, elle nous avait fait que des ennuis depuis que le presbytère était devenu un Foyer pour ancien taulards. Au début, elle passait chez tout le monde pour faire signer des pétitions, et puis comme ça ne marchait pas, que les autorités devaient les foutre à la poubelle, elle avait organisé une fois une sorte de manif, un rassemblement devant la maison, pour crier « Pas de ça chez nous ! » ou « Les bandits, en prison ! » Pas même une vingtaine, ils étaient, mais ils criaient fort.

J’avais donné consigne aux gars de pas bouger, de laisser crier, pensant que ces gens-là s’en iraient quand ils seraient fatigués, mais un des nôtres, un petit rouquin nerveux surnommé Gueule-en-Or, un gars plus fragile des nerfs que méchant, est sorti quand même un marteau à la main. En fait, pas fou, il était resté à l’intérieur du petit jardin, bien à l’abri des grilles, et il se contentait d’engueuler les manifestants, mais il a une voix à réveiller un mort, on l’entendait de loin, et comme ça ne faisait qu’exciter les autres, qui se sont mis à hurler encore plus fort, les flics ont fini par se pointer.

Je raconte pas la suite, d’ailleurs y en pas eu, mais même si les autorités ont été compréhensives, ça ne nous a pas aidé à nous faire bien voir du voisinage. Il a fallu deux-trois ans pour que les gens se rendent compte qu’en fait, rien ne les gênait dans leur petite vie, du moins à cause de nous. Y a même un petit couple de jeunes qui a employé deux de nos résidents pour refaire sa cuisine.

Mais tous ces ennuis étaient venus de cette punaise de mère Dutreuil. Celle-la même qui me zyeutait ce jour-là depuis sa fenêtre, la venimeuse !

Je lui ai tourné le dos et je suis revenu à mon problème : j’allais faire comment, pour planter ces fleurs qui n’étaient même pas encore sorties ? Y avait que des branches courtes couvertes de petites feuilles. Je savais même pas ce que c’était comme plantes, Djémila était partie trop vite.

« Faut faire des trous, je me suis dit, après ça je les mets dedans, je rebouche et puis j’arrose. » Imparable… à condition d’avoir les outils nécessaires !

Une demi-heure plus tard, j’étais à genoux sur cette fichue terre dure, et je m’efforçais d’y creuser un trou à l’aide d’un petit burin et d’un marteau. C’est tout ce que j’avais trouvé. Je peux dire que j’étais comme Adam après sa sortie du paradis, vu que je travaillais à la sueur de mon front !

Je tournais le dos à la rue, je me suis pas aperçu qu’on m’observait, il a fallu que j’entende une sorte de raclement de gorge, du coup je me suis retourné. Je me suis relevé d’un coup, pas trop content : c’étais la mère Dutreuil. Et puis je me suis rendu compte qu’elle était équipée. Elle tenait un outil dans chaque main, une pioche et une bêche, et elle me regardait d’un sale œil.

« Vous comptez y arriver comme ça, elle me fait, ou vous jouez au mini-golf ? Vous m’avez l’air d’un drôle d’agriculteur ! Tenez, je vous ai amené de quoi faire, je peux entrer ? »

Je savais pas si c’était du lard ou du cochon. Elle était là devant moi, l’air toujours aussi revêche, toujours aussi osseuse, avec son chignon maigrelet, ses petites lunettes perchées sur le bout de son long nez, son menton en galoche, serrée dans une vieille veste en laine grise à motifs de bateaux bretons, les coudes en cloque, un truc tricoté avant guerre, et une jupe écossaise qui godait autour de ses guibolles de héron variqueux. La vision !!!

Du coup j’ai rien dit, la bouche ouverte comme un poisson pêché de la veille, et elle, elle est entrée et elle m’a cloqué d’autorité ses deux instruments dans les mains. Et puis elle s’est intéressée direct à mon esquisse de trou, et là, elle m’a re-regardé et elle a hoché la tête : « Vous y arriverez pas comme ça, votre terre, elle est morte, attendez, je vais voir ce que j’ai. » Et elle est repartie chez elle à toute allure. Je suis resté là, planté comme une plante, justement, les outils à la main. Et j’ai repensé à la chanson de Brassens…

Quand elle est revenue, elle portait un gros sac en plastique. « Tenez, quand vous aurez fait vos trous, vous mettrez de ça dedans, bien mélangé avec votre terre. Et pleurez pas la quantité ! »

J’ai regardé dans le sac, c’était une espèce de poudre noire qui sentait la forêt en automne.

– Allez-y, elle me fait, et après vous pourrez installer vos œillets.

– Ah bon, j’ai dit bêtement, c’est des œillets ?

Elle m’a regardé avec un de ces airs de pitié, j’en étais rouge de honte.

– Je croyais qu’on était ennemis, j’ai bafouillé, vous avez plus peur de nous ?

– Mon pauvre garçon, elle a fait de sa voix de girouette rouillée, vous apprendrez que les gens peuvent changer, qu’ils peuvent tenir compte de l’expérience. C’est mon cas : quand j’ai vu ce que vos garçons ont fait chez mes neveux, pour leur cuisine, et comment ils se sont comportés, j’ai compris que je vous avais mal jugés. Même une vieille enseignante comme moi peut reconnaître ses erreurs.

 

C’est comme ça que j’ai su qu’elle avait été instit. C’est aussi comme ça que plus tard, elle est venue aider un ou deux zozos du Foyer à apprendre à lire. Et c’est comme ça qu’on est devenu copains, elle et moi… et que j’ai pu piller sa bibliothèque, à l’amie Angèle.    

 

1er avril 2013              

 

 

 

9

Quand on a mal aux mains

 

La dame qui avait posé délicatement sa main sur ma manche, à l’entrée de ce grand magasin proche des Champs-Élysées, me regardait bizarrement. Avec son sourire interrogateur, elle avait l’air d’attendre quelque chose de moi. Une dame brune, coiffée très sage, maquillée de même, mince, plutôt élégante dans le genre discret. Elle approchait de la cinquantaine. Qu’est-ce qu’elle me voulait ?

« Vous ne me reconnaissez pas, elle me dit, l’air pas trop étonné de le constater. Je m’appelle Janice… Il est vrai que cela fait plusieurs années… »

Et tout m’est revenu d’un coup. La vieille dame affolée qui courait en gémissant dans l’avenue Montaigne. Le colonel aux regards égarés. La femme squelettique et quasiment tondue, serrée dans un imperméable d’homme bien trop grand pour elle, grelottant, pieds nus, sur le trottoir mouillé.

 

Je sortais du boulot, il était près de huit heures du soir, et j’allumais tranquillement la première sèche de la journée. Cette vieille folle m’est passée devant en s’efforçant de courir. Deux mètres plus loin elle perdait le souffle et s’accrochait à un réverbère. « Je peux vous aider ? » je lui ai dit. Elle a fait signe qu’elle ne pouvait plus parler, trop essoufflée, tout en me montrant la direction de l’Alma. Elle avait l’air désespéré, terrorisé.

De loin on aurait dit une dame âgée de la bonne société, bien mise et tout, mais de près on se rendait compte qu’elle était négligée, les cheveux d’un blanc jaunâtre, pas lavés, qui pendaient en mèches grasses, les fringues bouffées aux mites, fripées et pas du tout raccord. Mais quand elle a pu parler, c’était avec l’accent du Faubourg Saint-Germain.

– Aidez-moi, Monsieur, je vous en prie, je cherche à rejoindre mon mari, il s’est sauvé Vous savez, il perd un peu la tête. J’ai réussi à le suivre jusqu’ici, mais il m’a distancée et je l’ai perdu de vue.

– Vous avez une idée de l’endroit où il pourrait aller ?

– Oh oui, hélas ! Il croit savoir où se cache notre fille. Elle a disparu depuis des années. On l’aurait vue dans un immeuble de l’avenue, plus bas… Mon mari fait faire des recherches depuis des mois. Il doit être là-bas, maintenant, et je crains un impair, je ne suis même pas sûre qu’il s’agisse du bon endroit…

Et voilà. Je lui ai proposé de l’accompagner jusque là, elle a accepté, bien sûr, et je l’ai aidée à avancer. Elle sentait mauvais

Nous nous sommes arrêtés devant un portail très classe, et là, un homme qui en sortait nous est rentré dedans, c’était le mari. Un très vieux complètement égaré, plié en deux, le visage couvert d’ecchymoses, une oreille en sang. Il était grand et mince, très sec, tête nue, les quelques mèches qui lui restaient en bataille, mais la boutonnière ornée d’une dizaine de rubans. Il pleurait.

Il a vu sa femme, il l’a toisée, et il a fait le geste de la repousser, comme si tout ça était une affaire d’hommes, et il s’est tourné vers moi.

– Elle est là, je l’ai vue, mais le type m’a tabassé. Ensuite il m’a chassé.

Tout ça n’était pas clair. Je voyais bien que je tombais en plein drame, mais je savais pas trop quoi faire. En plus, les gens commençaient à se retourner, en passant, même à ralentir, et à tous les coups ça allait finir en attroupement. Un couple de vieux en pleine cata et un balèze qui les serre de près… Bref, je les ai entraînés tous les deux dans le hall de l’immeuble, et là on a causé.

 

Lui c’était un colonel en retraite, ils habitaient à Saint-Germain-en-Laye, ils avaient une fille, unique, et elle s’était sauvée de la maison quand elle était encore ado, ça faisait plus de trente ans. Ils l’avaient cherchée eux-mêmes, ils voulaient pas que ça se sache, une affaire de famille à ne pas ébruiter, etc, etc. Et puis ils avaient laissé tomber, mais quand le vieux avait compris, au travers de son marasme intellectuel, qu’ils ne pouvaient plus durer comme ça, qu’ils avaient désespérément besoin de leur fille, il s’était adressé à une agence de recherche de personnes disparues. Après des mois à casquer sans résultats ils avaient failli renoncer et paf, il y avait eu cette piste, et c’était la bonne.

 

– Si tu l’avais vue, se lamentait le vieux, ma pauvre chère amie, si tu l’avais vue ! J’ai d’abord pensé à une erreur. J’ai sonné, et une femme m’a ouvert. C’était elle, c’était Janice, et c’est elle qui m’a reconnu… Elle a poussé un cri et un homme est venu voir. Entre temps je l’avais moi aussi reconnue et j’ai fait mine d’entrer. Alors l’homme a compris que je venais pour elle et il m’a tiré violemment à l’intérieur en claquant la porte, puis il lui a asséné un coup sur la tête et comme elle tombait, il l’a bourrée de coups. Il s’est tourné alors vers moi et m’a frappé à plusieurs reprises… Il me disait « C’est une pute, je l’ai ramassée sur le trottoir, elle me doit tout ! » Ensuite il m’a poussé dehors en m’injuriant et en me menaçant. Il m’a dit de ne jamais revenir sinon il la tuerait.

Je résume ses paroles parce qu’en fait, il était beaucoup moins clair que ça, il s’arrêtait pour pleurer un coup, il tremblait, il se répétait, mais en gros ça a donné ça. Il faut dire que sa femme ne l’aidait pas parce qu’elle lui criait sans arrêt « Comment est-elle ? Comment est-elle ? » Et finalement il lui a répondu. Il lui a décrit leur fille et franchement, c’était pas du beau. En l’entendant, la femme se pliait en deux en gémissant, j’ai cru qu’elle allait y passer. Leur fille, elle était pratiquement à poil, même pas une culotte, juste une espèce de jupe courte et un tablier. Il a tout vu quand elle est tombée. En plus elle était très maigre, même plus que ça, et elle était à moitié tondue. Il a dit qu’elle avait l’air d’une sauvage, et même, à un moment, qu’elle ressemblait à une sorte de bête.

Mais moi j’ai compris, on lit ça dans les journaux : une esclave.

 

« Il ressemble à quoi, le type en question ? » j’ai demandé au vieux. Il a mis du temps à me répondre, il était plus vraiment avec moi, complètement choqué, et la vieille aussi. Et puis d’un coup il me dit « D’abord, il y avait aussi une femme, une dame assez forte, comme lui, d’ailleurs, et ils avaient l’air d’étrangers, des Levantins, peut-être. Elle est couverte de bijoux et lui se parfume, il sentait une sorte de patchouli… »

Il m’a regardé fixement : « C’est notre fille, Monsieur, c’est Janice, il faut la tirer de là. » C’était le colonel qui parlait. C’est bizarre, il passait directement de la faiblesse, même du gâtisme, à la lucidité. Par moments, bien sûr.

 

Alors je suis monté, j’ai frappé fort et le type a ouvert, je l’ai poussé et je suis entré. J’ai vu une espèce de créature d’enfer lovée sur la moquette. En sang. Elle ne gémissait pas, j’aurais dit, elle poussait une sorte de grognement bas, continu, comme un râle, et le type avait une cravache à la main. Alors je me suis tourné vers lui et j’ai cogné.

J’ai cogné comme jamais j’ai cogné sur un homme. J’aurais pu le tuer, ç’aurait été mon deuxième et il m’aurait renvoyé en taule, le saligaud, mais tant pis, je me suis arrêté que quand il a plus fait de bruit et qu’il est tombé sans plus bouger. Sa femme, par contre, elle, elle hurlait, alors je l’ai fait taire d’une baffe qui l’a envoyée elle aussi par terre.

Après quoi j’ai ramassé la fille, je l’ai mise sur mon épaule comme un sac de linge sale, je l’ai ramenée vers la porte, et comme j’ai vu un imperméable d’homme accroché à un perroquet, je l’ai chopé, et arrivé sur le palier, je l’ai habillée avec. Y avait deux trois personnes qui nous regardaient mais ils ont pas bougé, ils avaient pas l’air rassuré.

J’ai descendu la fille jusqu’au hall en la soutenant, et ses parents se sont précipités sur elle, alors j’ai poussé tout ce monde dehors et j’ai refermé la porte de cet immeuble de malheur.

C’est comme ça qu’ils se sont retrouvés en grappe sur le bord du trottoir. Il avait plu et la fille était pieds nus. J’ai dit « Restez là, j’arrive. N’ayez pas peur, personne ne va descendre pour vous embêter. » Alors je suis allé leur chercher un taxi et je les ai fourrés dedans, direction Saint-Germain-en-Laye.

Il faisait nuit. Je suis resté sur le trottoir, je me frottais les mains, elles me faisaient mal.

 

Je les ai jamais revus, jusqu’à ce jour où la main d’une dame s’est posée sur mon bras.

Elle m’a dit « C’était donc vous. Vous savez, mon père est mort, depuis, et je vis avec ma mère. Elle est très âgée, elle a besoin d’aide, et moi j’apprends à vivre. » Je lui ai répondu que j’en étais bien content pour elle, ce genre de truc, et qu’elle continue. Elle a compris, elle est partie, et comme je la regardais s’éloigner, elle s’est retournée et elle m’a fait un grand sourire et le geste d’un baiser. À ce moment-là, elle avait l’air d’une jeune fille.

Des fois, je suis bête…     

 

8 avril 2013

 

 

 

10

Quand on essaie de calmer le jeu

 

C’est vrai, quand j’y pense, j’ai souvent été amené à frapper quelqu’un. Je méditais là-dessus en arpentant l’allée principale de l’hyper. Dans mon boulot, y a beaucoup de temps morts, du moins à certaines heures. On reste en éveil, machinalement, mais on peut réfléchir à des choses. C’est l’histoire de Janice et du couple esclavagiste, qui m’était revenue à l’esprit…

 

Du coup, je me rappelais des bagarres. Faut dire que pour un gars comme moi, costaud et tout, c’est la solution facile. Tu rencontres un gus pas content, un qui t’en veux pour une raison ou pour une autre, ou qui la ramène, qui te fait de l’ombre, et paf, tu lui claques le beignet, après ça t’es tranquille.

Ou alors c’est toi qui cherches des embrouilles, on est pas plus blanc-bleu que les autres. T’as les nerfs, tu les passes sur le voisin.

En taule, c’est comme ça que ça se passe, du moment que les matons tournent le dos. Et quoi faire d’autre ? Y a plein de raisons de s’en prendre à ceux qui t’entourent. Tu le ferais pas que tu passerais pour un mouton, et les moutons, on les tond. Tu serais le souffre-douleur. C’est pas vivable.

« Bon, mais toi, Élie, » je me disais, tout en gardant un œil sur les quelques zonards qui circulaient dans l’allée, « t’es quand même pas une grosse brute, t’es pas un salopard, t’as jamais fait ça pour t’amuser, t’as jamais cogné quelqu’un sans raison ! T’as jamais frappé un vieux ou un môme. T’as jamais frappé une femme, même celle qui t’a largué vite fait quand t’avais vraiment besoin d’elle. »

Et c’est vrai, je suis plutôt le mec pacifique. N’empêche. Je suis pas allé en taule pour rien, j’ai quand même tué un homme. C’était pas calculé, ça s’est trouvé comme ça, si on veut, je peux même dire qu’à ce moment-là j’étais en danger, mais en réalité, mon réflexe, ça a été de cogner, et fort… C’est ça la vérité.

 

Quand j’ai parlé de ça à mon pote Younous il s’est marré :

– Eh ! Élie ! On est pas au paradis d’Allah ! Y a des méchants, mon vieux, faut pas se laisser faire, si tu baisses ton froc c’est eux qui profitent de toi.

– D’accord, d’accord, mais si tu réponds comme eux, si tu fais comme eux, c’est toi qui va être le méchant. Un de ces jours, tu vas devenir le caïd et tu feras les mêmes saloperies que tes méchants, là…

– Ah ben non, c’est pas pareil, ah non ! (il a plissé le front un moment, signe de réflexion.) Tiens, je vais te raconter une  histoire qu’est arrivée chez moi, dans mon pays, tu vas voir. T’as le temps ?

– Vas-y, je lui fais.

C’était pendant une pause, on était à une table du snack, un peu à l’écart, tout au fond. On avait pris un café. Younous s’en est allumé une, histoire de prendre le temps de bien raconter. Après deux taffes, il a commencé :

 

– Eh ben figure-toi qu’y avait un gamin qui gardait les chèvres de son village, dans la brousse, assez loin de chez lui. Un Mossi, comme moi. Les Peuhls sont arrivés. Ça leur plaisait pas, qu’il soit là, avec son troupeau. Pour eux, c’était leur territoire. T’es peut-être pas au courant, mais les Peuhls, c’est des éleveurs, ils ont beaucoup de bêtes, ils ont toujours besoin de plus de pâturages. C’est pour ça que c’est toujours la guerre, entre eux et les agriculteurs. C’est dans la coutume, tu comprends, ça dure depuis des temps et des temps.

Ceux-là, ils ont chopé le petit, un môme qu’avait peut-être onze-douze ans, et ils l’ont renvoyé dans son village avec ses chèvres. Mais avant, pour bien se faire comprendre, ils lui ont coupé une main. Tu vois le tableau ? Le gamin qui rentre en courant et en pleurant, avec son bras qui saigne, sans sa main ? T’imagines comment il est reçu ? Le village ? Pas seulement la famille, tu piges ? C’était une affaire de tout le village, ça…

Bon. La nuit suivante, les hommes du village sont arrivés sans faire de bruit au campement des Peuhls. Ils avaient leur machette. Ils les ont surpris dans leur sommeil. Ils en ont tué plusieurs, après ça ils sont rentrés au village. Les Peuhls, ils ont quitté le secteur dès le lendemain sans rien demander de plus. Tu vois ?

Eh ben les types qu’ont fait ça, quand ils en parlent, ils sont pas fiers, ils sont pas non plus honteux, eux ils ont fait ce qui devait être fait, c’est tout. C’était ça ou, à la longue, partir de chez eux, et pour aller où ?

 

Younous est resté longtemps à me regarder sans rien dire. Pour lui, tout était clair, dans cette histoire. Il attendait ma réaction. Moi je réfléchissais. Puis j’ai dit :

– Et pourquoi que les Peuhls ont jamais eu l’idée d’aller discuter avec le chef d’un village comme çui-là ? Comment ça se fait que personne a jamais essayé la discussion, pour les pâturages ? Au lieu de la guéguerre éternelle ?

– Élie ! Tu peux pas discuter avec un Peuhl ! D’où tu sors ? Eux ils voient que leurs vaches, mon pote !

– Et vous, vous voyez que vos plantations, non ?

– C’est pas pareil ! Nous on est toujours là ! On bouge pas, on est chez nous ! Eux ils vont, ils viennent, un jour ils sont là, un autre jour ils sont ailleurs, ils ont pas un pays, ils s’en foutent, ils sont aussi bien en Mauritanie, ou au Mali, ou au Niger… où tu voudras.

 

La discussion devenait compliquée, pas moyen d’amener Younous à revenir sur la question, il était parti sur les Peuhls, l’ennemi héréditaire, et il en sortait plus. Je suis sûr qu’avec un Peuhl j’aurais eu le même résultat, mais juste en sens inverse.

 

Je repensais donc à ça, un œil sur deux zozos, des jeunots qui restaient un peu trop longtemps à mater la petite vendeuse yougo, une blondinette qui disposait des parapluies sacrifiés, sur un étal, à l’entrée de la supérette. C’est vrai qu’elle était mignonne, mais ils avaient un peu trop l’air de penser à lui faire des choses… Pas de ça ! D’où elle venait, la petite, elle en avait sûrement assez vu.

 

Ils sont allés traîner plus loin, j’ai continué.

Cogner. Frapper. Et c’est vrai qu’on a pas toujours les moyens de discuter avant de s’empoigner. Moi j’aurais eu le temps de dire aux gars qui m’encerclaient pour me tabasser, juste parce que j’étais supporteur de l’autre équipe, « Attendez les gars, j’ai rien contre vous, je suis comme vous, un gars qu’aime le foute, je méprise pas votre équipe, elle joue bien, vous avez des bons joueurs, je reconnais ! Nous aussi, dites pas le contraire ! » Eh ben j’aurais eu le temps de leur dire tout ça, ils auraient peut-être arrêté. Sauf que j’ai pas eu le temps, et que même, je l’aurais eu qu’ils auraient rien entendu vu qu’ils gueulaient tous comme des ânes, on s’entendait pas, rien à faire. Résultat, je suis devenu un meurtrier.

On s’entendait pas… C’est marrant, j’avais jamais entravé que ça veut dire deux choses. Je fais gaffe à ces trucs-là, maintenant, depuis que je me suis mis à la lecture.

Cogner, j’en parlais à Jean, le directeur du Foyer. Comme j’ai dit, c’est un pasteur protestant. Il m’a raconté une histoire, Caïn et Abel. C’est dans la Bible. Il me la raconte et il me dit « Tu vois Élie, les deux premiers humains sont frères. Mais il y a un différend entre eux, et l’aîné va trouver le cadet pour s’expliquer avec lui. Seulement, au lieu de parler, il frappe. Pourquoi, on ne le saura jamais, d’ailleurs c’est juste une histoire. L’histoire de la violence entre les humains. On n’en est jamais sorti. Il y avait pourtant moyen de bien faire, non ? »

C’est pas moi qui lui donnerai la solution. Moi tout ce que je sais, c’est que dans le drame, j’ai tendance à cogner d’abord au lieu de discuter. C’est tout. Il m’a fallu la taule pour m’en rendre compte. Parce que hein ! Cette fois-là, avec ces imbéciles de supporteurs, j’avais qu’à me mettre à courir, et à courir vite, et je m’en tirais, et le gars que j’ai tué, il continuait à vivre. Comme le con qu’il était, d’accord, mais quand même : si on tuait tous les cons, il resterait pas grand monde…

J’ai réfléchi à ça, et j’ai vu que je suis pas moins con que les autres. J’essaye juste de faire baisser la dose.                   

 

15 avril 2013

 

 

 

11

Quand on prend une décision importante 

 

Rester des heures debout sans presque pas bouger, c’est pas bon pour les pieds. Faut des bonnes chaussures. Justement, ce jour-là j’avais rien d’autre à faire que d’aller m’acheter des godasses. Si j’aurais su, comme disait le petit Gibus dans La guerre des boutons, j’aurais pas venu.

J’aime bien ce bouquin, je l’ai lu plusieurs fois, je l’ai même carrément piqué à Angèle, ma voisine. Et là, surprise, cette phrase-là est pas dans le livre, c’est Yves Robert qui l’a inventée pour le film. Bonne pioche !

Donc, ce jour-là, j’aurais su, j’aurais pas venu dans ce magasin. J’aurais évité un cas de conscience. Parce que j’avoue que j’ai été tenté !

 

 Pour les chaussures, pas de problème, le petits gars qui m’a conseillé – un Maghrébin avec l’accent de la banlieue – il a très bien fait son boulot, je me suis retrouvé avec la paire de grolles qu’il me fallait, au prix qui me convenait. Jusque là, tout allait bien.

Mais j’étais à peine sorti que le jeune type m’a rattrapé par la manche. Il avait l’air embêté, même plus que ça, il en tremblait presque. J’ai d’abord cru que c’était au sujet de mon chèque, un truc comme ça. C’était pas ça, il voulait me demander quelque chose. J’ai dit « Qu’est-ce qui y a, mon gars ? ». C’était un petit mec très pâle, tout mince, les cheveux et les yeux vraiment noirs. Il était fringué un peu en croque-mort, petit costard, chemise blanche et cravate terne. Il a bafouillé, il osait pas me regarder mais il a réussi à dire « Escusez-moi, Msieur, vous êtes célibataire ? »

« Manque pas de culot, le petit gars », j’ai pensé ! Je l’ai regardé, il avait l’air sérieux mais vraiment paumé, j’ai senti que c’était grave. Je comprenais pas pourquoi son problème avait à faire avec ma situation de famille, mais je voyais que c’était du lourd. En plus, il regardait vers la porte de la boutique, la peur de se faire piquer par son patron, alors j’ai dit « Oui, et alors ? » Il a bredouillé à toute vitesse « Je débauche dans un quart d’heure, vous pourriez pas m’attende dans ce bistrot, là ? Je vous en prie, Msieur ! » Carrément suppliant. J’ai dit « D’ac ! » et il a même pas pris le temps de dire merci, il est retourné à son boulot à toute allure.

ça commençait à me plaire, cette histoire. C’est pas tous les jours qu’il y a du surprenant dans mon existence, faut dire. Alors je suis allé m’installer dans ce bistrot.

Il était dans les midi et demie une heure, c’était le moment de la jaffe, le couvert était mis sur les tables, les gens en étaient au steak-frites, je suis allé au fond et comme y avait une table pour deux qu’était libre, je m’y suis installé et j’ai fait signe au loufiat que j’attendais quelqu’un.

Pile à une heure le minot est entré. Il m’a repéré et il est venu s’asseoir en face de moi, l’air toujours effaré. On s’est pas parlé, le serveur est venu aussitôt pour la commande et il revenu presque tout de suite avec nos assiettes et tout ce qu’il faut. On a commencé à manger tous les deux, lui un steak haché salade, moi une entrecôte. Je lui ai offert du vin, il a refusé. Normal. Arrivé au fromage, les tables d’à côté étaient libérées, on pouvait causer. Je lui fais « Alors ? » Et là, il a déballé son histoire, mais sans me regarder :

– Msieur, faut pas m’arrêter tout de suite, c’est pas facile à espliquer, surtout que vous êtes pas… Vous êtes un Français normal… Enfin, un chrétien, je veux dire, vous êtes pas…

– Attends, attends, je suis le mec normal, si on veut, mais je suis pas chrétien, tu piges ? Je suis pas croyant, alors si c’est une histoire de religion…

– Non Msieur ! C’est pas pour vote religion, c’est pas la religion… Enfin, si, si vous voulez, mais alors c’est pour la mienne, ma religion, vous inquiétez pas pour vous. Je vous esplique.

Il commençait à m’énerver, avec sa façon de tourner autour du pot !

– Bon, ben alors accouche !

Il a avalé sa salive et finalement il s’y est mis :

– Voilà, j’ai une chose à vous demander. Un service. Quéque chose de vraiment important. Pas pour moi, remarquez ! C’est pour ma sœur. Un service pour ma sœur… Une question de vie ou de mort…

Là il s’est arrêté et il m’a regardé pour voir si je suivais, si j’allais pas foutre le camp immédiatement, s’il m’avait pas foutu la trouille avec son histoire de vie ou de mort. Mais moi j’étais vraiment accroché, ça m’intriguait, je voulais savoir la suite. Il a continué :

– Vous savez, Msieur, chez nous, l’honneur des filles c’est sacré. Mon père il a trois filles en plus des garçons, eh ben il plaisante pas là-dessus. Il veut les marier au bled, et elles ont intérêt à rester vierges jusqu’à là. Là-dessus, il est capabe de tout.

– Bon. T’as une sœur qu’a fauté, c’est ça ?

– C’est ça, Msieur.

– Ben c’est embêtant pour elle, mais qu’est-ce que je peux y faire ? C’est pas moi le responsable !

Et là, j’ai compris. J’ai à peine fini de parler que j’ai pigé. Il voulait que je porte le chapeau, ce petit con !

– Non mais tu m’as pas regardé, mon gars ! C’est ça, que tu veux me demander comme service ? Aller voir ton père pour lui dire que j’ai couché avec sa fille ? Non mais tu vas où, là ?

– S’agit pas d’aller voir mon père, ça je m’en charge, avec mon grand frère, s’agit juste de l’épouser, ma sœur. Mon père sera en colère, ça c’est vrai, même vraiment furibard, ça sera terribe pour lui, mais à vous il vous fera rien du moment que le mariage aura eu lieu. Écoutez, Msieur, je vous demande pas de faire un vrai mariage, si ça vous embête, je vous demande même pas de reconnaîte l’enfant…

– Reconnaître l’enfant ! Parce qu’il y a un enfant ? Elle est en cloque ?

Il avait pas besoin de répondre, la tête qu’il faisait suffisait. Je l’ai regardé. Longtemps. Il se taisait mais il attendait ma réponse, ce pauvre type. Il se disait peut-être qu’il avait trouvé le pigeon idéal, le genre à faire le bien…

Finalement, voyant que je m’étais un peu calmé, il a repris :

– Ma sœur, Msieur, elle est jolie, elle est gentille. Avec quéqu’un qui lui aura sauvé la vie, elle sera à ses pieds, vous trouverez pas mieux, comme épouse. Vous serez heureux avec elle, elle sera soumise…

Il me faisait l’article ! Dans une autre situation, je l’aurais traité de maquereau, mais là, je comprenais bien qu’il cherchait à sauver sa frangine, le pauvre gars. Et aussi son père.

– Elle a quel âge, ta sœur ?

– Elle a vingt ans, Msieur. En plus elle a son bac...

– Et moi j’ai quel âge, à ton avis ? Tu la vois se marier avec un vieux comme moi ? ça te paraît raisonnable ?

– Y a rien de raisonnabe là-dedans, Msieur, y a que du danger pour elle. Et y a que du plaisir pour vous. Et vous savez, si elle serait mariée au Maroc, son mari serait pas un jeune type, ça serait peut-être un vieux comme vous.

J’ai rigolé. 

– Un vieux comme moi ? T’es pas trop poli. Écoute moi : je te réponds pas tout de suite, je veux la voir d’abord.

– Oh alors, vous allez pas être déçu, vous savez, elle est belle belle belle, vous verrez ! Bien sûr qu’on va venir vous voir avec elle.

Il était content, il était certain, maintenant, que l’affaire était dans le sac.

Là-dessus on a pris rendez-vous.

 

Je peux dire que ce soir-là j’ai réfléchi longtemps.

Le lendemain soir ils étaient là, dans ce bistrot, deux garçons et la petite. Et c’est vrai qu’elle était belle. La plus belle femme berbère qu’un homme peut imaginer dans ses rêves. Et prête à tout pour se tirer du danger. Y avait pas de quoi hésiter.

J’ai dit au gars « Laissez-la avec moi et tirez-vous. » Ils sont partis après m’avoir embrassé comme un héros, mais sans dire un mot à la fille.

 

Quelques jours plus tard, grâce aux relations, encore une fois, de mon ami Jean, elle était planquée en secret dans une autre ville, chez un couple de braves gens. Je le savais pas mais ça existe, y a des groupes qui arrangent ce genre de cas.

Du coup je suis resté célibataire.

 

22 avril 2013

 

 

 

12

Quand on frôle l’état de guerre

 

C’est pas étonnant, je me disais, si y a tant de folingues dans nos quartiers, vu que c’est le monde entier qui est dingue !

C’était après cette histoire, ce délire… Je pensais à ça pendant que les pompiers ramassaient les débris et les derniers éclats et que l’ambulance du SAMU s’ébranlait en musique. Je me demandais si c’était vraiment le quartier qui voulait ça. Parce que le quartier, s’il était comme il était, ça lui était pas venu tout seul. Il avait pas choisi. 

 

J’allais pénétrer dans cette supérette de la rue Belgrand, près de la Porte-de-Bagnolet. Une dame, pour passer devant moi, me pousse légèrement de côté, l’air indifférent à ce qui l’entoure. Elle entre, elle fait quelques pas dans l’allée centrale et elle s’arrête. Pas prévenu, je lui rentre dedans. « Je m’excuse », je lui fais. Elle se retourne et elle me toise. Et elle me répond « Ce n’est pas à vous de vous excuser, c’est à moi de le faire et je n’en prends pas le chemin ! »

Elle avait beau être grande, je la dépassais d’une tête en hauteur et j’en faisais deux comme elle en largeur, mais elle avait pas peur. Elle avait l’habitude de remettre les lourdauds à leur place. C’est moi qui ai eu l’air de ce que chantait Brassens.

J’avais été sidéré par l’accent. Plus que par le contenu. C’était du pur Neuilly-Auteuil-Passy. Elle s’est retournée sans s’occuper de moi davantage et elle a avancé, le menton et le nez levé pour mieux observer l’endroit et ce qu’il recelait.

Pour une belle dame c’était une belle dame. Une de la haute. Habillée, coiffée et parfumée chic mais discret. Je lui aurais donné dans les quarante ans, mais allez savoir, elle devait disposer des moyens de garder cet âge-là pendant longtemps.

Moi je suis pas du genre à critiquer les gens sur leur mine, ni sur leur milieu. C’est pas parce que t’es né du côté de l’avenue Foch que t’es un sale esclavagiste. Et c’est pas parce que tu viens d’Aubervilliers que tu vas faucher le porte-monnaie des mémères. C’est plus compliqué que ça. Donc, j’avais rien contre la dadame. J’étais même pas vexé : le savoir-vivre dépend aussi du quartier où tu vis.

En contournant cette personne et en la devançant, je me suis étonné. Je me demandais pourquoi elle ne bougeait pas. J’ai vite compris en l’entendant parler. Sûre d’elle, elle interpellait à voix haute un petit jeune en blouse gris-vert qui rangeait des paquets de biscuits sur une gondole : « Dites-moi jeune homme ! Allez donc me chercher une demi-bouteille d’Évian… »

C’était un petit rouquin maigrelet, à grosses lunettes et dents de lapin. Il s’est retourné d’un coup, comme piqué par une guêpe. Il a regardé la dame qui le regardait. Il a vu qu’elle était sérieuse et il s’est mis à rougir. Il a avalé sa salive et il a réussi à lui dire : « Vous trouverez les bouteilles d’eau au fond du magasin à gauche, Madame. » Et il s’est retourné pour continuer son boulot.

Le chignon élégant s’est mis à vibrer, c’était impressionnant à voir :

– Dites donc, malappris ! Allez-vous faire votre travail ou faudra-t-il que je me plaigne de vous auprès de la direction ?

– Allez-y si vous voulez, j’en ai rien à faire !

Il disait ça sans même se retourner, juste un petit mouvement de la tête. Le genre impertinent.

Alors la belle dame a trépigné. C’était intéressant, pour moi, parce que j’avais pas vu quelqu’un trépigner depuis l’école primaire, une fille qu’on embêtait, en récré. Pareil !

Elle a crié « Eh bien j’y vais de ce pas, mon cher ! » Mais elle a pas eu besoin de le faire, un sous-chef s’était déjà pointé, un moustachu menacé par la calvitie, lui aussi en blouse gris-vert, un type long et maigre. « Qu’est-ce qui se passe ? » il fait, et la dame lui explique, l’air courroucé.

Pendant ce temps-là, pas inquiet du tout, le jeune type continuait tranquillos à ranger ses paquets de petits Lu, grimpé sur un escabeau. Le responsable a eu l’air embêté :

– Mais Madame, ici c’est un libre-service, les clients se servent eux-mêmes ! 

– Comment cela !? Vous plaisantez, je suppose ! ça ne se passera pas comme ça, je veux voir votre employeur !

 

C’est à ce moment-là que j’ai compris. Elle n’avait jamais mis les pieds de sa vie dans un magasin de ce type. Elle devait se faire livrer, ou plutôt, elle avait des domestiques pour s’occuper de ce genre de choses. Et là, devant une situation qu’elle n’avait jamais imaginée, elle faisait front, elle rassemblait son courage, un peu affolée tout de même. Elle était devant l’inconnu et ses lèvres tremblaient. Si son masque d’autorité tombait, elle était perdue, après avoir trépigné, elle allait se mettre à chialer…

 

Le sous-chef a pigé ça, c’était quand même un pro, il a dit au rebelle « Bon, Denis, allez-y, allez chercher ce que Madame désire, ça ne va pas vous tuer… » Le petit gars s’est redressé d’un coup. Tellement vite, qu’il est tombé de son escabeau et qu’il s’est étalé par terre. C’est de là qu’il s’est mis à gueuler « Non j’irai pas ! Non j’irais pas ! Alle a pas à m’donner des ordres ! Chuis pas payé pour ça ! J’irai pas, z’avez qu’à y aller vous-même ! »

 

On a tort de pas se préoccuper du moral de ce genre de petits gars, qu’on emploie à la demande ou qu’on emploie pas, qu’on paye avec un lance-pierre, qu’on traite comme un balai à chiotte. Je sais ce que je dis, j’ai été dans ce cas-là quand j’étais jeune. Ça marche, ça marche, ils ont pas le choix, mais un jour ça peut craquer… C’était ce qui se passait ce jour-là pour celui-là. Il en était au point où il s’en foutait de perdre sa place, où il en pouvait plus. Et d’ailleurs il s’est mis à pleurer, il est resté par terre à sangloter.

Y avait là une petite Beurette, une vendeuse, elle s’en est prise au moustachu, elle lui a carrément volé dans les plumes, elle s’est mise à lui taper sur la poitrine à coup de poing en criant « Foutez-lui la paix ! Grand dégoûtant ! ça vous plaît, hein, d’embêter les petites gens ! C’est comme quand vous venez peloter les filles dans la réserve, hein ! » Elle aussi, elle trépignait, y avait un sacré climat de tension, dans cet établissement !

Le type essayait juste de maîtriser la gamine, de lui attraper les mains pour qu’elle arrête. En même temps il regardait de tous les côtés, paniqué de voir que les clients commençaient à s’attrouper et que les autres vendeuses arrivaient pour voir ce qu’on faisait à leur copine. Se voyant encerclé, d’un coup sec il a envoyé promener la fille contre une gondole… qui s’est effondrée.

Fatalitas ! Tout a dégringolé, les pots de confiture ou de compote, en tombant, explosaient, les gens criaient, des éclats de verre se plantaient dans les jambes, une jeune maman s’est mise à hurler parce que son gamin, un petit dans les trois ans, avait le front qui saignait. Le vrai grand bordel !

C’est alors que le jeune type s’est relevé et a foncé sur son chef, l’escabeau à la main qui tournoyait au-dessus de sa tête, et qu’il l’a jeté sur le pauvre bonhomme, qui s’est effondré lui aussi. Le volume des hurlements est passé au maximum, les gens ont accouru de toute part.

Le patron aussi, un monsieur bedonnant, est arrivé, il essayait de se faufiler entre les gens qui formaient maintenant une foule encombrée de caddies qui se heurtaient. ça devenait dangereux, une panique a enflé, les gens se sont mis à se pousser pour se dégager, si bien que d’autres étagères se sont écroulées, tombant sur les gens, le coup des dominos, une étagère en entraînait une autre…

Moi j’étais resté à côté de la dame BCBG, ahuri comme elle, à vrai dire, mais je m’occupais pas d’elle parce que j’essayais d’arriver jusqu’au pauvre homme qui avait pris l’escabeau sur la tête. J’ai pas pu, un groupe de vendeuse me barrait le passage, elles me repoussaient pour pouvoir continuer à piétiner le type, complètement échevelées, rouges de sueur, le rire sauvage.

J’ai réussi à sortir de l’établissement au moment où la grande glace éclatait dans un bruit de tonnerre et que des milliers de bouts de verre étaient projetés vers la rue.

J’ai fait quelques pas sur le trottoir et je me suis retourné : la dame sortait de là, majestueuse, les cheveux couverts d’éclats de verre. ça lui faisait comme une tiare resplendissante. Elle m’a regardé et elle m’a dit « Voilà qui évoque un état de guerre, n’est-ce pas Monsieur ? »

 

29 avril 2013       

 

 

 

13

Quand on se fait embarquer

 

Le boss m’avait convoqué, je me suis demandé pourquoi. C’est pas que j’avais mauvaise conscience, j’avais rien à me reprocher côté boulot, mais j’étais pas idiot, M. Bernard, le patron, quand il te convoque à part des autres, c’est qu’il a un truc pas clair à te proposer, et ce truc, c’est jamais le genre renforcer le service d’ordre de la CGT… À mon avis, il aurait plutôt tendance à pencher de l’autre côté. Ça n’a pas raté. « Prends-toi une chaise, il me fait en me tendant sa boite de ninas, j’ai quelque chose à te dire. C’est entre nous. » Là, j’avais déjà compris, c’était bien ce que je pensais.

Il m’a bien regardé, l’air de peser le pour et le contre, de chercher à savoir s’il devait aller plus loin. Quand il est comme ça, immobile, on dirait tassé mais plutôt ramassé, avec ses verrues et son double menton, il ressemble à un gros crapaud qui surveille une mouche bleue qui s’approche, l’innocente…

– J’ai une affaire pour toi, il me dit finalement.

– Quel genre ? 

Il continuait à m’inspecter un moment avant de cracher le morceau :

– Dans quinze jours c’est le 1er-Mai. T’es au courant. Ce jour-là y a des manifs. Qui dit manif dit service d’ordre. Qui dit service d’ordre dit balèzes formés et disciplinés. D’accord ?

J’ai hoché la tête pour dire oui. Oui, du moins, jusque là. Mais pour le reste, pas besoin d’attendre la suite, j’avais déjà compris : le 1er-Mai, y a deux sortes de manifs, les syndicats et le Front national… Et le choix du boss, à mon idée, ça pouvait pas être les syndicats. J’ai voulu lui montrer que j’étais au parfum :

– Vous avez pensé à moi pour aller applaudir la statue de Jeanne d’Arc ?

– Ne fais pas le mariole, je ne rigole pas. Le FN m’a demandé de lui trouver des gars sérieux. Capables. Responsables. Comme toi.

Il s’était redressé et il martelait les mots. L’ancien officier habitué à se faire obéir de ses hommes tout en leur passant de la pommade. La vieille ficelle. En mon en-dedans, comme disait ma grand-mère, je me marrais : on me l’avait fait souvent du temps de l’Algérie, ce truc, ça prenait plus. Mais j’ai attendu la suite.

Il s’est allumé un cigarillo. Pas moi. Je préfère les bonnes vieilles gauldos mais là j’avais pas envie de fumer, je voulais pas faire ami-ami, cloper ensemble comme deux vieilles badernes camarades de combat.

Il a compris le message. Il a attaqué sec :

– Tu aurais peut-être préféré la CGT ? C’est ça ? La chienlit, comme disait le Vieux ? Tu as oublié d’être un Français ? Tu tournes le dos à la patrie ? Tu es un rouge ? Un nostalgique du Goulag ?

Savoir s’il y croyait, à son baratin, je me le demandais. Peut-être un peu, ou peut-être juste l’idée d’essayer ça avec moi ? Mais il avait exagéré dans le ton. Et aussi, il s’était coupé en faisant allusion à de Gaulle, l’ennemi juré des fachos. Et aussi des Pieds noirs. Il me prenait pour un nullard, il savait pas que j’avais tout lu sur l’histoire du Grand Charles et sur celle du Maréchal, et aussi sur l’Algérie, et tous ces trucs.

Mais y avait autre chose. Parce que, un type de plus ou de moins pour le service d’ordre du FN c’était pas aussi grave que ça. Des mecs capable de le faire et en plus d’accord, il en manquait pas. Qu’est-ce qu’il avait, le boss, à vouloir à toute force me foutre là-dedans ? À me faire le grand jeu du patriotisme modèle culotte de peau ? Pourquoi à moi ?

– Je suis pas un coco, patron, j’ai dit, et je suis pas non plus pour Le Pen. Ces trucs-là c’est pas pour moi. Vous savez ce que je suis, alors c’est pas à moi de la ramener. En plus j’ai passé l’âge. Cherchez ailleurs, ça ira mieux.

 

Et c’est vrai, je me sens pas de m’engager, comme ils disent. Je suis qu’un ancien taulard, c’est comme si j’avais plus le droit de penser à ces choses-là. Hors course, quoi. En théorie je suis redevenu comme tout le monde, avec tous mes droits, la plupart des gens me le diraient, mais dans ma tête y a un blocage. Ça sera plus jamais pareil, je suis marqué.

 

– Dommage, dommage… il a repris.

Et puis il a hésité :

– Ou peut-être pas. Si tu n’es ni l’un ni l’autre, tu pourrais faire l’affaire. Je ne t’ai pas dit la vérité, c’était pour te tester… Tu m’aurais dit « Banco pour le FN » je n’aurais rien dit, je t’aurais branché sur eux et c’est tout. Tu m’aurais dit que tu étais à fond pour les gauchistes, j’aurais fait pareil, j’ai des contacts. Mais ce n’est pas de ça qu’il s’agit.

 

J’avais donc bien vu, il me menait en bateau depuis le début. Qu’est-ce qu’il allait encore me sortir ?

– Tu vois, Élie (voilà qu’il m’appelait Élie, ça devenait chaud), j’ai confiance en toi. Je n’en ai pas l’air mais je te suis depuis le début, depuis que tu travailles ici, je vois comment tu réagis, je sais que tu es correct, même si je n’ignore pas d’où tu viens. Parce que ça, ça ne veut rien dire : même en taule, un mec bien reste un mec bien.

Ouh là là ! Où il m’emmenait, lui, avec son baratin ? Mais il a continué :

– Moi qui te parle, Élie (encore…), je ne suis pas ce que tout le monde croit, tu vois. Je ne suis pas seulement le patron de cette boite. Je ne suis pas seulement l’ancien chien de guerre qu’on croit connaître. Je suis aussi autre chose. Mais pour t’en parler, parce que j’avais dans l’idée de t’en parler, j’ai besoin de savoir si je peux le faire, si tu es capable de me dire oui ou non sans aller dégoiser partout. D’accord ?

Là je dois dire qu’il m’avait impressionné. Franchement, j’ai senti qu’on en arrivait au dur, que c’était du sérieux, qu’il fallait pas… Je sais pas, il y avait quelque chose en plus, chez lui, tout d’un coup...

– Parlez toujours, patron, je la fermerai, vous avez ma parole.

 

Il a dû voir que j’étais sérieux parce qu’il a continué. Et là, il m’a soufflé :    

– Gilbert Authier, ça te dit quelque chose ?

J’ai pas eu à faire effort pour voir de qui il parlait. Ça ne remontait qu’à quelques semaines. C’était le gars du Ministère de la Défense nationale, le type au flingue planqué dans son attaché-case, à l’entrée du magasin de la rue de Rennes, celui que Boris voulait fracasser… Il m’avait donné sa carte. Comment le boss pouvait connaître le nom de ce type ? Et pourquoi il m’en parlait ?

La tête que j’ai fait a renseigné le patron.

– D’accord. Tu vois qui c’est. Bon. Écoute, c’est lui qui m’a joint. Certaines circonstances ont fait que je suis devenu, disons, un de ses contacts. Je te le dis et tu l’oublies aussitôt, d’accord ? Voilà, tu pourrais lui rendre un service. À ce qu’il m’a fait savoir. Pas à lui, à son Service, tu comprends ?

J’étais trop abasourdi pour réagir, ça l’a fait rigoler :

– La République a besoin de toi, mon gars ! Il paraît que tu pourrais l’aider, ça t’en bouche un coin, non ? Alors voilà : si tu es partant, tu me le dis. Si tu ne marches pas tu me le dis. Et dans ce cas, on ne s’est même pas vu aujourd’hui. OK ?

– OK. Et la réponse, c’est pour tout de suite ?

– Ah oui ! Immédiate !

 

Il en avait de bonnes, lui ! Moi ce que j’entrevoyais, c’était de gros ennuis, plutôt. Les Services, je sais pas trop ce qu’ils magouillent, en général, mais je me disais que ça devait pas être du banal. Surtout, je voyais pas ce qu’un type comme moi pouvait avoir à faire avec eux. D’un autre côté, j’étais flatté. Ben oui, autant l’avouer… J’étais peut-être pas qu’un rebut de la société, finalement.

 

– D’accord, j’ai dit, mais pourquoi il m’a pas contacté directement ? ça devait pas être compliqué pour lui de me retrouver sans passer par vous…

– Tu lui demanderas. Appelle-le, tu as sa carte. Mais ce que j’en pense, c’est qu’il doit avoir besoin que nous soyons branchés tous les deux. Pourquoi, je n’en sais encore rien. Il me le dira quand il t’aura vu, sans doute. Au cas où… tu ne ferais pas l’affaire.

Et là, en l’entendant, j’ai eu un petit frisson qui me courait dans le dos : si je faisais pas l’affaire, qu’est-ce qui m’arrivait ? Avec ces types-là, on pouvait se le demander.

Mais bon, j’ai appelé Authier. Il m’a filé un rencard, on s’est vu dès le lendemain.

C’était du lourd.

 

6 mai 2013

 

 

 

14

Quand on n’est pas à la hauteur

 

Authier m’avait donné un rencard Boulevard Voltaire, dans le XIème, au métro Boulets-Montreuil. Y a un bistrot juste devant la sortie.

Il m’attendait là, assis en terrasse, toujours raide mais habillé comme moi, je sais pas comment il avait deviné : jean, blouson et casquette. La sienne avait un pompon. Quand il m’a vu il s’est levé, il m’a serré la main avec entrain comme s’il était content de revoir un vieux copain, puis il m’a pris par le bras et il m’a entraîné tranquillement vers la rue Bouvier, juste à côté, une petite rue où y a pas grand chose, un long mur aveugle à gauche, et à droite quelques immeubles d’habitation et une sorte de grand atelier sur deux niveaux.

On y est entré, on est monté à l’étage et on a pénétré dans un hall désert. Y avait juste des instruments de musique classique installés un peu partout, cinq ou six pianos de toute sorte, des contrebasses et des violoncelles, ce genre de trucs. Y avait même un petit orgue. Certains instruments avaient l’air en mauvais état, d’autres étaient vieux mais tout proprets. ça faisait un peu comme la réserve d’un réparateur. Sur la droite, on devinait l’existence d’une autre salle, peut-être un atelier, mais on entendait pas un bruit.

Y avait une table sur tréteau et trois chaises, Authier m’en a montré une, il en a pris une autre, et on s’est assis. Il a attaqué tout de suite.

– Merci d’être venu. Bernard m’a dit que vous seriez peut-être, disons, disposé à rendre un petit service aux gens qui m’emploient.

Il m’a regardé pour voir si je confirmais, et moi j’ai donc plus ou moins hoché la tête. Bon, j’étais partant, mais à mes conditions quand même. J’attendais de voir. Il a paru comprendre le message.

– Voilà de quoi il s’agit : parmi vos collègues, il y a un certain Sélim (il m’a pas dit le nom de famille).

Il m’a regardé à nouveau pour voir si je savais de qui il parlait. Je voyais.

 

Sélim, c’était un gars de la boite. Le genre Maghrébin blond, comme y en a. Les yeux foncés quand même. Un grand escogriffe toujours très soigné de sa personne, mince mais pas faiblard, loin de là, plutôt costaud. Le type sérieux, qui fait des giries à personne. Pas trop causant mais pas distant non plus. L’Algérien qui fume pas, qui boit pas, qui ramène pas de nanas sur le pas de la porte de l’agence comme y en a… Juste normal, même un poil effacé. Il serait pas blond, on aurait de la peine à le distinguer d’un tas de gars qui se baladent sur les boulevards.

 

Authier a vu que je savais de qui il parlait mais que j’avais pas grand chose à en dire. J’avais haussé un peu les épaules mais lui c’était un pro, dans son genre, il lisait carrément dans mes attitudes. Ça me plaisait pas trop…

– Disons que nous aimerions en savoir plus, sur ce Sélim. Disons qu’il y a chez lui quelque chose de pas clair. Dans son histoire. L’histoire qu’il raconte à son sujet. Vous n’avez pas à connaître les raisons de notre… Suspicion serait trop fort, disons plutôt notre indécision.

(Il aimait bien répéter « disons », y a des gens comme ça, j’ai remarqué.)

 

J’avais pigé le truc, il a pas eu besoin de me donner beaucoup d’explications, il voulait que j’espionne le Sélim en question, que je me rapproche de lui autant que possible, que je le fasse parler, que je l’observe de près, que je ramène un maximum de renseignements sur lui, tout ça sans avoir l’air d’y toucher.

C’était pas le genre à me plaire. J’ai demandé pourquoi je ferais ça, qu’est-ce qu’il avait fait pour qu’on le surveille. Bref, qu’est-ce qu’on lui voulait.

– Je ne suis pas autorisé à vous en dire beaucoup plus, mon cher Élie (tiens, lui aussi !), mais disons que cette enquête a à voir avec certains événements qui se passent en Algérie depuis quelques années. Votre collègue pourrait entretenir des liens, disons inquiétants, avec une certaine mouvance que nos collègues algériens combattent…

Bon, ça y étais, j’avais compris, y avait de l’islamisme dans l’histoire, et ils avaient dans l’idée que Sélim était peut-être mouillé là-dedans.

 

Je sais pas vraiment pourquoi j’ai accepté. Ça devait être plus ou moins lié, dans ma tête, à la situation de mon pote Younous rapport à la religion. Si y avait une taupe extrémiste dans notre groupe de collègues, ça pouvait devenir dangereux pour lui, cette andouille qui suivait pas leurs règles, à eux-autres. La religion. Le truc le plus dangereux pour un mec un peu libre après la vérole ou le sida. À mon avis.

Quand il a vu que j’étais partant, Authier m’a refilé deux-trois tuyaux supplémentaires :

– Tenez, essayez donc de savoir, disons, si ses cheveux sont vraiment blonds. Ça pourrait déjà constituer un indice de, disons, son degré de… vous voyez.

Il avait l’art de la litote, ce gus, comme on dit dans les bouquins savants sur la littérature. J’aime bien ce genre d’expressions à sortir pour se faire mousser, par exemple devant une nana. Ou  juste pour soi, pour se faire marrer soi-même.

 

Ça n’a pas été long. Faut dire que j’ai eu de la chance. Dès le lendemain soir j’avais pigé ce que magouillait le gars Sélim et j’avais réagi en conséquence.

Je l’ai croisé à l’agence. En regardant bien j’ai vu que la racine de ses tifs était noire… C’est ça qui m’a vraiment décidé. Du coup, comme il avait fini son service et moi aussi, je l’ai suivi.

On s’est retrouvé, moi cinquante mètres derrière lui, dans un quartier pourri du vieux Montreuil, derrière les Puces.

Il s’est faufilé dans une ruelle étroite, sombre et mal pavée et j’ai pas osé le suivre. Je savais pas trop quoi faire, arrivé là… Je me suis dit que j’allais attendre un peu, au cas où il ressortirait, et je me suis planqué derrière un tas de vieille ferraille. La nuit était tombée.

Ça n’a pas duré cinq minutes, tout à coup je l’ai vu sortir de là en courant, deux barbus armés de couteaux à ses trousses. Il a dû voir qu’il ne leur échapperait pas car il s’est arrêté et il s’est retourné, prêt à se battre. Eux aussi se sont arrêtés, ils lui faisaient face, les surins pointés sur lui.

J’ai vu qu’il n’avait aucune chance, tout seul, alors j’ai attrapé deux barres de fer, une pour lui et une pour moi, et je l’ai rejoint. Ça a suffi, les types ont détalé, ils sont retournés dans la ruelle. On a respiré un coup.

Sélim m’a regardé : 

– Qu’est-ce que tu fais là ? T’es flic ?

– Pas de danger, je passais par là et j’ai tout vu. Moi qui croyais que t’étais plutôt comme ceux-là, j’ai l’impression que je me suis foutu le doigt dans l’œil !

– Tu passais par là ? Tu me prends pour qui ? Qu’est-ce que tu ferais ici ? T’habites à Pantin !

– Bon ben disons que je te suivais parce que j’avais un doute. Tes cheveux. Ça m’a intrigué, c’est tout. Pourquoi tu te les teins ? T’as peur de quoi ?

– Ça te regarde ?

Il avait raison, ça me regardait pas… D’un autre côté, ce que je comprenais de lui ça me plaisait. Alors au lieu de m’en aller, je l’ai mis au parfum, tant pis, j’avais bien vu qu’il était pas islamiste.

– Écoute, Sélim. Y a des gens qui pensent que t’es un agent du Front islamique planqué chez nous pour nuire. Tu vois le tableau. Peut-être que t’es pas en règle et que ça les inquiète, je sais pas, mais ils t’ont dans la ligne de mire. Peut-être que tu devrais disparaître, changer d’air.

Il m’écoutait attentivement. Je me suis tu et au bout d’un moment il a souri :

– C’est à cause d’eux, les barbus, que j’ai quitté l’Algérie. Je me cache d’eux. T’as raison, Élie, je vais me planquer, peut-être même partir ailleurs.

 

On peut pas être bien vu de tout le monde. Trois jours plus tard, comme Sélim avait pas reparu, le Boss m’a convoqué.

– C’est toi qui l’a mis au courant ?

Je lui ai tout raconté, il m’a regardé comme un minus.

– Mon pauvre Élie, tu n’es vraiment pas fait pour ce genre d’affaire. Qu’est-ce qui te prouve que ce gars-là ne t’a pas endormi ? Qu’il n’a pas fait semblant pour te faire parler ? Et du coup il aura compris qu’il était repéré. Je vais te dire : oublie tout ça ! N’en parlons plus, tu n’as jamais entendu parler de cette histoire.

 

C’est comme ça que j’ai arrêté une fois pour toute d’aider la France.       

 

13 mai 2013

 

 

 

15

Quand on se balade au bord de l’eau

 

Ce dimanche-là j’étais de repos. Pas de mission pour le Boss, pas de problème dans le Foyer, pas de ménage dans ma piaule, même pas de courses à faire. Et pas non plus de petite copine à inviter…

Le vide.

Des fois, célibataire, c’est lourd à porter. Tu t’em…bêtes.

Mais là, il faisait beau, on était en mai, le quartier tout entier était en fleur, ça débordait sur la rue depuis les jardinets et les courettes, par dessus les grilles ou les murets. Ça peut aussi être ça, la banlieue, sous cette lumière toute fraîche qu’on ne trouve à cette saison qu’en Île-de-France.

ça me faisait tout drôle, cette ambiance, cette douceur de l’air, cette profusion, ces odeurs. Et ces femmes en robes légères… Moi le lourdingue, je me sentais devenir poète.

Je dis ça mais je sais que poète, c’est pas forcément les petites fleurs et les petits zoziaux. J’ai lu Prévert ou Tardieu, je suis pas un illettré. Enfin, je le suis plus tout à fait ! N’empêche, quand tu te sens comme ça, t’as envie de le dire à quelqu’un, tu souris sans t’en rendre compte, tu chantonnes, tu fais le jeunot…

Justement, en me rasant, je me suis aperçu que je murmurais une chanson, celle de Brassens, La chasse aux papillons, ça m’a donné envie de sortir, de me balader sans but, sans penser à rien, juste pour profiter de ce petit air frais. J’avais les jambes un peu en coton, et en même temps prêtes à gambader. 

La chasse aux papillons… Est-ce qu’on en trouvait encore, des papillons, dans mon quartier ? ça valait le coup d’aller voir.

C’est comme ça que je me suis retrouvé sans y avoir pensé sur les bords du Canal de l’Ourcq. Normal, c’est pas loin de chez moi. D’un autre côté, j’aurais pu monter au contraire jusqu’au Fort de Romainville. Mais ça grimpe dur, tandis que pour se retrouver au bord du canal, ça descend doucement.

C’est comme ça que les choses arrivent, sans qu’on l’ait fait exprès.

 

Arrivé au canal, j’ai donc suivi la piste cyclable qui le longe. Bien sûr direction Meaux, j’allais pas retourner sur Paris.

C’est une chouette balade, quand il fait soleil, pas fatigante, c’est pour ça qu’on y rencontre des gens qui sont pas pressés. En fait c’est le début d’un GR au départ de Paris, on y voit des gens entre deux âges sac au dos, bien chaussés, qui s’en vont savoir où, mais en tout cas sûrs de leur parcours. Ils ont déjà adopté le pas du marcheur. La classe moyenne déterminée.

Mais y a aussi les jeunes mamans qui lambinent derrière un landau ou une poussette. Ou les retraités, seuls ou par deux. Pépère a mis sa casquette de toile et mémère sa robe à petites fleurs. Ça marche à petits pas et ça ne rate pas une occasion de tailler une bavette avec qui voudra. De loin en loin, un petit père du genre optimiste est assis sur le bord, une canne à pêche devant lui qui fait des ronds dans l’eau. Deux trois pré-ados passent en vélo en se lançant des vannes débiles, ça me rajeunit.

 

J’étais donc là à me balader, tranquillos, tête nue, avec mes baskets fatigués, mon jean pas neuf et mon pull marine juste posé sur les épaules. Je profitais.

Y avait pas trop de monde, on était tranquille, personne gênait personne.

Et puis l’accident, le truc qui devait pas arriver, un vélo qui dérape, qui tombe sur une jeune mère qui s’écroule, et une poussette qui dérive vers le bord et qui tombe à l’eau, avec une petite toute bouclée qui reste attachée par la ceinture de sécurité et qui disparaît dans la flotte.

Ce genre de catastrophe, ça se passe en trois secondes.

La jeune femme se relève, se met à hurler, court vers le bord et se jette à l’eau, avec sa robe légère qui lui fait comme une corolle, mais là, rien de poétique. De son côté, le gamin au vélo se tient penché au-dessus de l’eau, il a peur, il ose pas sauter aussi, il se borne à geindre, et ses copains, derrière lui, sont complètement pétrifiés.

J’étais pas loin, j’ai vu tout ça, j’ai couru, mais tout ce que j’ai pu constater, c’est que la poussette avait coulé, qu’on la voyait pratiquement plus, et que la mère était en train de se noyer en se débattant pour arriver à voir ce qui se passait au fond.

L’eau était pas très claire mais du haut de la berge on pouvait constater qu’elle avait aucune chance de s’en tirer, encore moins de repêcher sa petite fille. C’est que le canal est profond, il a été creusé pour les lourdes péniches chargées de blé qui ralliaient les Grands Moulins, autrefois.

 

J’ai quand même ôté mes baskets et je me suis mis à l’eau, je pensais pouvoir aider au moins la mère, mais une fois dedans j’ai aperçu une forme claire qui venait doucement vers nous. La petite fille remontait tranquillement. Du coup j’ai attrapé la jeune femme et je l’ai soutenue en attendant que son enfant nous rejoigne. Tout ça s’est passé très vite, en fait, mais sur le moment, ça m’a paru une éternité. Enfin, la petite est arrivée, elle nageait comme un petit phoque, d’une façon naturelle, sans gestes inutiles, les yeux fermés.

Je l’ai prise et je l’ai passée au gamin. Il était maintenant entouré d’une petite foule, mais j’ai pensé qu’il devait prendre sa part du sauvetage. Après, ça a été plus difficile de tirer la femme hors de l’eau, il a fallu que plusieurs types s’en mêlent, elle était comme folle, entre deux goulées de flotte qu’elle devait recracher, elle criait « Ma fille, ma fille ! » et elle gigotait dans tous les sens pour essayer de récupérer la gamine avant même de pouvoir s’en tirer elle-même.  

Ensuite deux braves gars m’ont donné la main pour m’aider à remonter sur la berge. Quand j’ai émergé, la femme était accroupie, son enfant serrée dans ses bras, et elle sanglotait comme une perdue. La petite, elle, bien tranquille, gardait les yeux fermés. Elle avait l’air de profiter paisiblement du giron de sa mère, un petit sourire satisfait au coin des lèvres.

J’ai eu le temps de bien la regarder avant que le SAMU se pointe et l’emmène avec sa mère. C’était une belle petite fille brune bien potelée. Elle devait avoir dans les deux ans et elle avait l’air en pleine forme, même pas spécialement choquée, juste fatiguée.

Bien plus tard, j’ai appris que les enfants de cet âge pouvaient pratiquer naturellement une sorte de nage réflexe. ça leur permettait de rejoindre le sec pourvu que ça ne dure pas trop longtemps. Je dois dire que sur le moment, j’étais plutôt stupéfait qu’elle ait réussi à s’en tirer toute seule. Il avait sans doute suffi, par chance, que l’attache qui la maintenait assise sur sa poussette se relâche pour qu’elle puisse s’en dégager et remonter.

 

Mais sur le moment, je restais là, trempé et transi, entouré de braves gens qui me tapaient dans le dos, que ce soit pour me réchauffer ou pour me féliciter, j’en savais rien. J’avais refusé de monter dans l’ambulance, j’étais pas malade, juste mouillé. Mon seul réflexe a été de sortir mon porte-feuille de ma poche arrière. Évidemment il était trempé, avec tout ce qu’il contenait, papiers et billets. J’ai fait la grimace. Bon, j’avais pas perdu mes clés dans l’affaire, c’était déjà ça !

Là-dessus, les flics sont arrivés, il a fallu leur raconter tout ça en détail, heureusement ils m’ont mis une couverture sur les épaules. J’ai dû leur fournir mon identité complète, adresse incluse, et comme un journaliste, un petit jeunot qui devait faire les chiens écrasés, les avait suivis, du coup j’ai eu ma photo dès le lendemain dans le Parisien, je m’en serais bien passé. La légende disait « Un ex-détenu sauve une petite fille et sa mère de la noyade ». J’osais plus sortir, en fait j’avais rien fait.

 

Deux trois jours après, on sonne à la porte du Foyer, il devait être dans les six heures du soir, je venais de rentrer. Y avait un jeune couple devant la porte, la jeune femme un paquet de gâteaux à la main, et le type la petite fille dans les bras. Ils lui avaient mis un gros nœud rouge dans les cheveux. Je passe sur la suite, j’étais gêné.

Mais c’est comme ça que je me suis fait des amis avec des gens que j’aurais jamais rencontrés autrement. Anne-Laure et Bertrand. Un ingénieur en BTP et sa femme provisoirement au foyer, vu la petite à élever. Bérénice, pauvre môme, elle s’appelait, tu parles d’un prénom ! Eh ben, Bérénice ou pas, je suis son parrain, moi qui fout jamais les pieds à l’église ! On l’a baptisée y a pas trois mois, pendant les vacances d’été, j’avais l’air cloche, avec mon costard neuf, au milieu de tous ces gens bien qui me faisaient fête.

Comme quoi j’aurais tout vu, dans ma vie.  

 

20 mai 2013  

 

 

 

16

Quand on n’est pas aux normes

 

Je discutais avec Babacar, l’un des résidents du Foyer. C’est le gars tranquille, sans problème, du moins pour moi. Pour lui c’est pas pareil, des problèmes il en a. Bon, c’est sûr, il a fait des bêtises, ici on en est tous là, mais lui c’était pas du lourd, juste une histoire d’impayés à répétition. Il a fait son temps, il est sorti de taule et il est là juste le temps de se retourner. Il a le temps, lui, il a pas trente-cinq ans. C’est un bon mécanicien, on en manque, il va retrouver du travail et il pourra se loger. Là-dessus il s’en fait pas.

Son problème, ou plutôt ses problèmes, c’est les femmes. Les siennes, je veux dire. Parce que Babacar, s’il a fait des dettes, c’était pour envoyer des sous à ses femmes au Sénégal… et aussi pour faire le beau devant la femme blanche qui vivait avec lui ici. Ça faisait beaucoup ! Beaucoup de femmes et beaucoup d’argent.

C’est de ça qu’il me parlait.

– Josiane, il me disait, quand elle a vu que j’étais présenté au tribunal et après ça envoyé à Fresnes, elle a pas eu longtemps à réfléchir, elle m’a largué vite fait bien fait. Bonjour Monsieur, en revoir Monsieur.

– Je connais ça, mon vieux, j’ai donné. Mais bon, ça te fait une femme de moins, t’auras moins de fric à trouver !

Je lui disais ça pour le faire marcher, je savais bien que pour lui c’était pas aussi simple, c’était pas la première fois qu’il m’entretenait sur le sujet, cette femme-là il y tenait, c’était son idéal féminin. Une fausse blonde grassouillette, j’avais vu la photo, toujours bien habillée.

– Rigole pas avec ça, Élie, il répond, tu connais mes sentiments. Josiane, je veux qu’elle revienne. J’ai déjà essayé de lui expliquer. Dès que je suis sorti j’ai été à son travail, elle marne dans un atelier du Sentier, elle est comptable.

– Ah bon, elle est juive ? Tu me l’avais pas dit. 

– Pourquoi tu dis ça ?

– Ben le Sentier, à Paris, c’est connu, c’est le quartier des tailleurs et des fourreurs juifs ! Remarque y a aussi les Chinois, mais si elle est blonde…

– Arrête ! Qu’est-ce que ça peut foutre ? Oui elle est juive, mais elle s’occupe pas de la religion.

– Comme toi alors. Tu t’en occupes pas non plus, de la religion.

– Ici je m’en occupe pas, mais là-bas, au pays, je m’en occupe, je suis bien obligé… Mais c’est pas de ça que je te cause ! Je te cause de Josiane ! Je l’aime ! Juive, je m’en fous ! Elle est belle, elle est pas compliquée, elle a pas besoin de sous vu qu’elle a un boulot, c’est la femme idéale. Avec moi elle était contente, je lui faisais plein de cadeaux, c’est ça qui lui plaît, et aussi le restau, si tu vois, les sorties, tout ça. Et puis que je sois élégant, elle aimait ça, les costards, les belles pompes… Si j’avais pas eu mes histoires avec la justice elle serait encore avec moi. Mais là, non !

– Et tes autres femmes ?

– Ah ben là c’est pas pareil, chez nous c’est pas pareil. Ici c’est l’amour, tu comprends, c’est ça qui compte, faut du sentiment. Là-bas c’est pas ça, t’es pas obligé, on te trouve une femme comme il faut, et puis voilà. C’est ça, mon vieux, c’est pas comme ici. Après t’es un homme marié, tu vas être bon avec ta femme, tu vas lui faire des enfants. C’est important, elle est fière. L’argent, tu lui donnes si t’en as. Si t’en a pas elles te font la guerre, elles crient, même elles te chassent ! Avant, au village, les maris étaient toujours près de leurs femmes, ils suivaient bien la religion, et la coutume… Mais dans les villes c’est pas pareil, les hommes sont pas aussi sérieux, oh non ! Ils ont pas de travail, souvent, alors ils circulent. Mais chez nous, les femmes elles se débrouillent, elles font des travaux de femme. Alors t’es pas obligé d’être toujours là.

– Du coup tu cours les filles…

– Je cours les filles, je cours les filles, pas forcément ! Juste comme ça. Arrête, je vais pas passer pour un pédé ! Même les pédés ils font comme ça, mon vieux, autrement ils se feraient repérer. Mais moi, c’était pas mon truc, quand j’étais au pays, courir les filles. Moi je voulais être quelqu’un, avoir des sous, faire construire, avoir plusieurs femmes. C’est pour ça que je suis venu ici. Comment j’aurais gagné ma vie autrement ? Je suis pas le premier et je suis pas le dernier, hein !

– Et alors y a Josiane !

– Ben tiens ! Un homme peut pas se passer de femme ! Et puis c’est pas ça, ici c’est la France, mon vieux, moi je vis comme en France, alors avec les femmes c’est l’amour, si t’es pas amoureux t’as rien. Une femme seulement, pas deux ! Et si tu lui dis pas « Mon amour », « Ma chérie », ou surtout « Je t’aime », t’es foutu ! Mais Josiane, elle veut pas comprendre, elle dit que si je l’aimais je devrais pas aller en prison. Elle veut plus entendre parler de moi.

– Elle a quelqu’un d’autre ?

– Mais non ! C’est pas ça ! Elle sort avec ses copines, elle veut plus s’occuper d’un homme, quand elle va en boite elle se fait draguer mais elle donne même pas suite, alors tu vois… Mais moi, si elle veut plus de moi, je te le dis, Élie, ça va pas aller !

– Tu feras quoi ?

– Je ferai quoi, je ferai quoi, j’en sais rien ! La vie ira pas, mon vieux, la vie ira pas !  

 

Je l’écoutais me raconter tout ça et à la fin j’ai compris une chose. Babacar, il est comme moi, il est même comme plein de gens, il sait pas bien où il est. Il a pas la clé. Peut-être même qu’il sait pas où est la serrure ! Il vivote. Il bricole. Il fait comme il peut.

Un coup sénégalais, musulman et tout et tout. Autant qu’il peut mais paumé quand même, son village est loin de lui, maintenant, il est plus de ce monde-là. D’un autre côté il est pas non plus arrivé à se faire une vie dans les faubourgs d’une grande ville comme Dakar. On l’a pas attendu pour lui faire fête, il est pas le seul paumé à traîner ses tongs dans la poussière. Il a des enfants mais il sait pas comment faire le père…

Alors l’Europe. Mais comme il peut, avec ses idées d’Africain, son mental qui vient d’ailleurs. Il se débrouille, il trouve à se loger chez des parents, il trouve du travail – au noir, d’accord, mais qui c’est qui va refuser un mécano débrouillard comme lui. Babacar, il sait peut-être pas bien lire, mais démonter et remonter un moteur sans le mode d’emploi, ça il sait faire. Au moins, il peut envoyer de l’argent là-bas.

Et comment on fait pour vivre sans personne pour se donner un peu de chaleur ? On trouve une Josiane, une blonde qu’on comprend pas, elle aussi paumée, pas bien dans ses ballerines... Juive ou pas juive, dans sa tête ? Et allez, c’est parti, on est sur le toboggan : assurer pour l’argent, c’est faire des dettes et encore heureux que Babacar soit pas un voleur.

 

Tout ça pour dire que moi c’est pareil. On est cousins ! Tous les deux sur le côté de la rue. Le côté ombre. Les gens qui parlent des marginaux ils savent ce qu’ils disent, c’est le bon mot. Les marginaux, regarde dans un dico, c’est les gens comme moi, ceux qui vivent dans une marge, comme sur les cahiers d’école. Sur la page t’as les paroles qui comptent, et sur les bords, t’as la marge, la colonne où on marque les fautes. Juste au crayon noir pour ce qui est pas important, ou en rouge quand c’est grave. Comme pour moi.

Alors on se débrouille, on fait vigile, on trouve un copain ici, une copine là, par moment, on est pas regardant mais ça compte quand même. Un temps d’amitié, un peu de tendresse. Je sais ce que c’est, quand on a que ça on est déjà bien content. C’est juste assez pour faire un petit bonheur, comme il chantait, l’autre Canadien, là, Félix Leclerc. Deux trois souvenirs pour plus tard.

 

– Eh ! T’es toujours avec moi, me dit Babacar, ou tu rêves ?

– Scuse-moi, je pensais à des choses. Bon alors, des mômes, t’en as combien ? Avec toutes tes femmes !

– Parle pas de ça, Élie, c’est une chose qu’on peut pas en parler, ça me fout dans la tristesse, j’ai envie de rentrer, tu peux pas savoir… J’en ai quatre. Là dessus y en a deux que j’ai jamais vus. Et j’ai même pas de quoi pour le voyage, et pour les cadeaux encore moins. Je sais pas…

– T’en es où, dans ta tête, alors ? T’es avec Josiane ou t’es avec tes gosses ?

– Lâche-moi, Élie, c’est mes affaires. Et toi, d’abord, t’en es où ?

 

J’ai rien répondu… J’en suis où ?   

 

27 mai 2013

 

 

 

17

Quand on joue à la poupée 

 

« Je m’appelle Maïa ! Et toi, comment tu t’appelles ? »

C’était une blondinette dans les quoi ? Huit-neuf ans ? Elle m’avait attrapé la manche et elle me contemplait d’en-bas. J’ai baissé la tête et je l’ai regardée sans répondre, j’avais pas envie de discuter comme ça avec une gamine, surtout pendant le boulot.

Ce samedi-là, je montais la garde – cheveux très courts, costard noir, chemise blanche et nœud pap’ – dans un grand hôtel parisien. C’était pas mon emploi de m’occuper des mômes, j’étais là pour surveiller tout autour sans me laisser distraire, y avait du lourd, dans l’assistance, côté bijoux et porte-feuilles garnis. C’était une présentation de collection. Deux types maigrichons – jean, santiags, veste de smoking sur tee-shirt, catogan, ce genre – avaient invité du beau linge pour exposer leurs dernières créations. Des stylistes. Colifichets et compagnie. C’était bien ou c’était pas bien, ce qu’ils faisaient, j’en savais rien, d’abord j’avais pas à m’en occuper, ensuite j’aurais pas été capable de le dire.

 

« Toi aussi tu t’embêtes ? Moi je m’embête ! Ici on s’embête. »

Sa frimousse était à la hauteur de mon avant-bras. De la main, juste en bougeant les doigts, je lui ai fait signe de s’éloigner. Elle a pas bougé, elle a juste lâché ma manche. Je l’ai regardée en fronçant les sourcils, elle m’a rendu mon regard comme pour dire « Allez, sois sympa ! »

Elle avait des taches de son sur le nez et les pommettes, les yeux bleu foncé et une couette claire de chaque côté. Au naturel elle était craquante mais on l’avait habillée genre "Barbie est la fiancée du cow-boy", gilet et jupe courte en denim indigo et bottes de cuir fauve. Manquait que le stetson. Par contre, les bijoux manquaient pas, j’ai eu le temps de m’en rendre compte, deux petits diamants à chaque oreille, une fine chaîne en argent au cou avec un petit cœur en platine bordé de brillants en pendentif. Les gens sont dingues, mettre ça à une petite fille !

On est resté comme ça un bon moment, l’un à côté de l’autre, sans bouger. Moi je surveillais, elle je sais pas, je la regardais pas.

 

« T’es fort, hein ? T’es costaud ? C’est pasqueu t’es grand et pis t’as des muscles, c’est ça ? »

J’ai pas bougé, pas répondu.

« Moi j’aimerais bien être forte comme toi. Mais moi je suis une fille, c’est pas pareil. Je sais pas… Peut-être que garçon c’est mieux. Mais je crois pas pasqueu les garçons ils sont bêtes même si ils sont forts. Dans mon école y a des garçons, eh ben ils sont bêtes. Ils se bagarrent. Même, ils se traînent par terre dans la cour. Toi tu faisais ça quand t’étais petit ? Moi j’aime pas ça. Marianne elle dit que c’est pas correct. »

Elle a pris tout à coup l’intonation d’une dame très Auteuil-Neuilly-Passy : « Ce n’est pas correct, mon petit, vous devez vous en défendre. J’espère bien qu’à l’avenir vous vous en abstiendrez ! » Elle a conclu d’un petit pet des lèvres.

Elle s’est tue un temps puis elle a repris : « Dans ma cité on parle pas comme ça. »

Là, je dois dire, j’ai sursauté. Quoi, dans sa cité ? Quelle genre, de cité ? Elle avait pas une touche à vivre dans une cité… Du coup je me suis penché vers elle, et elle m’a fait un grand sourire.

– C’est quoi, ta cité ?

– Ben c’est la cité où que j’habite, tiens ! C’est à Bagnolet, tu connais pas ?

J’allais lui demander des précisions, mais j’ai perçu le coup d’œil de notre chef d’équipe, Adrien. C’est le genre bouledogue, il avait pas l’air content, je me suis redressé et j’ai plus rien dit à la petite.

Mais dans mon crâne, ça carburait.

 

« Alors tu vas me parler, maintenant ? » J’ai fait signe que oui, Adrien avait ordonné le changement d’équipe, j’étais libre et la petite aussi. Les gens de l’assistance étaient occupés à vider le buffet et personne s’occupait d’elle.

– Pourquoi que t’es habillé en noir comme ça ? ça fait triste… T’es triste ?

– Et toi, pourquoi t’es habillée comme ça ?

– Ben c’est Marianne qui m’a habillée comme ça. Marianne elle veut pas que je garde mes habits à moi.

– Et c’est qui, Marianne ?

– Tu la connais pas ? Elle est là, regarde : la dame, là, qu’est dans une robe blanche qui la serre complètement, et pis un machin en fourrure au cou ! La rousse, là !

La rousse en question, une dame dans la quarantaine, était accompagnée d’un monsieur très bien, plutôt élancé, juste le crâne un peu dégarni. Une flûte à la main, elle s’adressait avec animation à l’un des deux héros de la séance. Elle avait pas l’air de s’intéresser du tout à la petite, mais alors pas du tout, elle l’avait complètement oubliée, même.

J’ai regardé Maïa. Elle était mignonne. Mignonne et proprette comme une poupée, et j’ai compris d’un coup. Son rôle dans l’histoire, c’était ça, justement, faire la poupée. 

– Tu y vas souvent, chez Marianne ?

– Ben tiens, j’y vais souvent, surtout le ouiquenne. C’est Ali qui vient me chercher, il m’emmène chez son mari, à Marianne. C’est le chauffeur. Pas son mari, eh ! Lui il est, chais pas, un gens riche… Il s’appelle Monsieur Rouleau, alors tu vois…

– Mais pourquoi ils te font venir ?

Avec tout ce qu’on raconte, je commençais à avoir des doutes sur le genre de séances qu’ils lui réservaient. Mais non, c’était pas ça. Je devais d’ailleurs m’en rendre compte plus tard.

– C’est pasqueu Marianne, elle a pas d’enfants, alors elle m’emprunte à ma mère. Pasqueu ma mère elle en a, des enfants. Cinq. Alors ma mère elle a pas de sous pasqueu elle est que femme de ménage, ça paye pas, et pis mon père, eh ben il est parti, enfin tu vois… Alors ma mère elle me prête à Marianne, comme si que j’étais sa fille. Le ouiquenne, je suis sa fille. Elle m’habille comme ça pasqueu elle voudrait avoir une fille comme moi qui s’habille comme ça. Après, elle m’emmène sortir. On va chez des gens, ou on va comme ici, ou des fois on va à la campagne et on mange dehors avec un barbequiou. Tout ça, quoi !

– Et ça te plaît, tout ça, à toi ? Parce que là, tu joues à la princesse…

 

Elle a pas répondu tout de suite. Elle regardait par terre, en frottant le pied droit sur sa botte gauche. Et puis elle a levé le nez :

– Tu le sais bien. Ça me plaît pas, j’aime pas ça. Je peux même pas y jouer, à la princesse, je m’embête tout le temps. Je peux pas aller jouer avec les autres, le ouiquenne, en bas dans la cité. Je l’ai dit à ma mère mais il faut que je sois grande, elle m’a fait. Pour les sous. Elle m’a dit, ma mère, « Tu sais Maïa , faut que tu sois grande », alors je vais pas faire ma petite merdeuse…

Elle est restée pensive un moment, l’air de se demander, et puis elle m’a regardé, bien observé, comme pour savoir si elle pouvait me dire le fond de sa pensée, et enfin c’est sorti :

– Et pis je les aime pas, Marianne et Monsieur Rouleau.

 

Je l’ai souvent revue, ma princesse Maïa. J’allais rôder dans sa cité, le week-end, pour la voir jouer avec ses copines, en bas de la tour où elle habite. Elle avait l’air heureuse. Libre. Et de fil en aiguille, on s’est mieux connu et on a fait plein de trucs sympas ensemble, elle et moi. 

Sa mère était d’origine polonaise, une fille du Nord. Elle était encore très bien physiquement, très blonde comme sa fille, la quarantaine plutôt sexy pour une mère de cinq enfants. J’étais allé la voir. Elle m’a bien reçu, c’était une femme à hommes. J’ai vite compris que « prêter » sa fille aux Rouleau n’était pas le seul service qu’elle leur rendait. C’était un arrangement à trois. Madame fermait les yeux sur les rendez-vous de son mari avec la belle blonde, et elle, elle bénéficiait de l’avantage d’avoir une jolie petite fille à pomponner pendant les week-ends.

Alors je suis allé voir aussi le couple de bourges. J’ai expliqué, discuté, même pas menacé directement, et quand je les ai quittés on s’était mis d’accord. Maïa sortait de l’arrangement.        

 

3 juin 2013

 

 

 

18

Quand on passe pour un ange

 

J’étais en train d’explorer la bibliothèque à Angèle.

Enfin, c’est une façon de parler, chez Angèle on a pas une bibliothèque, on a une palanquée d’étagères en bois blanc installées contre les murs un peu partout dans la maison, du garage au grenier…

Une autre différence avec une bibliothèque, c’est que les bouquins d’Angèle sont serrés les uns contre les autres sans aucun ordre. On peut voir un volume de la Pléïade à côté d’un vieux poche tout crado. On trouve tout ce que Proust a écrit, mais les livres de La Recherche du temps perdu peuvent très bien être séparés par un polar de Daeninckx ou un Guide du routard année 1988…

Ce qui me tue, c’est que malgré ça, Angèle sait exactement où se trouve le livre que tu lui as demandé !

Bref, ce jour-là je cherchais rien de spécial, j’étais parti à l’aventure et j’en étais à renifler un vieil exemplaire de Août 14, de Soljénitsyne, quand Angèle s’est pointée derrière moi sans bruit, elle se balade chez elle dans des chaussons en grosse laine tricotée.

Elle m’a fait sursauter, avec sa voix éraillée de fumeuse de Gitanes : 

– Dis donc, mon vieux, hier soir je pensais à toi. À tes histoires. Tes façons de t’occuper d’un tas de gens qui ne t’ont rien demandé. Je me disais ce gars-là, ce n’est pas un être humain, à force d’être humain, c’est plutôt quelque chose comme un ange descendu du ciel, auréole en moins ! Hein ? Qu’est-ce que tu en penses ? Tu es là pour faire le bonheur de l’humanité ?

Elle se foutait de moi, bien sûr, mais elle m’a fait quand même marrer. Moi, un ange… Avec mon pedigree… Elle a continué :

– Tiens, tu as droit à un café, viens dans la cuisine. Et Août 14, ce pavé, je ne te le conseille pas, c’est interminable, et de plus ce n’est pas terminé, ce n’est qu’un premier tome, un premier nœud, comme il disait, le vieux slavophile…

On s’est installé et elle m’a servi une tasse de ce qu’elle appelle du café, une sorte de liqueur épaisse, genre bitume mais explosif. Elle te propose ni sucre ni lait, débrouille-toi avec ta gorge râpée.

J’étais jamais entré dans sa cuisine mais j’ai pas été étonné de voir que là aussi y avait une étagère à bouquins, juste au-dessus du micro-ondes.

– Vous parlez d’un ange ! Vous trouvez que c’est mon style ?

– Au premier abord, non. Mais au second rabord, ça se tient !

Côté plaisanterie, elle date, évidemment, mais elle s’en rend pas compte, ou alors elle s’en fiche, donc elle m’a regardé pour voir si j’avais souri.

J’avais souri, faut être bon avec les vieilles instits.

– À quoi vous voyez ça ?

J’avais très bien compris ce qu’elle avait voulu dire mais je sentais qu’il fallait lui permettre de continuer. Et puis on est pas moins prétentieux qu’un autre…

– À quoi je vois-ça ? Eh bien tiens, ton histoire d’hier, à la Gare de Lyon ! Tu crois qu’un autre que toi se serait comporté comme tu l’as fait ?

– J’en sais rien. J’ai peut-être été juste plus rapide qu’un autre. J’ai vu le premier ce qui se passait, c’est tout.

– Et pourquoi est-ce toi qui l’a vu ?

 

Le Boss m’avait envoyé à la gare pour escorter un grossium qui prenait le train pour la Suisse. Mon bonhomme – un petit mec bien mis avec une grosse valise – une fois en place dans son compartiment de Première, j’avais rejoint tranquillement le grand hall et j’essayais de me faufiler au travers de la foule.

Arrive face à moi une jeune blonde et j’ai sursauté, c’était l’horreur absolue, les yeux fous, écarquillés, la bouche grande ouverte, elle gémissait en avançant, sans s’arrêter, sans prendre garde à personne.

On voyait bien que c’était une fille de la rue, une jeune SDF. Son visage tanné, ses habits – un pull déchiré et un pantalon de jogging sans forme.

Elle m’a croisé et je me suis retourné. Là j’ai compris, son fond de pantalon était tartiné d’une diarrhée verdâtre. La pauvre fille avait tout lâché, elle devait être malade, avec les saloperies que les gens comme elle trouvent à manger.

J’ai pris d’un coup dans la tronche que ce qui lui arrivait, c’était le pire, question dignité, qu’elle avait aucun moyen de s’en tirer. Elle était au fond du trou. Pas de sous, pas de rechange, personne pour l’aider, seule au milieu d’une foule de gens bien habillés, et de toute façon pas intéressés.

Alors c’est vrai, je l’ai rattrapée et je l’ai prise par le bras. J’avais vu qu’elle se dirigeait vers les toilettes mais j’ai compris que personne, là-bas, n’aurait de quoi lui venir en aide. Alors j’ai essayé de l’entraîner vers le poste de secours. Dans mon boulot c’est le genre de truc qu’on connaît, dans une gare.

Sur le coup elle s’est débattue sèchement, elle avançait comme une mécanique, à toute allure, en continuant à gémir la bouche ouverte, elle m’a même pas regardé, j’ai dû la freiner, ça a été difficile mais elle s’est arrêtée et elle m’a dévisagé, l’air halluciné.

Je lui ai parlé tout doucement en la prenant dans mes bras. Je raconte pas l’odeur. Je lui ai expliqué : le poste de secours, pas les toilettes. Elle a sangloté et elle m’a suivi.

Je passe sur la suite. Les gens du Poste ont réussi à la tirer d’affaire. Au moins sur ce coup-là, parce que pour le cours de sa vie c’était pas leur boulot, forcément. Ni le mien. Quand j’ai vu qu’elle était entre bonnes mains, je suis parti. Pas fier.

 

– Explique-moi, Élie, pourquoi c’est à toi que ces choses-là arrivent. Il y avait dix mille personnes, dans cette gare, pourquoi toi ? Pourquoi t’es-tu retourné sur cette fille ?

Je lui avais rien demandé, à Angèle, non mais ! Il allait encore falloir que je me justifie, en plus !

– Réponds-moi, Élie. J’ai vraiment envie de te comprendre, sois gentil.

Elle m’énervait.

– Je me suis retourné parce que j’ai vu la tête qu’elle faisait. J’ai vu la tête qu’elle faisait parce qu’elle arrivait juste devant moi, il a fallu que je fasse un écart pour la laisser passer, je pouvais pas la rater ! Et la tête qu’elle faisait, je te raconte pas, c’était… Je sais pas, moi. C’était comme le truc des Grecs, là, la Gorgone ou je sais pas quoi. Tu piges ? Une tête qui faisait peur. Du coup je me suis retourné.

– Toi seul. Et non seulement tu t’es retourné, mais tu lui as couru après. Et la suite. Élie, tu te rends compte que tu ne réagis pas comme tout le monde ?

– Un dingue, c’est ça ? Bon vous m’énervez, je me barre, salut !

 

Je suis rentré chez moi furieux, sans avoir seulement pris un livre.

Une fois installé dans mon fauteuil, une ruine que j’avais trouvée aux Puces et qu’un résident du Foyer m’avait retapée, je me suis calmé peu à peu. J’ai réfléchi. Sur moi et aussi sur Angèle.

J’ai repensé à des choses. À des situations. Par exemple le couple de petits vieux, dans une cité de Montreuil, qui étaient descendus en robe de chambre de leur appart’, vers les deux-trois heures du matin, pour s’interposer dans une bagarre au sang entre deux gangs de jeunes sauvages. Ils les avaient calmés en leur faisant la morale, et le pire c’est que ça avait marché, les jeunes s’étaient excusés et ils étaient partis. C’est Jean, mon pote pasteur, qui m’a raconté ça.

C’est vrai, pourquoi y a des gens qui réagissent comme ça ? Des gens qui pensent pas tout de suite aux emmerdements que leur comportement va leur créer ? Comme ceux qui planquaient des Juifs pendant la Guerre.

Moi c’est pas pareil, je sais bien, c’est juste que j’en ai assez bavé dans ma vie pour me représenter les ennuis des autres. Et puis je sais bien que j’ai une dette. Mais des fois, les gens qui font ça, ils n’ont aucune raison de le faire ! Ils sortent de leur monde en papier de soie, et ils risquent leur vie. Ou en tout cas leur tranquillité.

Voilà, je pensais à ça, et je me suis dit que tiens, doit y avoir quand même du bon dans l’espèce humaine. Même si je l’ai pas beaucoup rencontré, ce bon-là. Ça m’a fait tomber la tristesse.

Du coup j’ai donc repensé à Angèle.

Elle était quand même pas amoureuse de moi ? Qu’est-ce que ça pouvait lui faire, que je sois comme ci ou comme ça ?

Je l’ai appelée. Elle a décroché et je lui ai posé la question. Elle a pris un moment avant de répondre, et puis elle a juste dit « Ce qu’il y a avec les gens comme toi, Élie, c’est qu’ils me donnent de l’espoir. » Et elle a raccroché.      

 

10 juin 2013

 

 

 

19

Quand on attire l’amitié

 

Ses histoires, à Angèle, que je lui donne de l’espoir, qu’elle me prend pour un ange, ces trucs-là, ça m’a fait réfléchir. Ça m’a rappelé plein de choses. Sur moi. Des belles et des pas belles. Donc ce jour-là je réfléchissais :

 

J’ai jamais pu piffer l’école. J’étais déjà un solitaire, je marchais pas dans la combine. C’est pas que j’étais rebelle, non, j’étais pas là, c’est tout, j’attendais juste l’heure de la sortie. Ben malgré ça, les maîtres m’aimaient bien, je m’en rends compte maintenant. Ils essayaient de me ramener sur terre, comme ils disaient. Bien sûr c’était pas possible, ils étaient bien obligés de faire le programme, et moi ça m’intéressait pas, sauf des fois, quand une parole ou une image me tombait dessus.

J’avais quelque chose qui attirait, même des copains d’école que j’avais pas trop remarqués. Je me rappelle d’une fois, dans la rue, un gros lourdingue était tellement content, en me voyant passer devant chez lui, qu’il est sorti en trombe pour traverser et me rejoindre en courant. Du coup il m’est rentré dedans et on s’est étalé tous les deux. Sa mère a vu ça de loin, elle l’a engueulé, elle croyait qu’il m’avait attaqué. Ce gars-là, je lui avais jamais parlé avant.

J’ai retrouvé ça en prison, les gars m’avaient à la bonne.

Pourquoi je pense à ça, je me le demande. C’est la faute à Angèle.

 

Si elle m’avait vu en Algérie elle aurait peut-être eu un autre avis.

Un jour, on participait à un ratissage. On a cerné une mechta, on y est entré et on a rassemblé tous les habitants, hommes, femmes et enfants. Une trentaine de personnes. Il s’agissait de les embarquer dans les camions, eux et leurs affaires, et de les regrouper avec d’autres près de notre camp. Comme ça, les fells pourraient plus se ravitailler chez l’habitant, et nous, on aurait un bouclier humain pour nous protéger en cas d’attaque.

Pas joli, le regroupement. J’aime mieux pas donner de détails. Des gueulements, des coups, des pleurs, des enfants terrorisés… Pour nous, c’était juste une fois parmi d’autres, la routine.

Y avait pas beaucoup d’hommes en âge de se battre, dans ce hameau. Tous au maquis. Moi j’ai participé qu’une fois, en 59, à des grandes opérations. En Kabylie. C’était ça, en réalité, ma guerre : ramasser des vieillards et des femmes sans défense, et essayer d’échapper aux embuscades des rebelles.

Cette fois-là comme les autres, ces pauvres gens on les a déversés, y a pas d’autre mot, dans les préfas prévus pour eux.

Il a fallu les faire descendre des camions, et pour les vieux ou les enfants c’était pas commode. Y avait une vieille femme toute ridée, juste au-dessus de moi, au bord du camion, avec son foulard noué serré sur le front et ses tatouages, sa robe bariolée et son châle. Elle tenait un petit morveux par la main, il devait avoir dans les trois ans. Elle me regardait. J’ai pris le gamin dans mes bras pour le faire descendre, mais il m’a jeté un tel regard que je l’ai rendu à la vieille et que je suis parti. Ce gamin, il voulait rien de moi. Rien.

Il faisait froid et y avait pas de chauffage dans les baraquements, mais au moins, on leur a distribué de l’eau et de la bouffe. Ils faisaient la queue au cul du camion, un copain et moi on surveillait. Là, j’ai revu la vieille et son môme. J’avais tellement honte que j’ai pas pu soutenir son regard, à cette femme, j’ai détourné les yeux. Un peu plus tard je l’ai quand même regardée. Elle aussi. Et elle m’a souri… Un sourire édenté. Un sourire triste, compréhensif. C’était comme si elle me disait qu’elle comprenait. Elle avait sans doute un ou deux gars à elle dans l’autre camp, peut-être pas plus va-t-en-guerre que moi. Oui, elle comprenait.

J’ai pas osé regarder le petit.

 

C’est pas drôle, de repenser à tout ça. Mais c’est les histoires d’un type comme les autres. Y en a qui se croient au-dessus de la mêlée. Connerie. La plupart des gens que je connais, ils suivent le mouvement, ils sont dans le jeu et c’est pas eux qui jouent, c’est le jeu qui joue à eux. Bien obligés. Surtout la masse des gens. Bien sûr, dans le tas, y en a qui arrivent à en sortir, ils créent des choses, ils deviennent importants.

Je suis pas jaloux. Ils ont eu la chance de pouvoir choisir, c’est pas donné à tout le monde, c’est sûr, mais parmi eux, d’un autre côté, y en a qui ont su aussi la saisir, la chance. Ils l’ont voulu, c’est du courage. À côté de ça, tu as un tas de fils à papa qui sont juste restés des fils à papa, couillons comme devant.

Pourquoi je rumine comme ça ? C’est pas bon, je ferais mieux de bouquiner.

 

Ce jour-là, en fait, je n’ai pas eu le temps de m’y mettre, Younous est arrivé. La fenêtre était ouverte, il m’a appelé depuis la rue :

– Élie, t’es là ? J’ai besoin de ton aide !

Et voilà ! Les gens ont besoin de moi ! Peuvent pas me foutre la paix ! Qu’est-ce qu’il me veut, encore, ce zozo-là ? Je vais te le recevoir, il va voir comme !

– Qu’est-ce qui t’arrive, encore ?!  

Je faisais le méchant, mais en fait, j’étais content qu’il se soit pointé, mon pote burkinabé.

Il est entré.

– Faut que tu me planques, Élie, les barbus sont après moi.

– Manquait plus que ça ! Assieds-toi Younous. Raconte.

– C’est sûr, j’ai fait l’imbécile. Ça faisait longtemps qu’ils me surveillaient. Tu sais pourquoi ? C’est parce que chez nous, chez les Mossi de Montreuil, je veux dire, je suis considéré. Alors bien sûr, y a des rumeurs comme quoi j’ai une mauvaise influence, surtout sur les jeunes. Vu que je suis pas la religion comme il faut.

– Ça je le sais, Younous. Rappelle-toi que je t’ai souvent fait la remarque. Que tu courais des risques si tu continuais. Parce que tu te contentes pas de pas suivre les règles, tu pousses les autres à faire pareil. Tu vois pas que c’est dangereux ? Qu’est-ce que t’as dans la tête ?

– Eh ! Tu vas pas me faire la leçon avec la religion ! Tu vas quand à la messe, toi ?

– Moi c’est pas pareil, chez nous y a personne qui va t’obliger à pratiquer, on irait où, là ?

– Eh ben justement ! Moi je trouve que c’est très bien comme ça, je vois pas pourquoi des types m’obligeraient. La religion, mon vieux, c’est personnel. Tu y crois ou tu y crois pas.

– Bon, ben va dire ça à tes petits copains de la mosquée.

– De la mosquée, tu parles ! C’est pas une mosquée, c’est un garage.

– Oui ben c’est pas de leur faute s’ils ont pas les moyens d’en construire une vraie.

– C’est ça, y a plus qu’à les plaindre ! En attendant, ils me cherchent, et c’est pas pour me féliciter. Du coup, j’ai lâché le boulot.

– Qu’est-ce que t’as fait, ce coup-ci ?

– Ben rien, pour des gens normaux. J’ai juste été vu au bistrot en train de boire une bière avec mon jambon-beurre. C’est pas la première fois, mais là, j’avais deux jeunots avec moi, des Marocains de mon quartier. Je commerce un peu avec eux. Alors bien sûr, on a dit que je les avais poussés, que j’avais une mauvaise influence. L’imam il a rien dit, mais y a des énervés… Ça fait qu’on m’a prévenu, des copains du pays, ils m’ont dit « Fais-toi pas voir pendant quéques temps, ça vaudra mieux pour toi, nous on t’a rien dit. » Alors voilà.

J’ai réfléchi un moment.

– Ben oui mais si tu te planques chez moi, comme ils savent qu’on est potes ils vont finir par te trouver. Et moi avec, note bien.

Il a rien dit mais il m’a regardé comme si j’étais en train de le lâcher.

– Attends, j’ai fait, j’ai peut-être mieux.

Et j’ai appelé Angèle. Elle a dit oui tout de suite. Depuis, il crèche chez elle. Ça me fait marrer, parce que Younous, côté bouquins, y a mieux…

J’ai encore réfléchi, et j’ai appelé Djémila, au commissariat. Je l’ai mise au parfum, elle m’a dit qu’elle et ses collègues patrouilleraient dans le coin, au cas où y aurait plus de barbus que d’habitude. « Solidarnosc ! », elle m’a dit.

Les copains. Ça, c’est du solide. Je me suis retrouvé tout joyeux.       

 

17 juin 2013

                     

 

 

 

20

Quand on part à la chasse

 

Ce gars-là, René, c’était pas un méchant bougre, bien au contraire. Juste un peu limité. Pas plus bête qu’un autre, si on veut, mais quoi, il avait pas eu toutes ses chances au départ. À l’arrivée non plus. Remarquez que moi c’est pareil, mais bon, j’ai eu le temps d’évoluer, j’ai eu que ça à faire pendant des années, c’était ça ou crever. Lui, il avait suivi son pauvre petit bonhomme de chemin jusqu’au jour où il avait réussi à se faire embaucher par le Boss. Vigile.

C’était un gros blond dans les quarante-cinquante ans. Un Normand. Bouille ronde, épaules tombantes, l’air inoffensif. Fallait pas trop s’y fier, c’était un tas de muscles cachés sous la graisse, avec des paluches comme des battoirs. À sa manière il avait de la jugeote, au moins dans la vie courante, mais pour le reste, donc, il était pas finaud. Surtout pour les grandes idées, la religion, la politique, ce genre de choses. Juste sérieux au boulot, autrement c’était tiercé et bandes dessinées pour adultes…

Tous les deux on avait pas grand chose à se dire mais on se respectait. Y avait pas de raison de faire le contraire. C’est comme ça qu’on se retrouvait de temps en temps devant le zinc du Ninas, un rade tranquille en face de l’agence.

Un jour qu’on y était, c’était un soir après une mission qu’on avait assurée ensemble, il me dit « Élie, si ça te branche, je t’emmène faire un viron à la campagne. C’est un copain à moi qui vient de s’installer du côté de Provins, il a un terrain avec un étang et il arrange des parties de chasse. Il commence à se faire une clientèle, genre gros commerçants ou même gérants ou huissiers, si tu vois. Moi j’y vais, il m’invite gratos. Il m’a dit d’inviter mes potes si je veux. »

Être considéré comme un pote par René, je sais pas si c’était une référence, mais ça partait d’un bon mouvement. J’étais tenté. En plus, qu’il ait un copain dans ce genre-là, et assez lié pour être invité chez lui, ça me surprenait un peu.

– Tu l’as connu comment, ce mec ?

– Comme ça, tu sais…

Il avait l’air gêné, il restait dans le vague, ça m’a intrigué un peu plus. Du coup j’ai dit « D’accord, prendre un peu l’air ça me fera pas de mal. »

 

C’est comme ça qu’on s’est retrouvé, René et moi, dans une ancienne ferme un peu délabrée, près de Bray-sur-Seine. Le patron, le fameux copain de René, s’appelait Germain. Il devait pas être loin de la soixantaine, mince et nerveux, l’air du type qui sait où il va, qui te regarde d’un peu haut, qui t’évalue… et qui fait rien pour rien. Tout de suite il m’a eu à la bonne, du moins c’est l’impression qu’il m’a faite. Sa femme, Jacqueline, était beaucoup plus jeune que lui, à peine la quarantaine. Elle était brune et sèche comme un pruneau mais pas laide, seulement un peu l’air sauvage. Elle aurait pu être gitane, mais la suite m’a fait comprendre qu’elle aurait pas apprécié qu’on lui dise ça.

On était arrivé un samedi soir, pour le dîner, et on en a profité pour faire connaissance. Ça s’est bien passé, ambiance correcte, repas bien arrosé, tout baignait. Les clients de Germain, cinq mecs grisonnants habillés sport sont arrivés le dimanche matin vers dix heures. On a pris les fusils et on est allé vers l’étang pour tirer quelques canards. Germain m’avait prêté un fusil, il en avait plusieurs à distribuer pour ceux qui arrivaient démunis. Ce qui m’a surpris, c’est qu’il y avait pas besoin de chiens. J’ai vite compris pourquoi.

Je suis monté à l’avant dans la camionnette, René accompagnait Jacqueline dans sa Méhari, et les clients ont suivi dans la voiture de l’un d’entre eux, une Land Rover louée pour l’occasion. Ça faisait safari chez les notaires.

Mais on est pas allé loin. À quelques centaines de mètres, une petite route surplombait un pré, et cinquante mètres plus bas, guère plus, se trouvait un étang grand deux fois comme le bassin du Luxembourg. On est tous descendu de voiture et Germain a installé tout le monde dans le pré, à mi-pente. Il nous a alignés là, fusil au creux du bras, le long d’un sentier qui traversait la prairie.

Là-dessus, il est remonté jusqu’à la camionnette et il en a sorti des cages grillagées pleines de canards serrés comme des sardines – oui, je sais, ça fait bizarre comme image… Il a libéré les canards d’une des cages et à peine sortis ils se sont envolés, mais comme ils ont avisé tout de suite le plan d’eau, ils ont volé dare-dare vers lui. Du coup, ils survolaient les chasseurs à pas dix mètres, et pam-pam-pam, ils se sont tous fait dézinguer avant d’arriver à l’eau. C’était ça la chasse à Germain. Comme tout le monde avait pas eu sa bestiole, il a lâché une nouvelle escadrille et ça a recommencé comme devant. Après quoi on est rentré à la ferme, chacun son canard mort sous le bras, et on s’est bu l’apéro.*

 

Après le repas – gibier décongelé et patates sautées –, le café et le pousse-café, c’est-à-dire vers trois-quatre heures de l’aprème, on est retourné au champ de tir. Là, c’était plus des canards mais des perdreaux et on restait sur la route. Germain a lâché les oiseaux dans le pré, ils étaient totalement désorientés, et le temps qu’ils réalisent le danger et se dirigent vers les haies, re-pam-pam-pam, on avait qu’à les tirer. Ça tombait comme à Gravelotte, les bestioles n’avaient aucune chance, elles ont toutes été tuées dans les trois premières minutes. C’était trop court, c’est pourquoi les invités se sont mis à scander « Des canards ! Des canards ! » Ça leur avait plu, le massacre des canards. Germain et René sont remontés à la ferme pour ramener des cages de canards et l’histoire du matin a recommencé.

Au bout du compte, les types sont rentrés chez eux avec chacun sa paire de canards et ses trois-quatre perdreaux. Combien ils avaient payé pour ça, je l’ai jamais su, mais le Germain leur a sûrement pas fait de cadeau.

 

On est resté à la ferme, René et moi. On a aidé à ranger, et puis on s’est fait un petit tour dans les environs, histoire de fumer une sèche en prenant notre temps. C’est là que René m’a demandé « C’est quoi, Gravelotte ? ». J’étais tout fiérot de lui raconter un bout d’Histoire de France, souvenir de mes lectures. Il faisait doux, on a regardé le soleil disparaître à travers les arbres, grosse boule rouge coupée de nuages fins, c’était chouette.

Et puis Jacqueline nous a appelés pour le repas. C’est là que ça s’est gâté. Parce que j’ai pas tardé à comprendre que le gars Germain, il avait une idée à mon sujet. J’avais pas été invité pour rien, juste pour passer un week-end à la campagne, non, il était plutôt question de me recruter.

Ça a commencé par la discussion bateau : la politique, le gouvernement – c’était Mitterrand deuxième période, avec Fabius –, l’incurie généralisée, les affaires… Et puis tout doucement on a dérivé sur comment remettre de l’ordre, rendre sa grandeur à la France, pas comme de Gaulle, le traître, mais pour de bon, et sans se laisser ramollir, façon bonne âme, non, mais foutre toute la racaille à la mer, les bougnoules, les francs-macs, et surtout les pires, les youpins… C’est Jacqueline qui y allait le plus fort, là, elle était prête à zigouiller tout ça, à liquider toute cette saloperie, elle l’affirmait.

 

Je parle comme eux pour me faire comprendre, mais sur le moment je sentais la rage qui me remontait de la poitrine à la tête, j’étouffais de plus en plus. Finalement, arrivé au dessert, j’ai pas tenu, j’ai gueulé. Je les ai engueulés. Je suis peut-être un repris de justice, mais j’ai été élevé dans l’esprit de la sociale. Chez moi, mes vieux, pendant l’Occupation, ils étaient du genre FTP, et à table, le soir, ils parlaient du Front popu, du Mur des Fédérés, tout ça. Et voilà que je me retrouvais à tu et à toi avec les pires fachos !

Donc j’ai gueulé. Tellement, que ça a failli mal tourner, le ton a monté, un peu plus je me faisais casser la gueule, même pire vu la tête que faisait cette vipère de Jacqueline, sauf que René, bonne poire, m’a dit « Fous le camp, Élie, ça va mal tourner, j’aurais pas dû t’amener. » J’ai compris qu’il avait raison et je les ai laissés en plan, je me suis barré. Je leur ai laissé mes canards et mes perdreaux, après tout je les avais pas payés.

Il faisait nuit, j’ai marché jusqu’à un village, le Petit-Peugny, pas loin de Bray, et là j’ai trouvé une grange pour dormir. Le lendemain je suis rentré à Paris en stop, ça m’a pris la journée.

 

Quand je suis arrivé à l’agence, M. Bernard, le Boss, était pas content, j’étais censé travailler l’après-midi. Il m’a dit « Qu’est-ce que t’as fait au gros René ? Il veut plus faire équipe avec toi. » J’ai rien répondu. C’est que le Boss, c’est un ancien casseur de révolutions, en Afrique…   

 

24 juin 2013 

* Cette scène des canards est authentique, à cela près que cela se passait en Languedoc.     

 

 

 

21

Quand on parle plants et semences*

 

Ce dimanche matin, on était en mai, j’étais allé au marché faire mes petites courses pour la semaine.

C’est pas que je manque d’occasions pour les faire les autres jours, vu le nombre de supermarchés où je suis obligé de passer des heures à cause de mon travail, mais le marché c’est autre chose, c’est plus vivant, c’est plus libre, et quand il fait beau, comme ce matin-là, c’est presque les vacances, l’air est léger, les robes des femmes aussi, y a de la couleur et y a du rire.

Le marché de Pantin, le dimanche, c’est Place de l’Église. Je sais pas si ça fait plaisir à Monsieur le Curé, vu le bruit, mais ça arrange ses paroissiennes, parce qu’elles ont déjà le filet à la main quand elles sortent de la messe…

Bref, j’étais au marché et je venais de m’arrêter devant l’étal de Gégène, mon maraîcher préféré. Je l’appelle Gégène à cause de l’écriteau au-dessus de son étal : « Chez Gégène y a pas de gêne ». Côté poésie c’est pas du Mallarmé, mais ça montre bien le genre de ce type-là, plutôt bon gars, et pas compliqué.

On taillait une bavette entre deux clientes à servir. On plaisantait, je suis pas un Parigot pour rien. C’est devenu un pote à moi, et des fois, avant de remballer, il m’accompagne au troquet pour un petit gorgeon. 

Ce jour-là, comme c’était la saison, il avait ramené des plants de tomates de son terrain. Ça se vendait bien et ça lui coûtait pas grand chose. Il en avait déjà placé une bonne dizaine. Y a encore quelques jardins, derrière les pavillons, où des retraités cultivent deux-trois légumes. Il en restait plus que deux, des plants.

 

À côté de moi, devant l’étal, y avait un mec à lunettes qui regardait ça. Tout d’un coup il dit à Gégène « Vous les sortez d’où, vos plants ? » Gégène, tout fiérot, lui répond « Ben de chez moi, ça vient direct de mon terrain, c’est moi qui les ai plantés et c’est moi qui les ai soignés, vous pouvez avoir confiance ! » L’autre avait pas l’air convaincu, loin de là. Il a pas répondu au sourire de Gégène, au contraire, il a pris un ton sec pour lui faire sa réponse, et franchement, on s’attendait pas à la question qui est arrivée :

– Vous avez votre carte du GNIS ?

– Hein ? a fait Gégène, pas sûr d’avoir bien entendu, c’est quoi votre truc ?

– Mon truc, comme vous dites, c’est le Groupement national interprofessionnel des semences et plantes, G, N, I, S. Vous ne connaissez pas, ce qui signifie que vous n’êtes pas adhérent. Et moi, je suis agent de la Répression des fraudes, voici ma carte professionnelle. C’est en cette qualité que je vous demande votre carte. À partir du moment où vous vendez des plants, vous avez l’obligation de me présenter votre carte du GNIS. Donc pas de carte ? Cela va vous coûter une amende, Monsieur. Et ce n’est pas tout…

Fallait voir la tête de Gégène en entendant ça. Il en gardait la bouche ouverte tellement il était baba. 

– Ouais mais, dites, là c’est pas mon cas. Moi, mes tomates, mes plants, ça vient de chez moi, je vends pas des trucs volés ou quoi. Je vous l’ai dit, c’est moi qui les ai plantés. Avec mes graines à moi. Que je récolte d’une année sur l’autre. Sans blague. Vous voyez bien…

– Cher Monsieur, c’est justement ce qui vous est reproché : vous utilisez des semences qui ne sont pas homologuées. Vous êtes incapable de produire les papiers de vos tomates, Monsieur ! Oui ou non ?

– Les papiers de mes tomates ? Les papiers de mes tomates…

Là, Gégène était devenu tout rouge. On lui demandait les papiers de ses tomates ! Il m’a regardé comme un fou, les yeux sortis des orbites, les lèvres tremblantes, puis il s’est tourné vers le type :

– Vous déconnez ou quoi ? C’est une blague ?

– Non Monsieur, ce n’est pas une blague, et je vous prierai de surveiller votre langage, en tant qu’assermenté je serais en droit de vous causer des ennuis si vous persévériez dans cette voie. Je vous demande les papiers de vos tomates pour la raison suivante : il existe, figurez-vous, un catalogue officiel des plants de tomates autorisés. Si vos plants n’y figurent pas, vous êtes en infraction. Ce qui signifie que vous devez régler l’amende fixée par la réglementation.

J’ai interrompu le type en lui posant ma menotte sur l’épaule. Il s’est tourné vers moi et il a levé la tête pour me regarder. Je lui ai fait un beau sourire :

– Ils viennent d’où, les plants autorisés ?

Je venais de lire un article sur les grands groupes industriels qui se débrouillent pour que, petit à petit, leurs semences soient les seules autorisées. Pas celles des paysans. Simple question de sécurité sanitaire, qu’ils disent… J’avais pas forcément tout compris, c’est Angèle qui m’avait filé le magazine alors forcément ça dépassait mes compétences, mais quand même, j’avais vu le truc : monopole et compagnie, donc gros bénefs à la clé pour les uns, et plus de semences gratos pour les paysans.

J’ai pas de raison d’avoir de la tendresse pour les paysans, je me rappelle comment ils arnaquaient les citadins affamés pendant l’Occupation, mais bon, c’est quand même la masse des pauvres contre deux-trois grandes compagnies mondiales, cette affaire-là, alors faut savoir choisir son camp.

Le type a très bien compris ce que je voulais dire en posant ma question. Le ton que j’avais employé était pas trop amène mais il a pas été impressionné. Pourtant il a mis un moment à me répondre. Il savait que je soulevais un lièvre. 

– Peu importe d’où ils viennent, Monsieur, ces plants, ils sont autorisés et les autres non, c’est tout ce qui compte. Pour le reste, voyez plus haut, adressez-vous aux autorités compétentes et laissez-moi faire mon travail.

Il a enlevé ma main de son épaule et il s’est tourné vers Gégène :

– Dans votre cas, Monsieur, c’est une amende de 450 euros qu’il vous sera demandé de payer.

 

À ce moment-là, j’ai aperçu mon pote Younous, il se baladait, l’air peinard, dans la même allée du marché. Younous, on le changera pas, il a les barbus de chez lui aux fesses pour cause de religion, mais il arrive pas à comprendre qu’il ferait mieux de se cacher au moins pour un temps. Rien à faire. Donc je le vois et il me voit. Alors je lui fais signe et il s’approche.

– Younous, mon ami, tu sais pas ce que j’apprends ? Figure-toi que maintenant, on peut plus utiliser les semences si on les a pas achetées à un industriel. Ici c’est comme ça. Et un jour ça sera pareil au Burkina, je te le dis.

– Ah bon, qu’il fait, pourquoi tu me dis ça ?

Je lui explique l’histoire des plants de tomates à Gégène et je lui montre le type, qui est en train de remplir des papiers. Younous me regarde l’air effaré, juste comme Gégène un moment plus tôt :

– Les papiers des tomates, il demande, ce mec ? Tu rigoles ! Qu’il vienne chez moi, tu verras comment il sera reçu. Payer des semences ! Mais on les a, les semences, ça fait des temps et des temps qu’on les a. Moi je peux te dire, mon père, eh ben les semences il les trie, comme a fait son père, il les soigne, je peux te le dire. Ou alors il les trouve chez des voisins, ils se les échangent, les semences, pasqueu je vais te dire, faut pas les remettre au même…

Et voilà mon Younous, fils de paysan, qui se met à me faire carrément un cours sur les semences : les bonnes, les mauvaises, les bons moments, les mauvais moments. Il s’adresse aussi à l’agent assermenté, il l’attrape par le bras pour être plus convainquant. Gégène, du coup, est intéressé lui aussi, il fait le tour de l’étal et il commence à discuter avec Younous. ça attire deux dames qui sortaient de l’église, la mère et la fille. Elles militent pour l’écologie, ces dames-là, elles se mêlent à la discussion, et puis l’une d’entre elles, la mère, appelle un petit gros entre deux âges qui s’avançait innocemment :

– Père Luc ! Père Luc ! Venez voir, nous parlons écologie avec ces messieurs ! (elle se tourne vers moi, qui suis juste à côté :) C’est notre prêtre, il était missionnaire à Madagascar, il connaît bien la question, vous savez, c’est son sujet favori, l’histoire des semences, parlez-lui de Monsanto, tiens ! Il vous en dira long…

Je vous passe la fin de l’histoire, elle se résume à ça : en voyant l’attroupement, l’agent des fraudes a compris qu’il valait mieux pour lui qu’il s’en aille. Avant de partir, il a tout de même dit à Gégène : « Plus de plants interdits, hein ! »

 

 1er juillet 2013

 

* Cette histoire est inspirée d’une information du numéro de Basta! (www.bastamag.net) du 5 juin dernier

relayée par Le Canard enchaîné du 19.

 

 

 

22

Quand on agit normalement

 

Parrain, c’est une responsabilité. C’est pour ça que je vais voir ma filleule, Bérénice, au moins une fois par mois. Cette fois-là, elle allait sur ses trois ans. Je lui ai amené un livre, faut commencer tôt. Il est en plastique, il risque pas de se déchirer et en plus il va dans l’eau. C’est l’histoire d’une petite ourse, celle qui a un gros nœud rouge entre ses oreilles marron genre peluche, Bérénice avait le même nœud le jour où je l’ai vue pour la première fois. C’est dire si j’avais étudié la question avant de choisir mon cadeau… 

Bérénice, elle est jolie, je peux le dire, c’est pas parce que c’est ma filleule. Les cheveux noirs très fins, bouclés naturellement, la peau très claire et les yeux bleu foncé, si vous voyez le genre. Une vraie poupée. En plus elle est presque toujours souriante, sauf en cas de caprice, et elle est très vive côté comprenette.

Quand j’arrive, j’ai qu’à me pencher elle me saute dans les bras, j’ai droit à plein de sourires et de bisous, tout ça…

 

Donc j’étais là-bas, je sirotais un scotch avec ses parents pendant qu’elle faisait un discours à sa poupée. Tout baignait. Ils ont un joli petit pavillon à Chelles, pas loin de la Marne. C’est une grande banlieue encore tranquille.

Mais là j’ai parlé trop vite parce que justement, on a entendu un grand bruit, genre ferraille qui s’écrase, bris de verre et cris de femme, suivi de la musiquette  d’une voiture de flics qui approche à toute allure.

J’étais déjà dehors, sur la pelouse, pour voir, quand une femme s’est précipitée dans le jardin avec un enfant dans les bras :

– Entrrrer missieu, entrrrer j’ai ‘tite fille cacher.

Elle me montrait la fourgonnette encastrée dans le muret de clôture, le type qui en sortait le front en sang, et la voiture des flics qui arrivait.

Je n’ai pas réfléchi, je l’ai fait entrer et j’ai refermé la porte d’entrée sur moi. Les parents de Bérénice étaient à la fenêtre du salon, mais quand ils nous ont entendus arriver tous les trois, la femme, l’enfant et moi, ils ont couru jusqu’à l’entrée et là, ils sont restés complètement figés. Ils étaient éberlués, Anne-Laure en gardait la bouche ouverte et Bertrand répétait bêtement « Mais, mais, mais… ».

C’est seulement là que j’ai regardé vraiment la jeune femme et la petite fille qu’elle tenait dans ses bras : aucun doute, il s’agissait de Tziganes. Ou de Roms, comme on dit maintenant. Je l’ai fait entrer dans le salon et je suis retourné dans le jardin pour voir ce qui se passait.

Les flics avaient arrêté le type et ils fouillaient le fourgon, un vieux machin tout rouillé qui avait dû user plus que sa part d’asphalte. Ils étaient trois et ils avaient l’air d’avoir trouvé le pot aux roses, ils se tapaient sur l’épaule en se montrant l’intérieur de l’antiquité sur roues. Du coup ça m’a intrigué et je suis allé voir : l’arrière de la fourgonnette était plein de morceaux de cuivre en tout genre, depuis les tuyaux classiques de plombier, du tout neuf au très vieux, jusqu’aux sections de câbles de toute sorte savamment cisaillés. Vol de métaux. Le type était bon pour un séjour aux frais de la République.

Bertrand m’a rejoint et il a constaté lui aussi le corps du délit, puis les dégâts occasionnés par le choc de la voiture sur son mur de clôture. Le flic le plus ancien dans le grade le plus élevé lui a assuré qu’il pourrait porter plainte dès qu’il le voudrait mais Bertrand a dit qu’il n’y avait pas grand chose à déclarer, que le muret était fait de bons gros vieux blocs de pierre de taille sans crépi, que ça remontait à l’ancien domaine sur lequel tout le quartier était bâti.

Ce n’était pas ça qui le tracassait, en fait, il avait autre chose en tête. Je me suis dit qu’il allait parler de la femme et de sa petite et j’ai vu qu’il a hésité à le faire, mais finalement il n’a rien dit, il a juste demandé aux agents si c’était à lui d’appeler une dépanneuse. Les flics ont répondu que non, que celle de la police arrivait, et ils ont rien ajouté. J’ai compris alors que ces messieurs des forces de l’ordre présents sur le terrain n’avaient rien vu d’autre que ce fourgon et son conducteur. J’étais soulagé.

Bertrand m’a regardé, je l’ai regardé et on s’est compris. C’est depuis ce moment-là que Bertrand, tout BCBG qu’il soit, il est devenu vraiment mon pote. On a salué les flics et on est rentré.

 

À l’intérieur, Anne-Laure avait installé la femme sur la canapé du salon. La petite fille était assise sur le tapis à côté de Bérénice, qui jouait tranquillement avec sa poupée, style « Moi j’ai une belle poupée, tralala ! ». La petite Tzigane observait la poupée avec la plus grande attention. Le regard d’une affamée devant un hamburger, en fait.

Elle devait avoir elle aussi dans les trois ans mais elle était beaucoup plus petite que ma filleule. Très brune et très jolie elle aussi, mais dans un genre différent, plus exotique, avec ses yeux et ses cheveux d’un noir super-luisant.

Au moment où on entrait, Bertrand et moi, Anne-Laure a eu le geste qui me l’a fait aimer pour toujours, elle aussi, elle est allée chercher dans un coffre une autre poupée, une belle blonde avec robe à froufrou et chaussures de bal, pour la donner à la petite. Cendrillon.

 

La dame rom pleurait, c’est tout ce qu’on voyait d’elle à part ses vêtements colorés à la romanichel, foulard compris. Elle avait pas arrêté depuis son entrée sur la pelouse et en fait, elle devait continuer pendant des heures, jusqu’à ce que les deux jeunes bourges l’installent dans la chambre d’amis pour la nuit.

Anne-Laure et Bertrand, avant ça je les connaissais pas, en fait. Eux-mêmes, ils me l’ont dit plus tard, ils savaient pas comment ils réagiraient dans un cas comme celui-là, ils s’étaient même jamais posé la question, c’était pas le genre de choses qu’étaient censées leur arriver. D’un côté, ils se sont étonnés eux-mêmes, d’un autre côté ils ont pensé après coup que ce qu’ils avaient fait, c’était juste naturel.

Mais moi je savais que c’était pas la réaction de tout le monde. Que dans la plupart des cas, la jeune femme, avec sa môme, aurait été foutue dehors vite fait bien fait à peine entrée. Que les flics auraient été chargés de régler l’affaire. Et que personne aurait pensé à la suite, à ce qui allait lui arriver. « Malheur aux vaincus ! » comme disait Brennus.

(Oui, je sais, en citant Brennus je fais genre pédant, en plus je suis pas sûr que ça tombe vraiment à propos, mais je regrette pas : c’est pas tous les anciens taulards qui seraient capables de le faire.)

Je sais même que dans certains cas la bonne femme, après avoir refermé sa porte, se serait demandé si elle allait pas faire désinfecter son salon. Et même que le type aurait pu lui dire « Tu vois Cocotte, je me demande si faut pas que j’achète un flingue, on sait jamais, si des fois on était attaqué… »

 

La jeune femme s’appelait Rosa, et sa petite fille Rosina. En fait elle était venue de Roumanie et maintenant elle voulait y retourner. Elle avait plus aucun moyen de rester dans ce pays. Dans les jours qui ont suivi, Bertrand l’a ramenée à leur camp, le long du Périf, pour chercher ses affaires. Anne-Laure et lui s’étaient posés plein de questions mais ils avaient pas vu d’autre solution, ils allaient lui payer le voyage de retour. Ils pouvaient pas garder chez eux une personne qui avait pas les bons papiers et qui devait être recherchée par la police. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était lui éviter l’arrestation, le placement en centre de rétention, l’expulsion. Ç’aurait été trop dur pour la petite.

On en a beaucoup discuté. Je leur disais qu’ils étaient obligés à rien, que c’était pas leur faute si c’était comme ça, si les pauvres devaient toujours payer plus cher que les autres, dans la vie, que c’était pas eux qui avaient inventé toutes ces choses qui vont pas. Mais eux, ce qu’ils voyaient, c’est que sur le tapis de leur salon y avait deux petites filles qui jouaient à la poupée, une qui avait une vie normale devant elle, avec tout ce qu’il fallait pour être heureuse si tout se passait comme prévu, et l’autre qui était née du mauvais côté, qui allait connaître la galère toute sa vie, et qui avait rien fait pour mériter ça. Et ils me disaient que pour eux ça ne passait pas. Ils avaient dans l’idée que c’était pas normal.

 

Alors au bout du compte ils les ont accompagnées jusqu’au car qui faisait la Roumanie. Une ligne plus ou moins régulière bien connue des migrants. Ils ont installé la mère et la fille, avec leurs bagages, ils ont payé le voyage au chauffeur, et ils sont descendus. Je les attendais sur le trottoir, c’était sur un boulevard des Maréchaux, côté nord-est, bien sûr, le côté de la Ville lumière où y a de l’ombre.

Au moment où le car a démarré, la petite Rosina leur a fait des bisous et la poupée Cendrillon aussi.    

 

   8 juillet 2013

 

 

23

Quand on joue au privé

 

Younous est venu me voir au Foyer. Il avait l’air embêté. Ça se voyait bien, il a pas voulu la bière que je lui proposais. Younous qui refuse une bière, c’est pas courant. Il me dit bonjour et il commence à aller et venir dans ma carrée.

C’était vers midi-une heure, je m’étais assis à table histoire de lui faire comprendre que j’avais pas que lui à m’occuper. Au bout d’un moment, je l’ai interrompu dans ses déplacements :

– Eh Younous ! Allo ! Ton pote Élie est à l’écoute.

Il s’est quand même arrêté, il m’a regardé l’air de se demander quoi faire, il ressemblait à une truie qui doute.

(« Je suis comme une truie qui doute », c’est un livre de Claude Duneton que j’ai trouvé chez Angèle, une histoire de prof.)

Il a fini par me répondre :

– Je sais pas quoi faire. D’un côté, je sais que je dois rester caché, rapport aux barbus qui me cherchent pour me faire ma fête. Bon. D’un autre côté, je me dis que c’est pas correct. Y a des moments où il faut être correct. Surtout avec la famille. Après ça t’es plus respecté. Si t’es pas correct. Dans ta famille ou ton village ou quoi t’es plus respecté. T’as fait honte à tout le monde.

Je voyais que l’affaire était grave, en tout cas dans la tête à Younous, mais je comprenais toujours pas de quoi il s’agissait. Fallait un gros cas de conscience pour qu’il oublie tout simplement de dire de quoi il parlait.

Quand il m’a eu expliqué, j’ai pensé d’abord qu’il se faisait toute une histoire d’une affaire de rien du tout, mais après j’ai compris que ça ferait du bruit chez lui, en Afrique, pour lui mais aussi pour sa famille, au cas où il se déroberait. Affaire d’honneur. Mais sur le moment, j’ai commencé par le chambrer, façon pédant comme pas deux :

– Tu sais à quoi ça ressemble, ton histoire ? On dirait les stances du Cid ! D’un côté… de l’autre côté… et moi au milieu… Tu me fais marrer !

– Arrête ton charre, mec ! J’en ai rien à faire, des existences de ce mec, là, ton Sidi. Je rigole pas. Écoute-moi : j’ai un cousin, un Mossi comme moi, pas très proche, c’est un Yameogo, ça te dira rien, mais dans ma famille on leur doit beaucoup, tu piges ? Bon. Eh ben il a un problème. Il demande de l’aide. Genre baston, si tu vois. C’est lui qui s’est fait bastonner. Et aussi volé. 

Il m’a bien regardé, en hochant la tête, pour voir si je suivais.

Je suivais.

– Mon cousin il a une supérette. Comme gérant, hein, pas proprio. Eh ben il s’est fait racketter. Des mecs qui lui demandent du pognon pour être protégé. Faut qu’il paye, autrement au lieu de le protéger c’est eux qui le punissent. Tu captes ? Ils viennent une fois par semaine et ils palpent le fric. L’autre fois il en a eu marre il a pas payé. Pasqueu tu comprends, il pouvait pas prendre dans la caisse, alors il les payait sur ses sous à lui. Il a dit aux gars « Faites comme vous voulez moi je paye plus, faut que je rende des comptes au patron, si je paye pas à lui je suis viré, qu’est-ce que vous y gagnez ? » Il a dit ça, mais eux ils en avaient rien à foutre. « Nous aussi on a un patron, ils ont dit, si on ramène pas le blé on est pas que virés, en plus on est tailladés. Alors tu casques ou nous on casse. » Toute façon, ces gars-là, c’est pas des génies, hein, ils font ce qu’on leur dit et c’est tout, ils voient pas plus loin…

– Alors il t’a demandé de venir l’aider, faire comprendre à ces types-là qu’il avait de la ressource, c’est ça ?

– Ben oui.

– Et pourquoi qu’il a demandé qu’à toi ? Parce que t’es pas le seul Mossi dans le secteur, il pourrait aller voir du côté de la Porte-Montreuil, il en trouverait, des gars qui seraient d’accord pour aider un compatriote.

– Tu crois ça ? Ben tu te trompes. Personne bougerait. C’est plus compliqué que ça. Les gars ils diraient « Va d’abord demander à ta famille, t’as pas de famille ou quoi ? » La honte.

J’ai compris qu’on tournait en rond, et j’ai compris aussi ce que Younous était venu me dire, en fait, mais sans avoir l’air de le dire, juste en attendant que je pige et que je dise ce qu’il attendait que je dise :

– Bon d’accord, Younous, je vais aller le voir, ton cousin, il est où ?

 

Il tenait cette petite supérette de la rue Belgrand. Je la connaissais bien, pendant longtemps c’était une famille de Kabyles qui la tenait. Ça dépend d’une enseigne connue et ça se résume à une salle parcourue de rayons étroits qui font comme un labyrinthe. Tu entres et t’as pas à réfléchir pour savoir où aller, tu suis le parcours en remplissant ton panier, à la fin t’as le choix entre deux caisses.

Ce jour-là, comme on était en milieu de matinée, une seule caisse fonctionnait et une jeune fille qui devait être une Mossi elle aussi se trouvait derrière, l’air de pas avoir dormi ni mangé depuis longtemps. Il y en avait une autre dans les rayons. Une boulotte, cette fois. Le type qui est venu à ma rencontre en voyant que je restais devant l’entrée sans bouger était peut-être un Mossi, mais pas du même gabarit que mon pote Younous, le modèle nettement en dessous, genre nabot. Il avait l’air harassé. Cette supérette, c’était peut-être la chance de sa vie, mais lui et ses filles, si c’était ses filles, ils payaient cher son ambition et l’énergie qu’il avait dû déployer pour en arriver à devenir gérant.

Je me suis présenté et on s’est mis d’accord : au jour et à l’heure où les gars devaient venir chercher les sous, j’attendrais dans la rue, assis sur un banc public façon chômeur désabusé. Après qu’ils soient sortis tout contents, c’était à moi de jouer. Facile à dire…

 

Ces deux types, je les ai reconnus facilement, ils avaient le physique de l’emploi et la tenue attendue, sweat à capuche et froc de jogging. Y avait un petit nerveux blondasse avec des tatouages agressifs suivi d’un malabar, une sorte de catcheur au crâne rasé. C’était des jeunots.

Quand ils sont ressortis j’ai pris le parti de les suivre sans me faire repérer. Je voulais voir à qui ils allaient remettre l’enveloppe. Ils étaient sûrs d’eux, ils se méfiaient pas, ils avaient tort, mais à première vue c’était pas le QI qui devait faire leur force.

Ils m’ont amené tranquillement jusqu’à un rade de la rue des Pyrénées, au coin de la rue Alexandre-Dumas, au-dessus de Gambetta. Ils y sont entrés et moi, en passant tranquillos devant le café j’ai eu le temps de voir qu’ils remettaient quelque chose au barman. Par prudence j’ai tourné dans la rue Alexandre-Dumas, et j’ai bien fait car ils ont remonté la rue en traversant le carrefour, le feu était au vert, sans jeter un regard de mon côté. Du coup je me suis pointé dans le bistrot et j’ai commandé un demi au comptoir.

Celui qui m’a servi était pas un employé, ça se voyait, c’était le patron. L’air du brave type, genre pépère dans la bonne cinquantaine, un peu déplumé, petite bedaine et gros pif empourpré. Il a retiré la sèche qui pendait au coin de sa bouche pour m’entreprendre sur la météo, rien de personnel, j’avais pas l’air de beaucoup l’intéresser. Par contre, le type qui est entré un quart d’heure plus tard a changé la donne, mon bonhomme lui a tout de suite fait un signe de tête qui voulait dire « Oui ».

Le gars, un grand Noir, s’est installé comme moi au comptoir, à l’autre bout, et il a commandé un demi lui aussi. Je le voyais dans la glace. Il m’a pas vraiment regardé, juste un coup d’œil vite fait, si bien qu’il m’a pas reconnu, heureusement, mais moi si. Je l’avais déjà croisé, sans plus, et je savais que c’était un copain à Younous, un Mossi comme lui.

J’ai pas eu à bouger la tête pour apercevoir le geste du marchand de Kro qui lui faisait passer une enveloppe.

J’ai payé et je suis parti. L’affaire me regardait plus. Je devinais une histoire bien plus compliquée qu’une banale affaire de racket. En rentrant à pied jusqu’à Porte-des-Lilas, je réfléchissais. Est-ce que je devais en parler à Younous ? Est-ce que ça serait pas plus intelligent de lui dire que j’étais toujours sur l’affaire mais que ça prendrait du temps ? Parce que là, je flairais du vilain, y avait du sang à la clé, j’en étais sûr. Cette fois-ci, le choix cornélien c’était pour moi.

Finalement je suis allé le voir chez Angèle pendant qu’elle était à sa gym et je lui ai tout dit. Il m’a regardé, il a fait « Ah ? », il est resté silencieux un moment et puis il m’a dit « Merci Élie, t’as plus à t’en faire, maintenant, sois tranquille, tu veux une bière ? » J’ai fait non de la tête et je suis parti.

Sur le pas de la porte je me suis retourné et j’ai juste dit « Fais gaffe à toi, Younous. » En fait, j’étais sûr d’avoir encore à m’en mêler.   

     

   15 juillet 2013

 

 

 

24

Quand on évoque des sauvages

 

Ça n’a pas manqué ! J’avais bien averti Younous qu’il allait vers les ennuis, mais il en a pas tenu compte. Ou bien il a pas voulu, ou bien il a pas pu, mais quelques jours plus tard ça lui tombait dessus. Et gravement.

C’était un lundi de janvier. Comme souvent, j’étais de service à l’hyper de la Porte-de-Bagnolet. Là, j’étais en double avec René, le gros Normand, c’était avant l’histoire de la chasse aux canards, lui et moi on travaillait en bonne entente.

Younous, on le sait, avait disparu de la circulation rapport aux barbus qui le recherchaient pour lui apprendre le bon islam, mais à leur manière. Il était censé être à l’abri chez ma copine Angèle. En fait il y était pas, il était retourné du côté de la Porte-Montreuil, chez des cousins à lui, mais il m’en avait rien dit, évidemment, et Angèle croyait que j’étais au courant. 

Bref, je reçois un appel, peut-être vers les onze heures du matin. C’était lui. J’ai compris tout de suite que quelque chose était arrivé, il avait perdu sa voix, il chevrotait et on aurait dit qu’il avait du mal à respirer :

– Élie, amène-toi ! ça va pas, je suis blessé, je perds mon sang, faut que tu me sortes de là…

Et voilà ! C’était reparti…

J’ai appelé le Boss pour lui dire qu’il fallait me remplacer tout de suite, que René allait rester seul parce qu’il fallait que je me tire, question de vie ou de mort… M. Bernard, il comprend ces choses-là, il connaît ses gars, il sait que nous autres on est pas des anges, qu’on est voué aux avaros, qu’on peut toujours avoir à disparaître subitement… Il a dit seulement « OK. Fais gaffe à toi, Élie ! » Juste ce que j’avais dit à Younous…

J’ai donc prévenu René qu’il serait seul le temps que mon remplaçant arrive et je suis parti.

Younous m’avait dit où il était, c’était pas compliqué à trouver, une impasse où il m’avait déjà amené, derrière les Puces. C’était un coin pourri, bien sûr, que des maisons en fin de vie, mais normalement on y voyait toute une petite foule d’Africains de tous âges mais d’un seule condition, celle du sans-papiers qui se planque ou du travailleur au noir. Habituellement, les dames en turban et boubou multicolores, pieds nus dans des savates, faisaient régner l’ordre dans cette cour des miracles, et une colonie de vacances permanente composée de moutards aux cheveux crépus s’y défoulait à grands cris. Mais là, personne, tout le monde s’était carapaté ou planqué.

Tout le monde sauf un, Younous, écroulé sur le pavé, adossé à un mur qui avait dû en soutenir beaucoup d’autres, un Younous en sang. Ça coulait, il avait les deux mains serrées sur le ventre pour l’empêcher mais le sang continuait à pisser. Il avait aussi une coupure au menton mais ça n’avait pas l’air trop grave. À côté de lui, par terre, une machette à la lame toute rouge.

Bagarre à l’arme blanche…

Tout ce que je peux dire, c’est qu’il avait vraiment pas l’air bien ! Je suis même pas sûr qu’il ait compris que quelqu’un s’agenouillait près de lui ni qu’il m’ait reconnu. Il geignait.

Je savais pas quoi faire, j’étais seul, j’avais rien pour l’aider, nettoyer ses blessures, le bander, le relever, l’emmener quelque part. Et où ? Alors appeler le SAMU ? Peut-être, mais quoi dire aux personnels ? À tous les coups, en le voyant comme ça ils appelaient les flics. Je pensais pas qu’il aurait aimé.

C’est une vieille dame qui m’a aidé à m’en sortir. Elle habitait là, elle est sortie de son antre et elle crié quelque chose dans une langue africaine. Le ton était tel qu’un jeune gars s’est pointé lui aussi, l’air apeuré. Ils ont eu un échange et j’ai bien vu qu’elle lui ordonnait de faire quelque chose mais que lui, il était pas emballé. Alors elle s’est mise à l’enguirlander comme pas deux et finalement il est parti, poursuivi par les récriminations de la vieille.

Deux minutes plus tard, une 4L qui avait dû faire la guerre s’est pointée, et avec le jeune gars on a enveloppé Younous dans une couverture que la femme avait amenée et on l’a trimballé jusqu’aux aux urgences de l’hôpital Tenon.

« Pas beau à voir ! » a juste dit l’interne. Je lui ai expliqué que Younous s’était fait ça en tombant sur une hache et il m’a répondu « D’accord, et moi je suis l’empereur de Chine. » Il a ajouté « Vous en faites pas ! » et il est parti à la suite du chariot. Il rigolait.

En fait, Younous s’était pris un bon coup de machette dans le ventre. Il m’a expliqué plus tard qu’il avait participé à une explication violente entre deux groupes issus de son coin, là-bas, au Burkina. « Cherche pas à savoir pourquoi, Élie, c’est pas des choses que tu peux comprendre, c’est des trucs qui nous regardent, des histoires plutôt compliquées. Chez nous, d’habitude, ça se règle par le palabre, plus ou moins, avec le temps, et aussi la sagesse des anciens, mais ici ça marche plus comme ça, on est plus dans la coutume. On est perdu. Alors des fois ça éclate. »

Il avait jamais été aussi lucide, il avait fallu ce drame-là pour qu’il réfléchisse à tout ça. Mais moi, je dois dire que cette histoire m’avait plutôt tourneboulé. D’autant plus que j’avais appris qu’il y avait eu un mort, au bout du compte.

 

Quelques jours plus tard, je parlais de tout ça avec Jean, mon pote pasteur, au Foyer. Il était passé avec un collègue à lui, un nommé Marcel, il voulait lui montrer la maison et aussi lui expliquer le boulot qu’il faisait avec les gars. L’autre avait dans l’idée de faire pareil dans le coin où il exerçait, dans le Midi.

On a bu un coup ensemble, du jus de fruits, Jean est à la Croix Bleue, il croit qu’il va aider les alcooliques à arrêter parce que lui il boit pas… Enfin, si ça marche au moins pour un ou deux, pourquoi pas ?

Donc on discutait, et je leur raconte mon histoire. À la fin, je sais pas ce qui m’a pris, je dis « S’entretuer à la machette en plein Paris, vous avouerez quand même que ces types-là c’est des sauvages ! »

C’est comme si une vipère avait piqué Marcel, il a sursauté et il s’est tourné vers moi, l’air furibard :

– Des sauvages ? Ils seraient des sauvages ? Parce qu’ils font ça à la machette ? À l’arme blanche ? Et alors ? Et nous, en 14 ? La baïonnette, ça ne te dit rien ? Tiens, je vais t’en parler, moi, des sauvages !

Et il s’est mis à nous raconter ça* :

 

Tenez, mon grand-père, le père de mon père, s’appelait Auguste, il était l’aîné de dix-sept enfants, des gens de la campagne, des ouvriers agricoles attachés à la ferme du maître. C’est dans leur village briard qu’avait eu lieu la Bataille de la Marne, en 1914.

En 1916, il était dans le même régiment que son frère Alfred, en Lorraine. Ce jour-là ils descendaient du front après plusieurs jours de combat. Ils avaient dû charger plusieurs fois. À la baïonnette. L’enfoncer dans des ventres, la retirer sèchement, rouge de sang, et repartir en courant vers l’avant…

Alfred était en tête de colonne et Auguste en queue. Ils n’étaient pas mécontents de retrouver un peu de calme. C’est alors qu’un tir de shrapnells leur est arrivé dessus, et qu’un éclat a coupé Auguste en deux. On est allé devant chercher Alfred. On lui a dit : « Viens voir ton frère, il est mort. » Il est venu et il l’a vu comme ça.

Quelques temps après, il s’est porté volontaire comme nettoyeur de tranchée et sa demande a été acceptée. Il a fini la guerre ainsi, pendant deux ans.

Vous savez ce que c’était, nettoyeur de tranchée ? ça consistait à passer dans les tranchées allemandes après un combat, quand elles venaient d’être prises, et à achever les blessés ennemis à l’arme blanche…

Quand Alfred est revenu au pays, il n’a jamais retrouvé ce qu’on appelle un état normal. D’ailleurs, dans un cas pareil ce serait quoi, je vous le demande, un état normal ? Il est mort fou, encore assez jeune.

Voilà ce que c’est, ces gens qui se battent à l’arme blanche. Et baïonnette ou machette, quelle différence ? Blancs ou noirs, tous des sauvages. Ou tous des pauvres gens à qui on a raconté des histoires. Des êtres humains… Ma famille.

 

Marcel s’était tu. On voyait qu’il était ému, que cette histoire, elle le travaillait depuis longtemps. Depuis toujours, sans doute. Une histoire comme tant d’autres, pourtant. D’ailleurs elle m’a rappelé des choses pas très jolies non plus de ma guerre en Algérie. Alors je me suis souvenu du poème d’Aragon : « Est-ce ainsi que les hommes vivent… »   

 

   22  juillet 2013

* Cette histoire est celle de l’un de mes grands oncles. Lorsque j’étais enfant, je l’ai entendue raconter ainsi

par ceux de ses frères qui avaient survécu.

 

 

 

25

Quand on repère un trafic

 

Quand je suis en poste dans un magasin, j’aime bien regarder les gens. Celui où on m’envoie le plus, c’est un Monoprix, à Ménilmontant. Du coup je connais un tas de gens, de ceux qui y passent, sans leur avoir jamais parlé. Y a rien de tel pour piger comment vit un quartier de Paris, que de se tenir devant les caisses d’un établissement comme celui-là pendant des heures. En plus ça me plaît. On y voit de tout.

On voit des gens des classes moyennes. Le genre petite jeune femme bien assurée dans la vie, souvent avec un môme ou même deux. Queue de cheval plutôt que chignon, tenue propre sur soi, bien lisse. On est pas fauchée mais quand même regardante sur les prix. On passe à la caisse sans trop s’intéresser à la caissière, juste le petit sourire automatique, pour dire qu’on est pas esclavagiste. Et pas question, pour le petit qui suit, de trépigner pour avoir un des paquets de ces bonbons qui sont là pour le tenter pendant que maman sort sa carte de crédit.

Quand c’est le mari qui fait les courses, soit le genre sportif, tennis plutôt que golf, cheveux courts, ou au contraire décontracté, cheveux longs ou catogan, les gosses discutent plus et souvent ils gagnent un petit quelque chose, au bout du compte, sucette ou chewing-gum. 

Mais on voit aussi les mamas africaines, qu’elles soient encore en boubou ou déjà en pull et pantalon. Là, évidemment, on compte plus d’enfants par grande personne et la dispute est quasi-permanente – mais jamais brutale, juste bruyante. Ah le rire de ces femmes ! ça vous réjouit le cœur. La plupart du temps, elles viennent à plusieurs, deux ou trois, et elles mènent la conversation d’un bout à l’autre de la queue, ou d’une caisse à une autre, que ce soit en français ou dans leur langue quand elles sont de la même origine. 

Leurs hommes viennent pas, sauf pour se rendre au rayon bricolage, et seuls. Par contre, les Maghrébins préfèrent souvent faire les courses pour la semaine, les femmes sortent pas souvent. Je parle de ceux qui sont là depuis longtemps, c’est le cas dans ce quartier la plupart du temps. Les plus jeunes, au contraire, ils viennent à deux. Et si on voit une femmes seule, une fois sur deux c’est une Kabyle, je me suis renseigné. Ou ça peut être une belle grande fille en tenue bien moulante, genre « Regarde si tu veux mais pas touche. » Des fausses délurées.

Y a aussi pas mal de vieux Parigots. C’est ceux-là que je préfère, pas pour leur origine, mais parce que souvent, ils sont seuls dans la vie. D’ailleurs, dans le tas je compte des vieux Nord-Africains, de ceux qui ont émigré pour le boulot dans les années cinquante-soixante et qui ont pas pu retourner au pays. Des vieux célibataires à calotte en feutre rouge, secs et parcheminés, aux yeux tristes, souvent, ou pleins de sagesse. Des hommes dignes.

Mais des vieux, ou des vieilles, y en a de toute sorte. L’autre jour, je suivais des yeux un vieux tout maigrichon, avec sa casquette en toile, une grise à carreaux, les charentaises au pied et son sac à provision en toile cirée. Il avançait pas sûr de lui, château branlant, en cherchant son porte-monnaie dans sa poche. Évidemment il l’a laissé tomber, et un jeune Beur en sweat à capuche s’est précipité pour le ramasser. J’ai eu le réflexe de m’avancer, déjà moralisant, mais le jeunot a rendu son bien à l’ancêtre avec un beau sourire. J’ai eu honte de moi.

Oui, des vieux, solitaires, restés là dans la grande ville sans personne pour s’occuper de savoir où ils en sont. Je me rappelle une vieille, on causait au marché, elle me dit « Vous savez, j’habite dans un immeuble, eh ben le jour où je serai morte, mes voisins s’en apercevront qu’à l’odeur. » Pas gai, tout ça. Comment on peut en arriver à se retrouver comme ça sans personne ? Et comment on peut oublier complètement ses vieux, dans une famille ? ça me dépasse…

Pour en revenir à mon histoire de magasin, bien sûr y a aussi les caissières, à regarder. C’est souvent un joli spectacle, des petites jeunes toute charmantes, le sourire aux lèvres… Faut pas s’y fier, à ce sourire, bien sûr, il est commandé par la situation : tu souris pas à la clientèle, tu te fais virer. Les « Bonjour Madame – Merci Madame – Au revoir Madame, bonne journée ! », c’est juste de la mécanique. Des fois, pourtant, on sent que ça leur monte du cœur, c’est quand la cliente est assez sympa pour leur dire un petit mot en souriant elle aussi, même leur poser une question sur elles, comme ça, juste pour montrer qu’elles font partie de l’espèce humaine. Ça tient chaud, ces petites choses-là, malgré tout.

Mais celle que je préfère regarder, chez les caissières, c’est pas une jeune et jolie, c’est une dame dans la cinquantaine, plutôt enrobée, double menton et cheveux teints. Elle a une de ces présences ! On dirait qu’elle joue dans une pièce de théâtre. Elle trône sur son siège devant des clients qui se bornent pourtant à lui refiler leurs achats pour qu’elle les passe au lecteur laser. Mais elle, c’est une reine, elle les accueille avec bienveillance, le sourire aux lèvres. Un sourire amène (j’ai vérifié dans le dico, le terme est juste).  

Pendant longtemps, j’ai pensé qu’elle était gauloise pur beurre, faubourienne ou banlieusarde, rapport à l’accent, et puis je me suis aperçu que certaines petites vieilles l’appelaient Fatma. Sur le moment, ça m’a juste renseigné sur ses origines, à vrai dire pas trop apparentes – père algérien ? –, et puis quand je me suis rendu compte que ça arrivait souvent, et toujours de la part d’un certain type de vieilles femmes du quartier, ça m’a posé une autre question : pourquoi celles-là l’appelaient par son prénom ? Qu’est-ce qui les reliaient à elle ?

D’ailleurs, elles se bornaient pas à ça, elles lui tenaient une petite bavette chaque fois que c’était possible, au risque de mécontenter les personnes qui faisaient la queue. Certaines, même, l’attendaient à la fin de son service, à deux ou trois, et c’était le début d’une longue discussion, entre elles, mais j’étais pas assez proche pour entendre ce qu’elles se disaient, ni même pour saisir de quoi elles parlaient. ça m’intriguait.

C’est sûr, si j’avais pas eu à rester là pendant des heures à surveiller, je me serais pas posé ce genre de question, je m’intéresserais pas à tout ça. Comme quoi, faut bien le dire, on commence surtout à s’intéresser aux autres quand on s’embête soi-même…

Enfin voilà qu’un jour, je vois ma Fatma refiler en douce un paquet à une des vieilles en question. Du coup je l’ai surveillée encore plus, et j’ai vu que ça lui arrivait régulièrement. J’ai commencé à la regarder autrement. Et en ruminant, j’en suis arrivé à cette conclusion : ma brave femme de caissière, en fait, elle avait bien l’air de mener un trafic ! Et avec des personnes âgées qu’elle devait dominer d’une manière ou d’une autre…

ça m’a posé une question grave : que faire ? La dénoncer à la direction ? La signaler aux flics ? Vous auriez fait quoi ?

Au bout du compte, j’ai préféré la coincer dans un renfoncement, un soir à sa sortie, et lui annoncer carrément que j’avais tout vu et que j’exigeais des explications sous peine de la traîner chez les bourres.

Elle était dos au mur et je la maintenais par les épaules tout en lui répétant que je l’avais vue, qu’il était pas question qu’elle me raconte des histoires, que c’était dégueulasse de mêler des pauvres vieilles à ses manigances, qu’elle devrait avoir honte, que je pouvais pas laisser passer ça...

Vu ce que j’avais eu le temps d’apprendre d’elle, je m’attendais à ce qu’elle réagisse de façon plutôt sèche, mais non… Ce qui s’est passé, c’est qu’elle a éclaté de rire. J’en suis resté tout bête.

« Mon pauvre gars, elle m’a dit, t’es un marrant, toi ! Tu vas trop au cinoche ! Tu te racontes des belles histoires !

Elle s’est arrêtée, elle pouvait plus parler tellement elle rigolait. Puis elle a repris :

« Écoute, t’es trop sympa, de t’occuper comme ça de mes petites copines, je vais tout t’expliquer, mais ça risque d’être long, tu devrais plutôt me payer un verre au bistrot du coin. » ça m’a paru correct.

Une fois installée devant une bière blanche, elle m’a tout raconté :

« Alors voilà : ces vieilles femmes, là, elles sont comme tout le monde, elles ont besoin de savoir à quoi ça rime qu’elles soient là sur terre, tu piges ? Autrement c’est trop triste, toutes seules comme ça. Alors je me suis demandée ce qu’elles pourraient bien faire pour se donner de l’importance. Mais voilà, qu’est-ce qu’elles savent faire, dans la vie ? Réponse : elles savent tricoter. Question de génération. Alors j’ai monté l’affaire dans ma tête, tu vois, et ça a donné ça : je leur refile de la laine que je récupère un peu partout, et elles, elles tricotent pour un centre social, à Belleville. Les plus habiles font des carrés et les autres les cousent ensemble. ça fait des jolies couvertures bien chaudes, pour l’hiver. Pas plus compliqué que ça, mon pote ! En plus, elles ont de quoi parler entre elles. »

Elle a éclaté de rire à nouveau, mais moi j’avais la larme à l’œil… Parole ! 

 

   29  juillet 2013

 

 

 

26

Quand on parle serbo-croate

 

Ce jour-là, en passant devant la supérette, au second niveau de l’hyper, j’ai jeté un œil pour voir si la petite Yougo était toujours là. Je me souvenais qu’elle était parfois embêtée par des jeunes lascars qui la baratinaient et qui cherchaient à la coincer pour la peloter. J’avais déjà eu à intervenir.

C’était le genre de petite qui attire les ennuis. Pas qu’elle soit une beauté, au contraire, c’était une petite nature, chétive, un peu maladive, avec ses couettes maigrelettes et les cernes qui lui prenaient la moitié de sa petite figure osseuse. Elle n’avait pour elle que ses grands yeux marron bordés de longs cils. Cette fille-là devait avoir plus de dix-huit ans, puisqu’elle avait trouvé du travail, mais on lui en donnait pas plus de quinze ou seize.

Laide, triste et craintive, savoir pourquoi je la trouvais attachante… Mais malheureusement pour elle, c’est justement parce qu’elle était ce qu’elle était que les petits durs en mie de pain du quartier avaient pris l’habitude de la molester. Et c’est aussi pour ça que le gérant de la supérette, un Turc genre bibendum, la traitait comme une esclave. Tout ce que je savais d’elle, c’était qu’elle venait de l’ex-Yougoslavie, vu que tout le monde l’appelait la Yougo.

Donc, comme je passais, circulant dans l’allée comme le voulait mon service, je jette un œil et je la vois passer, le seau, le balai-brosse et la serpillière à la main. Elle avançait pliée en deux, pâle comme la mort.

Il a fallu que ce soit justement à ce moment-là qu’elle s’écroule sans un bruit. Je me suis précipité, je suis entré et je l’ai relevée, mais elle était dans les vapes, les yeux retournés, toute molle, genre poupée de son.

Le Turc est arrivé le ventre en avant et il a commencé à l’engueuler, et comme je le regardais d’un air… peu amène, il m’a engueulé moi aussi.

– Ferme-la et appelle les secours, je lui ai dit.

Le ton devait être assez net, car il est reparti vers son semblant de bureau, et dix minutes plus tard, les pompiers étaient là.

 

J’avais aidé à contenir l’attroupement qui s’était formé, c’était mon boulot, du coup j’ai pas pu savoir comment allait la petite quand elle a été enfournée dans le fourgon rouge. J’avais juste eu le temps de demander à un pompier où ils l’emmenaient. « Aux urgences de Tenon, à Gambetta », il m’a dit.

Je suis comme ça. Angèle, ma voisine, me l’a déjà dit, j’ai tendance à aider. « Élie, tu es un ange ! » C’est pas le cas, mais j’aime pas laisser les gens crever sans rien faire. C’est pas dans mes habitudes, c’est tout.

Bref, on l’aura deviné, à peine mon service terminé, j’ai foncé à Tenon. Aux urgences, elle était toujours en attente dans la salle des arrivées. On l’avait juste transférée de sa civière sur un chariot d’hôpital. Elle était là, couchée en chien de fusil sous une couverture de survie. Elle avait les yeux ouverts.

Je me suis approché et je lui ai fait un grand sourire style rassurant mais elle a pas eu l’air de me reconnaître. Elle me regardait sans vraiment me voir. Je me suis assis à côté d’elle. Une de ses mains sortait de sous la couvrante, je l’ai prise et je me suis penché au-dessus de sa figure. Je savais pas quoi lui dire, en fait on se connaissait pas, y avait pas de raison que je sois là, mais je voulais juste la rassurer, lui donner l’impression qu’elle était pas toute seule, là, dans la panade.

Ça m’a donné une idée. J’avais appris un peu de serbo-croate, en taule, avec un des plus célèbres cambrioleurs de l’époque. C’était un Yougo, on partageait la même cellule et on avait passé le temps comme ça. Je perfectionnais son français, si on peut dire vu mes capacités limitées, et lui, il m’apprenait à parler sa langue. J’avais eu le temps de pouvoir me débrouiller, du moins si on en restait aux affaires courantes. Alors j’ai commencé à parler à la petite, à lui dire qu’elle ait pas peur, que ça allait s’arranger, des trucs comme ça.

Elle me regardait mais elle répondait pas. Elle avait l’air de se demander ce que je lui racontais. J’ai commencé à avoir des doutes sur mon serbo-croate, après tout ça faisait un moment que je l’avais pas pratiqué… Et puis un interne s’est pointé, papiers à la main : « Véra Krasic ? » Mais il a pas attendu de réponse, il s’est tourné vers moi : « Vous êtes de la famille ? » J’ai répondu que j’étais juste, disons, un collègue, et que j’essaierai de prévenir chez elle. Il a dit qu’ils allaient l’emmener pour des examens et que je revienne la voir le lendemain si je voulais.

C’est ce que j’ai fait. Je l’ai trouvée dans une chambre pour deux, en médecine interne. L’infirmière m’a juste dit qu’elle était tout simplement à bout de forces et qu’ils allaient la retaper mais qu’il faudrait qu’elle change son mode de vie ! Tu parles…

Donc j’entre dans la chambre. La petite y était seule à ce moment-là. Je lui dis bonjour en serbo-croate, toujours ma méthode d’approche, et elle me répond, en bon français mais avec un drôle d’accent :

– Que dites-vous ? Quand vous parlez, je ne comprends rien. Vous ne savez pas le français ? Je crois vous reconnaître mais qui êtes-vous ? »

Ça faisait deux questions.

– Je suis le vigile qui t’a ramassée, hier, rappelle-toi, je passe souvent devant l’endroit où tu travailles. Je t’ai même aidée une fois ou l’autre, quand des andouilles t’embêtaient, tu te rappelles pas ? Ben je croyais que tu parlais serbo-croate… Véra…

– Ah oui… Eh bien non, je ne parle pas le serbo-croate…

Elle m’a longuement regardé, l’air de se demander, puis elle s’est lancée :

– Vous ne direz rien ? Je ne suis pas Véra Krasic, mes papiers sont faux… Vous vous asseyez ?

Et c’est vrai que j’en étais resté comme deux ronds de flan, planté là sans savoir quoi dire. Mais j’ai vu qu’elle me faisait confiance et je me suis assis.

 

On a parlé, Rozanne et moi – car elle s’appelait Rozanne, avec, après ça, un nom bizarre en -ian. On a fait connaissance, et puis l’infirmière est venue me dire de m’en aller, qu’il fallait pas la fatiguer, et je suis parti. Mais je suis revenu le lendemain et les jours suivants.

On s’entendait bien, tous les deux, ça s’explique pas. On passait notre temps à nous raconter notre vie. Je me rends bien compte que ça peut paraître bizarre, un fille de même pas vingt ans et un vieux comme moi… Donc elle m’a raconté, elle m’a dit pourquoi elle était arrivée en France avec des faux papiers. Elle les avait achetés là-bas au garde du corps d’un gros trafiquant de tapis orientaux. Elle avait payé avec les bijoux de sa grand-mère. Mais j’ai compris qu’il lui avait fallu coucher, en plus. C’était pas du très gai, son histoire.

C’était une Arménienne de Bakou, en Azerbaïdjan. À l’époque de l’Union soviétique, les deux peuples vivaient ensemble sans problème, ils s’étaient même un peu mélangés. Mais après l’indépendance, ils avaient commencé à se bouffer le nez, et là, tout à coup, c’était la guerre. Une guerre civile, en un sens, puisque des voisins se mettaient à s’entretuer, à se massacrer, même.

C’est ce qui était arrivé à la famille de Rozanne, elle avait vu arriver pour les liquider des voisins de toujours, des Azéris, armés de fourches. Le père et un frère avaient été tués et le reste de la famille s’était enfui comme il pouvait. Ils avaient été rattrapés sur la route par l’armée, les chars, et l’autre frère avait été écrasé sous les chenilles. Ne restait en vie que les vieux et les femmes, alors les chars les avaient laissés, et finalement ils avaient pu rallier le Haut-Karabagh, une enclave arménienne. Là, les autorités d’Érivan les avaient rapatriés et ils avaient été logés dans un village azéri vidé de ses habitants, qui avaient connu la même histoire, dans l’autre sens, et avaient fui vers l’Azerbaïdjan.

Rozanne se trouvait donc installée là avec sa mère et ses grands-parents, sans ressources, loin de tout, dans la montagne, entre le lac Sévan et la frontière. Des obus passaient de temps en temps, dans les deux sens, au-dessus de leur tête.

C’est là que la grand-mère, qui était l’âme de la famille, avait dit à sa petite-fille, sa dernière descendante : « Prends mes bijoux et va à Érivan. Là, essaie de partir en France. Il y a beaucoup d’Arméniens dans ce pays-là. Va ! »

Rozanne avait appris le français dans une école soviétique, ça faisait partie des langues que les Arméniens préféraient. Elle la parlait bien, tout n’était pas pourri en URSS, l’enseignement des langues y était très au point. En arrivant, elle avait donc pu se débrouiller dans l’immédiat, planquée en Seine-Saint-Denis, mais elle n’avait pas encore rencontré d’Arméniens…

Là encore, ça s’est arrangé grâce à mon ami Jean, qui connaît des pasteurs d’origine arménienne. Quand elle est sortie de l’hosto, elle a été prise en charge et je l’ai plus jamais revue.

J’espère quand même, un jour peut-être…

 

5 Août 2013   

 

 

 

27

Quand on est sentimental

 

C’est vrai, c’était le printemps, mais j’étais loin de me douter de ce qui allait m’arriver ce jour-là en sortant du Foyer.

D’autant plus que j’étais en rogne. J’avais eu la visite de deux flics qui venaient m’interroger, ils cherchaient Younous. C’était rapport à la rixe de l’autre fois, y avait eu un mort, ça pouvait pas passer comme ça, tranquille, du point de vue de ces messieurs.

Du mien non plus, en fait, j’avais pas digéré les explications de mon pote, pour lui ça regardait personne, et en plus le mort l’avait bien cherché… Younous, des fois, je peux plus l’encadrer. Après sa sortie de l’hôpital, j’étais allé le voir dans sa planque, du côté de Meaux. En rentrant, j’étais plutôt mal à l’aise.

L’attitude des flics me plaisait pas non plus. Toujours à suspecter, à questionner, à pinailler. Forcément ! Avec mon pedigree je suis la cible obligée, ils vont pas chercher ailleurs : si mon pote a disparu en laissant un macchabée derrière lui, je suis dans le coup d’une manière ou d’une autre…

– Nous raconte pas d’histoires, petite tête, tu sais où il est, tu sais ce qu’il a fait, t’as plus qu’à nous le dire et nous, on te laisse peinard. Autrement on peut t’embastiller, tu vois, vu que tu fais obstacle à la justice ! 

ça, c’était le plus vieux, le plus jeune avait pas le même style :

– Monsieur Carquois, je suis certain que vous vous êtes amendé et que vous avez désormais à cœur de vous comporter en bon citoyen. Monsieur Ouédraogo Younous est votre ami, nous savons à quel point vous êtes liés, vous et lui...    

Et blablabla et blablabla.

Finalement j’ai rien dit, j’ai fait l’andouille, et ils sont partis sans rien, mais je sais bien qu’ils vont revenir et qu’ils vont me pourrir la vie.

 

Bref, j’étais pas content. J’en voulais à la terre entière. On a pas les flics chez soi, dans mon cas, sans qu’un tas de misères vous remontent à la conscience. Amertume, nous voilà…

Et c’est parce que j’avais la tête à tout ça, en marchant dans la rue, que j’ai pas vu le caddie que tirait une petite grand-mère et que je me suis étalé de toute ma hauteur après avoir buté dedans. La grand-mère a rien eu, heureusement, mais moi j’avais l’épaule gauche en rideau.

Je me suis assis sur le bord du trottoir, et là, ça s’est mis à tourner, j’ai failli partir dans les bégonias (c’est une expression du faubourg, en fait y avait pas de bégonias, bien sûr, juste les pavés du trottoir).

ça faisait vachement mal. La vieille, une dure qui avait dû en voir de toutes les couleurs, m’a tiré d’affaire. Elle m’a dit « Bougez pas, on va appeler les secours, vous êtes pâle comme la mort. » Et elle est allée frapper au carreau de la maison voisine. Trois minutes plus tard, le pin-pon de l’ambulance se faisait entendre.

C’est comme ça que je me suis retrouvé un peu plus tard dans une chambre d’hôpital, l’épaule bandée, une infirmière à côté de moi qui venait prendre ma température. J’avais une double fracture, omoplate et clavicule, et un déchirement musculaire. Enfin, ce genre de trucs. D’après le toubib, j’en avais pour plusieurs semaines.

Le type du lit à côté, un gros brun pileux dans les quarante piges, me faisait des signes pas corrects à propos de cette femme pendant qu’elle lui tournait le dos, vu qu’elle était, faut dire, vraiment bien tournée, quel que soit le côté par lequel on la regardait. Et jolie de visage.

Elle était pas toute jeune, en fait, mais plus que bien conservée. Peut-être dans les quarante-cinq ans. J’ai su plus tard que c’était une fana de sport. « Quel sport ? » j’ai demandé alors. « Tous les sports ! Mais surtout le hand, le jogging et l’aïkido », elle m’a répondu. En plus elle sentait bon.

 

Je vais pas faire l’innocent : dès que je l’ai vue à côté de moi avec son thermomètre, j’ai été pris. Le coup de foudre. Ça s’explique pas.

C’est comme ça que ça a commencé, entre nous. Elle s’appelait Violaine. J’ai dû lui plaire aussi parce que je suis devenu très vite son malade préféré, celui qui avait droit à son plus beau sourire.

Mauduit, le malotru du lit voisin, en bavait de jalousie. Lui, il avait des tringles dans la jambe et un pied en l’air tenu par un étrier, il pouvait pas se lever, il me jalousait. Moi j’ai très vite manœuvré pour me trouver toujours sur le passage de la belle, dans un couloir ou un autre. J’ai fini par tout connaître de ses horaires, de ses habitudes professionnelles, et même, à la faveur d’habiles petits pièges dans la conversation, de pas mal de choses de sa vie privée. Elle était divorcée de fraîche date, seule avec deux enfants déjà grands, elle habitait au Pré-Saint-Gervais, pas loin de chez moi, et elle aimait la mer comme moi.

Je crois qu’elle était pas dupe. Elle me regardait faire en souriant, un sourire moqueur, l’air de dire « Tes ruses, mon coco, elles sont fines comme des pattes d’éléphant, mais tu m’amuses. »

Malgré tout, je rêvais pas, j’avais bien vingt ans de plus qu’elle, un passé pas net et pas non plus d’avenir très clair. Je savais donc que j’avais rien à espérer.

Et puis est arrivé ce que j’attendais pas. Elle avait pris un service de nuit pour une semaine, un remplacement. J’étais seul dans la chambre, Mauduit était parti pour un centre de rééducation et personne avait encore pris sa place. Elle m’a rejoint dans mon lit. Pourtant c’était pas la fille facile. « C’était plus fort que moi », elle a dit.

Le lendemain elle m’a expliqué que bon, fallait pas croire à du sérieux, que c’était pas possible entre nous, qu’elle avait déjà donné, côté bonshommes, et qu’elle avait pas envie de recommencer les problèmes.

La nuit suivante elle était de retour…

Après ça, rien n’a pu nous calmer. Quand elle a repris son service de jour, c’était plus difficile, mais on se voyait quand même, on se bécotait entre deux portes, on se retrouvait clandestinement dans des endroits discrets de l’hôpital, des réserves, cette sorte de coins peu fréquentés… Attention, c’était pas que physique, entre nous, y avait du sentiment, c’était une vraie passion. Une passion comme j’en avais jamais connue, et elle non plus, elle me l’a dit.

 

Seulement ce genre de truc, qui te consume totalement, ça peut se consumer tout seul aussi, au bout du compte. J’ai lu un bouquin qui raconte une histoire comme ça, il s’appelle Belle du Seigneur, c’est d’Albert Cohen, Angèle me l’avait conseillé peu de temps auparavant, et je me demande bien si c’est pas d’avoir lu cette histoire-là qui m’a poussé à me jeter dans une aventure semblable… Parce que moi, je suis plutôt le mec tranquille, ni un fou du sexe ni un romantique à deux balles.

Dans notre cas, les choses ont pas duré aussi longtemps que dans le bouquin. Au bout de quelques semaines, j’ai compris que Violaine était moins partante, et j’ai vu aussi que de mon côté, je devais me l’avouer, je me lassais. Si bien qu’après ma sortie, on a réussi à se voir que deux ou trois fois, et finalement ça s’est terminé comme ça, sans bruit, sans dispute, juste par absence d’envie. 

On s’était donné rendez-vous à une terrasse de bistrot, à République. C’était l’été. On avait pas grand chose à se dire, on se regardait. Alors au bout d’un moment j’ai dit « Bon, ben je crois qu’on est sur la même ligne, hein ? On arrête ? » Elle a juste cligné des yeux pour dire « Oui ». Elle a pleuré un peu, moi j’avais la gorge nouée, alors j’ai payé et je l’ai laissée, j’ai pris le métro. Je l’ai jamais revue.

 

Juste avant, j’avais parlé de tout ça avec Anne-Laure, la maman de Bérénice, ma filleule. C’est marrant, c’est cette jeune femme qui m’avait paru la plus capable de m’écouter, sur ce coup-là. Je venais de sortir de l’hosto, j’étais allé les voir, elle et son mari. Il s’était absenté une heure ou deux je sais plus pour quoi faire, j’en avais profité, j’avais tout déballé, on avait parlé.

Elle me l’avait dit : « Élie, à vous entendre, j’ai l’impression que vous vous êtes aventuré dans une histoire qui ne débouche sur rien. Allez-vous vous lancer dans une vie à deux avec une femme bien plus jeune que vous ? Et avez-vous pensé à ses deux ados ? »

Et tout d’un coup, je me suis rendu compte que j’avais même pas parlé à Violaine de mon passé de taulard ! Alors j’ai réalisé que tout ça n’était qu’un rêve, comme si j’étais quelqu’un d’autre, celui que j’aurais voulu être, le type fringant qui dispose d’une vie toute neuve à offrir…

Anne-Laure l’a compris, elle m’a dit gentiment « Allez, Élie, vous la trouverez un jour, la femme qui vieillira avec vous… »     

 

  12 Août 2013   

 

 

 

28

Quand on part en vacances

 

Le jour de mes soixante piges, Jean, mon pote pasteur, m’a fait un chouette cadeau. Sans blague :

– Élie, il me fait, tu ne pars jamais en vacances ? Tu as tort, il faut changer d’air de temps en temps, mon vieux ! D’autant que tu as des congés à prendre. Tu devrais partir quelques jours…

– Ben pour aller où ? Et payer comment ? Tout le monde a pas les moyens de ses ambitions !

– C’est justement pourquoi j’y ai pensé. En un sens, je suis moi aussi ton employeur, non ? Je te dois donc des congés. Que dirais-tu d’un petit séjour en bord de mer aux frais de l’association ?

– Tu rigoles ?

– Pas du tout. Je peux retenir une chambre pour toi dans une maison familiale de vacances. Il ne tient qu’à toi de l’occuper. C’est à Sète, en bord de mer. Deux semaines, ça te conviendrait ?

J’étais complètement ahuri. Je l’ai regardé comme un dingue. C’est vrai, des mecs comme lui, t’en a pas beaucoup à la surface de la planète. J’allais lui dire un grand merci et commencer à penser à comment j’allais m’équiper pour la plage, et puis je m’y suis vu, sur la plage, et j’ai réfléchi…

Il a rien dit mais il a quand même été un peu étonné de mon silence :

– Il y a un problème, Élie ?

– Écoute, je sais pas quoi te dire, t’es vraiment sympa, ça me touche, je peux que te dire merci, mais tu vois, je pense pas que ça soit possible…

– Et pourquoi pas ?

– Ben je me vois pas passer quinze jours assis sur une plage, tout seul, à regarder passer les baigneurs, tu comprends… Je vais m’emm… m’embêter. J’ai pas l’habitude.

Il a hoché la tête plusieurs fois sans rien dire, l’air de carburer du ciboulot.

– Euh, eh bien, Élie, à vrai dire, ce serait une chambre à deux lits, tu vois, alors… Eh bien…

Y a des sujets qui le font rougir, ce brave garçon, il savait pas comment s’expliquer mais il a quand même fini par sauter le pas :

– Peut-être connais-tu quelqu’un qui pourrait t’accompagner ? On doit pouvoir aller jusqu’à deux personnes…

– Tu veux dire un copain ?

Je l’avais dit en rigolant, et là, quand même, il a souri. On se comprenait.

 

On est donc parti à deux pour la bonne ville de Sète, la patrie à Brassens, mais c’était ni avec un copain, ni avec une copine. J’étais allé voir la mère à Maïa. Je lui avais proposé d’emmener sa fille avec moi à la mer et elle avait dit « Oui » tout de suite. Ça m’avais un peu surpris qu’elle pose pas plus de question que ça :

– Vous avez pas peur que je sois un pédophile ?

– Inquiétez-vous pas ! La petite, elle sait se défende ! Prenez-la avec vous, ça vous fera une compagnie, et elle, elle prendra des couleurs. De toute façon, pour elle c’est ça ou le parking de la cité, alors franchement…

Celle-la, comme mère, c’est vraiment une petite tête avec de l’air dedans.

 

Donc on a passé deux semaines là-bas, la petite et moi. Elle allait sur ses dix ans, à ce moment-là. Toujours aussi vive et rigolote, avec ses taches de son et ses couettes en mouvement perpétuel.

J’ai pris sur mes économies et je lui ai payé l’équipement complet pour môme à la plage, tout le bastringue : shorts, chemisettes, sandalettes en plastoc, bitos en paille avec ruban, lunettes de plongée pour mater les crevettes sous l’eau, épuisette pour les choper, pelle à château de sable, maillot de bain deux pièces, serviette de plage, parasol, crème solaire, et j’en oublie…

Elle était contente, tout lui faisait plaisir, elle sautait sur place en battant des mains, rien que pour ça j’aurais vidé mon compte en banque.

La chambre lui a plu, elle a sauté sur les deux lits avant de choisir le sien. Arrivée sur la plage, elle s’est mise à courir en criant « Ouai-ai-ais… »

On s’est installé, les deux serviettes bien étalées côte à côte, et elle est partie se mouiller les pieds dans la chanson à Charles Trenet. Elle était pas encore sûre d’oser se tremper là-dedans pour de bon.

 

– C’est votre fille ou votre petite-fille ? Elle est mignonne comme tout… 

La dame de la serviette d’à côté, à pas deux mètres, souriait en me posant cette question. Je l’avais repérée, elle était dans la même Maison familiale que nous. Elle avait une jolie voix, un accent chantant et un bel embonpoint. Elle avait tout, aussi, d’une grand-mère à petits-enfants en vacances. Je me suis dit que je pouvais avoir confiance et je lui ai répondu la vérité, ou presque :

– Non, Madame, c’est la fille d’une amie. Elle me l’a confiée pour les vacances.

J’ai bien vu que cette vérité-là inquiétait la brave dame. Elle s’est rembrunie, elle a regardé vers la mer, puis elle s’est retournée vers moi et elle m’a carrément inspecté des pieds à la tête. Elle était pas sûre de ce qu’elle devait penser, encore moins dire.

– Elle doit avoir une grande confiance en vous, alors…

Le ton était plus sec. J’ai décidé d’aller au bout de la franchise :

– Je crois pas qu’elle se soit beaucoup posée la question, vous savez. C’est plutôt qu’elle a la tête ailleurs. Alors du moment que je la débarrasse… Moi, cette petite, je l’aime beaucoup. Vous savez, j’ai jamais eu d’enfants. Mais je comprends qu’on pourrait penser à mal. Je vais vous dire : l’opinion des gens compte moins pour moi que le plaisir de la petite. Regardez-là ! C’est la première fois de sa vie qu’elle sort de sa cité pourrie, et croyez-moi, elle va savoir en profiter !

À ce moment-là, la petite est arrivée vers moi en courant et elle s’est jetée sur sa serviette en disant « Élie, j’ai la dalle ! C’est quand, qu’on goûte ? »

Avec tout ça, j’y avais pas pensé, au goûter, je suis pas habitué à faire parent, faut dire ! Mais la dame a assuré qu’elle avait ce qu’il fallait, que je m’inquiète pas, que ses deux garnements allait pas tarder à venir réclamer eux aussi.

Elle avait deux petits-fils en garde, onze et neuf ans, deux petits bruns bronzés comme des pruneaux et vifs comme des cabris. Patrice et Hervé. Ils sont arrivés et Maïa a partagé leur goûter comme si ça allait de soi.

À partir de cette date, Mariette et moi on s’est retrouvé tous les jours avec nos petits. On a fait famille. On mangeait à la même table, on faisait les mêmes activités, tout ça. La plage, bien sûr, mais aussi des balades, et même une excursion en car organisée par la Maison familiale.

 

J’avais bien vu que la brave dame avait questionné la gamine à fond la fois où je la lui avais laissée pour deux heures. Ça m’embêtait pas : j’avais fait exprès de m’absenter pour qu’elle puisse se rendre compte !

Le soir de ce jour-là, une fois couchée, la môme m’a dit « Tu sais ce qu’elle voulait savoir, Mariette ? »  J’ai dit « Oui, t’inquiète pas, c’est normal, tu sais, qu’elle se pose la question, maintenant elle est tranquillisée. » Elle a réfléchi : « Personne a essayé avec moi, mais j’ai des copines qui y sont passées. »

Elle disait ça comme ça, sur le ton de la conversation, ça faisait partie de son monde, à cette petite. Ça m’a foutu le bourdon. Elle a continué : « Heureusement, ma mère elle m’a expliqué, elle connaît ça, son père lui a fait, alors elle m’a dit de jamais me laisser approcher, de toujours faire gaffe et de hurler si jamais un vicelard essayait avec moi. Paraît que ça les refroidit. En plus ça attire l’attention des gens. Tu parles d’un truc, on est jamais tranquille. » Elle a réfléchi un moment, et sur le ton d’une sagesse hors d’âge : « Tu sais, ma mère, elle a pas eu de pot. » 

Là dessus, elle s’est mise à bailler, elle s’est retournée le nez dans l’oreiller et une minute plus tard elle dormait. Pas moi.

 

Mais ça a été des vacances formidables. Y avait la mer, le soleil, les pins. Et aussi l’amitié. On se quittait plus, Mariette, les deux zozos, Maïa et moi. Et puis il a fallu rentrer : larmes à tous les étages, on s’écrirait, on resterait en relation, à la vie à la mort…

On s’est jamais revu mais ça reste un grand souvenir.   

 

         19 Août 2013   

 

 

 

29

Quand on trouve un point de chute

 

J’ai pu partir une autre fois en vacances. C’était pendant l’été 96, en juillet, deux mois avant de prendre ma retraite. Mais cette fois-là, c’était pas le même genre qu’à Sète avec Maïa.

J’avais emprunté sa voiture à un de nos résidents, au Foyer. Une Méhari. Ça s’est fait un peu par force, à cause de Younous. En France, il était brûlé, fallait qu’il quitte le pays. Mais comment faire, avec des faux papiers et recherché ?

Il m’a demandé de l’aider à passer en Angleterre, c’était la mode, tous les réfugiés qui arrivaient en France voulaient passer en Angleterre, ils se regroupaient à Calais ou dans les environs. C’était le début d’un mouvement qui a pris de l’ampleur par la suite, jusqu’au scandale bien connu de Sangatte, des années plus tard.

On est donc parti là-haut, sur la côte, en espérant trouver un chauffeur de poids-lourd qui prendrait mon pote, ni vu ni connu, et qui l’emmènerait à Londres. Mais on est tombé pile au moment où les Anglais venaient de refouler des Tziganes qui avaient réussi à passer. Du coup, à moins de patienter, d’attendre que ça se tasse, il fallait plus y penser, les contrôles avaient jamais été aussi tatillons, à ce que nous ont dit plusieurs personnes, sur place.

Y a même une bonne sœur qui nous a carrément engueulés : « Vous êtes complètement fous ! Vous allez au devant des pires ennuis, je vous le dis ! Fichez le camp d’ici, vous allez vous faire repérer au premier contrôle d’identité, il n’y a que ça, en ce moment. Au moindre coin de rue. Vous pensez avoir l’air de vacanciers ? » 

On l’a écoutée, la frangine, on est parti de là. Mais pour aller où ? On a roulé un peu au hasard, le temps de réfléchir. Younous tenait à son idée, moi je lui disais que pour l’Angleterre c’était râpé, qu’il fallait changer de destination. Finalement il a été d’accord et on s’est demandé dans quel pays il pourrait se trouver le plus en sécurité.

Il fallait pas penser à la Belgique, c’était trop près de toute cette excitation. Sur la question de l’immigration, les autorités étaient aussi énervées là-bas que chez nous. Alors on s’est vu d’abord partir pour l’Italie, on connaissait pas et Younous, tant qu’à faire, préférait la chaleur. Mais pour aller de la Mer du Nord jusqu’aux Alpes du Sud, il aurait fallu traverser toute la France, et là, vu la qualité des faux papiers de mon pote, on était à la merci du moindre contrôle un peu sérieux.

Imaginez deux types comme nous, des baraqués, dont un Noir, qui circulent dans une voiture immatriculée en Seine-Saint-Denis et qui demandent une chambre dans le premier hôtel venu, ou simplement qui se font intercepter par deux pandores à un carrefour… Il valait mieux chercher autre chose. Alors on a pensé à l’Espagne, suffisait de suivre la côte direction le Sud.

On a opté pour cette solution-là. Elle avait un avantage, on se mêlait à la foule des estivants qui venaient se tremper dans la Manche ou dans l’Atlantique. On se disait aussi qu’en chemin, on trouverait peut-être un bateau qui parte pour l’Angleterre, entre Calais et Biarritz c’est pas les ports qui manquent !

C’était bien vu, on a pas eu de problème, on a roulé peinard de port en port. Au bout d’un moment, on a même commencé à trouver que ça nous faisait des belles vacances. À condition de pas faire les andouilles, on circulait incognito dans des coins plutôt plaisants, on passait de bonnes soirées dans des bistrots pleins de gens décontractés, que ce soit des vacanciers ou des gens du pays. Surtout des retraités, ils avaient le temps de blaguer.

Bref, on prenait notre temps, l’Espagne était loin, Younous et moi on était pas pressé de se séparer, on se disait qu’après ça, y avait peu de chance qu’on se revoie un jour et ça nous poussait pas à accélérer.

N’empêche, dans chaque port on cherchait à voir si y avait pas moyen de le faire embarquer pour Portsmouth ou pour Brighton, mais rien à faire. Dès qu’on commençait à aborder la question, les types se méfiaient et ils changeaient de sujet de conversation. Y en a même un, à Granville, qui nous a pris à part, comme on sortait d’un bar, pour nous mettre en garde. C’était un Hollandais genre hippie, un plaisancier qui cabotait tranquillement, avec sa copine. Ils suivaient la côte normande sur une sorte de petit cotre qu’il avait rafistolé lui-même. Je l’avais appelé le Hollandais volant, en pensant au pirate de la légende. Pour ceux qui connaissent pas, c’est une espèce de spectre qui erre éternellement sur la mer dans son voilier fantôme, y a plein d’histoires là-dessus, et même Victor Hugo parle de lui dans La Légende des siècles, j’ai lu ça y a une paye.

Bref, le gars nous a dit qu’il avait bien compris où on voulait en venir mais que c’était pas la peine d’essayer, d’après lui c’était pas pensable qu’on soit pas repéré pendant la traversée de la Manche. Personne prendrait le risque.

Ça nous a refroidis et pendant longtemps on a continué sans plus rien demander à personne. On s’en était remis sans problème à la solution de l’Espagne. On a marché comme ça jusqu’aux Sables-d’Olonne, en Vendée, où on s’est arrêté dans l’idée d’y rester deux-trois jours. On avait trouvé une piaule dans un gîte tenu par une gentille petite dame. Madame Renaud Henriette. La chambre à deux en demi-pension. Son mari, un ancien cuisinier de marine, avait eu des problèmes de santé, il avait dû faire un petit séjour à l’hôpital, alors elle avait pas encore ouvert malgré la saison, on était les premiers, les autres chambres étaient libres.

Elle nous a rien demandé et elle nous a gâtés comme pas possible. Du coup on est resté la semaine. On approchait de la fin juillet et je commençais à penser à rentrer bientôt pour reprendre le boulot début août, je voulais pas laisser un mauvais souvenir à Monsieur Bernard, mon patron, vu que j’allais prendre ma retraire fin septembre.

Ce soir-là je parlais de tout ça à Monsieur Renaud, qui se remettait paisiblement. Il est pas idiot, ce vieux-là, il m’a posé la question à mille balles : « Et votre copain, il va où, lui ? » Je sais pas pourquoi j’ai eu confiance : « Oh lui, il arriverait à passer en Angleterre, il serait content… » Il m’a regardé longtemps sans rien dire. Après ça on a parlé d’autre chose.

Le lendemain matin, Monsieur Renaud nous a emmenés sur le port. Il était dans les neuf heures. « J’ai quelqu’un à vous présenter », il a dit. Et de fait, il nous a conduit jusqu’à un petit voilier hors d’âge, un bateau de pêcheur typique de la côte vendéenne. Assis sur un pliant au bord du quai, y avait un autre vieux. « Je vous présente mon frère, a fait Renaud, il est d’accord pour emmener Monsieur Younous. Mais attention, ça prendra du temps, faudra remonter toute la côte en cabotant, et sans se faire repérer. Mais ça lui va. »

Je passe sur l’étonnement, les remerciements, tout ça, et puis les préparatifs. Deux jours plus tard, à l’aube, Younous était à bord et me faisait des signes d’adieu. Je l’ai plus jamais revu lui non plus, à croire que mes vacances, elles finissent toujours comme ça.

En revenant au gîte avec Renaud je lui ai demandé pourquoi son frère faisait ça. « Oh vous savez, ça lui fait plaisir, il commençait à s’encroûter. Mon frère, il a surtout vécu de la contrebande, alors quand il s’agit de faire la nique aux douaniers, il est content. »

 

Il me restait quelques jours avant de rentrer, je me suis promené dans les environs, j’ai suivi un peu la côte, elle est pas aussi touristique que d’autres mais elle a du charme, et surtout, y a des plages immenses avec presque personne dessus. C’est ce que j’aime.

Et puis je suis arrivé, un peu par hasard, en flânant, à un point de la côte, du côté de Jard-sur-Mer, et là j’ai été bouleversé, j’ai pas honte de le dire.

ça s’appelait Le Creux, c’était une dizaine de maisons, au plus, tout au bout d’une route étroite qui débouchait sur l’océan, passée la forêt. Quelques commerces de base et un hôtel-bar-tabac-épicerie ouvert plus ou moins toute l’année. Chez Nino.

J’ai vu qu’il y avait possibilité de louer un petit appartement à l’année, hors saison, dans un immeuble pour touristes. Ses balcons donnaient directement sur l’océan. Une plage à perte de vue de chaque côté…

C’était dans mes prix alors j’ai retenu un deux-pièces-cuisine pour octobre.

Je savais enfin où j’allais finir mes jours. J’avais trouvé mon point de chute. 

 

         26 Août 2013 

 

 

 

30

Quand on cherche des témoins

 

S’il y a des personnes que je peux pas piffer, c’est bien les bonnes sœurs ! Je dis pas, y en a qui sont utiles, je suis pas borné, mais je me demande à quoi ça rime de se faire nonne. C’est pas naturel. 

Si je dis ça, c’est parce que je sors d’une aventure pas banale avec une frangine du genre pénible. Attention, quand je dis aventure, faut pas se faire des idées salaces, rien de tel. Je fais pas partie des branques qui font une fixation sur les bonnes sœurs. Le jour où on me verra tomber amoureux de l’une d’entre elles, même défroquée, tenez, ce jour-là n’est pas arrivé !

Non, je parle du genre d’aventure qui me rend furibard. La grosse colère.

 

L’histoire a commencé avec Manu, quand il est venu me parler de ses histoires de cœur. Manu, c’est un des résidents du Foyer. Un jeune.

Il avait fait six mois pour harcèlement moral. Une histoire idiote : il était magasinier dans un garage et il avait pris l’habitude de déclarer sa flamme chaque matin à la comptable. Elle était aussi son chef de service et elle pouvait pas l’encaisser, ce garçon. Ce gag de la demande en mariage, ça faisait marrer toute la boite, sauf elle. Elle était pas du genre plaisanterie à répétition. Faut la comprendre… Elle a porté plainte et il a été condamné.

Enfin c’était déjà de l’histoire ancienne. Pour le moment, Manu se tenait à carreau, et tout ce qu’il avait dans la tête, c’était Najat… Sa belle. Ils voulaient se marier mais y avait un problème : elle était marocaine et lui français.

Quand ils s’étaient pointés à la mairie pour faire publier les bans, ils avaient été refoulés. Pourtant, ils étaient majeurs tous les deux, et côté papiers elle avait une carte de séjour de dix ans et un boulot régulier, vendeuse dans un magasin de vêtements. Mais on se méfiait des mariages entre un Français et une étrangère, ou l’inverse. Pour l’administration ça sentait le mariage blanc.

 

On était dans ma carrée, Manu et moi. Debout, adossé à la barre d’appui de ma fenêtre, il m’a raconté tout ça :

– Ben Élie, comment que je peux prouver que Najat et moi c’est un mariage d’amour ? Pour ça, faudrait qu’on vive ensembe depuis un moment, ils ont dit, et en plus, ils viendraient vérifier. Et comment, qu’ils vérifient, je te demande ? Ils viennent renifler les draps ? En tout cas j’aurai besoin de témoins, tu serais partant pour témoigner pour nous ? Dire qu’on s’aime et tout ça ?

– Bien sûr, mon gars, mais je te rappelle que vous habitez pas ensemble ! Toi t’es ici, et elle, elle est dans un foyer de jeunes femmes chez les bonnes sœurs…

– Videmment ! Elle va pas rester chez ses parents, elle a vingt-cinq ans, et en plus ses parents ils l’ont foutue dehors vu qu’elle est chrétienne !

– Qu’est-ce que tu me racontes ? Elle est chrétienne ? D’où tu sors ça ?

– Ben je le sais, elle me l’a dit. Elle est devenue chrétienne y a déjà deux-trois ans. Elle a une copine tzigane qui l’a emmenée à leurs réunions, et paf, elle a marché aussitôt dans ce truc. « Convertie », elle m’a dit. Ben quand elle a raconté ça à ses parents – toute fière, en plus – elle a compris sa douleur ! D’abord ils l’ont enfermée pour l’empêcher d’y aller, à son groupe de prière, mais ça n’a pas duré pasqueu son patron il s’est renseigné, pourquoi elle venait plus travailler, tout ça. Alors comme elle était majeure, elle les a menacés de porter plainte… Tu vois ça ? Du coup ils l’ont laissée partir et maintenant elle habite chez les sœurs.

Manu c’est pas un dur, quand il a eu fini de me dire tout ça, il a pris une chaise et il s’est assis, la tête posée entre ses bras sur la table. Il voulait pas que je le voie, il avait envie de pleurer.

J’étais embêté pour lui, j’ai essayé de le consoler.

– T’en fais pas, on va arranger ça, je vais aller voir les bonnes sœurs pour qu’elles témoignent, ça fera plus sérieux que si c’est moi, avec mon palmarès. Tu parles qu’elles vont vous aider, les frangines : pour elles, le mariage, c’est sacré, en plus si ta copine est chrétienne…

Il a redressé la tête, il avait pas l’air convaincu :

– Ben ça, je sais pas, Élie, pasqueu elles sont pas chrétiennes comme Najat, c’est pas le même genre, il paraît, elle c’est les évangélisses, un truc comme ça.

– C’est possible, mon gars, mais dans un cas pareil, pour elles ça va pas compter. Elles vont l’aider, ta Najat, tu verras !

 

J’étais trop optimiste. La supérieure a pas marché du tout dans la combine. Mais pas pour la raison que Manu craignait. Bon, Najat était pentecôtiste – j’ai fini par apprendre que c’est le vrai nom de sa religion – mais la sœur n’en tenait pas compte. Du moins, pas directement. Ce qui la fâchait, ce qui la foutait carrément en rogne, c’était autre chose.

Manu a pas trop su me l’expliquer. Il m’a juste demandé d’aller la voir, la mère, pour essayer de la faire changer d’avis. Il m’a même supplié, alors j’ai cédé. Pourtant j’en avais pas vraiment envie, ça je peux le dire. Je comprenais pas que cette femme fasse des complications pour une chose aussi simple, si bien que j’étais déjà énervé en entrant dans le foyer de jeunes femmes…

Ça s’est pas arrangé quand j’ai été reçu par la mère supérieure. Elle est restée assise derrière son bureau, moi debout devant elle comme un élève en faute. Pas mon genre… Mais bon, j’étais là pour arranger les bidons à Manu, je me suis donc présenté poliment et j’ai raconté ma petite salade, comme quoi ça serait bien qu’elle témoigne en faveur de ces deux jeunes qui s’aimaient…

Elle m’a pas répondu tout de suite. Elle tapotait sur son sous-main avec son bic, des petits coups secs, je voyais bien qu’elle était pas contente, même excédée. 

– Monsieur… Carquois… c’est bien ça ? Monsieur Carquois, j’ai déjà donné ma réponse à Mademoiselle Debbouz. Il n’est pas question que je réponde favorablement à sa demande. Si je le faisais, je me mettrais en contradiction avec mes convictions. Le comportement, ou plutôt la position de cette jeune femme va en effet à l’encontre ce que je crois juste. À elle de rectifier sa conduite. Je ne l’appuierai que si elle le fait. Suis-je bien claire ?

Je suis resté sans répondre. Pour moi, c’était pas clair du tout. J’avais jamais entendu Manu parler d’une mauvais conduite de la part de sa fiancée. Est-ce que la sœur parlait des rapports de Najat avec ses parents ? J’avais pas l’impression qu’elle ait fait quoi que ce soit contre eux, c’était plutôt le contraire ! C’est eux qui l’avaient maltraitée. Et la seule chose qu’ils lui reprochaient, c’était d’avoir changé de religion.

Et puis j’ai eu un éclair de compréhension : le changement de religion ? C’était ça qui fâchait le religieuse ? Bizarre. J’ai voulu en avoir le cœur net. Je voyais bien qu’elle s’apprêtait à me congédier, vu que je répondais rien, alors je lui ai posé la question :

– Ce que vous lui reprochez, c’est de s’être convertie ?  

– Exactement ! Et je vais vous dire pourquoi, bien que je n’aie pas à me justifier devant vous : j’ai passé des années à travailler au sein d’un mouvement d’aide aux immigrés, conformément aux orientations de l’Église en ce domaine. C’est ce qui m’a permis de concevoir le plus grand respect à l’égard de l’islam et des musulmans. Rien n’est plus violent, à leurs yeux, plus infamant, que de renier leur foi. Surtout quand c’est pour rejoindre l’une de ces sectes venues d’Amérique, qui répandent je ne sais quelles idioties ! Mais soyez en certain : si cette péronnelle s’était convertie au catholicisme, j’aurais exactement le même comportement. Je lui dirais la même chose : demeure une bonne musulmane. Où irait le monde, si chacun pouvait décider par lui-même de la vérité ?!

En me parlant, elle s’était échauffée, la bonne dame, elle s’était levée et tendait le doigt vers moi, comme si j’étais un de ces suppôts de Satan. Moi, au contraire, je me sentais d’autant plus calme. Je l’ai donc regardée froidement et je lui ai sorti ma tirade finale avec dignité :

– Madame, je les respecte autant que vous, les musulmans, mais je respecte encore plus la liberté de pensée. Et même la liberté de se tromper. Non mais !

Là dessus, je me suis barré en claquant la porte. J’étais furax, mais pas mal fier de ma dernière phrase, je l’avais lue juste deux jours avant dans le revue Philosophie.

 

Finalement, Manu et Najat ont pu se marier, j’ai trouvé deux témoins au-dessus de tout soupçon, mon amie Angèle, la prof retraitée… et Monsieur Bernard, mon boss, qui est venu témoigner avec toutes ses décorations sur son veston. Bel attelage…  

 

2 septembre 2013

 

 

 

31

Quand on aime l’école

 

Angèle était énervée comme un boisseau de puces, ce jour-là. Je l’avais rencontrée dans l’avenue en rentrant d’une nuit de boulot. À cette époque, j’étais chargé de surveiller les abords d’une usine en construction, du côté de Clichy, rapport aux vols de matériaux. Elle, ce matin-là, elle allait faire ses courses. Il était dans les huit heures, huit heures et demie, et d’habitude elle sortait vers les dix heures, j’ai été étonné.

– Vous êtes tombée du lit ?

– De quoi je me mêle ? Vous n’êtes pas mon réveil-matin !

Houlala, je l’avais vexée, c’était pas le jour de lui faire des remarques, Madame avait ses nerfs… Mais elle a repris :

– Vous savez quel jour on est ? Non ? Évidemment que non, je suis bête, si vous le saviez vous ne me demanderiez pas pourquoi je suis un peu nerveuse. Excusez mon impolitesse.

– Pas de problème, Angèle, je suis pas formaliste. Alors c’est quel jour ?

– C’est quel jour… Élie, regardez autour de vous, que voyez-vous qui n’y était pas encore la semaine dernière ?

On était planté tous les deux au milieu du trottoir. Je me suis retourné dans tous les sens pour voir de quoi elle parlait mais tout était normal dans l’avenue, les gens passaient, et la plupart, vu l’heure, se dirigeaient vers la station de métro pour aller au boulot… Quoi d’autre ?

Le temps ? Il était au beau, avec un ciel tout bleu, un bleu clair genre début d’automne à Paris, et un petit vent frais balayait les premières feuilles mortes…

 

Et tout à coup j’ai vu : les mômes ! Y avait des enfants partout, des petits et des grands, le sac au dos ou le cartable à roulettes par derrière. Habillés et coiffés tout propre… La rentrée des classes.

Voilà ce qui avait fait sortir si tôt la mère Angèle. Il lui fallait voir les enfants. C’était dans ses gènes, pour ainsi dire. Ce matin-là, une sonnette de cour d’école avait retenti dans sa tête et elle l’avait réveillée. C’était plus fort qu’elle, elle s’était dépêchée de se préparer et elle était sortie. Voir les enfants.

Elle a compris que j’avais vu enfin ce qu’il fallait voir.

– C’est la rentrée, Élie, et moi, je suis là, bêtement, à faire comme si j’étais encore dans le coup. Trente-sept rentrées des classes, Élie… Cela vous marque.

ça vous fout un peu le bourdon, hein ? 

Elle a pas répondu, elle s’est contentée de regarder autour d’elle, de surveiller la petite bande qui traversait l’avenue, puis de suivre des yeux un petit gars pas trop fier qui tenait la main d’une grande sœur : sa première rentrée à la grande école, le pauvre môme.

J’ai connu ça moi aussi, bien sûr. Et j’étais pas plus emballé que ce gamin-là. Quand on pense que lui, un petit de six ans, il en prend peut-être pour vingt ans… Oh je sais bien que tout le monde est pas comme moi, moi j’ai toujours vu l’école comme une sorte de prison, du moins tant que j’ai pas connu la vraie pour de bon. J’ai juste appris à lire, écrire et compter, sans plus. J’essaie de me rattraper maintenant mais c’est un peu tard, les bases me manquent.

Je pensais à tout ça, plutôt mélancolique, et j’ai voulu me reprendre, j’ai regardé Angèle. Elle fixait quelque chose, le regard noir, de l’autre côté de l’avenue. J’ai regardé et j’ai vu que l’arrêt du bus. Il venait d’en passer un alors y avait personne.

Et puis si, y avait quelqu’un, et j’ai cru comprendre ce qui plaisait pas à Angèle. Un bonhomme reluquait deux petites filles qui se dépêchaient.

– Vous avez remarqué le type, là, Angèle, c’est ça ?

– Le type qui descend l’avenue ? Mais non, voyons, c’est un flic en civil. Je le connais, il vit avec la buraliste, celle du métro Hoche. Mais vous n’avez pas remarqué la petite qui s’est cachée derrière l’abribus quand il était arrêté devant ? Regardez bien, maintenant elle va s’asseoir sur une marche de l’immeuble. Vous la voyez aller à l’école, celle-là ? Elle a un cartable ? Non ! Elle n’a qu’un petit sac de toile tout avachi. Et voyez comment elle est habillée.

J’ai mieux regardé et c’est vrai, en fait il s’agissait d’une petite mendiante. Probablement une Roumaine. 

– Tenez, Élie ! Elle sort un carton de son sac et elle le met par terre devant elle. Vous avez vu ?

J’avais vu.

Un bus est arrivé, il s’est arrêté et un paquet de gens en sont sortis pour se rendre à la bouche de métro. Des gens de grande banlieue.

Ils passaient devant la petite mendiante, et de loin, on la voyait s’adresser à eux sur un ton larmoyant. Une bonne professionnelle. Malgré ça, elle a pas ramassé grand chose, une ou deux pièces, les gens étaient pressés, mal réveillés, pas trop poussés à s’occuper d’elle. Ils la voyaient tous les matins au même endroit, si ça se trouve…  

 

– C’est une honte, a repris Angèle, ou plutôt c’est une pitié. Cette petite…

Et paf, elle s’est mise à courir, et elle a entrepris de traverser sans voir que c’était pas le moment. Elle a failli se faire culbuter par au moins deux bagnoles. Klaxons, hurlements de freins et gueulantes. Mais elle a pu arriver vivante de l’autre côté sans s’être occupée de rien. Elle traçait. Si bien qu’elle s’est retrouvée devant la petite.

Entre temps, ça s’était calmé côté voitures, un feu s’était mis au rouge un peu plus haut. J’ai traversé moi aussi et je l’ai rejointe.

Elle s’était mise à moitié à genou devant la petite et elle lui parlait. L’autre avait pas l’air de l’entendre, elle regardait ailleurs. Mais Angèle continuait, elle lui demandait son nom, où elle habitait, si elle comprenait le français, pourquoi elle était pas à l’école. Elle lui disait qu’elle aurait été mieux à l’école que toute seule assise par terre. Des trucs comme ça.

J’ai observé la gamine. Elle devait avoir dans les onze-douze ans, mais allez savoir… Elle était sans doute sous-alimentée. Un bonnet de laine ne laissait passer que quelques mèches de cheveux très bruns, plutôt huileux, et son teint était foncé. Malgré tout, on voyait qu’elle s’était débarbouillée. Et on voyait ses yeux, à vrai dire on ne voyait qu’eux, de grands yeux magnifiques, noirs et luisants, bordés de longs cils. Pour le reste, elle portait un gros pull en laine tricoté main, sans doute de la laine détricotée, et en bas un vieux pantalon de jogging marron qui avait dû en voir de dures. Aux pieds elle portait des baskets noires pas trop amochées.

Donc, Angèle lui parlait sans se lasser. Au bout d’un moment, la fille l’a regardée. Elle la fixait d’une drôle de façon, l’air d’avoir pitié, comme si elle avait devant elle une idiote qui ne comprenait rien. Alors elle a pris son carton qui était par terre et elle l’a tendu à Angèle. Le carton portait ces deux lignes : « ma mere malade » et « j’ai fain ».

Angèle a fait comme si elle venait de lui présenter sa carte de visite, et elle a dit « D’accord. Moi je m’appelle Angèle. Et toi, quel est ton petit nom ? »

Elle parlait sur un ton cérémonieux, en souriant. On aurait dit qu’elle prenait la fille pour une amie un peu chochotte.

L’attitude de la petite a changé, elle a eu l’air un peu surpris et elle a répondu presque mécaniquement « Anita ».

Angèle s’est redressée, elle a pris la main de l’enfant et elle l’a relevée. Elle a dit « Viens, ne t’inquiète pas, tu auras les sous, mais il faut que tu viennes avec moi. » En voyant que la fille reculait, elle a ajouté « N’aie pas peur, je ne suis pas de la police, je suis une vieille femme qui n’aime pas que les enfants traînent dans la rue. »

Là, j’ai vu que cette petite Anita comprenait très bien le français, car elle a souri et elle a suivi Angèle. En marchant, elle a juste dit « Tu donnes les sous, c’est vrai ? » Angèle a hoché la tête, elle avait l’air d’être sûre d’elle, et la gamine l’a compris ainsi.

 

On s’est retrouvé tous les trois dans notre rue, devant ma porte. Celle d’Angèle était plus loin. J’ai dit « Je vais me coucher. » Angèle a répété son geste de la tête et elle a continué vers sa maison. La petite suivait.

 

Après ça, je n’ai plus revu Angèle pendant plus de trois mois. Quand elle a réapparu, elle m’a dit qu’elle avait fait l’école tout ce temps-là dans le camp des Roumains, du côté de la Porte, entre le Périf et les Maréchaux.

– Anita vous dit bonjour, Élie. Elle est repartie là-bas, mais elle reviendra. Ils reviennent toujours.

 

9 septembre 2013 

 

 

 

32

Quand on s’occupe des esprits

 

Je discutais avec Désiré, un collègue. Il est arrivé tout petit du Congo-Kinshasa. Je m’intéressais aux coutumes de son pays, je suis curieux, j’ai pas pu faire des études mais j’essaie de me rattraper, même si c’est un peu tard.

Djémila, ma copine flic, elle me demande souvent à quoi ça me sert. Vigile, c’est vrai, on peut se passer de tout ça, on a pas besoin de tout savoir, mais je lui répond « À quoi il te sert, ton flingue, tu tires jamais avec ! » 

Donc Désiré me parlait des esprits. Dans son pays on croit aux esprits, c’est comme ça, ça fait partie de la vie des gens, ils cohabitent avec les esprits.

« Tu vois, il me dit, y en a des bons et y en a des méchants. Enfin, c’est plutôt ça : y a ceux qui t’apportent du bonheur, et les autres qui t’apportent du malheur ou quoi. Ou alors, si tu veux, ça dépend lesquels pasqueu un gentil il peut aussi te faire du mal si t’es pas comme il faut avec lui ou quoi… »

Il commençait à s’emmêler les pinceaux, Désiré c’est pas un prof de fac, il a du mal à s’expliquer. Mais j’avais pigé le principe et j’étais pas trop pour. J’ai voulu lui faire comprendre mon point de vue :

– Dis donc, Désiré, des esprits, t’en as déjà vu ?

– Ben si je les voyais ça serait pas des esprits ! Les esprits, ça se peut pas qu’on les voie, t’as déjà vu un esprit ou quoi ? Y a que les personnes qui s’y connaissent qui les voient mais c’est rare. En plus, t’as pas intérêt à faire connaissance avec ces gens-là pasqueu ils ont des pouvoirs, forcément…

Le pauvre Désiré, en parlant il commençait à s’inquiéter, il regardait autour de lui, des fois qu’un esprit l’entende parler de ça : ça les attire, il croyait. J’ai voulu le titiller :

– Je pensais que t’étais catholique, Désiré, et tu crois aux esprits ! C’est pas dans ta religion, ce truc-là !

– Qu’est-ce que t’y connais, à ma religion, t’en as pas, toi, de religion, alors fais pas celui qui sait tout sur la religion !

Je l’avais vexé, le brave gars, je me suis excusé :

– Non, écoute, j’ai pas voulu te charrier, mon vieux, je veux juste comprendre de quoi tu me parles.

– Ben comment tu veux comprendre de quoi je te parle ou quoi, tu te crois au-dessus ! Tiens, je vais te dire quèque chose, tu vas voir. Regarde, mes voisins de palier, des nouveaux, ils viennent d’emménager, c’est un jeune couple. Lui il est antillais et elle, elle est kabyle. Un beau gars et une belle fille. Ils ont une petite dans les deux ans, très mignonne. Eh ben tu vas pas me croire, ils sont inquiets, y a quèque chose dans leur appart qu’est pas normal ou quoi. Ils disent qu’ils vont pas pouvoir rester là. Et pourtant, tu sais bien, c’est pas facile de trouver quèque chose dans ses prix, à Paris, mais là, normalement, ils avaient trouvé. Au début ils étaient contents, mais maintenant ils pensent qu’à s’en aller, mon vieux. Ils ont la trouille.

– Pourquoi donc ?

Il commençait à m’intéresser. Pour lui, cette histoire c’était du lourd.

– Pourquoi donc ? Ben pasqueu y a quèque chose, dans cet appart ! Lui, le gars, il m’a demandé de venir voir, mais moi j’ai pas voulu, tu parles, si y a quèque chose ou quoi là-dedans je vais pas y aller ! J’y ai dit « Va donc voir un prêtre, ils sont faits pour ça ! » Tu sais ce qu’il me répond ?

Là-dessus, Désiré imite l’allure de l’Antillais et il répète ses paroles : « J’en ai vu un, de prêtre, on y est allé tous les deux avec la petite, on allait pas laisser la petite, et le prêtre il a pas voulu venir, c’est un vieux, il m’a dit "Les esprits mauvais ça n’existe pas." Tu parles ! Il a qu’à venir et il verra si ça n’existe pas, nous on le sent, il est là, il s’est foutu là chez nous et on le voit pas mais on sent qu’il est là, sans blague. »

Désiré a continué :

– Rien qu’en me disant ça, je voyais qu’il avait peur, le gars, alors tu comprends, si les esprits ils existent pas, pourquoi ils foutent les chocottes à ce gars-là, un grand costaud ? Sans parler de sa femme, une jeune femme très bien, propre et tout, elle qui avait toujours le sourire, en arrivant !

Il s’est arrêté, le Désiré, il était à bout de souffle, ça lui arrive pas souvent de parler aussi longtemps, c’est plutôt le mec discret. Moi j’ai pas insisté. Ces histoires-là, genre Edgar Allan Poe, ça me déconcerte. On s’est donc quitté, lui certain de m’avoir convaincu, moi content que ça en reste là.

 

Tout de même, je dois l’avouer, ça me tracassait. Je repensais à cette phrase que j’avais lue dans une pièce de Shakespeare, un Anglais qui faisait des pièces de théâtre il y a longtemps. Il disait : « Il existe plus de chose entre le ciel et la terre que dans nos philosophies. » Va-t-en savoir…

Si bien que j’en ai parlé à un collègue de mon pote Jean, le pasteur de l’association qui gère le Foyer. C’est un nommé Alain, il venait au Foyer de temps en temps, on avait sympathisé. Lui il s’y connaît, dans ces trucs-là, il a été pasteur en Afrique. Donc je lui raconte l’histoire à Désiré, sur le jeune couple qui a l’impression que leur appart est hanté.

– Qu’est-ce que t’en penses, toi, des esprits ou des fantômes, tous ces trucs ?

– Pour être honnête, je te répondrai que je n’en sais rien. C’est vrai, je pense que le monde est plus complexe que ce que nous en voyons, mais il me semble que ce qui nous est demandé, c’est de nous occuper du monde que nous voyons !

– Eh ! C’est une réponse de Normand, ça, mon pote ! Dans ces histoires-là, y a des choses qui existent ou y a pas de choses qui existent ?

– D’accord. Il y a des choses qui existent, mais nous, nous ne savons pas si elles existent matériellement, ou si elles naissent de notre esprit. Tiens, je te donne un exemple : il y a quelques temps, j’étais au Burkina-Faso, dans une Église protestante du pays. Un pasteur m’a invité à prêcher dans son Église, en brousse. Dans la voiture on a parlé, bien sûr. Il m’a dit qu’il était très fatigué : « Pasteur, je suis fatigué, fatigué, je ne peux plus me reposer, je guéris, je guéris, je guéris… » Tu vois, cet homme-là soignait les malades. C’est un pays très pauvre et les gens ne peuvent pas se faire soigner, alors ils s’adressent au pasteur, qui les soigne par la prière. Eh bien il se trouve qu’il les guérit souvent. Mais vois-tu, qu’est-ce qui les guérit, le saint Esprit, comme il le pense, ou leur propre psychisme ? Je n’en sais rien. Une chose compte : ils sont guéris.

J’en suis resté sans voix un moment, mais le naturel a repris le dessus :

– Bon d’accord, mais le jeune couple, là, c’est pas la même chose. Leur fantôme, c’est quoi, d’après toi ? Tu crois pas qu’il vaudrait mieux leur répéter ce qu’a dit le vieux curé, que ça n’existe pas et c’est tout ?

– Surtout pas ! Soit ça existe, ce que j’ai du mal à croire mais que je ne peux pas exclure, soit il s’agit d’une création de leur esprit, ou plutôt de l’esprit de leur culture d’origine. À mon sens, c’est plutôt de cela qu’il s’agit. Mais dans ce cas, nier leurs affirmations n’aboutira qu’à les persuader encore plus de la réalité de la chose. Parce que dans ce cas, ils en ont besoin, de cet esprit, mauvais ou non. S’ils l’ont créé, c’est pour répondre à un besoin dont nous ne savons rien mais qui doit être, pour eux, de la plus haute importance. Quelque chose dont ils ne peuvent pas parler tellement c’est grave. Un vrai problème, mais qui s’exprime d’une manière qui ne nous est pas habituelle. Je me fais comprendre ?

– Euh… je crois, oui. Mais dans ce cas-là, dis donc, ils trouveront jamais un appart qui soit pas hanté ! Tu parles d’une vie !

– Ils trouveront, parce que la plupart du temps, dans ces cas-là on s’en tire en accusant quelqu’un d’avoir jeté un mauvais sort, ça simplifie les choses. On trouvera toujours quelqu’un à qui faire porter le chapeau ! On s’en prend à cette personne et si elle est punie comme il convient, du moins à votre idée, eh bien le mauvais sort disparaît. Enfin, c’est ce qu’on croit, parce qu’il peut resurgir d’une autre manière, c’est une histoire qui peut ne jamais finir.

– Ben je voudrais pas croire à ces trucs-là, moi, je trouve que c’est pas des idées à se faire. Heureusement que nous, on croit plus à ces histoires-là !

Il m’a regardé bizarrement, comme si je venais de dire une bêtise.

– Élie… Ici on y croit toujours, à ces histoires-là. Quand on a un gros problème, chez nous, beaucoup de gens pensent qu’il suffit de désigner des responsables, et si c’est un problème très complexe, et qui nous met en cause de façon trop dure à supporter, eh bien on le trouve, ce responsable, on l’invente et on s’en prend à lui. On peut ainsi lui faire beaucoup de mal. On croit voir là les moyens de résoudre les difficultés, mais en fait il n’en est rien, les problèmes sont toujours là. Je pense que tu comprends parfaitement à quoi je fais allusion dans notre actualité, non ? Il ne manque pas de gens qu’on accuse de tous les maux.  

 

16 septembre 2013 

 

 

 

33

Quand on appelle la police*

 

Ce matin-là je me suis levé tôt pour aller acheter le journal. J’ai de bonnes raisons de me souvenir de la date, on était le 7 octobre 1995. J’avais pas beaucoup dormi, j’étais inquiet, nerveux, je voulais avoir des nouvelles et je me suis pointé à la Maison de la Presse dès l’ouverture. J’avais juste passé un imper sur mon pyjama, je grelottais, j’avais les cheveux trempés, c’était un jour à petite pluie bien froide et bien coupante.

De retour dans ma piaule j’ai pas été déçu, le Parisien racontait en long et en large l’attentat de la veille, au métro Maison-Blanche. Dix-huit blessés dont sept flics. Je me suis demandé si c’était pas à cause de moi.

 

C’est que le 6, vers seize heures, j’étais sur place. Le Boss m’avait envoyé dans ce coin-là. J’accompagnais un livreur, son fourgon était plein de fourrures de luxe, le genre de marchandise que les malfrats aiment bien faucher, c’est facile à refourguer et ça rapporte un max.

Une fois terminée la livraison, c’était dans une sorte de hangar tenu par des Chinois, le type est reparti sans moi, j’avais envie de me dégourdir les jambes avant de prendre le métro pour rentrer.

C’est comme ça que je suis arrivé près de la station Maison-Blanche, avenue d’Italie. Là, j’ai un peu hésité, si je prenais cette ligne de métro je devais changer à Place-d’Italie, pourquoi pas continuer à pied jusque là, parcourir la distance de deux stations ça me fatiguerait pas trop…

J’en étais là quand un type m’a dépassé, sur le trottoir. Sa démarche m’a parue bizarre. Vu de derrière, j’aurais dit que c’était un Nord-Africain dans les trente ans, mais c’était pas la question, le bizarre c’est qu’il marchait à toute allure, un peu comme s’il avait envie de courir mais sans vouloir le montrer, je sais pas si je suis clair… En tout cas je l’ai vu s’engouffrer dans la bouche de métro.

Je suis resté planté là. Je sais pas pourquoi, j’avais l’impression que ce type était pas net. Soit qu’il ait fait une connerie, soit qu’il ait la trouille de quelqu’un ou de quelque chose, je savais pas, mais j’étais en alerte.

Du coup je me suis retourné et j’ai regardé les gens qui passaient. J’ai vu personne qui aurait pu effrayer mon bonhomme. Par contre, j’ai aperçu un truc qui m’a pas paru normal. J’ai pris mon téléphone portable, celui de la boite, et j’ai appelé les flics.

Faut dire que depuis le mois de juillet, à Paris, on était porté à regarder un peu partout là où on passait, surtout dans le métro, bien sûr, ou dans les gares, mais aussi dans la rue. L’attentat du métro Saint-Michel, huit morts et des dizaines de blessés graves, ça restait bien gravé dans les têtes. On faisait gaffe.

 

J’avais vu un sac posé sur une poubelle. Le genre de ces poubelles en métal grillagé peint en vert que la Ville fait fixer au pied des lampadaires. Qu’est-ce que ce sac foutait à cet endroit-là, je me suis demandé. Même pas : je me suis rien demandé, ça a juste fait tilt, j’ai pas réfléchi, j’ai appelé.

On m’a répondu « On arrive, bougez pas de là mais mettez-vous à l’abri. »

Par prudence je me suis posté derrière un arbre, et de là je faisais signe aux gens qui s’approchaient de s’écarter le plus possible du lampadaire mais ils me regardaient comme un dingue. Faut dire que des dingues, à Paris, y en a…

Ça n’a pas traîné, même pas cinq minutes après mon coup de fil, les cognes arrivaient. Deux fourgons remplis à ras bord. Ils ont fait vite, les uns ont commencé à délimiter une zone de sécurité autour du lampadaire et les autres ont écarté les passants.

Adressez-vous à des Parisiens en leur disant de s’écarter, vous allez les faire approcher, au contraire, pour voir de quoi il s’agit. Le Parisien est badaud, Boileau le disait déjà, lisez Les embarras de Paris, c’est dans les Satires. Bon d’accord, c’est pas le moment d’étaler ma science, mais c’est qu’elle est toute fraîche, alors forcément… Tout ça pour dire que malgré les efforts des flics, un petit attroupement s’est formé.

C’est à ce moment-là que la bombe a explosé.

Je raconte pas la scène. Du bruit, des cris, du sang, de l’affolement. Et puis les secours, la mise en route de tous les plans prévus pour, l’efficacité des services et de leurs personnels. Chapeau.

Bon, mais moi, j’étais resté là, appuyé contre mon arbre, à la fois choqué et inquiet. Oui, inquiet, sur le rôle que j’avais joué, parce que si j’avais pas appelé, la bombe aurait blessé que les deux ou trois pékins qui passaient juste à ce moment-là, peut-être même aucun, avec du pot… Mais plus tard, les flics m’ont dit que j’avais bien fait, alors bon, ils savent mieux que moi de quoi ils parlent, ça m’a rassuré.

 

Un haut gradé m’a avisé, j’avais encore mon téléphone à la main, l’antenne tirée, il m’a demandé si c’était moi qui avait appelé, j’ai confirmé. À partir de là, j’étais le témoin-clé. Est-ce que j’avais vu quelque chose ? Oui, j’avais vu un type qui marchait bizarrement, venant de la direction de la poubelle. Où s’était-il dirigé ? Il s’était engouffré dans la bouche de métro. Quelle allure avait-il, comment était-il habillé ? Etc.

Ça, c’était sur place, mais au bout d’un moment on m’a embarqué au commissariat et ça a recommencé. Et puis ils ont eu accès à mon dossier et là, le ton a changé, j’étais plus seulement le témoin-clé, j’étais aussi le mec douteux, donc le mec au témoignage douteux : est-ce qu’il existait, le type à la démarche nerveuse, ou est-ce que je l’avais inventé pour détourner les soupçons de la police ou pour les orienter sur une fausse piste ?

Ce qui m’a donné le plus de mal, pour leur répondre, c’est quand ils m’ont demandé à quoi j’avais reconnu que vu de dos, le type était un Nord-Africain. ça ressemblait à quoi, d’après moi, un Nord-Africain ? Eh ben c’est vrai, y a pas d’explication, des Nord-Africains y en a de toutes les sortes. Des bruns, des châtain, des roux, des blonds. Des frisés, des pas frisés. Des basanés, des bronzés, des clairs de peau. Ils marchent comme tout le monde, ils s’habillent comme tout le monde. Dans leurs écouteurs ils écoutent du rock, ou du rap, ou de la chanson française… Comment tu sais, pourtant, que le type doit être un Nord-Africain ? Pas de réponse. D’ailleurs, je savais même pas si c’était le cas, y a des gens qui ressemblent à des Nord-Africains sans être des Nord-Africains.

Finalement ils m’ont renvoyé chez moi avec défense de quitter le territoire national. Mais comment j’aurais fait, puisque j’étais déjà fiché par leurs soins dans toutes les gares, à toutes les frontières et dans tous les aéroports ?

Le lendemain, donc, ce jour où j’avais foncé à la Maison de la Presse pour acheter le journal, ils venaient me chercher et ça recommençait.

Entre temps, j’avais repassé toute la scène dix mille fois dans ma tête. Je me suis souvenu que le type était pas très grand, plutôt châtain avec des reflets roux, et qu’il avait sûrement pas trente ans. Quand je l’ai dit, ça a plutôt eu pour effet de les rendre encore plus soupçonneux : comment je pouvais me rappeler autant de détails ? Je savais pas, c’était comme ça, je revoyais ce gars-là en pensée, je pouvais même dire comment il marchait. « Fais voir », on m’a demandé, et j’ai imité son pas. Après ça j’ai dû le décrire à un de leurs dessinateurs, à la fin on pouvait contempler un type qui marchait, vu de dos, et les gars ont dit « Pas de doute, c’est un Nord-Africain. » ça m’a pas fait rigoler, je leur ai pas demandé à quoi ils le voyaient.

 

L’histoire est connue. La police a retrouvé ce type quelques temps plus tard et il en est mort. C’est pas mon témoignage qui a servi, mais tout un ensemble de données dont disposaient les spécialistes de la chasse aux terroristes. Moi ils m’ont renvoyé sans dire merci et depuis ils m’ont oublié. J’en suis pas mécontent, faut dire !

Mais y a une chose qui continue à me tracasser. À me mettre mal à l’aise. Ça me concerne, c’est quelque chose qui me déplaît un peu chez moi. Il paraît que je suis pas le seul, que c’est même général, mais ça m’est égal, je préférerais pas être comme tout le monde, alors…

Ce qui me tracasse, c’est que quand j’ai vu ce jeune homme me dépasser sans me regarder, j’ai tout de suite enregistré que c’était un Nord-Africain. Bon, j’avais raison, c’en était un, mais pourquoi ça avait eu tellement d’importance pour moi à ce moment-là ?

C’est ça que j’ai pas aimé chez moi.

 

23 septembre 2013

 

* L’histoire de l’attentat du 6 octobre 1995 à Paris n’a évidemment rien eu à voir avec la façon dont je l’invente ici…. 

 

 

 

34

Quand on a de l’honneur

 

Il faisait pas encore jour, on a frappé à ma porte. J’avais entendu entrer personne venant de la rue, j’ai compris que celui qui venait de me réveiller était un pensionnaire du Foyer. Je suis le responsable de nuit, fallait que je réponde.

J’ai crié « J’arrive », je me suis levé et je suis allé ouvrir. C’était Babacar. J’ai déjà parlé de lui, c’est le mécano sénégalais amoureux de sa Josiane. Ce coup-ci il avait l’air fumasse, il était encore dans le couloir qu’il commençait à m’expliquer pourquoi. Je lui ai dit d’entrer et je lui ai proposé un café.

– Je veux pas de café, je veux que tu comprennes !

– Ben si tu veux que je comprenne, laisse-moi d’abord me réveiller, après tu m’expliqueras. Assieds-toi !

Il s’est assis, l’air pas content, et j’ai préparé le café. Pendant qu’il passait je me suis assis.

– Alors ? Qu’est-ce qui t’arrive, t’as cassé tes jouets ?

– Rigole pas avec ça, Élie, je suis pas d’humeur, on m’a cambriolé. Cette nuit, ma porte a été ouverte je sais pas comment, j’avais fermé au verrou !

Devant mon air de douter, il s’est carrément foutu en boule :

– Me prends pas pour un naze, je sais ce que je fais, non ? J’avais verrouillé !

J’allais lui conseiller gentiment de baisser le ton quand on a frappé. On s’est regardé tous les deux et je suis allé ouvrir à nouveau. Ce coup-là ils étaient trois : Manu, le petit marrant dont j’ai parlé aussi, Hubert la Science, un ancien comptable tombé pour malversation, et Dinh, le champion de viêt-vo-dao condamné pour proxénétisme. Que du beau monde.

C’est Hubert qui avait frappé, en me voyant il m’a dit « Excusez-moi de vous déranger si tôt, Monsieur Élie, mais vous devez être mis au courant. Plusieurs des résidents de ce Foyer ont été cambriolés cette nuit, c’est un fait avéré. En ce qui me concerne, il me manque de l’argent. » Il parle bien, Monsieur Hubert. Je lui ai répondu que je le savais déjà et ils ont compris tous les trois pourquoi car Babacar s’est pointé derrière moi, les yeux sortis des orbites. Il a crié « Moi aussi, moi aussi ! »

Ça faisait trop de monde à boire le café dans ma piaule, j’ai dit « D’accord, allez avertir les autres résidents, voir s’ils ont reçu une visite eux aussi, et faites tous la liste de ce qui vous manque, je bois mon café et on se retrouve au salon. » Le salon, c’est la grande pièce du bas, en face de ma chambre.

Babacar a hésité, je lui avais quand même offert un café qu’il n’avait pas encore bu, mais il a hoché la tête et il est monté voir dans sa chambre.

Je suis rentré, j’ai bu enfin mon café, debout devant l’évier, et puis j’ai inspecté chez moi pour en avoir le cœur net, mais je savais déjà que ma porte avait pas été ouverte, le verrou était encore tiré quand on avait frappé. Je me suis donc habillé.

 

Un quart d’heure plus tard on était rassemblé dans le salon. Ils étaient tous là, assis, les uns pas bien réveillés, les autres assez énervés. Du coup on voyait qui avait été cambriolé. Sur les neuf résidents, cinq avaient trouvé leur porte déverrouillée, leur porte-feuille vidé et certaines de leurs affaires avaient disparues.

J’ai posé la question, je pouvais pas faire autrement : « On appelle les flics ? » Y a eu un silence, et puis ils se sont mis d’un coup à protester. Ils étaient tous d’accord : pas question ! C’était à nous de régler ça, du moins dans un premier temps. Le brouhaha a fini par se calmer, et Monsieur Hubert, qui était resté silencieux, a pu exposer clairement le point de vue général :

– Écoutez, Monsieur Élie, appeler la police serait une mauvaise affaire pour le Foyer. Surtout, supposez que le voleur soit l’un d’entre nous, ne vaudrait-il pas mieux nous en assurer ? Voilà deux raison pour que nous tentions d’éclaircir cette affaire par nous-mêmes. Et puis voyez-vous, compte tenu de notre passé à tous, la visite des inspecteurs pourrait vite devenir difficile à vivre.

Il a bien parlé, comme d’habitude, mais son intervention a soulevé à nouveau un beau tumulte. Chacun craignait d’être accusé, c’était des protestations, des menaces adressées à Hubert, des rires agressifs… Babacar s’était levé de sa chaise pour pouvoir crier plus fort, d’autres se tournaient vers moi pour me prendre à témoin, c’était la pagaille. Seul, Dinh était resté calme, il avait juste levé le doigt comme à l’école. J’ai fini par faire taire tout le monde et j’ai dit à Babacar de se rasseoir. Puis je me suis tourné vers Dinh :

– T’as quelque chose à dire ?

– Ouais. J’ai regardé comment le type a ouvert les portes. Pour une ou deux c’était pas facile à faire, surtout sans bruit, des verrous premier choix. C’est du boulot de professionnel, à l’ancienne. Eh ben y a pas un gars d’ici qu’en serait capabe. Personne d’ici était dans cette spécialité. C’est un vrai monte-en-l’air, le gus. Moi je crois qu’il est venu du dehors. Il a fait le boulot et il reparti tranquillement. Il a même pris le temps de reverrouiller la porte du dehors.

Y a eu un silence. Tout le monde réfléchissait. On voyait que le Dinh, c’était pas un imbécile. Moi il m’avait convaincu.

– T’as raison, Dinh, et félicitation pour avoir vu le truc. Mais dans ce cas-là, mon pote, ça pose une question : pourquoi qu’un pro du rossignol serait venu justement ici. Tu seras d’accord pour dire qu’il avait mieux à ramasser ailleurs !

Dinh a pas su répondre à ça, mais ça a donné une idée à Peter. Peter c’est un gros brutal, un docker flamand, blond, couvert de tatouages. Il a purgé une peine pour violences multiples. Si une parole intelligente devait être dite ce matin-là, c’était pas de lui qu’on l’attendait, et pourtant… 

– Il est peut-être pas venu pour la bricole. Pasqueu ç’qu’il a pris, c’est pas gras, ça nous emmerde nous, mais c’est pas avec ça qu’i’ va faire du gras. Le gars, il a voulu nous emmerder, c’est tout. I’ nous connaît. Ben donc, nous aussi on le connaît. Moi j’trouve.

Et comme tout le monde le regardait bouche bée, il a recommencé :

– Moi j’trouve. Pasqueu le gars i’ s’est pas fait un gros paquet, c’est pas gras ç’qu’il a piqué, hein ? Il a juste voulu nous emmerder…

– D’accord, Peter, on a pigé. Mais tu veux dire que c’est un ancien du Foyer, c’est ça ?

Peter, il était pas allé jusque là dans son raisonnement, fallait pas non plus aller trop vite, avec lui. Mais les autres ont compris, ça a été un cri général : « Arsène le dingue ! »

Arsène, c’était un as de la cambriole qui avait passé sa vie à alterner la prison et le fric-frac. En fait, c’était pas vraiment un voleur, plutôt un maniaque, c’était comme une maladie, chez lui, il volait comme d’autres écrivent des poèmes, il disait que c’était une passion, un art. Au cours de sa dernière période de liberté il avait passé quelques semaines au Foyer avant de retomber pour un casse de légende. C’était peut-être deux ou trois ans plus tôt.

J’ai repris : « Ben oui mais il est en taule, Arsène, il en a pris pour je sais pas, peut-être dix ans, vu la récidive à répétition… »

En fait on ne savait plus quoi faire. En théorie, la supposition tenait, mais elle était pas… plausible (j’ai regardé le mot dans mon dico). On s’est donc séparé en disant qu’on allait réfléchir, qu’on le disait à personne pour le moment, ni aux flics ni aux pasteurs, que ça pouvait attendre un jour ou deux, histoire de se renseigner sur Arsène ou sur d’autres gars du même genre.

 

Mais c’était bien Arsène. Ce casse miniature, pour lui, ç’avait été un message qu’il nous lançait. C’est ce qu’il m’a expliqué quand je l’ai reconnu, deux jours plus tard, en train de traîner dans l’avenue vêtu en clodo. Il s’était évadé, le bougre, c’était vraiment un artiste ! Mais il avait plus le choix, c’était la rue. Alors il avait eu l’idée de se faire reconnaître par les copains du Foyer. Il avait pris le temps de reconstituer un minimum d’outillage et il était venu nous faire signe à sa manière. Complètement tordu, le pauvre gars.

– Tu comprends, il m’a dit, je suis peut-être dans le ruisseau mais je tiens à mon honneur. J’allais pas me pointer la gueule enfarinée pour demander l’aumône. Avant de vous demander de me planquer, j’ai tenu à offrir quèque chose.  

On était assis tous les deux dans le bistrot en face de l’église de Pantin, il buvait son viandox et moi mon petit blanc.

– Tu nous as offert quoi, Arsène ? Tu nous as juste dépouillés, arrête ton charre !

– Je vous ai offert un spectacle ! Genre chef-d’œuvre en péril. De l’art pur. Et presque sans matos ! Mais rassure-toi, vos trucs, je vais vous les rendre, je suis pas un voleur !   

 

30 septembre 2013

 

 

 

35

Quand on chasse le bouc

 

Arsène le dingue l’était vraiment. J’avais vu ça tout de suite la fois où je lui avais payé un pot, mais ça s’est confirmé quand il s’est montré au Foyer. Il m’avait informé du jour et de l’heure, genre grand seigneur qui s’attend à être reçu avec les honneurs. Vu son passé de roi des monte-en-l’air, il pensait pouvoir se le permettre.

Il est donc venu un samedi, tôt le matin, et tous les gars, prévenus, étaient là, pas trop contents : ça, ils allaient l’accueillir, il pouvait en être sûr !

Mais ils avaient compté sans la malice du vieux. Et sans sa folie. Pour soigner son arrivée, il avait commencé par cambrioler un bureau de tabac, un magasin de fringues, un autre de spiritueux, une confiserie. Ce qui fait qu’il avait pu se pointer en traînant une voiture à bras des années trente, une antiquité qu’il avait dû voler elle aussi. En plus de tout ce qu’il avait piqué chez nous, elle était pleine de cadeaux…

Entrée triomphale : devant la grille du Foyer, il avait sorti une corne en cuivre de la poche du grand manteau qui lui arrivait aux chevilles et il avait sonné un air qui résonnait comme un hallali. Tout le monde s’était précipité aux fenêtres, du coup il avait déclamé une sorte de discours de héraut, genre film historique américain en technicolor. Ça disait qu’il venait réjouir ses fidèles vassaux de ses libéralités, ou un truc dans le genre. En plus piteux, bien sûr, ça m’a rappelé Walter Scott, je venais de lire à la suite Ivanhoe et Quentin Durward.

Bref on l’a fait entrer et il a commencé à distribuer ses cadeaux et à rendre les trucs volés. Après ça, il a offert le champagne.

C’était complètement dingue, c’est bien le mot, de voir ce malheureux clodo, ce pauvre fou, faire le grand seigneur. C’est sûr qu’il dégageait une odeur pas racontable mais les gars étaient pas non plus du genre à minauder, si bien qu’ils se montraient contents. ça les faisait marrer, cette petite fête, ils étaient entrés dans le jeu, c’était comme s’il leur avait donné l’occase de se sentir des gentils, des braves gars, pour une fois. Ils se foutaient pas de lui, pas du tout, ils comprenaient.    

Il fallait le voir, le vieux. Ce jour-là, c’était le plus beau de sa vie.

Mais une fois les réjouissances terminées, quand tous les gars ont commencé à dire que bon, d’accord, ils s’étaient bien amusés mais que maintenant ils avaient autre chose à faire, quand il a vu qu’il allait rester tout seul, Arsène s’est mis à pleurer. Et là, c’était pas du cinéma. Alors il a fini par sortir ce qu’il avait en tête depuis le début, et c’était du lourd :

– Me laissez pas partir, les gars, ch’peux pas rester à la rue, si j’y reste chuis foutu. C’est crever dans un coin d’porte ou alors c’est r’tourner en taule. Chuis trop vieux pour y r’tourner, en taule, laissez-moi rester avec vous, les gars, ch’pourrais m’planquer ici, ni vu ni connu, si qu’vous seriez des hommes dignes de ce nom.

Il nous disait ça en bavant, en reniflant, en geignant, il nous répétait ça sans s’arrêter, et sans voir que plus personne, dans le salon, pouvait le regarder. À ce moment-là, y avait plus de grand seigneur, c’était plutôt un vieux, disons, répugnant. Un clodo qui arrivait pas à être pathétique, à faire pitié. Il se trompait de public, le vieux. Vu son palmarès, il aurait dû savoir. Il était pas chez les bons Pères. Dans ce Foyer, les types se forçaient à être corrects mais c’était pas des anges, ils avaient chacun son histoire pas drôle, ils étaient là pour s’en sortir, pas pour écoper à cause d’un mec siphonné.        

La vérité se faisait voir, Arsène le dingue avait été une sorte d’artiste, une légende, mais maintenant c’était plus qu’une épave. On allait pas risquer de retourner au gnouf pour ses beaux yeux. Et du coup, la question se posait : qu’est-ce qu’on allait faire de lui ?

 

La réponse s’est pas faite attendre et elle a été générale, ça n’a pas tardé. Ils se sont tous retournés contre lui, il lui ont dit de se casser, et sans ménagement : « Si tu t’barres pas tu vas voir ta gueule ! » D’un coup, la rigolade avait fait place à la haine. Carrément. Les braves gars de tout à l’heure étaient devenus une meute prête à mordre. Ce vieux les mettait en danger, alors ils resserraient les rangs, ils faisaient front, ils allaient l’attraper et le foutre à la rue. La course à l’échalote !

 

Mais c’est le gros Peter qui a eu l’idée, ces temps-ci il était en forme : « Eh les gars, on va le foute à poil et on va le foute dehors, et après on va appeler les cognes, ils vont l’envoyer chez les dingues et c’est marre ! »

L’idée a plu, ils ont chopé Arsène et ils commençaient à lui tirer sur le manteau. Le pauvre vieux se tordait comme il pouvait pour leur échapper mais ils étaient les plus forts et les plus nombreux. On entendait plus que des halètements et des grognements, c’était plutôt sinistre. J’ai dû intervenir, je leur ai gueulé d’arrêter, mais sans résultat, et j’ai même dû en bousculer un, juste une bonne baffe, pour qu’ils m’écoutent. Vu ma forme et mon poids, y en a pas beaucoup qui osaient me contrarier longtemps, ils se sont écartés, ils ont laissé le vieux maboul tout seul au centre d’un cercle de colère, on aurait dit une proie, comme dans les chasses à courre avant la mise à mort. L’hallali, justement.

Je suis allé me mettre à côté d’Arsène et j’ai dit « Foutez-lui la paix ! Barrez-vous ! » Ils ont pas bougé. Lui, il était sonné, il tremblait, en fait il avait plus l’air de se rendre vraiment compte. Alors je lui ai dit de me suivre et on est allé dans ma chambre. Une fois là, j’ai bien fermé ma porte, il était à l’abri.

Mais c’était l’impasse, j’allais pas planquer Arsène dans ce Foyer, c’était pas raisonnable, et qu’est-ce que j’aurais dit aux pasteurs qui m’avaient fait confiance ? Alors j’ai réfléchi. Finalement, je lui ai dit que j’allais l’emmener à la Porte-des-Lilas, à l’Armée du Salut, que c’étaient les mieux armés, justement, pour régler son cas le mieux possible. Il a rien dit, il a fait « oui » de la tête en pleurnichant, et l’histoire a fini comme ça.

 

Arrivé chez les braves fondus de l’uniforme (je dis ça pour rigoler mais je les aime bien), Arsène s’était calmé, il avait l’air de se faire une raison, d’avoir compris que bon, il avait pas d’autre porte de sortie.

Sur place, ça a été un peu long, j’ai eu du mal à me faire comprendre, à expliquer toute l’histoire, à dire ce que je savais sur Arsène, mais une fois qu’ils ont eu compris la situation, les salutistes ont récupéré le colis sans difficulté. Une officière l’a emmené je sais pas où et je l’ai plus jamais revu. J’ai jamais su ce qui lui était arrivé, sauf une chose : il était pas retourné en taule.

Quand je suis rentré, les gars se sont pas montrés, chacun avait trouvé quelque chose à faire ailleurs. Et quand on s’est revu les uns ou les autres, on a plus jamais reparlé d’Arsène le dingue. Oublié, le vieux barjot.

 

Quand Jean, le pasteur responsable, nous a fait une petite visite, j’en ai profité pour le prendre à part et lui raconter toute l’histoire. Je préférais qu’il l’apprenne par moi, je me méfiais : lui et les salutistes, va savoir s’ils étaient pas en liaison ?

Il m’a bien écouté, il a posé deux-trois questions, et quand j’ai eu fini il est resté silencieux un temps. Il avait l’air de réfléchir. Et puis il m’a dit « Dis-donc, Élie, as-tu déjà entendu parler du bouc émissaire ? »

Je connaissais l’expression, mais ce que ça voulait dire vraiment, j’en savais rien. J’ai fait « non » de la tête.

« Eh bien, c’est une histoire qu’on trouve dans la Bible, mais cela ne se limite pas à cela, il s’agit de quelque chose de beaucoup plus général. Le bouc émissaire, c’est celui que l’on accuse, que l’on chasse, ou même auquel on fait du mal, voire celui que l’on tue, tout cela dans le but de ressouder les liens de la communauté. Vois-tu, on cherche par là à se protéger collectivement d’un danger ou d’une situation de violence. Tiens, comme les Juifs pour les antisémites. »

Je voyais très bien ce qu’il voulait dire. Mais il a ajouté « Tiens, toi qui lis beaucoup, je vais te prêter un bouquin qui traite de cela, il est d’un philosophe nommé René Girard. »

 

Quelques jours plus tard il me l’a amené, j’en ai lu quelques lignes et je l’ai laissé. Moi, les philosophes… Je préfère Walter Scott ou Alexandre Dumas.

 

7 octobre 2013

 

 

 

36

Quand on est pris par les sentiments

 

On aurait dit une caricature de Cabu, dans le Canard enchaîné. C’était une petite vieille comme on n’en voit plus beaucoup, même dans les faubourgs. Elle me rappelait quand j’étais môme, à l’époque y en avait plein, des comme ça. C’est pour ça que, rien qu’à la voir, je l’ai eue à la bonne. Elle me plaisait. Elle me faisait marrer mais en même temps j’avais de l’émotion.

Elle datait de la tête aux pieds. Le petit chignon serré sur le dessus de la tête, les lunettes rondes à monture en fil de fer, les dents qui manquent, les poils sur le menton, la robe noire à petites fleurs mauves et le tablier à carreaux bleu et blanc, sans oublier le châle en grosse laine noire qu’elle se passait sur le nez de temps en temps, les bas épais en vrille couleur gris souris, et finalement les charentaises, le tout en fin de vie… Une caricature de vieille pauvresse.

Elle serrait dans la main droite les poignées du filet à commissions en ficelle qui pendouillait à son côté et elle avançait, toute courbée, en traînant ses chaussons. Sûr qu’elle déparait dans la grande allée de l’hypermarché de la Porte-de-Bagnolet.

En la voyant, on avait l’impression qu’elle s’était trompée d’époque, la pauvre vieille. Aujourd’hui, même les plus pauvres se mettent au goût du jour, casquette de polo en toile, jogging et baskets. Noter les mots anglais, faut pas avoir l’air franchouillard. Mais elle, elle faisait tellement nature qu’on aurait dit une figurante dans un film de Carné, si vous voyez. Je parle d’un cinéaste qui était très célèbre avant-guerre. Du noir et blanc. Dans un bouquin sur lui que mon amie Angèle m’a filé, j’en ai vu plein, des vieilles comme ça, sur les photos.

 

Donc elle avance tout doucettement le long de l’allée. Elle s’arrête devant chaque boutique, elle ausculte chaque vitrine, et des fois elle se tourne vers les gens qui passent et elle les regarde comme si elle allait écrire un livre sur le populo d’aujourd’hui, genre ethnomachin. Ça doit pas être tous les jours qu’elle se pointe dans un endroit pareil !

Une ou deux fois, elle entre carrément dans une boutique pour mieux zyeuter la marchandise. Elle tâte, elle se penche pour mieux voir, elle attrape l’étiquette pour se rendre compte, elle sort un petit rire sec, elle secoue la tête et elle ressort. Les vendeurs ont pas le temps de la brancher pour essayer de lui refiler leur marchandise. Pas le temps ou pas l’envie, elle fait pas cliente sérieuse.

 

L’air de rien je la suis des yeux, d’un peu loin. Elle m’intéresse, je me demande ce qu’elle cherche et puis je me dis qu’elle passe son temps de cette manière-là, elle doit pas avoir beaucoup d’occasions de sortir autrement que pour aller s’acheter sa baguette et son Kiravi. 

Là où je me marre, c’est quand elle s’intéresse de la même façon aux montres, aux bagues ou aux colliers d’une grande bijouterie. Ça m’amuse parce que j’ai déjà eu l’occasion, en passant, de voir les prix, et là, c’est vraiment pas  pour elle !

Mais ça fait rien, elle rentre quand même dans la boutique. Le bonhomme bien mis qui la voit s’arrêter devant la première vitrine a un sourire, il se retourne vers la belle jeune femme en tailleur et tour de cou qui discute avec un couple à propos d’une bague et il lui fait un coup d’œil, l’air de dire « Vise un peu qui c’est qui va nous acheter les diamants de la Couronne ! ». Elle regarde et elle se marre discrètement. Et puis tous les deux se remettent à leur boulot, qui consiste à faire acheter aux gens des belles choses très chères.

Du dehors, je les vois se foutre de cette pauvre femme et ça me plaît pas trop. Mais elle, elle s’occupe pas d’eux, elle passe d’un rayon à l’autre, elle circule, ça l’intéresse, tout ces trésors. En passant devant le couple et la vendeuse, elle fait un petit sourire timide, genre « Faites pas attention, je fais que regarder. »

D’ailleurs, à petit pas, elle revient vers l’entrée, la pauvrette, toute maigrichonne, et là, d’un geste vif, elle sort un marteau de sous son tablier, elle frappe la vitre intérieure de la vitrine, elle chope plusieurs bijoux et elle sort à toute allure en les mettant dans la poche de devant. Au moment où l’alarme se met à ameuter les gens elle est déjà à dix mètres et elle court comme une championne d’athlétisme.

J’étais déjà en train de m’en retourner quand j’ai entendu le fracas de la vitre qui éclate et aussitôt l’alarme. Je me retourne et j’ai juste le temps de tendre le bras et de stopper la vieille… qui doit pas être si vieille que ça vu sa vitesse de pointe. Donc je l’attrape et je la serre contre moi, j’ai ses deux bras ramenés devant elle, bloqués contre mon torse, elle peut rien faire. Mais du coup, vu ma corpulence, je la cache, sans le faire exprès, aux yeux des bijoutiers et des collègues qui arrivent en courant.

On est là tous les deux, serrés l’un contre l’autre, un seul bras me suffit pour la tenir, et on se regarde. En fait c’est une jeune femme toute mince, et comme sa perruque s’est déplacée je l’enlève et je vois qu’elle est blonde. Elle a aussi de beaux yeux, dans les verts, et une bouche à la Bardot… Bref, elle est belle.

Elle voit bien que j’hésite. C’est vrai, sur le coup je sais pas quoi faire, je me contente de la regarder. « Fais pas le con ! », elle me dit à mi-voix, et je sens qu’elle quitte ses charentaises, elle devait avoir des sortes de ballerines en dessous, je le sens parce que du pied elle me caresse le mollet. 

Elle répète « Fais pas le con ! » et je lui réponds « Rends les bijoux ! » Je vois bien qu’elle me fait les yeux doux mais quand même : elle me plaît, c’est vrai, mais je vais pas me rendre complice d’un vol, même pour ses beaux yeux.

Elle voit ce que je veux dire, elle me dit « D’accord mais tu me laisses partir ! Tu prends le tablier avec les bijoux dedans, tu le fais tomber et pendant que tu le ramasses, moi je me barre. D’accord ? Et magne-toi de te décider pasqueu y a urgence ! »

J’aurais pas dû, c’est sûr, mais c’est ce que j’ai fait. Et j’avais le tablier à la main, la fille à peine lâchée, qu’elle était déjà à vingt mètres et qu’elle se mêlait à la foule. Beaucoup de gens s’étaient rameutés en se rendant compte qu’il se passait quelque chose. Pas à dire, c’était une rapide, la môme. Et une maline.

 

Je m’étends pas sur la suite, j’ai juste ramené la marchandise aux bijoutiers en leur disant ce qu’il en était de cette « vieille pauvresse » et comment elle m’avait échappé au moment où je lui arrachais son tablier.

Là-dessus, bien sûr, arrivée des flics, questions, balade en panier à salade jusqu’au commissariat, interrogatoire (comment elle était en vrai, si elle parlait bien français, comment j’avais pu la lâcher, et tout ça), confrontation avec les autres témoins, et attente dans le couloir que le commissaire ait eu le temps d’étudier le topo.

 

J’étais donc assis sur un banc, le long du mur, et je commençais à me faire vieux, ça durait depuis plus de deux heures, et qui est-ce qui passe et qui me reconnaît ? Djémila, mon ex, la femme flic. J’avais complètement oublié qu’elle avait changé d’affectation, qu’elle était plus à Pantin.

Donc elle s’arrête et elle me demande ce que fais là, alors je lui raconte tout… ou presque.

– Tu vois, Djémila, au bout du compte, ce qui me vexe, c’est que j’avais eu l’impression dès le début qu’il y avait un loup. Elle faisait trop vrai, si tu me comprends. Mais moi, au lieu de surveiller, j’ai laissé les sentiments parler. Parce que cette vieille – enfin, cette fausse vieille – elle me rappelait quand j’étais môme, y en avait plein des comme ça, à l’époque, tu comprends…

– Regarde-moi, Élie, elle me fait. Pour la vieille, je vois bien le tableau, je comprends, je le sais que t’es un sentimental, mais me raconte pas de vanne, quand elle s’est changée en princesse, ta vieillasse, hein ? Là aussi t’étais sentimental, mais pas le même genre ! Avoue !

J’ai hésité, puis je lui ai fait un sourire :

– Si j’avoue ça, je vais au gnouf, non ? Alors j’avoue pas, tu dois te tromper, elle m’a échappé, c’est tout.

Elle m’a rendu mon sourire :

– T’as du pot que moi aussi je sois sentimentale, Élie. De toute façon je suis pas sur l’affaire, j’étais même pas au courant. Mais écoute-moi bien : si on la serre, ta poulette, attends-toi pas que je lui fasse une fleur à elle aussi. J’aime pas les filles que tu regardes.

C’est là que j’ai compris que Djémila, elle avait pas mis une croix sur nous deux… Je dirais pas que ça m’a fait plaisir, mais quand même, on a beau dire, ça flatte.

 

14 octobre 2013

 

 

 

37

Quand on est dans l’Iliade

 

Les deux garçons devaient avoir dans les seize ou dix-sept ans. Je sais pas pourquoi je les regardais. La place Gambetta était bordée de baraques foraines, y avait plein d’autres choses à voir. Moi, j’étais installé peinard à la terrasse du bistrot qui fait le coin de l’avenue du Père-Lachaise, celle qui mène au cimetière. Une chope dans une main, une gauloise dans l’autre. Il faisait beau.

Juste devant moi, à pas dix mètres, y avait une baraque d’autos tamponneuses, ça faisait un tintamarre pas possible mais j’aimais ça.

J’aimais regarder les mômes qui s’amusaient, qui sautaient d’une bagnole à une autre, qui imploraient les mamans pour en faire encore un autre, de tour, « Dis Man-man ! ». Les jeunots qui cherchaient à emballer, les filles qui se dégageaient en rigolant, les petits regards en coin, tout ça, ça me plaisait.

Ces deux-là aussi. Ils devaient sortir juste du lycée Voltaire, ils avaient leur cartable à la main. Deux petits gars qui avaient pas de cours à ce moment-là, ou alors qui avaient séché, on était en semaine, en milieu d’après-midi.

Ils avaient remonté l’avenue Gambetta depuis Père-Lachaise et ils allaient peut-être se séparer pour rentrer chacun chez soi, en attendant ils se tenaient sur le rebord en planche de la piste, l’air de pas trop savoir s’ils allaient prendre un ticket pour faire un tour.

Je me suis dit qu’ils iraient pas, que c’était plus de leur âge, on a sa dignité. Surtout qu’ils avaient pas de fille avec eux à éblouir… 

Un des deux, un costaud blondasse avec un grand nez, a sorti une pipe et se l’est fourrée dans le bec. Il avait pas l’air de s’en servir souvent, c’était plutôt pour faire adulte. L’autre était un grand maigre à cheveux frisés, il lui expliquait quelque chose en rigolant et le blond se marrait de temps en temps lui aussi.

Ça n’a pas duré longtemps, la rigolade, parce qu’un groupe de loubards dans le même âge leur est tombé dessus. Ceux-là, je les avais vus de loin, de l’autre côté, près de la Mairie du XXème. C’était pas le même genre de jeunes. On m’aurait dit que la plupart venaient du 140, une cité de la rue de Ménilmontant connue pour être un nid d’embrouilles, j’aurais pas été étonné.

Ils étaient une bonne quinzaine, peut-être plus, et ils suivaient un petit dur en blouson de cuir, un râblé, les chevaux en brosse, qui jouait les chefs de bande. En traversant, il avait sûrement idée de foutre le bordel dans les autos tamponneuses, mais il a avisé les deux lycéens et ça lui a donné une idée.

Il s’est tourné vers ses potes et il a commencé à les faire marrer en imitant le garçon à la pipe. Ils étaient rassemblés juste entre la baraque des autos tamponneuses et la terrasse du bistrot, si bien que j’ai tout vu, tout entendu.

– Eh les mecs, z’avez vu le type qu’a une pipe ? A’c le pif qu’il a, j’crois bien qu’ quand i’ pleut, è s’éteint pas !

Ce genre de vannes. Je dois dire qu’il avait de l’esprit, dans son genre, les autres étaient écroulés de rire. Ce qui leur plaisait aussi, c’était le côté provoc, ils attendaient la réaction du blond, histoire de voir s’il avait de la réplique, si on allait vers une sorte de joute verbale, comme on dit.

Ils avaient pas lu l’Iliade comme moi. Loin de là. Mais ces petits gars, ils en avaient pas eu besoin, ils avaient expérimenté le truc : les deux héros qui se lancent des vannes, ou des injures, avant de s’étriper. Ils connaissaient, c’était leur spectacle préféré, ils jouaient dedans, ils avaient le rôle de l’armée qui soutient son héros.

Encore faut-il que le héros en question se trouve un adversaire ! Et là, le lycéen à la pipe réagissait pas, il avait le dos tourné et il zyeutait les autos tamponneuses avec application. Il préférait rien entendre. Le frisé, au contraire, avait l’air embarrassé, il se tournait d’un côté et de l’autre, comme quelqu’un qui se demande ce qu’il peut faire.

Pour ceux de la bande, se faire tourner le dos c’était vexant, c’était du mépris. Le chef s’est senti insulté. Il s’est approché des deux jeunes et il a donné deux petites tapes sur l’épaule de sa victime, ce qui a eu le résultat voulu, le garçon s’est retourné.

– Eh Toto, tu sais qu’t’as l’air con, a’c ta pipe, là ?

L’autre a pas su quoi répondre, il a juste enlevé sa pipe de sa bouche, mais son copain, le grand échalas, a voulu arranger les choses :

– Allez, les gars, on vous a rien fait, laissez-nous tranquilles.

Je dois dire qu’il avait pas l’air de se rendre compte du genre de type qu’il avait devant lui, en réagissant comme ça. Il misait sur la raison, il pensait que l’histoire s’arrêterait là. Il aurait pas dû.

Le loubard s’est désintéressé du fumeur de pipe et s’est avancé vers le grand. Il l’a regardé lentement des pieds à la tête. Et puis il a souri, l’air de se foutre de lui :

– Qu’est-ce tu m’veux, j’t’ai parlé ? Tu m’cherches ?

– Ben non, c’est toi qui nous parles. Nous on s’est pas occupé de vous…

– Tu t’es pas occupé d’nous ? On est pas assez bien pour ta pomme ? C’est ça ? Ben j’vais t’dire un truc : tu m’plais pas ! Viens voir un peu ! Tu sais pas ? On va s’batt’, tous les deux, on va voir qui qu’ c’est qu’est l’plus fort. Pasqueu t’as un’ grand’ gueule, mais ça suffit pas.

Là, je commençais à trouver que ça devenait intéressant. Comment un gars qui avait pas du tout l’air d’un bagarreur allait s’en sortir ? Si y avait une chose de certaine, c’est que même s’il acceptait la bagarre, il avait aucune chance, l’autre était bien plus fort et bien plus méchant que lui. Plus dur. Mais il a joué la montre :

– Eh, on est que deux et vous, vous êtes une vingtaine !

Pas mauvais, comme tactique, c’était un malin, il entrait dans le jeu et il refilait la balle au petit costaud : se battre à dix contre un c’est lâche. En plus de ça, il mettait son pote dans le coup, il avait pigé que l’autre avait tendance à le laisser tout seul devant le danger. Faraud, mais pas téméraire !  

– T’inquiète ! a répondu le petit dur, c’est pas comm’ ça qu’ça va s’passer. On va aller dans un coin tranquille. Tiens : la rue des Rondeaux, y a personne, et on va s’batt’ à la loyale, toi et moi, personn’ d’aut’.

La rue des Rondeaux, c’est une rue étroite qui longe le mur d’enceinte du cimetière du Père-Lachaise. Y a pas un chat.

– Tu veux qu’on aille là où y a pas un témoin pour pouvoir me casser la gueule, c’est ça ? C’est pas normal, comme proposition, pourquoi je te croirais ?

Le loubard a rigolé :

– Pasqueu tu crois que j’vais t’casser la gueule ? Tu pars battu ? Non non ! On va s’batt’ et j’te donn’ ma parol’ qu’ mes pot’ i’ f’ront qu’regarder.

Et là, il s’est retourné vers ses troupes et il a rigolé :

– Hein, les gars, qu’on va pas tous lui tomber d’ssus ? Eh ! J’suis assez nombreux à moi tout seul, non ?

C’est là que le frisé m’a étonné :

– Je vais pas me battre, t’es trop fort pour moi, ça se voit, en plus j’ai pas l’habitude, c’est pas une bonne idée. Tu n’as qu’à dire que t’as gagné.

– T’as la trouille, c’est ça ?

– J’ai pas de raison d’avoir la trouille puisque je vais pas me battre. De toute façon j’avais rien contre toi, hein ? Moi, si je me bats, ça sera contre des vrais ennemis.

« Bien dit, petit ! », je me suis pensé. Mais le caïd s’est senti dominé, sûrement à cause du calme de l’autre, il s’attendait pas à ça.

– Eh ben si c’est comm’ ça, on va vous casser la gueul’ tout d’ suite à tous les deux, espèce de connards ! Allez les gars !

C’est à ce moment-là que je suis intervenu, ça commençait à mal tourner. J’ai sauté sur mes pieds et j’ai couru me mettre entre les deux. Il était juste temps, ils étaient à pas un mètre l’un de l’autre et la bande était groupée derrière son chef. J’ai dit « ça suffit, les gars, vous vous cassez vite fait ou c’est moi qui frappe. » Je le rappelle, je fais dans les un mètre quatre-vingt-dix et je pèse quatre-vingt-dix kilos, que du muscle… ça a suffi, le caïd a dit « D’accord » et ils se sont barrés en ricanant histoire de pas perdre la face.

Je me suis retourné vers les deux jeunots. Le gars à la pipe était encore vert de trouille, et l’autre était pas trop vaillant non plus mais il m’a remercié.

– Dans ces cas-là, petit, je lui ai dit, tu cherches pas à discuter, ça sert à rien. Le gars savait très bien que t’irais pas te battre avec lui rue des Rondeaux, il voulait juste que tu te sentes trop lâche pour ça. Fallait juste dire « J’ai pas à me battre contre toi, je te connais pas » et s’y tenir.

J’ai réfléchi un moment et puis j’ai ajouté :

– Tu vois, tu pourras jamais empêcher que ces gars-là, ils se sentent humiliés. Toi t’es dans les mieux lotis, à toi de les rassurer.     

 

21 octobre 2013

 

 

 

38

Quand on discute en terrasse

 

Trois ans après que je sois sorti de taule, mon conseiller de probation m’a convoqué. Il m’a confirmé que ma peine était derrière moi, il m’a filé les papiers, et à Dieu vat !

Ça n’a pas changé mon genre de vie, vu que je m’étais tenu à carreau durant ces trois années-là, mais quand même, je me suis senti libre pour la première fois depuis longtemps. J’avais quarante-cinq ans l’année où j’ai été condamné, j’en avais maintenant soixante.

D’après plein de calculs à la noix établis par l’administration, il me restait deux ans avant de pouvoir prendre ma retraite. Ça non plus ça changeait rien pour l’instant, j’avais prévu de rester vigile jusque là chez Monsieur Bernard.

D’un côté j’avais hâte de quitter tout ça, les gardes, les veilles, les risques, les zozos du Foyer, c’était pas une vie tellement marrante, mais d’un autre côté je me demandais ce que je ferais une fois libéré de toute astreinte. Libéré mais fauché.

La retraite, ça voulait dire quitter Paris, en tout cas, et même la banlieue. Trop cher pour moi. Alors je rêvais d’un bord de mer, j’en ai déjà parlé. J’avais pas encore trouvé mon point de chute mais je savais que je le trouverais le moment venu, le tout était que ça soit dans mes prix. N’empêche, ça voulait dire laisser ma vie d’ici derrière moi, avec les gens que j’aimais bien.

À l’époque, Younous avait pas encore quitté la France, on faisait vraiment la paire, tous les deux. Et puis y avait Djémila, on était encore plus ou moins ensemble. Et Angèle, avec ses bouquins, ses gitanes et son sale caractère. Et ma filleule, Bérénice, avec ses parents.

Et Jean, un des mecs les plus sympas que j’aie jamais rencontrés. Avec lui, j’avais pas pris de l’âge seulement en années, mais surtout en moi-même…

D’autres, aussi, je vais pas citer tout le monde. Même le Boss : il m’avait toujours eu à la bonne.

 

Je pensais à tout ça, quelques jours plus tard. J’étais au boulot, en fait, mais j’avais pas vraiment la tête à surveiller la petite fauche dans le supermarché où je me trouvais, à la Nation. C’est d’ailleurs là que j’avais repéré un gamin qui s’était fait racketter, quelques semaines plus tôt. La même chose serait arrivée, j’aurais rien vu, je crois bien, le môme aurait jamais retrouvé son vélo.

Heureusement, j’étais pas tout seul, je faisais équipe avec un nouveau, un jeunot qui rêvait d’être champion de boxe. Kevin. Il aurait déjà pu avoir un casier, c’est sûr, rien de lourd, chapardage ou grivèlerie, mais à répétition, seulement il était encore mineur à l’époque des faits. Après ça, sur ses vingt-deux ans, il devait s’être acheté une conduite parce que Monsieur Bernard aurait pas embauché un mec à problème.

C’était un poids lourd, déjà marqué, le nez écrasé, les arcades couturées, les oreilles en chou-fleur. Il avait le crâne rasé, les épaules un peu voûtées et le regard sagace du môme des cités qui en a déjà beaucoup vu. Il venait de Bobigny. Pas méchant, juste le genre à barboter un porte-monnaie qui traînerait, mais pas à bousculer la vieille dame qui l’aurait laissé tomber.

À la pause, on a été relevé par le gros René et son pote Salvador, un militant du Front national, et on a été s’offrir une mousse au bistrot d’en face. On était en terrasse.

J’ai regardé Kevin : il suivait une petite des yeux, dans la rue, je me suis demandé à quoi un gars comme lui pouvait penser à part la boxe et les filles. Bien sûr, des gamins de ce genre j’en avais connu pas mal dans ma vie. Dans le faubourg, à l’armée, en taule. Je voyais bien le topo, mais j’avais envie de le faire parler, ce gus.

– T’as jamais été contacté par le FN, Kevin ?

Il a lâché la fille des yeux et il s’est tourné vers moi, l’air pas vraiment intéressé :

– Ben non, pourquoi qu’ils m’auraient contacté ?

– Je sais pas… Ils cherchent des costauds, non ? Pour leur service d’ordre.

– Ouais, sûrement, mais non, ils m’ont pas… Pis tu sais, y a pas qu’eux qu’en cherchent. Tous les partis. Que ça soye les Cocos ou les mecs à Chirac. Sauf les Verts, eux ils font pas trop là-dedans. Pourquoi que tu me demandes ça, t’es sur un plan manif ?

J’ai quand même été surpris qu’il soit aussi au courant. J’en ai connu qui n’auraient pas été fichus de seulement citer le nom d’un parti politique. Mais il a continué :

– ‘Tout cas, si c’est pour Le Pen, tu peux toujours t’accrocher, je suis pas partant, c’est pas dans mes idées. J’aime pas.

Je commençais à être vraiment intéressé.

– C’est pas non plus dans les miennes, mon gars. Non. Moi je suis plutôt de l’autre bord, si tu vois, mais pas militant. Tu sais peut-être d’où je sors, alors tu vois, ça me place pas tellement bien pour entrer dans un parti.

– Ben des ex-taulards, hein, y en a pas mal dans les services d’ordre. Et pis des anciens de l’armée ou de la police. C’est ça qu’est marrant, ils font ça ensemble, la racaille et les poulets ! Tu parles d’une salade ! Mais moi je vais te dire, je vais déjà pas dans les manifs, alors tu parles que je me mouillerais pas dans un parti. Mais quand même, je vote pour Arlette. Chaque fois.

– Ah bon ? Qu’est-ce que tu lui trouves ? C’est ses idées, qui te plaisent ?

– Oh, les idées à Arlette, alors tu sais, j’ai pas regardé de près, hein ? Non, ce qui y a, c’est qu’elle vient de chez nous, tu comprends, elle vit comme nous, dans le 9-3. Elle parle comme nous, dans ma famille.

Il a réfléchi deux-trois secondes et il m’a regardé :

– Tiens, c’est ça, c’est comme si on était de la même famille.

– Alors tu voterais pas pour quelqu’un qui aurait l’air de venir de Neuilly ou Passy, même si c’était le plus, je sais pas, moi… compétent ?

– Ben comment tu veux qu’il soit compétent pour sauver mes bidons si il vient de Neuilly ? T’as vu ça où ? Tu crois qu’il suffit d’y penser pour savoir ce que c’est, habiter Bobigny ? Ou même Pantin, comme toi ?

C’était un point de vue qui manquait pas de sagesse, dans le fond, mais j’ai trouvé ça un peu léger quand même.

– Écoute-moi : si quelqu’un vient du 9-3, ça veut pas dire qu’il faut voter pour lui. À ce compte-là, le FN aussi, il a des candidats en Seine-Saint-Denis…

 

Il a pas eu le temps de répondre et moi encore moins d’insister, parce qu’une explosion a fait trembler toutes les vitres. Le souffle a balayé notre table, les verres ont giclé sur le trottoir, et on a eu la respiration coupée.

En une seconde on était debout. On a vite compris, une voiture avait pris feu juste au coin de la place, le réservoir avait explosé, et maintenant ça flambait jusqu’à hauteur du premier étage. Un type essayait de sortir de là, les cheveux et la veste en flamme.

J’ai pas pu arrêter Kevin, il a foncé vers le type, en deux secondes il était sur lui et il l’attrapait par la main, il le tirait d’un coup et l’autre valdinguait à trois mètres. La chaleur était terrible, la veste noire de Kevin a commencé à griller elle aussi mais il s’en occupait pas, il a pris le type par les pieds et il l’a tiré le plus loin possible. À ce moment-là, les deux garçons du bistrot se sont pointés avec des nappes mouillées, je dois dire qu’ils avaient fait vite, et avec, ils ont éteint le feu sur le bonhomme. J’étais déjà sur Kevin, et je lui arrachais sa veste, les mains brûlées. Il s’est retourné, il m’a regardé et il a souri :

– Il a morflé, le gars, mais je crois qu’il va s’en tirer, mais faudrait que les pompiers arrivent !

Justement ils arrivaient, leur caserne est pas loin, avenue Diderot.

 

Le lendemain, la main droite encore bandée, je suis allé voir Kevin à l’hosto. Lui, il avait les deux mains emmaillotées et il était assis sur son lit sans pas trop pouvoir s’appuyer contre l’oreiller rapport aux brûlures qu’il avait sur le dos. Mais il était content, il avait eu des nouvelles du gars qu’il avait tiré du feu. Le type était hors de danger, même si son état était grave.

– Dis donc, Élie, il m’a dit, on aurait pas été interrompu dans notre discussion ?

Il rigolait, mais j’ai vu qu’il avait plus le même regard. Lui aussi, dans sa tête, il avait pris de l’âge, un seul jour avait suffi.

 

Je l’ai jamais revu. À peine sorti de l’hôpital, à ce que le Boss m’a dit, il s’est porté candidat comme pompier de la Ville de Paris.

     

28 octobre 2013

 

 

 

39

Quand on renoue

 

Je l’avais oubliée, celle-là, mais c’est vrai, j’ai une sœur. Mélanie. On s’est jamais beaucoup entendu, faut dire, elle a toujours été une sacrée peau de vache. Je l’ai pas vue depuis au moins vingt ans. Mais là, surprise, elle vient me voir ! Un coup de bigophone – elle m’a retrouvé en passant par la probation – et elle m’annonce sa visite.

Bon, je l’accueille normalement, après tout c’est ma sœur… Avec l’âge, elle est devenue une mémère à gros bras. À peine assise elle commence à me raconter ses misères et je vois tout de suite le topo, j’en ai pour des plombes.

Elle a toujours été le genre renfrogné, qui fait la gueule à tout le monde, une vraie porte de prison, et là, je m’y connais ! Elle fait la morale, elle est sympa avec personne. Je sais bien qu’elle a morflé, dans la vie, mais elle en rajoute toujours ! Avec ça, une mentalité de larbin !

Je dis rien, j’écoute, et tout de suite elle accouche : elle s’est fait virer par son patron, un rupin de la Côte d’Azur. Elle faisait bonne à tout faire chez ce type depuis des années et elle avait pris sa petite copine en grippe. D’après elle, la fille était une traînée qui s’était installée là en maîtresse de maison. Au bout du compte, le type avait jeté la petite à cause des manigances de ma frangine, elle la dénigrait par en-dessous. Manque de pot, la gamine s’était suicidée.

– Qu’est-ce que t’avais besoin d’aller te fourrer dans cette histoire, je lui dis, tu te prenais pour la patronne, dans cette turne ? Tu pouvais pas les laisser tranquilles, ces deux-là ? Regarde ce que t’as fait !

J’avais pris le ton de la grosse engueulade et j’ai continué comme ça un bon moment. Elle a laissé passer l’orage, il fallait que ça sorte, de toute façon c’était mérité ! Mais j’ai vu qu’elle le pensait vraiment, alors tout d’un coup j’ai été embêté. Elle avait l’air malheureux. Elle les regrettait, ses vacheries. Elle avait l’air tellement penaud… On aurait dit une petite fille sur le point de pleurer, cette grosse mémère ridicule. J’en ai été tout attendri. C’est vrai, c’est quand même ma petite sœur…

 

J’ai emprunté la bagnole à ma copine Anne-Laure et j’ai emmené ma sœur faire un viron à la mer. On s’est installé tous les deux sur un banc, devant la plage. Le temps était aux nuages et au vent, il faisait frais mais j’avais prévu le coup, j’avais dit « Tiens, tu sais pas, on va se faire une thermos de vin chaud à la cannelle, on sera bien pour discuter. » On était parti le lendemain à l’aube.   

On a dit deux-trois mots sur le temps, la saison, tout ça, et puis elle m’a raconté plus en détail. C’était du lourd.

Depuis six mois qu’elle était au chômage, elle avait réfléchi. Elle avait compris, elle m’a dit, que ça n’allait pas bien dans sa tête, qu’elle avait besoin de faire le point, mais à fond : pourquoi elle était comme ça ? Du coup elle avait parlé avec quelqu’un. Myriam. Celle qui l’avait conseillée. « Ça a été une étape importante de mon parcours de reconstruction », elle a dit, l’air savant. 

On fixait tous les deux la voile d’un petit optimiste. Il dansait sur les vagues. La mer se renforçait et j’ai compris que Mélanie, elle ressemblait à cette coquille de noix toute malmenée. Avec moi, elle avait besoin de renouer le fil d’une histoire de famille, elle avait besoin d’affection fraternelle. On avait rompu depuis trop longtemps. « C’était à moi de faire le premier pas », elle a dit…

Quand j’avais été condamné pour avoir tué un homme, elle s’était sentie trahie, comme déshonorée. Elle me jugeait elle aussi, elle me condamnait. Et elle m’avait plus donné signe de vie : « Qu’il paie ! »

Mais avec ce qui lui était arrivé, pour elle tout s’était bouleversé. Elle avait compris que la trahison venait d’elle. Elle se voyait telle quelle : moche, sans un seul brin de bonté. Elle avait honte.  

Elle m’a regardé et elle m’a dit que moi, j’avais l’air en bonne santé, que j’avais perdu mon air égaré d’autrefois, comme pacifié. Si je voulais bien, elle se conduirait avec moi comme une sœur, pas comme un foutu dragon !

 

Je me taisais, alors Mélanie a vraiment tout déballé. Elle s’était retrouvée interdite de séjour dans la maison qu’elle entretenait depuis des années. Le mépris de son patron, elle l’avait reçu comme un coup de poing dans la figure. Elle avait toujours pris soin, devant lui, de se montrer impeccable, de lui cacher ses méchancetés, et maintenant il la considérait comme une malpropre…

Elle a pas retrouvé une autre place. Son air revêche, ses épaules affaissées… Personne a voulu d’elle. Alors elle s’est laissée couler, elle s’est mise à boire. Conséquence, son proprio l’a foutue à la rue.

Elle avait personne à qui s’adresser, demander de l’aide, elle était seule. Elle s’est dit « C’est de ma faute », et elle est allée trouver l’Armée du Salut, elle était pas encore tombée assez bas pour mendier de quoi se payer son litron. Ils l’ont hébergée dans un foyer et c’est là qu’elle a rencontré Myriam.

« C’est quelqu’un, celle-là, tu sais Élie. On dirait pas à la voir, c’est une petite bonne femme avec un bonnet en laine sur des cheveux blancs coupés court. Un regard bleu incroyable. Malgré l’âge, sa figure est restée toute lisse et toute fraîche. Elle passait au foyer une fois par semaine pour voir si quelqu’un pouvait être relevée, comme elle disait.

« Elle s’est assise en face de moi et elle a sorti de sa poche une boîte de pastilles Vichy. L’air sérieux, elle m’en a présenté une. Je me suis sentie toute chose, ça remuait dans mes intérieurs, comme disait notre grand-mère. Et là, je n’ai trouvé qu’un moyen pour soulager ma douleur : parler, parler, parler. Sans la quitter des yeux, je lui ai dévidé le fil de toutes mes saloperies : l’abandon de mes parents, le reniement de mon frère, mon refus d’aider, mon manque de compassion, ma façon de me fermer, sans amis, seule…

« Et puis j’ai repensé à cette jeune morte. Je l’ai revue et mes larmes ont commencé à couler, après c’est devenu des gros sanglots, bouche ouverte. Myriam me passait des kleenex, et à la fin elle m’a tendu un rouleau de sopalin. Ça a duré longtemps. Quand ça s’est calmé, Myriam m’a pressé les mains et elle est partie. Après ça, j’ai dormi dix-huit heures d’affilée.

« Le lendemain, elle est revenue me chercher. Elle portait un casque de motard, elle m’en a tendu un autre, et on a fait la route en moto jusqu’à Nice. Je me suis retrouvée embauchée dans un snack, près du centre-ville.

« Je peux dire que là, j’ai travaillé dur. Mais j’avais changé, je me sentais désarmée, sans ma cuirasse. Face à mes fautes. Je me lavais beaucoup. Au fond c’était normal, fallait en passer par là. Et tu vois, Élie, mes larmes de repentir, c’est elles qui m’ont lavée. Maintenant, je suis comme un pied de col ou une poignée de chemise qu’on aurait décousue et retournée pour faire du neuf avec de l’usagé. C’est l’image que je me fais de moi.

« Mais il restait comme la piqûre d’une flèche dans mon vieux cuir coriace. Une flèche, Élie Carquois, ça te dit rien ? Alors j’ai su ce qu’il me fallait faire, j’ai pris le train et je suis venue te voir. Et c’était pas trop tôt ! »

Je l’avais écoutée sans rien dire. Quand elle a eu fini, elle s’est mise à rigoler comme jamais ! Et puis elle m’a regardé et elle m’a dit « J’ai vu que je compte, pour toi, Élie. C’est quand tu m’as engueulée : on engueule pas comme ça quelqu’un qu’on aime pas ! ça m’a ragaillardie… Comme quoi, une bonne douche ! » Son sourire allait jusqu’aux oreilles. Du coup, c’est bête, son regard m’a fait venir les larmes aux yeux. « V’là aut’chose », j’ai pensé…

 

«  Bon, c’est pas tout ça », m’a dit Mélanie quelques jours après, des jours passés à refaire connaissance et à emmagasiner de bons souvenirs, pour une fois. « Maintenant que tout est à peu près net entre nous, va falloir penser à là-bas, il me reste du boulot pour me refaire une vie ! »

Je l’ai accompagnée à la gare, et là, sur le quai, on s’est tenu embrassé au moins une bonne minute.

– La prochaine fois, c’est toi qui viens, je vais avoir un appart, elle m’a dit en levant le doigt.

– Normal, Mélanie, je viendrai, tu peux me croire.

Depuis quelques secondes je regardais ailleurs. Mélanie a suivi mon regard et elle a souri : une femme d’un certain âge, une blonde, me regardait avec intérêt. Ma sœur m’a dit plus tard avec amusement que je m’étais redressé, épaules en arrière et ventre rentré… « Tu faisais le faraud, Élie ! »

Elle est montée dans le train, on s’est fait des gestes d’adieu quand il est parti, et je suis rentré. Voilà, j’avais retrouvé ma sœur.

En fait j’étais content.

 

4 novembre 2013

 

 

NB – Merci à Christiane, ma sœur. Elle n’a vraiment rien à voir avec Mélanie, qui est un personnage du roman qu’elle va publier, mais c’est à elle que je dois la majeure partie de cette histoire.

 

 

 

40

Quand on rumine 

 

Quand je suis en poste, par exemple dans l’hyper de la Porte-de-Bagnolet – là où le Boss m’envoie le plus souvent avec le Monoprix de l’avenue Gambetta – eh ben je vois ce qui se passe. Je suis même dans les mieux placés. J’en connais un peu plus que les zozos qui parlent de la délinquance dans le poste.

Tenez, y a un type, sur une radio, un nommé Zémouille ou quelque chose comme ça, qui fait toujours remarquer que les délinquants sont pas des Français blanc-bleu la plupart du temps. Des Noirs ou des Arabes, plutôt. Tu rigoles. Comment il le sait ? On l’a pas vu souvent sur place, là où y a beaucoup de vols ou d’agressions.

Il se rend pas compte que les jeunes branleurs qui font des bêtises se foutent pas mal de l’origine de leurs potes. Ils sont mélangés, ils font pas la différence. Eux c’est pas des racistes. Tu vois des gars, ou même des filles, de toutes les sortes.

Je lui dirais, à Zémouille, si je le rencontrais : là où les voleurs sont surtout des Africains, c’est là où le quartier est habité surtout par des Africains. Pareil pour les Arabes ou quoi que ce soit. Où alors c’est dans les gares où ils arrivent quand ils vont faire un tour à Paris, là, depuis leur grande banlieue en béton où ils sont regroupés.

Qu’il est bête ! T’as qu’à mélanger à fond les populations, sur place t’auras des voleurs de toutes les couleurs. Du plus petit dommage au plus gros, t’auras des voleurs de bonbons, des voleurs de portables, des voleurs de bagnoles, des voleurs de banques, des voleurs ou des tripatouilleurs d’actions en Bourse… ça ira des dix centimes aux millions d’euros.

Mais c’est pas demain la veille que Zémouille, il demandera qu’on installe des gens des cités à la porte de chez lui. Il pèterait de trouille, Zémouille. Il réclamerait des flics en nombre. Déjà qu’il y en a bien plus dans les quartiers rupins que dans les quartiers pourris !

Mais là, il crierait au siège de Paris, l’andouille. Il ferait fermer son quartier, il le ferait barricader pour rester entre gens honnêtes, genre politicard qui achète des votes ou industriel spécialisé dans le dépeçage d’usines. 

Moi, dans mon hyper de la Seine-Saint-Denis, c’est plutôt les voleurs de CD que je vois. Ou des voleuses de maquillage.

Une fois, c’était à Rosny 2, on était avec Younous, j’ai chopé une petite bande de collégiennes qui avaient fait le plein. Elles venaient de Pantin et y avait toutes les races connues dans les environs. Du noir au blanc en passant par le bistre et le jaune. Et c’était pas des fauchées, elles venaient pas de familles pourries, genre quart-monde, y en avait une, sa mère était enseignante et son père journaliste. C’est dire.

Des braves mômes, en fait. On leur a juste fait les gros yeux, Younous et moi. Je crois pas qu’elles recommenceront. Mais le fait est : tout le monde peut voler, ou se battre, ou pire, c’est une question de situation, d’entraînement ou de nécessité, pas de race ou d’origine. Y a pas de peuple où on dit aux enfants qu’il faut voler.

Mais je vois, Zémouille il va me dire « Et les Roms ? » Ben tiens ! Il me dira « Les Roms ils envoient leurs enfants faucher dans le métro, vrai ou pas vrai ? » C’est là qu’il est bête. Ou alors méchant. Ou les deux. Parce que c’est pas les Roms qui font ça, c’est des Roms. Et c’est pas à leurs enfants qu’ils le font faire, c’est aux enfants qu’ils ont pris en otage.

Des canailles. Chaque peuple a ses canailles. Y en a qui font plutôt dans la fraude fiscale géante ou dans le pot-de-vin, genre sainte-nitouche, et y en a d’autres qui font dans la saleté bien crasse, bien visible. Question de standing.

 

J’étais là à ruminer, à lui faire sa fête en pensée, à Zémouille, dans l’allée centrale, tout en surveillant que tout se passe bien. Pourquoi je pensais à ça, je sais pas. Ça devait venir d’une réflexion qu’on m’avait fait la veille.

J’étais installé à la terrasse du bistrot de la Place-de-l’Église, près du Foyer. À la table à côté, y avait une mémère qui me regardait tout en caressant la tête à son pékinois, pauvre bête, moche comme un pou.

Au bout d’un moment, elle s’adresse à moi :

– Il paraît que vous êtes le gardien du Foyer pour délinquants de la rue à côté, Monsieur ? 

– Qui c’est qui vous a dit ça ? 

– Oh ben vous êtes connu, c’est vous qui avez sauté dans le Canal, l’autre jour, non ? Pour sauver une petite fille. On a de la chance, dans le quartier, que vous soyez là, dans ce Foyer. Tous ces délinquants. Surtout des Arabes, hein ?

– Non Madame, y a aussi des Noirs, des Blancs, mais à ma connaissance, pas de racistes…

Elle a fait « Oh ! » et elle s’est tournée de l’autre côté, j’ai pas eu le temps de lui dire que j’avais aussi tué un homme…

 

C’est bizarre, y a pas si longtemps, c’est pas les Arabes ou les Noirs qu’on aurait accusés, c’est les Juifs. Ça a passé, on dirait, mais moi, si j’étais à leur place, je me croirais pas tiré d’affaire. D’ici qu’on les rende responsables de l’existence des immigrés !

Ça m’a rappelé une blague de l’époque soviétique. Y avait beaucoup de blagues, en Russie, à l’époque, les gens pouvaient pas dire ce qu’ils pensaient alors ils se défoulaient comme ça.

C’est l’histoire d’une petite ville loin de Moscou. Le Parti fait savoir qu’un convoi de camions chargés de patates va arriver. Rendez-vous le lendemain sur la place Oulianov à telle heure pour la distribution. Mais que seuls les vrais Soviétiques y auront droit, que les Juifs doivent s’en aller, eux qui ont voulu attenter, avec leurs médecins, à la vie du Petit Père des Peuples. Les Juifs ont l’habitude, ils se passeront de patates.

À l’heure dite, pas de camions sur la place Oulianov. Les Soviétiques ont l’habitude, ils attendent. Il gèle à pierre fendre.

Au bout de deux heures, un apparatchik arrive et dit qu’il y aura moins de camions que prévu, que seuls les membres du Parti y auront droit, que les autres s’en aillent. Les sans parti ont l’habitude, ils s’en vont.

Les gens attendent encore deux heures, il gèle toujours à pierre fendre. Puis l’apparatchik revient et déclare que, en fin de compte, il y aura encore moins de patates que ce qu’on espérait et que seuls les responsables du Parti y auront droit, que les autres s’en aillent. Les encartés ont l’habitude, ils s’en vont.

Deux heures plus tard, l’apparatchik réapparaît et se dit désolé, il n’y aura pas de patates, finalement, pas de distribution, que les camarades rentrent chez eux vu qu’il gèle à pierre fendre.

Alors quelqu’un dit « Et voilà ! Nous on a attendu six heures pour rien dans le froid, mais pas les Juifs. C’est encore eux les profiteurs ! »    

Une fois, je l’avais racontée à Angèle, cette blague, elle avait rigolé mais elle avait ajouté « Au fond, ça peut être ça, le racisme. Quand on trouve une bonne raison pour que la victime devienne le coupable. »

 

« Eh ben ça y est, je me suis dit, voilà que je rumine encore ! Heureusement que ma journée se termine parce que, avec tout ça, je pourrais bien laisser passer une fauche sans la voir. » Faut être concentré, dans ce boulot.

Mais la relève est arrivée, toujours les mêmes, René et Salvador… Pas de pot pour les basanés. Younous et moi on est sorti, pas mécontents de pouvoir prendre l’air. On a allumé une sèche et on s’est dit « Au revoir, à demain. » Il est parti, moi je suis resté un peu, il faisait doux, j’avais pas envie de me presser, personne m’attendait.

Au bout d’un moment, j’ai pris l’avenue pour rejoindre le boulevard, et là, au coin, y avait un car de flics en embuscade. J’ai vu deux petits jeunes qui marchaient tranquillement dans sa direction en se racontant des trucs marrants. Un Black et un Beur. Je les connaissais de vue, des gars bien tranquilles.

Ils étaient presque arrivés au coin des deux avenues mais j’ai pas eu le temps de les prévenir, ils se sont fait choper. Deux bleus sont descendus du car, des jeunes eux aussi, et ils les ont arrêtés. Contrôle d’identité. Fouille rapide. Et puis « Allez, barrez-vous, p’tits cons ! »

J’arrivais juste, j’ai pas pu m’en empêcher : «  Pourquoi vous les contrôlez, ceux-là, ils sont signalés comme dangereux ? »

Le petit flic m’a regardé de haut et il m’a juste dit « Circulez, Monsieur, ça ne vous regarde pas. » Vu mon pedigree, j’ai rien dit, ils m’auraient emballé et j’aurais risqué le retour au ballon pour insulte ou quoi que ce soit. J’ai circulé.

N’empêche, ça me regardait bel et bien.

 

11 novembre 2013

 

 

 

41

Quand on se sent redevable

 

Maïa est venue me voir, l’autre jour. Elle m’a apporté des cadeaux : un beau dessin et un cendrier. Le beau dessin, c’est moi en cow-boy… Sûr que pour dix ans, elle est pas très avancée côté dessin, mais comme on dit, c’est l’intention qui compte. Le cendrier, lui, c’est une coquille Saint Jacques peinte en gris métallisé avec un cœur bien rouge au fond. Ça se défend, comme idée...

– Pourquoi tu me fais des cadeaux, ma puce ? C’est pas mon anniversaire.

– Ben pourquoi que tu m’as fait plein de cadeaux, toi ? Plein de beaux habits et des jouets pour aller à la mer ! Tu te rappelles quand même que tu m’as emmenée à la mer ? Et même que c’est toi qu’a tout payé ! Alors hein ? J’allais pas rester sans te rendre la monnaie de ta pièce !

J’étais pas sûr qu’elle ait employé l’expression dans le bon sens mais j’ai compris l’idée. Cette petite, elle voulait pas être en reste. On a sa dignité.

– Ben tu sais, ça me fait drôlement plaisir, que tu penses à moi. En plus ils sont très chouettes, tes cadeaux. Je vais mettre le dessin au-dessus de mon lit.

– Et le cendrier, il te plaît ? Tu veux pas fumer ?

Et voilà qu’elle me sort de sa poche un paquet de Gauloises et un petit briquet tout rose avec des étoiles dorées. Là, je dois dire, j’étais comblé. J’ai ouvert le paquet solennellement, j’ai pris une sèche et je l’ai allumée, le tout en faisant voir à quel point c’était bon.

Je le sais, il y aura des gens pour dire que c’est pas le bon exemple que je lui donne, à cette petite fille, que fumer c’est pas bon pour la santé, et tout ça. C’est sûr. Ils ont raison. Mais ils auraient fait quoi, ceux-là ? Son cadeau, il venait du cœur, et y avait qu’à la voir pour s’en rendre compte : pendant que je tirais sur cette sèche, elle suivait chacun de mes gestes avec une sorte d’orgueil et en même temps de tendresse. On aurait dit une maman qui admire les progrès de son petit fiston.

Quand on pense d’où elle sort, la môme, dans quelle cité pourrie elle grandit, franchement, voir comment elle sait se garder le cœur aussi net, ça fait du bien. Y en a un tas, dans les beaux quartiers, qui pourraient toujours s’aligner.

Mais les cadeaux, ça n’a pas de fin, pour remercier Maïa je l’ai emmenée manger une glace. Une grosse, carrément le banana split.

On était chez le boulanger, il a un coin salon de thé, comme il dit, accolé à sa boutique. En fait de thé, la plupart de ses clients préféreraient sûrement un petit vin cuit mais il a pas le droit, il a pas la licence.

On s’était assis tous les deux à une petite table. Elle était prévue pour deux mais vu sa taille, heureusement qu’on était pas deux comme moi. J’avais juste commandé un café, mais Maïa profitait à fond de sa glace, elle prenait son temps, elle la savourait. Deux coups de langue et elle s’arrêtait, elle jouait un peu avec le petit parapluie en papier, elle prenait délicatement la serviette elle aussi en papier, une rose à petites fleurs violettes, pour se tamponner le bout du nez – il y avait de la glace dessus, faut dire – et elle y allait à nouveau de deux coups de langue. Et elle me souriait.

 À la fin, elle a poussé un gros soupir et elle a fait tout ce qu’elle pouvait pour s’empêcher de roter. Du coup ça lui a donné le hoquet. J’ai fait ce qui convenait, une « super grosse grimace terrible », comme elle a dit plus tard, et ça a produit chez elle « une super rigolade vachement terrible ». Le hoquet est passé. Alors elle a repris son sérieux et elle m’a regardé :

– Ben maintenant, me reste plus qu’à te payer un autre paquet de Gauloises, hein Élie ?

– Pourquoi ça ?

– Eh ! Faut être correct ! Tu me donnes, je te donne, autrement je serais pas honnête.

– Mais ma puce, tu es une petite fille. Les petites filles, elles font pas des cadeaux aux grandes personnes. C’est le contraire ! Les grandes personnes, c’est normal qu’elles gâtent les enfants. Enfin, de temps en temps…

– Ouais, ben moi je vais te dire, chez moi c’est pas comme ça. T’as intérêt à être correct, chez moi. Je le sais bien que je peux pas te rembourser, Élie, mais y a le geste.

Voilà où on en est, j’ai pensé, même les mômes se mettent à faire les comptes.

 

– Pas n’importe quels mômes, Élie, m’a dit Younous quand je lui ai raconté. Ceux des cités. Pasqueu pour eux, y a une chose, c’est le respect.

– Tu veux dire l’honneur, un truc comme ça ? 

– Bah les mots, c’est pas ça qui compte. Moi je dis le respect. Et moi je la comprends, ta petite gamine. È veut pas manquer de respect. C’est quelqu’un, cette môme-là, et elle le sait qu’elle est quelqu’un, la preuve. Elle a bien appris la vie. Chez moi, au pays, elle serait pas dépaysée.

– Ouais mais c’est juste que c’est qu’une petite fille, même pas dix ans. Elle peut quand même rester encore une petite fille, elle a le temps. Si les mômes acceptent plus qu’on leur fasse des cadeaux, où on va ?

– ‘Coute, Élie, autant qu’è s’habitue tout de suite à être grande. Elle aura pas beaucoup le temps de rester petite, si j’ai bien compris ce que tu m’as raconté. Et pis regarde : toi, tes pasteurs ils te font des cadeaux, et des gros, hein ? T’es logé gratos, on te paye des vacances, tout ça, pas vrai ? Eh ben tu vas pas rester sans leur rendre un service ou quoi. Forcément. C’est ça, la vie. Ta petite poulette, là, faut qu’elle apprenne, eh ben tu vois, elle a de l’avance, elle a déjà tout pigé.

 

Dans les jours qui ont suivi, j’ai ruminé une fois de plus. Ce qu’il m’avait dit, Younous, ça me turlupinait. Y avait plusieurs chose qui m’allaient pas, là-dedans.

D’abord, la petite, si elle m’amenait des cadeaux, c’était pas seulement pour me rendre quelque chose en échange de ce que je lui avais donné. Y avait ça, c’est sûr. Elle le disait elle-même. Mais y avait autre chose. Y avait de l’amour. Y avait du plaisir à me voir content à cause d’elle. Ça se mesure pas, c’est pas du troc, c’est pas de l’échange. C’est autre chose.

Mais y avait ça quand même. Le respect, comme il disait, le Younous. Le respect de soi. C’est quand même vrai. Si tu fais que recevoir tout le temps, sans rien apporter toi-même, t’es quoi ? Pas grand chose. Tu fais pas partie des gens qui comptent, toi tu comptes pour du beurre, t’es rien, t’es qu’un môme. Faut participer. Contribuer.

C’est là que les paroles de Younous me tombaient dessus. Parce que moi, je recevais, je recevais, on me faisait une fleur grosse comme un baobab et je me laissais chouchouter comme un moujingue.

Parce que mon logement, d’accord, je le payais en surveillant un peu le Foyer, mais bon, c’était que dalle à côté du prix d’un vrai loyer à côté du métro. En plus de ça, y avait eu ces vacances que Jean m’avait offert, à moi et à la petite. J’aurais dû payer, j’aurais pas pu.

C’est surtout ça qui me tracassait. J’étais redevable. J’y avais jamais pensé mais maintenant je m’en rendais compte et ça me plaisait pas. Personne aime être redevable.

 

J’en ai parlé à Jean, le pasteur, mine de rien. J’ai commencé avec l’histoire de la petite Maïa qui voulait pas être en reste. Ça l’a fait rire.

– Elle a du caractère, ta petite protégée, Élie !

Là j’ai sursauté, c’est le mot protégée qui m’a pas trop plu. Du coup j’ai sorti ce que j’avais sur le cœur :

– Ben justement, c’est ça qu’elle veut pas : rester ma protégée. C’est comme moi. Je veux pas rester ton protégé.

– Mon protégé ! Tu te vois comme ça ? Mon protégé ? Tu déconnes ou quoi ?

Jean, faut pas l’oublier, il est peut-être pasteur mais il vient quand même du Faubourg, dans les moments critiques, ça ressort. Mais il s’est repris.       

– Tu n’es pas mon protégé, Élie, tu es simplement le genre de personnes que le Foyer a pour mission d’aider à se relancer. Et puis, s’il faut te le dire en toutes lettres, puisque tu n’as pas l’air de le comprendre tout seul, tu es aussi devenu mon ami. Mon ami, Élie ! Alors si tu n’acceptes pas mon amitié…

J’ai vu que je l’avais peiné. J’ai rien dit mais je lui ai filé un bon coup de patte sur l’épaule et il a souri.

 

18 novembre 2013

 

 

 

42

Quand on tombe dans le sordide

 

C’est pas de ma faute, je le fais pas exprès, je sais pas pourquoi c’est toujours sur moi que ça tombe, ces trucs-là !

Ce jour-là, un mardi, j’étais de service au supermarché de l’avenue Gambetta. Dedans ça se passait bien, c’était calme, une matinée comme les autres. Pas la foule, aux caisses, mais pas non plus le vide, y avait quand même trois petites files de clients en attente de payer.

Dehors c’était le début du printemps, une petite averse par ci par là, un air frisquet et un petit soleil pâlot le reste du temps.

Je faisais équipe avec Pago, un petit nouveau, juste deux mètres de haut et un mètre de large – j’exagère à peine. Il allait bientôt me remplacer dans la boite, j’approchais de la retraite. Un Basque fana de rugby. J’étais chargé de le former mais c’était bidon parce que c’est un boulot où si t’as pas pigé le truc au bout d’une demi-journée, c’est que t’es pas fait pour.

 

Donc, planté à trois mètres des caisses, je regardais vaguement les gens récupérer leurs achats, les caser dans leur caddie ou leur cabas et payer leur dû.

La façon qu’ils avaient de régler en disait long sur eux, des fois, mais surtout sur leurs moyens. Ça allait de l’aisance des jeunes femmes à manier la carte bancaire, à la difficulté des vieilles, les doigts gourds, à dégoter trois pièces au fond d’un porte-monnaie avachi.

La carte bleue fichée adroitement dans la fente, une façon de pianoter rapidos le code, de récupérer la note vite fait, c’était une bobo en jean. Les centimes d’euro faciles à confondre et difficile à retenir au bout des vieux doigts qui tremblotent : une mémère en charentaises.

 

De temps en temps, j’envoyais un coup d’œil en direction de Pago, voir s’il regardait aussi les clients, pas seulement les petites caissières. Y en avait des jolies, faut dire. C’est comme ça que j’ai failli rater le passage à la caisse du petit vieux. D’un sens, je l’aurais pas vu, j’aurais évité plein de soucis. Mais bon… Je l’ai vu.

 

Il avait rien de spécial, le genre habituel, les petits pépères du quartier se ressemblent tous plus ou moins, depuis la gapette à carreaux jusqu’aux godasses molles à élastique sur les côtés, en passant par l’imper fripé ou l’anorak usagé, le tout dans les tons neutres. Tremblote et nez qui coule. La seule chose qui les distingue, c’est la taille, le poids et le degré de calvitie.

Le mien était comme ça, un type à la Dubout. Je m’y connais, parce que j’ai trouvé un bouquin sur les dessins à Dubout chez Angèle. On peut pas toujours lire du sérieux, faut aussi savoir rigoler, et avec Dubout, on risque pas la mélancolie. Notez que le même jour, j’avais aussi emprunté Lamartine à ma voisine, on m’avait toujours parlé du Lac… Eh ben c’est pas un lac de plaisance...

Mais je reviens à mon vieux type. Un jour lointain, il avait été grand et mince, il était devenu maigrichon et voûté. Sa casquette en toile cachait pas les mèches épaisses de cheveux gris-blanc qui lui descendaient dans le cou et sur les tempes. Un visage étroit à long nez, longues rides et regard jaunâtre. Pas un prix de beauté, faut dire.

Quand il est passé devant moi en traînant des pieds, l’odeur l’a suivi…

J’exagère pas pour faire l’intéressant, c’est comme ça, il était pas ragoûtant. Chez les vieux, tout le monde peut pas ressembler à Aznavour.

 

Deux jours plus tard, on était à la même place, Pago et moi, j’ai revu ce vieux. Il faisait la queue dans la file en attendant d’arriver à la caisse. Devant lui y avait une mémère imposante, genre charcutière de bande dessinée, et derrière lui, deux jeunes femmes style Elle ou Marie-Claire ou quoi, je suis pas trop spécialiste. À un moment, y en a une, une grande blonde à queue-de-cheval et dents de lapin, qui dit à sa copine, plus petite mais blonde aussi, avec des lunettes : « Ah l’odeur ! Vite un masque à gaz ou je meurs ! » Elle parlait fort. L’autre a rigolé, elle a répondu : « T’as raison, ça sent le fauve qui s’oublie ! »

Sur le moment, le type a pas compris qu’on parlait de lui, ou alors il a pas entendu. Mais la grosse panthère, devant lui, s’est retournée et elle a lancé aux deux autres, à voix haute par-dessus la tête du pauvre vieux : « Ouais, y en a qui s’oublient, vous pouvez le dire, on devrait installer une douche à l’entrée, comme dans les piscines ! »

Elles se sont marrées toutes les trois et ça a réveillé l’ancêtre, il a regardé autour de lui et il a vu que tout le monde le regardait, dans sa file comme dans les autres. Ça a dû lui faire remonter à l’esprit les paroles qui venaient de s’échanger, alors il a pigé et ça l’a tétanisé. Il a sorti d’un coup une espèce de gémissement genre « Omff », et il s’est mis à trépigner lentement sur place, un mouvement hors contrôle, je dirais.

En voyant ça, les gens ont commencé à murmurer des trucs genre « Le pauv’ vieux » ou « Pauvre homme », mais la panthère a crié tout d’un coup : « Le salaud, il s’est pissé dessus, ça coule de partout ! »

Alors le bonhomme a lâché son cabas, il a bousculé la grosse et il s’est sauvé à toute jambe – enfin : aussi vite qu’il a pu.

Il m’est passé devant en gémissant comme un bœuf, et une fois dans la rue, il s’est effondré, le front contre un réverbère, et il s’est mis à se déchirer à force de sanglots. C’était pas beau à voir et ça m’a remué, je dois dire. Et pas que moi, les gens le plaignaient, dans le magasin, certains criaient, y en avait qui commençaient à engueuler la grosse mère, les deux jeunettes la défendaient, ça pouvait déraper.

Mais j’ai laissé faire, j’ai crié à Pago d’aller ramasser les affaires que le vieux avait laissé tomber et de me les ramener et je suis sorti. 

 

Quand je lui ai mis la main sur l’épaule, il s’est redressé d’un coup et il s’est dégagé. « Foutez-moi la paix ! », il m’a dit sans me regarder, et il est parti. Il s’est mis à traverser l’avenue sans regarder, coup de pot il s’est pas fait renverser. Il avait les jambes flageolantes mais il traçait tout en râlant. Des borborygmes, je dirais.

J’ai eu peur qu’il tombe, à ce rythme et troublé comme il était. J’ai traversé moi aussi et je l’ai rattrapé. Cette fois, il a accepté que je lui tienne le bras. Comme ça, sans le vouloir, il m’a emmené chez lui, rue du Groupe-Manouchian.

La honte… C’est une ruelle étroite, sombre comme un ravin, bordée de baraques noirâtres. Quand on pense qu’ils ont pas trouvé mieux pour honorer les premiers qui ont résisté au Nazisme, tous des immigrés, tous fusillés ! L’Affiche rouge, ça aussi je l’ai lu chez Angèle, on en a parlé longuement, tous les deux.

Donc mon gars habitait au quatrième d’un immeuble juste digne de la démolition. Pas d’ascenseur, bien sûr, et les chiottes à mi-étage dans l’escalier. Il a pas voulu que j’entre mais j’ai entrevu : du sordide. Et puis il m’a claqué la porte au nez et je suis redescendu.

 

Le lendemain, Pago et moi on avait repris le boulot. Même endroit, même heure, même météo, même public… et même vieux qui se pointe.

Cette fois-ci, il avait fait un effort, il avait mis un costume, une cravate et des chaussures en cuir. Il était tête nue, bien coiffé et brillantiné, rasé de près. Bon, c’est vrai, il tremblotait toujours, mais ça, on pouvait pas le lui reprocher.

Il est passé devant moi sans avoir l’air de me voir et il a voulu entrer dans la zone commerciale mais la caissière de tête l’a repéré. Elle l’a reconnu malgré tous ces changements et elle a aussitôt bigophoné à son chef, qui s’est pointé illico. En fait c’était une cheftaine, une dame grassouillette et permanentée, l’air parfaitement aimable et compétent.

« Bonjour, Monsieur, que désirez-vous ? Je tiens à vous faire savoir qu’après l’esclandre d’hier, vous n’êtes plus accepté dans ce magasin. J’espère que vous le comprendrez… »

Le vieux l’a regardée sans dire un mot, longuement, et comme elle voulait ajouter un mot, il a tourné les talons et il est reparti. L’incident était clos.

 

Pas vraiment, pour moi. Au moment où il repassait devant moi pour sortir, l’attitude de cet homme m’avait paru bizarre. Ça m’a tracassé pendant toute la matinée, si bien qu’à la pause, je me suis dépêché de retourner chez lui. J’ai grimpé les escaliers à toute allure, plus je me rapprochais, plus j’étais inquiet.

Sur la palier, j’ai trouvé sa porte entrouverte, je suis entré et je l’ai vu.

Il avait décroché son unique lustre, et à la place c’est lui qui pendait.

 

     25 novembre 2013

 

 

 

43

Quand on pense à l’humanité  

 

Former Pago à la fonction de vigile, rien de plus facile. J’ai eu qu’à lui dire de rester concentré sur tout ce qui se passe, comme pendant un match, et il a pigé. L’avantage d’être un rugbyman de bon niveau. Pareil pour la forme, c’est le gars qui soigne ses cent kilos de muscle, il aimerait pas rester sur le banc des remplaçants pendant que ses copains sont sur le terrain.

D’ailleurs, à peine arrivé à Paris, il est entré au Racing Métro. Un point pour lui, c’est justement mon club favori, tout le contraire de ces vaniteux du Stade français. Et lui, on lui avait laissé entendre qu’il pourrait bientôt être sélectionné pour faire remplaçant dans l’équipe pro.

Pago, malgré sa taille et son poids, et aussi son nez cassé, c’est le genre de gars qui plait aux filles. Allez savoir pourquoi ? Quand elles en ont fini avec la caissière, dans le magasin, et qu’elles passent devant nous pour sortir, elles le reluquent presque toutes. Plus ou moins directement. Et pas seulement les jeunes.

ça doit être le sourire. Ça et les yeux, il a des yeux de femme, grands et d’un marron velouté, avec les longs cils recourbés. Il m’a expliqué que c’était son malheur, ces châsses-là. Je l’avais invité à prendre un pot au bistrot de la place de la Porte-de-Bagnolet. Il avait commandé un vichy-fraise, rapport à son poids de forme, et moi une blonde.

– À propos de blonde, je lui ai dit, j’ai vu que tu laisses pas les femmes indifférentes. Tu n’as qu’à te baisser pour en ramasser une, hein ?

(C’est sûr que si ma copine Angèle, l’ancienne instit féministe, m’avait entendu, ça aurait chauffé pour mes oreilles, mais là on était entre hommes, alors les féministes…)

– C’est vrai que t’as de beaux yeux, tu sais, j’ajoute en rigolant.

– Je rigole pas là-dessus, Élie, il me dit, mes yeux ils ont fait mon malheur. Tu peux pas savoir.

Et de fil en aiguille il m’a raconté toute l’histoire. À cause de ses yeux, il avait été le souffre douleur des garçons pensant tout le temps qu’il avait passé à l’école. De nos jours on appelle ça du harcèlement.

J’ai connu ça, moi aussi, mais côté tourmenteur. J’étais pas pire ni meilleur que les autres, on en était tous là. Dans mon école, y avait un rouquin, en plus il était rondouillard, on lui a jamais foutu la paix, le pauvre gars. Et que je te pince, et que je te fous une baffe sur l’arrière de la tête, et que je te fais un croche-patte, et que je te pique ton béret pour l’envoyer à l’autre bout de la cour, et que je renverse ton verre sur toi à la cantine… Les mômes, ça peut être cruel, quand ça marche en bande.

Bref, c’était le cas de Pago, il avait été martyrisé pendant des années, jusqu’à ses seize ans, quand il avait quitté le bahut. Plusieurs fois, il m’a dit, il avait voulu se jeter dans la rivière de son bled. C’était son idée pour en finir. À chaque fois, heureusement, il avait reculé, mais il s’en était fallu de peu.

– Tu comprends, Élie, je pouvais en parler à personne. J’aurais dit ça à mon père, ça aurait été la guerre civile, il serait allé voir les parents des autres et ça aurait mal tourné, je les connaissais, lui comme eux.

C’est à ce moment-là que j’ai compris. J’étais le premier à qui il se confiait. Jusque là, il avait fait le costaud, le dur, avec tout le monde.

– Pourquoi que tu l’as pas fait, Pago ? Plonger dans la rivière…

– J’ai réfléchi. J’en ai eu marre de chialer la nuit dans mon lit. Je me suis dit que j’allais devenir musclé, que j’allais apprendre à me battre. Tu te rappelles le chanteur, là, Polnareff ? Il se faisait tabasser à la sortie de ses concerts. Un jour il a dit « ça suffit », il a travaillé son corps et on l’a plus jamais embêté. Ça m’a donné l’idée. C’est à cause de lui. J’ai fait pareil. Et coup de pot, c’est à cette époque-là, vers quinze-seize ans, que j’ai commencé à grandir.

– Et ça a marché ? On t’as plus embêté ?

– Ben une fois sorti du collège, et puis quand j’ai commencé à faire balèze, on m’a plus jamais appelé Œil de gazelle, non. À dix-huit ans on est venu me chercher pour faire partie de l’équipe, alors à partir de là, j’étais devenu comme qui dirait célèbre. On se foutait plus de moi, ça risquait pas.

– Œil de gazelle ! ça devait pas trop te plaire, effectivement.

– Oh si y avait eu que ça… Mais dis, Élie, ce surnom-là, ça m’est resté, figure-toi. Les copains m’appellent comme ça, des fois, dans les vestiaires, ou pendant la troisième mi-temps. Mais là, tu vois, c’est pas pareil, c’est affectueux, c’est de la rigolade entre mecs qui se respectent. Celui qui me le sort, je lui renvoie une grossièreté encore plus énorme, je sais pas, sur son physique, ou sur une erreur de jeu qu’il a faite, ou sur la réputation de son village. Tu vois. On plaisante, quoi… Et puis hein ? Ils le savent, mes potes, que mes yeux, les filles les aiment bien… Y en a qui aimeraient avoir les mêmes ! 

 

Son histoire m’a fait réfléchir. C’est vrai, y a quelque chose de pas normal, là-dedans. Pas seulement ce fameux harcèlement, mais aussi la façon de s’en sortir. Comme Pago. Tout le monde peut pas jouer remplaçant au Racing Métro. Et même : pourquoi un petit gros aux cheveux carotte pourrait pas vivre tranquillement son temps d’école ? C’est sûr qu’il faut pas se laisser impressionner par les imbéciles qui sont forts surtout quand ils sont nombreux, mais si tout le monde s’équipe pour devenir le plus méchant dans l’idée de pas être martyrisé, on entre dans une société à la con. Moi je trouve.

Ça me tracassait, ce truc-là, ça me sortait pas de la tête. D’autant plus que je passais mes journées avec Pago, et que j’avais donc son histoire comme qui dirait sous le nez. J’aurais bien voulu en parler, mais à qui ?

Younous, mon pote, était parti en Angleterre, et de toute façon je sais bien ce qu’il m’aurait répondu : « Ben quoi, Élie, on te tape, tu réponds, à toi d’être capabe de t’en sortir d’une manière ou d’une autre. Si c’est pas par ta force, fais-le avec la ruse, et prends ton temps pour être prêt le jour venu. » C’était pas une réponse à ma question.

Angèle ? Ben les femmes, elles raisonnent pas comme nous. Elles ont pas besoin de jouer les durs. Moi je crois. En fait j’en sais rien, je dois reconnaître, je suis pas une femme, c’est déjà assez compliqué pour les mecs sans qu’ils prennent en plus le fardeau des nanas. Tiens, ça c’est une phrase du Coran, c’est mon pote Jean, le pasteur, qui me l’a citée je sais plus à propos de quoi : « Nul ne peut porter la charge de l’autre. » Et même : si c’était possible, ça serait pas correct, chacun sa dignité. Les mecs, qu’ils commencent déjà à pas faire du mal aux filles.

Alors il me reste le pasteur, justement. Ben non. Si c’est pour qu’il me dise qu’il faut tendre l’autre joue… Non, je rigole, il me dirait pas ça, il sait bien que ça n’a jamais empêché un méchant de faire du mal à un moins fort que lui. Sauf une fois, peut-être, si le mec est touché par la grâce, ça peut toujours arriver mais ça fait pas une politique. Toute façon, les pasteurs – ou les curés, les imams, les rabbins, les lamas, c’est pareil – ils disent qu’il faut pas taper les gens, ils disent pas ce que tu dois faire quand c’est toi qui es tapé. Et puis hein ! Qu’il me raconte pas des craques, mon pote Jean, j’ai lu des livres, je sais bien que les Camisards étaient pas des agneaux…

Bref, je pouvais en parler à personne de compétent, du moins à mon idée. Fallait que je m’en sorte tout seul. C’est ça, un autodidacte, je me suis dit, tout fiérot.

 

Je pensais, donc. Je pensais, ça me tracassait, je me revoyais en train de ricaner avec les copains de classe en voyant mon rouquin se ramasser une pelle à la suite d’un croche-patte. J’avais honte. Je sais bien que j’étais qu’un môme, mais normalement, un môme, c’est un être humain. Ou quoi ?

En plus quelque chose m’agaçait parce que j’avais l’impression d’avoir dit un mot, dans ma tête, qui m’aurait donné une piste, mais quel mot ?

Ça s’est éclairé quand j’ai repensé à ma question : un môme c’est un être humain ou quoi ? J’ai vu que non. Enfin si, mais un être humain pas fini. Un qu’il faut éduquer, autrement c’est un sauvage. Tu peux lui apprendre la lecture et l’écriture, même le calcul, si tu l’éduques pas ça reste un sauvage. Jusqu’à sa mort. T’as plein d’anciens mômes, sur terre, qui sont restés des sauvages, même avec un doctorat ou quoi.

« Vu ! » j’ai dit. Et le mot que je cherchais m’est revenu d’un coup : « une politique. »

Tu en as qui ont pas besoin d’être éduqués à l’humanité, tant mieux pour eux, mais la grosse masse elle y pense pas, à l’humanité, faut lui apprendre. Pour ça faut voir loin et faut y mettre le paquet. C’est ça, la politique que je cause. Mais bon, on est pas rendu…            

 

2 décembre 2013

 

 

 

44

Quand on soutient le moral d’une jeune femme   

 

Le supermarché de l’avenue Jean-Lolive, à Pantin, je connais bien. J’y vais pas souvent, c’est vrai, vu que je peux faire mes courses là où je fais vigile, le plus souvent à la Porte-de-Bagnolet, mais quand je suis de repos, j’ai le choix entre le marché de la Place-de-l’Église, à côté de chez moi, et ce magasin là, au métro Hoche. Tout ça pour dire que ce jour-là, un dimanche matin de décembre, j’y circulais pénard, le caddie devant moi, dans des allées presque désertes.

En passant au rayon produits d’entretien, une petite vieille, l’air très gentil, me demande de lui attraper un paquet de lessive en poudre placé trop haut pour elle. C’est ce que je fais, bien sûr, et elle me remercie d’un beau sourire. « De rien, Madame, je fais, c’était un plaisir. »

Je la dépasse et je me rends au rayon des produits laitiers. Là, je musarde un peu. Faut dire que devant l’ensemble des pots de crème fraîche qui se présentent là, il y a une belle jeune femme, je dirais dans la petite trentaine, une Beurette qui a l’air de pas trop savoir ce qu’elle va choisir : crème épaisse, ou légère ?

Je la regarde, y a pas de mal à ça, mais faut dire qu’elle en vaut le coup. Grande, fine, élégante dans son blouson bouffant, son jean moulant et ses bottes mi-mollet. Une belle chevelure brillante, noire, coiffée en queue de cheval lui tombe jusqu’à mi-dos, et comme elle se retourne et m’aperçoit, je reste stupide, un sourire niais sur la figure, figé devant ses grands yeux allongés, aux longs cils, et les traits purs de son visage ovale. Belle belle belle.

Elle se rend compte de mon état et elle a pas l’air de s’en formaliser, au contraire, je suis juste un balèze de soixante piges qui la mate, ça l’amuse. Elle me fait un joli sourire un peu ironique et elle se retourne vers son problème de crème fraîche. Mais bien sûr, elle sait que je continue à la regarder…  

Arrive ma gentille petite vieille, qui se met à côté d’elle, elle lui arrive à l’épaule, et qui la regarde par en-dessous. Elle prend l’air dégoûté et elle lui crache d’une voix sifflante, genre serpent : « Foutez le camp, retournez dans votre pays ! » Méchanceté pure.

Prise à froid, la jeune femme a pas su quoi répondre, elle a eu une sorte de petit sourire surpris et elle est partie. La vieille m’a regardé d’un air victorieux, alors je me suis approché d’elle, j’ai repris le paquet de lessive dans son caddie, et je suis allé le remettre où je l’avais pris. Là-dessus j’ai décidé que j’avais terminé mes emplettes et je me suis dépêché d’aller à la caisse. Coup de pot, la jeune femme était encore là, juste devant moi dans la file.

– Je suis désolé, je lui ai dit, c’est juste la bêtise incarnée qui vient de parler.

– Ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai l’habitude, je suis blindée.

Mais elle l’était pas tellement, parce qu’elle s’est détournée d’un coup et j’ai bien vu qu’elle avait envie de pleurer. Moi, une belle fille qui pleure, ça me retourne. Une vieille laide aussi, remarquez, mais pas autant, je dois l’avouer… Alors je propose à la petite de venir prendre un café au bistrot d’en face : « On a qu’à traverser l’avenue, un café ça vous remettra ! » La chance est avec moi, elle sourit, presque avec gratitude, et elle accepte. Alors on paye et on y va.

Je suis pas idiot, je savais que j’avais aucune chance avec cette nana. C’est juste que passer un moment assis en face d’une femme aussi belle, c’est un bonheur, ça galvanise, ça fait du bien. Et aussi, c’est vrai que j’aime pas qu’on fasse du mal aux gens, c’est dans ma nature.

Elle s’appelle Mounoun, ma beauté. Elle est interne en chirurgie à l’hôpital Beaujon et elle habite encore avec papa-maman, ici, à Pantin, dans une petite tour en brique près de l’église. Un HLM. Elle a un frère plus jeune, Kamel, qui termine des études d’ingénieur. Elle me raconte tout ça, et je comprends qu’elle veut m’assurer qu’elle est comme tout le monde, française et propre sur elle. Elle s’en rend peut-être pas compte, mais elle a besoin de se le rappeler à elle aussi, à ce moment-là. La petite vieille lui a foutu comme un coup de doute sur elle-même. Du moins, c’est ce que je crois comprendre, et ça me fout de la tristesse, et aussi de la colère.

Et puis bon, une fois le café bu et la causette en panne, on se dit au revoir et on s’en va. Mais ce qu’il y a, c’est qu’on va dans la même direction, alors on marche ensemble, tous les deux côte à côte. C’est là qu’elle me dit : « Excusez-moi, je n’ai fait que parler de moi, et vous ? Vous ne m’avez rien dit sur vous ! »

Question embarrassante. Devant une personne de sa classe, je me sens plutôt vilain vilain. Je vais pas lui sortir mon palmarès… « Oh moi, je réponds, j’ai pas grand chose à raconter, rien de bien brillant, vous savez. J’habite pas loin d’ici, c’est tout. » Mais elle insiste : « Mais vous faites quoi, dans la vie ? » Alors je préfère arrêter là :

– J’ai pas envie d’en parler. Pas à vous. Ce que je fais, c’est pas reluisant, et ce que j’ai fait l’est encore moins, alors autant que vous n’en sachiez rien.

– Alors là, elle fait, vous m’intriguez ! Je suis sûre que vous vous dépréciez. En dehors de mes collègues, vous êtes le premier Gaulois, si vous permettez, qui me parle gentiment, surtout au moment où j’en ai besoin.

– Écoutez, si vous n’étiez pas aussi jolie, je n’aurais peut-être pas fait autant attention à vous.

Ça l’a fait rire.

– Vous me draguez ? Non, je sais, mais au moins, vous, vous ne trichez pas !

– Non je ne vous drague pas, j’aurais honte, mais…

On en était là de ce marivaudage quand elle s’est arrêtée brusquement, on était presque arrivé devant sa tour, et qu’elle a sauté au cou d’un monsieur qui l’a embrassée. « Je vous présente mon père ! » elle a dit.

(Mais là, je fais une parenthèse, parce que je sais, j’ai employé un mot, "marivaudage", qui colle pas avec mon niveau. Eh ben on peut être vigile et avoir de la culture ! J’en ai lu, du Marivaux, qu’est-ce qu’on croit !)

 

C’était donc le papa, un homme dans mes âges, qui avait l’air, disons, d’un contremaître à la retraite. La jeune femme me présente à lui en disant que j’avais été très gentil avec elle, que je l’avais soutenue dans un moment difficile, qu’elle en avait eu drôlement besoin. Elle parlait de façon volubile, un peu au-dessus du ton, comme si elle voulait faire comprendre que la rencontrer dans la rue avec un homme ne devait pas donner des idées fausses à papa. Mais le père s’en est pas soucié, il m’a aussitôt attrapé le bras en me disant, avec cet accent arabe que sa fille avait pas du tout : « Merci Monsieur, ça c’est gentil ! Tiens, venez donc boire l’apéritif à la maison, c’est l’heure, ma femme sera contente. »

Et c’est vrai que c’était l’heure.

 

L’intérieur de la famille Belhadj était juste comme on pouvait s’y attendre. Plutôt kitsch. Le séjour était centré autour d’une grande table basse à huit côtés, en marqueterie, flanquée de deux larges fauteuils et de deux grands canapés recouverts de skaï vert et blanc, avec plein de pompons aux coins. Sur un mur, un drapeau algérien, sur un autre une grande photo de Zinédine Zidane. Et aussi de celles de la famille, où on pouvait suivre tout le parcours de Mounoun et de son frère. On voyait aussi une photo des parents, jeunes, en tenue traditionnelle mais dans un décor parisien, sûrement une photo de mariage. 

Le petit frère était pas là mais la maman m’a reçu en souriant. À peine j’étais présenté qu’elle fonçait à la cuisine et revenait avec le service à thé. L’apéritif… 

Je me suis assis. J’étais gêné. Ces gens-là étaient d’un rang au-dessus du mien, leurs conditions de vie le montraient. Leur comportement aussi. Et leur façon de s’exprimer, car l’accent mis à part, tout le monde parlait un français très correct, au point que j’ai dû faire gaffe à mes paroles.

Mounoun l’a compris. Elle a voulu me mettre à l’aise :

– Monsieur Élie, ne vous y trompez pas, mon père a travaillé toute sa vie dans l’automobile comme mécano. Ma mère, elle, était aide-soignante. C’est pourquoi mes parents ont une bonne retraite, mais ce sont des ouvriers. Mon père a commencé comme manœuvre quand il est arrivé du bled, à partir de là il a toujours voulu s’élever. Il serait venu de Bretagne ou du Limousin, c’était pareil. Au fond, nous sommes des Français tout à fait normaux.

Son père écoutait en souriant. Il a ajouté :

– On est normaux si tu veux, mais pas pour tout le monde. Parce que nous, on est musulman. On suit la religion. Pas comme d’autres, hein, pas le djihad. Nous on suit la religion comme en France. Ici c’est pas l’Algérie, faut s’arranger avec les habitudes du pays. Mais tu vois, ça suffit pas, les gens n’aiment pas ça. 

Il a souri et il a fait un geste qui voulait dire « C’est comme ça ! »

– C’est pas à moi d’en juger, Monsieur Ali, j’ai répondu, mais j’ai qu’une chose à vous dire : je respecte.

Et c’est à ce moment-là que, vu ce que Younous m’avait appris sur sa religion, j’ai compris que le papa de Mounoun avait décalé l’heure de sa prière en mon honneur.

 

     9 décembre 2013

 

 

 

45

Quand on fait ses adieux   

 

Eh bien voilà, le moment de la retraite est venu et j’ai dû faire mes adieux aux amis.

Oh bien sûr, M. Bernard, le Boss, m’aurait sûrement trouvé un truc plus ou moins légal pour que je puisse continuer à marner pour lui malgré mon âge. Ben tiens ! J’étais son meilleur élément, qu’il disait… Mais j’ai pas voulu y penser, j’avais l’âge, même deux ans de plus, en fait, alors je partais. Point barre.

J’aurais pu aussi rester au Foyer, mon ami Jean, le pasteur, aurait sûrement trouvé une combine pour que je puisse le faire, mais j’ai pas voulu lui demander ça. J’aime pas les passe-droits. Du moment que j’avais plus de salaire, que j’avais même pas la retraite des vieux au complet, pas de droit non plus à une aide sociale, qu’en plus j’en aurais pas voulu, j’avais plus qu’à m’en aller.

Et puis faut dire, j’en avais marre de cette vie-là, vigile le jour, ex-taulard la nuit, c’est pas vraiment la classe. J’avais envie d’autre chose, pour mon dernier temps de vie. De la nature, de l’air, du temps pour respirer. Ça tombait bien, j’avais trouvé mon point de chute, quelques temps plus tôt, en Vendée, dans un petit trou en bord de mer. Le Creux, justement, il s’appelait, ce trou !

Donc je suis parti. Tout seul. La solitude m’a jamais fait peur. Évidemment, à ce moment-là je pouvais pas savoir qu’en fait de solitude, j’allais rencontrer la femme de ma vie ! Mais c’est une autre histoire. 

À la boite, on a fait un pot d’adieu en mon honneur. Bon… Fallait y passer. Au Foyer, Jean et les résidents ont organisé une petite fête sympa, ça m’a fait quelque chose. À la fin, on s’est serré la main, mon pote pasteur et moi, et sans blague, j’en avais gros sur la patate. Lui aussi. Du coup on s’est fait une grande accolade, et puis bon, il est rentré chez lui. C’était un tournant, c’est sûr.

Après, j’ai fait la tournée des autres gens que j’aimais. Ça me tenait à cœur.

 

J’ai rendu visite à Anne-Laure et Bertrand, et surtout à leur fille, Bérénice, ma filleule. Ça grandit, ces mômes ! Ça a été des larmes, des embrassades, des promesses de se revoir bientôt, tout ça… Faut y croire, sans ça la vie continue pas, les gens s’éloignent, ils disparaissent.

Bien sûr j’ai dîné chez les Belhadj, les parents de Mounoun, ce soir-là Kamel était là, on s’est baffré un couscous, je vous dis pas ! Sans pleurer sur le rouge, islam ou pas. 

Avec Djémila, mon ex-copine flic, ça a été autre chose, on s’est offert une dernière nuit pleine de tendresse. Faut ce qu’il faut...

Je suis aussi passé voir Maïa, bien sûr, ma petite perle sauvage. Elle a beaucoup pleuré, mais bon, ça lui passera, à son âge on a d’autres soucis que la disparition d’un vieux tonton même pas officiel. Et puis on verra, si j’arrive à me trouver une piaule possible pour ça, je la ferai venir pour les vacances. La seule chose, c’est que j’ai pris sa mère à part pour lui faire la leçon point par point sur ce qui est pas acceptable quand on a des mômes. Cause toujours…

Voilà. Il me restait qu’à envoyer une carte à Mélanie, ma sœur, pour lui donner mon adresse, et puis, bien sûr, à faire mes adieux à Angèle, ma voisine. Et hop ! Le départ. Bagages tout prêts, juste une grosse valoche et un sac de voyage, pour dire le vrai.

 

Donc je vais pour traverser la rue en direction du pavillon d’Angèle, elle m’attendait avec son café au bitume et ses petits biscuits au plâtre. Mais bien sûr, j’allais pas partir comme ça, sans être alpagué par une histoire à la noix, c’est pas mon destin, fallait que ça arrive !

Ce qui se passe, c’est qu’un type sort en trombe de chez Angèle et arrive vers moi en courant pendant qu’elle le suit en criant « Au voleur ! ». C’est un gringalet en sweatshirt à capuche, je n’ai qu’à tendre le bras pour le cueillir au passage. D’une main je l’agrippe par l’épaule, de l’autre j’ôte la capuche, et là, stupeur, je reconnais Manu. Manu, c’est un ancien résident du Foyer. Un jeune. J’ai parlé de lui, déjà, c’est celui qui s’est marié avec la petite Najat, une musulmane chrétienne, enfin quelque chose comme ça. 

– Ben Manu, qu’est-ce qui t’arrive ? Qu’est-ce que t’as fait à Angèle ? Elle qui a été sympa avec toi, si je me rappelle bien…

Il a pas pu répondre parce que, justement, Angèle lui tombait dessus, sa pelle à charbon à la main. J’ai juste eu le temps de lâcher Manu pour choper la pelle qu’elle allait lui foutre sur la cafetière.

– Eh ben, Angèle, qu’est-ce qui vous arrive ? Il vous a fait quoi, le Manu ?

Lui, cet andouille, restait là planté comme un piquet, sans même penser à se sauver. Il avait l’air à bout de souffle, il haletait tout en gémissant… Ou le contraire.

– Demandez-lui, ce qu’il a fait, le petit saligaud, elle me répond d’un trait en m’envoyant des postillons. Il a voulu me voler, moi ! Moi qui lui ai apporté toute mon aide quand personne ne lui voulait du bien… Sauf vous, naturellement, Élie, mais vous ça ne compte pas.

– Comment, ça ne compte pas ? Je ne compte pas ? Ça, fallait l’entendre !

C’est vrai, elle m’avait vexé, c’était pas le jour, j’étais stressé à cause de mon départ, on peut pas toujours rester zen... Alors je sais pas ce qui m’a pris :

– Je vois ce que je suis, pour vous, malgré vos airs de bon apôtre, hein ! Un gibier de potence que Madame a pris sous son aile. Ah parlons-en, de vos ailes ! Des abattis de vieille poule, oui ! Sécheresse et compagnie ! Pas un seul sentiment sincère !

Bref, je venais pour des adieux touchants et je l’engueulais comme jamais.

– Non mais dites donc, vous ! Vous allez voir, si je suis une vieille poule ! Rendez-moi ma pelle, que je vous la foute sur la gueule !

– Aaah tâchez de rester polie, hein ! Parce que sinon !

– Sinon quoi ? Vous allez me frapper ? Ah mais allez-y, ne vous gênez pas, frappez une vieille femme sans défense !

– Sans défense ? Faites-moi pas rire ! Si vous êtes sans défense, la Grosse Bertha était un jouet d’enfant !

– La Grosse Bertha ! La Grosse Bertha ! Vous voulez voir si…

Et ça a continué comme ça, le ton montait, quand Manu a éclaté de rire. Ça faisait un moment qu’il suivait l’altercation à la manière du spectateur d’un match de tennis, et tout d’un coup il s’est rendu compte de ce qui se passait : les deux meilleurs amis du monde qui s’engueulaient sans même savoir pourquoi. Il rigolait tellement qu’il failli s’étaler, si bien qu’Angèle et moi on s’est arrêté.

J’ai regardé Angèle, elle était en train de reprendre son souffle :

– Bon mais finalement, qu’est-ce qu’il a fait ?

Elle m’a rendu mon regard, longtemps, pendant que l’autre se calmait. Elle est restée silencieuse. Puis j’ai vu dans ses yeux comme un petit sourire. Elle a hoché la tête et elle a dit :

– Élie, vraiment, nous nous conduisons comme des enfants. Ce qu’il a fait, ce sale gamin, c’est que je l’ai surpris chez moi, il était en train de fouiller dans le tiroir où je mets mes sous, figurez-vous.

À vrai dire, j’étais embarrassé. Je savais plus quoi dire. D’abord cette engueulade complètement foutraque, ensuite mon Manu qui vole…

Mais il a rompu le silence :

– C’est pas vrai, c’est pas vrai, c’est pas ça, c’est pas ça !

Il répétait ça sans arrêt, complètement désolé, les larmes aux yeux.

– Elle m’a pas laissé le temps de m’expliquer, Élie, c’est une harpie, je vous le dis, elle est à peine entrée qu’elle a déjà sa foutue pelle à la main et elle me charge, alors moi je me tire en courant, forcément !

Sur le moment, ce qui m’a étonné, c’est le mot harpie. C’est pas un mot à Manu, ça. Même moi, qui lis quand même plus que lui, ça faisait pas longtemps que je le connaissais. C’était comme si Angèle était passée par là. Et puis j’ai capté le sens de ses paroles :

– Expliquer quoi, j’ai dit, tu voulais expliquer quoi ?

– Expliquer ! Je volais pas, elle voulait pas de mes sous pour la payer, alors je les mettais en secret, dans son tiroir, quand elle était pas là. Je fais ça tous les mois, après ma paye. Pour la payer pour ses leçons, pour mon CAP. C’est pas des craques, Élie, jamais je volerais la mère Angèle !

– La mère Angèle ! Non mais dis donc, elle a fait, sale malpoli !

Mais j’ai vu qu’elle souriait.

 

Ça fait qu’on est rentré tous les trois chez elle et qu’on a fêté mon départ ensemble. Enfin, fêter n’est pas le mot, y a eu des rires, mais aussi des larmes. La vie.

 

FIN

    16 décembre 2013

 

 

 

Table 

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Quand on…

      1. se parle un peu : Élie et Younous, les deux vigiles

      2. y réfléchit : Élie au quotidien

      3. a affaire à un sale type : le brutal Boris et l’agent secret

      4. roule en corbillard : Élie et Younous en boucliers vivants

      5. croise les super-croyants : la jolie Mériem et les croyants

      6. perd cinquante balles : le gamin racketté

      7. discute amicalement : Élie, Younous et Désiré sur l’Afrique

      8. a l’air de quoi ? : les plantes de Djémila et l’aide surprise d’Angèle

      9. a mal aux mains : Janice, la femme esclave  

      10. essaie de calmer le jeu : Élie, Younous, la violence (les Peuhls)

      11. prend une décision importante : Élie demandé en mariage

      12. frôle l’état de guerre : la belle dame et le magasin en folie

      13. se fait embarquer : Élie recruté par les Services secrets

      14. n’est pas à la hauteur : Sélim, agent secret algérien ?

      15. se balade au bord de l’eau : le canal de l’Ourcq et le baptême

      16. n’est pas aux normes : Babacar, ses femmes et sa Josiane

      17. joue à la poupée : Maïa l’enfant-jouet

      18. passe pour un ange : le point de vue d’Angèle

      19. attire l’amitié : les ennuis de Younous et la déprime d’Élie

      20. va à la chasse : la ferme des fachos et la chasse aux canards  

      21. parle plants et semences : les papiers des tomates

      22. agit normalement : le vol de cuivre et la poupée Cendrillon

       23. joue au privé : Younous et le racket de la supérette

      24. évoque des sauvages : combats à l’arme blanche

      25. repère un trafic : la caissière et les vieilles femmes occupées

      26. parle serbo-croate : la petite Arménienne

      27. est sentimental : la belle infirmière

      28. part en vacances : à Sète avec Maïa et Madame Mariette  

      29. trouve un point de chute : le départ de Younous

      30. cherche des témoins : le mariage de Manu et Najat

      31. aime l’école : Angèle et la rentrée des classes

      32. s’occupe des esprits : Désiré, les esprits et les fantômes

       33. appelle la police : l’attentat du métro Maison-Blanche

       34. a de l’honneur : le cambriolage du Foyer

      35. chasse le bouc : la visite d’Arsène le dingue

      36. est pris par les sentiments : la vieille voleuse

      37. est dans l’Iliade : devant les autos tamponneuses

      38. discute en terrasse : Kévin et la voiture en flamme

      39. renoue : la visite de Mélanie, la sœur d’Élie

      40. rumine : Élie pense au racisme

      41. se sent redevable : Élie et Maïa veulent rembourser

      42. tombe dans le sordide : le vieux qui sentait mauvais

      43. pense à l’humanité : Pago et le harcèlement

      44. soutient le moral d’une jeune femme : Mounoun et sa famille

      45. fait ses adieux : Élie part en retraite

 

 

 

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