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Effigies de Noël

 

Trois portraits pour le temps de la Nativité

 

 

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8 janvier 2018

 

Un serviteur viendra

Ésaïe 42, 49, 52, 53

 

On avait quitté, pourtant, ces empires-là. Déjà,  du temps d’Abraham, du temps de Moïse. On s'était séparé de ces royaumes, de ces seigneuries toutes bâties sur le même modèle, toutes accrochées à leur monarque et à la garantie fallacieuse de dieux faits d’inanité. Déjà, du temps de Josué et des Juges, on avait conclu une alliance de tribus servantes, liées par la crainte d'un même et unique seigneur, le Dieu du Sinaï et des Guilgal. Du temps des Gédéon, des Jephté, des Samuel... Du temps du roi serviteur, de David le bien-aimé.

Notre seigneur était un dieu, pas un humain. Aucun mortel, serait-il glorieux, ne régnerait sur nous à la façon de ces pharaons ou autres potentats qui écrasent les nations. Notre seigneur nous avait libérés de ces servitudes, de cette violence faite à l'humain.

On avait cru construire nos clans en un peuple serviteur de ce dieu-là. On se voyait ainsi. Et que les autres servent leurs dieux d’injustice ! Mais ils nous avaient vaincus, soumis, enchaînés à nouveau. Notre libérateur s'était détourné. Qu'est-ce qui n'allait pas, chez nous ?

Sans doute ne l'avions-nous pas servi. Nous présentant comme ses servants, en fait nous adorions des puissances injustes, et leur violence. Nous avions pactisé. Nous avions misé sur l'amoncellement des richesses et la multiplication des servitudes et nous avions placé cela sous la bonne garde de nos forces, de nos arcs et de nos chars, de nos chevaux bardés de fer, de nos hommes de guerre, protégeant ainsi, du moins le croyions-nous, le fruit de nos rapines. Sous le nom de notre Seigneur, ainsi nous agissions. Tâchant de le corrompre lui-même, le fêtant dans nos hauts-lieux avec force sacrifices. Ainsi nous l'avions trahi.

 

Peut-être est-il notre avenir

 

Alors où est-il, le serviteur authentique ?

Peut-être est-il ce porteur de messages qui nous assure, en notre exil, de la fidélité de notre dieu ? Et peut-être celui qui nous découvre cette vérité : que sans le savoir, celui que nous servions, ou trahissions, est le Dieu de l'Univers, créateur unique des cieux et de la terre, seul maître de toute chose et de toute vie...

Peut-être sommes-nous, nous-mêmes, assemblés et priant au milieu des nations, chantant en pleurant les chants de Sion, le peuple saint dont le monde a besoin ? Oui, le peuple dont le temple rassemblera un jour, au Jour du Seigneur-Dieu, l'ensemble des nations, cela jusqu'aux îles lointaines qui sont au bord de l'abîme.

Car il nous a fait savoir qu'il est le dieu de tous, délivreur de tous et de toutes, seigneur aimant de toute l'engeance humaine.

Et lorsqu'il nous aura ramenés des pays lointains de l'exil, lorsqu'il aura permis que son temple soit à nouveau debout, et lorsqu’à nouveau nous le trahirons, peut-être lui faudra-t-il un serviteur unique issu de ce peuple, un élu qui porte son message aux peuples de la terre ?

Oui, un être qui le serve. Et peut-être lui dira-t-il : « C'est trop peu que tu sois pour moi un serviteur en relevant les tribus de Jacob, et en ramenant les préservés d'Israël : je t’ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu'aux extrémités de la terre. »

Peut-être, enfin, révélation ultime, n'y aura-t-il plus d'autre serviteur que celui qui va souffrir. Celui qui rassemblera en un seul être toute la chair du peuple saint, toute son histoire terrible et prophétique. Peut-être faudra-t-il qu'il souffre. Peut-être, enfin, aura-t-il assumé qu'on ne peut être saint, semblable ainsi au Père céleste, accordé à Celui qui règne d’âge en âge, que devenu le souffre-douleur des humains, les délivrant ainsi de leur violence.

Et peut-être qu'alors, il ne se rebellera pas, qu'il ira jusqu'au bout, peut-être qu'il est celui dont la création tout entière aspire à voir le jour. Peut-être est-il, et lui seul, notre avenir...

Tiré de "Retournements" (Éditions Olivétan)

 

 

 

1er janvier 2018

 

Marie de Nazareth, où la grâce qui coûte

Luc 1.28 – Jean 19.25

 

De quelle Marie de Nazareth parle-t-on ? Quand les évangiles évoquent Mariam, la mère de Jésus, on a le sentiment que, d'un évangile à l'autre, et parfois même d'un récit à l'autre dans le même évangile, il ne s'agit pas de la même femme...

Est-elle, dans l'évangile selon Jean, cette femme qui sait son fils capable de miracles... mais que ce dernier n'hésite pas à remettre en place ? Du genre : « femme, que me veux-tu ? » On le sent, il la trouve trop intrusive, même si finalement il va faire ce qu'elle espère le voir faire !

Cette mère-là verra son fils miraculeux cloué des pieds et des mains sur une croix, nu, la tête ensanglantée, les membres tuméfiés. Elle le verra mourir ainsi et s'en ira vieillir au loin dans la maison de l'ami du disparu.

Aucun mot ne sera dit sur ce qui, selon cet évangile, s’ensuivit pour elle de cette mort atroce. Rien sur le premier jour de la semaine, quand d'autres femmes agissaient, quand Mariam de Magdala rencontrait vivant le fils qui était mort, quand tant d'autres avaient été visités par lui...

Ou bien Mariam est-elle, dans l'Évangile selon Marc, cette femme de la campagne qui quitte son bourg pour venir interrompre, alors qu’il parle aux foules, ce fils au parcours étrange ? Elle est accompagnée de ses autres fils (ou beau-fils, si vous y tenez...). Viennent-ils le chercher parce qu'à leurs yeux, il délire ? Tentent-ils de le faire apparaître seulement pour ce qu'il est à leurs yeux : un simple gars de Nazareth ? Veulent-ils simplement lui rendre visite, comme une mère ou des frères attentionnés ? « Qui est ma mère ? » demande-t-il alors, et il répond en montrant tous les gens qui sont là en train de l'écouter. Fin de la rencontre.

Drôle de fils et drôle de mère... dont Marc ne dira rien de plus, lui qui s'attache bien plutôt à rapporter la révélation faite à cette autre Mariam, toujours la même, celle de Magdala.

 

Indûment préférée

 

Peut-être est-elle, Mariam de Nazareth, simplement la jeune épouse de Joseph, un descendant des rois de Judée. C'est le point de vue de l'évangile selon Matthieu. Un homme de bien, ce Joseph, pour lequel la parole donnée et la parole de Dieu ne font qu'un. La petite fiancée serait enceinte des œuvres d'un souffle divin ? Il l’épouse. C'est ainsi que du ventre de Mariam, naît à Bethléem un fils de la lignée du roi David. N'est-ce pas le rôle des femmes de donner des fils au père de leur mari ? Là, c'est l'homme qui importe, en l'occurrence un juste en Israël. Et surtout l'enfant bien sûr, fils de son père, roi des juifs, fils de son Dieu et sauveur de son peuple.

Mariam est-elle simplement la jeune épouse de Joseph, où est-elle encore, dans son humilité, la préférée du Seigneur Dieu. Indûment préférée d’ailleurs, puisque sans mérite. Celle que, dans l'Évangile selon Luc, un messager, Gabriel, vient visiter. La vierge, image d'Israël, comme l'écrivaient les prophètes. Celle qui a trouvé grâce, et qui enfantera. Elle qui porte en son sein l'avenir de la vraie foi, celle des humbles. Qui porte le don de Dieu, aboutissement d'une longue espérance. Celle qui chante la louange au Seigneur parce qu'il a jugé, et que désormais, nul puissant, nul orgueilleux ne pourra se prévaloir de Dieu, nul misérable, nul opprimé ne pourra se croire brisé par Dieu.

Mariam, celle qui garde tout cela en son cœur, ce pardon offert et cette gloire cachée, et qui les repasse dans son esprit, et pour toujours. Mariam, alors icône de l'espèce humaine quand elle accueille le don de Dieu, accepte sa grâce et son pardon, jubile de sa présence. Celle en tout cas qui n'a pas su, ou pu, dire autre chose que « oui ». Celle dont le sort, pour ce qui est de la Bible, fut d’être l'objet d'un don gratuit avant de se perdre, une fois le devoir accompli, dans l'anonymat des communautés priantes. Comme il se doit. Mariam, objet heureux d'une grâce qui ne peut que coûter à qui en est l'objet.

Tiré de "Retournements" (Éditions Olivétan)

 

 

 

25 décembre 2017 – Noël – Luc 2.36-38

 

Anne la prophétesse

ou la présence à venir 

 

Elle avait douze fois sept ans. Douze semaines d’années. C’est dire à quel point son temps était révolu et qu’elle était en âge de mourir. Et sur ces douze semaines, une seule avait suffi pour faire d’elle une veuve, et lui permettre ainsi d’habiter le saint temple de Dieu. Veuve qu’on imagine mariée comme beaucoup à quatorze ans, veuve à vingt-et-un d’un époux déjà âgé peut-être. Soixante-trois ans de jeûnes et de prières.

À cet âge et dans cette condition, au bout de cette ascèse, même en public elle peut enfin parler. On n’a plus à craindre chez elle la séduction fatale qui émane des femmes. Il suffit qu’elle reste voilée. Aussi venait-on l’écouter, elle prophétisait. Son œil traversait le secret des temps présents, son esprit perçait les ténèbres de l’avenir. Elle percevait les arcanes complexes, les racines mystérieuses, les raisons enchevêtrées par lesquelles les choses et les êtres étaient tels, et non autres, et devaient par là-même se changer de telle manière, non de telle autre.

Les prophètes ne sont que lucides. Les vrais, non les charlatans. Quand tout va bien, du moins à ce qu’il semble, ils pointent le petit défaut qui n’a l’air de rien mais qui, en fait, est gros de tempêtes à venir. Un manque d’équité, un vernis sur un mensonge, cela leur suffit parfois à voir les cassures qui s’annoncent. Mais quand tout va mal, quand la catastrophe est arrivée, qu’il ne reste plus aucun espoir, que tout est fichu, le prophète dit des paroles d’avenir, d’espérance et de courage…

Ainsi parlait la très vieille Hanna, dont le nom signifie Grâce, au vu d’un enfançon qu’un autre vieux venait de glorifier.

 

Que prenne chair enfin cette vérité

 

Or tout allait mal, pour le peuple. Il avait bien besoin que son dieu, le dieu de ce temple, lui fasse… grâce. Qu’était-il, ce temple, sinon le dernier lieu saint de la terre sainte donnée au peuple saint ? Une Présence encerclée. Une Présence nue assiégée par les puissances.     

Les dieux de tant de peuples avaient été avalés, digérés et recrachés en simulacres par les dieux de l’empereur que l’on se demandait bien pourquoi cette Présence-là aurait valu plus que les autres. Les dieux ne sont-ils pas les garants célestes de pouvoirs et d’intérêts bien terrestres ? Pouvoirs et intérêts dont César et Mammon sont les noms. Ennemis de la justice et de la justesse. Germes de la violence.

Eh bien, face à ces mensonges, le dernier reste de divin, dans le monde, le dernier lieu de cette Présence, ce lieu que la vieille Hanna s’obstinait à appeler Jérusalem, se voulait garant de la justice et de la justesse. Le dernier éclat d’une grâce ordonnatrice du monde tel qu’on pouvait l’espérer. Et sous le langage de la prophétie se tenait l’ardent désir de voir se réveiller le volcan. Voir la délivrance de Jérusalem, comme le disait Hanna, signifiait voir la chute de César, et des césars, la déroute de Mammon, et de tous les mammons, dans un terrible et splendide ébranlement de l’univers.

Que prenne chair enfin cette vérité selon laquelle le vrai monde, celui qu’a voulu le dieu qui a fait les cieux et la terre, est juste.      

Car les prophètes s’occupent avant tout de la justice et de la justesse. Leur combat consiste à désigner la violence à chacune de ses occurrences, qu’il s’agisse de celle d’un peuple, des peuples, des simples gens ou de celle des humains tous autant qu’ils sont. La violence au sens où elle est instituée, devenue naturelle, au fond, habitant l’être même.

Ainsi parlait la vieille Hanna, la bouche de grâce, annonçant la venue de cette vérité-là, sa présence encore obscure, cachée, clandestine – pensez, un petit enfant tout juste consacré – mais assurée, à toucher, imminente.

Paroles à faire bouger les lignes de force, à faire lever des espérances. 

Tiré de "Retournements" (Éditions Olivétan)

 

  

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