Courtoisie

 

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Pour lire vos remarques et mes réponses

 

 

 

Cette page est consacrée à la publication d’informations

Ou de textes transmis par des personnes ou des organismes amis.

On y trouvera présentés :

 

 

· Un manifeste de résistance 

· Des poèmes et quatre nouvelles de Christiane Gio + une

· Une belle citation envoyée par l’ami Patrice Gauthier

· Un poème de Hugo Ball traduit par le même Patrice Gauthier

· Le dernier livre de l’ami Jean-Pierre Pagliano

· Le livre de l’amie Linda Caille

· Un beau texte de Jean-Claude Guillebaud

· Un beau texte d’Arnaud van den Wiele

· Un poème célèbre de Martin Niemöller

 

 

 

Mais si vous cherchez des photos, vous pouvez déjà aller voir sur le site

de mon cousin Laurent :

http://www.reflex-photo.net/?page_id=1969

 

 

 

Poème de Martin Niemöller

 

Quand ils sont venus chercher les communistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n'ai rien dit,
Je n'étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques,
Je n'ai pas protesté,
Je n'étais pas catholique.

 

Puis ils sont venus me chercher,
Et il ne restait personne pour protester.

 

 

 

J’ai fait un mauvais rÊve

 

Pasteur Arnaud Van den Wiele

 

Gap, le 3 mars 2016

Centre diocésain "Pape François"

Cycle de conférences sur les exclus

 

 

Hier, j’étais un enfant.

Un enfant à qui les instituteurs ont appris que la France

était la fille aînée de la liberté et des droits de l’homme.

 

Hier, j’étais un adolescent.

Un adolescent à qui des professeurs ont appris à réfléchir

et à refuser les réponses toute faites.

 

Hier, j’étais athée.

Un athée à qui des hommes et des femmes ont appris

à croire d’une foi insoumise.

À croire une parole à la liberté imprenable.

 

Aujourd’hui, je suis un adulte.

Un adulte qui n’a pas renoncé à ses rêves d’enfants

ni à ce que ses maîtres lui ont appris.

 

Mais comment sera demain ?

Alors j’ai fermé les yeux et j’ai fait un mauvais rêve.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu l’Europe réveiller ses vieux démons pour exorciser

ces peurs les plus profondes.

Peurs d’étranges étrangers venus piller ses richesses.

Peurs de hordes barbares déferlant sur nos pays.

Peurs d’envahisseurs féroces qui viennent jusque dans nos bras…

écorcher notre narcissisme et notre égoïsme.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu les Églises tourner le dos aux appels de détresse d’enfants,

de père et de mère qui ont commis le crime d’espérer un ailleurs,

d’espérer un meilleur.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu les Églises être au service d’elles-mêmes

et éviter de prendre la parole – comme on prend une arme –

pour préserver la tranquillité bourgeoise de chrétiens endormis.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des chrétiens médire, maudire et se blottir

parce qu’à force d’avoir peur de tout et de tout le monde,

on finit par prendre son prochain pour un loup.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des colombes devenir des dragons.

Je les ai vu tuer du regard ; je les ai vu montrer du doigt ;

je les ai vu cracher au visage.

J’en ai vu d’autres baisser les bras et s’en laver les mains.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des concitoyens se proclamer propriétaires de ma nation.

Qu’ils se rassurent, une nation, ni ne se vend, ni ne s’achète.

Elle se partage.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu le champ politique se transformer en guerre de tranchées

où la démocratie s’enlisait.

Une bataille de gros mots et de petites phrases

où les fronts, les frondes, les camps et les clans – de tous bords ! –

alimentaient la haine à défaut d’alimenter l’espoir et la concorde.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu la crise – économique, écologique, migratoire, européenne –

justifier l’exclusion et l’expulsion de femmes, d’hommes et d’enfants

dont la seule faute fut de vouloir vivre sous la démocratie

au lieu de vivre sous les menaces et les bombes.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu mes grands-parents polonais.

Ils m’ont pris la main et m’ont raconté le racisme, la bêtise, les insultes,

ici en France, il n’y a pas si longtemps.

J’ai vu en eux la souffrance du déraciné et de l’immigré.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

j’ai vu des familles de demandeurs d’asile entassées dans une chambre d’hôtel

comme on entasse des condamnés dans une cellule.

J’ai vu un fils sécher les larmes d’un père qui avait honte.

Honte d’offrir une défaite à la place d’une fête.

 

J’ai fait un mauvais rêve :

je me suis vu le complice de cette folie.

Je me suis vu le collaborateur de ce drame.

Et j’ai eu honte à mon tour.

 

Alors je me suis réveillé.

Et j’ai compris que je ne rêvais pas.

Alors j’ai décidé de me lever.

 

Me lever contre celles et ceux qui sont contre la liberté.

Contre la démocratie.

Contre l’humanité.

Contre les étrangers.

Contre le Christ.

J’ai décidé de me lever.

 

Me lever pour celles et ceux qui sont pour.

Pour ouvrir l’Évangile.

Pour ouvrir les bras.

Pour ouvrir les yeux.

Pour ouvrir leur cœurs.

Pour ouvrir la bouche.

Pour ouvrir des brèches.

Pour ouvrir leurs maisons.

 

Je me suis levé et j’étais fier.

Fier d’un courage qui ne venait pas de moi

mais d’un homme condamné à mort, il y a deux mille ans,

parce que lui aussi était un hors-la-loi,

un étranger parmi les siens, un perturbateur, un sans-abri,

un sans-papier, un sans-le-sou.

 

Et cet homme, c’est le visage désormais de chaque vie en sursis,

qu’il nous appartient non pas de juger,

de condamner mais d’accueillir.

 

Alors rêvons, rêvons demain, autrement,

et offrons-le à celles et ceux qui nous tendent la main.

Amen !

 

 

 

Extrait du livre de A. Toussenel, « Le monde des oiseaux, ornithologie passionnelle »

1859, Librairie phalanstérienne, 6 rue de Beaune, page 91 :

 

« Jésus-Christ, que le vrai Dieu suscita pour démolir la Bible et qui racheta de leur dégradation la femme, le travailleur et l’esclave, Jésus-Christ, l’ennemi impitoyable de l’usure et du négoce, n’avait que trente-trois ans lorsque les Pharisiens et les Princes des prêtres le clouèrent sur la croix. Et rien ne garantit, hélas ! qu’il ne fût pas mort conservateur, s’il eût vécu trente ans de plus. »

 

 

 

 

Mon ami Patrice Gauthier sollicite de ma modeste personne que je publie sur ce site

le poème qui suit. Je ne saurais m’y soustraire :

 

 

Lamentation funÈbre

du boche Hugo Ball

 

Hugo Ball, poète allemand dadaïste, pré-lettriste (1886-1927), a dit le poème qui suit

en 1916 au Café Voltaire, à Zürich.

Se souvenant que l’armée américaine de Pershing arrivait sur le front quelques mois plus tard,

Patrice Gauthier a fait de ce poème la traduction placée en regard :

 

Omboula

Maison au bout de la désertion

take

Fait

biti

Tomber

solounkola

Soldats et colonels

tabla tokta toka takabla

Sur la table des opérations

taka tak

Au bruit des mitrailleuses

Baboula m’balam

Bal, j’aime le bal

tak trou – u

Des bordels de campagne

où – pour

Où partent

biba bimbel

En ribambelle

o kla o aouv

D’Oklahoma à New-York

kla o aouva

Closes et ouvertes

la – aouma

Les âmes

klinka – o – e – aouva

Clinquantes à tout va

ome o – aouva

Maisons sauvages

omba dij omouff pomo - aouva

Les ombres promouvant

trou – u

Le trou

tro – ou – u    o – a – o - u

Le trou où s’engouffrent

mo – aouva

Morts vivants

gomoun gouma zangaga gago blagaga

Goumiers z’artilleurs et caporaux blagueurs

szagaglougui  m  ba – o – aouma

Sagas sanglantes et barouds mortels

szaga szago

Alors d’abord

szaga la m’blama

Sagouins d’Alabama

bschigui bshiguo

Bisque bisque rage

bschigui bschigui

Brisés par la bise

bschiguo bschiguo

Taïaut taïaut

goggo goggo

Charges  américaines

ogoggo

En avant en avant

A – o – aouma

À la mort

 

 

 

 

Des poèmes et quatre nouvelles de Christiane Gio,

Plus celle-ci, toute nouvelle nouvelle reçue le 5 novembre 2014 :

 

 

Ézéchiel 37, 1 à 10

 

L’homme se redressa. Le vieux s’en allait, autour de ses pieds s’élevait une brume de poussière ocre. Il le regarda s’éloigner, rapetisser et disparaître.

Il resta seul, dans ce désert de rocailles et de terre rouge.

Il leva la tête vers le ciel, observa les alentours. Rien. Personne.

Où donc étaient passés les autres ? Il scruta encore une fois le sol : tout avait disparu aussi soudainement qu’un songe! Il ne comprenait pas. Là d’où il venait – mais où était-ce ?! Il n’en conservait pas de souvenir – quelque chose l’avait saisi et il s’était retrouvé debout, édifié d’ossements revêtus de chair, irrigué de sang, habillé de cuir et de métal : une armure, des jambières, un casque de bronze… Ses mains serraient l’épée et le bouclier. D’autres, à ses côtés, innombrables, tenaient l’arc, le carquois remplis de traits acérés. Un mugissement sortait de leurs bouches grandes ouvertes.

Cela sentait le cuir, la toile rêche empesée de sueur et l’odeur du sang…

Il y avait eu une déflagration, il avait vu s’écrouler brusquement cette muraille humaine hérissée de fer, le temps d’un cri il n’en restait plus qu’un tas d’ossements bientôt réduits en poussière que le vent dispersa aussitôt…

Lui, était resté couché à terre, sur le ventre, ayant lâché ses armes et fermé les yeux.

Le souffle avait passé pour retirer toute vie en eux, comme il les avait auparavant dressés vivants sur cette terre aride ; ils en avaient hurlé comme au moment de la naissance, prenant leur inspiration en un spasme douloureux ; puis de cet air leur poitrine avait été vidée en un instant…

Il avait eu le temps d’apercevoir ce vieux type ahuri, terrifié, se jeter à terre lui aussi. Un grand gars efflanqué qui se tenait le ventre, pris de coliques…

Il l’avait regardé longtemps, assis, les bras serrant ses genoux contre lui, pleurant et claquant des dents. Enfin il avait réussi à se mettre debout péniblement et il avait dressé tant bien que mal un tumulus de pierres. Les mains levées, tremblantes, il avait psalmodié un chant étrange avant de saisir un bâton et de tourner le dos en direction du nord.

Sans se rendre compte un seul instant qu’il y avait là, tout près, aplati dans un creux de sable formé par le vent, quelqu’un qui n’existait pas deux minutes plus tôt.

Le souffle était venu, le souffle était parti. En se dissolvant il avait laissé un reste : un homme qui sentait dans sa gorge et son ventre glisser ce souffle comme une gaze fluide.

L’homme aperçut un objet oblong qui dépassait d’un amas de sable ; il le ramassa : c’était un os, luisant à force d’être poli par les grains de sable. Peut-être un tibia…

Autour le désert, jusqu’à l’horizon, sans une âme qui vive autre que lui, debout sous le ciel blanc. Alors il se mit en marche. Instinctivement il se dirigeait vers l’est. Les lieux redevinrent ce qu’ils étaient : un endroit solitaire fait de poussière et de vent. Resta ce monticule de cailloux que le vieil homme avait construit, témoin silencieux du miracle accompli.

 

 

L’homme se fondit dans la foule. Que devait-il faire ?

Les gens le regardaient et insensiblement se créait un espace entre eux et lui. Ils sentaient bien qu’il était autre. Il avait déposé son attirail de guerre sous une pierre plate dès que la cité avait été en vue. Il avait ramassé des vêtements séchant sur des cordes, dans les cours des maisons, un pantalon par ci, une chemise par là… Et il allait ainsi, pieds nus, par les rues et les places, suscitant crainte et méfiance. Des volets se fermaient à son approche et des hommes se regroupaient derrière son dos.

Le souffle vivait toujours en lui. Assis sur un banc il ferma les yeux, excessivement las et s’adressa à lui : « que dois-je faire à présent, en cet endroit ? C’est par toi que je m’y trouve, alors dis-moi ! » Il regardait ses mains vides… Un flux de chaleur parcourut son échine

Des enfants l’entourèrent, qui le suivaient de loin depuis son entrée dans la ville. Pleins de curiosité ils restaient muets, dans l’expectative.

– Je me nomme Hueso, leur dit-il.

 

 

Poèmes

 

Pour faire écho à l’un des poèmes de la semaine (Saints innocents) :


Les grincheux ont beau dire,
  cette année-là
   m'a plu !


  dit l'Ogre.

 J'ai mordu chaque jour
  (que Dieu fait)
 la viande tendre
   de l'enfant ;

 j'ai goûté la chair
   éphémère
 de la femme vendue,
 et léché la sueur
   de sa peur ;

 j'ai étripé
 j'ai équarri
   écartelé
   dilacéré ;

 j'ai cuit des fournées
   d'étrangers ;

   j'ai bu
    le suc

 
des suppliciés,

  je l'ai aimé...

  fameux festin
  d'hommes de bien !

 j'ai même fait des provisions
     de bouche
 au cas où l'année nouvelle
     serait belle.

 

Il a plu cette nuit

Cette nuit tu m’as plu

Contre toi toute nue

J’ai écouté la pluie
Tu m’as plu cette nuit

Toute toi contre nue

Je ne grelottais plus

 

Toutes griffes dehors

Les eaux rebelles

Se jettent

Sur le ciment sali

Des quais

Leurs ongles blanc cassé

Crissent

 

Le dit du mécréant

                                 à JMF

Tu dis :

« Vers l’aventure

L’Inconnu

Nous amène »

 

Tu nous promènes

 

Tu chantes

L’ardent désir

De l’ailleurs

Et du vent

 

Tu te mens

 

Tu sens

Le souffle ardent

De l’Esprit

En nos cœurs

 

Quelle erreur

 

Ton dieu est loin

 

Nous tournons

Folles toupies

Au travers du néant

 

Le rien

Ricane entre ses dents

 

Voici

Entends

Le dit

Du mécréant

 

 

 

Le Dieu de Wilberson

 

« Moi je reprends et je châtie tous ceux que j’aime. »

Apocalypse 13, verset 19.

 

 

Le Dieu de Wilberson s’adressa à lui le 26 octobre de l’année qui suivit son grand effondrement (celui de Wilberson), alors qu’il sortait des toilettes de l’appartement où il logeait provisoirement (un deux pièces cuisine avec vue sur la cour), chez un pote. C’étaient des WC à la turque, sur le palier. Son pote s’appelait Camille et il était routier.

La femme de Wilberson l’avait fichu dehors ; ses gosses se détournaient de honte à sa vue (Sylvain, 14 ans, rouquin, et Sybille, 12 ans, amoureuse de Brad Pitt dans « Troie ») et ça le rendait malade !

Il ne lui restait que son boulot : agent de fabrication chez les « Bonbons Foulon », à l’atelier de fabrication des boîtes. Dans lesquelles on mettait les bonbons.

Il était en possession d’un sac de couchage et d’une cafetière Nespresso que Brigitte (sa femme, 42 ans, 75 kilos pour 1m60) ne voulait pas garder car c’était sa mère (la sienne à lui, Lucienne, 72 ans, concierge à la retraite) qui leur avait offert à Noël.  Et c’est tout.

 

Donc le Dieu-en-lequel-il-croyait lui dit :

 

Honte sur toi, Wilberson ! Tout ce qui t’arrive, le pétrin dans lequel tu es embourbé, c’est de ta faute ! Ta très grande Faute, ton Péché !

Si tu y es, c’est que je l’ai voulu, pour te punir… Sache-le, mon courroux est extrême, et je vais m’arranger pour te pourrir la vie pendant un bon moment.

Tu es prévenu.

 

Et le Dieu, n’ayant plus rien à dire, referma son Grand Clapet, se retira au fin fond des nuées qui le dissimulaient aux yeux des hommes, et donc à ceux de Wilberson.

 

Wilberson le savait, il avait sacrément déraillé. Et pas seulement avec le Dieu-en-lequel-il-croyait, mais avec toute sa foutue sainte-famille ! (La sienne à lui, pas celle de… Oh ! Ben non, quand même !) Et son Dieu avait la dent dure ; une mémoire d’éléphant ; un œil de lynx : rien ne lui échappait, comme disait l’autre : « l’œil était dans la tombe et regardait Wilberson ».

 

La chose avait commencé à sa naissance, dès qu’il faisait un pet de travers, et même si personne ne s’en était aperçu, le Dieu le voyait, Lui, et tôt ou tard il en payait le prix. Cher. Le plus souvent avec majoration.

Le Dieu le laissait parfois mariner quelque temps avant le châtiment, parce qu’il voulait que Wilberson ait peur, qu’il appréhende…

Et en effet, il en arrivait à supplier que ça lui tombe enfin dessus, pour en finir et être quitte.

Mais était-il quitte, une fois le prix payé ?

Pas sûr.

L’amour du Dieu-en-qui-il-croyait était tenace comme un bernicle qui s’accroche à son rocher, rien ne pouvait en sauver Wilberson.

 

§

 

 

«  Détourne de moi le regard, et laisse-moi respirer,

Avant que je m’en aille et que je ne sois plus. »

Psaume 39, verset 14.

 

 

Wilberson s’adressa au Dieu-en-qui-il-croyait le 26 octobre de la même année, environ trois minutes après l’allocution de celui-ci, c’est à dire le temps qu’il faut pour faire cuire un bon œuf à la coque. (Ce qu’il n’était pas en train de faire, je tiens à le préciser, c’est juste une expression qui signifie que l’on peut réaliser de bonnes choses en peu de temps.)

Il faut dire à sa décharge que le café de son pote était dégueulasse, et que son séjour aux WC n’avait pas porté les fruits escomptés…

Wilberson donc, rouge comme un homard cuit, mit ses poings sur ses hanches, leva la tête vers le ciel et il dit :

– D’accord, j’ai décoraillé, mais, bon sang de bois, pas plus que les autres ! Pas moins non plus, c’est vrai, mais peux-tu me dire pourquoi c’est toujours sur moi que ça tombe ? D’ailleurs, ça ne devrait tomber sur la tronche de personne, des trucs pareils ! Si je relis bien ton discours de campagne, (rageur il était arrivé dans la chambre d’amis, devant sa valise d’où il extirpa une bible Louis Second assez usagée), le premier point en est la libération pour les opprimés et les offensés, le second l’exigence de justice, et le troisième qui en découle, c’est la paix, bon sang de bois! La PAIX !

 

Il feuilleta le livre pour en montrer la preuve, s’embrouilla, ayant peur de perdre du temps et en même temps l’attention qu’On lui portait, il en était certain, et finit par jeter le bouquin à terre en criant :

– Des promesses, jamais tenues…

 

Dehors le ciel grondait, les roulements du tonnerre se rapprochaient dangereusement de la rue (d’Avron, au 78) où se trouvait Wilberson, en fureur, en train de vitupérer tout seul (son pote avait fui) face aux éclairs :

– Tu peux bien fulminer, mais n’empêche, t’es qu’un em…pêcheur de tourner en rond ! Épuisé il finit par se laisser tomber à terre en bégayant : c’est vrai, quoi, qu’est-ce qu’il dit, le Jaizu ? Hein, tu te rappelles ? « Tes conn… (je cite approximativement), elles te sont pardonnées, alors va, et tiens-toi peinard ! »

À plat ventre, les mains sur la tête, il murmurait encore quand le silence se fit.

 

 Il risqua un œil : la lumière du jour brillait à travers la vitre. Les enfants jouaient dans la rue, son pote refaisait du café, disant que celui du matin était vraiment imbuvable, le téléphone sonna : c’était sa femme qui pleurait de remords et lui demandait de revenir à la maison, les enfants le réclamaient matin et soir, et elle-même réalisait à quel point elle était encore amoureuse de lui, que le chagrin lui avait fait perdre tous ses kilos en trop, elle termina en lui susurrant ses mensurations et il fonça vers sa valise, avala en cinq sec la tasse de caoua que lui tendit son pote au passage, un arabica de première ! et courut comme un dératé vers le métro…

 

C’était son premier jour de chance, Wiberson vit que cela était bon, c’est à ce moment là qu’il fut victime d’un infarctus massif…

 

§

 

« L’Eternel le soutient sur son lit de douleur »

Psaume 41, verset 4.

 

 

Le Dieu, tenant dans sa main le souffle épuisé qu’était Wilberson, le soupesa, soupira et  décida de desserrer Son étreinte, de détourner Son regard de sa personne et de cesser d’appesantir sur cette pauvre tête le poids de Sa présence. Le temps de voir…

Et il le rendit au monde.

 

C’est ainsi que Wilberson se retrouva à terre, la poitrine libre de toute oppression. On le mena à l’hôpital, en soins intensifs, on l’intuba de partout, et il se tint là, tranquille, pacifié pour la première fois de sa chienne de vie…

 

Dehors, les nuées s’étaient dissipées, entraînant au loin, très loin de lui, la menace de ce Dieu courroucé, menaçant, vengeur, ne laissant en lui que la douceur de cette absence.

Le Dieu avait remporté sous Son bras puissant tous les manquements, les écarts, les fautes de sa jeunesse comme celles de son âge mûr.

 

Il n’y avait plus dans ce lit que lui, Wilberson, retourné comme un gant de peau usé, avec le sentiment d’une présence à ses côtés, vigoureuse, joyeuse, qui l’engageait à une vie  nouvelle…

La même présence, mais tout autre…

 

Alors, il eut soif d’inconnu.

 

 

 

 

 

La dictée de madame Durandal

 

12 février 2009

 

« Il faut pourtant que quelqu’un s’en occupe, se disait-elle. Qui va les accueillir ? »

Alors, dans le silence, elle se releva.

……………………………………………………………

 

Il était huit heures dix.

Les couloirs du collège étaient enfin silencieux et vides.

Madame la principale redescendait vers son bureau, repassant en esprit un emploi du temps matinal dépassant largement les possibilités physiques de quiconque. Mais elle avait appris que contrairement à ce que l’on croit, le temps est élastique, même contenu dans les grilles d’un horaire draconien.

S’installant à son bureau, elle se mit au travail, et ce n’est qu’une demi-heure plus tard que sa secrétaire, entrant en trombe dans la pièce, lui apprit le décès brutal, pendant la nuit, de madame Durandal, professeur de lettres en charge des sixièmes Lully, des cinquièmes Malraux et Proust, et des troisièmes Renoir. Un pilier de l’établissement, en poste depuis des lustres.

Avant toute chose, une fois le choc encaissé, il fallait s’occuper des élèves.L’emploi du temps de madame Durandal qu’elle consulta de suite, lui apprit que les sixièmes Lully avaient cours de français ce jour à huit heures.

L’absence du professeur n’ayant pas été signalée par la vie scolaire, ce qui ne laissait pas d’être curieux, elle supposa que les enfants se trouvaient en salle de permanence.

Mais ce n’était pas le cas :

« L’appel a été fait, le surveillant de service l’a récupéré et apporté au bureau », lui assura la conseillère d’éducation. 

Mais alors, où sont les enfants ?

Telle fut la question que toutes se posèrent, la principale et son adjointe, la secrétaire et la conseillère…

  

Se levant alors, la principale s’élança vers les escaliers, suivie de ses collègues, et grimpa vivement jusqu’au troisième étage, où se trouvait la salle de madame Durandal….

……………………………………………………………

 

« Je me souviens de cette fameuse matinée au collège Fesch.

Il pleuvait depuis la veille sans discontinuer. Cette année-là, l’automne s’était intitulé saison des pluies et déversait sur la Corse les eaux du Déluge. On eût dit que, selon le livre de la Genèse, « les portes des eaux du ciel avaient été ouvertes » : inondations, éboulements de tonnes de roches sur la route de Vizzavona. La mer démontée flagellait cruellement nos côtes, effaçait les plages, offrant aux regards incrédules un spectacle de désolation sur la Citadelle, la Parata, le long de la route des Sanguinaires.

Les barrages débordaient, noyant sous les eaux les plaines et détruisant du même coup les biens de toute une population effarée et accablée…

Comme nous étions en rangs, frissonnant dans le couloir, en attente de notre professeur, quelqu’un ouvrit la porte.

La lumière était allumée. Cela ne nous étonna pas : madame Durandal se trouvait le plus souvent déjà dans la salle lorsque nous arrivions.

Elle nous fit signe d’entrer et chacun prit sa place. Nos vêtements fumaient. Le cours commença. Comme prévu, une dictée nous attendait, que nous avions dûment préparée la veille. Pas d’angoisse, donc, nous étions tranquille, l’exercice ayant perdu, grâce à madame Durandal, son aura terrifiante de couperet : nous avions le loisir de corriger nos erreurs avec les aides variées qu’elle nous proposait, sous forme de remarques et de questions.

Madame Durandal n’avait rien tracé au tableau, contrairement à son habitude, mais elle avait demandé à l’un d’entre nous d’inscrire la date, la nature de l’exercice, le titre et l’auteur de la dictée, et à un autre de remplir la petite fiche portant le nom des absents. Il n’y en avait qu’un, Marcellin Débonnaire, qui regrettera toute son existence d’avoir manqué ce matin-là. Puis le billet avait été déposé sur la porte, côté couloir, afin d’être récupéré par le surveillant.

Nous étions donc en train d’écrire paisiblement lorsque la porte s’ouvrit. Il était environ huit heures quarante-cinq.

Madame Peral, notre principale, entra, suivie de son adjointe, madame Pogil et de notre chère Sophie, la conseillère d’éducation. Nous devinions d’autres présences, derrière elles : des secrétaires, des agents de service…

Comme nous levions la tête, elle nous demanda qui nous avait fait entrer dans la salle. Cherchant du regard notre professeur, mais en vain, nous restions surpris, ne saisissant pas encore toutes les implications découlant de ces mots : « Qui vous a fait entrer dans cette salle ? »

Nos explications jetèrent un trouble évident chez notre principale ainsi que chez les adultes présents dans le couloir.

Sans autre commentaire, Sophie s’installa au bureau du professeur et relut le texte que madame Durandal venait de nous dicter. Je me rappelle sa voix, affaiblie et légèrement tremblée.

Aucun d’entre nous ne demanda où se trouvait notre professeur. Lorsque la sonnerie retentit, nos affaires rangées, nous savions que nous ne ferions jamais plus de dictée sous la conduite de madame Durandal.

Quelques jours après, un nouveau professeur la remplaça, et plus jamais la porte ne s’ouvrit, alors que nous attendions sa venue, dans ce couloir aux pavés jaunes et gris, parce qu’il n’arriva jamais avant nous pour nous accueillir dans la salle de cours.

Tant d’années ont passé, et je puis encore réciter par cœur ces mots, les dernier mots de la dernière dictée :

"Ce que laisse un mortel ajoute peu au monde

Et ce geste pourtant donne au monde son prix"

         (Jean Alexandre, in Toutes ces mondanités). »

 

Christiane GIO

Ajaccio, le 22-12-08                                    

(En hommage au professeur Binns, enseignant au collège Poudlard – Dédié aux personnels du collège Fesch)

 

 

 

 

Mélaria

Le poulpe

« Jetant son encre vers les cieux,

 suçant le sang de ce qu’il aime

Et le trouvant délicieux,

Ce monstre inhumain, c’est moi-même. »

( Apollinaire, in : Le Bestiaire)

 

Mélaria s’est vite adaptée à son grand aquarium rectangulaire (1,80m sur 2,50m). Il faut dire que j’y ai mis le prix : modèle luxe incassable en verre securit-laser-cristal-excellence de sept centimètres d’épaisseur, aux joints en élastène durci recuit et traité au zinc avec revêtement en titane. Le « must ». Je me suis littéralement ruinée. J’ai achevé de vider mon Codevi avec tout l’attirail adéquat : assortiment de tuyaux, de valves, de filtres à eau ; lumière, chauffage, témoin de température, de salaison de l’eau… Le décor naturel de roches, sable et graviers, je me le suis coltiné moi-même en cinq week-end à Dieppe, sans oublier les kilos d’huîtres et de moules, de coques et de bernard-l’ermite qu’il m’a fallu ramasser, trimballer, conditionner…

  La concierge me guettait à chaque passage :

– Bonjour, mame Dupin, alors comme ça, on rapporte encore du sable ! ‘Core heureux que mon Émile m’ait offert un aspirateur Vorace pour ma fête, qui peut aspirer l’eau, la terre, les gravillons, parce qu’avec vous ! En tout cas, il est amorti ! C’est-y qu’vous voulez la plage à domicile ? Notez qu’avec la vie solitaire que vous menez, faut bien vous occuper à quèqu’chose. Mais quand même, pensez à mes escaliers cirés : tout rayés, qu’ils sont, à chaque passage ! 

  Elle restait pourtant sereine, en raison des étrennes royales qu’elle recevait au jour de l’an, et qui lui faisaient passer l’éponge (au sens propre comme au figuré) sur mes « excentricités » : une grande fille seule comme moi, fallait bien que ça s’occupe.

  Une fois ruinée, j’ai pu enfin contempler le résultat de mes efforts, affalée sur mon fauteuil, les pieds surélevés pour une meilleure circulation, un verre de thé à la main.

  Mélaria flottait doucement en pleine eau. Je la préfère ainsi plutôt que collée aux parois de toutes ses ventouses, lorsqu’elle les fait onduler les unes après les autres. Cela me rend nerveuse.

 

  Elle a un regard particulièrement ironique. Ce qui donne cette impression-là, ce sont ses yeux qui ressemblent étrangement aux nôtres.

  Elle considère tous mes efforts sans lever le moindre tentacule pour me venir en aide.

  Sa façon de manger est tout à fait dégoûtante et éprouvante pour ma sensibilité : tout d’abord elle danse sur les pointes de ses huit pattes autour de sa proie, puis elle se ramasse sur elle-même et se jette sur elle à une vitesse qui me dresse les poils sur le corps. Après quoi on la voit se trémousser sur son repas vivant, quand elle l’a ramené sous elle...

  Tout bien considéré, sa façon de se nourrir est moins dégoûtante que celle de l’araignée ou de l’étoile de mer.

  Une fois repue, elle se retire paresseusement, telle une flaque qui s’écoule en s’étalant vers son antre afin de digérer quelques heures.

  Alors je peux bouger à nouveau sans crainte, évoluer à mon aise dans la pièce sans rester sur le qui-vive. 

 

  Je ne comprends pas pourquoi elle ne mange pas ce vieux bernard-l’ermite ! Elle l’attrape de temps en temps du bout de deux tentacules et joue avec comme ferait un chat. Mais elle ne le mange pas. Elle s’aplatit devant lui et le regarde déambuler : il n’a même plus peur d’elle et sort ses pattes de sa coquille pour se déplacer sans se gêner.

  Je lui ai jeté d’autres bernard-l’ermite pour voir : elle les a tous dévorés.

 

  Les pieuvres restent pour moi un mystère insondable.

 

  Mélaria n’essaie plus que rarement de sortir de son aquarium. Depuis qu’elle a emménagé dans ce nouveau modèle, plus spacieux, elle se montre plus calme.

  Auparavant elle tentait de s’échapper très souvent, surtout quand je me trouvais dans la pièce. Ce qui était traumatisant pour moi.

  J’ai fini par comprendre qu’elle se trouvait à l’étroit.

  Pour que l’aquarium puisse tenir dans la salle, j’ai dû virer le divan. Il me reste un fauteuil. De toute façon, je ne reçois plus tellement de visites depuis que Mélaria est entrée dans ma vie et dans mon appartement et s’y est installée. Ses brusques sautes d’humeur rendaient les gens nerveux : elle éclaboussait qui passait devant elle, à grand tapage. Elle se jetait, telle une flèche d’une paroi à l’autre, comme si elle voulait casser la vitre. A d’autres moments, en revanche, elle devenait inerte, abattue, posée au fond telle une serpillière usagée, en me considérant d’un œil torve.

  Une fois, elle a jeté un poing de tentacules noués vers mon visage, ce n’était plus tenable.

  L’aquarium, je l’ai placé au milieu du salon, comme ça, elle peut suivre tout ce qui se passe dans la pièce.

  On dit que les pieuvres sont silencieuses : erreur ! Elles ploufent et plafent et splachent sans relâche pour exprimer leurs humeurs.

 

  Et puis elle s’est mise à grandir.

  Je l’avais recueillie toute petite, tenant dans le creux de ma main. Cela m’avait amusée de la rapporter chez moi dans un seau d’eau et de la plonger dans un aquarium.

  A présent sa taille est surprenante : déployée, elle est plus grande qu’une roue de vélo pour adulte.

  Ce qui explique aussi la rareté des visites.

 

  On dit que les pieuvres sont caractérielles : c’est vrai ! Mélaria se hérisse brusquement de mille rugosités qui ressortent vivement sur le fond rouge-sang de sa peau. Avec les ventouses, cela produit un effet repoussoir, euh…repoussant. Son regard n’est pas beau à voir, il est loin d’être amène, il vaut mieux quitter la place.

 

  Je me rappellerai toujours la grande scène que Mélaria m’a jouée, un soir, alors que je rentrais du boulot, exsangue.

  De tous ses tentacules déployés, elle s’était arrimée aux rebords de son aquarium qu’elle secouait de toutes ses forces. L’eau giclait sur le parquet, y formant des flaques glauques.

  L’aquarium tanguait dangereusement à tel point que, ne pouvant supporter ce spectacle, je suis ressortie de l’appartement, je suis redescendue dans la rue pour acheter quelques crevettes chez le poissonnier du coin (qui me doit sa fortune), dans l’espoir que tout serait rentré dans l’ordre une fois remontée.

  Peine perdue ! L’aquarium avait tenu le coup, bien qu’ayant versé les trois-quarts de son eau sur le plancher, mais Mélaria gisait par terre, serpillière grise, trouée, visqueuse, se tordant de manière horrifiante à mes pieds.

  Je passe sur la demi-heure qui suivit : ramasser une grande pieuvre qui se tortille pour la remettre dans son bocal n’est certes pas une mince affaire…

  J’avais à peine essuyé le sol que, me retournant, je l’apercevais déjà les tentacules par dessus bord, prête à se laisser à nouveau glisser à terre.

   Heureusement, les crevettes sont venues à point pour la calmer. 

 

 J’ai ressorti de suite les catalogues que je m’étais procurés chez l’Aquariophile.

 Pendant que je comparais les mérites de tel et tel produit, une enveloppe fut glissée sous ma porte : c’était Yvette qui, ayant renoncé à me rendre visite, m’invitait à passer chez elle dans la soirée.

 

……………………………………………………………………………………

 

  J’ai éteint la lumière, j’ai fermé la porte de ma chambre à clef et, après m’être assurée que le x était bien fixé au sol, je me suis couchée, ignorant les clapotis et autres chocs provenant du salon.

  Au matin, j’entrerais prudemment, protégée par mon balai-brosse, au cas où, et après avoir bien repéré l’endroit où se tenait Mélaria.

  On ne sait jamais.

 

 

Extraits de mon journal, du dix juillet au vingt-cinq septembre

 

10 juillet

Ai décidé d’organiser visites payantes pour financer entretien de l’aquarium et la nourriture.

 

10 août

Ai dû renoncer aux visites ! Mélaria a des soubresauts convulsifs violents dès qu’une tête ne lui revient pas. Impossible de savoir qui sera indésirable et de filtrer les entrées. Elle a des jours avec et des jours sans.

 Hier, un tentacule a furtivement caressé la chevelure opulente d’une petite blonde qui en a fait pipi dans sa culotte.

  L’autre jour, c’est un ventripotent à la voix caverneuse qui s’est vu soudain enlacé. Ai dû le rembourser.

  A d’autres moments, Mélaria suit d’un œil torve les événements, sans broncher.

  Voilà qu’il me faut renoncer à une ressource bien appréciable.

 

25 août.

  Un comité de quartier s’est constitué afin d’agir en vue du départ de Mélaria. Des pétitions circulent dans chaque immeuble.

  Du coup, une association de défense des céphalopodes m’a manifesté son soutien.

  Lequel soutien est resté de pure forme : pas un de ses membres n’a cotisé pour m’aider à entretenir Mélaria.

 

12 septembre.

  Le concierge de mon immeuble a disparu depuis plusieurs jours. Personne ne sait où il se trouve.

  Sauf moi.

  J’ai eu assez de mal à le sortir de l’aquarium, puis à le descendre à la cave, dans l’oubliette aménagée par des locataires juifs, pendant la dernière guerre, en cachette invisible.

  A part Debroussette, le fameux grand historien du quartier, âgé de quatre-vingt seize ans, et complètement sénile depuis plusieurs années, personne ne connaît l’existence de cet endroit.

  Je vais l’oublier également.

 

20 septembre.

  Suite à cette disparition, la police m’a interrogée. La routine, m’a affirmé l’un des deux enquêteurs.

  Ils ne sont pas restés longtemps. Mélaria, en les apercevant, leur a fait savoir que leur présence lui était indésirable.

  L’un d’eux m’a jeté en sortant :

– C’est légal, de garder un engin pareil chez soi ? 

  Je crains qu’il ne fasse un rapport négatif sur l’existence d’une grande pieuvre au quatrième étage d’un immeuble du vingtième arrondissement.

 

25 septembre.

  Un discret entrefilet est paru dans le Parisien libéré du 22 septembre, que j’ai découpé et collé dans ce journal :

La grande pieuvre de la rue Le Bua

« Madame Dupin, sympathique quadragénaire, a recueilli et entretient, dans son appartement, une jeune pieuvre géante pêchée toute petite dans la Manche.

Gracieusement lovée dans un aquarium de grandes dimensions, au milieu du salon, elle a suivi d’un œil bienveillant l’interview de sa compagne humaine, tout en chipotant d’un tentacule négligent quelques crabes offerts par votre serviteur. »

  Suivaient quelques lignes, un dialogue dans lequel je répondais à des questions portant sue l’alimentation, la reproduction et l’agrément de cet animal de compagnie.

  Je ne m’en suis pas trop mal tirée.

  Voyant que derrière son dos pointait un tentacule inquisiteur, et avant qu’une regrettable complication ne survienne, j’ai attiré mon visiteur dehors avec la promesse d’un verre ou deux au bistrot du coin. 

 

 

Lecture d’un extrait des Travailleurs de la mer, de Victor Hugo 

rÉactions de MÉlaria

 

Ma lecture eut un effet surprenant :

  D’abord lovée sur elle-même au fond de l’aquarium, elle étendit peu à peu, l’un après l’autre, ses tentacules. Son regard ne me quittait pas et je me rendis compte qu’insensiblement, elle se rapprochait de moi, jusqu’à ce que la vitre l’arrêtât.

  Elle me considérait ironiquement, certes, à son habitude, mais, à ce qu’il me sembla, avec de plus un brin d’étonnement. Elle semblait déconcertée.

  À la fin, comme j’avais cessé de lire depuis une bonne minute, elle eut ce que l’on pourrait traduire, en termes humains, un haussement d’épaules ; puis elle se mit à dévorer compulsivement, avec frénésie, les crustacés à sa portée, sans observer le rituel qui présidait d’ordinaire à tous ses repas. Enfin elle se retira majestueusement dans l’anfractuosité du rocher qui lui servait d’appartement.

  La prose de Victor Hugo aurait-elle le don de pacifier les monstres ?

  En tout cas, cela leur ouvrait l’appétit.

  Ou bien le fait que je m’occupe exclusivement d’elle, le son de ma voix s’adressant à elle, lui avait-il procuré un apaisement ?

  Les pieuvres sont-elles sensibles à l’intérêt qu’on leur porte, dès lors qu’il est bienveillant ?

  J’avais fait quelque chose pour elle, et elle en avait ressenti un effet bienfaisant.

  Je restai perplexe.

 

  A partir de ce jour, à chaque fois que Mélaria se montrait particulièrement nerveuse, je sortais un livre.

  En peu de mois, j’épuisai tout mon stock de Victor Hugo : les Misérables, les Châtiments, la Légende des siècles, Hernani, L’homme qui rit…

  Je voulus poursuivre avec Proust, mais elle ne me le permit pas.

 

  Je notais dans mon carnet ses réactions : régime, mesures, humeur. Elle grandissait moins depuis quelques temps, heureusement, car je ne pouvais envisager l’achat d’un nouvel équipement, au vu de l’état de mes finances.

  Afin de réaliser mes projets, un grand nombre d’heures supplémentaires seraient nécessaires.

  Une maison isolée, avec une piscine couverte me semblait la solution idéale pour que Mélaria puisse évoluer à son aise ; l’exiguïté d’un simple aquarium, si grand fût-il, ne lui permettant pas de dépenser son énergie de manière satisfaisante.

  Pour cela il me fallait résoudre bien des problèmes ardus, à commencer par celui du transport.

 

Rien.

Rien de notable ne se produisit pendant plusieurs jours. Le train-train. Au matin une livre de praires ; changement hebdomadaire du troisième filtre et tamisage du sable, sans incident aucun. Mélaria reste dans son trou. Le soir, une poignée de crevettes grises. Elle mange bien. Pas de remous.

  J’ai allumé la télévision à l’heure des informations. Comme c’était le remplaçant de Poivre qui présentait, Mélaria n’a pas même sorti un tentacule. Vers vingt-deux heures elle a fait son tour, mais comme l’appareil était éteint et que seule une petite lampe éclairait la pièce, elle n’a rien trouvé à redire et s’est retirée pour la nuit.

  Se ferait-elle à sa nouvelle vie ?

 

 

Le premier songe

 

J’ai rêvé de feuillages aquatiques ondulant dans une eau claire, lumineuse.

 Des vallées sous-marines se déroulaient sous moi, je planais avec délices accompagnée d’une cohorte de daurades familières.

  Je ne portais pas de combinaison ni de masque, ni de palmes, et pourtant, non seulement je n’avais pas froid, mais je me déplaçais aussi vite que je le désirais, suivant un banc de petits poissons verts, translucides. Tantôt je planais au-dessus d’une raie géante, tantôt je contemplais, immobile, les évolutions d’un gros mérou placide qui se « garait » à reculons dans son trou.

  Le contact de l’eau m’était doux, lisse comme de la soie, une soie bleue parsemée de taches de lumière, dans laquelle je glissais, libre, heureuse.

  Ainsi j’allais au fond des eaux vives sans but précis, sereine, en harmonie avec mon corps et mon esprit.

  En toute plénitude.

 

 

Le deuxième songe

 

J’étais le poisson rémora d’une baleine colossale.

  J’avais conservé néanmoins mon aspect humain.

Aucun masque, aucune bouteille d’oxygène. Je nageais dans les eaux profondes, respirant comme avant ma naissance, dans le placenta maternel, ou même comme encore auparavant, lorsque je me trouvais dans les limbes.

  Lovée contre le ventre de mon Léviathan je survolais l’abîme d’un noir encreux, d’où montait un froid glacial.

  Puis nous prîmes un courant chaud qui nous amena vers la surface.

  Pendant la remontée un sous-marin nucléaire nous croisa.

  Je restai entre deux eaux tandis que la baleine respirait en surface ; je n’aimais pas cet instant propice à toutes sortes d’attaques de prédateurs  divers : les humains chasseurs de baleines étant les pires.

  Je ne me rassurais que contre le corps immense et chaud de ma protectrice.

  Ainsi je voyageais à travers les océans du monde, ne craignant qu’une chose : la disparition de ma baleine.

 

 

Extraits du journal, du vingt-six octobre au deux dÉcembre

 

26 octobre.

  Quand Mélaria a cessé de se nourrir, alors j’ai compris qu’elle voulait se suicider.

  Oui, elle désire mourir.

  Grise, amorphe, mollement vautrée au fond de sa prison de verre comme une pieuvre neurasthénique, Mélaria souffre, et cela me rend malade moi aussi.

  Le remords commence à me ronger.

  Comment ai-je pu priver de liberté un être vivant ?

  De quel droit l’ai-je arrachée à son milieu naturel, puis enfermée durant de si longs mois, sans m’apercevoir qu’elle était malheureuse ?

  J’ai donc un cœur de pierre ?

  Une seule chose me reste à faire, de toute urgence.

  Le transport va s’avérer difficile…

 

2 novembre.

  J’ai loué un camion ; j’y ai fixé l’aquarium recouvert d’une bâche en plastique solidement attachée.

  En avant pour Dieppe !

 

 

Libre !

 

Une flaque bordeaux glisse insensiblement vers moi.

  Sous cette dentelle rouge bordée d’un feston noir se devinent les tentacules ondulant autour de la sombre galette du manteau.

  Le soleil frappe soudain l’ensemble et, d’un coup de baguette magique, illumine Mélaria.

  L’extrémité hésitante d’un tentacule vient toucher timidement ma main. Je ne bouge pas.

  La flaque pourpre s’éloigne alors, telle un bateau qui vient de larguer ses amarres, et s’enfonce dans les profondeurs transparentes. J’ajuste mon masque et je plonge.

  Entièrement déployée, telle une chevelure splendide, foisonnante, couronnant un visage noir, Mélaria plane, royale, en pleine eau.

  Les reflets du soleil la nimbent d’une auréole scintillante et, cambrée, elle s’élance vers l’abîme d’où je l’avais arrachée, loin de la minable prison dans laquelle je croyais pouvoir la confiner.

 

 

 

 

Le terrier

 

Bruka s‘arrêta net devant le terrier.

  Le trou qui avait servi d’entrée avait presque disparu sous les herbes depuis le temps, les bords s’étaient écroulés.

  Le reste de la bande revint vers elle, le regard étonné.

  C’est elle qui menait la chasse, alors ils attendaient, tournaient sur eux-mêmes, levaient leurs museaux vers la colline, là d’où soufflait la brise qui leur apportait l’odeur de leur proie.

  Le souffle doux du printemps réveillait la prairie, vigoureux et tendre, avivant leurs forces éprouvées par un hiver glacial.

  L’espoir d’un repas reconstituant les soulevait ce matin-là, leurs pattes ne touchaient plus terre ! Pourquoi Bruka les retardait-elle ?

  Bruka ressentait leur perplexité, leur nervosité croissante, mais c’était plus fort qu’elle, il avait fallu qu’elle s’arrête là, devant ce trou, vestige du terrier détruit.

  Des souvenirs vivaces se dressèrent alors en elle, elle s’assit, leva la tête vers le ciel et hurla.

  Puis, reprenant ses esprits, elle se releva, bouscula rageusement Bennir, mordit méchamment le flanc gonflé d’Albura, qui glapit, et fonça de toutes ses forces vers la perspective qui s’offrait à eux de se nourrir à satiété puis de revenir au camp pour en faire profiter les petits.

 

  Bien plus tard, alors qu’elle venait de régurgiter la viande du lièvre qu’elle avait égorgé et que les chiots s’en repaissaient avec ardeur, tout en nettoyant ses griffes, elle observait le plus fort d’entre eux. Un petit mâle vigoureux, hardi au point qu’elle devait souvent le rembarrer pour l’empêcher de s’éloigner du nid où ses frères et sœurs s’entassaient, se serrant les uns contre les autres afin de se réchauffer, dormir, se chamailler et chahuter ensemble.

  Le dominant de sa fratrie. Un futur chef, comme son géniteur. Elle savait cette chose-là.

  Une pointe acérée vint lui pincer le cœur tandis qu’elle le contemplait. Il n’avait pas rechigné longtemps en changeant de lait, lorsqu’elle était allée le chercher avec le reste de la portée de cette…  

  Elle retroussa les babines et retint un grondement.

  Cette femelle avait osé !

  Elle avait donné naissance à ses petits, malgré l’interdiction faite aux autres femelles qu’elle,  de mettre bas !

  Bruka savait qui était le père, le mâle qui les avait engendrés. C’était le sien. Borek. Elle avait perçu son odeur sur la femelle coupable dès leur première copulation.

  Il avait le droit de prendre d’autres femelles, elle devait s’y faire.

  Mais endurer qu’il les engrosse, c’était autre chose. Elle était la femelle dominante, la seule qui puisse donner des petits à ce mâle superbe, puissant, un meneur né, le chef de toute la meute.

  La fautive avait bravé la loi du clan, elle en avait payé le prix. Bruka ne regrettait rien.

 

  Seza n’avait pas résisté longtemps devant la férocité des attaques portées contre elle par les femelles rassemblées.

  C’est Bruka qui avait porté le coup de grâce, perçant de ses crocs sa carotide.

  Mais auparavant l’impudente avait dû assister, désespérée, au vol de ses petits que Bruka était venue lui prendre, l’un après l’autre, par la peau du cou, pour les emporter dans son propre terrier, avec sa propre portée.

  Elle avait gémi lorsque Borek était passé, se tenant prudemment au large, sans s’arrêter, sans un regard.

 

  Peu à peu Bruka s’apaisa. Ce qui était fait l’était bel et bien. Il n’y avait pas à y revenir. Les autres femelles avaient bien compris l’avertissement. Elle était tranquille pour un bout de temps.

  Elle couvait du regard le petit mâle alors qu’il mordillait le ventre de son frère renversé sur le dos, les pattes en l’air en signe de soumission. Le vainqueur, encore pataud, arborait déjà la même livrée que son père, d’un fauve mordoré, et le même air faraud.

  Il n’était pas de ceux qu’elle avait mis au monde.

  Elle oublierait vite néanmoins ce fait : il était à elle à présent, et à personne d’autre.

  Tandis qu’elle somnolait après les fatigues de la chasse, elle entrevit Borek qui passait dans son champ de vision.

  Ils échangèrent un bref regard tandis qu’il s’éloignait.

 

  Où donc allait-il ?

 

 

 

 

Le dernier livre de l’ami Jean-Pierre Pagliano 

 

Le Roi et l'Oiseau

Voyage au cœur du chef-d'œuvre de Prévert et Grimault

de Jean-Pierre Pagliano

Editeur : Belin

C'est au terme d'une épopée de vingt-six ans que P. Grimault et J. Prévert pourront enfin réaliser leur œuvre telle qu'ils l'avaient rêvée : Le Roi et l'Oiseau. C'est cette aventure méconnue que conte J.-P. Pagliano, spécialiste de l'œuvre de Paul Grimault. Pour le grand public, un livre à feuilleter comme un beau livre. Pour les cinéphiles, une somme unique sur un film incontournable de l'animation, par le meilleur des spécialistes.

 

 

 

Le livre de l’amie Linda Caille

 

Soldats de Jésus

Les évangéliques à la conquête de la France

De Linda Caille

Editeur : Fayard

Depuis 1950, les effectifs des chrétiens évangéliques sont passés en France de 50 000 à 500 000 fidèles. Comment expliquer un tel succès ? Linda Caille est partie à la rencontre de ces citoyens-là.

 

 

Résister

 

15 octobre 2008

 

 Ceci est extrait d’un texte d’Olivier Le Cour Grandmaison intitulé Résistances.

 

 

Pour défendre ceux qui sont stigmatisés parce qu’ils sont réputés « ne pas se lever tôt » car nul employeur ne les attend depuis des semaines, des mois, des années, résistance !

 

Pour défendre ceux qui, méprisés, humiliés, discriminés et relégués dans des banlieues laissées en déshérence, sont voués au Kärcher élyséen et livrés en pâture à une fraction de l’opinion publique raciste et xénophobe, résistance !

 

Pour défendre ceux dont les salaires sont indignes et à qui la seule perspective désormais offerte est « de travailler plus pour gagner plus », c’est-à-dire perdre davantage leur vie à tenter de la gagner en vain, résistance !

 

Pour tous les travailleurs précaires qui n’ont d’autre avenir que de le demeurer et de s’inquiéter constamment de lendemains qui depuis longtemps ne chantent plus résistance !

 

Pour tous ceux qui sont victimes d’une insécurité professionnelle et financière croissante qui les laisse sans perspective, sans autre perspective du moins qu’une crainte sans fin, résistance !

 

Pour tous ceux qui considèrent que les avancées sociales ne sont pas des privilèges mais des acquis précieux péniblement conquis par des femmes et des hommes qui se sont battus avec obstination et courage pour améliorer leur condition de travail et de vie, résistance !

 

Pour tous ceux qui jugent, contrairement aux mensongères déclarations du candidat aujourd’hui président, que la colonisation n’a pas été synonyme de civilisation comme il l’a déclaré à l’occasion d’un meeting tenu à Toulon au mois de février, résistance !

 

Pour tous ceux qui ne veulent pas de médias et d’une justice mis au pas, résistance !

 

Pour tous ceux qui n’aiment pas cette France désormais sarkozienne et qui ne veulent ni ne peuvent la quitter, résistance !

 

Pour tous les Musulmans qui « égorgent », selon la rhétorique indigne et islamophobe

de l’actuel président, « des moutons dans leur baignoire », résistance !

 

Pour les étrangers en situation irrégulière et leurs enfants scolarisés, pourchassés, raflés parfois, tous menacés d’expulsion en violation d’une Convention internationale – celle sur les droits de l’enfant – pourtant ratifiée par la France et de dispositions nationales sanctionnées par le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, résistance !

 

Olivier Le Cour Grandmaison.

7 mai 2007

 

 

La bonne conscience des salauds

 

Je m'expliquerai un peu plus loin sur la dimension provocatrice de ce titre. Commençons par le début. Une expression fait florès depuis quelque temps. Je la trouve exaspérante, condescendante et même un peu stupide. Je parle du mot « Bisounours », qui désignait, hier encore, une ligne de jouets en peluche américains des années 1980. Aujourd'hui, commentateurs et décideurs de tout acabit ne ratent jamais une occasion de ridiculiser ces « idéalistes » qui semblent confondre le monde réel avec le royaume des Bisounours.

On ironise donc à qui mieux mieux sur ces fameux Bisounours pour bien montrer qu'on est, soi-même, soucieux de sérieux et de réalisme. On est quelqu'un à qui on ne la fait pas. Ah, mais ! Je ne crois plus au Père Noël, moi, Môssieur ! Le monde véritable, ajoute-t-on, n'a rien de la douceur des peluches. Il est cruel et sans merci. Il faut s'y avancer les poings en avant. De fait, il suffit de mettre bout à bout quelques actualités récentes pour être tenté de souscrire à cette injonction. Corruption, chacun pour soi, prébendes, mensonges croisés, etc. Un cynisme sans merci paraît bien gouverner l'époque. Force est de le reconnaître.

Cela ne justifie pourtant pas cette ironie facile à l'endroit des idéalistes, des rêveurs et des Bisounours qu'habite l'espérance. Pourquoi ? Parce qu'un froid réalisme content de lui-même et prétendument lucide n'est souvent qu'un faux nez derrière lequel se cachent les cyniques et les déplaisants. Georges Bernanos parlait plus crûment encore quand il écrivait, en 1926 (dans le préambule de « Sous le soleil de Satan »), que le réalisme était « la bonne conscience des salauds ». Je m'autorise de ce parrainage pour reprendre ici la formule.

Ajoutons que ce réalisme n'est pas seulement douteux dans ses intentions. Il n'est plus aussi pertinent qu'on le croit. Écrivant cela, je me réfère à un mouvement profond de la pensée, de la recherche et de la connaissance scientifique. L'incroyable mutation anthropologique que nous sommes en train de vivre bouleverse notre intelligence du monde. Et de nous-mêmes. Le réalisme cynique façon Thomas Hobbes (« L'homme est un loup pour l'homme ») n'apparaît plus comme évident. Quantité de livres paraissent ces temps-ci au sujet du don, de la gratuité, de l'empathie, du bénévolat, du comportement dit « coopératif », etc. Ils ne relèvent pas du prêchi-prêcha, mais s'appuient sur le dernier état de la recherche scientifique.

Plaisir de donner, préférence pour l'action bénévole, choix productif de la confiance, dispositions empathiques du cerveau, neurones-miroirs, stratégies altruistes et réciprocités coopératives : on découvre dans l'être humain des paramètres dont on sous-estimait l'importance. Ils remettent en cause la vision pessimiste de l'homme longtemps hégémonique dans les sciences humaines. Cette révolution-là est d'une ampleur dont les cyniques n'ont pas idée… Elle disqualifie leur réalisme, jusqu'à le rendre passablement ridicule. L'empathie, en effet, se révèle au bout du compte comme une stratégie plus « efficace » (affreux adjectif !) que la défiance barricadée. Quelques ouvrages récents permettent de comprendre pourquoi : ceux de l'essayiste américain Jeremy Rifkin, « Une nouvelle conscience pour un monde en crise : vers une civilisation de l'empathie » (Babel 2012) ; de Jacques Hochmann, « Une histoire de l'empathie » (Odile Jacob, 2012) ; ou celui - magnifique - de Lytta Basset, « Oser la bienveillance » (Albin Michel, 2014).

À lire ces pages, on vient à penser que les Bisounours tant moqués, tant décriés, tant ridiculisés, sont probablement ceux qui perçoivent le mieux les (nouvelles) réalités contemporaines. En d'autres termes, les plus lucides ne sont peut-être pas ceux qui, dressés sur leurs ergots, font profession de « réalisme ».

 

Jean-Claude Guillebaud

Édito de Sud-Ouest – 12 mai 2014

(C’est mon copain Richard qui me l’a fait connaître)

 

 

 

·         De qui et concernant qui ?

·         Réponse : Victor Hugo, « Napoléon le Petit ».

 

 

 

 

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