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Suite civique

 

Parallèlement à ma Suite théologique, j’ai réuni,

sans trop de méthode, des textes d’abord épars sur ce site.

C’est avec l’ambition d’essayer de répondre par bribes

à ces questions que l’on se pose parfois, ou souvent,

quand on cherche à se situer simplement comme l’un

de ceux qui hantent la cité.... 

Les textes qui figurent ici seront suivis par d’autres,

mais de façon irrégulière.

 

D.R.

 

 

 

Du mythe à la légende

ou un peuple a-t-il des racines

 

Progression ?

ou la métaphore constructiviste

 

Quand je me prends pour Proudhon… 

ou le capital peut-il se passer du pouvoir ?

 

Mets de l’huile !

ou la poésie c’est du souffle

 

Notre religion

ou le ressort profond de notre peuple

 

La boussole du gouvernant

ou l’on recherche une justesse

 

Le prophète Bruno Latour

ou Notes sur Face à Gaïa

 

À gauche toute !

ou ce qui reste à inventer

 

Lieux saints

ou l’instrumentalisation de la mémoire

 

Quel modèle ?

ou la seule justice-justesse

 

Quel chemin ?

ou éloge du louvoiement

 

Marseillaise 1

ou les trois hymnes

 

 

Marseillaise 2

ou l’hymne et le drapeau 

 

Les nations ont une âme

ou ce qu’il ne faut pas laisser tuer

 

Le passé du présent

ou quand manque le ressenti du mal

 

Penser le peuple  

ou cesser de l’imaginer

 

Bêtises d’Onfray

ou le christianisme fantasmé

 

Michel Onfray 

ou le boulimique obsessionnel

 

Pardon

ou mémoire et reconnaissance du mal ?

 

Errance

ou la perte du foyer natal

 

Haïku

ou ce qui n’a pas d’histoire

 

Quelle langue ?

ou la créolisation du français

 

Empires  

ou l’inéluctable démantèlement

 

Puissance

ou l’irréductible religion

 

La parabole Cottrez

ou la fraternité comme résistance

 

Pourquoi le poème ?

ou qu’on ne le fait pas exprès

 

L’abolition

ou l’œuvre de l’une des deux France

 

Le cochon

ou la cantine à l’heure de la partialité

 

Qu’il faut combattre l’excellence

ou la fabrique des ilotes

 

On est chez nous !

ou arrêtez de beugler, c’est pas la peine d’avoir peur

 

Damnée religion !   

ou prière aux laïcards de laisser tomber

 

Des frontières !

ou assassinons français

 

Le Pen et son détail

ou quand on ne comprend rien au nazisme

 

Où est l’ennemi ?

ou les raisons de la persécution des chrétiens

 

Dérèglement

ou la nature du capitalisme

 

Voter  

ou prévoir l’écroulement

 

Sur les colonies israéliennes

ou comment en parler sérieusement

 

Une utopie anarchiste

ou que le désir en est fort ancien

 

Double laïcité

ou deux luttes à mener

 

Contre l’abstention militante

ou la maladie juvénile

 

 

 

 

Du mythe à la légende

ou un peuple a-t-il des racines ?

 

Les gens ont besoin de racines, dit-on. Mais les mots ont un sens auquel il convient de penser. Quand nous ne pensons pas au sens des mots que nous employons, ils pensent à notre place. Ce peut être dommageable, surtout lorsqu’ils sont prononcés dans un contexte lié au débat politique.

En l’occurrence, parler de racines à propos d’un peuple, c’est utiliser une métaphore botanique. Or user de métaphores est une bonne chose à condition de le faire consciemment. Sinon, elles rejoignent un ensemble plus ou moins conscient de représentations que l’on peut appeler une idéologie mais que je nommerai plus précisément un imaginaire collectif. Il est par construction inattaquable puisque perçu comme évident.

À propos des racines supposées d’un peuple, je rappelle donc que ce sont les plantes qui ont des racines, pas les humains. Se représenter les groupes humains comme des plantes, c’est "naturaliser" ce qui est politique. Ce n’est pas sans conséquences car tout ce qui provient du langage nous construit. Nos mots nous font. Or il convient de se persuader, par exemple à la suite de Roland Barthes, que naturaliser le politique est la définition même du mythe.

Le mythe a pour fonction de fournir, de façon métaphorique, une explication naturelle, liée à la nature, à ce qui est perçu comme l’ordre des choses au sein d’une société. Ce n’est donc pas par hasard qu’il utilise fréquemment les images d’animaux, de plantes, de terre, d’astres, pour construire ses récits.

Il prétend offrir ainsi à la société considérée un élément de son origine, donc de son être, de sa nature. Mais cela joue en réalité le rôle de justification de l’existant. Avec le mythe, ce qui existe devient ce qui doit exister, et qui ne doit pas changer parce que c’est conforme à l’origine, à l’être.

Il en est ainsi de l’usage de termes tels que "racines", "enracinement", etc., rapportés à une société. Il y est question pour celle-ci d’un retour à une origine perdue, ou qui risque d’être perdue. Une origine qui a des liens avec la terre elle-même, celle sur laquelle vit le peuple en question. Mais bien entendu, cette origine n’a jamais existé telle quelle, elle est une construction mythique faite d’éléments d’abord épars remixés en une image unique.

Cela empêche tout changement, toute créativité appliquée à lui-même concernant le groupe humain concerné. C’est qu’il s’agit ainsi de répondre au besoin de sécurité que ressent ce groupe lorsque son histoire s’emballe, le plaçant en situation de crise, devant un avenir incertain. Mais ce faisant, le mode mythique représente pour ce peuple un déni, un refus de son histoire présente, telle qu’il la rencontre réellement.

Or il est clair pour moi que ce ne sont pas les recherches des historiens actuels qui peuvent le rassurer sur ce point, concernant son passé et par conséquent son propre visage. Le discours explicatif qu’ils cherchent indéfiniment à construire n’a pas de pouvoir de persuasion tant il se présente, par définition et à juste titre, comme hypothétique, multiple et évolutif. 

Or un peuple a besoin de se raconter des histoires. C’est une constante au sein du fait humain. Des histoires qui, assemblées, donnent ensemble le sentiment d’une histoire collective. C’est ce que, au XIXème siècle, Jules Michelet et Augustin Thierry avaient bien compris. M’inspirant de Hugo, j’appellerais volontiers légende l’histoire qu’ils colportaient. On comprendra que le terme est alors pris dans un sens positif, ce qui ne signifie pas que toutes les légendes se valent.

L’Histoire de France que l’on m’a enseignée à l’école de la IVe République était plus une telle légende qu’une histoire au sens scientifique du terme. Elle avait cependant à la fois l’avantage et le défaut incontournable de présenter un visage de notre pays auquel on pouvait se reporter et dans lequel on pouvait se reconnaître. Dans les temps difficiles, on se fait tuer parfois pour de telles images de soi. Comme on a vu.

Une légende n’est pas un mythe, elle se compose, non de métaphores naturelles, mais de récits dans lesquels ce sont des humains qui agissent. Ils le font toujours au bénéfice d’un nécessaire idéal collectif. C’est pourquoi Tous les pays qui sont privés de légende seront condamnés à mourir de froid, comme l’écrivait à juste titre le poète Patrice de la Tour du Pin. Un poète, notons-le bien…

Quand on compose une légende, on fait des choix. Ceux-ci confortent une vision de type politique, ou plutôt, comme on aime à dire aujourd’hui, citoyenne. La légende n’est évidemment pas la même lorsqu’elle préfère – entre de nombreux exemples possibles et dans le désordre – Vercingétorix à César, Jeanne d’Arc à Jean Moulin, Bonaparte à Paoli, Bugeaud à Abd el-Kader, Austerlitz à Valmy, Bossuet à Calvin, La Compagnie des Indes Occidentales à Victor Schœlcher, etc.

Il revient aux diverses cultures politiques de distinguer où se rencontre la légende de leur choix et de la présenter de bien des manières à l’ensemble de la communauté nationale. Ce qui est alors en question, c’est le visage que la Nation voudra se donner d’elle-même et présenter aux autres. J’emploie ici le futur car il n’est de bonne légende que celle qui ouvre toujours à nouveau une possibilité de se construire de façon collective.

Mais ce travail de création ne revient pas au Pouvoir installé. Il est de l’ordre de l’art. La légende a toujours été l’apanage des poètes, des conteurs, des romanciers, des dramaturges. Qu’ils se soient pris pour des historiens, qu’ils se soient donné les moyens de l’être aussi, ils sont des créateurs et c’est bien de création qu’il s’agit puisqu’il s’agit d’avenir.

Bref, un humain descend toujours de Caïn, errant et fugitif, il n’a pas de racines, son origine est perdue. Il peut se lamenter sur elle mais, au mieux de sa forme, il aime à se reconnaître plutôt en une belle histoire à mettre en œuvre. La chanson de geste de ses héros.

Saint-Coutant – 2016

 

 

 

 

 

Progression ?

ou la métaphore constructiviste

 

On a cru qu’une union monétaire, avec la création de l’euro, amènerait ipso facto l’unité économique puis politique de l’Union européenne. Cela de la même manière que l’on a cru, depuis le XVIIIe siècle, que le progrès économique amènerait un progrès politique, social et moral.

C’est la même logique qui est suivie, celle qui isole les facteurs et place l’un d’entre eux, en l’occurrence la monnaie, c’est-à-dire une valeur liée à l’argent, au point de départ de toute amélioration ou détérioration possibles.

Or cette façon de scinder et hiérarchiser les diverses valeurs qui unissent les sociétés humaines ne fonctionne qu’accidentellement et provisoirement – ainsi pour le Second Empire ou pour les Trente Glorieuses – grâce à la conjonction de faits historiques qui sortent de cette logique – par exemple la volonté de reconstruire le pays après une guerre.

On parlera alors de matérialisme, puisque la logique suivie part de ce que les marxistes ont appelé les infrastructures, utilisant une métaphore, tirée de l’architecture, qui considère une société humaine comme semblable à un bâtiment à construire, améliorer ou reconstruire.

(Recourir à une métaphore pour comprendre le réel et pouvoir ainsi agir sur lui n’est pas une futilité en soi, loin de là, car cela correspond à une caractéristique du fonctionnement souterrain de l’esprit humain. C’est toujours ainsi que l’on pense, au bout du compte. La question, c’est plutôt de se référer à une métaphore qui soit mieux apte que d’autres à rendre compte du réel.) 

Selon la logique sous-tendue par la métaphore architecturale, les éléments constitutifs du bâtiment qui reposent sur les fondations – le social, le politique, le moral, le religieux – ne peuvent évidemment tenir si les bases "réelles" viennent à leur manquer. À ce sujet, je citerai plaisamment le Psalmiste : si les fondements sont ébranlés, que peut faire le juste ?

À partir de là, on peut bâtir une science, l’économie, à classer dans la catégorie des sciences humaines, qui se préoccupera presque exclusivement des rapports qu’entretiennent les moyens de production et d’échange au sein d’une société ou de l’ensemble des sociétés.

Ainsi, pour reprendre la même métaphore, si l’on pourra concéder que le travail qui se rapporte aux fondations suppose d’autres raisons que la seule production – comme le plaisir ou l’enthousiasme provoqués par des facteurs externes –, on ne verra là qu’un aspect annexe.   

Il en va autrement si, changeant de métaphore, on imagine une société comme semblable à un organisme vivant. Toutes les parties sont alors interdépendantes, sans qu’aucune d’entre elles ne puisse être considérée de façon isolée dans l’exercice de ses fonctions propres.

Je note au passage que, selon cette seconde métaphore, on ne passe pas du matérialisme à l’idéalisme de la vulgate marxiste, mais on abandonne bien plutôt cette opposition binaire pour la remplacer par une série complexe d’autres oppositions ou relations possibles.

L’un des avantages de cette métaphore, c’est qu’elle fournit la clé de cette énigme : pourquoi les économistes se trompent-ils si régulièrement ? Ils se trompent, du moins la plupart d’entre eux et la plupart du temps, parce que, quelle que soit leur orientation politique, ils font travailler une métaphore qui ne correspond pas au réel envisagé.

Non que la seconde métaphore réponde absolument à la nécessité de représenter totalement le réel, mais elle a le mérite de produire plus de possibilités pour penser ce dernier que la première.

Et, supposant une forte capacité de tisser sans cesse des relations aléatoires, peut-être rappelle-t-elle que, loin d’être une science, la conduite des affaires humaines est un art.   

Saint-Coutant – 2016

 

 

 

 

 

Quand je me prends pour Proudhon… 

ou le capital peut-il se passer du pouvoir ?

 

Il me semble que la gestion des entreprises, le rapport au pouvoir et l’écologie politique ne sont qu’un seul sujet. Encore cette liste résume-t-elle bien des questions. Pour explorer cela, je me propose de partir du premier point mentionné.

Et là, malicieux, j’ai envie d’écrire des gros mots. Par exemple : "Vive la démocratie dans l’entreprise capitaliste !"

Car à qui appartient une entreprise ? À ses actionnaires, dit-on, qui en sont les propriétaires légaux et par conséquent les dirigeants. Sans leur capital, point d’entreprise.

Quid alors des salariés ? Des employés contractuels. Pourtant, sans salariés, point non plus d’entreprise… Or cela n’a pas de réalité, rétorquera-t-on, puisqu’on en trouve toujours, pressés par le besoin.

Il s’agit donc en réalité d’un chantage. Et le fait, c’est que l’entreprise existe en fonction d’un rapport de force dont le fondement est la propriété du capital. Vieille histoire.

Pour que l’on passe du chantage à une honnête coopération, il suffirait alors au législateur – simple proposition d’école – d’imposer la valorisation en termes financiers de l’apport représenté par la seule présence du salariat, ceci en simple écriture. Cette valorisation équivalant par principe au montant du capital investi par les actionnaires.

L’ensemble des salariés serait alors détenteur, en tant que personne morale, d’une moitié non cessible du capital. Les salariés continueraient cependant à percevoir leur salaire, tout comme les actionnaires leurs dividendes.

Qu’est-ce qui empêche cela ? C’est, dira-t-on, que cela ferait fuir les investisseurs, pressés de s’exiler vers des cieux capitalistes plus accueillants pour leurs intérêts.

Vraiment ? Pourtant, en termes financiers ils ne perdraient rien à ce nouveau régime, alors pourquoi partir ? La raison en est que ce ne sont pas seulement leurs dividendes qui les intéressent, mais aussi l’intangibilité de leur pouvoir. À eux seuls la décision !

C’est un point sur lequel on insiste trop peu : le capitalisme se base aussi sur un rapport de force d’une autre nature que celui qui touche au capital.

Certes, l’argent est le critère qui permet la supériorité des uns sur les autres dans la société capitaliste, mais le besoin de supériorité y est tout autant fondateur. La question étant : lequel peut dominer les autres ?  

Lorsqu’on demande alors aux suppôts du capitalisme en quoi Untel est-il plus capable que d’autres de diriger une société, on obtient cette réponse : les capacités et le mérite. 

En réalité, des millions d’autres pourraient faire preuve des mêmes capacités que les siennes et montrer le même mérite. Il suffirait pour cela qu’ils soient mis d’entrée, c’est-à-dire très tôt, dans les conditions dont il dispose depuis toujours.

Pour le dire autrement : il n’y a pas plus de couillons ou de feignants chez les prolétaires que chez les capitalistes. J’ai des raisons de penser que la proportion en est constante…

Mon expérience est que, le plus souvent, les gens qui disposent de naissance du pouvoir économique ne pensent pas ainsi. Ils croient réellement être différents des autres. Meilleurs par nature. Ou plutôt, ils n’y pensent même pas, tant cela leur paraît naturel.

Mimétisme ou besoin de revanche, il en va de même d’un certain nombre de ceux, fort rares, qui, issus de milieux moins favorisés, ont atteint les lieux du pouvoir.

Je soutiens que, placés dans les mêmes conditions, n’importe qui ou presque connaîtrait les mêmes réussites ou les mêmes échecs que les dirigeants actuels. Inversement, tel héritier d’une grande fortune, patron de droit divin d’un empire industriel, serait déjà bien content de finir contremaître s’il était né dans un deux-pièces de grande banlieue.

On sait tout cela, je ne prétends rien apprendre à quiconque à ce sujet… sauf justement à ceux dont il est question.

Mais on voit alors que l’établissement d’une simple justesse dans les rapports qui régissent une société, à commencer par une entreprise mais bien plus généralement, ne consisterait pas seulement à régler la question des rapports du capital et du travail. Il resterait le problème posé par la jouissance du pouvoir des uns sur les autres.

Cela s’est vu dans certains pays, au siècle précédent, lorsqu’on y a aboli la propriété privée des moyens de production et d’échange. Il s’en est suivi la naissance d’une caste dominatrice, cette nomenklatura composée des dirigeants politiques et de leurs obligés de toute sorte.

Une caste d’autant plus prédatrice que ses membres n’avaient rien à prouver à court terme, contrairement à ce que doit tout de même affronter un actionnaire ou un dirigeant capitaliste. D’où l’efficacité relative du système dont ces derniers sont les acteurs.

Tout milieu dont l’ambition serait de réformer radicalement ce système – radicalement, car la réforme peut se montrer plus définitivement radicale que la révolution – aurait donc à se saisir de cette question : comment construire des sociétés au sein desquelles la question du pouvoir serait réglée, ou en tout cas sous contrôle ?

Or cela ne peut se faire qu’à la base de la pyramide sociale réellement existante, de proche en proche, en de multiples circonstances, lieux, milieux, sociétés, entreprises, etc., sous peine de retomber dans l’écueil précédent, celui de la collectivisation impérative.

C’est le travail, le combat pacifique, utopique, de générations. Il a connu des précédents, vite récupérés mais souvent renaissants. Je note par exemple celui qui voulait qu’au sein d’une certaine association bi-millénaire, tous soient serviteurs les uns des autres…

On a cru souvent tuer cet esprit-là mais il vit toujours, à jamais ressuscité, on le trouve représenté ici ou là tout au long de l’histoire des sociétés sédentaires.

Vaste entreprise, donc, qui suppose une longue mémoire, une lucide obstination, une profonde conviction, une constante expérimentation, une intense et fraternelle mise en réseau.

Utopique ? Eh bien, le fait est pourtant que les gens qui portent cela existent, même s’ils se connaissent mal, et s’ils se rejoignent trop peu. Il leur reste à constituer sur la Terre un vaste filet aux mailles de plus en plus resserrées.

La question étant toujours et partout celle-ci, pour plagier un éminent poète : est-ce ainsi que les humains vont vivre ?

On trouvera bien des difficultés à cette entreprise. Elles ne se limiteront pas, loin de là, à l’économie. L’une d’elles, constante, je la cite parmi bien d’autres pour exemple de la gravité des questions qui sont aussi en jeu, serait celle du pouvoir dans ses interférences avec la sexualité et les rapports entre les genres.

Mais une autre, la plus grave, première et dernière pour toucher directement à des enjeux planétaires, est celle des rapports de pouvoir que l’espèce humaine entretient avec le monde dont elle fait partie.

C’est qu’en bout de course – au départ comme à l’arrivée – tous ces angles de vue vont ensemble et ne dessinent qu’une seule question, à la vie à la mort : notre espèce peut-elle s’éduquer à l’abandon de son rêve mortifère, à savoir le règne, la puissance et la gloire ?

Et comme on dit, il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre.

Saint-Coutant – 2016

 

 

 

 

 

Mets de l’huile !

ou la poésie c’est du souffle

 

Bon d’accord, sur ce site, mes poèmes – je m’astreins à un poème minimum par semaine, affaire d’hygiène personnelle, les musiciens font bien des gammes ! – ressortissent parfois au genre bimbeloterie, comme une amusette, genre bonbon à la menthe plutôt pâlot. Il en faut aussi des comme ça, pas la peine de râler.

En réalité – allez, je suis franc ! – c’est le genre qui me vient quand je n’ai rien sous la main, ou plutôt sous la casquette. Ni, surtout, sous le souffle. Oui, le souffle. La poésie que j’aime étant affaire de souffle plus que d’idées ni même de mots.

Je ne sais pas pourquoi j’insiste là-dessus, de toute façon tout le monde s’en fout. La poésie à quoi ça sert ? On se demande. En fait, si, je sais pourquoi. J’insiste parce que, même si tel poème est mauvais, en tout cas sans intérêt, juste une musiquette, la poésie, la vraie, est vitale du genre vital (j’ai voulu éviter "vitale de chez vital").

Quand j’écris poésie, j’ai dans l’idée ce que l’étymologie de ce maudit mot dit : faire, créer, travailler. Et même, selon moi, faire travailler. Car la poésie fait travailler la langue.

C’est vrai qu’en écrivant un poème on crée quelque chose qui n’existait pas avant. C’est donc le premier sens. Mais dans la mesure où il est poème et non prose, ce qu’il crée n’est pas de l’ordre de l’usage immédiat.

La prose sert à dire ce sur quoi l’on va se poser là tout de suite, s’asseoir sans trop penser au comment. L’ancien argot le disait bien, pour lui le mot prose désignait ton fondement (exemple : Côté dossières c’est blèche, mec, cloque ton prose sus l’plume*).

Pendant que la prose repose le cavalier, tu vas, poésie, te mettre au boulot, faire travailler le cheval. Pas qu’il se rouille des muscles, des poumons, de tout le reste ! Le faire éliminer l’en-trop, acquérir le possible, imaginer le libre, la liberté. Hennir de bonheur ou de malheur et vice versa. Etc. 

Après ça, on se remet en route, ragaillardis cavale et cavalier.

L’image du cheval pour dire la langue est pratique, on me dira, mais pas trop adéquate. C’est vrai, c’est juste un aspect, pour dire le côté déplacement, passage de l’un à l’autre grâce à la langue. Mais vaudrait mieux parler de voiture car on est dedans. On n’est pas dans un cheval, d’ordinaire. Mais la langue on est dedans.

Essayez de vivre sans la langue, impossible ! Même sans langage, les bêtes n’y arrivent pas, ils se sont dotés de modes de communication. Alors nous, les humains ! Dès que tu dépasses la simple perception, la pure sensation, ton monde se tient à l’intérieur de ta langue, c’est elle qui te le fait connaître et comprendre. Elle est ton monde devenu toi. Elle est en toi et pourtant tu es en elle.

(Parenthèse hautement théologique : c’est ainsi que le Fils est dans le Père et que le Père est dans le Fils, du moins selon saint Jean… Bon d’accord, ça ne vous intéresse guère, et moi ce que j’en disais...)

Eh bien tenez, la langue est un machin qui rouille. Qui se rouille, déjà, se mettant à grincer comme les articulations des pépères, mais aussi qui rouille tout court. Qui part en squames ossifiées, qui se délite. Et qu’est-ce qui reste ? Pas grand chose de bon, des redites sans fin, des ritournelles de bar, pas toujours brèves de zinc, ces perles, mais de la marmelade rance de ciboulot assaisonné au jus de toujours-déjà.

Aussi des formules vides ressassées, et c’est plus grave, pour entuber l’électeur, le chaland, le pékin, même sans le faire exprès tant les locateurs, comme on dit puis, se font empapaouter eux-mêmes par leurs rengaines à la noix de cabinet ministériel ou de cabine d’essayage. Ils y croivent pour mieux nous y faire croire !

Et pareil pour les philosophes encartés, embedded, intégrés dans le grand flux de paroles mortes, oui, de vaines paroles comme on dit dans la Bible, elle qui n’a pas peur de le dire, que nos discours sont bulles de savon… Et pareil pour les journalistes. Ah misère !

Où j’en étais ? Ah oui : la poésie nettoie la langue, elle la graisse – l’oint, même, si vous préférez – pour qu’elle glisse plus qu’elle ne crisse, mais qu’elle vous cogne la trogne, aussi, plus qu’elle ne la rogne.

Comment le fait-elle ? En mettant de l’espace, du jeu, entre les dents serrées, les idées ferrées, les assurances gérées de nos pensées et discours convenus, habituels, pré-mâchés.

Et quand la langue a bougé, c’est tout le reste qui bouge avec, le monde a changé, on le voit autrement, on se dit qu’il demande à se faire nettoyer lui aussi, le monde, à faire un peu plus plaisir, non ?

Voyez la règle : le langage est premier. Comme tu causes tu fais, comme tu penses tu crées, au bout du compte de tout, même si retard à l’allumage. Même si long, le retard. Voire très long.

Dans la poésie, cet espace et ce jeu viennent en elle et par elle de bien des manières, il n’y a pas de mode d’emploi traduit du coréen, ce n’est pas un téléphone, pas une machine, pas un médicament. En poésie vous trouverez de tout. Même le pire, c’est dire...

Mais autant qu’il me souvienne, d’où proviennent l’air et le jeu et l’espace qui me conviennent à moi ? Du rythme, ce que j’appelle plus haut le souffle, car un poème qu’on ne peut dire, qu’on ne peut respirer, inspirer, expirer, c’est déjà de la mécanique, de l’artefact, moi je trouve.

Mais j’ai sans doute tort d’en faire une règle. Si tu te débrouilles, à l’inverse, pour attaquer le langage par la face nord, sans appui d’oxygène, sans apport de salive, ma foi chapeau ! Le tout est de parvenir à instiller un doute dans le mécanisme admis, celui qui passe pour vrai puisqu’ évident pour tout le monde.

Alors on me demandera ce qui la sépare, la poésie dont je parle, de l’art d’aujourd’hui, celui qui, à coup d’installations hyper-médiatisées, ou de ce genre de trucs, serait là pour « provoquer chez les gens un retour sur ce qui est, sur ce qu’on est » (je répète ce que j’ai entendu dire par un expert plein d’expertise, voir à la page Tree de ce site).

Ce qui la sépare, c’est que là, c’est un art officiel, dont l’effet consiste à faire comprendre au simple pékin (les gens) qu’il lui manque de la culture, qu’il ne fait pas partie de la haute. Molière se marrait déjà, depuis ses tréteaux, en écoutant les précieux de son temps, pointant leur ridicule.

« Toute langue avec laquelle on ne peut se faire entendre du peuple assemblé est servile » écrivait Jean-Jacques Rousseau et je suis d’accord avec lui là-dessus. Il existe une poésie de ce genre, faite pour se hausser du… prose. Ce n’est pas de celle-là dont je parle, mais de celle qui a pour effet de secouer le convenu de la langue autorisée pour que le peuple assemblé puisse mieux s’entendre. 

La différence est ténue, au premier abord, car la poésie vraie n’est pas toujours immédiatement audible, mais les effets ne le sont pas, il n’y a qu’à comparer, par exemple, la poésie soviétique officielle et celle des vrais poètes russes pour le comprendre. Maïakovski ou Tsvétaïeva ne se sont pas suicidés pour rien.  

Ah oui, question : et qu’est-ce qu’elle raconte la poésie, de quoi parle-t-elle, quel est son sujet ? Ben non c’est pas la question, elle raconte ce qu’on veut qu’elle raconte, du moins si l’on peut, mais elle n’a pas en premier lieu l’idée pour tutrice, ni le concept pour maître. Le plus souvent, c’est après coup qu’elle comprend ce qu’elle a dit. Ou non.

Et parfois, grâce à tous les dieux de la parole, lesquels n’en sont qu’un, il en sort une pépite. Du genre qui aide à vivre. Et parfois à mourir.

 

* Traduction de la phrase argotique : En ce qui concerne les chaises, il y en a trop peu, cher ami, assieds-toi sur le lit.

Saint-Coutant – 2016

 

 

 

 

 

Notre religion

ou le ressort profond de notre peuple

 

La question que j’aborde ici est la suivante : quelle est la religion de la France ? Mais il me paraît nécessaire de préciser, avant de continuer, que ce qui suit est sérieux, même si un zeste d’humour tente parfois d’y alléger la sauce.

Quelle est donc la religion de la France ? Je ne cherche pas ici à déterminer laquelle des confessions présentes sur le sol national est à reconnaître comme celle qui devrait s’imposer, la réponse étant évidemment qu’aucune d’entre elles ne peut ni ne doit y prétendre.

Je me préoccupe de définir la religion laïque, non confessionnelle, de notre peuple. Ou, si l’on préfère, l’ensemble cohérent des croyances et des valeurs qu’elle promeut ou devrait promouvoir, face à d’autres religions, confessionnelles ou non.

Je tiens à cette distinction : religion et confession sont pour moi deux termes à différencier. Leur point commun réside dans le fait que leurs prémisses ne sont pas démontrables, mais toutes les confessions sont des religions ou les branches d’une religion, alors que toutes les religions ne sont pas des confessions religieuses.

La confession suppose, pour le dire vite, l’existence d’un autre monde ou, à tout le moins, la confiance en un absolu constitué en partenaire. En revanche, la religion peut ne pas se soucier de cela, il lui suffit de prétendre régir la conscience des populations qui l’ont adoptée et d’influer en conséquence sur le mode de vie individuel et collectif qui lui est lié.

Certes, le comportement de ces populations sera le plus souvent différent de ce qui leur est prescrit, mais tel est justement le rôle d’une religion de définir ce qui devrait être par rapport à ce qui est et à ce qui est possible. L’écart fait apparaître alors l’ampleur de l’effort qui serait à accomplir à l’avenir.

J’ai conscience qu’il est difficile de concevoir ce que peut être une religion non-confessionnelle dans un pays où religion rime avec existence de Dieu. Je place pourtant, par exemple, le fascisme, le nazisme, le stalinisme ou le néo-libéralisme actuel, malgré les abîmes qui les séparent, dans la catégorie de ces religions alors même qu’ils n’ont pas eu besoin de se constituer en confession.

Ils ont constitué chacun, en effet, un mode de conscience particulier qui visait ou vise à régir le comportement des gens. Voire à les habiter jusqu’au plus intime. Où l’on voit que la religion est par nature totalitaire, raison pour laquelle il n’est de bonne religion que privée d’institutions politiques qui lui seraient cohérentes.

Mais je reconnais que cette dernière réflexion est déjà la marque de l’influence d’une religion non-confessionnelle, notre bonne religion, celle dont je suis habité et dont je pense qu’elle commande souterrainement, et plus ou moins, le ressenti de la plupart de mes compatriotes.

Avant de proposer quelques indications à son sujet, je note en premier lieu que son ressenti actuel est malheureux. C’est comme si cette religion était repoussée au tréfonds des âmes par la religion dominante, ce néo-libéralisme déjà mentionné, alors qu’elle est gangrenée de plus par les relents d’une religion que l’on pensait caduque, le nationalisme chauvin.

La religion est par nature remontante, comme certains rosiers. Elle ne meurt jamais, mais se rénove et réapparaît chaque fois qu’il lui est possible, ne serait-ce que par stolons. Il en est ainsi de ce nationalisme chauvin, par exemple. Mais il en est de même de la religion dont je pense, ou dont je parie, qu’elle est la véritable religion de mon peuple.

Il s’agit de celle qui a permis un jour à ce dernier de proposer au monde cette formule magique : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 1789, art. 1er). Sachant que le mot hommes voulait alors désigner l’ensemble des êtres humains, mâles et femelles.

Pour donner une idée de ce qui est pour moi aujourd’hui la religion dont je parle, je partirai de cette phrase de la Déclaration pour étendre maintenant le sens du mot droits qu’elle contient à celui du mot valeur. L’idée est alors qu’un être humain en vaut un autre, ce qui n’est pas démontrable et ressortit donc bien, comme je le précisais plus haut, au domaine de la religion.

Voici, à titre d’exemples et dans le désordre, quelques règles religieuses qui pourraient être inscrites dans le ressenti global de la population, du moins à mon sens, et qui toutes, traduisent cette égalité de valeur humaine au sein des distinctions sociales admises. On pourra aisément les compléter, les infirmer ou les corriger, tant j’avoue les avoir extirpées et expansées à mon gré, non sans amusement :

Il n’y a ni homme ni femme. Ni blanc ni noir, ni jaune ni rouge, ni basané. Ni chrétien ni musulman, ni juif ni bouddhiste. Ni Français ni étranger, ni migrant ni réfugié. Ni hétéro ni homo. Ni beau ni laid. Ni adulte ni enfant. Ni valide ni infirme. Ni pauvre ni riche, ni richard ni clochard.

On peut continuer : ni Neuilly ni Bobigny, ni capitale ni hameau. Ni patron ni employé. Ni travailleur ni chômeur. Ni médecin ni patient. Ni enseignant ni enseigné. Ni instruit ni inculte. Ni gouvernant ni gouverné…

Tous ont donc la même valeur au regard de ce qui fait l’humain tel qu’en lui-même. On me dira peut-être qu’affirmer cela ne mange pas de pain puisque cela ne change en rien le système réel de nos relations sociales, qui n’ont pas grand chose à faire de la valeur des gens. Je pense le contraire.

Il est certain qu’en lisant les affirmations qui précèdent, on constatera ces différences entre le fait, le possible et le prescrit auxquels je faisais allusion. Mais je le répète, cet écart est constitutif de toute religion. Simplement, quand le fait diffère par trop du prescrit, comme aujourd’hui, on peut s’attendre à des troubles et peut-être à de profonds bouleversements.

Je donne un exemple : quand un patron empoche d’un coup cinquante mille fois le smic sans avoir rien fait d’autre, plus ou moins bien, que son boulot, ce n’est plus l’argent qui compte alors car il n’a plus de sens, c’est la valeur relative des uns et des autres qui est mise en cause. Continuez comme ça et la houle alors suscitée va finir en raz-de-marée.

C’est que l’humain, au fond, ne plaisante pas avec la religion.

 Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

La boussole du gouvernant

ou l’on recherche une justesse

 

Le moment me semble arrivé où le politique le plus achevé ne saisit plus le mouvement de l’histoire. Où un saut qualitatif serait à effectuer, mais sans qu’on sache avec précision dans quelle direction. C’est ce qu’on a appelé, d’un terme grec, un kaïros, ou latin, un momentum. Le moment où l’histoire semble devoir bifurquer, ceci selon la façon imprévisible dont les peuples et leurs échanges vont se mouvoir.

Car à nos yeux, le mouvement de l’histoire est aujourd’hui confus, désordonné, contradictoire, et l’histoire présente est elle-même impalpable, instable, faite d’une multiplicité de tendances éparses et souvent antinomiques.

Par opposition au poids et à la constance qu’on lui avait attribués, il existe aujourd’hui une sorte de fluidité, de légèreté de l’histoire. Pour emprunter une image tirée de la physique, elle présente un ensemble extrêmement composite de raretés, chaque tendance, chaque mouvement, chaque comportement se déployant pour soi-même, semble-t-il indépendamment des autres.

Le politique a raisonné jusqu’à il y a peu en fonction des valeurs lourdes qui ont longtemps dominé. États, grandes institutions de toute sorte, tant au sein d’un pays qu’aux niveaux continental ou mondial. Mais aujourd’hui, c’est la multiplicité de raretés aux échanges sans limite qui semble en train de s’imposer.

Dans le même temps, des blocages se multiplient eux aussi. C’est comme une mécanique qui se grippe au moment où la diversité de ses emplois s’accroît, ou qui se bloque lorsqu’il devient patent qu’elle n’est plus outillée face à la demande qui lui est présentée. Tout cela devenant source de violences.

On voit bien que François Hollande ou Angela Merkel, ou encore Obama, n’ont cessé de pédaler dans cette vaporisation vibrillonnante tout en tentant de parer plus ou moins habilement les retours de manivelle de ce qui reste des moteurs anciens.

C’est qu’ils ont été formés, le premier surtout, à la gestion de grands systèmes à équilibrer à l’aide d’une sorte de sagesse, ou d’adresse. Des qualités acquises en fonction de repères supposés invariants, enseignés dans des écoles ad hoc et des partis bien assis.

Dans cette situation, je vois Hollande comme celui qui veut mettre le point final, avec plus ou moins de bonheur, au dérèglement d’une mécanique ancienne pourtant obsolète.

À peine élu, il la croyait capable de fonctionner mais, s’apercevant qu’il n’en est rien, il tente maintenant d’en graisser les engrenages, d’en réparer les pannes, d’en remplacer les pièces, de la doter de diverses améliorations techniques, ou supposées telles, et ainsi de suite. Le tout à son idée.

Il y échoue néanmoins et le blâme en retombe sur lui, qui pourtant a le mérite d’avoir au moins essayé quand les autres avaient laissé aller. C’est qu’il veut croire, comme beaucoup de monde, que la machine repartira de plus belle, ainsi rénovée, sans prendre conscience de son inadaptation radicale à l’histoire présente.

D’autres ont tenté la même chose et semblent mieux réussir la rénovation de leur machine à eux. Ainsi Merkel, Renzi, peut-être Cameron. C’est qu’ils ont moins freinés que lui par une exigence populaire peu… flexible.

Je gage qu’ils échoueront de même, car leur semblant de réussite est dû avant tout au fait qu’ils jouent sur des inégalités de performance entre machines voisines. Il est donc à parier que la volatilisation propre au mouvement actuel se chargera de réduire ces réussites-là.

On ne sait d’ailleurs s’il faudra s’en plaindre, tant ces adaptations supposées ramènent en fait la machine sociale à certains modèles prétendument plus fluides, donc plus efficaces, mais en réalité lourds de dangers ultérieurs, puisque basés sur un accroissement constant de la violence sociale.

Or dans les temps comme celui-ci, dans ces moments cardinaux, il s’est souvent imposé un homme, ou plutôt un groupe, porteur d’une vision supposée rendre la société apte à prendre le virage au bénéfice du plus grand nombre.

Certains d’entre eux ont pu ainsi faciliter au mieux le passage à un autre monde, sachant que cela ne se passe pourtant jamais sans casse. D’autres ont causé au contraire des douleurs et des malheurs sans nom avant de voir leur œuvre supposée s’écrouler dans les massacres et les ruines.

Mais avant l’apparition des uns comme des autres, on a vu aussi paraître des prophètes. C’est-à-dire des gens qui voient assez loin et assez large pour être à même d’indiquer, non un chemin, mais une constante de l’histoire, que cette dernière soit lourde ou légère, épaisse ou fluide. Le rappel du bon sens, au fond, comme l’indique une boussole.

Cette constante consiste en ceci que seule la justice, la justesse des relations qu’entretiennent les participants de l’histoire quels qu’ils soient, humains et autres sur la terre, permet à terme une sortie de crise. Ceci malgré l’inefficacité immédiate et apparente que peut présenter parfois une telle pratique.

Tel a toujours été le choix, qui consiste à profiter d’un kaïros pour semer ainsi les conditions d’un Jour de paix à venir. Mais le temps viendra-t-il où, par exemple au sein de l’Union européenne, l’appel de quelques voix puissantes dessinera cet avenir ? Suspense. 

Saint-Coutant – 2016

 

 

 

 

 

Le prophète Bruno Latour

Notes sur Face à Gaïa

 

Je livre ici quelques notes de lecture d’un livre de Bruno Latour, Face à Gaïa (La Découverte), que je trouve propre à faire réfléchir quand on se préoccupe du Nouveau Régime Climatique. Je ne comprends pas tout de ce qu’il expose, mais ça me fait des clics dans la tête. Du coup, je le tire vers mes obsessions.

Fin du monde

Cette citation de lui, « L’Apocalypse est un appel à être enfin rationnel », me parle pour plusieurs raisons dont celle-ci : parce qu’elle correspond à certaines de mes recherches personnelles à propos de la forme de pensée des Prophètes bibliques. On ignore trop à quel point elle est actuelle.

Je pense par exemple à la fin du livre d’Amos, que la plupart des commentateurs modernes estiment une partie ajoutée ultérieurement pour la raison qu’elle annonce un avenir positif au Royaume d’Israël alors que tout le livre prédit des catastrophes écologiques et militaires à celui-ci en conséquence de ses mauvaises pratiques.

En réalité, il convient de comprendre ce paradoxe apparent que manient les prophètes, et Jésus à leur suite, et selon lequel la fin – de toi, de la nation, du pays, du monde – est assurée mais n’a de sens qu’avec un « sauf si… ». Tout s’écroule, puisque nous faisons tout pour cela, « sauf si » nous changeons de sens, nous disent-ils, à la dernière minute. Ou « sauf si » survient l’impondérable…

Nous sommes donc pour eux dans le temps de la fin, le temps de cet écart entre la fin annoncée et la fin réalisée. Un temps où les deux sont vrais en même temps de la chute et du relèvement.

Et ils ne rigolent pas, eux, car ils croient ce qu’ils savent, ce qu’ils voient, à la différence de nous qui savons tant de choses que nous ne voulons pourtant ni voir ni croire, à savoir que la fin de notre monde est bel et bien là. D’où l’usage du mot apocalypse, qui signifie dévoilement. 

Que nous soyons toujours dans ce temps de la fin, c’est aussi le sens de la parabole du Jugement dernier. C’est à partir de l’image prégnante de celui-ci que nous pouvons tenter d’éviter les effets de notre universelle condamnation à la disparition.

Foi et religion

J’adresse cette citation du même auteur à ceux de mes collègues pasteurs qui passent si facilement de la foi à la religion : « S’il est vrai qu’être chrétien exige de vivre dans la crainte et le tremblement [à la suite de Kierkegaard, NDLR], alors vous comprendrez aisément que la tentation sera forte de se précipiter sur toute occasion de cesser de craindre et de trembler. »

Et paraphrasant aussi Éric Voegelin (La Nouvelle Science du politique, Le Seuil), je précise mon vocabulaire : alors que la foi est incertitude – vibration de la présence et de l’absence – la religion est gnosticisme, connaissance assurée censée nous sauver. La foi est ce qui vous saisit ; la connaissance, ce que vous saisissez.

De profundis…

Je réagis maintenant, toujours en fonction de mes intérêts, à la lecture des pages de Bruno Latour qui évoquent l’année 1610 comme tournant majeur dans l’histoire européenne :

Cette époque a marqué en Europe, selon lui, la fin des avancées de l’humanisme, cet esprit de recherche et de tolérance. Au diable, désormais, les Érasme, les Montaigne et les Rabelais, trop incertains parce que trop tolérants, c’est le recteur Descartes qui s’annonce.

La conversion de Henri IV et sa mort violente en 1610 me paraissent avoir signé aussi, les deux choses étant liées, la fin d’un protestantisme français, non seulement productif et démocratique comme ailleurs, mais de plus léger et joyeux, et j’ajouterai charnel, tout cela vécu malgré les constantes remontrances du sinistre Calvin.

C’est une façon courtoise, cordiale ou délurée de vivre la foi chrétienne qui va s’éteindre alors, héritière à sa façon des poètes du gai saber ou des Rutebeuf et des Villon, Marot m’en soit témoin.

Ravaillac a donc signé l’assassinat et, par suite, l’échec de cet autre "gai savoir", et annonce en conséquence Louis XIV et la création du monstre étatique absolu qui dérivera plus tard en État-Nation jacobin. Fin de la pluralité et de l’indéfini créatif qui régnaient en Europe.

Saint-Coutant – 2016

 

 

 

 

 

À gauche toute !

ou ce qui reste à inventer

 

Comme cette année 2016 qui meurt, le clivage gauche-droite, nous dit-on, serait moribond. Ah tiens ? On pourrait donc concevoir un système politique dans lequel les gens qui sont exploités, ou exclus, ou méprisés, ou tout cela à la fois, continueraient à l’être avec plaisir, ou, au minimum, avec résignation…

Nous continuerions à accepter qu’un grand nombre d’entre nous soient au chômage pourvu que la machine tourne plus ou moins bien pour les autres. Nous penserions normal que les salaires du plus grand nombre ne suffisent pas, que les horaires de travail s’allongent pour le même prix, que des populations entières soient reléguées dans des ghettos, que les services publics s’amenuisent, que de larges zones du territoire s’en passent et que leurs habitants se paupérisent, voire se clochardisent, etc.

De la même manière, nous serions heureux de voir les plus riches s’enfermer dans des quartiers luxueux bien défendus, des patrons gagner des sommes fabuleuses tout en saccageant l’avenir de leurs entreprises, des médecins se sucrer au passage ou refuser d’aller soigner dans les coins paumés, des… mais allez, j’en passe. Et que tout cela leur paraisse à tous le juste salaire de leur éminente somme de talents et d’intelligence, à eux qui, pour la plupart, ont surtout bénéficié des avantages de leur naissance.

Il y aurait une gauche qui accepterait tout cela pour la raison que la droite l’aurait rejointe dans sa recherche de la justice. Et il y aurait une droite qui serait heureuse de cela parce que la gauche aurait compris que l’efficacité (à venir…) passe par de tels sacrifices. Voilà qui arrangerait bien des gens, c’est sûr ! 

Malheureusement pour eux, ce n’est pas vrai, le clivage existe toujours. Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’il ne s’exprime pas dans le réel politique qui nous est présenté aujourd’hui. Ce qui s’expose sur la scène n’a pas grand chose à voir avec ce qui se vit dans la salle. C’est en effet la résignation du plus grand nombre – les oubliés de la fête – qui prévaut, faute d’un langage qui lui soit propre et qui soit apte à rendre compte du réel en vue de le transformer.

Ceux que cela arrange, ou ceux que cela trompe, y voient la fin du fameux clivage. Mais ce qui est moribond, c’est l’ensemble des conditions dans lesquelles la parole et l’action politiques se proposent aujourd’hui au plus grand nombre. Et c’est la capacité d’un peuple d’autant plus assujetti, désormais, qu’il est atomisé, à se considérer comme un ensemble, certes divers mais cohérent, capable de se faire sujet de son histoire.

C’est là, sur cette scène du pouvoir où la foule bigarrée des spoliés a disparu du spectacle, que le clivage tend lui aussi à disparaître.

Je ne pense pas, pour autant, ce peuple assujetti semblable à ce qu’il était autrefois, au temps d’un prolétariat massif, apte à être organisé en parti se voulant révolutionnaire. Les conditions sociales ont changé, et se faire organiser par d’autres – les activistes à tête formatée – n’est de toute façon guère enviable, ni efficace, pour un peuple quel qu’il soit… comme on a vu à l’Est.

Et aujourd’hui, comme on le voit cette fois dans l’Ouest latino, devenue purement et simplement populiste, cette gauche-là n’a guère de solutions viables à proposer. Que Mélenchon s’en avise !

C’est donc la résignation qui l’emporte plus ou moins aujourd’hui,  toujours susceptible, néanmoins, de se voir remplacée ici ou là par un coup de colère ponctuel, ou de faire place à l’emballement populaire pour quelques icônes porteuses de solutions toutes faites, à base de vindicte imbécile, le tout relayé par quelques histrions habiles à dresser les uns contre les autres. Le degré zéro de la pertinence politique.

Tout est donc à reconstruire d’une gauche qui soit elle-même. Celle qui n’est rien d’autre que la force collective issue de l’ensemble, divers mais coordonné, des milieux qui veulent une avancée vers la justice. Et c’est urgent, car c’est cela maintenant ou l’explosion demain.

Mais qu’est-ce qu’un parti de gauche, aujourd’hui ? Rien, ou si peu. Je le dis de tous ceux qui se veulent tels. Aucun n’a pensé le réel, ou s’il en est un qui prétende l’avoir fait, il s’est montré incapable de passer à la réalisation. C’est qu’un parti, au sens actuel, n’est pas la solution. Au mieux, c’est un club de militants, au pire un cénacle de notables. C’est en tout cas un milieu qui exclut. Ceci par construction et de bien des manières, et pour de nombreuses raisons supposées doctrinales.

Pour moi, il n’y a qu’une chose à faire si l’on en est, et c’est de foutre le camp, ou, au plus, de s’y tenir à la marge. La force politique de gauche est ailleurs, qui reste à naître comme formation capable d’agir.

Elle ne peut venir que du bas et du multiple. De ces innombrables et divers mouvements, initiatives, associations, inventions, tentatives, entraides, clubs, fraternités dont le pays fourmille. Actions citoyennes, militantes, bénévoles ou non, privées aussi bien que publiques ou semi-publiques, laïques ou confessionnelles, locales ou régionales, fédérées à tous les niveaux aussi bien qu’isolées ou de voisinage. Mais actions fraternelles, exigeantes et bienveillantes issues du peuple, c’est à dire du multiple.

À toutes, il ne manque le plus souvent que de se savoir nées de l’esprit véridique de la gauche. De son esprit natif, celui des tout premiers socialistes. De porter le ferment d’une gauche à inventer ensemble. À construire selon de nouveaux modes relationnels. À représenter selon de nouveaux modes de désignation.

Là, tout est à faire. À recommencer, à réinventer. Le tout de ce que les anciens ont désiré, imaginé, voulu, et qui s’est délité. Et si cela se fait un jour, on verra bien si le clivage a disparu. 

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Lieux saints

ou l’instrumentalisation de la mémoire

 

Côté religion, ils remettent ça aussi… Juifs israéliens et musulmans palestiniens n’en finissent pas de se bagarrer à propos des antiques sanctuaires du Mont Sion : la mosquée ou le temple, le temple ou la mosquée. Des lieux saints, dit-on, termes à interroger.

Pour moi, il existe des lieux de mémoire. Le passé a laissé ici ou là une sorte de butte-témoin pour aider au souvenir et à la possibilité de se remettre au bénéfice d'actes fondateurs. On sait bien que les peuples qui n'ont pas de légende sont condamnés à mourir de froid1

C'est pourquoi l'on visite ou fleurit tel ou tel de ces lieux, afin que le souvenir des terribles ou heureux événements qui s'y déroulèrent ne soit pas aboli mais façonne pour le mieux le présent et l'avenir. 

Il y a donc des lieux de mémoire, mais y a-t-il des lieux saints ? Je crois que non. Je pense bien sûr à cet endroit que tous s'accordent, jusque dans les médias les moins dévots, à nommer Les Lieux Saints...

Je ne dénie pas aux juifs pieux, par exemple, le droit de considérer comme tel l'esplanade du Temple de Salomon, ni ne refuse aux musulmans celui de révérer lui aussi ce site, lié à la mémoire d’Abraham.

Mais je ne vois là qu'un lieu de mémoire, ce qui n'est pas peu. Voyez la différence : on peut partager la mémoire, on ne peut partager la sainteté.

Aussi, lorsque j'entends des chrétiens parler de lieux saints, je m'étonne. C’est parlant de Dieu seul qu’Ésaïe a pourtant écrit : C'est moi, le Seigneur, votre Saint !2

Et ce mot n'est pas synonyme de "pur". Le pur suppose l'existence d'un impur à détruire. On sait où cela mène. Non, selon les Écritures bibliques, la sainteté est affaire de justice et de justesse. C'est en ces deux sens que, pour elles, leur Dieu est seul juste et saint, et je ne vois pas en quoi des lieux pourraient l'être.  

Parler de Lieux Saints évoque donc pour moi ce désir pernicieux de retourner à la supposée pureté d'une identité gagnée, non dans la recherche d'une fidélité, mais dans un effort pour se trouver une origine. Une fois pour toutes, du moins selon le livre de la Genèse, le Seigneur Dieu l'interdit aux croyants et le déconseille aux autres3, leur proposant un avenir à construire en commun. 

Je crois que la sainteté est l'enjeu d'aujourd'hui et d'ici, où que l'on se trouve. Et je crois que c’est vrai, tant pour les croyants que pour les incroyants, car la sainteté n’est autre que la plus grande justesse qui se puisse concevoir à tous égards, quelles que soient les conceptions ou les représentations régnantes. Dieu est laïc, si nous, les humains, sommes toujours plus ou moins religieux.

Et quant à ce fameux temple, perché là-haut sur le Mont Sion, si Jésus se voyait le rebâtir en trois jours, il parlait alors de son propre corps4 : de la même manière, chacun peut aspirer à devenir lui aussi le temple de l'Esprit5.

Pour ce qui est des chrétiens, plutôt que de se pâmer devant de supposés lieux saints, je pense qu’ils ont à témoigner aujourd'hui de cette foi-là, amicalement et modestement, devant juifs et musulmans.  

 

1 - Patrice de la Tour du Pin.

2 - Ésaïe 43,15.

3 - Genèse 3,23.

4 - Jean 2,21.

5 - 1 Corinthiens 6,19.

 

Saint-Coutant 

 

 

 

 

 

Quel modèle ? 

ou la seule justice-justesse

 

Si l’on avait envie de rêver d’une autre existence ici-bas, on imaginerait quoi ? Je pense ici à notre monde... mondialisé. Quel modèle avancer ? Comment réduire ces "disparités" (naguère on disait "injustices") lourdes de dangers ?

Fini depuis longtemps le modèle soviétique ; disparue la vogue du tiers-mondisme ou du non-alignement ; violemment dévalorisée la revendication d'un ordre religieux ; en crise les modèles rhénan ou scandinave : va-t-on privilégier le modèle américain, dit néo-libéral, dont on dit le plus grand bien chez les décideurs ?

Et en effet, un nouvel ordre s'installe dans les imaginaires sociaux dominants, avec ses vigoureuses et rigoureuses valeurs. Compétition, effort et initiative, risque, primauté du juge et de l'entrepreneur sur le politique, prime au gagnant, etc.

Le marché étant supposé moral, ceci ne va pas sans ce pragmatisme : l'enrichissement des uns devra profiter aux autres grâce à ses retombées.

Le tout avec un parfum d'évangélisme puritain, Dieu bénissant le juste dès ce monde-ci, un monde livré à la libre entreprise des élus. Car ce modèle est religieux, et de type messianique.

Face à cela, comme elle paraît ringarde, la prudente adaptation poursuivie ici cahin-caha par nos gouvernements de droite comme de gauche, ménageant la chèvre et le chou, la protection des perdants et l'intérêt des gagnants, la morale des "religieux" et celle des "libérés", la liberté des juges et l'autorité de l'État, les us des ruraux comme ceux des banlieusards, le particularisme régional et l'unité nationale, la culture du pays et l'unité de l'Europe…

Tout ceci au travers de tant de vicissitudes, voire de compromissions et de corruptions. Deux pas en arrière, un pas en avant – un pas en arrière, deux pas en avant... trois parfois ?

La "Grande Nation" à vocation universelle n'est plus, mais le pays reste encore celui de la mesure, et l'on verra bien si ce n'est pas le plus payant à terme. Je me surprends à penser qu'au regard de tant de misères rencontrées ailleurs, mon Dieu ! comme on n'est pas malheureux en France... On pourrait presque s'y endormir.

Alors quel modèle ? Plus de modèle, je vous en prie, mais la recherche obstinée de la justice et de la justesse. Et vive la politique, celle qui s'attaque au réel, au sein de conflits d'intérêt bien réels, à cause de misères très réelles. L’avenir se chargera d’en tirer les conséquences.

Ce qui me rappelle un verset biblique : C'est dans la foi qu'ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises ; mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu'ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre (Épître aux Hébreux, 11.13). 

Saint-Coutant – 2005 

 

 

 

 

 

Quel chemin ?

ou éloge du louvoiement

 

On le sait, les relations entre humains ont toujours été d’une extrême complexité. C’est déjà vrai entre deux personnes, mais cela devient incommensurable si l’on considère l’ensemble de l’espèce humaine, aujourd’hui presque totalement interconnectée.

Cela se constate aussi sur un autre plan si l’on considère que chaque personne n’est pas un individu isolé mais l’élément d’un nœud complexe de relations ou d’appartenances.

Ainsi par exemple, celui ou celle qui ne se sent pas atteint par une pointe lancée contre sa personne, se sentira pourtant blessé en considérant qu’on s’en est pris ainsi à ses origines, à son milieu, à sa profession, à son pays, à sa religion, à sa couleur de peau, à ses mœurs, etc.

Qu’on imagine alors ce que donne la diffusion d’un seul acte lorsqu’on considère l’ensemble formé par plusieurs milliards d’êtres humains, chacun porteur de marques identificatrices et de milieux privilégiés fort divers.

Dans cet ensemble, chaque acte – action ou parole – implique des réactions qui rejaillissent et rebondissent dans toutes les directions, chacune faisant naître à son tour de nouvelles interactions elles-mêmes créatrices de comportements nouveaux ou modifiés.

Ceux-ci sont à leur tour porteurs de rétroactions qui s’entrecroiseront et s’entrechoqueront avec d’autres, et qui seront ainsi déviées en tout ou en partie, modifiant ainsi, voire dénaturant, le sens premier de l’acte initial, l’intention qui l’avait fait naître.

C’est pourquoi – première conséquence – aucun mouvement collectif ne reste lui-même, aucun ne garde la même portée, la même signification, les mêmes implications pratiques. Tous sont modifiés par l’ensemble des impacts rétroactifs qui frappent leurs membres au cours des temps.

Cela au point que les réactions qu’ils ont produites puisse finir par dénaturer totalement, en retour, l’intention initiale qui les avait causées. Affirmation évidemment facile à vérifier en considérant l’évolution historique des religions ou des idéologies politiques. 

Or chaque être humain produit chaque jour, en nombre, de tels actes porteurs d’effets imprévisibles… et nous sommes des milliards. 

Bien sûr, tous n’ont pas un poids tel que leurs actes causent dans le monde des interactions directement significatives. Pour peu cependant que l’initiative de l’un d’entre nous, ou d’un groupe organisé d’entre nous, soit accompagnée par une masse importante de partisans, on voit alors que c’est la somme de ces adhésions individuelles qui donne du poids à l’acte considéré.

C’est ainsi, en se groupant, que le plus démuni et le moins pertinent a l’occasion et la possibilité d’interagir fortement avec le monde.

Du moins, c’est la façon la plus courante qu’il a de le faire car on ne peut exclure la possibilité pour lui de sortir d’un coup de l’anonymat par l’accomplissement d’un acte unique, qui s’avérera, sans que cela ait été nécessairement prémédité, particulièrement décisif.

C’est bien ce qu’a signifié, par exemple, le suicide par le feu d’un jeune Tunisien inconnu, Mohamed Bouazizi, au regard de l’histoire subséquente de son pays, puis de l’ensemble du monde arabo-musulman.

Jamais autant qu’aujourd’hui on ne s’est trouvé devant une telle complexité, et jamais autant qu’aujourd’hui, pourtant, on n’a eu besoin pour agir d’une vision anticipatrice de la réalité.

Où veut-on en venir ? Que refuse-t-on ? Quel type de société veut-on à l’horizon d’une génération ? Par quels moyens ? Ces questions s’imposent d’autant plus que le réel ne renvoie que des images contradictoires, confuses, indécises, indéchiffrables et, de plus, souvent pernicieuses.

Va-t-on réussir à traverser un marais si l’on ne sait même pas où l’on veut aller ? Non, il faut donc une utopie, c’est-à-dire un "lieu", un état de société qui n’existe pas encore, que l’on n’atteindra peut-être pas, disons même sûrement pas, puisqu’on ne maîtrise rien de ce qui adviendra, mais vers lequel on se dirigera.

Voilà ce qui manque aujourd’hui. C’est pourtant à partir de là que les moyens pour s’y diriger sont à choisir, moyens nécessairement adaptés au but poursuivi.

Mais encore faut-il que la vision que l’on cherche à rendre effective soit à la fois crédible et désirable. Or ces deux termes renvoient souvent à des réalités contradictoires. Le peuple avisé est celui qui parvient à les concilier.

C’est vrai pour chacun comme pour l’ensemble de l’humanité, et c’est vrai pour chaque groupe humain, chaque nation ou ensemble de nations.

Pour ce qui nous concerne en tant que citoyens, il est évident que cette clarté dans la visée, comme cette sagesse qui doit s’ensuivre dans la mise en œuvre, manquent totalement à notre pays. Mais en disposerait-il que cela ne suffirait pas car c’est au niveau de l’Union européenne que les choses se jouent pour nous.

On rêve alors de deux choses. D’abord la survenue d’un groupe ou d’une personne qui proposerait à l’Union un nouveau départ, sur la base d’une telle utopie… réaliste. Ensuite la chance de disposer d’une équipe capable de la porter.  

Or en ce domaine, la désignation des personnes qui se voient chargées de mener la barque commune au nom d’un ensemble humain est comparable à celui qui préside au choix d’un excellent marin, de l’habile manœuvrier qui, sans perdre de vue le but fixé, sent la mer, les nuages et les vents.

On préférera donc, d’une part, celui qui dit clairement où il veut aller. Et ceci posé, qui est devenu absolument nécessaire aujourd’hui, on préfèrera d’autre part, de deux postulants, celui qui accepte de louvoyer plutôt que celui qui se donne une fois pour toutes un cap et s’y dirige en force au risque de se voir emporter.

Saint-Coutant

 

 

 

 

 

Marseillaise 1

ou les trois hymnes

 

À la suite des attentats, la Marseillaise n’a cessé de retentir, on l’a entendue chanter partout. Je vais essayer d’en parler maintenant dans un esprit autant que possible plus distancié.

À la maison, en temps normal, il y a deux écoles à propos de la Marseillaise : celle du foute et celle du 14-juillet, pour le dire vite. Ce doit être assez courant. Ailleurs, on pourrait en ajouter une troisième, d’école, celle du cocorico vengeur.

Il y a eu des empoignades avec les amis, à ce sujet – bon d’accord, c’était toujours vers la fin de repas bien arrosés et les empoignades restaient verbales –, ce qui prouve que la question n’est pas sans importance.

L’école du cocorico vengeur – je commence par elle parce qu’elle représente aujourd’hui un danger pour le pays, on n’est jamais trop prudent – c’est quand on chante la Marseillaise en bombant le torse, la lippe dédaigneuse à l’égard de ceux qui n’ont pas de raison de chanter la Marseillaise vu qu’ils ont, les pauvres, un autre hymne à leur disposition, genre God Save The Queen ou Deutschland über alles, ou encore la Brabançonne – simples exemples.

Des étrangers, des autres, des pas-comme-nous. Des qui n’ont pas jusqu’à des trois cents fromages à leur actif. C’est dire ! Qui n’ont pas eu, tenez, un empire colonial (sauf la perfide Albion), ou même, qui ont fait partie de notre empire colonial.

Dans ce dernier cas, ils sont la plupart du temps basanés voire carrément noirs. Et surtout, très souvent, musulmans… Et musulman, chacun le sait chez ceux qui sont de cette école-là, ça veut dire envahisseur et surtout terroriste. Et de chanter la Marseillaise, la lippe non plus dédaigneuse mais haineuse, pour leur dire qu’ils n’ont rien à faire chez nous, ces sagouins !

C’est une chance, cette école-là n’est pas représentée à la maison, et ceux de ses tenants qui passent par chez nous doivent le savoir, car en général ils évitent le sujet.

J’intègre comme une sous-catégorie des tenants du cocorico – les pas vengeurs, les moins sulfureux mais les néanmoins pénibles – ceux qui chantent la Marseillaise à la fin d’une réunion politique, comme si appartenir à leur parti, c’était être plus français que les autres. Il y a des jours de gloire dont on pourrait se passer… 

L’école du foute, elle, a le mérite, pour le moins, de faire penser aux paroles. De pousser à s’interroger à leur sujet. Pourquoi le foute, me demandera-t-on, pourquoi pas le rubby (oui, je sais, mais que voulez-vous, ça se prononce comme ça chez les rubbystes) ou tout autre sport ? C’est juste que le foute a plus de supporteurs.

On le sait, avant chaque partie de foute mettant en lice des équipes de nationalités différentes, on chante les deux hymnes nationaux.

Prenons les Allemands, on leur passe Deutschland über alles et les braves joueurs teutons chantent avec. Normal : Deutschland über alles signifie dans leur langue L’Allemagne au-dessus de tout, et là, c’est justement leur but de le prouver en ce qui concerne le foute, autrement ce ne serait plus une compétition sportive dans laquelle il s’agit de gagner. Noter que les Allemands ont changé certaines paroles de leur hymne depuis que les nazis les avaient souillées. Bref, en l’occurrence, les Allemands sont pardonnables.

Prenons maintenant les Anglais : franchement, qui, étant croyant, ne désirerait pas que Dieu sauve la reine d’Angleterre en cas de malheur ? Même nous, les grenouilles, nous pourrions chanter par amitié God Save The Queen (si ce n’était qu’en général les Français ne croient pas trop en Dieu), il n’y a que les Anglais pour ne pas se rendre compte que la reine d’Angleterre est aussi reine de France, mais en moins officiel.

Passons maintenant à l’équipe de France : et là, n’est-il pas un peu ridicule de présenter l’équipe adverse comme ces féroces soldats qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils, nos compagnes ? Et prétendre qu’ils mugissaient alors qu’ils chantaient benoîtement leur hymne à eux ? C’est pas poli non plus de parler de sang impur en les regardant alors qu’en fait ces paroles voulaient nous désigner, nous et notre sang de vils manants. Et c’est franchement méchant de souhaiter qu’au cours du match, ce fameux sang, le leur, abreuve nos sillons (d’ailleurs, la pelouse des stades est rarement rayée de sillons)… Non, il y a de quoi pleurer de honte : aux larmes, citoyens !

Nous devrions donc faire comme les Allemands : procéder à quelques modifications, par exemple ajouter aux nombreuses strophes de notre hymne une strophe amicalement sportive, qui célébrerait le beau jeu et la noble performance à venir des compétiteurs. Mais tu parles…

Reste l’école du 14-juillet. Et là, le problème, c’est que cet hymne n’est plus l’hymne national de la France, État européen de moyenne importance, mais l’un des hymnes universels des amants de la liberté et de la justice, où qu’ils soient, quels qu’ils soient.

C’est l’hymne qui évoque la Fête de la Fédération (14 juillet 1790). Il évoque à la fois ce 14 juillet 1789 au cours duquel des hommes aux mains calleuses, des femmes aux mains rougies, des gens aux mains impures, ont défait la prison la plus symbolique qui soit, dénonçant et menaçant ainsi les tyrans où qu’ils se trouvent, mais il célèbre aussi l’union de peuples divers décidés à fonder ensemble une nation. Une nation qui, où qu’elle soit, promulguerait des lois justes, libératrices, fraternelles et égalitaires.

Oui je sais, ça fait pompier. Mais parlez-en aux Tchétchènes, aux Érythréens, aux Nord-Coréens…     

C’est pourquoi, puisqu’il s’agit d’un hymne à la portée universelle, je propose, soit que nous l’abandonnions en tant qu’hymne national pour l’offrir à l’ensemble des Terriens, soit que la nation française reprenne réellement à son compte les valeurs qu’il représente…

Comme disait l’autre, le marquis sadique : « Peuple français, encore un effort ! »

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Marseillaise 2

ou l’hymne et le drapeau 

 

Oui, je sais, ce titre fait très Déroulède, mais c’est l’actualité qui me l’a imposé car on n’entend et ne voit partout, ces jours-ci, que marseillaises et drapeaux tricolores.

À la suite des attentats de Paris, on a donc pris ce pli de chanter la Marseillaise. Et pour une fois, les paroles n’en sont pas tout à fait inappropriées, même si l’on a un peu perdu le sens du mot gloire, dont le jour serait arrivé !

On ne voit pas très bien, en effet, ce qu’il y aurait de glorieux dans cette histoire, si ce n’est, en un sens moins solennel, les merveilleuses mais diaphanes couleurs de certains soirs de Paris, au-dessus des toits de zinc et des terrasses. Ce genre de bonheur futile et fugace, tellement apte à délasser des journées laborieuses, que ces tristes imbéciles de tueurs opposent, dans leur ignorance, à un Dieu dont il méprisent la compassion et à la miséricorde. 

Mais, pour revenir à cet hymne et à ses paroles, il est vrai en tout cas que les féroces soldats de Daéch viennent jusque chez nous massacrer nos fils, nos compagnes.

Aux armes, citoyens ! s’écrie donc notre président. Et ainsi de suite. Et si cela peut ainsi paraître belliqueux, il est certain que l’usage de la Marseillaise évoque ce pour quoi elle fut écrite autrefois, à savoir le combat de la Nation pour la conquête et la défense de la liberté.

Ce qui a changé, pour un temps peut-être, c’est juste le mode de liberté dont il était question. Et les tueurs fous ne comprennent pas que ce que cela comporte aujourd’hui de légèreté et d’ironie cache, sans doute par pudeur, la capacité d’exercer la liberté selon un mode bien plus rude et plus exigeant qu’ils ne le croient (j’allais écrire qu’ils ne le pensent, mais ce verbe ne leur convient pas).

On voit fleurir aussi des drapeaux bleu-blanc-rouge, non seulement chez nous, mais dans le monde entier. C’est sympa. On en voit aussi beaucoup sur les réseaux sociaux, ce qui a entraîné – c’est ça aussi la France – un débat houleux sur la question de savoir s’il était judicieux d’arborer ainsi ce drapeau, de le faire figurer partout et à ce point, si cela avait un sens.

De là à proclamer que l’on n’aime pas les drapeaux, emblèmes nationalistes et chauvins, il n’y avait qu’un pas que certains ont allègrement franchi. Je pense que c’est parce que – ah jeunesse ! – on ne leur a jamais remplacé leur drapeau par un autre moins engageant… Comme celui, par exemple, qui portait une croix gammée inversée.

Quand j’avais sept ans, à Paris, j’allais voir passer les chars alors qu’ils partaient vers l’Est. On m’avait fait dessiner des drapeaux en papier, on les avait collés sur des baguettes, et je les agitais joyeusement. Il y en avait quatre : le bleu-blanc-rouge ; un compliqué à dessiner avec plusieurs croix superposées, bleu, blanc et rouge aussi ; un avec des rayures rouge et blanc et un carré bleu dans un coin avec des étoiles ; enfin un tout rouge avec une faucille et un marteau jaune en haut et à gauche.

(pour les nuls : on était en août 1944, les nazis foutaient le camp, et il s’agissait des drapeaux français, britannique, étasunien et soviétique)

Depuis, je ne peux pas dire que j’aime les drapeaux, mais je me souviens qu’ils transmettent parfois un sens positif.

Et pour revenir à cet engouement du drapeau français que l’on met en avant ces jours-ci, je dois dire que si je ne participe pas, par exemple en l’ajoutant à ma photo sur ma page Facebook comme beaucoup le font, c’est à la suite d’un embarras : pourquoi ce drapeau-là plutôt que celui de l’Union européenne, dont je suis tout autant citoyen ? Ou pourquoi pas les deux ensemble ? En fait, j’hésite entre ces trois formules.

C’est que je tiens au premier par fidélité, on a pu lire pourquoi plus haut. Je suis assez vieux pour savoir ce que ce drapeau signifie de liberté. Mais aussi, hélas !, pour me souvenir de ce que son message a parfois transmis ici ou là dans le monde comme valeurs négatives de violence et d’injustice. Fidélité, donc, mais circonstancielle.

Quant au second, celui du rêve européen, il me semble que c’est plutôt par esprit d’invention qu’il convient de l’arborer. Car l’Union n’est encore qu’un mot pour désigner avant tout la liberté du marché. Le reste attend.

Je pense donc à un drapeau européen d’un bleu peut-être moins soutenu. Il comporterait moins d’étoiles, mais chacune évoquerait l’État membre d’une Union fédérale effective, qui reste à inventer. Un drapeau bleu plus engageant que l’actuel, dans les deux sens du mot engageant.

Mais l’actuel existe pourtant, et l’accoler au bleu-blanc-rouge n’est pas sans pertinence. Il y aurait du civisme dans ce comportement. C’est-à-dire un effort quelque peu désabusé pour témoigner quand même d’un attachement initial au rêve européen…

Car c’est ce rêve, sans doute, que les tueurs tentent de défigurer en s’attaquant en premier lieu à notre Nation. Ils croient peut-être, à tort ou à raison, comme nombre de Terriens qui le manifestent aujourd’hui en nous marquant leur solidarité, que la France représente la quintessence de l’Europe…

Aux autres nations européennes de les détromper.

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Les nations ont une âme

ou ce qu’il ne faut pas laisser tuer

 

Je suis parisien, un Parisien des faubourgs de l’Est de la capitale. La plupart des tueries du vendredi 13 novembre 2015 ont eu lieu au cœur même du quartier dont ma famille est originaire. Je connais chacune des rues dont on a entendu le nom ce vendredi soir. Il se trouve aussi que ma dernière paroisse se trouve située là, elle aussi, près de la rue de Charonne et du Boulevard Voltaire. J’ai arpenté toutes ces rues, je suis entré dans nombre de leurs maisons, j’y ai des amis parfois très proches. Bref, les tueurs sont entrés chez moi.

J’écris cela pour faire comprendre que les paroles qui suivent résultent d’un combat personnel. Et qu’elles ne coulent pas de source.

Elles s’appuient sur ces paroles de Jésus, que je prends ici dans un sens totalement laïc : N’ayez pas peur de ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme.

N’ayez pas peur. C’est le mot d’ordre que nombre de croyants célèbres ont adressé aux gens. C’est ce que Karl Barth, le grand théologien réformé disait aux Allemands au temps du nazisme. C’est ce que Martin Luther King disait aux Noirs américains à l’époque de leur lutte pour les droits civiques. C’est ce que le pape Jean-Paul II disait aux Polonais lorsqu’ils ont voulu secouer le joug soviétique.

Ils reprenaient ainsi ce mot d’ordre biblique : Ne craignez point ! Mais ils le disaient aussi parce que c’est une vérité universelle. Parce que la peur est l’une des conditions de la vie des humains sur la terre. Et que la dignité d’un humain consiste, entre autres choses, à lutter contre ce qui lui est imposé par les forces qui sont en lui quand elles le mènent vers le bas.

Les tueries de vendredi soir font peur. Elles font peur parce qu’elles sont des expressions du mal. Elles sont faites pour susciter cette peur, c’est leur but, afin aussi de nous amener à accueillir les réflexes de violence qui sont les conséquences de la peur. C’est notre essence animale qui est visée, que l’on essaie de réveiller en nous.

La violence est le premier sentiment qui m’a envahi, je l’avoue, venant des tripes. L’envie de tuer, ou de voir morts, non ceux qui tiraient, évidemment, ils ne demandaient que ça, la tête vidée par le lavage de cerveau et peut-être la drogue, mais ceux qui les ont envoyés. Qu’on les tue tous ! Un à un, les yeux dans les yeux.

Mais nous devons reconnaître nos réactions et lutter contre elles. C’est ce qui fait le cœur même de notre être, de notre âme, qui est atteint. Il y a là un message adressé à chaque famille, chaque commune, chaque région, chaque nation. Une nation a une âme, je veux dire ce qui fait qu’elle est elle-même. C’est cela qui doit être protégé, l’esprit public qui nous fait ce que nous sommes en tant que nation.

Il nous faut donc savoir que notre pays ne doit pas céder à la peur quand on l’agresse de la façon la plus abjecte, en massacrant ses enfants sans distinction, dans le seul but de tuer et d’effrayer, de sidérer, et d’amener à des réactions de violence aveugle.

Dans le but d’amener à l’agression de telle ou telle partie de la population, assimilée aux tueurs. Les musulmans, bien sûr. Si l’on tue des nôtres, quels qu’ils soient, c’est pour que nous ayons de la haine contre les musulmans. Et c’est aussi pour que nous nous combattions les uns les autres à cause de cela.

Il faut que notre nation garde son âme. Elle ne doit pas se laisser aller à ressembler à ceux qui se sont voués au mal, qui se sont mis à la solde de la mort. C’est l’affaire de chacun de nous. Si nous nous emplissons de haine, de volonté de vengeance, nous augmentons la somme de violence et de haine qui habite le monde, et en particulier ce pays.

Des gens nous font la guerre, d’une façon qui nous bouleverse. Bon. Le rôle de l’État est de les combattre et de nous protéger. Cela doit être fait de la façon la plus efficace, avec calme et lucidité. Le rôle des simples citoyens est de soutenir cet effort dans le même esprit. On ne peut tuer ce qui donne du sens à notre être, sauf si nous y consentons. 

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Le passé du présent

ou quand manque le ressenti du mal

 

C’était mieux avant ! Cette certitude amère semble représenter le point commun du discours de divers penseurs médiatiques actuels. Chacun à sa manière, et dans les divers domaines que chacun d’entre eux explore, des gens comme Onfray, Finkielkraut ou Debray n’ont guère d’autre discours que celui de la nostalgie d’un monde perdu. C’est leur fond de sauce.

C’est embêtant quand on se donne pour mission de divulguer au plus grand nombre une parole possible qui rende compte du monde et de la vie. Cela n’ouvre guère sur l’avenir collectif qui reste à construire.

Certes, aucune société ne peut aller sereinement vers l’avenir sans disposer d’un passé, d’une mémoire, d’une histoire.

Mais cela n’est utile, positif, que lorsqu’on en fait un point de départ, une base de lancement vers un ailleurs à venir. Les données à partir desquelles oser une espérance. Si cela reste un poids mort dont on déplore la disparition programmée, on devient tout bonnement le chantre de la décrépitude et rien de plus. 

Et c’est alors que d’autres, qui ne disposeront d’aucune parole forte, allègre et véridique sur le monde qui les a vus naître et sur celui qu’ils pourraient bâtir, emplis de rancœur et de rage, vont se saisir de tout cela, le dénaturer et le tirer vers les œuvres de mort.

Je relie cela à une petite expérience. Sur France-Inter, j’écoutais quelques journalistes parler de la Bande à Baader, ce groupe de terroristes d’extrême gauche responsable de meurtres et d’attentats en Allemagne dans les années 70. 

Au micro, les intervenants se montraient surpris de voir que ces jeunes Allemands, issus de familles tout à fait tranquilles, amènes et prospères, aient pu nourrir néanmoins une telle colère et une telle violence à l’égard de leur propre société.

Un de ces privilèges de l’âge dont on se passerait bien m’a fait comprendre à quel point la génération qui s’étonne ainsi est fondamentalement indemne de l’infamie spirituelle portée par le nazisme. Pour elle, c’est de l’histoire ancienne, elle n’a plus le sens – le ressenti – du démoniaque.

En revanche, c’est sur le socle de ce roman familial et national maudit que les activistes en question ont grandi. Et plus leur existence était douce, plus il devenait pour eux impensable, inacceptable, que cette suavité recouvre un passé aussi délétère.

Tels sont sans doute les pensées ou les affects qui animent, aujourd’hui, chez nous comme ailleurs, aussi bien les milieux fachoïdes qui apparaissent et prospèrent, que les groupuscules de la mouvance islamiste djihadiste.

C’est qu’on a menti, le plus souvent par omission, par paresse, par lâcheté ou par méconnaissance, sur les conditions qui ont présidé à la naissance du monde qui est le leur. Des conditions porteuses comme d’habitude de violences instituées – l’histoire humaine est ainsi – mais non reconnues, non critiquées, non évaluées.   

Et cette obscurité de notre passé collectif pourrait bien avoir pour conséquence que l’ignominie ait repris vie et force et que le sens du démoniaque un temps disparu chez nous… réapparaisse.     

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Penser le peuple 

ou cesser de l’imaginer

 

L’intelligentsia de gauche à longtemps pensé la société à partir de ses marges, Onfray, entre autres, a raison de le souligner : dans sa prise en compte du fait social, elle a privilégié, par exemple, les schizophrènes avec Deleuze, les prisonniers avec Foucault, les sans-papiers avec Badiou, les homosexuels, les immigrés, etc., et elle a oublié le corps central du pays, cette masse qu’Onfray appelle un peu trop rapidement le peuple.

Mais ce qu’il ne prend pas en compte, c’est que les penseurs qu’il attaque écrivaient pour la plupart à l’époque où ce fameux peuple vivait dans la pleine euphorie des Trente glorieuses et qu’il était alors bien nécessaire de s’inquiéter des exclus du festin et de ceux que les bien-pensants d’alors méprisaient. D’autant que le sort de ces derniers pouvait éclairer sur l’aliénation masquée dont l’ensemble du peuple faisait en réalité l’objet.

Il n’en va plus de même aujourd’hui, avec la masse des chômeurs, la paupérisation et la marginalisation effective de pans entiers de la société. C’est le peuple qui devient marginal.

Mais c’est pourquoi, loin de s’en prendre à ceux qui ont mis en lumière bien des ombres du modèle social des décennies passées, ainsi que de l’idéologie sous-jacente qui le portait, il vaudrait mieux utiliser leur idées pour se remettre en effet à penser la situation faite actuellement au plus grand nombre.

Je me dis qu’on en reviendrait peut-être alors aux intérêts portés au peuple, dans sa masse, par les premiers penseurs socialistes issus des milieux populaires, ceux des mouvements ouvriers ou paysans du XIXe siècle, ceux que l’on a appelés utopistes ou idéalistes, à une époque où le sens du mot communiste se rapportait simplement à son étymologie. J’écris bien à leurs intérêts, non à leurs propositions pratiques évidemment caduques.

Ces intérêts les amenaient souvent à privilégier un modèle social de type horizontal donnant la priorité à des réalités telles que le local, le compagnonnage, le communautaire, le coopératif, la mutualité, et ce que l’on appellerait aujourd’hui la subsidiarité. Loin, je le souligne, du souverainisme, le plus souvent vilipendé par ces anciens penseurs, quoique sous d’autres appellations. 

Reprendre à nouveaux frais le cours de ces pensées éviterait de tomber dans cette sorte de passéisme rampant, impensé, au sens propre réactionnaire, que le bon peuple est loin de revendiquer, mais qu’on le persuade néanmoins d’épouser jour après jour.

Ce passéisme, ceux de nos penseurs qui font actuellement du bruit, tels le dit Onfray, ou autres tels Finkielkraut ou Sapir, ont parfois tendance à s’y plonger, enfonceurs de portes ouvertes portant alentour, dans le microcosme, le regard plein de défi de celui qui se sait bien adossé, porté qu’il est par le besoin médiatique de paroles sans cesse renouvelées tout autant que remâchées.

Cela leur évite de penser les concepts dont ils font grand cas, tel, justement, celui de peuple. Au fond, il font comme les autres, ils ont besoin d’un messie souffrant à défendre. Là, c’est le peuple, un peuple dont la réalité est pour eux une évidence. Et l’évidence, on le sait, ça ne se discute pas.

Sauf, pourtant, quand on est un philosophe…

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Bêtises d’Onfray

ou le christianisme fantasmé

 

Je tombe sur ce fragment de Michel Onfray sur la page Facebook de l’Antithéisme (26 octobre 2015) :

« Les trois monothéismes partagent une série de mépris identiques : haine de la raison et de l’intelligence ; haine de la liberté ; haine de tous les livres au nom d’un seul ; haine de la vie ; haine de la sexualité, des femmes et du plaisir ; haine du féminin ; haine des corps, des désirs, des pulsions.

En lieu et place de tout cela, judaïsme, christianisme et islam défendent : la foi et la croyance, l’obéissance et la soumission, le goût de la mort et la passion de l’au-delà, l’ange asexué et la chasteté, la virginité et la fidélité monogamique, l’épouse et la mère, l’âme et l’esprit.

Autant dire la vie crucifiée et le néant célébré… »

Dès qu’il s’agit de religion, il faut être Onfray pour asséner de pareilles bêtises avec tant d’aplomb. Ainsi la monogamie dans l’islam, entre autres…  

Quant à moi, je lui réponds point par point : je suis croyant (protestant) et j’aime la raison et l’intelligence, la liberté, les livres, la vie, la sexualité, les femmes et le plaisir, le féminin, les corps, les désirs, les pulsions.

Je ne défends pas la foi, ce serait ridicule, j’ai de l’humour sur mes croyances, je ne suis pas doué pour l’obéissance et je déteste la soumission, je n’ai pas le goût de la mort et ne sais rien de l’au-delà ni des anges, qu’ils soient sexués ou asexués, je n’ai aucun attrait pour la chasteté ou la virginité, comme la plupart des gens je pratique la fidélité monogamique sans en faire une montagne (surtout à mon âge), je défends une épouse ou une mère qui seraient brutalisées, ça me paraît la chose à faire, enfin les termes âme et esprit ne m’évoquent rien d’immatériel car je suis moniste en philosophie, détestant le dualisme sous toutes ses formes.

Bref, je suis tout le contraire du croyant dont parle Onfray, et je ne suis sans doute pas le seul.

Saint-Coutant

 

 

 

 

 

Michel Onfray 

ou le boulimique obsessionnel

 

C’est l’homme à la mode, on parle de lui, il fait parler de lui, pour ou contre. Et il est vrai qu’il se met bien dans ce vent qui nous mène : « On n’a qu’une vie, il faut en profiter ».

Mais il va bien plus profond que cette banalité, en fonction de ce qu’il pense être une philosophie, et que je reçois plutôt comme une idéologie fort conséquente. Genre binaire, moi contre eux, mais proche aussi, cependant, d’une sorte de poésie.

Je viens de lire d’un trait le premier tome, Cosmos, de sa somme à venir, Une brève encyclopédie du monde. Cosmos se présente comme une ontologie de la nature.

Ontologie… si l’on aime les grands mots. C’est plutôt le terme de brève encyclopédie qui convient en effet, fort bien illustré par ce qu’on y trouve : on y apprend énormément de choses, de plus avec bonheur.

Il y a un côté rabelaisien chez Onfray, un plaisir des sens, une boulimie aussi de savoirs, un plaisir intense à accumuler les listes de tout ce qu’il faut ou faudrait aborder, connaître, intégrer, boire et manger.

Il veut nous ramener au monde, aux gens, aux choses, aux travaux, aux plantes, aux animaux, au ciel du soleil et des étoiles.

On attend ce souffle et cet appétit lorsqu’il parlera de l’histoire et de la sagesse dans les deux tomes suivants.

Mais là où ça craque, c’est lorsque l’on s’aperçoit que tout cela n’a qu’un but : montrer à quel point le christianisme a tout fait foirer de la possible, heureuse, nécessaire et tragique jouissance du monde. Épicure versus Jésus.

Citez-moi un malheur, grand ou petit, qui vous serait arrivé : Onfray vous dit à quoi ou à qui vous le devez. Au christianisme.

Non que le constat, globalement, soit toujours faux. La plupart des exemples qu’il donne de la pestilente dénaturation du monde et des gens par les Églises me vont droit au cœur.

Le bilan du christianisme réel, comme on a dit du communisme réel, est certes mitigé, mais au sens du pâté d’alouette : une alouette de bonté dans un cheval de violence. La pire : la violence sur l’intime. 

Et bien sûr, il en va de même, à mon sens, de la philosophie qui a mené le tout. Je vibre avec Onfray lorsqu’il fustige le dualisme inhérent à toute la pensée dite chrétienne.

Il oublie juste ou ignore que si cela s’est abattu sur la Bible, c’est en venant des Grecs des débuts de notre ère… Âme contre corps, esprit contre chair, sens contre forme, esprit contre lettre, Ciel contre Terre, cette scission permanente au cœur même de l’existence, de la vie, du monde. Pouah !

D’autant que cela s’accompagne souvent de l’opposition entre gens du haut et gens du bas. Ce n’est pas le fils de plombier que je suis qui dira le contraire.

Mais il y a de la bêtise, je trouve, à faire de notre histoire la résultante d’un nouveau dualisme, au sens du duel, dans lequel deux champions se partagent la scène, le chevalier blanc et le chevalier noir. D’une part.

Et d’autre part, et surtout, il se trouve dans la tête d’Onfray, au sujet de ce qu’il appelle christianisme, un tel mélange, un tel magma, une telle confusion, que les bras vous en tombent.

D’autres ont bien montré comment Onfray ne comprend rien à la Bible, qu’il ne semble connaître que d’après la lecture qu’en a fait le Moyen-Âge. C’est là l’essentiel de mon refus de le suivre.

Mais après tout il n’est pas le seul dans cette méprise au sujet des Écritures, et nombre de théologiens patentés sont dans le même cas, tout au moins sur le plan de ce fameux dualisme qu’ils y instillent en permanence.

Qu’on le sache, les Écritures sont indemnes de ce péché, et leur lecture approfondie mène à une sortie concertée de ce que l’on a appelé la chrétienté, ce mixte, cette mixture indigeste.

Quoi qu’il en soit, il est tout sauf sérieux de mêler à la Bible, d’un seul souffle, comme le fait notre penseur normand, aussi bien la soi-disant preuve de l’inexistence historique de Jésus, la Légende dorée des douze apôtres (en l’an 1260), la supposée origine chrétienne de la tauromachie, la condamnation de Galilée, que sais-je encore ?

Idéologie, donc. Et à le lire, on imagine alors avec effroi ce qu’a dû représenter, pour le jeune Onfray, l’enseignement reçu chez les bons pères, sans parler de leurs comportements. Saleté de dévots !        

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Pardon

ou mémoire et reconnaissance du mal ?

 

À qui revient-il de pardonner ? Je pense à cette démarche surprenante de l’évêque de Rome à l’adresse des protestants italiens. « Pardonnez-nous, leur dit-il en substance, les persécutions que nous vous avons infligées autrefois. »

On se souvient peut-être qu’en son temps, Jean-Paul II avait rendu visite à une église protestante en Alsace, mais c’est maintenant la première fois qu’un Pape entre dans un temple italien, ceci, de plus, dans une région fortement anti-protestante. En tout état de cause, on pouvait s’attendre à ce que sa démarche produise un retour positif.

Cela n’a pas été le cas. Ce « nous » et ce « vous » ont alerté les responsables de l’Église protestante unie (vaudoise et méthodiste) italienne. C’est pourquoi, s’ils ont chaudement remercié le Pape de cette reconnaissance des actes passés, ils n’ont pas considéré de leur ressort de répondre à sa demande par un pardon. Et il est vrai, au fond, qu’ils ne sont pas victimes de persécutions de la part de l’Église de Rome…

Question de fond : qui peut parler au nom de ceux qui sont morts ? Qui peut pardonner pour les autres ? Question qui peut trouver bien des applications, non seulement dans les Églises, mais dans tous les domaines, et en particulier dans l’histoire politique de notre pays comme de notre continent.  

Ainsi par exemple, bien des Français actuels qui descendent des esclaves caribéens demandent à la République de reconnaître les crimes – le Crime – commis. Cela est légitime. En revanche, on ne voit pas quel Français métropolitain actuel se sentirait coupable de cela au point de demander pardon.

Cela se complique d’ailleurs, en ce sens que la République est justement à l’origine de la suppression de l’esclavage, qu’elle a toujours combattu.

En revanche, on est en droit d’attendre des Pouvoirs publics qu’il reconnaissent  le fait de la Traite et de l’esclavage, mis en œuvre par des Français, en tant que crimes contre l’humanité. Bien d’autres faits seraient d’ailleurs à reconnaître, ainsi que leur brutalité instituée, dans le but d’apurer en partie de funestes contentieux.

Mais je reviens aux protestants italiens et à leur scrupule. Au bout du compte, il me semble qu’ils ont tort de refuser ce pardon à Rome. Car l’Église ne se comprend pas seulement comme une institution historique semblable à d’autres, elle se dit aussi représenter, pour reprendre l’image de Paul, une partie d’un corps plus étendu dans le temps et dans l’espace. Ce que les protestants, justement, appellent l’Église universelle.

Du coup, c’est un peu comme si le pied vaudois refusait le pardon à la main romaine qui l’avait rudoyé. Si je me souviens bien de ce que disait la Tête de ce genre de sujets, elle aurait sans doute aimé qu’on arrête de finasser.

Mais si l’on va au fond de la question, je proposerai volontiers à la méditation ces mots d’Edgar Morin (Au péril des idées, Presses du Châtelet) : « Le pardon n’est pas une chose que l’on donne à qui la demande, il doit être accordé à celui qui ne le demande pas. C’est un pari, un risque, mais c’est un pari sur la possibilité que l’humanité finisse par vaincre l’inhumanité de celui à qui l’on pardonne. Avec ses risques et ses périls, le pardon transgresse […] cette loi qui nous vient de très loin, la loi du talion. » 

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Errance

ou la perte du foyer natal

 

En rapprochant deux faits récents, à tous égards fort différents mais qui m’ont touché, j’ai été amené à quelques réflexions sur l’exil.

Il y a d’abord eu cette réponse de l’ancien président des États-Unis, Jimmy Carter, faite au moment où il a appris que son cerveau était atteint par le cancer : « Je suis parfaitement à l’aise avec ce qui vient. Je suis prêt à tout. Je suis impatient de connaître une nouvelle aventure. »

Et puis j’ai reçu avec beaucoup d’intérêt le dernier livre de mon ami André Micaleff, intitulé Heimat (L’Harmattan). Pour le dire vite, André est un Pied-Noir algérois qui vit en Allemagne, et Heimat est un mot allemand, intraduisible avec précision en français, qui désigne le lieu familier, le pays, le milieu ou le foyer d’origine de quelqu’un,  le tout coloré d’une forte charge émotionnelle.

Le livre d’André est consacré, au fond, au déracinement et à la recherche d’un remplaçant à la niche écologique perdue qui l’a vu naître et grandir. D’où la question, qui peut s’adresser à chacun : quelle est aujourd’hui ma Heimat ?

Or la condition même de l’existence, dans le monde qui naît et qui est en voie de s’imposer partout, suppose que cette patrie première est la plupart du temps perdue. C’est là le fruit d’une globalisation dont le nerf est la totale financiarisation de l’existence.

Dans L’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari parlaient à ce sujet de déterritorialisation, mot certes difficile à prononcer sans s’embrouiller mais qui dit précisément la situation d’une humanité vouée à l’errance, effective ou intérieure.

Nous ne pouvons plus que difficilement investir tout notre amour, tous nos désirs, tous nos espoirs, toute notre énergie dans un coin de terre, de pierre ou de bitume qui serait "nôtre". Et les humains ne pourront sans doute plus du tout le faire à l’avenir. Le flux croissant des migrations en est probablement un signe. 

C’est sans doute pourquoi, à la question de sa Heimat, André, même s’il évoque l’Algérie de son enfance et des siens, ne répond finalement pas par des termes géographiques, mais par des réalités fort différentes, qu’il habite pourtant, et surtout, telles que la langue française ou l’Évangile.

Cela résonne fort dans l’esprit et le cœur de quelqu’un comme moi, dont le faubourg natal a fait place au refuge de multiples ethnies aux modes de vie qui me sont totalement étrangers.

Mais c’est là que se font entendre alors en moi les mots du président Carter. Se débarrasser du poids de ce qui fut, du chagrin, du regret, du remord, de toute comptabilité quant à la valeur des jours passés, et faire place à ce qui vient, être prêt à tout, enfin se faire impatient de connaître de nouvelles aventures.

Et comme j’aime à le dire en plagiant un autre ami, Patrice Gauthier, toujours dire adieu aux dieux, et chaque jour bonjour au jour.

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Haïku

ou ce qui n’a pas d’histoire

 

Ces temps-ci, j’ai tenté de me mettre à l’école du haïku, cet art poétique traditionnel du Japon. Mais c’est trop exigeant pour moi. Je me suis donc trouvé avec quelques essais que j’ai livré sur mon site personnel.

Chemin faisant (le haïku est un art de la marche), je me suis rendu compte, néanmoins, que la formule de l’alexandrin, douze syllabes prononcées, me convenait mieux que les dix-neuf syllabes réparties sur trois lignes des Japonais.

Mais je gardais ces trois lignes, elles permettaient tout un jeu de rythme et le moyen de lier trois images ou actions, deux au pire, en un tout, je dirai en une prise.

En m’efforçant de rester dans l’esprit du haïku, je me suis aperçu que cette discipline obéissait justement à un esprit, à une façon de voir le monde. Et qui n’est pas la nôtre.

Le haïku, selon cette petite expérience qui est désormais la mienne, suppose un temps sans finalité. Il est tout dans le présent. Il s’agit pour lui d’accepter, de recevoir le monde tel qu’il t’apparaît, tel qu’il te visite, tel que tu le rencontres, tel que tu le ressens, tel que tu l’habites, toi qui es part de lui.

Mes essais de haïku sont donc devenus pour moi des sortes de perles d’un collier possible. Car un collier n’a pas de sens, pas de destination, ni fin ni début.

Or c’est à quoi je résiste malgré moi. Aussi, en lisant ce que j’ai finalement livré, on pourrait se persuader, je pense, qu’il ne s’agit pas de haïku, et que je n’ai pas pu résister à mon tropisme occidental, un pied déjà dans l’avenir, et le prodrome d’une destinée. Ou peut-être faut-il plutôt parler d’une attente.

Mais après tout, la marche vers une fin est bien la marque de notre pensée d’ici. Assumons, nous sommes tout histoire.

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Quelle langue ?

ou la créolisation du français

 

Le destin de la langue française me paraît comparable aujourd’hui à ce qui est arrivé ou arrive à nos langues dites régionales.

D’un côté, celles-ci périclitent peu à peu en tant que vecteurs de communication courante, se transformant en mixtes, du genre francitan – suivant le cas ce français mâtiné de patois occitan ou cet occitan mâtiné de français courant. De l’autre côté, elles se voient dotées arbitrairement d’une variante officielle, conçue à partir de leurs divers parlers traditionnels et réservée aux clercs et aux administrations locales.

De plus en plus, les gens du peuple ne savent plus les parler que sous forme abâtardie, ramenée à l’esprit de la langue dominante, en l’occurrence le français, alors que les universités les enseignent sous une forme que personne ne parle dans le peuple… mais qui sert néanmoins, à l’occasion, à composer les indications portées sur les plaques de nom de rue.

C’est de la même manière que le français classique se trouve de plus en plus scrupuleusement codifié et respecté dans les textes officiels, tant par le magistère de l’Académie française que par les soins d’officines chargées d’inventer des néologismes… que personne n’utilise. C’est ainsi que "courriel" n’a pas supplanté e-mail, pas plus que "mot-dièse" n’a remplacé hashtag.

Dans l’usage courant, parallèlement, le français tend à fondre son génie propre dans celui de la langue dominante, le globish, cette sorte dégénérée d’anglais international, utilisée pour les affaires ou le spectacle, par les médias, les célébrités ou la publicité.

C’est ainsi, par exemple, que sa prononciation tend désormais à faire l’économie de certains sons ; que sa conjugaison perd peu à peu certains de ses temps, comme le passé simple, de ses modes, comme le subjonctif, ou de certaines de ses personnes, comme le nous, remplacé par le on. Ou encore que sa syntaxe se simplifie par la suppression de certains pronoms ou de certaines conjonctions (la fille que je pense, le film que je vous parle) ou le remplacement du lien de subordination des propositions par leur consécution, cette caractéristique de l’anglais.

C’est de la même manière que l’allemand parlé simplifie doucettement le système de ses déclinaisons.

Ce n’est pas seulement que, comme l’écrivait Daniel Pennac, « les langues évoluent dans le sens de la paresse », c’est aussi que la langue dominante, la langue des dominants, pèse de tout son poids sur le besoin d’imitation des locuteurs lambda. 

À l’avenir, il est donc probable que les francophones disposeront de deux langues, l’officielle, impraticable voire incompréhensible pour le commun des mortels, et la vernaculaire, totalement créolisée.

Non que cette langue populaire à venir, ce franglish (à distinguer du franglais, qui reste du français classique, quoique truffé de mots anglais) soit fautive, ni pauvre, car elle bénéficiera de toute sorte d’apports venus d’autres aires linguistiques, la mondialisation aidant.

Il reste cependant un ennui : plaignons alors les enfants des écoles ainsi que leurs enseignants !

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Empires  

Ou l’inéluctable démantèlement

 

Ici, nous subissons les effets d’une mondialisation financiarisée perçue comme totalitaire, cause d’injustice et de paupérisation. Ailleurs, des régimes tyranniques oppriment lourdement des peuples démunis – ce qui n’empêche pas ces derniers de pâtir en plus des effets de la mondialisation. Ces situations me font penser à la tour de Babel.

Certains textes bibliques sont souvent très actuels. Celui-ci pourrait être en même temps prophétique : Et ce fut sur toute la terre la même langue et les mêmes paroles. Et ce fut que dans leur voyage vers l’Orient ils ont trouvé une vallée au pays de Chinéar et qu’ils y ont fait leur demeure. Et ils se sont dit l’un à l’autre : « Allons, faisons des briques et cuisons-les au feu », et pour eux la brique fut la pierre, et le bitume fut le ciment. Et ils ont dit : « Allons, bâtissons-nous une ville et une tour, et sa tête jusqu’au ciel, et faisons-nous un nom, sinon nous nous éparpillerons sur la face de toute la terre (Genèse 11, 1-4).

C’est que les onze premiers chapitres des Écritures ont le dessein de présenter à leur manière une description, voire une analyse, de la situation de l’espèce humaine. Cela se passe à l’ère des grands empires antiques mais il s’agit d’une réflexion de fond, à visée universelle, sur les conséquences de cette propension des humains, et de leurs grands, à se prendre pour ce qu’ils ne sont pas. Une réflexion qui est aussi une prophétie.

« Une même langue, les mêmes paroles », un même langage pour tous. On pense souvent qu’il s’agit du rêve d’un âge d’or qui aurait vu l’espèce humaine unie, avant que ne survienne sa dispersion, matrice de violence, d’injustice, d’absence de justesse.

Je crois que c’est une lecture fausse. Il ne s’agit pas, dans ce récit, de ce qui permettrait aux humains de s’entendre et de vivre ensemble au mieux. On parle plutôt de ce qui s’impose, à terme, à tous ceux qui vivent sous un régime totalitaire.

Les Anciens auraient-ils déjà connu cela ? Et le refus concerté de cela ? Oui. L’histoire de Babel en témoigne. Tels étaient déjà les empires, et les Écritures s’opposaient à eux.

Mais il y a un autre repère : les briques façonnées par ces gens-là. Car si les pierres sont dissemblables, les briques, elles, sont interchangeables. C’est avec elles que l’on peut bâtir et faire grandir – cet agrandissement qu’évoque en hébreu le mot migdal, « tour » – ce monde unifié où règne une langue unique. Et l’on peut soupçonner que ces briques de Babel sont en réalité des têtes humaines formatées, façonnées à la demande.

Le destin de ces mondes-là, c’est la destruction et la dispersion. Tel est le sens de cette histoire. Plus la pomme est grosse, plus vite elle pourrit et se défait.

Il existe à l’inverse une errance positive, aux yeux du dieu biblique, qui rend libre les humains, celle qui choisit de s’en tenir à des systèmes horizontaux, mobiles, échangeables, dénués de prétention universelle, de propension à l’unification par en haut. Mobilité et diversité sur la terre des humains.

À l’opposé, on voit refleurir sans cesse, au long de l’Histoire, cette volonté d’unification par le haut qui a pris bien des aspects, depuis les Empires anciens jusqu’aux idéologies dénaturées, meurtrières, qui ont causé tant de malheur au cours du XXe siècle.

Encore pouvait-on alors discerner où se tenait le centre de ces pouvoirs, la pointe de ces pyramides, de ces tours orgueilleuses. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous représenter un lieu, ni un milieu, qui serait à abattre.

Nos grands eux-mêmes se soumettent à la loi de cet Empire des marchés qui nous régit et qui n’a pas de tête, pas de pensée, pas de sens. L’effet peut toutefois en être décrit : « Une même langue, les mêmes paroles » sans fin ressassées, et les têtes conditionnées des humains que nous sommes.

Jusqu’à quand ? Nul ne le sait, mais l’histoire de Babel nous avertit en tout cas que cela ne tiendra pas.

Saint-Coutant – 2015

 

 

 

 

 

Puissance

ou l’irréductible religion

 

J’ai souvent eu l’occasion d’écrire sur ce site que les intellectuels français, en particulier les journalistes, ne comprennent pas grand chose à la religion, en voici une belle illustration. 

Je tiens Jean Daniel, le maître à penser de l’Obs, l’hebdo de la gauche intello, comme un des grands témoins de notre temps. Néanmoins, j’ai remarqué depuis longtemps qu’il n’est pas au mieux de sa forme quand il traite de religion.

On l’a vu quand, à propos du terrorisme religieux, il a publié un article intitulé Quel Dieu pour quels croyants.

Sincèrement humaniste et droitement rationaliste, il a manifestement gardé du judaïsme de ses ancêtres une image quelque peu simpliste du fait religieux quel qu’il soit. Une image faite d’étroit littéralisme et de stricte observance.

C’est sans doute pourquoi il écrit que si, pour les croyants, « Dieu est seul à décider le moment et la façon dont la violence est permise, alors il faut avoir une idée claire de ce qu’il dit, de ce qu’il veut, de ce qu’il enjoint, de ce qu’il impose. »

Partant de là, qui est pour lui une évidence, il adjure « les plus hauts représentants des trois religions, qui réfèrent à des textes différents, de s’unir pour une fois afin de rédiger ensemble un seul texte. »

Si je le comprends bien, c’est ainsi que juifs, chrétiens et musulmans disposeraient d’un écrit doctrinal commun faisant autorité quant à la volonté de Dieu concernant la violence.

Jean Daniel ajoute plus loin, en substance, que c’est aux musulmans de commencer et de se mettre d’accord sur ce sujet puisqu’à cet égard, ils ont pris du retard sur les autres religions. 

On voit la naïveté : qu’un aréopage composé d’autorités spirituelles issues des trois grandes religions monothéistes puisse rédiger un texte commun condamnant l’usage de la violence au nom de Dieu n’est pas impensable, mais que les dites autorités soient reconnues comme telles par l’ensemble des croyants l’est totalement.

Non seulement par l’ensemble des croyants mais aussi par l’ensemble des autorités religieuses, toutes catégories confondues.

On pourrait trouver de nombreux exemples – juifs, chrétiens, musulmans – qui montreraient que la soumission à un texte n’est en rien le fondement réel, je veux dire dans la pratique, des conduites religieuses. 

En voici un, qui s’en tient à l’aire du protestantisme : que les assemblées du Conseil œcuménique des Églises et du Conseil évangélique mondial adoptent à l’unanimité un texte de ce genre n’empêcherait pas telle Église de se dresser là contre au nom de la lecture "littérale" qu’elle est censée faire des Écritures.

Une lecture incluant curieusement la culture du flingue dans ses diverses manifestations…

De même, on n’imaginerait pas que le "calife" de Daéch et les gens qu’il tient sous sa coupe se soumettent à l’autorité d’un tel texte.

Pas plus que ne le feraient les colons sionistes des Territoires palestiniens occupés.

Pas plus que ne le reprendrait à son compte le patriarche orthodoxe de Moscou.

Pas plus que certains cardinaux romains, qui diraient oui au Pape, penseraient non, et agiraient le cas échéant selon ce non-là.

Ces exemples n’illustrent évidemment pas une même perversité ni une même intensité, loin de là, mais ils ont le mérite à mes yeux de montrer que le fait religieux est beaucoup plus complexe que ce qu’en pensent Jean Daniel et ses semblables.

Certes, il y a de la doctrine et du précepte, voire de l’obligation, dans la religion, nul n’en disconvient, mais il s’agit là de mises en forme secondes d’une réalité beaucoup plus forte et qui leur est première.

Et ce qui doit être toujours perçu, c’est que cette réalité-là, le fait religieux, est toujours perverti. Ceci parce qu’il est source possible de pouvoir. De puissance.

La religion est en soi une grande puissance, et la puissance attire ceux qui recherchent la puissance. Avant tout puissance sur les gens, quels qu’ils soient : sur leur sexualité, sur leur avoir, sur leur pouvoir, que sais-je encore…

Le tout avec une intensité particulière lorsqu’il s’agit du pouvoir sur le désir des femmes…

Bien entendu, la religion attire aussi ceux qui n’ont pas pour envie de se saisir de la puissance dont elle est nantie mais se bornent à vivre d’elle. Ou plutôt – pour proposer un lexique adapté à leur cas – à vivre de leur foi. Mais ceux-là, ou tout au moins leurs initiateurs, finissent souvent martyrs.

Alors, bien sûr, on pourrait penser qu’il serait plus sage, face à tout cela, de se passer de la religion, voire de chercher à l’extirper de la conscience humaine. Jean Daniel a au moins la sagesse de considérer que cela n’est pas à l’ordre du jour.

Ce ne le sera jamais. Chassez la religion par la porte, fermez les fenêtres, elle revient néanmoins dans la maison, mais distordue, par le soupirail, par la cave ténébreuse peuplée de rats et de cancrelats...

Mieux vaut alors laisser tranquille la religion qui existe, celle qui s’exerce au grand jour, quitte à garder benoîtement un œil sur elle, plutôt que, pensant l’avoir liquidée, risquer l’invasion de son double pervers.

Le fait religieux est coextensif à l’histoire de l’humanité, et nul "progrès" n’est à attendre qui puisse y contrevenir. À moins d’ôter à l’humain sa part de désir.

De lui ôter sa quête perpétuelle. Quête d’autre chose, désir d’ailleurs, désir de l’Autre. Et son amour des belles histoires…

Vaste entreprise.

Saint-Coutant – Juillet 2015

 

 

 

 

 

La parabole Cottrez

ou la fraternité comme résistance

 

Dominique Cottrez, jugée en juin 2015 par la cour d'assises du Nord, était accusée d'avoir tué huit de ses nouveau-nés, ce qu’elle a reconnu. Elle les étranglait et les cachait ici ou là, dans la maison, en attendant de pouvoir les enterrer dans le jardin.

Son obésité lui permettait de cacher ses grossesses, et peut-être aussi de les nier. Elle craignait que les enfants qu’elle portait puissent être le fruit des relations incestueuses que son père entretenait avec elle depuis qu’elle avait huit ans.

Ces relations se poursuivaient malgré le mariage et les deux naissances assumées de la jeune femme et n’ont cessé qu’à la mort de son père…

Et après ça, il y en a, parmi les auteurs de fiction, qui croient nécessaire d’écrire ou de produire des œuvres gore !

Inceste, obésité, ignorance, malheur d’être, perte ou manque des repères les plus évidents… on pourra gloser. Interpréter, accuser, excuser, condamner, incarcérer, soigner, maudire, interner, que sais-je ?

Tant il est vrai qu’à la regarder pleurer, infantile et grotesque, au premier jour de son procès, on était saisi d’horreur autant qu’ému de pitié.

On sait que l’infanticide a toujours et partout existé. De même la famille tuyau de poêle, c’est-à-dire celle chez laquelle les pères font des enfants à leurs filles. Mais là, on touche à l’extrême, en fait de meurtres d’enfant et de relations incestueuses.

Aussi se trouve-t-on, pour un peu, dans la situation de voir là – certes très en-deçà de la brutalité du fait et de la réalité vécue du crime, à la fois perpétré et subi – comme une parabole.

Pas un simple fait de société, mais une similitude entre le malheur d’une personne et celui de tout un peuple.

Je pense au peuple des largués. Largués à tous égards. Ce peuple, tenez, que l’on a longtemps nommé classe ouvrière.

Et par économie de pensée, puisque l’histoire se passe dans le Nord, je m’en tiendrai à ce peuple-là, à ces prolos-là parmi les gens du Nord, ceux qui, disait la chanson, « ont dans le cœur le soleil qu’ils n’ont pas dehors »…

Non que le mode de vie de Dominique Cottrez, fille de petit fermier, évoque naturellement celui que l’on trouve décrit dans toute la littérature consacrée à ce peuple : « Le Nord, c’était les corons ; les hommes, des mineurs de fond »… Autre chanson devenue emblématique.

Cette chanson, elle est le refrain qu’on entonne désormais au stade, elle a pris la place du Petit Quinquin. Elle parle certes au cœur des chanteurs, elle dit pourtant leur malheur : au Nord, il n’y a plus de mineurs.

Pas plus, même si ça change lentement, que quoi que ce soit, ou presque, qui ressemble à une industrie rentable et nourricière. Et pas plus que tant d’autres réalités elles aussi nourricières :

Au Nord, terre catholique, italo-polonaise tout autant que flamande,  il n’y a plus de curés, plus de patro pour les gamins, plus de vêpres pour les mémés, plus de confréries ni de processions, plus de patrons paternalistes. Plus de confesseurs. Ou si peu.

Au Nord, terre socialiste, le parti ne compte plus que des vieux, n’intéresse plus que des ambitieux naïfs, ne dit plus que des mots creux, ne signifie plus ni ne propose la solidarité, mais assume, la queue basse, un programme de démerde individuelle. Rien de plus, quasiment.

Je n’évoque ici que deux grosses masses, à côté d’autres, que deux poids lourds du quadrillage institutionnel ancien. Celui qui donnait du sens à l’existence, au combat ou à la fraternité, qui organisait le temps qui passe, qui régulait les mœurs, qui valorisait le travail.

Le travail, valeur suprême des gens du Nord. Quand on trouvait écrit sur les tombes, en guise d’épitaphe, « Il a beaucoup travaillé ».

Le travail dont il vaut mieux ne plus parler, devenu si souvent petit job à dénicher, boulot relié à rien de nécessaire, de vital, rien d’essentiel, si ce n’est pour bouffer.

Un monde est tombé. On fait du ski sur les terrils : le signal bien visible du travail accompli dans la dignité, dans la fierté, devient un gros machin pour jouer dessus.

Au Sud, des couillons s’enorgueillissent du soleil qui règne chez eux, comme si c’était grâce à eux, mais au Nord, on n’avait que cette fierté d’être durs à la peine, courageux devant le risque, solidaires et fraternels dans l’adversité.

Comment s’imaginer que les repères ne tombent quand tout est tombé de ce qui faisait la vérité de la vie ? Là est la similitude à laquelle je faisais allusion. Quand il n’y a plus que des individus placés hors réseaux.

Je veux en effet lever un doute : je ne prétends pas, loin de là, que Dominique Cottrez est la figure des prolos du Nord ! Ce serait, non seulement insultant, mais loufoque. Non, la similitude n’est pas dans le comportement, mais dans la déréliction.

Quand chacun est placé devant le monde avec juste sa pomme pour voir venir. 

Quand le plus faible n’est pas soutenu par la chaleur et la force des autres. Quand le plus fort taille sa route sans souci, lui qui a pigé comment ça marche – croit-il.

Quand aucun des deux ne résiste vraiment à la vague, tous deux plus ou moins mauvais surfeurs, au fond, puisque le gagnant n’hérite trop souvent que d’une existence sans fierté. Sans le compagnonnage. Ni l’entière vision de ce qu’il lui est demandé d’accomplir ni de devenir.  

Peuple ? Non point. Fini. Des entités distinctes en un ramassis. Il arrive alors que l’une ou l’autre se mette à déconner grave, ainsi la Cottrez, mais ce n’est pas l’essentiel, la plupart survivent en sachant se tenir, ce qui, au fond, et compte tenu du contexte, est admirable.

– À ce point, une parenthèse, disons professionnelle : ce qui précède me conduit à me réjouir de la progression des Églises évangéliques. Même si je suis en désaccord avec elles sur des points pourtant centraux.

Elles sont des Églises du peuple. D’ailleurs de plus en plus multicolores comme lui. Elles offrent un sens, c’est un début.

Elles répondent à cet éparpillement des individus qui a remplacé d’anciennes cohésions. Éparpillées elles aussi, on peut le regretter, mais c’est ainsi qu’elles ratissent…

Nombre d’entre elles, pas toutes, sont la lumière et la chaleur d’individus souvent perdus sans elles. De ces gens dont le seul lieu de rendez-vous est le super ou l’hypermarché du coin.

Les autres Églises, comme la mienne, sont plutôt les relais de poste de ceux qui restent en selle. Ne boudons pas cela, c’est aussi ce qui, souvent, leur permet un peu d’aider. –

Mais suffit, je reviens à notre similitude, à cette perte de repères dont nous souffrons. Repères qui ne seraient autres que la déclinaison de toutes les occurrences de la fraternité, de toutes les formes de la solidarité.

Et qu’on n’acquiert, pour l’avenir, qu’en faisant front, obstinément et continûment, contre ce qui, chaque jour, étrangle tout embryon de communauté.

Ce qui s’appelle aujourd’hui capitalisme financiarisé, néo-néo-libéralisme, ce genre, systèmes mondialisés, et qui ne sont rien d’autre que l’avatar actuel d’une maladie congénitale de l’âme humaine.

Rien d’autre que la pratique actuelle, mais aux moyens démesurés, de cette bonne vieille religion, d’âge en âge la seule universelle : dominer pour avoir, avoir pour dominer.

Vieille histoire. Vieille tentation des fils de l’homme. Depuis toujours, elle demande que le peuple se soigne, elle exige que le peuple lui résiste…

Et le premier remède consiste à ne pas croire en elle, et la résistance première consiste à organiser l’entraide généralisée.

La fraternité naît d’en-bas.    

Saint-Coutant – Juin 2015

 

 

 

 

 

Pourquoi le poème ?

ou qu’on ne le fait pas exprès

 

Ce matin, l’actualité m’ennuie, elle m’attriste. Inutile d’en préciser les raisons, je suppose, il suffit de la suivre, l’actualité. Elle qui parle de guerre, de massacre et de haine, aussi de destruction des équilibres naturels.    

Tristesse, donc, et qui s’accroît lorsque je lis les délires de certains, sur les réseaux sociaux. Du pas gai : doctrinaires, sectaires, maniaques, haineux, trouillards, mesquins, petits… Brrrr… Alors envie de poésie !

Pas les petites fleurs ni les petits oiseaux (aimables au demeurant), mais la parole du fond. Alors tant pis, je reprends un texte ancien. Son seul mérite est sans doute de s’esbaudir, il se demande bêtement d’où ça vient, un poème ?

Et je me demande ce qui me pousse à écrire un poème, un poème comme celui de la page "poèmes" de mon site personnel, et je réponds que je ne sais pas vraiment. Que cela ne dépend pas de moi.

J’observe d’ailleurs que pendant de longues périodes je n’en ai pas écrit. Plusieurs années parfois. Je ne peux pas dire que ces périodes-là aient été spécialement mauvaises par ailleurs.

Je ne peux pas dire non plus que les périodes où j’en ai écrit aient été meilleures pour moi. Je ne peux pas dire l’inverse.

Il me semblait pourtant que les années sans poèmes correspondaient à quelque chose comme une sécheresse ; mais en quoi, en quelle partie de ma vie, je ne sais pas. C’est juste une sensation, d’ailleurs pénible.

Puis il arrive un jour qu’une porte s’ouvre. Des sensations parfois inconnues, mais présentes, manifestement, en quelque endroit, latentes, se coulent dans le chenal d’une sonorité, d’un rythme, au mieux dans un mixte des deux.

C’est ainsi par exemple qu’une douleur sans fin, deuil de chaque jour, se mue en une parabole de l’amour de Dieu grâce à la cadence obsédante du doudoudoum-doudoudoum d’un train de nuit.

Me viennent alors dans le noir des images agrestes de rivières et de truites, de forêts et de faons, à moi qui suis d’un pays où ne poussent que des lampadaires, où ne bougent avec grâce que des chats de gouttière, et des moineaux.

C’est ainsi que j’ai reçu et pour une part mémorisé, toute une nuit entre Paris et Montpellier, dans une couchette de seconde classe, Le chant du père inconsolé.

Ou encore : le son ra se joint irrémédiablement aux souffles venus d’un grand désir de large, d’amour, d’espoir tiré du malheur d’être.

C’est le futur de nos grammaires, bien sûr, qui sonne ainsi, et sonne en lui la fureur d’une attente d’avenir ouvert. Mais c’est aussi, sans doute, et plus simplement, plus physiquement, l’ouverture sonore de ces a qui sortent en explosant de ces r

Cela donne Pour le sourcier, long poème, ou peut-être série de courts poèmes, qui est resté caché pendant trente ans et n’est paru qu’en 2006, dans Chants et déchants.

Il est difficile de faire croire que cela n’est pas fait exprès, que cela vous arrive, et que lorsque cela vous arrive vous êtes dans ce mixte de travail, de combat et de plaisir dont la survenue est l’un de vos plus grands bonheurs, tellement immérité, imprévu, même si médité, aussi, au bout du compte.

Et il fallait que cela paraisse. Cela aussi était une nécessité qui ne connaît pas de raison à mettre en avant. Quelque chose, en soi, s’avance avec obstination pour en arriver là. Au livre à faire lire, à la parole publique.

Et le livre paru, certains croient que l’on en est tout fiérot : que non ! On est devant une chose étrangère, on ne sait plus de cela que l’art, si simple mais rusé, que l’on a mis dedans. Pourvu que la chose soit à la merci du premier venu, on n’y pense plus.

Encore : j’étais dans une longue période où j’avais perdu le Christ. Je me faisais des discours sur la nécessité de retourner à Dieu, au Père, au Créateur, après que l’on ait tant bataillé pour l’effacer et lire dans le Livre un Jésus de Nazareth enfin humain, ce jeune homme doué qui va mourir.

J’accompagne quelques-uns à un concert où l’on joue Haydn. Les sept paroles du Christ sur la croix. Je ne suis pas mélomane, si ce terme désigne ceux qui aiment et recherchent ce genre de musique. Je suis jazz, blues, gospel. Je m’ennuie un peu ce soir-là.

Mais à peine de retour, ce module de sept se met à m’habiter et je commence aussitôt ces sept poèmes de sept strophes de sept vers de sept syllabes qui font surgir l’amour éperdu que j’éprouve, sans le savoir, pour le Christ.

Et je comprends alors ce que signifie la contemplation de la croix et, pour la première fois, pourquoi vraiment je suis devenu luthérien sur le tard.

Et ce qu’un certain message, aussi, que m’avait adressé naguère, au Burkina Faso, une vieille femme édentée – « Regarde à Golgotha » – avait creusé en moi.  

Saint-Coutant – 2006-2015 

 

 

 

 

 

L’abolition

ou l’œuvre de l’une des deux France

 

Au moment où apparaissent, chez les descendants actuels des esclaves, des demandes de reconnaissance des crimes perpétrés et des souffrances endurées, certains faits devraient être précisés, et enseignés aux enfants dans les écoles.

À ce sujet, justement, les acteurs de la Comédie française proposaient naguère un spectacle qui reprenait telle quelle une séance de l’Assemblée nationale datant de 1848. C’était juste après la promulgation de la République.

Le débat portait sur l’abolition de l’esclavage, qui intervint dès cette année-là. Je trouve excellente cette initiative, d’autant que la date elle-même de cette séance fait réfléchir. 

L’esclavage avait déjà été aboli en France une première fois par la République, en 1794, puis rétabli par Napoléon. Où l’on voit que c’est à la République que l’on doit cette libération.

Autrement dit, ce ne sont ni "les Blancs" ni la France qui ont voulu le maintien de l’esclavage, mais certains Blancs et une certaine France, ceux et celle de la Royauté et de l’Empire.

Que ce ne soient pas les Blancs en tant que tels, on le constate en voyant que le dernier pays à avoir promulgué l’abolition est la Mauritanie, ceci en 1984.

Ce qui, d’ailleurs, ne signifie pas que tout soit mis en œuvre, dans de nombreux pays non européens, pour que cette abolition passe réellement dans les faits, loin de là !

Que ce ne soit pas non plus la France en tant que telle qui ait voulu le maintien de l’esclavage est une formule moins facile à émettre sans autre. Cela demande des précisions.

L’idée de l’abolition est ancienne mais elle ne s’est affirmée en France qu’avec l’apparition des Lumières. C’est cet esprit, porté par les philosophes du XVIIIe siècle, qui est à l’origine de la République.

La notion même de république, au sens moderne des Lumières, a paru alors incompatible avec la pratique esclavagiste puisqu’elle suppose que tous les humains sont égaux en droit.

Dans les pays protestants, ces principes ont été portés davantage, à la même époque, par les milieux évangéliques, désireux de mettre enfin en pratique un antique message qui posait tous les humains comme enfants d’un même Père. 

Néanmoins, les raisons économiques ont joué aussi un rôle. On voit en effet que si l’Angleterre a aboli l’esclavage en 1807, c’est, explicitement, parce qu’il était devenu moins rentable.

Autrement dit, il a fallu un état général des sociétés européennes, à la fois intellectuel, moral, religieux, social, technique, économique et politique, pour que l’esclavage leur paraisse devoir être abandonné.

C’est ainsi que l’Angleterre démocratique comme la France républicaine ont suivi en l’occurrence les mêmes voies,  mettant chacune en avant, cependant, les raisons que son histoire particulière lui inspirait.

Chez nous, c’est donc une certaine France, celle de la République, celle qui avait dû longuement lutter contre les diverses formes du despotisme et de la tyrannie, qui a aboli l’esclavage.

Ceci posé, il n’est pas certain que les dignes parlementaires de 1848 aient eu une conscience précise de ce qu’était ce qu’ils abolissaient. Témoin les concessions léonines qu’ils consentirent aussitôt aux esclavagistes locaux « pour les dédommager »….

L’idée était là, mais la réalité, dans toute son horreur, échappait. Elle échappe encore, ce qui fait que le débat actuel est faussé. On n’en voit pas le poids humain.

Pour illustrer cette affirmation, je propose qu’on lise et relise certains témoignages, ou certains récits littéraires revenant sur cette réalité.  

Je pense par exemple au petit livre de l’écrivaine haïtienne Évelyne Trouillot, Rosalie l’infâme (Éditions Dapper, Paris, 2003), court roman sans pathos, mais d’une puissance et d’une véracité exceptionnelles.

On y verrait mieux, sans doute, d’où viennent les demandes auxquelles je faisais allusion, et quel poids de chair et d’âme elles cherchent à transmettre au sein du débat public, au cœur de la chose publique.

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

Le cochon

ou la cantine à l’heure de la partialité

 

La laïcité est une chose, le sectarisme en est une autre. Je lis ici ou là, dans la presse – et, c’est amusant, aussi bien à droite qu’à gauche –, que la laïcité interdirait que soit proposé, dans les écoles, « un menu spécial » aux élèves musulmans.

Ça veut dire que donner le choix, proposer par exemple aux dits moujingues de passer au poisson quand il y a du cochon, c’est pas laïc, c’est du communautarisme, c’est se coucher devant le salafisme, bref c’est péché – haram, en arabe.

Alors que, je le précise, personne, pas même la plupart des parents, ne demande un alignement sur le vrai hallal des super barbus, bien plus exigeant que cela. Sans parler du vrai cachère.  

Je note que cela se fait dans nombre d’établissement depuis des décennies sans que personne n’ait émis le moindre commentaire à ce sujet, du moins jusqu’à ces temps-ci. Sans doute les dignes enseignants responsables de cet état de fait ignoraient-ils tout de la laïcité…?

Ah oui mais les temps ont changé, et aujourd’hui, ce sont des masses musulmanes qui assiègent nos cantines légitimement agnostiques, aussi faut-il réagir là contre !

Minute, minute : quand on avait besoin de masses de soldats musulmans pour faire nos guerres, on trouvait pourtant ça normal, de leur donner des sardines quand les autres bouffaient du jambon cartonneux.

C’est pas si vieux. Je me souviens de mes copains de régiment, pendant la guerre d’Algérie, un tiers d’entre eux, dans ma section, étaient kabyles, ils arrivaient tout droit de leur djebel, les gars, au mieux ils parlaient comme Jamel Debbouze quand il imite son papa.

Un aveu de ma part : il m’est arrivé alors de tenter de me faire passer pour mahométan certain jour où le cochon avait vraiment l’air dégueu… Mais ça a raté, je n’ai pas été jugé digne du merlan d’à côté.

Le jour de l’Aïd, le colonel offrait aux musulmans un méchoui géant. À vrai dire, nous autres, les infidèles, on en profitait pareil et tout le monde était content.

Du coup, quand il y avait la grand messe, pour Pâques, la revue était assurée par des Ali et des Ahmed aussi bien que par des Robert ou des Gérard. Ni les uns ni les autres n’y voyaient malice.

Le seul qu’était pas content c’était moi, le parpaillot, de messe comme les autres, et obligé de présenter les armes à l’évêque… Heureusement, j’ai coupé à l’Assomption, l’horreur absolue, le 15 août, les Accords d’Évian ayant été signés entre temps.

Mon pote, l’élève rabbin avec lequel je faisais le mur, n’était pas trop content non plus, sans doute, mais il n’en disait rien. Pendant les repas, il avait droit à un menu spécial juif, bien conditionné dans son carton.

Ça ne se fait plus aujourd’hui, le hallal ou le cachère aux armées ? Je n’en sais rien mais j’espère que si. Ou alors il faut exiger que ceux qui vont au casse pipe soient tous chrétiens ou athées. Je doute que ce soit le vœu de la République.

Après tout, on voit régulièrement nos présidents se pointer à Notre Dame de Paris, l’air civiquement concerné. Ou aller poliment manger cachère au banquet annuel du CRIF.

Président de la République, Sarkozy, était même porté sur le signe de croix ostensible. C’est lui, justement, qui ne voulait pas du repas alternatif à l’école…

Interdire aux mômes le poisson quand il y a du cochon, ce qui ne coûte rien de plus, c’est donc de l’hypocrisie pur jus.

En plus d’être bête, car c’est cela qui encouragerait le communautarisme : pour pouvoir manger sans porc, il faudrait préférer une école musulmane à l’école de la République… Tu parles d’une politique super laïque !

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

Qu’il faut combattre l’excellence

ou la fabrique des ilotes

 

Voilà, il faut la combattre. L’excellence à la française. C’est ce que je pense : la renier à jamais. La sortir de nos têtes, de nos cœurs, de nos comptes, de nos vies. En finir avec le mythe fondateur de l’excellence. Sa religion.

Non pour elle-même mais en tant qu’elle est devenue l’alibi de toutes les distinctions discriminatoires.

Et l’un des facteurs premiers de nos difficultés.

Elle qui permet par exemple à notre pays d’aimer concevoir et construire des engins de pointe, ultra-sophistiqués, du char à l’avion en passant par le télescope ou le fauteuil pour handicapé, mais laisse aux autres, avec quelque hauteur, la fabrication et la vente de bonnes et braves chaudières ou de solides moteurs aux performances économiques. 

Bon pour l’esprit practico-pratique supposé de peuples, disons, utilitaires et germaniques. Et dépourvus de chômeurs, ou presque.

Elle, donc, qui se nourrit d’ingénieurs et méprise les apprentis, ces recalés du savoir. Choisit les crânes d’œuf saturés de maths et regarde de haut les manuels aux têtes pleines de savoirs pourtant bien utiles. 

Les premiers deviendront souvent employés de banque et les autres chômeurs.

En éducation, elle porte en elle du Rabelais, notre excellence, avec sa tête bien pleine. Pour elle, chaque professeur se doit de l’être, excellent, dans sa discipline changée en totem.

Excellent veut alors dire encyclopédique en même temps que complexe. C’est ce qui compte pour le prof, pour la prof, comme on le constate bien souvent, en souffrant, lors d’une rencontre entre profs et parents :

De même que « rien n’est plus vrai que le moine bourru », pour Sganarelle, de même, rien n’est plus certain, pour l’enseignant de quatrième, que l’importance dernière de, par exemple, la compréhension des chaînes complexes de causalité menant à la Première Guerre mondiale.

Le mental d’un pré-adolescent de treize ans n’a rien à voir alors là-dedans : qu’il ingurgite ! N’en est-il pas justement au moment où l’on va décider de voir en lui un excellent ou un médiocre, voire un nul ? À lui de faire effort. Qu’il se hisse, le môme, qu’elle se propulse, la gamine, à la hauteur de l’excellence exigée…

De là provient aussi ce langage hilarant des spécialistes, actuels et officiels, de la pédagogie. Celui par lequel une partie de badminton devient ce "duel médié par un volant". Sans parler de cette fameuse piscine dont la description ampoulée a fait rire toute la France.

Cachez ce banal objet que nous ne saurions voir. Assez de ces… choses ! Ne sont-elles pas désespérément ordinaires… 

Bref, c’est de leur excellence qu’il s’agit. Ils doivent en remontrer aux pédagogues de base, d’une part, et prouver d’autre part leur science au vulgum pecus au moyen de l’incompréhensibilité de leur discours.

Cela me rappelle cette fameuse et caustique assertion cévenole, au retour du culte dominical : ha ben parlat lo pastor, ho pas res comprès* (le pasteur a bien parlé, je n’ai rien compris). Car plus le pasteur parle la langue d’en haut, plus se vérifie la pertinence de sa parole.

Autre exemple vécu : lorsque, lors d’une séance de traduction des Psaumes bibliques, le professeur d’hébreu au Collège de France tient à ce qu’on précise, dans une note savante de bas de page, que telle difficulté du texte hébreu a bien été vue. Comme s’il redoutait qu’existe au-dessus de lui des savants plus savants encore, et capables de lui coller une mauvaise note… C’est qu’on est jamais assez en haut.

L’en haut, oui, voilà peut-être le secret de l’excellence. Toujours monter, se dépasser, dépasser l’autre, lui montrer qu’on le domine. L’excellence a toujours à voir avec cette compétition féroce que ses amants nomment émulation et dont ils assènent la discipline à la classe juvénile.

Quant à son effet, le voici : la distinction. Terme ambigu. Ou plutôt amphibologique, oserais-je écrire si je ne prêtais alors le flanc à la critique que je réserve ici aux autres. Mais tout de même, le terme a deux sens :

Le premier sens est charmant. Qui n’apprécie une personne distinguée ?

Le second l’est moins, lui qui sépare, au moyen de critères évidemment variables selon le domaine considéré. Pour aboutir quoi qu’il en soit à un en-haut et un en bas.

Avec ce qu’il faut d’étagements pour passer de la seconde à la première, mouvement préférable à l’autre, que l’on nomme déclassement.

Un petit en haut et un gros en bas, la base étant nécessairement plus large que la pointe, dans les pyramides. Plus nombreuse. Plus populeuse.

Et l’on voit là une évidence, qui fait partie au plus haut point de cette doxa française gravement nocive. L’évidence selon laquelle il vaut mieux être situé en haut plutôt qu’en bas, être ingénieur ou docteur plutôt que maçon ou éleveur, mécanicien ou infirmière, buraliste ou facteur.

Plus précis : non pas tellement qu’il vaut mieux mais qu’on vaut mieux.

Alors avec cette doxa de l’excellence, on en arrive à ce choix français, que dis-je, à cette maladie : que celui qui ne vaut pas constituera, avec la foule de ses semblables, cette fameuse base qui porte le reste.

Et que, pour une bonne part, constituent les chômeurs.

 

* Prononcer à peu près ainsi : ha bé parla lou pastou, ho pa rèss coupprèss.

 

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

On est chez nous !

ou arrêtez de beugler, c’est pas la peine d’avoir peur

 

On est chez nous ! est une affirmation que personne ne peut facilement contester. Est chez elle toute personne, comme toute nation, qui affirme cela à la suite d’une parole publique qui la fonde à le faire. L’y autorise.

C’est ainsi que tout Français est chez lui en France. Belle évidence, mais qui mérite pourtant qu’on y consacre quelques réflexions.

Il y a très longtemps, j’avais écrit et publié un recueil de poèmes consacré à l’histoire de Jacob, le patriarche biblique. L’un de ces poèmes concernait son frère, et commençait ainsi : Ésaü toujours déjà.

C’est que, dans cette histoire, Ésaü est l’étranger qui se veut néanmoins un naturel du pays où il vit. Ce qui est une définition biblique de l’autochtone.

Biblique : depuis Caïn, nous sommes tous des étrangers, errant et voyageurs sur la terre, et c’est bien pourquoi nous revendiquons de ne pas l’être. D’avoir un chez nous. Citoyens d’une Cité. 

Combien de ceux qui martèlent On est chez nous ! aux meetings de Madame Le Pen se nomment Martinez, Da Silva, Minelli ou Cywinski…? Pourtant, ils ont raison, ils sont chez eux, eux plus que ces autres, peut-être, qui se nommeront Dupont ou Martin.

Ils sont chez eux à la suite d’un choix, d’une volonté. Après tout, leur père et leur mère, devant la nécessité de quitter leur chez-eux, auraient pu choisir d’aller se fixer ailleurs qu’ici.

Ils sont chez eux, aussi et surtout, affirmais-je, par l’effet d’une parole. Qui, d’une manière ou d’une autre, disait Oui, vous êtes d’ici, vous êtes ici chez vous. Souvent, ne l’oublions pas, après qu’ils aient subi misères et avanies sans nombre.

Chez vous ici depuis peu, et pourtant, comme le vieil Ésaü, ici toujours déjà. Par l’effet de cette parole. Une parole inscrite, officielle, enregistrée.

Tout comme, et c’est ce grand mystère que j’ai eu le bonheur de connaître, l’enfant adopté est ton enfant depuis toujours déjà. Dès qu’il est dans tes bras. Par l’effet d’une parole. Car la parole est plus forte que le sperme, sachez-le.

Je parle d’une parole fondatrice. Sorte de sacrement. Comme le pain et le vin de la Cène sont et restent pain et vin et deviennent néanmoins chair et sang du Christ qui te rentrent dans le corps. Par la vertu d’une Parole sur laquelle se fonder. Envers et contre tout.

Et là, il faut être deux pour que ça marche : la Parole en question et toi-même. Elle et ton assentiment. C’est par la foi qu’on est ici chez soi.

C’est bien ainsi que tout Français est chez lui en France, quelle que soit son origine. Par l’effet d’une parole écrite reconnue comme valable et pouvant être opposée à toute remise en question. Une parole devenue évidence. 

Mais tout cela est-il bien clair ? De quoi parle-t-on vraiment ? Car pour qu’une Parole publique dise valablement à l’étranger Tu es chez toi !, une Parole publique autorisée, il faut un accord général sur ce dont on parle.

Parle-t-on d’une nature française accordée à ce sol français ? Nature nécessitant alors, comme on dit, une naturalisation ?

Ou parle-t-on d’une histoire à rejoindre, à assumer, à faire sienne ?

Tout comme l’enfant né étranger puis adopté vibrera au récit de Valmy, pleurera la mort d’un aïeul à Verdun, acclamera la mémoire de Molière, de Pasteur ou des Frères Lumière…  

C’est que la nature n’a pas besoin de parole pour s’affirmer, elle choisit par force. Elle est une évidence.

Or les évidences, patriotiques ou non, sont souvent des leurres. Ou un déni : le refus de voir qu’au fond, de nature nous ne sommes tous que des passants.

Tandis qu’une histoire, l’Histoire d’un peuple, compose une Nation.       

Et ceux qui beuglent On est chez nous ! pour dire que les autres n’y sont pas, ceux-là affirment simplement qu’il leur revient de refuser cette Parole à ces autres… que furent les leurs autrefois.

Car aucun Français ne provient d’une nature française, mais chacun hérite d’une histoire. Tous nos ancêtres ont immigré. Cela depuis même avant les Celtes. 

Tenez, il a bien fallu que les Bretons – je prends, bien sûr, cet exemple au hasard – aient été acceptés par la parole publique d’un État pour devenir français. Serait-ce il y a mille ans, cela s’est fait ainsi.

Tous venus d’ailleurs. Et cela d’une vérité plus profonde encore que celle qui touche à l’identité des peuples. Car l’espèce humaine est séparée de la terre, de la nature, elle est une espèce hors-sol.

On trouve donc cela dans la Bible dès ses débuts. Elle en décline ensuite de nombreux aspects. C’est ainsi qu’elle n’écrit pas qu’il faut être gentil avec les immigrés parce que c’est plus sympa, plus généreux, plus humain, ce genre de morale à deux balles.

Elle écrit plutôt ceci, au bénéfice d’un peuple d’Israël alors bien installé chez lui : Vous aimerez l’immigré car vous-mêmes vous avez été des immigrés.

D’où cette conclusion qui revient sur la toute première affirmation : non, mon pote, tu n’es pas chez toi, tu occupes un terrain que tu as squatté. C’est ainsi que tu y fais la loi. Si tu peux interdire l’entrée à d’autres, c’est que tu t’en es conféré toi-même le droit.

Tu es une nation doublée d’un État, réalité toujours fondée sur la force et maintenue par la force. Aussi souviens-toi, sache-le toujours : ton droit est celui du plus fort, et nul autre.

Par la force ? Pas seulement par la tienne, mais par la résultante des rencontres passées de ta force avec celle des autres. Et pas seulement, mais aussi par la main tendue ou l’épaule prêtée par d’autres aux temps passés de l’épreuve.

Or l’histoire n’est pas finie, et bien qu’on se veuille le plus fort au moins chez soi, il faut être, en plus, intelligent si l’on veut le rester – on n’est pas toujours au mieux de sa forme –, et savoir donner à bon escient la main au lieu du bâton.

Oser l’alliance, l’association, le partenariat, la mutualité, la mise en commun, la coopération, l’échange…  

Au lieu de beugler, signe de faiblesse. Car il est des On est chez nous ! qui ne veulent rien dire d’autre que Je veux ma manman  

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

Damnée religion !  

ou prière aux laïcards de laisser tomber

 

Bon, disent-ils, les églises sont quasiment vides, le nombre des prêtres est en chute libre, et à voir la Manif pour tous, ce qui reste des croyants a tourné facho, bref, le moment est venu de tirer un trait sur les fameuses racines chrétiennes du pays.

D’autant que, de l’autre côté, les barbus nous accusent de favoriser le christianisme par rapport à l’islam. Voyez le nombre de fêtes chrétiennes chômées, pointent-ils, et les crèches municipales ou les sapins de Noël dans les écoles dites laïques !

Après tout ils n’ont pas tort, les barbus, pourquoi leur imposerait-on de vivre dans un pays chrétien alors qu’on est pour la laïcité ? Et que dans sa majorité, la population, de plus, s’en fout, de la religion quelle qu’elle soit…

On va faire en sorte que tout ça retourne au passé, un passé révolu qu’il vaut mieux carrément oublier. On va faire laïc laïc. On va supprimer en douceur de la vie publique le maximum de signes religieux, de souvenirs religieux, on va vider le ciel de son encombrement.

Qui dit ça ? Des super laïcs dont certains sont actuellement proches du Pouvoir. Marre, de la religion, pensent-ils, ce n’est qu’embrouilles, intolérances réciproques, sources de conflits à venir, violences, sans compter la grosse bêtise, le ridicule, l’indigence intellectuelle.

Ils n’ont pas vraiment tort mais il leur manque le sens de l’histoire longue. Parce qu’on lui a déjà fait le coup, à la religion. On lui a même fait tous les coups possibles, du plus sympa au plus cruel. Tout comme elle-même a su le faire aux autres. 

On l’a moquée, diabolisée, repoussée, cachée, effacée, reléguée au rôle d’émouvant témoin du passé, poursuivie, bannie, embastillée, pogromisée, goulaguisée, guillotinée, éradiquée. Ici ou là, en un temps ou un autre.  

Pour rien ! Elle est toujours revenue. La religion, c’est comme une espèce mutante, tu la bousilles ici, elle réapparaît là. Tu la crois foutue, dépassée, à jamais reléguée dans les brumes du passé ? Paf, la revoilà, mais autrement ! Ainsi font, font, font…

Tu crois devoir t’en prendre à telle institution religieuse parmi les plus prestigieuses ? Tu te retrouves avec des nuées impalpables de groupuscules tous plus délirants les uns que les autres…

Tu mets toutes tes billes, à l’inverse, dans le soutien à la religion tradi du pays, tu tournes alors le dos à la multiplication et à la diversification des cultes marginaux, et tu vois tes jeunes révoltés se convertir à ceux-là, aux gentils comme aux méchants…

Voyez-vous, la religion ne meurt jamais. Et souvent, plus tu l’as brusquée, plus elle revient façon néfaste. Plus tu la dis néfaste et l’en punis, plus elle revient néfastissime. Je n’invente pas, regardez l’histoire. 

Parce que la religion est une grande puissance. Plus grande que bien des puissances qui se voient ou se croient puissantes. Une puissance, surtout, liée depuis toujours à la marche de l’humanité.

Elle peut être criminelle, voyez l’Inquisition, les Croisades ou bien Daéch. Elle peut être une bénédiction, voyez Saint François, Gandhi, l’abbé Pierre ou Martin-Luther King. La pire et la meilleure des choses. 

Elle peut lui être utile, à l’humanité, elle peut lui être nuisible, si bien que celui qui se flatte de peu ou prou conduire les humains doit apprendre à compter avec elle, à flatter ses bons côtés, à pourchasser ses noirceurs… ou à les utiliser.

Parce que la religion, quand c’est pas le bon dieu, c’est le diable, et figure-toi qu’entre les deux se tiennent de nombreuses modalités aux contours étonnamment labiles… Tu n’as pas fini de t’en cogner, de la religion !

Certaines d’entre elles, d’ailleurs, n’ont ni bon dieu à barbe ni diable cornu, elles se logent pourtant bien dans les têtes, laïcardes ou non, car bien des cultes mondialisés, et qui aliènent le populo, n’ont rien à voir avec la mitre du Pape ni le chèche des émirs djihadistes.

Quand le Nazaréen disait César, quand il disait Mammon, c’est de ceux-là qu’il parlait. Le Pouvoir et le Fric. La religion qui ne meurt jamais, qu’on ne chasse jamais, et qui n’a nul besoin d’églises, de temples, de synagogues, de pagodes ni de mosquées. 

Alors allez-y, les enfants, tapez de vos petits poings sur la religion, vous vous ferez mal aux mains. Pourvu seulement que le résultat de vos efforts ne se découvre pas religion plus dangereuse encore. On a eu vu cela.

Mais ceci fait, vous n’ôterez pas la foi cachée dessous. Foi que porte la religion tout en la trahissant, tout en la salissant, tout en l’abêtissant, tout en la chosifiant, tout en la détournant… Ainsi bien souvent.

Car vers le beau se précipitent les laids. Vers le pur les sales. Vers le pauvre les riches. Vers le fort les faibles. Vers l’amour les haines. Vers le chemin les sables. Vers la fleur les guêpes. Vers le léger les lourds. Vers l’élégance les pesants. Vers la vue les aveugles.

Car vers l’eau vont les assoiffés, afin d’être abreuvés de fraîcheur. Oui. Et vers la vie vont les morts. Pour se repaître et s’enrichir et s’embellir à peu de frais. Et régner alors sur les têtes, les cœurs et les reins. Soumettre. Aliéner. Écraser. Pensant parfois servir.

Ah petits laïcards, comme vous voici naïfs ! À quoi vous en prenez-vous, sans même savoir de quoi il retourne ? Vous attaquant au clocher de vos grands-parents sans voir que depuis ceux-là, le monde entier a produit dix Credo de rechange…

Vous attaquant au minaret de vos anciens colonisés sans vous apercevoir qu’ils sont désormais techniciens dans vos usines, diplômés de vos universités, théologiens modernistes ou militants amers et rancuniers.

Laissez tomber. La religion n’est pas votre fait. Contentez-vous de promulguer des lois simples valables pour tous, croyants ou incroyants, sans viser personne, imam ni curé. Contentez-vous de les appliquer sans faiblesse ni rudesse.

Au-delà, convainquez-vous que vous n’y connaissez rien ou peu de chose, tâchant juste de ne rien casser. Sachant n’avoir rien à enseigner, non plus, aux écoles, d’un "fait religieux", notion inventée par vous et à laquelle vous vous dites très justement étrangers.   

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

Des frontières !

ou assassinons français

 

Faut-il rétablir les frontières entre la Pologne et la France ? C’est la question que certains se posent à la suite d’un crime épouvantable. C’est en effet un Polonais qui l’a commis, on ne cesse de nous le rappeler. Un Polonais.

Cette insistance est-elle surprenante ? Pas tellement. L‘esprit du temps s’en va vers les frontières, les murs, les grilles, ce genre de matérialisation de la différence et de l’identité. Il est donc important, pense-t-on, de rappeler à outrance que le type est polonais. Un étranger.

C’est un réflexe de défense, il convient de se protéger, il faut donc des frontières. Et comme la Pologne ne touche pas la France, il nous faut des frontières qui séparent notre pays de tous ses voisins. Les Allemands pourraient laisser passer, en effet, les criminels polonais. Ou autres.

En effet, pourquoi s’en tenir aux Polonais ? Les Danois – je les cite au hasard, je n’ai rien contre eux, j’aurais aussi bien mentionné les Gallois – seraient-ils par nature irréprochables ? Que non ! 

Il y aurait eu des frontières, ce malade n’aurait pas violé ni assassiné cette petite fille-là. Il aurait plutôt fait ça à une petite Polonaise. C’est probable, et Madame Le Pen n’aurait pas dit autre chose, ni quelques autres parmi d’édifiants membres de notre personnel politique. 

On insistera donc sur le Polonais, manière aussi de rappeler que les Pouvoirs en place sont criminels, eux aussi, d’avoir supprimé les frontières.

Mais faut-il alors installer des frontières intérieures afin d’éviter qu’un Normand ne commette le même genre d’ignominie en Dauphiné ? Ou bien suffit-il que nous soyons à l’abri des actes révoltants commis par des gens venus des pays voisins ? Assassinons français…

On voit comme c’est stupide. Et il suffit de changer notre regard de direction pour confirmer ce sentiment.

Des frontières, nous en avons, selon Schengen, et l’on voit ce que cela donne, par exemple, en Méditerranée. Cette mer frontalière où sombrent des enfants par centaines sans que l’on s’en soucie trop.

Ceux-là ne sont pas de chez nous, d’ailleurs ils sont noirs ou basanés pour la plupart. Ils meurent hors sol, pour nous.

Ce n’est pas la même chose ? Ils ne sont pas assassinés par un sadique ? Est-ce que je ne vois pas l’horreur de cette atrocité, l’innocence de la petite victime, ni la douleur des proches ?

Or j’ai perdu un enfant, moi aussi, tué brutalement par la faute de gendarmes bien français. Chaque fois qu’on me parle d’un enfant tué, la souffrance, la haine et la colère me saisissent. Et cela vaut aussi pour les petits Africains qui se noient. 

Ils sont morts. Existe-t-il deux sortes de mort, de valeur différente ? Non. Certes, ils le sont en raison d’autres sortes de conduites criminelles, moins faciles à cibler. Moins polonaises. Ça ne les empêche pas d’être morts.

Veut-on, pour les pleurer, quelque détail horrible ? Leur façon de se noyer ? Les poumons remplis d’eau salée. L’étouffement. La terreur…

Ou faut-il ajouter l’horreur qui saisit les mamans ? Elles se noient elles aussi, tâchant pourtant de tenir leur enfant hors de l’eau. Sans y parvenir, devant le laisser s’enfoncer, et mourir, puis mourir avec lui, seule dans la masse liquide avant de disparaître dans les ténèbres…

On voit que là, avec les ressources de l’art journalistique, il serait tout aussi possible de faire monter l’émotion, de promouvoir la sensation. De faire donner les violons des médias, de susciter la colère de foules endeuillées, larmoyantes, dûment munies de fleurs blanches à jeter dans la mer. 

Tous ces enfants qui meurent. Bébés, nourrissons, bambins. Petits garçons et petites filles. Non ? Ne sont-ils pas assassinés ?

Mais non. Ils ne sont pas de chez nous. S’il faut mourir, mourons français. S’il faut assassiner, faisons-le entre nous.   

Saint-Coutant – 2015   

 

 

 

 

 

Le Pen et son détail

ou quand on ne comprend rien au nazisme

 

Il n’a rien compris. Il est très intelligent mais il n’a rien compris. Cela arrive. Parfois, les gens très intelligents ne comprennent pas le sens des choses, des événements. Le nerf organisateur de ce qui arrive. La mise en perspective de ce qui est arrivé.

De profonds affects interfèrent parfois sur leur intelligence et la détournent. Elle se meut alors dans l’aire de ces affects. Elle les sert. Ils commandent sa façon de considérer le monde, et ce qui, dans le monde, l’intéresse.

Lui, Le Pen, ce qui l’intéresse à propos de l’extermination des Juifs, c’est la guerre. Il vous l’explique. Il la voit dans son ensemble, dans l’organisation complète de son déroulement. Dans toutes ses phases et dans toute l’étendue de leur développement. Il en voit les conséquences. Entre autres, des dizaines de millions de morts. Pertes de guerre. Directes ou indirectes. C’est un tableau d’ensemble, avec ses traits dominants et ses conséquences marginales.

Et dans ce tableau, comme on parle d’un détail dans une œuvre, il voit la shoah, l’annihilation, comme un détail. Il ne s’agit pas pour lui de minimiser l’importance de ces six millions de morts, non, pas particulièrement, mais c’est que cela s’inscrit pour lui dans un ensemble plus vaste.

D’ailleurs, il a sans doute du mal à voir le rapport. Ces millions-là n’entrent pas vraiment dans l’ensemble, ils n’en sont pas vraiment un élément constitutif, ils ne sont pas militaires, ce n’est pas vraiment la guerre. C’est un dommage collatéral.

C’était juste un fait de guerre mineur, cet effort pour se débarrasser d’éléments possiblement perturbateurs dans le cours d’une guerre totale. Dans laquelle il convenait de prendre l’ensemble des éléments dans leur totalité. Totalement.

Il ne voit pas ce qu’il y a de mal à dire cela. Il ne voit pas l’erreur. Pourtant, tenez : France, juillet 1944. Il ne voit pas ce que signifie, en tant qu’indice de la réalité, de la vérité de cette guerre, le fait que les trains qui amenaient du matériel de guerre et des renforts vers le front aient été arrêtés, stoppés, afin de laisser le passage à ceux qui partaient en sens inverse, bourrés de Juifs promis à la mort. Prioritaires.

Le Reich était en difficulté, les Alliés s’étaient implantés en Normandie, ils avaient pris Caen, il n’était peut-être plus possible de les déloger, il fallait mettre tout son poids dans la bataille. Rapidement. De manière efficace. À l’allemande. Sur le front de l’Est, c’était la catastrophe, la débandade, tous les moyens devaient être mis en œuvre pour faire barrage à cet ennemi qu’on disait capital, le Bolchevique.

Mais non. Ce qui était capital, prioritaire, c’était la mort des Juifs. L’annihilation des Juifs. Car telle était le sens de cette guerre. Son sens nazi. Le sens profond du nazisme et de sa guerre. Une guerre contre le mal. Contre la pollution insidieuse de la race pure par la vermine juive. Je n’invente pas, ce sont les termes mêmes de Hitler.

Le Reich combattait le monde anglo-saxon enjuivé et sa finance. La France enjuivée en sa décadence. Le communisme enjuivé dans sa démence. Toute cette perversion. Mondiale. Cette souillure juive. La mère de toutes les chutes des peuples dans la misère et la honte.

Germania, la race élue purifiée, dans sa puissance retrouvée, dans sa vérité première et dernière, allait nettoyer le monde. Ce n’était pas un détail, la destruction, l’éradication des Juifs, mais le nerf de toute cette œuvre salutaire.

Il n’a donc rien compris, le vieux pétainiste. Il n’a pas compris que ce fameux détail était en réalité le sens même de la guerre. Sa raison d’être profonde.

Ou bien une part profonde de lui-même l’a fort bien compris, au contraire. Une part indicible, du moins dans les conditions actuelles. Une part plus ou moins inconnue de lui, peut-être. Cette part de son être qui ne peut pas les sentir, ceux-là, ces objets d’une haine ancestrale.

Haine sans fond parce que totalement gratuite. Juste cette violence irrationnelle. Haine de soi d’une espèce qui ne s’accepte jamais totalement. Haine tournée par défaut vers celui que l’on a élu à cet effet. Haine mythique, fondatrice. Enterrée, certes, mais toujours présente, et qui affleure.

Parfois, telle ou telle population exogène remplace le bon vieux bouc émissaire traditionnel en tant qu’objet à exécrer. Elle est plus directement liée à l’actualité, plus aisément repérable. Elle prend le relais, dans le cours historique de cette haine constitutive.

Et lui, le vieux Le Pen, n’a pas compris non plus cela, à la différence de sa fille. Qu’on en est plus là, pour la chasse au différent. Qu’en ce domaine, le Juif n’est pas d’actualité. On le sait, c’est ailleurs, chez des musulmans fous, qu’il est devenu l’impur à tuer, ceci pour les mêmes sempiternelles "raisons".

Ici ou là, d’une manière ou d’une autre, la haine est donc toujours présente. C’est toujours bien elle. On n’en sort qu’en se faisant violence à soi, qu’en assumant la finitude des identités collectives. Et l’invention permanente, hélas aléatoire, de nouvelles fraternités.

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

Où est l’ennemi ?

ou les raisons de la persécution des chrétiens

 

Les chrétiens ne sont pas les seuls à être persécutés dans le monde d’aujourd’hui, bien d’autres catégories de population font l’objet des mêmes crimes. C’est pourquoi il serait peu évangélique, pour les chrétiens, de ne se préoccuper que des "leurs".

Mais si les chrétiens ne sont pas les seuls, ils sont pourtant bien plus souvent et bien plus massivement persécutés que d’autres, et cela n’est pas nouveau. Pour ma part, je l’ai souligné à l’envi sur mon site personnel depuis des années à la suite de bien d’autres.

Si l’on s’en rend compte aujourd’hui dans notre partie du monde, c’est à cause du summum dans l’horreur qu’atteignent les fous de Daéch, mais nos médias ont de la peine à prendre en compte les violences que subissent régulièrement les chrétiens, de façon plus ou moins grave, dans nombre de pays.

Dans les pays musulmans, certes, mais aussi en Inde avec les extrémistes hindous, voire dans certaines zones au peuplement bouddhiste. Sans oublier les pays qui se disent abusivement communistes comme la Chine ou la Corée du Nord.

Il y a sans doute bien des raisons à cela, l’une d’entre elles étant que le nombre des chrétiens, toutes catégories confondues, est en constante croissance un peu partout sur la planète et met en danger les religions ou les idéologies locales. Du moins le craignent-elles, sans doute à cause des graves difficultés ou conflits internes qu’elles rencontrent elles-mêmes par ailleurs.

Une autre raison est que le christianisme est perçu dans de nombreuses parties du monde comme l’un des marqueurs d’un Occident considéré suivant le cas comme colonialiste, impérialiste ou capitaliste. Ou tout cela à la fois. On ne saurait d’ailleurs nier que cela puisse parfois se concevoir…

Il y a donc à porter assistance aux chrétiens persécutés partout où cela est nécessaire, mais pour ce qui nous regarde ici, je tire des considérations précédentes  au moins une conséquence pratique : c’est l’islam, tout comme le soi-disant communisme, qui est en difficulté. Pas le christianisme en tant que tel. Il n’y a donc pas lieu pour celui-ci de se raidir ici contre les musulmans présents.

L’ennemi réel de la foi chrétienne dans nos pays soi disant avancés, ennemi quasi mortel, est ailleurs, il se tient dans la chosification croissante de l’humain.

Il y a là-dessus matière à discussion tant les conceptions politiques et anthropologiques représentées au sein des diverses confessions chrétiennes sont différentes et mettent donc en exergue des exigences différentes. Les uns criant au respect de la vie, les autres appelant à la libération des ilotes que les sans grade sont devenus. Mais c’est là qu’il convient de se concerter, de préférence avec aménité.

Ce qui ne signifie pas hurler avec les loups, sous peine de s’assimiler à terme à leurs meutes violentes.

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

Dérèglement

ou la nature du capitalisme

 

Le terme communisme ne s’applique pas seulement au marxisme-léninisme, et encore moins seulement à sa variante stalinienne. Auparavant, il a été longtemps l’expression d’une utopie chargée de l’espérance des plus démunis.

C’est ainsi qu’on peut le rapporter à bien d’autres systèmes politiques, certains d’entre eux fort anciens. Comme le terme l’indique, il s’agit d’une politique de mise en commun des moyens dont disposent les sociétés humaines, à commencer par la terre.

Lorsque ce principe est acquis, toute la question est alors de savoir quelle instance a autorité pour gérer cette mise en commun et en organiser la répartition.

Dans une perspective biblique, les communismes du Lévitique (chapitre 25) ou des Actes des Apôtres (2,40-45) partent du principe selon lequel la terre et les biens que l’on en a tirés appartiennent à Dieu seul. Ou du moins, il paraît clair qu’ils s’opposent au principe selon lequel la propriété privée devrait se prolonger au long de nombreuses générations.

Je note que dans l’aire de cette question se trouve celle de l’exploitation de ceux qui n’ont pas par ceux qui ont.

Autrement dit, l’accumulation de richesses entre les mains des uns y est mal vue. On pourrait donc penser qu’une politique de type biblique refuserait davantage le capitalisme que le communisme, du moins dans leurs principes de base.

Les choses se compliquent évidemment lorsqu’on aborde la question de l’instance de gestion et de répartition des biens dispensés par l’Auteur de la Création, c’est-à-dire la question de la mise en œuvre effective de principes communistes.

Sur l’ensemble de ces sujets, il me semble qu’on n’a pas encore trouvé de bonne et durable solution mais une chose paraît sûre : l’exploitation structurelle de l’humain par l’humain, qui est inhérente au capitalisme, est de l’ordre de ce dérèglement généralisé que les Écritures nomment péché.

Aussi, serait-on contraint de s’y soumettre ou de la mettre en œuvre, on ne doit pas en oublier ni en dissimuler la nocivité. Il est au contraire nécessaire à une bonne santé collective de s’en souvenir en permanence.

Saint-Coutant – 2015   

 

 

 

 

 

Voter 

ou prévoir l’écroulement

 

De même que les riches collectionneurs récupèrent à prix d’or les antiquités que les vandales de Daéch préfèrent vendre plutôt que détruire, de même, lorsque survient une crise comme celle que nous subissons depuis quelques années, le capitalisme financier fait sa pelote en rachetant à bas prix ce qui faisait vivre les gens.

Vu de la banque helvétique, par exemple, on n’imagine guère que cela, qui paraît inscrit dans l’ordre des choses, puisse être sabordé un jour.

Cependant – je veux dire pendant cela – la foule fatiguée et chargée des démunis s’ébranle de toute part, fuyant de terribles massacres, de puissantes peurs, de grandes faims. Des hontes profondes, des terres immergées, des îles noyées, des hordes de tueurs, des concussions en système, des délabrements de toute nature mettent le monde en branle.

La plus grande partie de l’humanité commence à fuir le dérèglement de l’ancien ordre de la nature et des rapports humains.

Elles bougent, les foules, et ce n’est que le commencement d’une immense migration. Et nous, nous sommes en bout de ligne, après nous c’est la mer. Nous, l’Europe de l’Ouest ou l’Amérique du Nord.

C’est alors la rencontre, qui nous attend ici, de nos peuples européens fâchés, révoltés de plus en plus contre les oukases néo-libérales, avec ces foules pressurées et pressantes qui arrivent. Notre sable qui s’éboule et la grande marée qui monte.

Voilà ce qui a commencé. Et qui aurait la naïveté de prétendre que cela ne va pas dynamiter un jour cet ordre des choses que l’on nous présente comme la seule voie possible ?

C’est là qu’il faudra choisir, là est le père de tous les votes. Il le faut déjà : faut-il nous entourer de murs de sable pour empêcher l’inondation, ou repenser le monde en sorte que tous y subsistent ?

Ce que l’on fera de toute façon, bien obligés, après les terribles bouleversements qui pourraient survenir.

Saint-Coutant – mars 2015 

 

 

 

 

 

Sur les colonies israéliennes

ou comment en parler sérieusement

 

Parlons sereinement. Voici la question :

Je regarde la carte des implantations de colonies israéliennes dans les Territoires palestiniens et je me dis qu'à l'évidence, l'existence d'un État palestinien est déjà devenu impossible. Israël semble vouloir récupérer l'ensemble de la Palestine, que cela soit "légalisé" ou non.

D'où cette question, que je ne trouve pas suffisamment envisagée : à la fin du processus, que fera Israël des Arabes ainsi englobés ? Faut-il envisager la création de sortes de homelands à la sud-africaine ? Ou, à l'inverse, les Arabes ainsi "récupérés" deviendront-ils citoyens d'Israël comme le sont ceux de l'intérieur de l'État actuel ? Ou bien encore, seront-ils contraints à l'exil ?

Un collègue me répond que l’avenir pourrait être l’adoption d’un système cantonal dans lequel les Palestiniens vivraient sous souveraineté israélienne. Une sorte de confédération avec des cantons dotés de larges compétences, un peu à la manière helvétique. On aura deviné que ce collègue est suisse.

Ce serait effectivement une solution. Lorsque j'étais en charge du Service protestant de mission (Défap), j'avais écrit cela (la solution cantonale de type helvétique) au sujet de certains drames africains. Je doute cependant qu'elle convienne dans le cadre palestino-israélien, du moins si cela doit passer par l'humiliation des Arabes.

Bien des gens semblent oublier que l’État d’Israël se trouve enclavé au sein d’une mer de peuples arabes. Oublier aussi, tant cela semble désagréable à penser, que l’Occident se rétracte, ne croit plus trop à sa fameuse mission civilisatrice à l'égard des autres parties du monde. Oublier aussi que l’on voit de moins en moins l’État d’Israël comme le petit à protéger mais plutôt comme le costaud qui n’a besoin de personne.

Cela signifie que ce n’est pas avec le peuple arabe de Palestine que le peuple juif de là-bas doit coexister, mais avec l’ensemble arabe tout entier.

Et je vois que l’on n’est pas parti pour accepter cela, ce qui fait que l’avenir me paraît fort sombre pour les deux peuples considérés. Et c’est bien pour les deux que je m’inquiète. Je n’ai pas de préférence. Là aussi se tient la distance qui me sépare, me semble-t-il, de ces collègues.

Saint-Coutant – 2015 

 

 

 

 

 

Une utopie anarchiste

ou que le désir en est fort ancien

 

Chez les commentateurs patentés, le revenu universel, devenu un thème de la campagne de la primaire de la gauche, évoque les utopistes classiques comme Thomas More (1478-1535), Tommaso Campanella (1568-1639), et surtout Thomas Paine (1737-1809). Trois Thomas moins incrédules que leur saint patron.

En fait, la première version connue de ce type de pensée est bien plus ancienne. Toutes choses égales par ailleurs, on la trouve déjà dans la Bible, par exemple. À la fin du livre du Lévitique (Wayyiqra en hébreu), au chapitre 25. Il est difficile de dater ces textes mais ils peuvent remonter à l’époque du second temple, peut-être au IVème siècle avant notre ère.

Je vais essayer d’en extraire ici la logique, sans trop la déformer, en des termes plus faciles à lire pour un contemporain que ceux du texte biblique. 

Cette utopie est conçue en un temps où la base de la société est le clan ou la grande famille, non l’individu, et où l’origine de toute richesse est la terre. L’idée est que celle-ci est donnée par Dieu et n’appartient donc à aucun être humain. À partir de là, deux volontés sont à accorder.

D’une part, la volonté que chaque clan puisse toujours conserver et gérer en toute liberté son moyen de subsistance, c’est-à-dire la concession agricole qui lui a été assignée, ceci, suppose-t-on, de façon égalitaire.

D’autre part, la volonté d’éviter qu’à terme se créent des inégalités dues à toute sorte de facteurs, au point que les uns puissent s’approprier la terre des autres et réduire ceux-ci à la condition d’employés privés de liberté. Ce qui était bel et bien la réalité à transformer.

La solution est apportée par l’instauration du jubilé, période de quarante-neuf ans au cours de laquelle chacun gère son affaire comme il l’entend, puis de l’année jubilaire qui suit, pendant laquelle la situation première est rétablie avant que commence un nouveau jubilé. Le terme de jubilé (yovél) est lié à la corme de bélier qui sonne le départ de chacune de ces périodes.   

De cette manière, chaque clan est assuré de ne jamais perdre son moyen d’existence. Il bénéficiera de l’usage des gains acquis ou subira la dureté des pertes pendant deux ou trois générations environ. Pendant cette période, il pourra donc racheter la terre du voisin, mais la génération suivante n’en héritera pas car la terre reviendra à son premier habitant.

Bref, cette utopie vise à limiter au maximum l’enrichissement des uns et l’appauvrissement des autres, tout en tolérant une marge de différenciation liée à leur bonne ou mauvaise gestion, toutes conditions extérieures égales par ailleurs.

Dans cette forme de pensée, si la croissance survient, elle n’est pas due à l’accroissement et au regroupement des moyens de production, mais provient justement, comme on le voit dans nombre de textes bibliques, de ces conditions extérieures que sont, par exemple, une météo bénéfique ou encore l’absence de guerre. Toutes choses dont Dieu est le seul décideur.

Ce n’est pas la croissance qui est recherchée, mais un mixte de liberté et de justice. En revanche, il est supposé que l’ensemble du corps social bénéficiera ainsi de cette honnête aisance qui est une condition de la paix. Au sens fort, holistique, de cette paix (chalom). Comme si le processus d’enrichissement des uns au détriment des autres nuisait par construction à cette dernière.

On remarquera que cette utopie passe totalement sous silence la nécessité d’un pouvoir politique surplombant l’ensemble des clans en présence et chargé de veiller au bon fonctionnement du système. En ce sens, il s’agit d’une proposition de type anarchiste.

En fait, ce qui tient lieu ici d’État, c’est la décision collective de s’en tenir à la Loi, ou plutôt à l’Enseignement (Thora). Un enseignement écrit reconnu par tous comme autorité suprême (et dont fait justement partie ce livre du Lévitique).

Charte reconnue comme autorité suprême par un ensemble de collectivités autonomes. Liberté d’agir modulée par la justice sociale. Refus de l’accumulation par héritage. Préférence donnée à l’enrichissement collectif. Tels sont sans doute les traits dominants de cette utopie… dans lesquels on reconnaîtra nombre de recherches des premiers socialistes de l’ère moderne.

On voit que le désir de liberté et de justice sociale n’est pas une nouveauté dans le monde. Je pense qu’il est né ici ou là dès qu’un pouvoir supérieur de type royal s’est constitué, c’est-à-dire il y a des millénaires.

 

 

 

 

 

Double laïcité

ou deux luttes à mener

La République n’est pas par nature ennemie des religions, mais seulement de ceux des mouvements religieux qui la combattent. À ce sujet, quand on parle de la laïcité, il y a souvent confusion entre deux luttes à mener. L’indice de cette confusion, c’est quand on cite la loi de 1905 pour parler sans distinction, par exemple, de certaines tenues dites islamiques. Ces jours-ci, j’entendais encore Élisabeth Badinter faire cette confusion.

La loi de séparation des cultes et de l’État prévoit que ce dernier ne reconnaît ni ne finance aucune institution religieuse mais se porte garant de la liberté de culte. Elle concerne des collectivités, non des personnes. C’est par extension de cette logique que des tenues religieuses ostentatoires sont interdites dans certains lieux qui dépendent de l’État. La question est donc celle de la fidélité de l’État à l’égard de ce principe de séparation.

Mais c’est dans un autre cadre juridique, celui qui assure à chacun et à chacune sa liberté de conscience, que la question du voile islamique, pour garder cet exemple, se pose plus généralement. Il y a en effet violation de la liberté d’une personne majeure lorsqu’un comportement quel qu’il soit lui est imposé par quelque autorité privée que ce soit. La question est alors celle de la protection des personnes concernées, certes par les Pouvoirs publics mais aussi par la vigilance des citoyens et de leurs moyens d’expression.

En pratique, il est clair que ce second combat concerne le plus souvent la main-mise des hommes sur les femmes et, de nos jours, certains milieux religieux, mais ce n’est pas la raison de fond du combat à mener : religieuse ou non, la liberté individuelle est à la base du lien républicain.   

Saint-Coutant – 2017

 

 

 

 

 

Contre l’abstention militante

ou la maladie juvénile

Dans le cadre de la campagne électorale du second tour de l’élection présidentielle du 7 mai 2017, le pasteur Jean-Paul Nunez a publié un texte intitulé S’abstenir c’est aussi exercer son droit de vote. Paru sur Facebook sur la page du pasteur Stéphane Lavignotte, il devrait l’être aussi sur le site du Christianisme social.

Je lui réponds ici avec un texte intitulé primitivement L’abstention militante ou la maladie juvénile :

 

Mon cher Jean-Paul, tu défends l’abstention face à Le Pen, moi je vote pour Macron. C’est ton droit et c’est le mien. Point. On pourrait en rester là mais ton texte va plus loin, et sur bien des éléments, je pense que tu y raisonnes comme une marmite. Voici pourquoi en quelques points :

Sache d’abord qu’il n’y a ni bonne ni mauvaise conscience dans mon choix, ni dans mon refus du tien, comme tu le prétends, il s’agit là de catégories qui ne me conviennent pas, je suis moi aussi capable d’en appeler à Luther à ce propos.  

Tu rappelles que Macron, c’est le capitalisme sous sa forme actuelle, particulièrement nocive. Bon. Grande découverte. J’ai toujours milité contre cette peste-là, parfois physiquement. Et pourtant je vais voter ainsi. Parce que ce moment (kaïros pour les pédants) n’est pas celui de la lutte des classes mais celui de l’antifascisme. On ne construit pas la maison du socialisme, on arrête le feu. La construction c’est après, lors des élections législatives.

Tu fais comme s’il n’y avait pas eu un avant à cette situation : un refus d’alliance de la part des formations de gauche, refus qui nous a menés où nous en sommes. On crée la possibilité d’un finale Macron-Le Pen, après on en refuse les conséquences. Comportement de ceux qui ne peuvent s’allier qu’avec leurs semblables… ce qui limite les possibilités. 

Tu te targues de ne pas accorder systématiquement au vote de valeur opérationnelle dans la lutte anti-capitaliste. Je vois ça, cela s’inscrit dans une vieille distinction entre luttes concrètes et débat parlementaire. La distinction me paraît valable mais elle est inopérante, voire contre-productive, si elle se transforme en opposition. C’est là aussi que doit jouer la dialectique.      

Tu prétends que Le Pen au pouvoir, ce ne serait pas aussi grave qu’on veut bien le dire car ça ne tiendrait pas. On a vu ça ailleurs, et ça a toujours brisé des milliers de vies avant qu’on ne puisse ramener les fachos à la raison. Je m’en tiens donc au dicton qui dit que qui veut manger avec le diable doit avoir une grande cuiller… que tu n’as pas, puisque tu refuses l’alliance dite républicaine, c’est-à-dire bourgeoise. Le coup des mains propres… mais sans les mains.

Tu dis que Le Pen au pouvoir, d’ailleurs, ça n’arrivera pas. Peut-être, mais grâce au vote de gens comme moi. Merci de ta confiance, tu me charges de tes péchés. Je me souviendrai de ne pas voter pour les gens de ta préférence, je ne verrais pas trop de fiabilité ni de solidité dans leur éventuelle proposition d’alliance.

Tu te plains des anathèmes (terme impropre) qui visent les gens qui veulent s’abstenir. Je vois autant d’anathèmes (terme tout aussi impropre) à l’endroit de ceux qui, étant de gauche, voteront Macron. Quinze partout. Mais là, on ne va pas pleurer, nous sommes tous les deux des grands garçons, on n’est pas dans une cour de récréation.

Tu mets là en scène une sorte de pouvoir idéologique qui voudrait t’obliger à faire ce que tu ne veux pas faire : tu es dans le fantasme, c’est un combat idéologique et rien d’autre. Si je ne suis pas d’accord avec toi, je ne vais pas me priver de te montrer ta connerie et toi la mienne. Le tout très amicalement.

Bref, avec toi, on est dans la maladie juvénile de la contestation sociale.

2 mai 2017

 

 

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