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De mars 2017 à février 2018, c’était un feuilleton…

Certes sorti de l’esprit fatigué du présent scribouillard,

mais fortement imprégné de témoignages de journalistes courageux 

ou de militants de la cause des droits des humains.

 

Je cite certains d’entre eux ici car je leur dois à peu près tout

de ce qui concerne les conditions dans lesquelles se trouvent engagés les migrants africains partis vers l’Europe.

 

Je dois préciser que j’ai beaucoup inventé, à partir de leurs indications, quant aux nombreuses précisions pratiques, techniques ou géographiques que le récit m’a conduit à fournir mais que l’esprit général est conforme à ce qu’ils décrivent.

 

Tout en déplorant d’avance l’inévitable légèreté de mon propos,

je tiens à souligner que j’aborde ces récits inventés avec humilité

devant ces aventuriers du désespoir que sont les migrants dont il sera question.  

 

 

 

Création de Stéphane Pahon (détail)

 

 

cÉlestin

 

Ou le cheminement d’un jeune migrant togolais

en route pour Bakou, capitale de la France

 

–oOo-

 

1

Où l’on fait la connaissance de Célestin

 

Célestin a repéré les deux Yovo* avant les autres. Il les a désignés à Blondin parce qu’il est son cousin. Cela n’aurait pas été correct de s’attaquer aux deux Blancs sans en faire profiter le fils de l’oncle qui lui offre son hospitalité !

Célestin est à Lomé, la capitale du Togo, depuis deux mois. Il a quitté son village, situé près d’Atakpamé, à près de deux cents kilomètres au Nord. Il n’était pas question qu’il végète en brousse, à seize ans, sans rien d’autre à faire qu’à jeter de temps en temps un œil sur les cochons de son père. Il n’allait pas suivre sa mère et ses sœurs au champ ! Travail de femmes, elles se seraient moquées de lui. D’ailleurs, il porte en lui de grandes ambitions.

À Lomé, en fait, il a dû se contenter pour dormir de la véranda de son oncle, un frère de sa mère. La tante le voit d’un mauvais œil car il ne fait que manger, manger, dit-elle, sans apporter autre chose que quelques piécettes gagnées au marché. Mais l’oncle, qui est fonctionnaire, gardien à la Préfecture, ne pouvait faire autrement que de l’accueillir. De plus, la présence de ce neveu lui évite d’avoir à payer un veilleur de nuit.   

Célestin observe les deux Yovo. Ils se sont aventurés sur le marché, sans doute avides de couleur locale comme le sont les Blancs de passage. Il est difficile de donner un âge aux Européens mais l’un des deux doit être vieux car il a les cheveux blancs au-dessus de son visage rouge. L’autre a seulement les cheveux gris et sa peau est moins brillante. Il est plus grand que son compagnon et semble moins sur ses gardes. C’est celui-là qu’il faudra aborder.

Ce sera facile car ce sont des Français, juge-t-il, ils marchent comme des Français, à petits pas secs. Ils ne font pas partie des très riches, Célestin le voit bien. Même s’il est nouveau dans le métier, il a déjà pu aborder de riches Yovo, que ce soit en français ou en anglais, mais rarement, car en général ceux-là ont retenu leur guide à l’avance. En anglais il ne connaît que quelques phrases utiles, sans plus. Mais là, ce sont des Français, pas de problème.   

Les deux garçons se sont empressés de coller aux deux Blancs, suivis par d’autres petits vendeurs, mais c’est Célestin qui arrive le premier. Il s’adresse au plus grand des deux, il le fait vite et parle fort car les autres garçons sont déjà agglutinés autour d’eux, tous criant Patron ! Patron ! Je t’emmène où tu veux, qu’est-ce que tu veux acheter ? Où tu veux aller ? Tu veux manger ? Tu veux voir des bijoux ? Tu veux voir des belles filles ?

C’est un métier. Et le touriste blanc est le client idéal. Il a besoin d’être aidé, conduit, conseillé, informé, dirigé. Il faut lui faciliter le séjour. Il paye celui qui saura s’acquitter de tout cela. Et le marchand ou la fille chez qui on l’aura conduit paiera une commission au guide. Or le Blanc de passage ne connaît pas les prix, tandis que l’Africain, l’Arabe, le Chinois, ou même l’expatrié, ne se laissent pas estamper. Et quoi de plus juste que de surtaxer une personne assez riche pour venir se promener à Lomé au nez des pauvres Africains ? 

Cette fois-ci, Célestin a gagné, le grand Yovo lui demande où il pourrait trouver un marchand de petites figurines en bronze. C’est pour ses enfants, il veut leur ramener un ensemble de petits personnages africains. Le vieux n’est pas très chaud, il préfère s’en aller, mais Célestin saute sur l’occasion : Pas d’problème ! – la première réponse africaine à toute demande européenne –, je te guide, patron.

Blandin a perdu, il repart tranquillement avec le groupe des autres jeunes désoccupés, mais Célestin s’empresse de conduire le Blanc jusqu’à une échoppe où il trouvera ce qu’il recherche et au-delà. Le Blanc est content (le marchand aussi, qui a vendu au meilleur prix…), il ressent une sympathie pour ce jeune garçon qui semble si gai et si entreprenant. C’est pourquoi il lui pose une question personnelle.

La réponse de Célestin va susciter un entretien qui changera la vie du garçon.

 

* Le mot yovo (littéralement, petit blanc), désigne le ou les Blanc(s) en langue mina. Il est passé dans la langue éwé (Togo et Ghana), celle de l’ethnie de Célestin.

 

2

Où l’on est pris à sa propre parole

 

Célestin ne sait trop comment répondre au Blanc, qui lui a posé cette question : Tu gagnes assez pour vivre, en faisant ça ? Alors il préfère dire qu’il a d’autres ambitions, mais le Yovo veut en savoir plus, il devient très embarrassant, Célestin doit trouver du sérieux, et ce qui lui vient, c’est : Je vais aller en France, patron. Il en est lui-même surpris mais voilà, c’est dit…

L’homme reste silencieux un moment. Comme soucieux, il regarde Célestin et secoue lentement la tête. Tu veux vraiment aller en France ? Le ton d’incrédulité de cette question pique le garçon au vif, ce qui va susciter un échange de plus en plus haletant :

– Oui, c’est ça, je veux aller en France. Je vais y aller.

– Mais pourquoi ? En France, tu ne seras pas bien accueilli…   

– Oui, mais j’y vais pour travailler, pour avoir un métier, pas pour faire l’imbécile.

– Même comme ça, dis-toi bien que ce n’est pas facile : trouver du travail, trouver une chambre… Personne ne t'attend, là-bas.

– Oui, mais la France, c'est le pays de mes rêves, patron, le paradis !

– Je te le dis pour ton bien, tu seras méprisé, tu seras le dernier des derniers, en plus tu auras froid et quand tu seras dans une grande cité, loin de tout, tu seras très triste et mal portant à cause de la pluie et du ciel gris...

– Tu dis ça pour que je reste ici ?

– Bien sûr, à ta place je resterais ici, dans mon pays.

– Oui mais ici il n'y a rien pour manger, patron, pas de travail, pas d'argent, rien du tout, tous les jours j'ai besoin de manger, mais à Paris il y a tout. 

– Dans mon pays tu ne serais pas dans ton pays ! On n'est pas bien quand on n'est pas dans son pays. Si tu n'as rien à manger à Lomé, pourquoi ne vas-tu pas au village ? Au Togo il y a à manger, on peut tout faire pousser pour manger, des fruits, des légumes, on peut élever des poules, et même des porcs. 

– Je ne suis pas un paysan, moi ! Je ne vais pas retourner chez mon père pour marcher pieds nus ! Je suis allé à l'école ! Je peux même travailler dans les bureaux comme fonctionnaire. Si tu as un parent bien placé, tu peux avoir un travail.

– Mais toi, tu n'as pas de travail. Tu n'as pas de parents, ici à Lomé ?

– J'en ai un, patron. Je suis venu chez lui quand je suis arrivé du village. Il est fonctionnaire. Mais je ne peux pas rester longtemps chez lui car sa femme ne m'aime pas. Elle veut qu'il donne tout à ses enfants. Elle veut me chasser. Elle crie beaucoup et mon cousin ne peut pas fâcher son épouse. Quand je serai en France, c'est moi qui enverrai l'argent et les cadeaux. Et quand je reviendrai je serai riche, Dieu m'aidera, et alors j'irai au village. J'amènerai beaucoup de cadeaux, j’aurai des habits de Blanc et même une voiture, et je pourrai avoir une belle femme. Comme tous ceux qui reviennent.

– Tous ceux qui reviennent sont riches ? Peut-être qu’ils mentent, qu’ils se sont endettés pour revenir, qu’ils ne veulent pas qu’on sache qu’ils sont pauvres et humiliés ?

– Patron, tu dis ça pour que je reste ici, je ne te crois pas, tu me crois trop bête. Tu dis ça pour garder ta richesse pour toi là-bas. Vous êtes tous comme ça, vous les Blancs : Vous avez tout parce que vous prenez, vous prenez, vous mangez, vous mangez, jamais vous ne donnez. C’est pour ça que vous êtes riches. Dieu vous a laissé prendre et vous avez oublié de donner. Ta richesse, pourquoi tu ne veux pas que j’en aie, moi aussi ?

Alors le Blanc a secoué la tête et il est parti. Mais Célestin l’a décidé, il ira à Paris !

 

3

Où retentit une parole prophétique

 

Dimanche matin. Célestin et Blandin sont au temple. Pour les parents du second, il n’aurait pas été question que les garçons, et les autres enfants, manquent le culte dominical !

Les deux cousins font d’ailleurs partie du chœur des jeunes hommes, qui a pour but l’accompagnement musical de l’office à côté de nombreuses autres chorales. Côté religion, ce qui branche le plus les deux jeunes gens, c’est la musique, le chant. Avec leurs copains, ils chantent du Gospel Song de l’époque des Quartets, dans le style de Louis Armstrong, en français ou en anglais, en s’accompagnant d’un synthé.

Ils ne sont pas les seuls à chanter, on trouve aussi d’autres chœurs. Il y a celui des anciens, qui chantent de vieux cantiques français ; il y a les deux chorales de jeunes filles, adeptes du gospel récent qui permet de se balancer en chantant ; les chœurs de femmes, qui se balancent aussi, mais moins, et préfèrent chanter en éwé, en mina ou en fon ; enfin le grand chœur mixte, qui fait même parfois dans le classique européen.

Ce grand nombre de chœurs, ainsi que la longueur des prières et des allocutions qui s’ajoutent à la prédication, explique aussi que le culte va durer toute une longue matinée.

Le temple est immense et ce dimanche-là il est plein, bondé, car c’est le jour de l’offrande. Ce qui ajoute encore à la durée du culte car chacun va apporter sa contribution en rejoignant la file qui avancera lentement, moitié marchant moitié dansant, vers la table sainte, au rythme des chants. À ce moment, toute l’assemblée, environnée de sainteté, est habitée par la ferveur.

Vient le moment où tout s’arrête, où, hormis quelques petits enfants, tous se taisent, car le pasteur, un homme important puisqu’il est aussi le modérateur de l’Église presbytérienne, se lève et rejoint la chaire. Il va prêcher, moment solennel. Il ouvre la Bible – et beaucoup font de même dans l’assistance – et déclare : « Nous lisons dans l’Évangile selon Luc, au chapitre 9, les versets 51 à 62. » Tous écoutent attentivement la lecture, souvent en suivant du doigt dans leur bible ce que le saint évangéliste a écrit pour eux.

Ensuite, le pasteur fait une courte prière puis commence son prêche. D’entrée, pas mécontent de montrer son savoir, il insiste sur un point de traduction. « Les Évangiles ont été écrit en grec, une langue très difficile à traduire correctement. Ainsi, au verset 51, il n’est pas écrit : "Or comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem". Il est écrit littéralement : "il a durci sa face !" C’est que le Seigneur savait qu’il partait pour un terrible voyage. La croix était au bout. Et croyez-moi, ses disciples avaient peur de le suivre. Et pourquoi avaient-ils peur ? Eh bien c’est qu’ils savaient que pour eux aussi, la mort pouvait être au bout du chemin, ou même avant ! »

Célestin écoute cela et un voile se déchire devant ses yeux : il voit les apôtres qui avancent sur le chemin tracé, il voit qu’ils ont peur, il voit qu’ils risquent la mort, mais il voit aussi que le Seigneur avance malgré tous les dangers, et pourquoi ? Parce qu’il a durci sa face ! Célestin voit bien ce que cela veut dire. Cela veut dire qu’il ira jusqu’au bout…

Et cela résonne, dans l’esprit de Célestin, avec ce que nombre de taxis, cars, taxis-brousses, portent à l’avant ou à l’arrière en grosses lettres : « San fout la mort ! » Voilà ! Celui qui veut vraiment aller quelque part, il doit durcir son visage, ça veut dire ne rien lâcher, toujours avancer, et s’en foutre de la mort.

C’est à ce moment précis que Célestin décide pour de bon de partir. Il sait une chose : s’il se comporte comme le Seigneur, il arrivera lui aussi à la grande Ville, serait-ce au travers de la mort.

Il est tellement dans cet état d’esprit, qu’il entend les mots de la bénédiction finale de ce culte, « Le Seigneur est avec vous ! », comme une promesse qui s’adresse directement à lui. Il va partir et il arrivera, ou alors il mourra, Parole du Seigneur !

 

4

Où l’on se distingue de Lucky Luke

 

Sur la grande plage de Lomé, Célestin et Blandin sont assis sur le sable. Ils discutent du projet de Célestin. Blandin, lui, ne veut pas partir. Il dit que l’avenir est en Afrique, que c’est un grand savant blanc qui l’a dit, qu’il l’a entendu à la radio de son père, un grand poste noir et argent des années quatre-vingt qui trône, dans le salon, sur une étagère couverte de dentelle. L’orgueil de sa mère.

Mais Célestin sait bien que tout ce que disent les Blancs, savants ou non, à propos de l’Afrique est inspiré par leur volonté de laisser les Africains dans leur misère. Il explique à Blandin qu’ils préfèrent tirer eux-mêmes du continent tout ce qui peut les enrichir. Ensuite ils ramènent l’argent à Paris. C’est là-bas qu’il est, assure-t-il, l’argent de l’Afrique !

En fait, Célestin a bien compris que pour son cousin ce n’est pas la question. Il sait pourquoi Blandin ne veut pas partir : c’est parce que, le moment venu, son père lui trouvera forcément un emploi à la préfecture, alors pourquoi prendre des risques ?

Il le dit à son cousin, mais celui-ci lui répond que non, ce n’est pas pour ça, que c’est plutôt que s’il montrait le moindre désir de s’en aller, son père le bastonnerait et sa mère le grifferait à mort ! Après tout, il n’a que quinze ans et travaille bien au collège !

Célestin hoche la tête d’un air méprisant et traite son cousin de fils à papa. Alors Blandin se lève et s’en va, et Célestin reste seul. De toute façon il a de quoi penser. Son projet présente de nombreuses difficultés, cela le préoccupe.

Il le sait bien, dire que l’on va partir est une chose, parvenir à ses fins en est une autre. On ne peut pas simplement dire au revoir et s’en aller tout seul sans rien comme Lucky Luke. Lucky Luke, ce n’est pas la réalité, c’est une invention pour amuser les enfants.

Dans la réalité, pour partir aussi loin à travers la forêt et la savane, puis le désert, puis la mer, il faut être plusieurs. Surtout quand on est jeune. Il faut rejoindre un groupe de gens aguerris. Et il faut sans doute se faire accepter par eux. Ne pas représenter un poids à leurs yeux, ni une dépense supplémentaire. D’autant que le voyage doit durer très longtemps…

Célestin se demande si ça coûte cher, de s’adjoindre à un tel groupe de partants ? Il sait que ces groupes existent, bien sûr, et même où ils se constituent. Il a entendu parler des endroits où se renseigner et où se faire enrôler. On a souvent évoqué devant lui les passeurs, ces professionnels spécialisés dans ce genre de voyage.

Au grand marché, le bruit court, chez les petits vendeurs, que ce n’est pas la peine d’aller trouver ces gens-là si on ne leur amène pas des masses de francs CFA. Un ami lui a dit qu’un de ses jeunes oncles, parti pour la France, a dû revenir au bout de quelques mois parce qu’il n’avait pas prévu assez dès le départ. Il avait été laissé seul, abandonné dans une ville arabe au milieu du désert.

Comment a-t-il fait pour revenir à Lomé sans argent, on ne le sait pas. Lui-même n’en parle pas. La seule chose qu’il dit, c’est qu’il a eu très froid, mais cela paraît sans rapport avec la question.

Beaucoup de bruits courent au sujet de ces voyages. Il y a la question de l’argent, ça c’est certain, mais il se colporte beaucoup d’autres informations dont la validité ne peut être assurée. On sait seulement que certains sont morts en chemin, que d’autres sont arrivés à bon port, et que la plupart ne donnent que peu de nouvelles.

C’est d’ailleurs ainsi que Célestin a compris qu’il lui fallait s’acheter un téléphone, car les nouvelles reçues des aventuriers proviennent le plus souvent d’appels destinés à rassurer la parenté, à l’informer d’un état de santé dommageable, ou encore à lui demander d’envoyer de l’argent.

Dieu mis à part, Célestin ne voit pas sur qui il pourrait compter dans de telles circonstances mais il décide de s’acheter déjà un téléphone, ce sera le premier temps de l’aventure. Il va donc devoir trouver un travail régulier et suffisamment rémunéré…

 

5

Où l’on attend Koffi

 

Célestin a retrouvé l’oncle de son ami. Il s’appelle Koffi. Aujourd’hui, il est vendeur ambulant et il a recommencé à faire de petites économies. Son échec ne l’a pas découragé, cela lui a simplement fourni, pense-t-il, une expérience bien utile pour un nouveau départ. C’est ce qu’il a expliqué à Célestin.

Ils se sont rencontrés dans une cour du quartier de Bè, un quartier populaire connu pour être le lieu de tous les trafics mais aussi de toutes les révoltes. Dans bien des circonstances périlleuses, dire qu’on est de Bè ouvre des portes car cela représente déjà en soi un brevet de courage et d’expérience dans la contestation des règles et des pouvoirs établis.

L’ami de Célestin, que l’on appelle communément Bébé, habite dans cette cour et il a remarqué que son oncle y venait souvent pour discuter avec un voisin, un Nigérien qui s’y connaît en matière d’aventure, un commerçant plutôt prospère, le genre qui arbore un téléphone coûteux et l’utilise à tout moment. Il se nomme Lakhdar.

"Aventure" est le mot que tous emploient pour désigner le voyage de ceux qui partent vers l’Europe. Car ces derniers se voient comme des aventuriers, des voyageurs qui savent où ils veulent aller et qui risquent tout pour y parvenir, même s’ils ne savent pas comment ils y arriveront… et s’ils y arriveront un jour.

Des gens qui sont prêts à tout quitter, pays, famille, amours, et à braver tous les dangers, tous les malheurs, toutes les fatigues et même la mort pour parvenir à leur unique fin, l’Europe. Ce que Célestin traduit immédiatement ainsi : ceux qui ont durci leur face. Et ce mot, "aventurier", avec son aura de danger fatal, résonne en lui comme un appel.

Les deux jeunes sont donc assis par terre dans cette cour, à l’ombre d’un mur, dans l’attente de la venue possible de Koffi. La chaleur est étouffante mais la bière locale que vend la vieille Abla dans son échoppe voisine leur est interdite, tout autant d’ailleurs que son kif mal coupé, car il leur faudrait avoir des moyens qu’ils n’ont pas… Ils se contentent de boire l’eau pas trop claire contenue dans une bouteille en plastique qu’ils se repassent.

Ce n’est pas la première fois qu’ils se trouvent là sans résultat mais le temps ne compte pas vraiment pour eux. Cette fois-ci, celui qu’ils attendent entre dans la cour et se dirige vers une maison plus riche que toutes les autres, celle de Lakhdar, mais Bébé se lève aussitôt et l’appelle. Koffi se retourne, aperçoit son jeune neveu, lui fait un grand sourire et lui siffle qu’il le rejoindra plus tard, puis, ayant indiqué du doigt le domicile du trafiquant, il s’y dirige.

Les deux garçons ont parfaitement compris le sifflement, ils sont de langue éwé, une langue à ton qui peut s’utiliser musicalement, sans parole, du moins pour de courts et évidents messages. Koffi a d’ailleurs raconté un jour à un Bébé passionné qu’il avait pu se sortir une fois d’un danger, au cours de son premier voyage, en communiquant par ce moyen avec un compatriote.   

Au bout de quelques temps, Koffi sort de chez Lakhdar et rejoint les deux jeunes. Il est grand et mince, dans la trentaine. Il sourit, il semble content de sa démarche. Il s’assied à côté de son neveu et, après les quelques phrases convenues pour une telle rencontre, demande qui est l’autre garçon. Bébé le lui dit et en profite pour l’informer des raisons de leur venue :

« Celui-ci s’appelle Célestin, il est venu de la région d’Atakpamé, et à Lomé il accompagne les étrangers qui passent au marché. C’est là que j’ai fait sa connaissance. Mais il veut partir, il veut tenter l’aventure, c’est pour cela qu’il m’a demandé de te rencontrer. Il a beaucoup de questions à te poser si tu acceptes de lui répondre. »

Pendant un long moment, Koffi regarde attentivement Célestin. Il le jauge et le garçon lui rend un regard à la fois fier et déférent. Cela lui plaît. « Tu as choisi l’aventure ? Tu vas souffrir. Je te souhaite le courage. Pose-moi tes questions, peut-être que mes réponses pourront t’aider. »    

 

6

Où une marche est franchie

  

Célestin a trouvé du travail ! Cela grâce à Dieu, il n’en doute pas, car le contact positif s’est établi à la sortie du culte. Contact positif à double titre, comme on pourra en juger.

Cela faisait quelques dimanches qu’il envoyait des sourires énamourés et suppliants à une fille de la chorale la plus proche du chœur de garçons dont il fait partie. Il est amoureux de cette fille. Dans ce chœur, tous sont au courant de cette passion, ils se moquent de Célestin, ils lui font des farces, l’un d’eux, par exemple, lui dit que la fille est d’accord pour devenir sa petite amie, et quand il s’illumine, tous éclatent de rire.

En fait, aucun d’entre eux ne sait même comment elle s’appelle. Seul Célestin l’a appris, elle se prénomme Kékéli (la lumière), il l’a su en interrogeant une vieille qui vend des mangues au marché. Il avait remarqué qu’elle venait souvent au temple avec la mère de la jeune fille et qu’elle devait donc faire partie des proches. Quand il a posé sa question à cette vieille dame édentée, elle a éclaté de rire et elle l’a, elle aussi, beaucoup moqué, mais à la fin elle lui a révélé le prénom de sa petite nièce.

Le dimanche suivant, fort de ce savoir, il a osé aborder celle-ci à la sortie du culte. La foule était dense et bruyante, cela lui a permis de passer inaperçu en s’approchant d’elle par derrière et en lui soufflant « Kékéli ! J’ai besoin de ton amour. » Certes, c’était direct, mais la fille allait s’envoler, il fallait la retenir. D’ailleurs, elle n’a pas fait d’esclandre, son teint a foncé d’un coup et elle a regardé obstinément à terre mais elle savait très bien qui était celui qui lui avait glissé ces mots dans l’oreille. Cela faisait des jours qu’elle rêvait de lui…

Alors elle a pris courage et elle s’est retournée à demi en souriant. « Si tu veux me parler, viens à la sortie du Collège protestant mais reste éloigné, je te rejoindrai, a-t-elle murmuré, mais moi je ne te promets rien, je veux bien parler, c’est tout. » Bien sûr, elle mentait.  

C’est ainsi que Célestin et Kékéli se rencontrent chaque soir sur la plage. Trop brièvement à leur goût, bien sûr, car la jeune fille devrait rentrer directement à la maison en sortant de l’hôtel dans lequel elle occupe un emploi de serveuse. Cela limite les effusions…

Célestin n’a pas menti, il a tout dit à son amoureuse, il ne voulait pas qu’elle se fasse des illusions, il lui a parlé de son projet. Elle a pleuré puis elle a dit que s’il partait elle l’attendrait jusqu'à ce qu’il revienne la chercher ou qu’il la fasse venir en France. Alors il a juré.

Ensuite, il lui a avoué qu’il voulait absolument partir mais qu’il ne voyait pas comment réunir l’argent nécessaire. Koffi le lui avait dit : « Si tu ne disposes que de mille euros, tu arriveras peut-être à mi-chemin, mais que feras-tu ensuite ? Non, il te faut les deux mille pour espérer arriver au bout. »

Bien sûr, ce n’est pas tout ce qu’il lui avait raconté à propos de l’aventure du voyage, mais Célestin n’allait pas rapporter à sa chérie toutes les terribles informations qu’il avait apprises alors, elle aurait pris peur et elle aurait tenté de lui faire abandonner son projet. Il n’avait parlé que de l’argent.

Un soir, Kékéli a dit : « Viens demain matin à l’hôtel, ils cherchent un groom, j’ai dit qu’un de mes cousins ferait très bien l’affaire. Ils ont confiance en moi, ils te prendront peut-être. » Certes, « cousin » était encore un mensonge, elle le reconnaissait, d’ailleurs mentir était son péché mignon, mais après tout, cela arrivait même aux pasteurs, pourquoi pas à elle ?

Le « cousin » a donc été embauché avec le statut officiel d’aide-ouvrier, soit pour un salaire mensuel de 50.000 CFA. Un miracle. Célestin est content, il a un emploi, il a un salaire, il a une fiancée, il travaille au même endroit que sa fiancée : que souhaiter de plus ?

Souhaiter partir. Et il est loin de remplir la première condition, trouver les deux mille euros. Pour cela, même en gardant tout l’argent de son salaire, il lui faudrait travailler ainsi deux ans et demie… Cela ne l’arrêtera pas, d’ailleurs il se promet de si bien traiter les clients de l’hôtel qu’il finira par en trouver un qui accepte de l’aider dans son projet.

 

7

Où paraît une perspective de départ

 

Six mois ont passé. Célestin s’est habitué à sa nouvelle vie. De l’aube à la fin de l’après-midi, chaque jour, dimanche compris, il est à l’hôtel et répond aux besoins divers et parfois surprenants des clients fortunés de l’hôtel. Il fait des courses pour eux, porte leurs bagages, aide les plus vieux ou les handicapés à se mouvoir, accompagne en ville les femmes seules, renseigne qui veut sur toute sorte de sujets concernant la vie locale. Etc.

Le soir, il rend parfois à certains d’entre eux des services spéciaux, comme les conduire aux endroits où l’on s’amuse, quel que soit le genre d’amusement, ou leur servir de coursier pour des entreprises confidentielles. Bien sûr, cela se paye. Ils lui donnent aussi des affaires ou des objets qu’ils ne jugent pas utiles d’emporter en partant et qui se revendent facilement.

Il économise ainsi autant qu’il peut, et il est content de voir que ses affaires ne vont pas trop mal. Il en va de même de ses amours. Kékéli et lui se rencontrent chaque fois que c’est possible et tout va bien entre eux, ils sont très amoureux mais ils font attention, la jeune fille ne veut pas tomber enceinte, ses parents ont fait d’elle une fille sérieuse. De son côté, Célestin ne se voit pas devenir père avant d’avoir réussi dans son projet.

Car il est toujours décidé à partir. Autour de lui, on se demande bien pourquoi : n’a-t-il pas tout ce qu’il lui faut à Lomé, dans son pays, disposant d’un emploi stable, et heureux en amour ? On lui pose souvent la question et il ne sait que répondre.

Il ne voit qu’une chose : il a décidé de partir et il partira. Il en a fait le serment. Pourquoi ? C’est difficile à expliquer. Il ressent cette nécessité comme une question de dignité. Il se voit comme un être humain aussi valable qu’un autre, quelle que soit la couleur. Un enfant de Dieu. Aucune raison pour se trouver empêché de circuler sur la terre du Seigneur. Après tout, il ne demande rien à personne, sinon du respect. Voilà : du respect.

Il expliquait ça à Bébé, un soir où Kékéli était allée voir de la famille en brousse avec ses parents. Bébé avait l’air de comprendre. Son jeune oncle, Koffi, lui avait raconté la même chose. Comme il y pensait, il se dit qu’une information à ce sujet intéresserait Célestin : « Tiens, dit-il, tu sais que Koffi va bientôt repartir ? » Cela a suffoqué son ami : « Mais comment va-t-il faire ? Il n’a sûrement pas rassemblé l’argent ! Il lui fallait des mois pour y parvenir ! » Bébé n’a pas su répondre, il a juste dit qu’il n’avait qu’à aller interroger son oncle pour le savoir.

Ce que Célestin a fait. Et la réponse l’a vivement intéressé. Aussi a-t-il demandé : « Tu crois que ça marcherait aussi pour moi ? » Koffi a réfléchi. Une réponse positive à cette question lui ouvrirait peut-être une perspective intéressante. « C’est à voir, a-t-il répondu, on n’a qu’à le lui demander. »

La personne à laquelle il faisait allusion était ce Lakhdar, le commerçant nigérien couvert de téléphones. Koffi et lui étaient en affaires depuis longtemps, de petits trafics sans intérêt, mais cette fois-ci, les choses étaient allées plus loin : Lakhdar avait proposé à Koffi de financer complètement son voyage. Ils signeraient un contrat selon lequel, une fois arrivé en France, Koffi le lui rembourserait au triple. « Tu comprends, je prends un gros risque, avait-il expliqué, si tu n’arrives jamais là-bas, je perds tout mon investissement. » Koffi comprenait très bien cela, il avait signé sans aucun regret.

Et maintenant, il se disait que Lakhdar pourrait faire de même avec Célestin. Il pensait disposer d’un argument fort pour le décider, lié à l’expérience acquise lors de son premier voyage raté : on a plus de chance de surmonter les difficultés si l’on fait équipe à deux. Et plus qu’une équipe, en fait, mais un vrai lien à la vie à la mort, une alliance de sang.

Et Koffi pensait que cela pourrait exister entre lui et Célestin. Dès la première rencontre, le gamin lui avait plu, il se voyait bien dans le rôle de son frère aîné. Lui, il avait toujours été un cadet. Le jeune fils, le jeune frère, le jeune oncle… Avec Célestin, il changerait de statut.

Il a donc amené le garçon à Lakhdar. 

 

8

Où tout semble prêt pour le départ

  

Célestin a signé. Il est maintenant assuré de pouvoir partir, la question de l’argent ne se pose plus, son voyage est payé, la somme a été transférée à qui de droit, il ne sait ni à qui ni où. De son côté, il pourra emporter ses économies, mais à ses risques et périls.

Il ne lui reste donc plus qu’à préparer son départ en attendant qu’un signal lui soit donné. Le moment venu, on lui dira, ainsi qu’à Koffi, où se rendre tel jour à telle heure pour monter avec d’autres dans un véhicule prêt à démarrer pour l’aventure.

C’est à la fois terrifiant et enthousiasmant. Koffi ne lui a laissé aucune illusion sur ce qui l’attend. Il sait de quoi il parle. Il a déjà connu tout cela. La fatigue, l’épuisement, la faim, la soif, la saleté, la maladie, la violence, la peur, les coups, l’humiliation, la trahison, la servitude, la haine, la mort toute proche.

Ce n’est pas seulement du courage, qu’il faut montrer, ni de la force, mais une totale obstination, une totale résistance, une totale abnégation. Et dans leur cas, une totale fidélité à leur alliance.

Et alors si Dieu veut, la réussite est au bout de ces mois de misères. Six mois, un an, deux ans… et c’est l’Europe, le monde des gens heureux. De quoi auraient-ils peur, une fois là-bas, après tout ce qu’ils auraient traversé ?

Lakhdar est un homme d’affaire sérieux, lui non plus n’a pas évoqué devant Célestin un paisible voyage. Lui non plus ne lui a rien caché. C’est qu’il tenait à se rendre compte de la capacité ou de l’incapacité du garçon à satisfaire aux conditions exigées. Force, santé, moral, il a tout testé, il ne tient pas à perdre son argent, il s’agit d’un investissement à risque.

Il n’a pas à s’occuper du sort de ce tout jeune homme, il n’entre pas dans ces considérations, la seule chose qui compte pour lui, c’est que l’affaire soit rentable. Célestin est désormais pour lui un bien à confier à des transporteurs avisés, eux aussi dépourvus du moindre intérêt pour la personne des gens qu’ils convoient.

Comme lui, ils sont de simples commerçants, ils feront tout pour mener ce jeune à destination, il en va pour eux de leur réputation en affaire. Une réussite à faire valoir, et c’est un appel à clientèle, les candidats au départ afflueront.

Ce soir-là, Célestin a retrouvé Kékéli sur la plage. Il lui a dit : « ça y est, je pars. C’est signé. » Elle a pleuré. Il a dit : « Quand je serai arrivé là-bas, je te ferai venir, je t’enverrai un billet d’avion. » Elle l’a cru, il ne mentait pas, elle le savait. Alors elle a murmuré : « Je viendrai, je l’attends dès maintenant, ce billet. »

Elle savait que cela prendrait des mois mais elle savait aussi que cela arriverait. Elle a dit : « Je vais beaucoup prier, et toi, sois fort, j’ai confiance. » Elle ne savait pas si elle mentait en disant cela mais il avait besoin de l’entendre, cela elle le savait.

Alors ils ont fait l’amour et après elle a dit : « Si j’attends ton enfant, pense à envoyer un billet pour nous deux. » Il a dit : « Ce sera plus facile de te faire entrer en France si tu as un bébé. » Il le croyait, c’était une information qui courait dans toute l’Afrique : les Français acceptaient de rapprocher les familles.

« Tu as tout préparé ? » a-t-elle demandé. Il a répondu que la consigne était de n’emporter qu’un sac léger, le plus léger possible. Il a ajouté qu’il avait pris quelques vêtements, quelques objets de toilette, un téléphone, des piles et de l’argent. Il ne voyait rien d’autre à ajouter.

Alors elle lui a donné la bague en cheveux tressés qu’elle avait confectionné pour lui. Elle ne lui a pas dit qu’elle était allée voir un marabout renommé avec cette bague afin qu’un sort heureux lui soit communiqué. Ne rien dire, ce n’est pas un mensonge. Elle se disait que ses prières plus la bague maraboutée, cela l’aiderait dans son voyage. Elle l’aimait.

Ils ne se sont plus revus avant le départ, il n’a eu que le temps de la faire avertir par Bébé.

 

9

Où l’on reçoit les consignes

 

Ils sont une vingtaine, voire plus, Célestin et Koffi compris, aux abords du service routier d’un grand centre commercial. Il y a parmi eux des Togolais, des Ghanéens, des Béninois, des Nigérians et même un Camerounais. Et une femme.

On parle peu. Parfois un mot, pour une cigarette. Les regards s’évitent. Quand un murmure passe néanmoins de l’un à l’autre, c’est en diverses langues.

Tous ont jeté un regard, à un moment ou un autre, vers la porte du café par laquelle on voit entrer et sortir des hommes à l’air important. Parmi ceux-ci se trouvent probablement les chefs de ces réseaux de passeurs qui se croisent à Lomé. On reconnaît l’un d’entre eux, celui avec lequel on a fait affaire.

On sait que les rabatteurs, comme Lakhdar, sont en train de confier au convoyeur, sans doute ce grand type en djellaba, le passeport et l’argent de chacun de ces jeunes qui attendent.

Puis on observe que tous ceux que l’on a vus ainsi de loin se dispersent, et finalement, un des chefs, accompagné d’un aide et du convoyeur, traverse la route et rejoint les candidats au départ, qui se regroupent sans même se concerter. C’est le moment où l’on va savoir comment les choses vont se passer.

Le chef, on dit le Boss, est un homme d’allure prospère, vêtu d’un costume de coton léger. Il entraîne le groupe vers le vaste parking où attendent toute sorte de véhicules, des poids lourds aux 4x4 en passant par les minibus. Il s’arrête devant l’un de ces derniers et se tourne vers le groupe.

Avant de parler, il regarde fixement chacun de ceux qui vont tenter l’aventure. Il cherche à débusquer du regard le tricheur ou l’espion éventuels. Le convoyeur fait de même. Ils n’en trouvent pas, alors le Boss se décide à parler. Il le fait en français, son aide traduisant chaque phrase en anglais. Son discours ne dure pas longtemps, mais il l’entrecoupe de pauses au cours desquelles il s’éponge le front à l’aide d’un mouchoir de toile fine.     

« Le départ est fixé pour demain à l’aube, dit-il. C’est dans ce bus-là que vous partez. Tout est prêt. Vos passages sont validés. J’attends de vous une obéissance totale. Chrysostome, ici présent – il désigne du geste son traducteur – va vous donner les consignes : un seul manquement et vous êtes débarqués. C’est compris ? » Tous approuvent brièvement de la parole ou du geste. Alors il s’en retourne sans autre commentaire, ces gens-là ne l’intéressent pas spécialement, il a à faire ailleurs.

Le nommé Chrysostome leur fait signe de le suivre et les entraîne vers un talus semi-herbeux, semi-poussiéreux, qui borde le parking. Il s’y assoient et s’apprêtent à l’écouter. Cela va durer longtemps car il va leur donner le mode d’emploi dans les deux langues.

Il leur dit beaucoup de choses. Entre autres que désormais ils ne sont plus eux-mêmes mais des aventuriers qui n’ont pas d’autre nom que celui qu’on leur prêtera à tel ou tel moment. Qu’ils n’ont à répondre à quelque personne qui les interroge, surtout aux policiers, que ceci : « Je suis avec le chef. » Car c’est au chef de savoir quoi dire à leur sujet.

Ils doivent comprendre qu’ils vont souffrir, que ce sera dur, qu’il n’y aura pas de temps à perdre avec ceux qui seront fatigués, qu’il n’est pas certain qu’ils arrivent à bon port, qu’il auront faim et soif, parfois longtemps, qu’ils auront très chaud et aussi très froid, qu’ils auront parfois à rester longtemps dans tel ou tel endroit et que là, s’ils veulent survivre, il faudra qu’ils se débrouillent par eux-mêmes pour dormir, boire et manger, ou se soigner si besoin.

Qu’ils ne recevront aucun argent car tout ce qu’ils ont déjà donné sert uniquement à payer le voyage. Qu’ils doivent toujours rester solidaires, que maintenant ils forment une famille, la seule qui compte durant l’aventure. Et que d’ailleurs ils doivent dès maintenant se cotiser pour constituer une caisse commune destinée aux imprévus. 

Ayant dit, il s’en va tranquillement comme l’a fait son patron. Alors les aventuriers se lèvent et partent chacun de son côté pour se trouver un coin en attendant le lendemain.

Célestin suit Koffi vers la cour de celui-ci, la veille il a dit adieu à sa famille.

 

10

Où l’Aventure commence

  

Ils sont tous présents, ce matin-là. Le chef, ce grand maigre en djellaba qui dit se nommer Mokhtar, les a rassemblés. Il les répartit en équipes de quatre ou cinq, ils en feront partie jusqu’à Gao, au Mali. Si tout se passe bien. Ensuite le groupe sera disloqué et tous devront changer de véhicule.

Koffi et Célestin, soudés comme ils semblent l’être, forment manifestement la base d’une équipe qu’un vétéran de l’aventure, le Camerounais Théodore va rejoindre. Il en est à sa huitième tentative et connaît donc toutes les ficelles. C’est un homme trapu d’une trentaine d’années, un Bamiléké de Bafoussam qui a été maître d’école avant de décider de partir.

Le chef leur adjoint un Nigérian anglophone, il sait qu’il n’est pas bon de composer des équipes trop homogènes… Clem, un ancien soudeur des champs de pétrole à l’air goguenard, se joint donc aux trois francophones. Il a vingt-trois ans et trois tentatives derrière lui, sans compter quelques passages en prison dans son pays.

Toutes les équipes formées, il reste la femme à caser, Victoria, une Ghanéenne pataude âgée de dix-huit ans. Le chef la confie à l’équipe de Célestin car elle parle éwé comme lui ou Koffi.

Ceci réglé, le chef fait signe à tous de confier leur bagage au chauffeur, dont l’aide va arrimer tout cela sur le toit, et de monter dans le minibus de seize places aménagées en longues banquettes.

Le bus est en règle, le plein est fait, les quatre nourrices de trente litres accrochées à l’arrière sont pleines, les documents du contrôle technique et l’assurance ont été remis au chauffeur. En fait il n’y a pas eu de contrôle, on a juste soudoyé le responsable local.

Célestin se retrouve coincé entre la paroi du bus et Victoria, que flanque Koffi. Il sait qu’en dehors des pauses, régulières ou accidentelles, il devra garder cette place pendant tout le voyage jusqu’à Goa, soit environ deux mille kilomètres de routes africaines, dont il connaît l’état général... Il sera sévèrement secoué durant toute le parcours.

Encore est-il heureux que le voyage se passe pendant la saison sèche. On est fin février, le ciel est clair, on n’aura pas trop chaud mais on sent déjà une bouffée d’Harmattan, ce vent du Nord qui annonce une journée de poussière et de soif…

Mais peu importe tout cela à Célestin, il a durci sa face. Rassemblé sur lui-même, le visage fermé, il attend le départ avec impatience, prière faite.

Le chauffeur se nomme Albert, c’est un colosse burkinabé, un Mossi à la chemise kaki ouverte sur une énorme croix pectorale. Il monte dans le bus, jette un long regard épiscopal sur toute la compagnie et finit par s’installer solennellement devant son volant.

Le chef le suit, son cartable en cuir de chèvre à la main, et s’assied à côté de lui. L’aide-chauffeur, un gamin dégingandé et maigrichon, monte à sa suite et prend la place du mort. Célestin apprendra plus tard qu’il se nomme Dimanche et vient du village du chauffeur.

Enfin, le chef dit sobrement Yalla ! Alors le chauffeur donne un long coup de klaxon, fait un large signe de croix, puis démarre. Un long soupir parcourt le bus et des prières murmurées, chrétiennes ou musulmanes, se font entendre. Soulagement ou appréhension ? Un peu des deux sans doute. Ou beaucoup.

Le bus se fraie lentement un chemin au travers de la circulation des faubourgs de Lomé, prend la Nationale 1 et entame enfin l’Aventure. Bientôt ce seront les plantations de cacao et de café, puis la forêt. Tous font silence, plongés dans leurs pensées, leurs souvenirs, leurs craintes et leur espoir.

Compte tenu de l’état de la route, le bus fonce à toute allure, il négocie habilement son chemin entre les nids de poule et traverse les villages en trombe au son du klaxon, évitant les cochons errants, écrasant les poules et faisant fuir les passants. Il ne lui faudra pas beaucoup plus d’une heure et demie pour arriver à Atakpamé, à cent-vingt kilomètres au Nord de Lomé.

C’est la ville proche du village de Célestin. Il a téléphoné aux siens, espérant qu’ils seront là, à l’entrée de la ville, l’attendant pour qu’il puisse les saluer au passage…

 

11

Où pleure la vieille et chante la jeune

  

À la sortie de Lomé, le bus est passé sans encombre au travers des contrôles de police habituels. D’autres véhicules ont-ils paru plus rentables aux policiers ce matin-là ? Toujours est-il que le bus est quand même obligé de s’arrêter à l’entrée d’Atakpamé.

Un large ruban de plastique barre la route, trois hommes armés, en treillis bariolé et béret minuscule, attendent sur le bas-côté l’arrêt du véhicule. Le chef du bus descend, son cartable à la main et s’avance vers le plus gradé des trois, celui qui ne porte qu’un pistolet à la ceinture.

Célestin est tranquille, son passeport et son carnet de circulation de la CDEAO*, qui se trouvent dans le cartable, sont en règle. Il voyage sous sa véritable identité, du moins jusqu’à Gao. Ensuite, il lui faudra sans doute en changer. D’autre part, il s’agit de sa première tentative, s’il devait être interrogé on ne trouverait aucune trace de lui en tant que migrant. Enfin, il est originaire du district d’Atakpamé, il paraît donc normal qu’il s’y trouve !

Tel n’est pas le cas de certains autres parmi les occupants du bus. Théodore, le prof camerounais, par exemple, se sait fiché et ne compte que moyennement sur la confiance qu’auraient les soldats en l’authenticité de son passeport ivoirien…

En réalité, les militaires togolais savent parfaitement quelle est la destination et la raison d’être de ce genre de bus surchargés roulant vers le Nord et ils ont toutes les raisons de supposer que nombre de ses occupants ne sont pas en situation régulière.

Cela ne les pousse pourtant pas à arrêter qui que ce soit, ni même à effectuer un contrôle individuel sérieux même si telle est leur mission officielle. Après tout, le Togo est encore loin des zones où se regroupent les migrants et le passage de ceux-ci ne lui occasionne aucun dommage sérieux.

Non, l’intérêt des soldats est ailleurs, toutes les personnes présentes le savent. Il convient seulement que les choses semblent se faire correctement, c’est pourquoi le sergent feuillette les documents qui lui sont présentés, semble s’arrêter, pour la vraisemblance, sur ceux qui sont manifestement faux, puis les rend et va jusqu’au bus, y pénètre, y jette un coup d’œil circulaire, et enfin redescend en faisant signe à ses hommes de retirer le ruban.

Tout est en ordre. C’est pourquoi il rend les documents à Mokhtar, après en avoir toutefois retiré les billets qui s’y trouvaient mêlés.

Le bus entre donc dans Atakpamé et le traverse aussi vite que possible… pour tomber sur un autre barrage. Mais cette fois, il ne s’y arrête que brièvement, il suffit à Mokhtar, penché sur la portière, d’informer le gradé que son collègue a trouvé tout en ordre, ce que l’autre vérifie au téléphone – le portable, ce sésame de la nouvelle Afrique... Ceci fait, il laisse partir.

Entre temps, Célestin a pu apercevoir les siens au passage, ils l’attendaient au bord de la route peu après le premier contrôle. Bien sûr, le bus ne s’est pas arrêté, il filait, mais le garçon a fait des signes de la main vers ses parents. Il n’a eu que le temps de les voir les lui rendre. Il a vu aussi que sa mère esquissait en pleurant les petits pas d’une danse d’adieu.

Dans le bus, c’est le silence, tout le monde est rentré à nouveau en soi-même, pensant aux milliers de kilomètres à parcourir. Après tout, on n’est parti que depuis quelques heures…

Collée tout contre Célestin, Victoria ne pleure plus. Au bout d’un moment, elle se met à chanter à mi-voix ce gospel de Tom Blakely : Heaven was far away, Hell nearer by the day. / Bound up by sin, I lay waiting my fate. / God’s word was telling me Jesus could set me free ; / Trust in the Saviour before it’s too late**…

 

* Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest.

** J’étais très loin du Ciel, plus près de l’Enfer en ce temps-là. Prisonnier du péché, je n’avais pas d’illusion sur mon sort. La Parole de Dieu me disait que Jésus pouvait me libérer : « Fais confiance au Sauveur avant qu’il soit trop tard. »

 

12

Où l’on roule sans histoire

 

D’Atakpamé à la frontière du Burkina Faso il y a près de six cents kilomètres à couvrir. On roule sur une route à peu près entretenue, surtout pour les besoins du maintien de l’ordre. Les trous et les plages de sable n’y manquent tout de même pas. On traverse d’abord les grandes cultures, surtout autour des villes, et de larges portions de forêt, et vers la fin on aborde la savane.

Sokodé, Kara, ces villes sont traversées de la même manière qu’Atakpamé, avec les mêmes barrages et les mêmes gradés... Pour cette première partie du voyage, nul besoin de s’arrêter dans les villes, chacun, dans le bus, est supposé disposer de nourriture et d’argent, en tout cas au début.

C’est le cas de Célestin, qui va pourtant consommer assez vite ce qu’il avait prévu d’emmener. Victoria a été plus prudente et elle partage un peu, ainsi que Koffi. Cela ne les rapproche pas, même s’ils sont serrés les uns contre les autres, au long des heures ils restent silencieux, sauf la jeune fille, qui ne cesse de chantonner ses chants religieux.

C’est plutôt en brousse que le bus s’arrête, de préférence aux heures de la prière musulmane. Sur la route, on trouve assez souvent des étals gardés le plus souvent par une matrone accompagnée d’un gamin ou d’une adolescente. À côté de jerrycans d’essence venue illégalement du Nigeria voisin, ils vendent des fruits, quelques beignets graisseux ou de l’agouti rôti, de l’eau qu’ils puisent dans un seau de plastique et font boire à la louche, parfois un soda.

Tous descendent alors du bus, s’égaillent dans la nature pour satisfaire leurs besoins, cassent une croûte, allument une cigarette ou s’éloignent un peu pour étendre leur tapis de prière. Quelques-uns achètent une ou deux bananes ou un beignet, mais la plupart préfèrent dépenser le moins possible et certains resteront le ventre vide.

C’est le choix que fait Célestin. Il s’en veut de s’être montré vorace, il décide de se punir, il lui faut s’aguerrir, pense-t-il. Koffi l’approuve, il n’a pas vu d’un bon œil le gamin liquider son casse-croûte en une seule étape.

Tout cela fait, chacun s’assied dans l’herbe ou dans la poussière et attend qu’Albert, le chauffeur, se réveille. Il est seul à conduire et il a sa tête, il refuse de s’arrêter pendant la nuit, il roule en permanence, si ce n’est qu’à certains arrêts, quand ça lui prend, il sort sa couverture, s’allonge à l’ombre du bus et dort une heure ou deux.

On remonte dans le bus en suivant l’ordre préétabli et l’on reprend la route. Kilomètres et kilomètres de secousses et de tangage, compte tenu de l’état de la suspension.

La suspension, c’est le souci premier de Mokhtar, le chef. Il la sait en mauvais état, le souci de rentabilité pour ce transport de marchandise humaine passait avant tout. Mais arriverait ce qui devait arriver, à lui de se débrouiller, son boss s’est déchargé sur lui de tous les problèmes.

Pour le moment ça tient, mais quand on en sera à traverser le sud du Burkina, les choses pourraient mal tourner, les routes y sont mauvaises.

Dans le bus, Victoria a repris sa chanson mais la plupart des autres se taisent. Ici ou là, cependant, un croyant fervent a sorti son chapelet et l’égrène en murmurant une sourate. Quelques mots sont échangés à l’occasion, par nécessité, mais au fond, chacun est tout à son aventure et se cadenasse.

Pour Célestin c’est difficile, il est le plus jeune, sans doute le moins endurci, il aimerait parler, échanger à propos de ce qui domine ses pensées et qui n’a qu’un nom, Kékéli. Peut-être Victoria serait-elle intéressée, pense-t-il, à apprendre des choses sur Kékéli et lui…

Mais il constate assez vite que la jeune fille est tout aussi cadenassée que les autres, qu’elle soit femme ou non. Cela le fait réfléchir. Il se demande comment réagirait Kékéli dans une situation semblable.

 

13

Où l’on parle des femmes

 

Il fait nuit, dans le bus qui roule vers la frontière burkinabé, Célestin ne peut pas dormir, il est tracassé. C’est parce qu’il a pensé à Kékéli.

Il regarde Victoria, sa voisine. Elle l’intrigue, il s’est demandé comment une fille comme elle peut se lancer dans l’aventure. Déjà que le voyage ne sera pas de tout repos et demandera beaucoup d’énergie et de résistance, voyager seule au milieu de tous ces hommes sans femme, ce doit être extrêmement pénible, voire dangereux !

Il profite d’une pause dans le chantonnement de Victoria pour lui poser une question. Pas la question qui le tracasse, celle qui touche au sexe, mais celle qui peut passer pour naturelle dans un premier temps : « Comment tu as fait, toi, pour trouver l’argent ? »

Il s’est adressé à elle en éwé et la jeune fille, qui semble sortir d’un rêve, se tourne vers lui et lui répond dans la même langue : « Je n’ai pas eu besoin de fournir de l’argent, je suis une "arrivée-payer". » Devant l’incompréhension du garçon, elle ajoute : « ça veut dire que je paierai mon voyage en travaillant là-bas, une fois arrivée. Là-bas, il y a du travail pour moi. »

Ni lui ni elle n’imaginent de quel travail il s’agit, bien sûr, on n’a pas jugé utile de le leur apprendre, ils ignorent donc que la rue Saint-Denis, à Paris, fourmille de prostituées ghanéennes…

C’est pourquoi cette réponse convient à Célestin, qui se risque à aller plus loin : « Et tu n’as pas peur, avec tous ces hommes qui n’ont pas de femme ? » Elle le regarde comme s’il était un imbécile et elle éclate de rire : « Et comment tu crois que je vais payer ce qu’il me faut pendant le voyage ? »

Et devant son air ahuri, elle entreprend de le déniaiser : « La plupart des filles qui ont entrepris l’aventure savent qu’elles vont y passer à un moment ou à un autre, alors elles préfèrent en tirer parti. Il y en a même qui font exprès de tomber enceinte pour être mieux traitées. »

Elle éprouve un certain plaisir en constatant la surprise du jeunot, alors elle en rajoute : « Et certaines vont même jusqu’à payer leur voyage en faisant un bébé. Il leur est pris et il est vendu à des gens riches qui cherchent à adopter. »

En fait, Victoria sait cela, qui est souvent vrai, pour l’avoir entendu raconter par quelque commère de son village. Elle ne prend pas cela pour elle, elle est convaincue que rien de tel ne va lui arriver à elle et ne pense pas du tout se prostituer pendant le voyage. En réalité, elle s’est constituée un petit pécule pour subvenir à ses besoins jusqu’au moment où, l’espère-t-elle, elle abordera les côtes de France. Victoria est une fille honnête, pieuse et pudique ! 

Cela ne l’a jamais empêchée d’apprendre ce qu’il en est du mal qui règne sur la terre depuis la grave erreur commise par Ève, aussi prend-elle un malin plaisir à achever son voisin en lui disant : « C’est pas seulement les femmes. Pour payer le voyage, il y a aussi des hommes qui font boutique son cul. » Après quoi, elle se détourne et se remet à psalmodier.

Voilà qui donne matière à réflexion à Célestin. Il ne répond rien et il se tourne vers la route. Il se rend bien compte qu’elle a voulu le rabaisser.

Arrive le moment où le bus dépasse la ville de Sinkassé, à l’extrême nord du Togo, aux abords de la frontière avec le Burkina Faso. Mokhtar ordonne l’arrêt et, se retournant vers eux, il s’adresse aux aventuriers : « Là vous allez tous descendre. On fait la grande halte. Dimanche va vous donner votre bagage », ajoute-t-il en désignant l’aide-chauffeur.

Devant l’étonnement, voire l’inquiétude, qui se lit sur les visages il ajoute : « Nous sommes à la frontière du Burkina. Au Burkina, ils n’aiment pas les bus de gens comme vous. Chacun va passer tout seul, ou deux maximum. Mais dans chaque groupe, restez près des autres. Je vais vous donner vos papiers et vous passez. Je vais passer en dernier. S’il y a un problème, vous dites "Je suis avec le chef" et vous m’attendez. »

 

14

Où l’on entre au Burkina Faso

 

Le passage au Burkina se fait au soir du deuxième jour. Le bus est stoppé par une barre placée en travers de la route et tous ses occupants doivent en descendre, récupérer leur bagage pour être immédiatement conduits dans une sorte de casemate où les soldats les enferment à l’exception de Mokhtar, du chauffeur et de son aide.

À l’intérieur, tous se laissent tomber sur le sol de terre battue. Ils y resteront jusqu’à l’aube sans manger ni boire. Dans l’immédiat, les trois accompagnateurs sont fouillés ainsi que leurs affaires, puis le bus est inspecté de façon approfondie. Ceci fait sans résultat notable, le bus passe la frontière et rejoint le village voisin.

Ce que cherchent les soldats, c’est la drogue. Souvent passée d’Amérique latine en Afrique par la Côté d’Ivoire, elle transite par le Burkina Faso en direction du Niger ou du Mali dans le but de finir en Europe. Les migrants qui déferlent au travers du continent africain sont assez souvent les convoyeurs de ce trafic, grâce auquel nombre d’entre eux financent leur aventure.

Certes, les passeurs empruntent plus volontiers la route d’Abidjan à Ouagadougou via Bobo-Dioulasso que celle qui part des autres ports du golfe de Guinée, comme Lomé, mais le pouvoir burkinabé, d’essence militaire, ne connaît qu’un règlement valable partout. Il verrouille donc toutes les entrées possibles.

Pendant que les trois compères se délassent dans le café-bordel du lieu, leurs passagers tentent de dormir. Ils sont saouls de vent, de poussière et de chaleur mais soulagés de pouvoir rompre avec l’étroite promiscuité du bus. Ils y parviennent aisément malgré l’incommodité du lieu, l’odeur épouvantable qui y règne, faite de forts relents de sueur et d’urine, d’autant que, comme on dit, qui dort dîne.

À l’aube, Célestin est brutalement réveillé par les cris des soldats et les coups de crosse qu’ils administrent machinalement ici ou là aux clandestins pour les amener à se lever et à sortir. Ils les rassemblent, leur ordonnent de se regrouper par équipes, remettent à chacune un bouteille en plastique pleine d’une eau grisâtre, puis la conduisent derrière le baraquement. Quelques trous entourés de claies de branchages y servent de latrines. Avant de repartir, une équipe devra reboucher les trous et en creuser d’autres dans la latérite.

Une fouille là encore approfondie va suivre. Fouille corporelle et fouille des bagages. Tous y passent et c’est avec le sérieux du militaire qu’un grand soldat mossi va palper toutes les parties du corps de Victoria susceptibles de cacher un sachet, en utilisant là où il le faut une tige de bois souple. Il le fait en la protégeant du regard des autres avec son corps. S’apercevant qu’elle est vierge, il murmure cependant Bark Ouennam ! (en mooré, Gloire à Dieu !). Impassible, elle regarde au loin en chantonnant. Il a honte.

C’est maintenant au tour des membres masculins du groupe de Célestin et de Koffi. Chacun s’avance devant un soldat armé d’un bâton, place son bagage au sol devant lui et se déshabille. Koffi, Célestin et Théodore, le Camerounais, passent la fouille sans encombre, mais Clem se fait violemment bastonner, le soldat s’est aperçu que la poignée de toile de son sac laisse paraître des bosses dont on ne peut douter qu’elles soient causées par la présence de sachets cousus à l’intérieur.

Au cri du soldat, le sergent accourt, suivi par deux de ses hommes qui se saisissent du Nigérian et l’emmènent au poste de police. On ne le reverra pas. Plus tard, Mokhtar ne pourra rattraper l’affaire en offrant de l’argent, il a affaire à des soldats intègres !

Intègres du moins jusqu’à un certain point car ce sera différent lorsqu’il devra compenser par quelques billets la présence de passeports manifestement faux, tels celui de Théodore, parmi ceux qu’il doit présenter au sergent lorsqu’il revient du village avec le bus pour embarquer ses "protégés".

Le bus repart quelques heures plus tard vers le Nord en direction de Gao, distante d’environ six cents kilomètres à vol d’oiseau. Afin d’éviter Ouaga, il va négliger les grandes routes et traverser le Burkina en ligne droite, autant que le lui permettront des routes… improbables.

 

15

Où l’on tombe en panne

 

Célestin a très faim et il n’est pas le seul. Depuis des heures et des heures, le bus cahote aussi vite qu’il lui est possible, à la grâce de Dieu, sur de mauvaises routes et des pistes pires encore. La frontière togolaise est maintenant bien loin derrière les aventuriers.

Ils ont pu y acheter quelques bananes et remplir d’eau leurs bouteilles. C’est avec cela qu’ils ont dîné, après une journée éprouvante, avant de s’endormir en pleine brousse, serrés les uns contre les autres dans un creux de terrain proche de la piste, par-delà un bouquet d’acacias. 

À l’aube, des villageois armés de bâtons sont venus chasser tout ce monde, ils craignaient de voir ces étrangers faire du bois en coupant des branches. Il n’a pas été possible, tant ils étaient énervés, de négocier avec eux l’achat de quelques vivres, ni encore moins d’obtenir d’eux la moindre goutte d’eau.

Les voyageurs ont dû réintégrer le bus en hâte et repartir le ventre vide. Depuis, ils ont trouvé pour se nourrir, dans un village gourmantché dans lequel ils n’ont rencontré que méfiance, rien de plus que la contenance d’une marmite de tô, cette sorte de pâte épaisse de farine de mil, mais sans la sauce à l’oseille habituelle.

Passée la bourgade de Yamba, arrive la catastrophe que Mokhtar craignait depuis le début. La piste a eu raison de la suspension du bus, l’amortisseur arrière gauche a cédé d’un coup. Il faut dire qu’Albert, affamé à nouveau comme les autres, avait décidé de mettre la gomme car on n’était plus qu’à une trentaine de kilomètres d’une autre agglomération, le bourg de Gayéri.

L’arrêt brusque du bus n’a pas manqué de projeter les occupants les uns sur les autres, causant quelques sévères contusions. En sortant de là, certains se tiennent, qui les côtes, qui un bras ou un coude. Mais ce qui les tenaille, outre la faim, c’est la crainte de se voir bloqués là pour longtemps, en pleine brousse, sans espoir d’être secourus peut-être avant des jours.

Célestin s’est violemment cogné la tête au moment du choc et il ne tient debout que difficilement, tout semble tourner autour de lui, il se laisse tomber dans la poussière. Koffi, en revanche, tient le coup mais doit soutenir Victoria, qui geint doucement. D’ailleurs, douleur, panique, faim ou faiblesse, la plupart des membres du groupe se sentent mal et suivent l’exemple de Célestin.

Mokhtar, le chef, à peine sorti du bus, pare au plus pressé : il agonit Albert d’injures en utilisant pour cela une bonne partie du stock que lui fournit la langue arabe. Sans résultat utile, puisque le grand Mossi, agenouillé devant la roue arrière gauche, ne se soucie que de l’état de la suspension. Moyennant quoi Mokhtar se venge sur Dimanche en lui appliquant une gifle qui l’envoie rouler à deux mètres. Traitement d’ailleurs conforme à la condition d’aide-chauffeur.      

Quand Albert se relève, son front est barré de trois longues rides. On voit qu’il réfléchit et nul, pas même le chef, n’ose le déranger dans cette circonstance. Puis il appelle son aide, lui dit d’arrêter de pleurnicher et l’envoie chercher des cales en bois dans le coffre du bus. Le gamin lui en ramène trois, apparemment des tronçons de solive, et le balaise en choisit une, la soupèse longuement d’une main et hoche la tête. Puis il vient se pencher sur le tas de misérables affalés à terre et leur tient ce langage : « Si ça va pas, on est bloqué. Si ça va, on peut continuer en roulant au pas jusqu’au village là-bas. Faut tout vider le bus. Debout ! Remuez-vous on n’a pas trop de temps ! »

Il n’y a pas à discuter, les plus valides se mettent au travail et, sous la direction du chauffeur, vident le bus de tout ce qu’il contient, sièges compris. « Bon, leur dit ce dernier, maintenant à vous de jouer, faut soulever ce tas de ferraille côté gauche pendant que je place cette cale ! Avec le poids du bus elle va peut-être tenir. Si ça marche, on n’aura plus d’amortisseur mais on pourra rouler. Dépêchez-vous il va faire nuit ! »

 

16

Où l’on change d’itinéraire

  

Le bus est maintenant sur cales dans la cour d’un mécanicien de Gayéri, l’un des chefs-lieux de la région. Y arriver n’a pas été simple, même si l’état de la piste s’améliorait au fur et à mesure de l’avancée. Le bus ne progressait pas plus vite que les voyageurs, chaque cahot faisant craindre à Albert que la cale ne saute.

Le groupe des migrants est installé sous bonne garde dans un enclos poussiéreux entouré de claies, aux abords de la petite ville. Deux villageois armés de gourdins les surveillent mais ce n’est guère utile car tous sont épuisés, les valides comme les éclopés.

Il avait fallu rejoindre la ville à pied, il n’y avait pas d’autre solution. Des heures d’une marche forcée sous les injures et parfois les coups de bâton. Ni Mokhtar ni Albert ne connaissaient d’autres moyens pour faire progresser une troupe affaiblie.  

C’est ainsi qu’ils ont dû avancer devant le bus pendant des kilomètres, sous la chaleur puis la fraîcheur piquante de la nuit. Une seule pause nocturne de quelques heures leur a été concédée. Certains souffraient de leurs contusions, ils boitaient en marchant et il était arrivé que l’un ou l’autre s’affale dans la poussière, incapable de continuer. L’un d’eux a été porté pendant quelques kilomètres. Le pire était la faim et la soif, ils n’avaient rien eu à boire ni à manger depuis l’aube, et si peu alors…

Célestin ne souffrait plus de la tête, ils voyait normalement et son étourdissement avait cessé. Il avançait comme halluciné, juste un pas devant l’autre, sans prendre conscience de rien d’autre que de cette injonction : marcher. Les autres allaient de même, totalement hébétés.

Lorsqu’ils sont arrivés à l’entrée de la petite ville et qu’ils se sont tous effondrés au bord de la route, les gens les ont pris en pitié. On leur a donné à boire et on les a aidés à rejoindre cet enclos dont un côté est ombragé. Les femmes leur ont apporté un plein seau de tô arrosé de sauce et leur ont permis de remplir d’eau leurs bouteilles. Elles ont aussi distribué quelques feuilles de qat, à mâcher contre la douleur et l’angoisse. Après quoi ils se sont endormis.

Toutefois, cette empathie manifestée par la population a trouvé ses limites et le conseil local a préféré poster là une garde pour plus de sécurité.

Seuls, Mokhtar et Albert ont eu droit à un vrai repas, puis à un matelas posé à terre dans le dortoir d’une sorte d’auberge. C’est qu’ils peuvent payer. Dimanche, lui, dort avec les autres.

La journée se passe ainsi, à dormir pour les uns ou à surveiller la réparation du bus pour les autres. L’ingéniosité des mécaniciens africains est proverbiale, avec ce que recèle un simple tas de ferraille, ils sont capables de réparer à peu près n’importe quoi. C’est ce que fait le spécialiste local. Après quoi, il explique à Albert que si Dieu veut, le bus pourra rejoindre la route de Niamey, au Niger. Une centaine de kilomètres de piste pour y parvenir.

Cette circonstance donne à penser à Mokhtar. Il se propose de changer d’itinéraire. Il appelle ses commanditaires togolais et, avec leur accord, il décide d’abandonner l’idée de rejoindre Gao, au Mali, et choisit de traverser le Niger jusqu’à Agadez, aux portes du désert libyen. Là aussi il a des contacts, comme tous ses confrères. Agadez est un grand centre de triage et de réorganisation des convois de migrants venus d’Afrique noire. À partir de là, il ne reste à ces derniers… qu’à traverser le désert pour rejoindre la côte et trouver un bateau.

Dans l’immédiat, toute la question est d’éviter Niamey, de la contourner à raison de quelques dizaines de kilomètres supplémentaires, ceci pour éviter des contrôles connus pour être particulièrement efficaces. Mokhtar est un professionnel, il n’a pas à gâcher du bakchich ou, pire, à perdre quelques éléments de sa cargaison. Il est bien placé pour savoir que nombre des passeports et de livrets qu’il pourrait présenter aux autorités sont faux !

C’est ainsi que le lendemain matin, le bus, à nouveau rempli de voyageurs douloureux et lourdement hébétés, roule vers le sud-ouest, sur la piste qui rejoint la grande route Ouagadougou-Niamey.   

 

17

Où l’on est seul avec soi

  

Au fil du temps, au fil des kilomètres, alors que le bus fonce en brinquebalant sèchement sur les routes ou les pistes, Célestin passe d’une sorte de torpeur à la sensation d’une extrême lucidité. C’est un peu comme si, fatigue et douleur aidant, il devenait capable de se voir de l’extérieur. Non seulement lui, mais plutôt lui dans ce bus avec ces gens. Vers un but.

C’est qu’il est épuisé et que pourtant, une dureté brûle en lui, au centre de son être, et le tient droit. Il ne pense plus à Dieu ni à son aide, ce n’est plus nécessaire, la certitude d’être poussé et soutenu réside en lui comme un tison, sans besoin de pensées ni de paroles.

Il a mal, ici ou là, un peu partout, chaque choc de la route réveille une douleur mais il ne le sent pas. Pour lui ce n’est rien, il est au-delà. C’est cette marche forcée pour rejoindre Gayéri qui l’a mené au-delà de tout cela. Il pensait alors que le temps de repos qui a suivi le ramènerait aux sensations habituelles, mais non, il a passé un cap. Physiquement et moralement, il est maintenant un pur voyageur de l’extrême.

Il ressent confusément qu’il n’est plus l’adolescent exalté qui a voulu partir. À sa manière, il est devenu un guerrier, quelques jours ont suffi pour le transformer en une machine qui marche, qui roule, qui veut. Et qui, en même temps, n’est rien.

Pourquoi a-t-il voulu partir ? Ce n’est plus la question. Un jour il sera là-bas, c’est tout ce qui compte, ce qu’il veut, ce qui existe. On ne l’arrêtera pas. Savoir cela le soulage. Il pense comme pense un martyr islamiste, il ne craint pas la mort, elle est là et n’est pas là, il la voit comme une amie si cela peut l’amener là où il va. Il n’est que cela, une trajectoire qui mène à un but, à une cible, comme une balle de fusil. C’est ainsi qu’il se voit.

C’est pour le moment, qu’il n’est que cela, qu’il n’a que cela. Plus tard, au prochain arrêt, lors d’une étape, il redeviendra le jeune frère de Koffi, l’ado du marché de Lomé, l’amoureux de Kékéli, le voisin de Victoria, cette grosse fille qui se presse contre lui. Il ressentira la faim et cherchera le sommeil. Mais maintenant, il se mure et se blinde sans même s’en rendre compte. Il  se transforme en un bolide insensible. Une pierre qui avance.

Cela, il ne le pense pas, il le voit, comme halluciné.

Tous, dans le bus, ne sont pas ainsi. Certains prient, ils agitent les lèvres et marmonnent, ressassant sourates, prières ou versets. D’autres murmurent des cantiques, ou simplement des chants de leur enfance, ou des chansons de la radio, c’est comme une litanie infiniment reprise. Quand la piste est défoncée, avec les chocs les douleurs se font plus vives, et ce sont des gémissements, parfois des larmes. D’autres sont murés en eux-mêmes. Mais tous ont cela en eux : si Dieu veut, inch Allah, tout cela finira et l’on arrivera, on n’a pas d’autre choix.

Victoria, elle, se récite des prières entrecoupées de gospels. Parfois, tout son corps épais ondule doucement, il suit le rythme du chant qu’elle murmure. À d’autres moments, elle s’adresse à Jésus, son ami du Ciel, elle lui demande de la protéger car elle a peur. Elle souffre de toutes les mêmes douleurs que les autres mais en plus elle a peur car elle est la seule femme. Elle sait le danger qu’elle court en plus de tous les autres dangers. Des regards l’ont avertie et elle a peur.

Coincée entre Koffi et Célestin, elle se sent en sécurité, ce sont ses frères de langue et d’ethnie, mais cela ne la rassure que pour un temps. Viendra le moment où elle devra faire face, elle le sait. Elle le savait en partant, elle n’est pas idiote, mais elle avait dû en prendre le risque. Elle ne pouvait pas rester dans le quartier où résidait sa famille, dans les faubourgs d’Accra. Elle était pestiférée. Elle portait le mal en elle, ce mal dont souffraient les siens. Les esprits l’avaient désignée, c’est pourquoi les siens ne la connaissaient plus.

Insouciant de tout cela, jour après jour le bus avance, il approche d’Agadez, et Mokhtar voit venir le temps de la revente de sa cargaison. Il sourit, il pense être désormais en mesure de prendre une troisième femme.

 

18

Où l’on approche de la catastrophe

   

Contrairement à d’autres, Célestin n’a rien promis à sa famille, il n’a pas assuré à ses parents qu’il les aiderait une fois arrivé en France. C’est que l’argent qu’il gagnera devra servir à rembourser d’abord Lakhdar, qui a financé son voyage. Mais il pense qu’il gagnera très vite de quoi liquider cette dette, six mille euros, et qu’ensuite il pourra soutenir ses parents et payer le billet d’avion que Kékéli attend avec confiance.

Il pense beaucoup à elle. Ils ont convenu de ne pas s’appeler trop souvent afin d’économiser au maximum, car cela coûte cher, mais cela leur pèse et ils aspirent à ce que ce voyage prenne rapidement fin, que tout cela s’achève et que Célestin, enfin débarrassé de tout souci financier, fasse venir en France sa fiancée.

Ils n’ont pas dix-sept ans, ils sont pleins d’espoir, ils croient fermement que la France leur permettra de réaliser ce qui, pour eux, n’est pas un rêve, mais bien un projet. Rien de ce que certains leur ont dit, cherchant à les dissuader, sur une prétendue misère des migrants au pays de Zidane et de Noah, sur un rejet supposé des Européens, sur des écueils insurmontables, enfin, ne les convainc. Il leur a suffi d’entendre parler de tel ou tel, revenu riche et heureux au pays après quelques années passées là-haut pour savoir que tout ira bien là-bas.

Pour eux, seul le voyage comporte de grands risques. Mais Célestin a déjà parcouru sans encombres insurmontables une grande partie du parcours. Il a souffert, mais il constate qu’il tient le coup. Il en ira de même, il le pense, de la suite de l’aventure. Ne se trouve-t-il pas déjà aux portes d’Agadez, prêt à affronter le désert ? Quelques jours de souffrance et puis la mer ! 

Or c’est là, justement, que son rêve va s’évanouir, que le château de cartes va s’écrouler… Agadez, c’est la bérézina pour les aventuriers de son genre, la porte de l’enfer.

Une première alerte, sévère, survient lorsque le bus s’arrête en fin de journée à l’approche d’une minuscule bourgade composée de quelques masures de terre crue, à deux ou trois kilomètres de la ville. Lakhdar se tourne alors vers les voyageurs et leur intime l’ordre de descendre à sa suite. Une fois dehors les pieds dans la poussière, chacun récupère son bagage. Ils sont là sans comprendre, interdits et silencieux. Lakhdar leur dit alors de s’installer non loin de la route, dans un creux vaguement tapissé de sable et d’une herbe grise, et de l’attendre. Puis il remonte dans le bus, qui démarre, les laissant ébahis et apeurés.

Il ne reviendra pas. Il a amené sa cargaison à l’endroit convenu, il ne lui reste, avant de rentrer chez lui à Tripoli, qu’à prévenir son contact local de l’arrivée du groupe. Il le sait, il a été payé.

Commence une longue attente, pour les migrants. Elle durera jusqu’au matin suivant. Entre temps, ils ont bu toute l’eau de leurs bouteilles, mangé les quelques provisions détenues par l’un ou l’autre, puis ont tenté de prendre contact avec d’éventuels habitants de la bourgade.

Les courageux qui s’y sont essayés, dont Koffi, se sont fait recevoir à coup de pierres, lancées dans la pénombre par des gamins qui les attendaient au détour d’une venelle. Ils ont entendu deux ou trois voix encourager les lanceurs, des voix de vieux, manifestement.

Incertains de ce qui les attendrait dans ce pays s’il forçaient ces gens à les accueillir, ils sont retournés à leur trou et ont attendu le jour avec les autres. Passant de la chaleur intense du jour au froid vif de la nuit, ils ont dormi à peine, serrés les uns contre les autres.

Le soleil est déjà haut quand un 4x4 s’arrête à la hauteur de leur refuge. Deux hommes en descendent, qui leur font signe de les rejoindre. L’un, un Nigérien, est le chauffeur de l’autre et son garde du corps, cela se voit de suite : lorsqu’il s’est retourné pour descendre de la voiture, on a pu remarquer la bosse que fait son pistolet sous son tee-shirt.

Son patron, un long Berbère en gandoura et chèche clairs, porte des lunettes noires et arbore une attitude dédaigneuse. Ce qu’il s’apprête à dire à ce ramassis de miséreux va les désespérer. 

 

19

Où l’on rejoint un ghetto

     

Ce soir-là, Célestin, Koffi et Victoria ont pu rejoindre, désespérés, le ghetto proche d’Agadez où se regroupent les migrants togolais.

C’est ainsi que ça marche : au cours du temps, les gens qui arrivent du Sud par milliers dans cette ville se retrouvent sans rien. Ils ne peuvent compter que sur une sorte de solidarité passive entre compatriotes, en un lieu vite découvert par les derniers arrivés et qu’on appelle un ghetto, entité dirigée par un migrant qui réussit à vivre de cette fonction de chefferie au moins pour un temps.

C’est ainsi qu’il existe, à Agadez comme à Gao, ces villes qui servent de plaques tournantes au mouvement des migrants, des ghettos d’ethnies ivoiriennes, sénégalaises, nigérianes, camerounaises, etc. Les gens se sont installés comme ils ont pu, ici dans une bourgade abandonnée, là dans un creux de terrain plus ou moins protégé du vent du désert, ailleurs encore dans un quartier marginal de la ville que leurs membres ont mité peu à peu.

C’est d’ailleurs pour éviter d’être ainsi envahis et chassés que les habitants de la bourgade avaient repoussés Koffi et les autres, la veille, à coup de pierres.

Aujourd’hui, les Togolais, la plupart de langue éwé, peu nombreux au regard d’autres populations, ne disposent que des ruines d’une ferme abandonnée. Quelques murs de terre plus ou moins éboulés, et pour se protéger du soleil, quelques toiles tendues entre les ruines et trois ou quatre perches plantées dans le sable. La température peut dépasser les 45°, elle tombera rapidement à 20° au cœur de la nuit.

Voici ce qui s’était passé ce matin-là pour le groupe dont Célestin faisait partie : leur nouveau Boss, un Toubou nommé Adid, leur avait dit qu’ils dépendaient désormais de lui, qu’il détenait leurs passeports et leurs livrets, qu’il allait faire en sorte de les acheminer jusqu’à la côte libyenne mais qu’ils devaient le payer pour cela.

Certains d’entre eux ne se sont pas étonnés car ils n’avaient payé leur voyage que jusqu’à Gao, et pour eux, Agadez ou Gao, c’était à peu près la même chose, du moment qu’il s’agissait d’un point de départ pour aller plus loin.

Mais certains, dont Célestin, Koffi et Victoria, pensant qu’il s’agissait d’une erreur, ont rappelé que leur voyage était payé jusqu’en France ! Qu’ils auraient ensuite à le rembourser à leurs commanditaires… Alors Adid a éclaté de rire, il leur a répondu qu’ils auraient effectivement à rembourser leur dette, mais que lui, il n’était pas dans ce deal-là, et qu’ils auraient bel et bien à le payer lui aussi ! Et il leur a donné le prix : mille euros jusqu’à Tripoli.

Ils ont dit alors qu’ils n’avaient pas l’argent puisqu’ils pensaient que tout était payé… Mais ils ont compris quelle était leur véritable situation quand le Boss a répondu qu’ils n’avaient qu’à chercher du travail en ville, ou encore demander à leur famille de les aider, mais qu’ils ne partiraient que lorsqu’ils auraient apporté le prix de leur voyage. Et regardant Victoria, il a ajouté : « Toi, tu n’auras qu’à te débrouiller. » Une expression qui n’a qu’un sens quand il s’agit des migrantes…

Enfin, le Boss a précisé à tous qu’il gardait leurs passeports et qu’ils devaient s’en procurer un eux-mêmes en ville, qu’il y avait des adresses pour cela, qu’ils pourraient trouver facilement un passeport malien pour trois à quatre cents euros. Un faux, bien sûr. « Sans passeport malien ou nigérien, vous ne pourrez pas rester longtemps ici », a-t-il ajouté. Puis il est parti après leur avoir indiqué où et quand ils pourraient le trouver.

Après quoi, le groupe a continué à pied jusqu’aux abords immédiats d’Agadez puis s’est disloqué, chacun cherchant d’abord de la nourriture, puis un endroit où aller…

Les trois Éwé se sont retrouvés seuls, perdus et totalement désespérés. Ils ont pu tirer de leurs misérables économies de quoi s’acheter quelques bananes et remplir leur bouteille. Finalement, quelqu’un, un migrant ivoirien qui zonait là, leur a parlé du ghetto togolais et leur a vaguement indiqué comment le rejoindre.

 

20

Où Victoria reçoit une visite…

      

Quelques jours ont passé pendant lesquels Célestin et ses amis ont vécu de la solidarité des autres Togolais du ghetto. Puis Roger, le chef, un Mina nonchalant, leur a dit que maintenant ils doivent lui apporter de l’argent. Il en faut pour le groupe, mais aussi pour lui-même.

Après tout, faire le chef, c’est ainsi qu’il gagne de quoi reprendre le voyage, ne serait-ce que dans quelques années. C’est ce qu’il leur dit, l’œil plissé par un sourire ironique. Y croit-il encore ? Ce n’est pas sûr, il s’est trop bien installé, avachi, dans cette fonction reposante qui lui permet de survivre a minima en profitant de la misère des autres.

Dans ce groupe, Victoria est la seule femme. Les regards portés sur elle sont appuyés, on lui fait des allusions de plus en plus précises. C’est en premier lieu en pensant à la façon dont elle pourrait rapporter que Roger pousse les nouveaux venus à se mettre au travail.

Koffi, au fond, n’y verrait pas trop d’inconvénient, il a déjà fait le voyage, a déjà vécu tout cela, il n’a plus d’illusion, il sait comment ça marche. Il sait que la seule chose qui compte est d’arriver là-bas, quels que soient les moyens utilisés. Il se dit qu’il y a plus pénible, pour y parvenir, que de faire l’amour…

Victoria a bien compris ce qu’on attend d’elle mais elle ne veut pas. Elle veut tout ce qu’on veut mais pas ça. Elle le dit à Célestin et tout deux s’en expliquent avec Koffi. Après tout, est-ce que la première chose à faire n’est pas d’appeler Lakhdar, leur commanditaire de Lomé ? Qu’il leur envoie deux mille euros, cela alourdira leur dette à son égard mais il n’y perdra pas. Victoria fera de même, se disent-ils, avec ceux qui l’ont engagée.

C’est ainsi qu’ils empruntent encore quelques francs CFA, rejoignent en ville une boutique de téléphone et appellent, qui à Lomé, qui à Accra. Pour se faire injurier, se faire rappeler la permanence de leur dette, qui demeure quoi qu’il arrive, et qu’ils devront payer sous peine de graves représailles à l’encontre de leur parenté…

Que faire ? D’abord survivre en cherchant du travail, quel qu’il soit, mais aussi appeler, la mort dans l’âme, ceux de leurs parents qui pourraient les aider. Or cela, Victoria ne peut pas le faire. Pour les siens, elle est la sorcière avec laquelle on ne doit plus entretenir aucun lien.

Alors elle a compris, elle sait maintenant ce qu’elle doit faire, elle sait qu’elle n’a plus le choix. Elle dit aux deux autres qu’elle va chercher de son côté, qu’ils la laissent tranquille. Et eux, ils comprennent qu’elle ne veut pas qu’ils la voient se prostituer. Mais ils se trompent. Elle va disparaître, ils ne la verront plus.

Ils ignoreront toujours qu’on trouvera ce qui reste de son corps dans le désert, quelques semaines plus tard, au bord d’une piste. Elle y est partie seule, marchant au hasard vers le nord en murmurant ses cantiques jusqu’à ce qu’elle tombe sur le sol caillouteux, s’allonge et attende paisiblement la mort, rassurée sur un point par la visite qu’elle reçoit et qui lui assure qu’elle n’est pas une sorcière mais une enfant bien-aimée…

Koffi est furieux contre Lakhdar, furieux, surtout, contre cette dette qu’il a contractée et qui fait de lui, il s’en rend compte enfin, quelque chose comme un esclave. Un esclave rendu tel par sa propre bêtise. Et non seulement cela, mais un esclave qui en a entraîné un autre dans l’esclavage. Car il se rend responsable de la situation du gamin qui l’accompagne.

Alors il va chercher du travail et il en trouve. Il est fort, vigoureux, au bout de deux jours il est embauché à vil prix par un maçon. On le lui a indiqué, au ghetto, comme un type qui emploie des migrants pour presque rien et qui les tue au travail jusqu’à épuisement. Il s’en fiche, il y va, il est trop furieux pour hésiter, il se dit qu’il va le mater, lui, ce patron brigand !

Quant à Célestin, qui se nomme pour un temps Amadou, il reprend à Agadez le job qui lui permettait de survivre à Lomé. Petit porteur, petit cicérone, petit vendeur de pacotilles, petit entremetteur... Mais Agadez n’est pas Lomé, la concurrence y est plus que rude.

Un de ces jours, ils vont tout deux appeler Lomé, demander de l’argent, ils y réfléchissent.

 

21

Où l’on apprend une heureuse nouvelle…

       

Koffi n’est pas un fainéant, il travaille dur. Il n’est pas idiot non plus, il réfléchit. Travailler dur lui permet de mieux réfléchir. Il pense à sa situation. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre qu’elle est sans issue, qu’il s’est fait piéger, qu’il est pris dans un filet et que le filet ne comprend pas de maille qui soit près de craquer.

Il doit deux mille euros à Lakhdar et mille euros à Adil. Trois mille euros ! Et ce que lui paye son patron, à Agadez, lui permet tout juste de survivre dans le ghetto des Togolais… Comment payer ? Or s’il ne règle pas Adil, il ne partira pas vers l’Europe, et s’il n’arrive jamais en Europe il devra quand même son dû à Lakhdar…

Il sait ce que tous ceux qui se sont trouvés dans cette situation vont faire : appeler la famille pour qu’elle envoie de l’argent. Mais lui ne veut pas. Et même s’il voulait il ne pourrait pas, il ne voit personne, chez lui, qui puisse trouver les mille euros qui débloqueraient pour un temps sa situation. Alors il lui vient une idée. Elle est dégoûtante mais au point où il en est…

Lorsqu’il a pris sa décision, il appelle sa sœur, la mère de Bébé. Il lui dit que tout va bien, qu’il salue toute la famille, mais que c’est très dur, que Bébé ne doit surtout pas partir, que Bébé le rappelle pour qu’il le lui dise lui-même. Mais quand son neveu le fait, il lui parle de tout autre chose. Il lui dit comment faire pour le libérer de sa plus grosse dette.

C’est ainsi que Lakhdar est pris de douleurs intenses au ventre quelques temps plus tard, et qu’il en meurt. Bébé l’a surveillé, assis en permanence à l’ombre d’un mur dans sa cour, et un soir il a profité de son absence. Une vieille tante experte en ce domaine lui ayant délivré le poison, il n’a eu qu’à se faufiler dans la maison et le verser dans une bouteille d’eau entamée.

Quand Koffi apprend la nouvelle de la mort de Lakhdar, il soupire d’aise. Sachant que le "négociant" ne gardait aucun document lié à son trafic, il se dit que la plus grosse part de sa dette est maintenant payée… Il n’a pas de remord, selon lui il a agi de manière sensée, il a répondu au mal par le mal. Mais tout n’est pas réglé, il reste Adil. Il sait qu’il doit encore réfléchir, trouver là aussi une solution.

Pendant de temps, Célestin tâche de survivre en recherchant tous les petits boulots auxquels il peut penser. Mais il n’est pas le seul dans cette situation et cela ne le mène pas loin. Il voit très vite qu’il ne s’en sortira pas de cette manière. Si rien ne se passe, il est bloqué à Agadez pour le reste de ses jours.

Lorsque Koffi lui apprend le décès de Lakhdar, cela lui apporte un peu d’espoir. Il ne lui reste plus que mille euros à devoir, cela doit pouvoir se trouver, se dit-il. Et il se décide à appeler Lomé. D’abord son oncle, puis Kékéli.

Dans ces conditions, il n’est pas facile de s’expliquer. Il est en train de perdre la face devant toute sa famille. Et surtout devant sa fiancée. Il est devenu un mendiant, lui qui a toujours réussi à se débrouiller. Il avait même un emploi sérieux et il a tout perdu ! Son oncle le lui fait remarquer cent fois avant de lui dire qu’il va tenter de rassembler quelques centaines d’euros mais que ce sera la dernière fois qu’il l’aidera.

Célestin n’est pas sensible à cette évocation de l’époque au cours de laquelle il gagnait bien sa vie. Il ne pense pas avoir fait une bêtise en partant. Simplement, il ne dispose d’aucun moyen pour faire comprendre à l’oncle qu’il est entré dans l’Aventure et que cela est plus fort que tout. Qu’il préférerait mourir plutôt que de revenir et faire le groom dans un hôtel.

Avec Kékéli les choses sont plus faciles, elle fond immédiatement en pleurs de compassion, elle cherche à soutenir son amoureux, à le consoler, elle l’assure de sa totale approbation, elle lui demande de continuer, de réussir et de la faire enfin venir en France, à Paris ! Elle va lui envoyer toutes ses économies, là encore quelques centaines d’euros.

Le voilà donc assuré de pouvoir continuer dans les meilleures conditions, du moins le pense-t-il. Dieu ne l’a pas abandonné, le Seigneur est avec lui ! 

 

22

Où Koffi joue et perd

 

Lorsque Célestin a reçu l’argent qui lui était envoyé de Lomé, il a pensé d’abord se hâter de le remettre à Adil, le passeur toubou. Mais Koffi lui a conseillé d’attendre. « De toute façon, lui a-t-il dit, nous partirons ensemble, toi et moi, alors je dois d’abord trouver moi aussi les mille euros. »

Cela a paru logique à Célestin, il a donc attendu, il fait une confiance totale à Koffi. Il ignore d’ailleurs les causes de la mort de Lakhdar. Prudent, en tout cas, il garde son argent bien caché, serré en petits rouleaux bien fins disséminés sur son cuir chevelu,  maintenus à la glu et protégés par la boule de son épaisse toison crépue. Ni vu ni connu.

Mais arrivé à ce point et malgré les paroles d’encouragement qu’il adresse à son protégé, Koffi doit bien se rendre compte qu’il ne dispose en fait d’aucun moyen de faire plier Adil. Il se voit rester des mois dans le ghetto. Peut-être des années.

Il y pense, ce jour-là, sous un soleil d’enfer, tout en mélangeant de l’eau, de la terre et une paille rêche dans des moules de bois. Il doit faire son contingent quotidien de briques d’adobe sous peine d’être battu et de se voir retirer une journée de paye…

Ce soir, comme tous les soirs, il sait à quoi s’attendre la nuit venue, sa journée de travail l’ayant rompu chaque jour un peu plus. Il se couchera sous l’abri d’une toile, sur une natte étendue sur le sol, après avoir préparé, bien sûr sans eau courante ni électricité, juste à l’aide d’une casserole et d’une théière collectives, un repas fait de bouillie de mil ou de sorgho. Et il lui aura fallu payer le gaz du réchaud mis à sa disposition par Roger, le chef du ghetto.

Rien de plus. Pas même de quoi payer une fille de temps en temps, pourtant elles ne sont pas chères… Tout ce qu’il ne dépense pas pour simplement survivre doit être gardé pour payer le voyage vers le paradis français. Or il ne lui reste qu’une vingtaine d’euros.

Alors il se dit qu’il doit parler à Adil, lui proposer le même genre d’arrangement que celui qu’il avait contracté avec Lakhdar : « Tu me payes le voyage et je te rends l’argent au triple une fois arrivé. » Bien sûr, il a compris qu’Adil n’est pas du genre à rendre service, mais il lui semble que la proposition est honnête et mérite d’être discutée.

Koffi est un être opiniâtre. Au pire, se dit-il, s’il le faut vraiment, une autre proposition peut être faite, celle qui consiste pour Adil à payer mon voyage de retour à Lomé, et le m’engagerai à travailler là-bas jusqu’au jour où je l’aurai remboursé.

C’est ainsi qu’au soir il se rend au quartier-général du passeur, un café chic du centre ville, éclairé et climatisé, situé dans une rue où attendent les Mercedes et les BMW ainsi que leur chauffeur. 

Deux gardes l’arrêtent avant même qu’il approche de l’entrée et lui ordonnent de foutre le camp mais il s’entête et c’est sous les coups qu’il doit crier le nom d’Adil. Cela indigne le Toubou, qui entend boire en paix et envoie son secrétaire régler l’affaire avec l’aide du chauffeur.

Ce que gagne alors Koffi, c’est une raclée sévère, ceci sous des regards indifférents : on tabasse un de ces miséreux qui empoisonnent la ville, ces chiens sont juste bons pour cela.

Le lendemain, Koffi sera trop brisé pour aller au travail et lorsqu’il réapparaîtra, son patron le renverra, d’ailleurs sans le payer : il n’avait qu’à respecter ses engagements.

Quelques semaines passent et un soir, lorsque Adil sort du café, une brique d’adobe lui tombe sur la tête, lancée par un squelette en haillons juché sur le toit. Le chauffeur du Toubou, prêt à ouvrir la portière de la BMW, n’a que le temps de sortir son pistolet et d’abattre le meurtrier, qui tombe auprès du corps de sa victime. Clap de fin pour Koffi.

Le lendemain, les serviteurs d’Adil arrivent au ghetto togolais et en dispersent les résidents à coup de trique, puis il détruisent tout ce qu’ils y trouvent. La jeunesse et la célérité de Célestin lui permettent tout juste de se sauver sans trop de casse.

 

23

Où l’on court pour sa vie

  

Plusieurs semaines ont passé. Célestin a réussi à échapper aux sbires de la famille d’Adil et à se perdre dans les quartiers populaires d’Agadez. Il s’y est fait rapidement connaître comme un de ces gamins loqueteux auxquels on peut confier toutes sortes de petites besognes en échange d’une assiettée de bouillie ou d’une feuille de qat. On les trouve sans peine, recroquevillés au recoin d’un mur, toujours prêts à rendre service à la demande… ou à chaparder à un étal, d’un geste vif, et à fuir en riant le bâton d’un commerçant indigné.

Certes, il n’a plus l’âge de cela, mais nécessité fait loi, comme on dit chez les nécessiteux, et il y trouve un avantage. Plus âgé que la plupart de ses petits collègues, il est vite devenu leur référence, ce qui lui permet d’organiser parfois de petites razzias nocturnes menées à plusieurs sur des boutiques mal protégées, les uns veillant aux abords et les autres faisant sauter un cadenas et empilant la marchandise dans des besaces improvisées.

Après partage, il vend le produit de ces rapines sur le marché d’un autre quartier, sous le regard soupçonneux de matrones assises devant leur étal, au risque que l’une d’entre elles appelle un vigile et le désigne du doigt. Il vise ainsi à se constituer un petit pécule qui lui permettrait de vivre au cours de son voyage vers la côte libyenne.

C’est qu’il ne possède plus que les quelques centaines d’euros que les siens lui ont envoyés et qu’il tient cachés sur lui. Or cet argent est intouchable à ses yeux puisqu’il est le prix d’une place dans le camion qui l’emportera là-bas. Quant à ses papiers, ils sont restés entre les mains des parents d’Adil, lui ne détient plus qu’un faux passeport malien au nom d’Amadou Soumaré. Mais tant qu’il pourra payer, qui s’en souciera ?

Ce matin-là, sur le marché d’un quartier périphérique, Célestin-Amadou est assis sur une natte devant son achalandage, composé d’un ensemble de serrures neuves de facture locale disposé sur une toile graisseuse. C’est le fruit du cambriolage de la nuit, il ne s’agit pas de donner le temps à la victime de porter plainte ou de se mettre elle-même en quête de son voleur !

Comme il l’avait déjà fait ces derniers temps, il s’est installé benoîtement entre deux marchandes qui veulent bien le reconnaître maintenant comme un petit collègue, du moins le croit-il. C’est une erreur. Elles ont bien compris par quel moyen il se procure les objets chaque fois différents qu’il propose à la vente. Un jour, après avoir remballé leurs marchandises, elles se sont réunies dans la cour de l’une d’elles et ont conféré à ce sujet, assises bien à l’ombre, en buvant leur thé à la menthe. Et elles ont décidé de prévenir qui de droit…

Voilà pourquoi, cette fois, deux gardes approchent sans bruit du garçon, par derrière, et arrivés assez près, sautent sur lui, le maintiennent et lui lient les poignets.  Après avoir félicité les deux honorables citoyennes, les gardes emmènent leur captif au poste de police où, à peine arrivés, ils le bastonnent sans retenue. Ça fait toujours du bien de châtier les malhonnêtes !

Après cela, Célestin, débarrassé de ses liens, est jeté dans l’unique cellule où il rejoint quelques miséreux comme lui, dont certains sont là juste pour dessaouler. Il va y rester trois jours, dans les pires conditions.

Le soir du troisième jour, on le tire de là et on lui rend son passeport pour l’emmener chez le juge. Il sort du cachot en haillons, sale, encore amaigri, et complètement ébloui par son retour sous le soleil, aussi ne pense-t-on pas nécessaire de le lier à nouveau. C’est là aussi une erreur. À peine parvenu à l’ombre d’un haut mur devant lequel se tient le fourgon de la police, il se met à courir, à courir comme jamais il ne l’a fait.

Il court pour sa vie, et ses poursuivants comprennent vite qu’il n’ont pas assez ni à perdre ni à gagner à le courser, si bien que, bons musulmans, ils l’abandonnent au sort qu’Allah lui a réservé.

Affamé, assoiffé, épuisé, Célestin va courir ainsi pendant des heures. 

 

24

Où l’on se réveille ailleurs

  

Il se demande ce qu’il fait là. Il ne sait plus. Il se souvient d’avoir couru, beaucoup couru, mais c’est tout. Il courait sur une piste, il n’était plus dans la ville, ni même dans ses abords, il courait et le soleil était au plus haut. Peut-être se souvient-il d’être tombé dans la poussière mais il n’en est pas certain. Et puis plus rien.

Maintenant il se trouve dans une maison. Il est couché sur un tapis de peaux de bique. La maison est fraîche, il y fait sombre. Il se redresse sur les coudes mais d’abord tout lui semble tourner autour de lui. Il a mal à la tête alors il attend un peu. Ensuite il voit mieux. Il regarde autour de lui. Un petit tas d’herbes humides tombe de son front mais il n’y prend pas garde.

Il est dans une de ces maisons d’une pièce aux murs bas et au toit de branches couvertes de boue séchée. Les murs nus sont faits d’adobe. Une seule pièce éclairée par une ouverture sans porte, juste un vieux rideau de toile pour la masquer. La pièce est vide mais il entend des voix, celles de deux personnes, à l’extérieur, juste à côté de l’entrée. On dirait des vieux, un homme et une femme. Ils se parlent paisiblement, dans une langue mal connue de lui.

Il y a un petit bol sur le sol près de lui, sans doute un quart de l’armée, avec de l’eau. Il boit et s’allonge à nouveau et se rendort un peu. Puis il se réveille et sent que cela va mieux. Mais il a faim. Il a seize ans et son corps veut vivre, il réclame. Alors il referme les yeux.

Quand il les ouvre à nouveau et tourne un peu la tête, une vieille femme est accroupie à côté de lui et le regarde. Son visage ne reflète aucune expression, juste elle le regarde. Puis elle lui tend le bol plein d’eau et il se redresse et le prend. Il dit Choukrane, merci en arabe, et elle hoche un peu la tête, alors il boit. Ensuite il s’assoit pour de bon et voit que la vieille s’est éloignée. Mais elle revient avec une petite calebasse, cette fois pleine de lait de chèvre.

C’est ainsi qu’il fait connaissance avec Oumou. Plus tard elle lui apporte un peu de bouillie de mil et un petit morceau de viande. Il ne sait de quelle sorte de viande il s’agit mais il mange tout. Alors Oumou sourit et il voit qu’elle n’a qu’une dent du bas, mais que celle-ci est en or. Toutes les économies du couple sont dans sa bouche.

Ensuite il va sortir de la maison, à l’abri du soleil car une toile est tendue au-dessus de l’entrée. Mais là, il n’est plus très haut, le soleil, et Célestin se rend compte enfin que c’est le soir.

Il voit alors Assalek, un vieux tout sec, assis contre le mur sur une peau de bique. Ses yeux pâles aux paupières plissées le fixent par la fente laissée par le chèche. Ils échangent la salutation rituelle, en arabe, et le vieux fait signe à Célestin de s’asseoir près de lui. Puis ils se taisent. On n’entend plus que les mouvements lents d’Oumou, dans la maison, et le bruit que fait le troupeau dans son enclos de branchages. Une douzaine de chèvres et un âne.

La maison se trouve dans un petit vallon maigrement parsemé d’une herbe sèche et dure. Seul, un petit acacia réussit à y survivre. Pas de point d’eau à portée de regard mais un unique sentier pourrait bien mener à un puits passée la colline. 

Assalek se lève en soupirant, il entre dans la maison et en ressort un petit tapis à la main. Il est suivi par Oumou, qui en tient deux. Elle en tend un à Célestin. C’est l’heure de la prière… Célestin ne sait que faire, comment leur faire comprendre, et admettre, qu’il est un infidèle.

Mais sa gêne et son hésitation suffisent à renseigner Oumou. Elle sait bien que de nombreux chrétiens des pays du Sud traversent le pays pour aller rejoindre leurs frères blancs, loin vers le Nord, de l’autre côté de la grande mer. Elle regarde son époux et voit qu’il a compris lui aussi. Alors elle rentre dans la maison et en ressort aussitôt n’ayant plus à la main qu’un seul tapis, puis le couple s’en va lentement prier à l’ombre de la maison, de l’autre côté.

Célestin comprend alors qu’il est toléré, après avoir été accueilli, et qu’il se trouve désormais au bénéfice de la grande loi d’hospitalité des gens du désert. Mais qu’il devra partir sous peu, franchir les deux mille kilomètres qui le séparent de la Méditerranée…

 

25

Où l’on a la baraka !

   

Célestin a quitté les deux vieux à l’aube, il marche sur la piste, vêtu d’un vieux babariga haoussa – une longue tunique droite usagée qui a appartenu à Assalek – et la tête presque totalement recouverte d’un chèche élimé. Il est pieds nus. Agadez est à deux-trois heures de marche, il y parviendra sans encombre, pense-t-il, muni de son passeport tchadien.

Il est reposé, il est resté deux grandes journées à se faire soigner, nourrir et habiller par Oumou. Pendant ce temps, il n’a pas fait grand chose, d’ailleurs on n’attendait rien de lui, il a juste aidé un peu la vieille femme en allant lui chercher de l’eau au puits, comme une fille, ou du mil au grenier sur pilotis situé derrière la maison.

Quand elle a compris qu’il repartait – il était allé se couper un bâton dans un bosquet d’acacia – elle l’a attiré dans la maison et lui a tendu la tunique et le chèche, et quand il est ressorti ainsi vêtu, elle a acquiescé d’un hochement de tête. Le vieux, de son côté, a contemplé un moment cette transformation mais il n’a rien dit.

Il était clair que ni l’une ni l’autre n’attendaient rien en retour pour leur hospitalité, mais au cours de la nuit, Célestin a détaché de son crâne et défait un rouleau de billets et il placé une coupure sur la peau de bique. Il sentait que la leur tendre en les quittant aurait été impoli.

Pendant ces deux jours, il avait réfléchi. Il lui fallait retourner à Agadez et récupérer l’argent qu’il avait placé en sûreté dans une cache ménagée pour y garder le produit de ses vols. Il gardait là, dans un sac en plastique, la bague de Kékéli, un téléphone à la vitre cassée et un rouleau de billets de diverses monnaies pouvant valoir plusieurs centaines d’euros.

Bien sûr il lui faudrait attendre la nuit pour se glisser sans être reconnu dans le quartier où il avait laissé, pensait-il à juste titre, un assez mauvais souvenir. Il lui fallait aussi éviter les rondes de la police, ce n’était pas le moment de retomber entre les mains des gardes !

C’est à cela qu’il pense en marchant, reposé et ragaillardi, sûr de s’en sortir une fois de plus, avec l’appui de Dieu. Il le sait, d’ailleurs, que l’aide qu’il a reçue chez les deux vieux lui vient d’Allah autant que du Père du Seigneur Jésus ! Cela le remplit d’aise : quelle baraka !

Il a compris cela en quittant Oumou et son vieux mari. Juste après qu’elle lui ait tendu un petit sac en tapisserie, il a pris ses mains, puis celles de son mari, dans les siennes et il s’est incliné devant eux, le visage découvert empreint d’un grand sourire de reconnaissance. Alors Assalek a dit en arabe Barak Allah fik ! (Dieu te bénisse !) et le couple est rentré dans la maison.

C’est pourquoi Célestin est maintenant assuré de réussir, d’aller au bout de son Aventure. Rien ne l’arrêtera. Dès qu’il aura récupéré sa bague, son téléphone et son argent, il filera sur la route du Nord, il trouvera un passeur et un camion en partance pour la côte libyenne, puis de là, il traversera la grande mer et mettra les pieds en Europe, au pays de tous les possibles.

Le soleil montant est à mi-hauteur quand il arrive aux abords de la ville. Il longe une ruelle ombreuse où se rencontrent quelques étals et prend le risque de marchander rapidement une paire de tongs.

Il lui reste quelques heures à patienter, ce qu’il fait à l’ombre d’un mur, mi éveillé, mi-assoupi. Au soir, il sort de son sac une galette de mil et quelques figues sèches ainsi qu’une petite bouteille en plastique pleine de l’eau du puits et il se restaure.

La nuit venue, il se faufile sans encombre jusqu’à sa cachette, récupère ses affaires et sort de la ville pour ne plus y revenir. Il marche alors quelques kilomètres, jusqu’à un vieux poste à essence aux pompes rouillées et rejoint là quelques hommes émaciés dont on voit bien ce qu’ils sont : des migrants comme lui.

Il se trouve à l’un de ces points de départ vers le désert dont on lui a souvent parlé. Il soupire de soulagement, pour lui c’est un peu comme s’il venait enfin d’arriver à la maison.

Alors il sort sa bague et son téléphone et il appelle Kékéli. Il sait qu’elle doit dormir, à cette heure de la nuit, mais il ne peut pas attendre, il a besoin de lui dire à quel point il va bien, il veut lui communiquer son enthousiasme, le partager avec elle. Elle répond en pleurant et en riant, elle est heureuse, elle qui désespérait, elle lui transmet toute la foi qu’elle a en lui.

 

26

Où c’est la piste et encore la piste

    

Le camion est un vieux GLR Berliet, le fameux "Cinq-cylindres" fabriqué en Algérie française à la fin des années Cinquante… Il est équipé d’une benne carrée devenue inamovible au cours des temps. Son itinéraire court sur deux milles kilomètres de routes ensablées ou de pistes au travers du désert, et son but consiste à déverser sa cargaison humaine au cap de Misrata, sur la côte libyenne. Du moins, c’est ce qui est prévu.

La benne est occupée par plusieurs dizaines de migrants africains coiffés de chèche à cause du soleil et du vent de sable. Ils sont serrés les uns contre les autres et se tiennent donc debout la plupart du temps.

On a soudé tout au long du bord métallique de la benne un tube de fer auquel sont accrochés, à l’aide de sangles ou de cordes, les bagages des voyageurs. C’est ainsi que le camion semble transporter une sorte d’énorme boursouflure brinquebalante faite d’objets hétéroclites : sacs de toile ; "gongons" de toute nature : sacs, bidons, jerrycans, coffres ou fûts en plastique, paniers fermés en vannerie traditionnelle ; enfin objets variés, tels que vieilles bicyclettes ou petits fourneaux de campagne.

Après une discussion serrée avec le passeur, Célestin a versé cinq cents euros pour obtenir une place dans le camion. Il aurait payé plus cher s’il avait eu un bagage à accrocher à la barre mais il ne portait que sa bouteille d’eau et, pendu au cou par un cordon et caché sous son tee-shirt, le mince sachet de tapisserie mauresque qui contient sa bague, son téléphone et quelques billets de reste.  

À la station service, il a pu acheter, au prix de quelques euros et de sa tenue haoussa, un jean et un tee-shirt passablement usagés. Avec son chèche et ses tongs, cet ensemble constitue une tenue plus adaptée au voyage qu’il entreprend.

Il se tient désormais debout au milieu de la benne, secoué et pressé interminablement par plusieurs de ses nouveaux compagnons. C’est le poste le plus pénible, puisque dépourvu de point d’appui stable, mais il est le dernier arrivé et sans doute le plus jeune… C’est pourquoi, à l’étape du soir, il s’écroule sur le sol dès après avoir sauté de la benne, incapable pendant quelques instants de se mettre à marcher. Puis il va se traîner jusqu’à l’endroit où quelques feux commencent à brûler ici ou là. Mais il mange peu, c’est comme si cette épreuve lui avait ôté la faim. Son vrai désir est de se coucher dans un lit de sable et de s’endormir aussitôt.

Le froid nocturne le réveillera vers trois-quatre heures et le poussera à s’approcher des braises d’un feu, accroupi en silence près de l’un ou l’autre de ses congénères. Là, brisé, abruti, il ne pense à rien, il est juste dans l’évidence de ce qui se passe, désormais privé de tout autre désir que celui d’arriver enfin quelque part.

La camion va d’abord suivre les pistes qui traversent plus de la moitié du Niger, sans doute selon l’itinéraire choisi le plus fréquemment par les passeurs. Fachi, Bilma, Dirkou, Séguédine, Madama. Tous lieux connus pour être des pièges à migrants puisque ceux-ci y sont rançonnés pour la moindre goutte d’eau ou le moindre bout de galette. C’est au point que ceux-ci sont parfois obligés de rester un temps sur place pour gagner leur pitance à la sueur de leur front…

Puis c’est la Libye, la traversée du Fezzan puis de nouveaux les pièges à migrants que sont, en plus sévère encore, Sebha ou Brak el-Shati. Là, le risque peut consister à se faire enlever et vendre, quasiment comme esclave, pour être mis au service des installations pétrolières ou des ports du nord-est libyen.

Célestin ignore cela, comme la plupart de ses compagnons de voyage. On ne les a bien entendu pas mis au parfum ! Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils en ont pour deux semaines de piste à avaler, ceci dans les conditions plus que pénibles qu’ils ont acceptées. Cela leur suffit comme dureté de vie à supporter. Et pour eux, qu’est-ce que deux semaines en comparaison du sort merveilleux qu’ils espèrent partager au bout du voyage !

 

27

Où il est question d’enlisements

     

Les migrants ne sont pas les seuls occupants du camion, bien sûr, ceux-ci sont accompagnés par une petite équipe de passeurs qui sont là au nom d’un boss. Ce dernier a loué tout à fait légalement plusieurs véhicules de même nature à un négociant d’Agadez, un homme bien sous tous rapports. Il a embauché plusieurs équipes de professionnels chargées de l’acheminement de la marchandise humaine. Tout cela est à la fois légal et illégal, ni vu ni connu je t’embrouille. On est en Afrique…

Célestin, debout dans son camion, assommé par la chaleur, serré et bousculé, en déséquilibre permanent, couvert de poussière et de sable, affamé et assoiffé, a parfaitement conscience de faire partie d’une masse humaine mouvante considérée, pas même comme un cheptel, plutôt comme une cargaison de biens meubles à rentabiliser.

Mais ce n’est pas son problème. Il accepte cela, il vise un but. Un point d’arrivée. Lorsque le camion s’enlisera, c’est sans murmurer qu’il descendra pour participer aux manœuvres de dégagement. Il poussera, il courra pour placer ou déplacer les cales, il se laissera insulter, voire frapper sans murmurer afin d’être plus efficace, du moins le pense-t-on dans les hautes sphères qui commandent toute l’affaire au sein du véhicule.

Le chauffeur, un Arabe grisonnant nommé Abd-er-Rahman (Serviteur du Miséricordieux, mais on dit Abder), ne se mêle pas de l’affaire, son rôle est de conduire ce bahut sur des pistes qu’il connaît par cœur, tellement il les a parcourues ainsi dans les deux sens depuis des années. Il est payé pour cela, pour rien d’autre, c’est son métier. Heureux, Inch Allah !, celui qui a un métier qui lui permet de nourrir ses enfants.

Ce qu’il craint le plus, c’est la panne lors de la traversée du Fezzan, dans le sud libyen. Pas d’eau, 40° minimum, parfois 50… Ce n’est pas l’endroit pour se trouver bloqué ! Dans ces conditions, il aura intérêt à choisir la piste la plus fréquentée. Mais pour le moment on est encore au Niger, il va tenter le coup, il va prendre au contraire la piste qui mène le plus directement à Dirkou, quasiment en droite ligne, et qui évite les bourgades de Fachi et de Bilma. Juste quelques centaines de kilomètres sans ville d’étape possible, c’est à peine risqué.

Il faut des bras solides pour conduire un tel engin sur une piste à la fois trouée de partout et pourtant la plupart du temps ensablée. Abder négocie cela, un coup de volant à gauche, un coup à droite, parfois obligé de rattraper de justesse un dérapage, à d’autre moment tombant sur un déplacement de dune et obligé de cahoter dans le sable pour contourner l’obstacle, s’enlisant et devant faire descendre sans ménagement les Noirs pour qu’ils aident.

Pour lui, qu’ils s’agisse des migrants ou des passeurs, les Noirs sont des êtres inférieurs destinés par Allah à servir les Arabes. Il ne va pas plus loin. D’autant que nombre d’entre eux, dans ce camion, sont des infidèles. Cela ne l’empêche pas de les plaindre un peu, sachant ce qui les attend à l’arrivée. S’ils arrivent. Lui, en tout cas, il conduit.

Mais là, il est obligé de stopper : un autre camion est arrêté de travers sur le bord de la piste, comme enlisé, le capot levé. Deux hommes viennent au devant de lui, ils l’attendaient, ils l’ont entendu venir depuis un moment. Massés à l’ombre du camion, une trentaine de migrants sont assis, écroulés sur le sable. La panne.

Ils sont là depuis plusieurs jours, leurs provisions d’eau et de nourriture sont épuisées, depuis la veille ils n’ont pu boire qu’en se partageant l’eau du radiateur. Ils devront attendre encore quelques jours avant d’être dépannés car, chance incroyable, la jeep d’une équipe de l’ONG italienne spécialisée dans le forage de puits à Séguédine passait par là. Leur chauffeur et l’un des passeurs y sont montés pour retourner à Agadez chercher la pièce qui leur manque.

Avec quelques autres, Célestin décroche du camion un fût de plastique chargé d’eau qu’ils laisseront aux naufragés du désert. Ceux-ci pourront ainsi survivre jusqu’au retour du chauffeur. Lui comme ses compagnons savent que cette eau leur manquera et qu’ils auront à se restreindre pendant quelques jours. 

 

28

Où l’on fait l’expérience de la captivité

      

C’est à Sebha, passé le Fezzan, ce pays de la soif, que les choses deviennent tragiques pour Célestin-Amadou et ses compagnons.

Non qu’elles ne l’aient été auparavant, car Job, malheureusement bien nommé, un Guinéen d’une trentaine d’années déjà affaibli par de nombreuses difficultés rencontrées au cours de son voyage, s’est écroulé d’un coup dans le camion. On était en pleine traversée du Fezzan, le soleil était au zénith et il devait faire dans les 50 degrés.

Job fut le premier à mourir ainsi, tué par l’épuisement, la chaleur et la soif. Plus tard, ce fut le tour de Karim, un colosse tchadien déjà tordu par le palu. En entendant les coups donnés sur la cabine par les émigrants, Abder s’était arrêté chaque fois en fulminant, était descendu, avait tiré la pelle de sous le Berliet, cela sans même prendre la peine de s’enquérir des raisons de ces coups – il était habitué, il savait de quoi il s’agissait. Deux trous dans le sable, un corps vite recouvert, un entassement de pierres destiné à indiquer la présence d’un cadavre, et départ immédiat, ce fut tout ce qui resta des deux malheureux.

Après plusieurs jours d’un voyage épuisant au-delà de l’imaginable pour les occupants de la benne, Abder gare son camion sur la place centrale de la ville libyenne de Sebha. Une escouade de Libyens armés semble l’attendre et, à peine le Cinq-cylindres arrêté, ces hommes pointent leurs kalach vers les migrants et leur intiment l’ordre de descendre.

Ceci fait, ils les regroupent, saluent gaiement le chauffeur et les deux passeurs et, sans se soucier des biens accrochés aux flancs du camion – cela s’ajoutera à la récompense des trois convoyeurs – ils conduisent la troupe exténuée et apeurée, par un lacis de venelles étroites, jusqu’à une autre place bordée entre autre d’un grand bâtiment de parpaings gardé par deux hommes eux aussi armés.

Il s’agit d’une prison privée, comme Célestin l’apprendra très vite. On y mène le groupe jusqu’à une grande salle aux murs nus où se trouvent déjà, contre les murs, accroupis au sol, quelques dizaines de Noirs en haillons. Le jour n’y entre que par d’étroites ouvertures grillagées ménagées au ras du plafond. La chaleur y est intense et l’odeur épouvantable.

Comme les autres, Célestin s’écroule contre un mur. Ses jambes avaient d’ailleurs eu peine à le mener jusque là. La langue épaisse et desséchée, il se trouve au bord de l’évanouissement.

Seuls des gémissement, voire des râles, se font entendre pendant les quelques heures qui suivent, puis Célestin, plongé dans une sorte de léthargie, sursaute au bruit que fait la porte en s’ouvrant. Quelques hommes armés entrent et commencent à inspecter en silence chacun des nouveaux arrivés, manifestement dans le but de les trier. Un premier groupe est emmené, puis un second, et ainsi de suite.

Célestin est présent mais il se sent totalement détaché du réel, il voit cela comme s’il s’agissait d’un film. Hébété, il rit, même, car en observant la façon de faire des miliciens il se rappelle la façon dont son père triait ses cochons… Puis son tour arrive, on le fait lever sans ménagement, on le fait sortir en le soutenant, et il se retrouve bientôt, avec quatre autres, dans une cellule assez grande tout aussi vide que la salle précédente.

Il y a là, au moins, de quoi boire et manger. Un seau d’eau et une grande gamelle de bouillie. Chacun se restaure en silence. Il faudra quelques heures à Célestin pour se rendre compte qu’il existe un point commun entre ses camarades et lui : ils ont à peu près le même âge, ce sont les plus jeunes de la cargaison du Berliet. Il y avait donc bien eu un tri.

Au bout de deux ou trois jours de cette existence, les jeunes gens sont appelés les uns après les autres pour être emmenés dans une sorte de salle de bain où ils doivent se déshabiller totalement, se laver au seau d’eau placé là, s’asseoir sur un tabouret métallique et se laisser tondre. Cela sans un mot ou presque et sous la menace d’une arme. C’est ainsi que Célestin voit disparaître ses économies, jusque là bien cachées sous sa boule de cheveux…    

 

29

Où survient l’horreur

       

Les gardes ont laissé ses tongs à Célestin, mais toutes ses autres possessions sont passées entre leurs mains. Depuis son faux passeport jusqu’à la bague de cheveux de Kékéli en passant par ses vêtements. Il ne porte plus qu’une tunique de coton élimée à l’indigo presque blanchi.

Il en va de même de ses compagnons, tous musulmans. Lui seul ne l’est pas, ce que les gardes ont pu constater en le voyant nu. C’est pourquoi il s’est étonné de ne pas avoir subi la torture le premier. Mais il lui a été donné d’abord d’être témoin plutôt que victime.

Avant cela, il a été interrogé, mais sans résultat car ses geôliers ont cru constater qu’il ne comprend que le français, langue qu’ils ignorent. Il s’est bien gardé de répondre à leurs questions, posées en anglais et en arabe. Aussi l’ont-ils laissé pour l’instant, attendant peut-être qu’un de leurs complices, plus polyglotte, se joigne à eux. C’est du moins ce qu’il craint.

Mais pour l’instant, alors que le soir tombe, trois hommes, des Libyens en tenue camouflée, entrent dans la cellule. L’un d’eux se tient à la porte de la pièce et couvre celle-ci de sa kalach. Les deux autres ne portent pas arme, l’un d’entre eux, qui semble le chef, tient simplement une sacoche de toile, l’autre un tuyau métallique long d’un mètre environ et un tabouret en plastique qu’il place au centre de la pièce. Sans perdre de temps, il attrape l’un des jeunes gens et l’assied dessus, ensuite il lui lie les mains derrière le dos.

Il s’agit d’un Nigérian trapu nommé Issa, âgé de dix-sept ans. Terrorisé, il se met à gémir, la tête baissée, et il ne cessera de le faire que lorsqu’il hurlera sous les coups.

Le chef inspecte l’intérieur de sa sacoche et en sort un portable, celui d’Issa. Très calme, il cherche un renseignement dans le portable, le trouve, et explique tranquillement au jeune homme qu’il va appeler sa famille et demander qu’on lui envoie deux mille dollars.

« Tout ce que tu as à faire, lui explique-t-il, c’est de leur dire que c’est bien toi qui es là, attaché sur un tabouret, et que tu vas mourir s’ils ne paient pas. Ils auront dix jours pour le faire. Je leur parlerai ensuite, je leur dirai comment faire parvenir l’argent. » Après quoi, il compose le numéro et le place devant Issa.

Le jeune homme est terrorisé, il s’exécute en gémissant et, incapable d’articuler quoi que ce soit d’autre que son nom, il tombe sur son frère aîné, qui appelle son père. Le chef saisit alors le portable et transmet son message. Comme le père, au lieu de répondre à cette demande, se met à poser toutes les questions qui se pressent en son esprit, le chef fait un signe et son adjoint brandit le tube et l’abat sur l’oreille gauche du jeune homme, qui pousse un hurlement.

Célestin et les autres détenus, terrorisés, se tassent chacun sur lui-même, ils tâchent de se faire tout petits et, voyant le sang couler le long de la joue de leur camarade, se mettent eux aussi à gémir, ce qui rend plus terrible encore ce que le pauvre père entend depuis chez lui.

Néanmoins, il tente de discuter, le marchandage fait partie de sa culture, aussi suppose-t-il qu’il en va de même de son interlocuteur, mais aussitôt, un autre geste du bandit déclenche un autre coup, cette fois-ci dans les parties génitales, et ce n’est plus un hurlement que le garçon émet, mais un cri épouvantable qui ne s’arrête qu’au moment où la victime s’affaisse, évanoui.

Son père a craqué, évidemment, et pendant que la brute détache Issa et le traîne, inanimé, contre le mur, le chef fournit calmement les renseignements nécessaires à l’envoi de la somme exigée. Il n’a plus qu’à attendre les dix jours annoncés pour la recevoir, faute de quoi, précise-t-il, le gamin mourra. Ayant mis fin à la communication, il se tourne vers la forme écroulée et dit : « De toute façon, après ces dix jours, que l’argent soit là ou non, tu mourras. »      

Il inspecte ensuite du regard les autres jeunes, voit la terreur qui les habite et sourit, ses dernières paroles, d’ailleurs exactes, n’avaient d’autre but que d’augmenter leur peur et leur sentiment d’impuissance. Puis il leur tourne le dos et sort, suivi de ses deux acolytes.

 

N.B. : Les coups rapportés ci-dessus m’ont été décrits par un clandestin qui les a subis, a survécu et a réussi à gagner la France. Je n’ai fait que modifier son nom et sa nationalité ainsi que les conditions circonstancielles du récit.

 

30

Où l’on rejoint la côte…

        

Célestin n’a pas été soumis aux mêmes tortures que ses camarades, sans doute parce qu’il est plus facile pour ses geôliers de le revendre que de le nourrir en attendant de disposer d’un interprète. Certes, ils possèdent son portable et connaissent donc les numéros à appeler, mais ils sont pressés et leurs autres victimes suffisent à les occuper.

C’est pourquoi, quelques jours plus tard, toujours vêtu de sa seule tunique et chaussé de ses tongs, il fait partie d’une petite troupe qu’on emmène tôt le matin vers une place ombragée où se tient une sorte de marché. Dans la bonne ville de Sebha, personne ne s’étonne de voir deux miliciens armés tirer au bout d’une corde une petite dizaine de Noirs aux poignets liés. « Encore des clandestins qui se sont fait avoir », doivent penser les passants.

Sur la place, la petite troupe rejoint quelques autres groupes d’hommes accroupis sous un arbre ou assis à l’ombre étroite d’un mur. Disséminés ici ou là, ils sont attachés les uns aux autres et gardés par d’autres miliciens. Un peu comme sur un marché aux bestiaux, tous ces hommes liés sont proposés à la vente.

Tout est terminé en fin de matinée. Des hommes importants flanqués de leur secrétaire et de quelques gorilles sont passés de groupe en groupe et, écourtant le marchandage habituel mais se fiant au cours usuel, ont récupéré les nouvelles têtes de leur cheptel.

Célestin a été vendu avec quelques autres à un négociant de Tripoli spécialisé dans la fourniture de main d’œuvre. Ses principaux clients sont les services de maintenance des installations pétrolifères du port de Zaouïa, à l’ouest de la ville, mais il répond aussi aux demandes d’entreprises locales, voir d’administrations.

Ces employeurs considèrent les personnels qu’il leur envoie comme des intérimaires dont ils n’ont pas à questionner l’identité ni le statut légal : pour eux, c’est l’affaire du négociant, et c’est à lui qu’ils versent les salaires correspondants. Mais bien sûr, tout le monde sait ce qu’il en est, et nombre de ces responsables ont investi eux aussi dans le trafic d’êtres humains.

Pour le moment, le groupe auquel appartient Célestin se retrouve dans un camion qui traverse le désert libyen en direction de la côte. Cette fois, les prisonniers sont assis, mains et pieds déliés, mais une corde les relie les uns aux autres et deux gardes armés sont avec eux. Ce sont eux-mêmes des clandestins, un Gambien et un Tchadien passés au service du négociant. Nul doute qu’ils abattraient le premier qui tenterait quelque chose.

Leur patron est parti devant dans une limousine avec son chauffeur, son secrétaire et deux gardes du corps. En Libye, la sécurité d’un homme d’affaire comme lui n’est jamais assurée. Il a d’autres affaires à régler et l’équipe responsable du camion sait ce qu’elle a à faire.

Effectivement, elle le fait. Les clandestins, une douzaine, sont livrés deux jours plus tard, au soir, au directeur d’une sorte de prison privée située dans les environs de Zaouïa. On les déverse dans une chambrée où se trouvent déjà quelques prisonniers, la plupart originaires du Sud nigérian et que l’on suppose par conséquent habitués au travail des raffineries.

Le sol est carrelé, les fenêtres sont pourvues de grilles auxquelles sont accrochées des serviettes de toilette plus ou moins humides, une pile de matelas en mousse occupe un coin de la pièce. C’est tout. La porte n’est pas fermée, les hommes peuvent circuler dans le couloir et rejoindre ainsi les occupants d’autres chambrées ou se rendre à la salle d’eau ou aux latrines. Mais la large porte qui relie ce couloir à l’extérieur est verrouillée, munie de barreaux, et qui s’en approche peut constater la présence à l’extérieur de deux gardes armés.

Célestin est enfin parvenu à gagner la côte méditerranéenne, mais dans quelles conditions ! Esclave et dépourvu de tout. Il se laisse tomber le long d’un mur, imitant ainsi la plupart de ceux qui l’accompagnent ou qui sont déjà présents. Il enserre ses genoux de ses bras. Son Dieu l’a abandonné, alors il ferme les yeux et tourne son esprit vers son unique lumière, le souvenir du visage de Kékéli.

 

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Où l’on rêve de s’échapper

        

Quelques semaines ont passé. Pour l’essentiel, les conditions pratiques dans lesquelles vit Célestin n’ont guère changé. Tout au plus lui a-t-on remis un matelas, quelques vêtements et de quoi se laver. Le changement le plus notable est évidemment que maintenant, comme la plupart de ses codétenus, il a été mis au travail dans une raffinerie de Zaouïa.

Tous les matins, deux gardes conduisent les ouvriers à l’usine et les ramènent le soir. Le reste du temps, ils sont apparemment libres d’aller et venir mais en réalité surveillés, car certains d’entre eux sont utilisés comme indics.

N’ayant aucune qualification particulière, Célestin, toujours connu sous le nom d’Amadou, est affecté à la maintenance sous l’autorité d’un collègue plus averti, un clandestin malien nommé Mamadou, de vingt ans son aîné. Dix à douze heures par jour, ils sont chargés de la manutention et du nettoyage au sein d’une section de l’immense usine, ceci sans jour de repos.

Pour ces hommes, il y a une cruauté supplémentaire à se trouver ainsi prisonniers et asservis alors que le but qu’ils poursuivent depuis des mois au prix de tant de souffrances est là, à quelques centaines de mètres. La côte, la mer, les bateaux. Et au-delà, la liberté et, pensent-ils, le bonheur. 

Ils sont comme de fidèles croyants arrivés aux portes du paradis grâce à leurs mérites, mais toujours refoulés pour d’obscures raisons qui tiennent à l’arbitraire de leur dieu. Néanmoins ils persévèrent, ils gardent en leur cœur le désir d’entrer au pays des délices, ils ne faibliront pas, certains d’être appelés, au bout du compte, certains que c’est écrit.

Tel est Célestin. Si ce n’était pas le cas, que lui resterait-il, sinon l’envie de se laisser mourir ? Or il a pu appeler Kékéli, juste quelques mots destinés à la rassurer, et cela n’a fait que renforcer sa détermination. Il n’a pas le droit de la décevoir : maintenant qu’il est arrivé à proximité de la mer, elle le croit prêt à traverser. C’est ce qu’il va s’efforcer de réaliser. 

C’est un contremaître, un Égyptien, qu’il lui a prêté son téléphone. Il a été ému par la jeunesse de ce petit Togolais et s’est intéressé à lui. Cet intérêt s’est renforcé quand, à certains signes évidents, il a compris que ce garçon n’était pas musulman mais probablement chrétien. Lui-même, Boutros, est copte, membre de cette communauté chrétienne malmenée dans son propre pays.

Boutros est dans la cinquantaine. Comme nombre de ses compatriotes il est venu en Libye pour la paye et a laissé au pays femme et enfants, et parmi ceux-ci son plus jeune fils, qui a l’âge de Célestin. Ceci explique sans doute cela…

Bien entendu, cette relation naissante s’est installée entre eux de la façon la plus discrète. Il n’est question ni pour l’un ni pour l’autre de se faire prendre à simplement se parler, sauf pour les impératifs du travail. Mais il y a toujours moyen, et cela s’est fait par toute sorte de petites ruses. Cela a commencé par quelques sourires, puis par une cigarette, le besoin d’un coup de main, une pause imprévue due à la panne d’un injecteur, et ainsi de suite…

Seul, Mamadou a perçu ce manège mais il n’a rien dit. Il s’est contenté d’une allusion : « Fais attention à toi, petit, il y a des yeux partout. » Lui aussi a des fils et des filles au pays.

La sollicitude de ces deux amis n’empêche pas Célestin de penser sans cesse à s’échapper et à rejoindre la plage d’où, dit-on, se lancent les bateaux gonflables en partance vers l’Europe. Il y pense lors de ses insomnies et se bâtit toute sorte de systèmes tous plus ingénieux les uns que les autres mais tous irréalisables.

Ce n’est pas la fuite qui lui paraît impossible, d’autres avant lui ont réussi à quitter l’usine sans se faire prendre. Mais la question insoluble est celle de l’argent : pour être accepté sur un bateau, il faut payer. Payer une fois de plus. Or s’il est logé, nourri, au besoin soigné, il ne perçoit pas un sou en paiement de son travail. Il est esclave.

 

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Où l’on réfléchit beaucoup

 

De nombreuses semaines ont à nouveau passé, qui sont devenues des mois. Maintenant, Célestin fait partie des anciens, dans sa prison comme à la raffinerie. Son existence suit une routine bien installée. Ses journées sont toujours les mêmes, à quelques différences près dues aux aléas de la production, au travail, ou à l’arrivée ou au départ de tel ou tel dans la chambrée.

Et là, c’est à chaque fois, pour lui, une rencontre et une nouvelle histoire à écouter. Il a vite compris, en effet, que ce que raconte de son odyssée un nouvel arrivé va peut-être lui apprendre quelque chose d’utile à savoir. Pour se sauver.

Car il n’en a pas abandonné l’idée, bien sûr. Il ne pense qu’à cela. Tout, en lui, est tendu vers ce but unique, s’enfuir. Il a compris qu’il ne pourra gagner de quoi monter sur un bateau que s’il est libre. Que c’est une fois libre qu’il pourra trouver l’argent nécessaire, par quelque moyen qui se trouvera.

C’est pourquoi rien de se qui se passe lors de sa marche matinale vers l’usine, ou nocturne vers la prison, ne lui échappe. C’est pourquoi, aussi, il n’oublie pas un mot des récits de ses codétenus : ce qui a réussi ou raté lors de telle tentative d’évasion, la localisation des postes de police, la façon dont tel emploi rétribué a pu être trouvé et gardé pour un temps, la description des lieux, des routes, des plages, et même certains noms de clandestins aguerris ou de passeurs, tout cela est présent dans à esprit.

Tout cela, aussi, est rigoureusement classé en fonction de diverses catégories de scénarios d’évasion. Celui qui commence par une fuite à toute jambe lors d’un transfert comme celui où l’on doit d’abord neutraliser les gardes. Celui dans lequel on est parvenu à rejoindre les bas-quartiers de Zaouïa comme celui où l’on va rejoindre directement une plage d’embarquement. Celui où l’on trouve un boulot au noir chez l’habitant comme celui où l’on passe un accord avec un passeur en appelant à nouveau Kékéli à l’aide pour le financer. Et ainsi de suite.

Dans tout cela, une chose que Célestin a comprise, c’est qu’aucune considération adventice ne doit venir interférer dans son parcours. Cela veut dire par exemple qu’il n’y a pas d’amitié ni de solidarité qui compte pour lui. Rien de ce qui pourrait arriver à Boutros ou à Mamadou, ou à quiconque, s’il avait réussi à fuir ne doit lui importer. À chacun son sort. C’est ainsi, un clandestin n’a pas d’amis, seulement des partenaires de rencontre.

L’un de ces scénarios, le plus ardu, comprend la nécessité de blesser ou de tuer. Célestin y est prêt. En elle-même, sa vie n’a aucun prix pour ceux qui le tiennent en esclavage, il a eu l’occasion de constater au cours de son parcours à quel point ils sont sans pitié. Il sera comme eux. Qu’ils meurent si cela doit lui procurer la liberté. C’est pourquoi il s’est ingénié à se procurer une arme.

Ce qu’il a fait en dérobant une lame de scie à métaux cassée, au bout effilé et coupant. Il la garde cachée entre la toile et la mousse de son matelas.

Pour toutes ces choses, il a le temps de réfléchir au long de journées consacrées à nettoyer, balayer, huiler, trimballer ceci ou cela. De nombreuses pensées lui occupent l’esprit sans que ses gardiens ne puissent y contrevenir. L’une d’elles ne lui plaît guère, celle qui le concerne lui-même. Il se voit peu à peu devenir semblable aux criminels qui le tiennent esclave. Il n’a plus rien du jeune garçon idéaliste qui s’est engagé dans cette aventure. Il s’en rend compte.

Au départ, s’il avait décidé de partir, c’était plus pour une question de dignité que pour devenir riche. Il lui avait fallu montrer aux Blancs qu’ils n’avaient pas le droit de tout prendre et de tout garder, qu’il avait droit lui aussi aux bonnes choses. Que lui aussi était un être humain. Mais maintenant, il sait qu’on ne peut devenir quelqu’un qu’en se battant, qu’en devenant aussi mauvais, aussi violent que les autres, Blancs ou Noirs.

Et il se dit, avec quelque inquiétude, que Kékéli aurait du mal à le reconnaître.

 

33

Où l’on s’évade

 

Ce jour-là, le temps est propice à une évasion. Un sirocco souffle avec violence et recouvre toute chose d’un voile rosâtre, un sable fin entre partout, rend l’air irrespirable et oblige les marcheurs à protéger presque complètement leur visage. Célestin décide alors de passer à l’action.

Son plan est arrêté, il sait vers quel endroit précis, l’entrée d’une venelle partant de la route qu’il va emprunter avec les autres, il va se mettre à courir une fois que ce qui doit être fait l’aura été. Il a tiré sa lame de sa cachette, en a entouré d’un chiffon la partie non cassée, et l’a serrée sous l’habit contre son torse.

Comme chaque matin, les deux gardes ouvrent la porte, appellent les esclaves, les font sortir et attendent qu’ils se mettent en rang par deux, puis l’un part devant, le groupe le suivant docilement, et le second ferme la marche, sa kalach bien calée sur le bras gauche replié. Tous, prisonniers comme gardes, pliés sous le vent, ont la tête enroulée dans un chèche qui leur couvre presque entièrement le visage.

Célestin  a fait en sorte de marcher en dernier. Lorsque la troupe arrive à proximité de l’endroit choisi, il sort doucement sa lame, se retourne vivement et en frappe le garde à la gorge. Le coup est violent et l’arme entre sans difficulté dans le cou de l’homme et le traverse. Le garde s’effondre alors sans un mot.

Célestin a parfaitement calculé le temps de son action, il est maintenant juste en face de l’entrée de la venelle et il y court à toute jambe avant même que les uns ou les autres ne s’aperçoivent de rien. Le temps que le premier garde se rende compte qu’une sorte de trouble a parcouru le groupe de ses prisonniers, se décide à arrêter la marche et à appeler son collègue, le fugitif a disparu dans un dédale au sein duquel il se perd.

Il mettra longtemps à sortir de cette sorte de bidonville dans lequel il a trouvé refuge. Là, personne ne va se préoccuper de ce passant, le sirocco le protège, qui pousse les gens à rester chez eux, ainsi que son chèche, qui cache son visage.

Le bidonville est caché au creux de dunes qui le séparent de la côte. Lorsque Célestin débouche d’une dernière venelle, il se trouve au pied de l’une de ces dunes, qu’il escalade pour se trouver enfin devant la mer. De cette hauteur, il discerne à sa gauche, à quelque distance, les installations de la raffinerie, et à sa droite, les premières constructions de la ville. La plage n’est séparée de la dune, qu’il dévale, que par une étendue de broussailles, il la traverse en courant.

Il a réussi, il est parti il y a des mois du Golfe de Guinée, dans l’Atlantique, et il plonge maintenant, nu, dans la mer Méditerranée… Son premier bain d’homme libre, pense-t-il, dos au vent, lorsqu’il s’assied sur le sable le temps de sécher.

Il reste longtemps ainsi. Puis cet enthousiasme le quitte. C’est maintenant le matin et le voici quasiment nu, affamé, dépourvu de tout, et seul. Peut-être pourchassé. Alors il retourne se cacher dans les broussailles en attendant le soir.

Là, il a à nouveau le temps de réfléchir. Son plan prévoyait qu’il ne serait peut-être pas totalement abandonné, qu’il existe au moins en Libye un point de chute possible. Il savait cela très aléatoire mais il n’avait que cela à sa disposition.

Grâce au récit d’un de ses codétenus, il avait appris en effet qu’un ancien clandestin, un Gambien, s’était finalement décidé à rester en Libye et qu’il avait pu s’y installer et y travailler. Il connaît son nom, sait qu’il habite aux abords de Tripoli, à l’ouest de la ville, et exerce la profession de mécanicien auto. Il sait enfin que cet homme-là, un nommé Alphonse Jallow, a accepté une fois d’aider l’homme qui parlait de lui.

Célestin n’a donc que le choix de rejoindre Tripoli. C’est à une soixantaine de kilomètres, il le sait, et c’est sur la côte. Il va donc pouvoir suivre celle-ci de nuit, après quoi, une fois arrivé, il jouera cette dernière carte. Il lui reste une question : comment trouver à manger…  

 

34

Où l’on mange et l’on boit

 

Célestin a retrouvé la liberté. Il est maintenant au bord de cette Méditerranée qu’il a tant voulu rejoindre. Il y a trempé les pieds. Mais, de haut en bas, ses seuls biens sont un chèche, un caleçon, un survêtement et une paire de tongs avachis. Avec le danger d’être repris à tout moment. Et un mince espoir, celui de trouver à Tripoli un inconnu susceptible de l’aider. Et rien à manger.

Rien à manger, cela lui donne des crampes alors qu’il attend le soir, caché dans les broussailles. À ce sujet il lui reste aussi un espoir. Boutros, l’ouvrier égyptien, chrétien comme lui.

C’est pourquoi, dès la nuit tombante, il se dirige vers la raffinerie dans laquelle il travaillait encore quelques dizaines d’heures auparavant. Il met un certain temps à trouver la sortie par laquelle les ouvriers libres quittent les lieux, puis il s’installe non loin, dans un parking, caché par l’ombre d’un poids-lourd. Et il attend.

À l’heure habituelle, les employés commencent à affluer vers la sortie. Il fait presque nuit, il n’est pas facile de distinguer chacun d’entre eux, c’est une foule, mais ils ne passent la grille que par petits groupes, voire un à un, et finalement Boutros apparaît, franchit seul la sortie et, au travers d’un large espace de terrain vague, s’éloigne vers les lueurs proches d’une sorte de banlieue.

Célestin rejoint subrepticement l’un des groupes qui vont dans la même direction, marche un temps avec lui, puis accélère légèrement et finit par rejoindre l’Égyptien et avancer à ses côtés. Au bout de quelques pas, l’autre, intrigué, se tourne vers lui et le dévisage, puis le reconnaît. Pour Célestin, tout va se jouer maintenant : que va dire, que va faire le copte ?

Il ne dit ni ne fait rien, il marche. Célestin à ses côtés. Au bout de quelques centaines de mètres, ils rejoignent une ruelle qui traverse quelques misérables baraques. La ruelle devient une rue bordée de maisons basses, et Boutros avance toujours dans l’ombre, flanqué de Célestin, puis bifurque dans une venelle et finit par s’arrêter devant une porte, qu’il ouvre à l’aide d’une clé. Puis il s’efface pour laisser entrer le jeune homme.

Célestin se retrouve dans une petite pièce aux murs nus peints à la chaux et pauvrement pourvue de quelques meubles, dont un lit. L’ensemble est spartiate et seul un petit poste de télévision lui procure une touche de modernité toute relative. Au fond, une ouverture laisse paraître, rideau tiré, un petit espace à l’air libre clos de hauts murs.

Boutros est entré, a soigneusement refermé, s’adosse à la porte et demande en arabe : « Que veux-tu ? » Son visage ne laisse rien paraître, ni peur, ni colère, ni sentiment. « J’ai faim », répond Célestin. Et en mauvais anglais, il ajoute : « Je vais marcher un long chemin, donne-moi de l’eau, trois litres, et des biscuits pour plusieurs jours, avec un sac, alors je pars et c’est tout. »

Boutros ne répond pas. Il montre une chaise, près de la table, et il se dirige vers un placard, l’ouvre et en sort une petite marmite de terre cuite. Un réchaud à gaz trône sur une paillasse, il y pose la marmite et allume le gaz dessous. Puis il retourne au placard, en sort une bouteille en plastique, deux petits bols eux aussi en terre cuite et deux cuillers. Il met le tout sur la table. Ensuite il fait de même avec deux assiettes creuses, puis fait signe au fugitif de boire.

Célestin s’assied et boit. C’est de l’eau, ça lui convient, sa soif n’aurait pas accepté autre chose. Boutros le regarde et dit en anglais : « Dors ici cette nuit et reste ici demain. Ne sors pas. Demain soir, je te donnerai ce que tu as demandé puis tu partiras. Je ne t’ai pas vu. » Célestin répond « Amen ! », c’est le seul mot qui lui vient.

Ensuite ils mangent. C’est une sorte de chorba bien épaisse, avec quelques lambeaux de mouton. Ceci fait, Boutros retourne au placard, en sort une fiole de verre contenant un liquide sombre. Il sert Célestin et ils boivent. C’est du vin. Puis Célestin se couche dans un coin de la pièce sur une couverture pliée en deux et il dort.

 

35

Où l’on maraude

  

Marcher de nuit et dormir le jour. Suivre le long de la côte, la plupart du temps sur la plage, parfois par les ruelles éparses d’une banlieue, passant d’une ombre à une autre. Dormir dans les buissons, dans un creux de sable ou un nid de racines d’arbre. Rester toujours en éveil, se cacher à la moindre approche.

Faucher un fruit au passage pour se rafraîchir la bouche. Sentir s’alléger jour après jour le sac de plastique porté sur le dos grâce à des bretelles de ficelle. Voir ainsi diminuer la réserve d’eau ou de biscuits… Comprendre donc que le but se rapproche.

Célestin marche depuis trois jours, la plupart du temps pieds nus dans le sable. Il économise ses tongs. Et ce soir-là, dès le crépuscule, il émerge d’un tas de feuilles sèches que le vent à amassé dans un petit creux de dune. Il s’ébroue, se lève et regarde vers l’Est. La ville est là, ses lumières, clignotantes à cause de la buée de chaleur, semblent à portée de main. Tripoli.

Plus près de lui, bien avant les lumières de la ville, il distingue les premières baraques éparses, et il les voit se tasser les unes contre les autres au fur et à mesure qu’elles deviennent une sorte de bidonville. Plus loin elles formeront les rues des premiers faubourgs. C’est là qu’il doit se rendre et s’enquérir du mécano gambien. Il touche au but.

Mais, il le sait, il approche aussi du danger. Parcourir ces ruelles et ces souks obscurs, parler, interroger, c’est se jeter dans la gueule du loup. Un jeune Noir inconnu comme lui sera vite arrêté, battu et enlevé pour être asservi ou vendu.

Il convient de réfléchir, pense-t-il. Aussi décide-t-il de rester un jour de plus caché dans son nid odorant. Il va ainsi se donner le temps de mûrir un plan. De plus, il a besoin de repos.

La question est simple à formuler, la réponse l’est moins : comment traverser ces lieux sans passer pour ce qu’il est, un esclave en fuite ? Il y réfléchit. Seul au monde comme il est, il a dû s’habituer à penser seul.

Ça dure longtemps mais il trouve. La réponse consiste à se faire passer pour un serviteur envoyé quelque part par son maître. Quant à ce quelque part, il serait intelligent qu’il s’agisse de l’atelier d’un mécanicien… Célestin carbure là-dessus un bon moment et comprend qu’il doit prendre un risque. Il lui faut trouver quelque chose, une pièce de moteur, par exemple, qu’il puisse transporter péniblement au long des rues, en bon serviteur harassé et terrorisé.

Bref, il lui faut trouver une casse, de nuit, et voler quoi que ce soit qui corresponde à cette idée. Chez lui, à Lomé, les casses sont nombreuses – et pour cause, compte tenu de l’état général des voitures, des routes et du mode de circulation – et on les trouve toujours aux abords des villes. Il suppose qu’il en va de même là où il est.

Il se décide donc à partir vers les bâtiments dès la nuit tombée, et à y chercher méthodiquement ce trésor, un arbre à came, par exemple, qui ait l’air endommagé... En fait, il se fait une idée assez précise du genre de lieu où trouver ce qu’il cherche, et il y réussit au bout de quelques heures occupées à passer d’une zone sûre à une autre. Sans manquer néanmoins de déchaîner parfois des aboiements furieux ou de susciter l’apparition de cônes de lumières  trouant la nuit à la recherche d’une silhouette mobile, humaine ou animale.

Le voilà enfin devant un enclos cerné de barbelés dans lequel tous les états du malheur automobile sont représentés. Les barbelés ne le retiennent pas, il les passe sans une éraflure, et il se met à errer au milieu des cadavres de voitures en direction du hangar qui forme l’un des coins de l’enclos.

Le hangar est fermé, mais ses murs de tôle ne dépassent pas en hauteur la taille de Célestin. S’aidant d’un poteau, il passe par dessus et se retrouve enfin dans la salle au trésor. Il s’est juste un peu entaillé l’avant-bras en ressortant quand il ramène son butin dans les dunes.

C’est ainsi qu’au matin, un jeune Noir dépenaillé, chargé d’un arbre à came en partie rouillé, traverse les faubourgs de Tripoli, demandant son chemin en mauvais arabe.

 

36

Où l’on se fait servir

   

Alphonse voit le gamin entrer dans son enclos, portant son fardeau ridicule, et il comprend. Il le laisse approcher et quand il est à portée de voix, il lui dit de poser ce truc, là, cet arbre à came pourri, sur le tas de ferraille. Il lui parle en français et ça marche, le jeune comprend et obtempère. Puis il rejoint le colosse.

Celui-ci lui fait un peu peur. C’est sa taille et son poids, il doit bien faire dans les deux mètres et peser dans les cent-dix kilos. De plus, les scarifications traditionnelles de son visage ne l’embellissent pas, loin de là, il a l’air terrible, on comprend pourquoi les Libyens lui fichent la paix…

Célestin a eu du mal à trouver l’atelier de Jarrow. On lui a indiqué deux ou trois mécaniciens, dans ces faubourgs de Tripoli, mais il a su, à chaque fois, repérer de loin qu’il s’agissait d’Arabes, non d’un Noir. Il devait alors repartir loin de là pour qu’on ne lui parle pas à nouveau du même type. Cela lui a pris toute la matinée et une partie de l’après-midi.

Mais ça y est, il est arrivé, le voici devant celui qui peut, d’un mot, l’envoyer à la mort ou lui sauver la vie. Ce qui l’inquiète le plus, sur le moment, c’est de savoir si cet homme a appris qu’un esclave noir est en fuite après avoir tué son gardien ?

Sur ce point, il a tort de s’inquiéter. On est en Libye, un mort de plus ou de moins, dans ce pays où sévissent à la fois une guerre civile et les actions d’une multitude de bandits armés prêts à tout, cela ne fait pas la Une des médias…

Non, Alphonse ne sait qu’une chose, en regardant ce gamin qui tremble manifestement de fatigue, de faim et de peur à la fois, c’est qu’il devrait le renvoyer en lui disant de se débrouiller tout seul. Ou, au mieux, lui donner à manger et à boire, un coin et une natte pour dormir, puis appeler la milice du quartier et se débarrasser ainsi de lui. Et pourquoi pas ? Sa sécurité, à lui et aux siens, serait à ce prix dans ce pays de fous.

« Tu as des papiers ? » demande-t-il. Le silence qui lui répond le renseigne…

Bon, se dit-il, occupons-nous d’abord de le tenir en vie, on verra après. Et, appelant un gamin qui se trouve être le dernier de ses fils, il lui donne l’ordre d’emmener ce jeune homme jusqu’à la salle des femmes afin qu’elles  s’occupent de lui.

C’est ainsi que Célestin se retrouve installé sur un grand sofa, dans la pénombre rafraîchissante d’une salle où une matrone en boubou le toise d’un air sombre, tandis que deux jeunes filles rieuses s’affairent autour de lui, attachées à lui fournir thé à la menthe, fruits et galettes de maïs à profusion. N’était le sourcil froncé de la grosse dame, il se roulerait en boule sur le sofa et s’endormirait béatement.

Madame Annonciation quitte la salle, rejoint l’atelier et va droit à son mari. Elle n’est pas contente. C’est la deuxième fois qu’il accepte d’aider un migrant, c’est de la folie, voilà ce qu’elle pense, et ce qu’elle pense, d’habitude, elle le dit haut et fort. Mais là, elle ne peut se faire entendre, il suffirait que les oreilles environnantes perçoivent le mot "migrant" pour que naisse le danger. Elle a oublié qu’entre eux, elle et son époux parlent diola... Alors elle roule vers son homme des yeux furibonds, ce qui suffit à lui transmettre le message.

Il lui fait signe de le suivre dans son repaire, un cagibi enfumé et crasseux qui lui sert de bureau. Là, porte fermée, il lui pose la question, il a toute confiance en son jugement et suit le plus souvent ses conseils : « Il n’a pas de papiers. J’appelle la milice ou je le conduis chez Abdou ? »

Elle reste silencieuse. Une chose est de se protéger, une autre est de condamner ce jeune homme à mort. Alors pas de milice. Reste Abdou. C’est un Tchadien, un homme d’affaire de second plan ami du couple. Il cherche toujours de la main d’œuvre à fournir à bas prix aux entrepreneurs du bâtiment. Prendrait-il le risque ?

Alphonse attend la réponse, alors elle ne dit que ces mots : « Trouve-lui des papiers. » 

 

37

Où l’on charrie du béton

    

Abdou regarde le passeport que lui tend son ami Alphonse, puis il regarde le jeune homme qui est censé aller avec ce passeport. Il sourit, puis il regarde à nouveau le passeport. Puis il regarde à nouveau son ami Alphonse. « ça ira pour cette fois, lui dit-il en arabe, mais n’en fais pas une habitude. Je te le prends parce que c’est toi, mais c’est le premier et le dernier. En fait il vient d’où, ton gars ? Parce que je ne crois pas trop ce que dit ce passeport de lui, ce garçon n’a pas vraiment l’air d’un Nigérien. Je suis nigérien, tu ne me tromperas pas là-dessus. »

– C’est un Togolais », répond Jarrow, pas trop à l’aise.

– Même pas musulman, j’en suis sûr ! Je vois que tu soutiens les tiens… Enfin ! Il a l’air d’un bon garçon, ton… Rachid ! »

Et Abdou éclate de rire. C’est un bon vivant, pas trop regardant sur la religion, sauf en apparence. Il attrape Célestin et fait mine de le palper comme le ferait un esclavagiste, puis il lui dit en français : « Allez, mon garçon, viens avec moi, je vais te mettre au boulot ! » Puis, se tournant vers Alphonse : « Ne t’en fais pas, rassure Madame Annonciation et oubliez tout ça : vous n’avez jamais vu ce garçon-là. »

C’est ainsi que Célestin, devenu Rachid, est immédiatement conduit sur un chantier et se retrouve dare-dare à côté d’une bétonnière une pelle à la main. Il s’agit de la construction d’une grande villa destinée à la famille d’un homme d’affaires important.

L’arrivée sur place du petit nouveau ne semble intéresser personne, on lui fait ici ou là un geste de la main ou du menton, et puis c’est tout : c’est juste un manœuvre de plus qui trouvera sûrement ses repères dans l’équipe... Au soir, on lui fera une place dans le cantonnement.

Mais ce soir-là, au débauchage, Célestin aura la peur de l’année : le futur propriétaire de la villa n’est autre que le "Boss" libyen qui l’a acheté à Sebha il y a plusieurs mois avec quelques autres esclaves noirs… Il se rassure vite : l’homme n’a aucune raison de s’intéresser à lui, encore moins de le reconnaître ; pour lui, ce gamin maigrichon n’est qu’un jeune Noir anonyme, pas grand chose de plus qu’un bourricot.

C’est ainsi que commence une nouvelle phase du déjà long parcours de Célestin. Désormais, il s’agit pour lui de réunir assez d’argent pour se faire accepter sur un bateau partant pour l’Europe. Il ne sait pas encore combien il va gagner grâce à son nouvel emploi, mais ce qu’il sait, c’est que ce ne sera pas lourd et que cette phase prendra des mois… À moins qu’il ne trouve le moyen d’accélérer les choses !

Pour le moment, il remue le béton jour après jour, après s’être installé dans le baraquement que ses nouveaux collègues, pour la plupart des Arabes originaires d’Égypte, de Tunisie ou du Soudan, appellent le cantonnement. Juste une baraque de chantier composée de plusieurs éléments accolés et plantés sur un terrain vague. Mais, luxe inhabituel pour lui, il y dispose d’un lit de camp.

Parmi les manœuvres se trouve un autre jeune Noir, un Malien surnommé Maghiz (la chèvre). C’est la mascotte de l’équipe, et un peu plus à l’occasion… Célestin a repéré assez vite à quoi le jeune garçon servait pour certains membres de l’équipe, et il s’est d’abord inquiété à ce sujet. Que ferait-il s’il était mis en demeure, plus ou moins civilement, de se prêter au désir de l’un ou de l’autre ? Mais il s’est rassuré assez vite, là aussi, car pour une raison qui lui échappe, la question ne s’est pas posée.

Il ne se rend pas compte qu’il n’a pas le profil exigé. Il n’est plus le jeune garçon naïf qui a quitté Lomé il y a des mois. Ses aventures – ou plutôt le parcours que lui a imposé l’Aventure dans laquelle il s’est lancé – lui ont donné à son insu l’allure d’un combattant aguerri. Sec et affûté. Et, tout jeune et noir qu’il soit, les aînés, parmi ses collègues arabes, ont perçu cela chez lui et le respectent.

 

38

Où l’on hésite

     

Cela fait plus de deux ans que Célestin a quitté Lomé pour se lancer dans l’Aventure. Au bout de ce temps, Kékéli a cessé de l’attendre. Elle est maintenant fiancée avec Blondin, le cousin germain de son premier amour. Ils se marieront plus tard, ils sont encore très jeunes, mais leur avenir est tout tracé : le garçon sera fonctionnaire à la préfecture comme son père et ils habiteront chez sa mère. Celle-ci fait agrandir.

Depuis quelques temps, il faut bien le dire, le téléphone chauffait beaucoup moins qu’au début entre Célestin et Kékéli. Elle avait perdu la foi en ce qui concernait la réussite de leur projet. L’image héroïque qu’elle s’était faite de son amoureux s’était ternie, à la longue, surtout depuis qu’elle avait dû lui envoyer de l’argent à plusieurs reprises pour le tirer d’une calamité ou d’une autre. Et puis deux ans, c’est long quand on a seize, dix-sept, dix-huit ans… Alors vers la fin, selon son habitude elle mentait. On ne se refait pas.

De son côté à lui, certains aspects de la relation amoureuse lui manquaient… Jusqu’à son arrivée à Tripoli, il n’avait guère eu le temps ni la force de penser aux filles, mais à partir du moment où il a commencé à disposer d’un toit, d’un lit et d’un salaire, encouragé par ses collègues il s’est mis à fréquenter les prostituées noires de la ville.

L’une d’elles lui a plu, en particulier, et il est devenu pour elle un peu plus qu’un client. Honey, une éwé ghanéenne dodue, plus âgée que lui et mère de deux enfants sans père. Rien de vraiment sérieux entre eux, mais un petit sentiment tout de même. Et puis Honey est chrétienne, elle porte une belle croix d’or sur sa peau brune, c’est joli, et elle fredonne des cantiques toute la journée, même au travail. Elle rappelle à Célestin la pauvre Victoria. Pour lui, c’est un peu comme si celle-ci, qu’il aimait bien, était retrouvée.

Puis le jour est venu où c’est Blandin qui a répondu au téléphone, à la place de Kékéli, et où tout a été dit. Fin de l’histoire.

C’est cette occurrence qui a remis les idées en place chez le jeune homme. Depuis quelques semaines qui étaient devenues des mois et qui semblaient devoir se prolonger en durée indéfinie, il avait presque perdu de vue son but initial. Les dangers et les souffrances du voyage avaient si bien fait place à une sorte de temps de latence que la dure concentration nécessaire à l’Aventure s’était fendillée… Célestin n’avait plus en lui, comme auparavant, la densité et la dureté d’une balle de fusil qui file vers son but quoi qu’il arrive, devrait-elle passer au travers des obstacles.

Il s’était amolli. Dans son esprit, d’ailleurs, l’éloignement de Kékéli y était aussi pour quelque chose. Il n’avait plus rien à prouver à personne. Sauf à lui ? Pas seulement, toutefois, car il devait encore quelque chose à certaines ombres, comme à celle de Koffi, ou même à celle de Victoria… Étaient-ils morts pour rien ?

Alors il a fait le point : désirait-il encore rejoindre l’Europe ? Ou préférait-il sa vie en Libye, une vie qu’il pouvait entrevoir, celle qu’il partagerait avec Honey et ses enfants, une Honey qu’il aurait tirée de sa condition actuelle pour qu’elle rejoigne sa maison, la maison qu’il achèterait et qu’elle tiendrait ?

Jolie petite histoire… ternie néanmoins par le sort fait aux Noirs en Libye, sort plus que précaire. Célestin est resté longtemps à se battre avec ces sortes de stances à la Rodrigue. Je pars, je reste.

Mais un soir, il s’est fait tabasser par quelques durs envoyés par le mac de Honey et il a compris : sa place dans l’existence, dans ce monde de misère, avait un nom : l’Europe. Là où l’on aime les Noirs aventureux au point de les accueillir et de leur offrir une belle vie…

Alors il a endossé à nouveau l’esprit, l’âme et le corps du migrant. Il a cessé de rêver et il s’est appliqué à trouver l’argent nécessaire au voyage. Sa visée a maintenant pour objet la mer à traverser.

 

39

Où règne l’insomnie

      

Pourquoi dit-on être mis au pied du mur ? Célestin se le demande. Pour lui c’est plutôt se trouver au bord de la mer… Cela veut dire pas d’autre solution que traverser. Et cela veut dire aussi trouver l’argent. De mille à deux mille euros, lui a-t-on dit.

Et plus il y pense, plus il comprend qu’il ne dispose pas d’autre moyen d’obtenir cette somme que de la voler. Il n’aime pas l’idée mais qui lui en propose une autre ? Qui va le lui donner, cet argent ? Personne.

Alors, intérieurement, il se raidit. N’a-t-il pas déjà volé ? se demande-t-il. Ni même tué ? se souvient-il. Personne ne lui a donné le choix. Devait-il se contenter de son statut d’esclave ? A-t-il demandé à être esclave ? Et avant cela, n’a-t-il pas toujours fourni l’argent demandé ? Même après avoir été lui-même volé ? A-t-il demandé à être volé ?

Donc, voler l’argent. À partir de cette nécessité, bâtir un plan.

C’est moi, pense-t-il, qui me dit cela ? Il se rend compte qu’il n’a plus grand chose de commun avec le gamin qui rêvait de s’évader du marché de Lomé, le petit chanteur de gospel, l’amoureux transi de Kékéli la belle…

Il est allongé sur son lit de camp, aux côtés de quelques autres qui dorment, écrasés de fatigue, dans le baraquement. Il ne peut pas dormir, tous les moments marquants de son existence émergent l’un après l’autre à la surface de son esprit, ils se succèdent sans trop d’ordre et tous lui rappellent à quel point il a toutes les raisons être déçu. Amer. À quel point il est loin de tout ce dont il a rêvé.

Voilà comment, se dit-il, je suis récompensé de tous mes efforts, de mon courage, de ma résistance. Le résultat, c’est cette baraque, ces ronflements des brutes racistes qui sont mes collègues et mes compagnons. Et le danger constant, présent à chacun de mes déplacements hors du chantier, d’être enlevé et vendu une seconde fois. Ou tabassé à mort devant un téléphone afin que les miens casquent pour m’éviter le pire.

Alors il repense à ce Yovo qui lui déconseillait de partir. C’est loin, c’était une éternité plus tôt. Et il se demande s’il est bien vrai, comme il le croyait alors, que les Européens seraient bien obligés d’accueillir et de partager… Le Yovo semblait dire que non, que l’Europe n’est pas le lieu idéal que décrivent les émigrés de retour pour se faire mousser. Que croire, qui croire ?

Il se rend compte alors que la seule chose qui lui reste, c’est de s’accrocher à ce mirage d’une Europe compatissante et partageuse, ne serait-ce que par force. Que là encore il n’a pas le choix, que cela doit être vrai. Le doit absolument. Sans quoi il ne lui reste que le désespoir total, et alors autant mourir.

Quoi d’autre, en effet ? Retourner chez lui ? Le voudrait-il qu’il ne pourrait rentrer à Lomé. Le voyage de retour est tout aussi difficile, pénible, dangereux, et surtout coûteux, que l’aller… Non merci, s’écrie-t-il en silence, pas question ! Et il secoue la tête, sur sa paillasse, en signe d’un absolu refus.

Puis il sent qu’il pleure et que les sanglots vont éclater hors de lui, alors il les étouffe. Ne pas réveiller ses voisins. Personne ne doit le savoir si faible.

L’idée de la mort lui revient. Qui se soucierait de le savoir mort ? Kékéli ne pense plus à lui, et d’ailleurs, qui lui apprendrait sa mort ? Sa mère, elle seule, se souviendrait de lui et se demanderait sans cesse s’il est encore vivant, lui qui ne donne plus de nouvelles ?

Cette image, sa mère en pleurs chaque jour de sa vie, le ramène à l’insistance de son devoir. Il n’a pas le droit d’échouer. Il doit gagner l’Europe. Et là-bas, quoi qu’il s’y passe, il doit réussir, se faire accepter, trouver du travail, une maison, fonder une famille, et revenir au pays pour les vacances, s’installer à l’hôtel comme les riches Yovo là où il a travaillé, là où Kékéli l’aimait. Oui, avoir mérité le respect de tous, et même leur jalousie…

Alors reprendre l’Aventure. Et il sent ses poings se fermer, prêts au combat. Puis il s’endort.

 

40

Où l’on pense commerce

       

« J’avoue que je m’ennuie un peu, ici à Tripoli », dit Madame Annonciation, en français, en saisissant une boulette de viande dans le grand plat posé au milieu de la table basse. L’ayant engloutie, elle poursuit : « C’est que mon mari, lui, il a de l’occupation, bien sûr, mais moi, maintenant que je n’ai plus de petits, je n’ai que la maison à faire tourner, et comme j’ai des grandes filles qui peuvent aider… »

« Qu’aimeriez-vous faire, pour vous occuper ? » lui demande Madame Luiza, l’épouse de Monsieur Abdou.

Les deux couples – Alphonse et son épouse et Abdou et son épouse – s’invitent alternativement chaque premier vendredi du mois. C’est ainsi, ils sont amis, même s’ils ne sont pas de la même religion. Ils ont mis cette habitude en place après qu’Abdou ait lu un roman policier de Simenon. Il a raconté à ses amis que le commissaire Maigret, son épouse, leur ami le docteur Pardon et son épouse y agissent ainsi, et cela a paru tout à fait délicat aux deux dames, qui ont décidé leurs époux à faire de même. Cette fois-ci, c’est au tour de Madame Luiza de recevoir.

« J’aimerais bien faire comme ma mère, répond Madame Annonciation. Elle est ce qu’on appelle chez nous une Mama Benz. Vous savez, ce sont des femmes qui font le commerce entre la France et l’Afrique, elles font venir du tissu de là-bas, et sur place elles font coudre des robes ou des boubous qui sont vendus sur les marchés. Ce sont des femmes respectées et elles gagnent beaucoup d’argent. Mais moi, ce n’est pas tellement pour l’argent, c’est pour sortir de la maison et faire le commerce.

– Eh bien, qu’est-ce qui vous en empêche ? Vous pourriez le faire ici. En tant qu’étrangère, cela ne gênerait personne, même en Libye, qu’une femme fasse le commerce…

– C’est possible, mais je ne connais personne en France. Si j’étais en Gambie, je pourrais me renseigner auprès des autres femmes, mais ici, je ne vois pas… »

Célestin écoute la conversation tout en servant les deux couples. Pour le moment c’est son travail, le chantier où Abdou l’avait placé est terminé et le brave homme lui trouve ici ou là de petits boulots.

Depuis des semaines, il végète, le désir impérieux de partir toujours en tête mais sans perspective pratique. Et là, en lui, le babil de la grosse dame fait tilt. Il voit d’un coup l’avenir qui s’offre à son imagination : lui, il peut le faire, ce travail, acheter du tissu en France et l’envoyer régulièrement en Libye ! Il connaît le commerce, pense-t-il, fort de son habileté à se créer de l’entregent, à Lomé, comme de son expérience nigérienne. Il ne lui suffit que de s’installer à Paris, la grande ville des Français, et là, son sort a enfin tourné !

Pour cela, il ne lui faut que l’argent nécessaire pour traverser la mer, passer en France, arriver à Paris, y résider et lancer son affaire, qui consiste à approvisionner Madame Annonciation, sa commanditaire. Juste une question d’argent, pense-t-il, enthousiaste comme il l’est, redevenu d’un seul coup le jeune aventurier qui a quitté son pays pour arriver.

C’est ainsi que le lendemain, Célestin se pointe chez les Jarrow. Il n’a plus peur de circuler en ville, maintenant, il dispose d’un passeport et de certificats de travail, il est attaché à un employeur connu, il n’a simplement qu’à ne pas attirer l’attention.

Il salue Alphonse et demande à être reçu par Madame Annonciation : il a une affaire à lui proposer. En l’écoutant, le gros homme est un peu étonné de cette démarche mais il ne va certainement pas s’attirer les foudres de son épouse en lui cachant une visite... Il appelle donc son apprenti de fils et lui enjoint d’annoncer le jeune homme à sa mère.

Or cette annonce, si elle surprend la bonne dame, plonge ses filles dans une excitation grandement volubile... 

 

41

Où l’on prend et rend la mer

        

Ce séjour à Tripoli aura été, pense Célestin, le seul moment positif de son Voyage. Jusque là, il n’a connu que des difficultés ou des malheurs. Mais la chance a tourné. Sur la plage, assis sur le sable avec les autres dans l’attente de l’arrivée du bateau, il sourit. Le soir est doux, la chaleur est tombée, devant lui la mer scintille.

Tout ne s’est pas passé sans heurts, Madame Annonciation n’a pas accepté l’affaire du premier coup. Qu’elle lui avance cinq mille euros sur sa bonne mine en échange de la promesse d’œuvrer pour elle une fois à Paris, c’était beaucoup demander ! Il lui a fallu passer beaucoup de temps chez les Jarrow pour en arriver là… Cela lui a pris des semaines, au cours desquelles il passait de chantiers en visites de moins en moins espacées et de plus en plus longues, jusqu’à rester deux-trois jours sur place.

Mais la chance, c’est comme la malchance, pense-t-il, ça se cumule. Et ce qui a fait basculer les choses, c’est ce qui s’est passé entre Abondance et lui. Il a retrouvé l’amour. Il revoit en pensée chacune des étapes qui les a conduits, elle et lui, de regards admiratifs dissimulés aux parents, au moment où elle a déclaré à ceux-ci que Célestin était l’amour de sa vie.

Il ne l’a pas fait exprès, ce n’était pas calculé, mais il faut dire que ça tombait bien ! La chance était avec lui. Son sourire s’élargit quand il repense à Madame Annonciation, la très catholique, s’exclamant : « Ce n’est pas la chance, qu’est-ce que tu crois ? C’est ton ange gardien ! »

Le voilà donc sur le point de traverser enfin la mer. Il est prêt, bien équipé, avec son petit sac à dos dans lequel, outre quelques objets de première nécessité, se trouvent les trois mille euros qui lui restent, enveloppés dans un sachet hermétique. Il a déjà payé son passage, il ne lui reste que quelques heures de navigation à passer et il met le pied en Europe !

L’embarcation arrive et stoppe à quelques dizaines de mètres de la plage, deux hommes à son bord, le pilote et le passeur. C’est un grand canot pneumatique prévu pour transporter une dizaine de personnes mais c’est avec une quarantaine d’autres voyageurs, tous de jeunes hommes, que Célestin s’y installe, déjà trempé jusqu’aux aisselles de l’avoir rejoint.

Au moment où le bateau prend la mer, les hommes sont heureux de pouvoir se serrer les uns contre les autres, pas fâchés de se trouver ainsi un peu de chaleur car tous grelottent. Ils savent que la nuit sera froide et que la traversée pourrait être périlleuse, mais ils n’y accordent pas d’intérêt, ils tournent le visage vers le Nord, vers la Terre promise.

Célestin est comme eux, même si le beau visage bantou d’Abondance vient quelque peu rafraîchir en lui son ardeur aventurière. Il a tellement désiré la jeune fille… Seulement voilà, pas touche avant le mariage !

La houle aidant, la plupart des voyageurs se sont assez vite assoupis. C’est alors qu’un hors-bord s’approche à toute allure, qu’un phare les éblouit brusquement et qu’une voix arabe intime l’ordre au pilote de stopper. « Les pirates ! » s’exclame le passeur, pas trop étonné.

En fait, il s’y attendait plus ou moins, peut-être même est-il de mèche. Il s’agit d’une circonstance assez ordinaire : les bateaux s’éloignent de la côté chargés de malheureux qui ont payé d’avance leur voyage, les pirates arrêtent le bateau et le ramènent à terre, en font descendre les migrants, les rassemblent sur la plage et proposent ce choix à chacun d’eux : tu nous payes ton voyage et tu repars… ou nous te vendons comme esclave.

C’est ainsi que Célestin "le chanceux" se voit contraint de verser une seconde fois le prix de la traversée, bien heureux de pouvoir le faire. Cela se passe sous la menace des kalachnikovs brandies par deux Africains peu amènes, sans doute eux-mêmes des migrants. Ceux-ci sont au service du Libyen impassible qui perçoit la monnaie.

Voyage à nouveau réglé, Célestin regarde avec pitié s’éloigner les malheureux qui n’ont pas pu payer. Lui n’a plus qu’à attendre sur la plage qu’un groupe assez nombreux se reforme avant de pouvoir embarquer.

 

42

Où cesse la navigation

         

Cette fois, c’est une centaine de personnes, hommes, femmes et enfants, qui s’entassent dans le bateau, une vieille coque de noix au moteur poussif. C’est un ancien voilier arabe reconverti en transport de fret humain. Il date du temps où l’on commerçait de proche en proche, par cabotage, le long des côtes du Sud de la Méditerranée.

Aujourd’hui il resterait fiable, à condition que l’on écope en permanence, s’il n’était pas surchargé, mais en fait il enfonce et, à certains moments, l’eau arrive à une main de son bord. Par chance, la mer est calme, une mer d’huile, comme on dit, et tous espèrent atteindre l’île de Lampedusa en quelques heures. Incha Allah ! L’Europe à portée de main !

À la connaissance de Célestin, aucun passeur ne se trouve sur le bateau. La barre a été confiée à un migrant qui paye ainsi sa traversée. Ce n’est pas absolument rassurant car si les passeurs ne veulent pas courir le risque de mourir en mer, c’est que ce risque est bien réel…

La barre est donc entre les mains d’un seul homme, Babakar, censé connaître la navigation. C’est un pêcheur sénégalais. En fait, tout ce qu’il sait, c’est qu’il lui faut veiller à ce que le bateau se dirige en fonction de l’aiguille de la boussole qu’on lui a confiée.

Une autre chose qu’il sait, normalement, c’est comment se débrouiller avec un moteur qui tousse… Or, si ce n’est pas le cas, il perçoit tout de même de temps en temps un à-coup dans le rythme du moteur. Celui-ci peine, il n’est pas de force pour pousser une charge aussi lourde. Que faire s’il cale ? On n’est pas dans les conditions de démonter et remonter un moteur, se dit Babakar !

Célestin est auprès de lui et sent bien l’inquiétude de ce marin de fortune. D’ailleurs, cette inquiétude se diffuse petit à petit dans toute l’embarcation. Chacun tend l’oreille, cherche à percevoir une éventuelle saccade de la mécanique, retient son souffle à la moindre irrégularité du battement des pistons.

Et puis voilà, le moteur s’arrête, et le bateau, privé d’impulsion, commence à ballotter de ci de là comme un fétu. Il n’avance plus, il flotte comme un bouchon. Au moindre mouvement venu de l’intérieur, il oscille, et là se trouve le danger, un mouvement trop brusque et le bateau, surchargé, va embarquer, puis couler.

Babakar a beau hurler en français, à l’adresse des passagers, de ne surtout pas bouger, cela ne fait qu’inquiéter les mamans, qui ne comprennent pas toutes cette langue et qui se jettent sur leurs enfants pour les tenir au moins dans leur bras, ou cela pousse certains hommes à tenter de rejoindre la poupe afin d’aider à réparer, ou d’autres à se pencher sur les bords pour surveiller la hauteur de l’eau, tous mouvements qui accentuent les oscillations de l’embarcation… si bien qu’à la fin le bateau bascule, se couche, et que tous tombent à la mer en hurlant de peur.

Célestin n’a pas vécu au bord de l’Océan sans savoir nager, il se maintient à la surface, se dirige vers la partie de l’épave la plus proche et s’y accroche.

De là, il voit beaucoup de ses camarades se débattre sans résultat et couler. Des femmes tendent leurs enfants vers le haut, à bout de bras, avant se s’enfoncer, et seuls quelques-uns parviennent à récupérer l’enfant et à rejoindre eux aussi le bord avec lui. Beaucoup surnagent mais ne parviennent pas à avancer, juste capables de se maintenir à flot. On sens qu’ils ne tiendront pas longtemps.

Célestin, son souffle retrouvé, lâche le bord et tâche d’agripper certains. Il fait de la sorte quelques allers et retours, contribuant ainsi à ce qu’une grappe de rescapés se colle au bateau. Au bout de quelques minutes, seule cette douzaine de personnes a survécu, hommes et enfants, les femmes ayant toutes disparu.

Ni Célestin ni aucun des autres rescapés n’a eu le temps de réagir émotionnellement à ce désastre, ils sont plongés dans une sorte de sidération, au sein de laquelle seule surnage la volonté tenace et aveugle de vivre.

 

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Où l’on marine dans les camps

          

Célestin n’a jamais été aussi près de son but. Il se trouve dans un hotspot, c’est-à-dire un camp de regroupement de migrants, situé dans la banlieue Nord de Milan, en Italie. Il n’y est pas arrivé sans mal, mais il a eu de la chance. De ceux qui étaient avec lui sur le bateau entre Libye et Lampedusa, seuls une douzaine de personnes, dont deux enfants en bas âge, ont survécu, accrochées au bas-flanc du bateau naufragé.

Par chance, tous ont été recueillis par un grand bateau blanc. C’est tout ce qu’il en sait. Il ne se souvient que d’avoir été décroché de sa planche de bois, d’avoir été ballotté, puis hissé sur le pont de ce bateau, allongé avec d’autres sur le pont, puis plus rien.

Il n’a repris ses esprits qu’à terre, installé sur un lit de camp, sous une grande tente. Autour de lui se trouvent d’autres lits, occupés par des malades ou des blessés, entre lesquels circulent quelques Européens, hommes et femmes. Il apprendra vite que certains de ceux-ci sont des médecins chargés de remettre les migrants sur pied autant qu’il est possible. C’est ainsi qu’il va passer entre les mains de divers soignants, pour la plupart italiens.

Pendant quelques jours, alors qu’il recouvre lentement sa vitalité, il va découvrir qu’il se trouve dans un camp peuplé de centaines de réfugiés de tous horizons. Africains sub-sahariens, Arabophones d’origines fort diverses, ou même Afghans.

On va d’ailleurs l’installer dans une grande tente peuplée d’Africains francophones comme lui. Il va y rester presque trois mois, le camp devenant par période surpeuplé dans l’attente du transfert de vagues de résidents vers l’Italie continentale.

Avec lui, les derniers arrivés ont été informés de leurs droits, puis la procédure d'identification a été enclenchée. On a pris ses empreintes et on l’a photographié, toutes sortes d’agents de diverses nationalités membres de l’Union européenne se sont penchés, les yeux sur leur ordinateur, sur le cas improbable d’un certain jeune Nigérien nommé Rachid Idé Oumarou, du moins si l’on en croit le passeport manifestement faux qu’il exhibe.

Il leur a paru évident qu’il faisait partie des personnes expulsables mais comme le consulat du Niger ne l’a pas reconnu pour l’un de ses citoyens et qu’il a refusé de dire de quel pays il venait réellement, il n’y a pas eu d’autre solution que de l’envoyer en attente sur le continent en tant que réfugié économique demandeur d’asile !

Le voilà donc transféré dans ce centre de regroupement… avec pour unique intention d’en sortir pour filer vers la France. D’autant que s’il a bénéficié avec soulagement des premiers soins qui lui ont été dispensés à la suite du naufrage, il s’est senti assez vite, avec déplaisir, traité comme un objet qu’on manipule et déplace à volonté sans qu’il n’ait rien à y redire.

Après avoir réussi tout seul, comme un grand, à traverser la moitié de l’Afrique et enduré héroïquement – c’est ainsi qu’il le voit – les plus graves tourments, il est vexé de se voir considéré ainsi comme un paquet embarrassant. Il pensait les Européens plus accueillants, au sens africain du mot !

Bien sûr, il a vite fait la connaissance, en ce lieu, de jeunes gars dans son genre. La plupart de ces nouveaux amis sont des Sahéliens. Nigériens, Maliens, Tchadiens, voire Sénégalais, tous musulmans. Parmi eux, un Peul du Mali nommé Mamadou Bâ va former avec lui le noyau d’une sacrée bande d’aventuriers prêts à tout. S’y ajouteront un Camerounais, Rodolphe, originaire de Foumban, et un Ivoirien qui va devenir en quelques jours le meilleur ami de notre Célestin, Amédée, sorte de titi abidjanais âgé de vingt ans.

Totalement inoccupés, ces jeunes n’ont guère autre chose à faire, au long des jours, que de monter et démonter sans cesse des systèmes capables de les amener où les porte leur désir : Paris. Mais les informations qui leur parviennent au sujet des portes d’entrée en France sont toutes désespérantes. Une seule voie paraît finalement possible, celle de la montagne. Traverser les Alpes va devenir leur hantise. 

 

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Où l’on voyage en train

           

Ils sont quatre à se livrer à cette sorte de jeu de piste : Mamadou, Rodolphe, Amédée et Célestin. Au premier qui arrivera à Vintimille ! Ils sont jeunes, ils sont apparemment retapés, et même si le stress accumulé au cours de leurs années de route a causé des ravages dans leur être intime, ils font, pour un temps, un jeu de leur aventure, ne sont-ils pas parvenus enfin en Europe ?!

Cela consiste à prendre le train sans billet, et pour cause... Chaque fois que l’on est contrôlé, on est simplement débarqué la plupart du temps à la gare suivante, où il ne reste qu’à attendre le prochain train sans se faire attraper par une patrouille. Il faut juste avoir l’œil. Ensuite, on recommence jusqu’à l’arrivée au poste frontière de Vintimille. Pour de petites distances, il n’est pas interdit de faire du stop, cela marche bien en Italie pour peu que l’on soit vêtu correctement.

Que peut-il leur arriver ? Les flics italiens sont si peu redoutables, comparés aux milices libyennes ! De plus, personne ne sait où renvoyer ceux qui sont dans leur situation, leur identité n’ayant pas encore été confirmée, si bien que tout ce qui peut leur survenir de pire est d’être ramenés au camp qu’ils viennent de quitter… avant de repartir. Que peut faire un État de droit contre ceux qui préfèrent mourir plutôt que s’arrêter ?

Dans le train, tranquillement installé sur son fauteuil à côté de la vitre, une dame imposante à sa gauche et, face à lui, deux messieurs engagés dans une discussion en accéléré, Célestin rêve à son avenir. Bien sûr, passer la frontière sera une épreuve. Il ne se fait pas d’illusion, tout le monde sait que la France ne laisse pas passer les migrants venant de Vintimille.

Face à cette difficulté, on lui a expliqué – ceux qui ont échoué et se sont retrouvés au camp – quelles sont les diverses possibilités. On peut tenter de passer en train (mais on se fait prendre presque à chaque fois) ; ou trouver un passeur et se cacher dans son véhicule (mais les contrôles sont extrêmement sérieux, il le sait, il a acheté un journal français qui en parlait, et de toute façon, la plupart des passeurs se font payer et il n’a pas un sou) ; ou chercher à traverser la frontière en basse montagne, là où des militants français attendent les migrants et les accueillent (il a noté les endroits) ; ou, en désespoir de cause, enfin, rejoindre la haute montagne et passer des cols enneigés au risque de mourir de froid.

Il est prêt à tenter jusqu’à cette dernière expérience s’il échouait ailleurs, mais il sait que cela requerrait tout un équipement dont, en fait, il n’a aucune idée. Pas plus qu’il n’imagine vraiment ce que produit le gel sur le corps humain. C’est à ce moment de sa réflexion qu’il est interpellé par un contrôleur et n’a d’autre ressource que de saluer celui-ci d’un grand sourire africain et du geste internationalement compris des deux mains vides étendues.

Plus tard, il se retrouvera néanmoins sans autre ennui sur un quai de la gare de Gênes, dans l’attente d’un train pour Nice… Peu après, deux carabiniers venant arpenter ce quai, il se trouve obligé de se cacher dans les toilettes, où le sourire plein d’invite d’un quinquagénaire équivoque l’oblige à s’enfermer dans une cabine, utilisant ainsi ses derniers centimes d’euro.

Il finira par rejoindre la gare de Vintimille et par fuir le convoi, puis la gare elle-même, à la vue d’une armée de contrôleurs et de militaires. On ne passe pas !

Assis sur un banc proche de l’édifice, Amédée le malin l’accueille en souriant, il est arrivé premier ! Une journée lui a suffi tandis qu’il en a fallu deux à Célestin et que les deux autres n’ont pas encore paru. Ils arriveront ensemble peu après sans s’être concertés, épuisés et affamés.

Amédée a eu le temps de s’aboucher avec un groupe de migrants qui lui ont indiqué où trouver les bénévoles italiens qui offrent nourriture, boisson et couvertures. Là, deux hommes, un jeune et un vieux ainsi qu’une jeune fille, sont installés à proximité de la frontière, le long d’une route qui longe la mer. On est fin mai, le soleil tape, et les éboulis de rochers qui dégringolent jusqu’à l’eau sont déjà occupés par des dizaines de migrants…

 

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Où l’on zone à Vintimille

            

Pour les quatre amis, l’épisode de Vintimille a été l’occasion d’échecs répétés. Ils s’étaient donné à nouveau un défi : au premier qui se trouverait à la gare de Nice… Au bout d’une dizaine de jours, aucun d’entre eux n’y est parvenu. Bien sûr, ils sont refoulés par les flics français dès qu’ils approchent du poste frontière et les Italiens, bonne pâte, les renvoient vers la ville d’un air blasé.

Malgré de nombreuses tentatives, ils n’ont trouvé personne, parmi les voyageurs qui traversent la frontière, qui accepte de prendre l’un d’eux dans son coffre pour le faire passer. De même, les contrôles sont si sévères qu’il est impossible de se faufiler dans un camion sans se faire prendre. Chacun a essayé à plusieurs reprises et s’est fait brutalement chasser de là, soit par un chauffeur outragé, soit par des CRS aux chiens renifleurs bien entraînés.

Ensemble ou chacun à son tour, ils zonent donc sur les places de la ville en compagnie de dizaines, voire de centaines d’autres migrants de diverses origines, survivant grâce à la générosité des associations de militants internationalistes ou simplement charitables.

Puis Amédée a réussi à passer en train sans se faire prendre mais, arrivé à Nice, les flics français l’ont repéré à peine sorti de la gare, l’ont alpagué et reconduit aussitôt, avec d’autres malchanceux, jusqu’à la frontière qu’il venait de franchir. Ils ne se sont pas embarrassés de législation et sont allés au plus court.

Des passeurs professionnels ont bien sûr abordé l’un ou l’autre des quatre amis à plusieurs reprises, mais ils demandaient jusqu’à deux mille euros pour le passage… Certes, on pouvait discuter et faire baisser le prix, parfois même le ramener à mille euros seulement, mais encore fallait-il les avoir !

Seul, Célestin aurait pu les fournir. Les mille euros qui lui restent de l’avance de Madame Annonciation se trouvent cachés dans une pochette en plastique maintenue sur son ventre, sous le T-shirt, par un bandage bien serré. Mais il ne veut pas y toucher, il s’est engagé à envoyer du tissu à Tripoli, depuis Paris, et il tient à respecter cette promesse. Épouser Abondance est à ce prix…

Une autre source de financement, dangereuse, malsaine et fort aléatoire, se présente régulièrement à eux en la personne de recruteurs de prostitués. Ceux-ci proposent des revenus fort alléchants mais dont la plupart des migrants savent qu’ils sont mensongers et que le parcours qu’ils supposent est en réalité celui de l’esclavage.

Mais si la présence et l’énergie désespérée que mettent les migrants à se déplacer vers le Nord coûte de l’argent aux institutions européennes, elles sont aussi une occasion de rentabilité pour certains milieux. Outre les passeurs et les maquereaux, tout un pan plus ou moins précaire de l’économie sait profiter d’elles. C’est ainsi que les jeunes hommes les plus en forme peuvent être abordés par des employeurs potentiels désireux d’engager du monde au noir.

Aussi, la saison aidant, on est au début du mois de septembre, Beppe Albarola, un viticulteur des hauteurs d’Imperia en quête de main-d’œuvre, remarque ce groupe de quatre jeunes gens à l’allure particulièrement vive et les aborde pour leur proposer de les gagner, ces euros nécessaires à leur passage, en travaillant pour lui. 

Voici donc nos quatre amis installés à la va vite dans une sorte de grange avec quelques autres, des migrants étrangers comme eux ou des Sardes, et envoyés illico dans les vignes.

Le soir du troisième jour, Amédée demande à voir le patron et le prend à part. Il a une proposition à lui faire : lui et ses trois amis travailleront gratuitement pour lui le temps qu’il estimera nécessaire, mais ensuite, il les fera passer en France dans son camion, par exemple en passant par la montagne. Après tout, demande Amédée, pourquoi un viticulteur italien ne fournirait-il pas les hôteliers français de la région voisine ?

 

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Où l’on est près du but

 

Beppe Albarola, le viticulteur, se félicite d’avoir accepté la proposition de ce petit malin d’Amédée. Il s’en retourne chez lui tranquillement après avoir fait de bonnes affaires sur les marchés de Gap, Embrun et environs. Pourquoi n’a-t-il jamais pensé lui-même à cette formule, la vente directe de son vin sur les marchés alpins français ? Il se le demande.

Tout en roulant, il discute avec Amédée de ce mode de vente. C’est que, depuis l’arrivée sur ses vignes des quatre émigrés, il a eu le temps d’apprécier le jeune homme au point de l’embaucher pour de bon. Il s’est même débrouillé pour lui décrocher un permis de séjour en Italie.

Amédée a essayé d’obtenir le même statut pour ses copains mais Beppe lui a vite fait comprendre que trop c’est trop. Il a simplement consenti à faire passer la frontière aux trois autres, cachés dans son camion derrière des piles de cubitainers de trente-trois litres.

Il est même allé jusqu’à leur payer le voyage en train jusqu’à Paris, mais rien de plus ! Il est vrai qu’ils les a fait travailler comme des brutes pendant plus de trois mois sans les payer… En tout cas, pense-t-il, les voilà en France et hors de danger.

En fait, les trois garçons ont bien pris le train en gare de Gap mais ils se sont fait repérer par la police du rail lors de l’arrêt de Lyon. Voyant les bleus monter dans leur wagon, ils ont eu vite fait de courir vers la porte opposée et de sauter sur le quai, chacun courant dans une direction différente.

Deux d’entre eux, Mamadou et Rodolphe, ont toutefois été repris, mais Célestin a eu l’idée de se mêler à un groupe de skieurs qui tentait difficilement de pénétrer dans un wagon du même train. Le bonnet tiré jusqu’aux oreilles, il est monté avec eux.

Maintenant, il roule vers Paris, à peu près tranquille, il n’y aura pas d’autre arrêt avant la Gare d’Austerlitz, à lui de sortir sans se faire pincer, ce serait bête de se faire prendre et renvoyer en Italie alors qu’il touche au but. Dans deux ou trois heures, il sera à Paris ! L’objectif qu’il vise depuis maintenant plus de deux ans au travers de tant de dangers…

Lorsqu’il était au centre de regroupement de Milan, un Camerounais qui venait de Paris après d’être fait renvoyer en Italie lui avait expliqué comment sortir du train sans se faire arrêter au bout du quai, là où les policiers en civil scrutent les arrivants pour discerner dans leur masse la présence d’indésirables.

Lui-même y avait réussi, c’est plus tard, dans un quartier de Paris appelé la Chapelle, un nom célèbre parmi les migrants, qu’il avait été arrêté puis renvoyé d’où il venait en fonction de la directive dite de Dublin, bien connue d’eux elle aussi.

Voici comment il fallait procéder : ne pas sortir du train avant que celui-ci soit totalement vidé de ses occupants, puis se soustraire à la vue de toute personne qui passerait sur le quai, ceci jusqu’à l’arrivée de l’équipe de nettoyage.

« Tu verras, mon frère, disait le Camerounais, il y a parmi eux beaucoup de Noirs, comme toi, alors les Blancs peuvent te confondre avec eux. Mais méfie-toi, il ne faut pas leur faire confiance, ils ont trop peur de se faire renvoyer s’ils sont pris à protéger un migrant, mais ils ne diront rien s’ils te voient descendre du train. »

Il valait mieux sortir alors et suivre sur le quai l’un des chariots de nettoyage. À ce moment-là, le quai serait quasiment vide, il fallait prendre l’air de faire partie d’une des équipes au travail. Puis, arrivé au bout du quai, surtout ne pas foncer tout droit vers le hall mais tourner comme le chariot en direction d’un autre quai, sans doute celui où un autre train venait d’arriver. Une fois là, se glisser dans le hall et se mêler à la foule des voyageurs.

« Fais cela, continuait le copain, et tu auras une petite chance de t’en tirer. Mais il te restera à sortir de la gare… Surveille les uniformes, mais méfie-toi aussi des personnes qui n’ont pas de bagage, se sont peut-être des flics. » 

Célestin a bien tout mémorisé, il va tenter de passer l’obstacle en se donnant le maximum de chances. Mais que les Blancs le sachent : ils peuvent le prendre et le renvoyer en Italie s’ils le veulent, il reviendra !

 

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Où l’on découvre un secret des Blancs

 

Les craintes que ressentait Célestin lorsque le TGV s’est arrêté à son terminus en gare d’Austerlitz se sont révélées sans fondement. Aucune des précautions qu’il s’est appliqué à prendre avant de descendre du train, puis de quitter le quai, puis de sortir de la gare… ne lui ont semblé utiles. Personne n’a fait attention à lui !

D’ailleurs, personne n’a paru le voir, tout simplement. À sa grande surprise, il a pu traverser le hall de la gare sans avoir croisé un seul regard. Même lorsque, tremblant, il a vu s’approcher de lui puis quasiment le frôler une patrouille de trois soldats armés. Une soldate l’a peut-être vaguement effleuré des yeux mais sans y prendre garde, lui a-t-il semblé. C’était un regard qui passait à travers lui et le dépassait infiniment. 

Sorti de la gare, il a marché au hasard et s’est retrouvé dans une avenue très passante. Elle courait en contrebas de la voie ferrée. Sur le bord d’un très large trottoir il y avait un banc, il s’y est assis. Il faisait froid. Les gens passaient devant lui et toujours rien, pas un regard. Un jeune Noir en bonnet de laine, vêtu d’une doudoune effilochée et d’un pantalon de jogging, chaussé de vieilles baskets, ça ne présentait aucun intérêt pour eux.

Au bout d’un long moment, il a remarqué un grand bistrot, juste en face du banc, de l’autre côté du trottoir, À l’intérieur, les gens paraissaient avoir chaud. Il n’avait pas le choix, il s’est levé, il a traversé le trottoir, chaque pas lui coûtait, un poids terrible reposait sur lui. Trouver le courage de pousser cette double porte vitrée…

Il l’a fait, il est entré, deux ou trois personnes se sont retournées, l’ont vu et sont revenues sans autre à leur intérêt du moment. Ne sachant où se diriger, il s’est avancé et s’est dirigé vers le bar, plus dans l’idée de se soutenir que pour commander.

Beaucoup de gens s’agglutinaient là. Rien ne s’est passé quand il s’est faufilé entre deux Blancs qui parlaient haut chacun de son côté. Le barman ne l’a pas vu lui non plus, lui a-t-il semblé, alors il a attendu. Longtemps. Tout le monde parlait en même temps, à voix très haute, tout autour de lui, cela l’a mis au bord de l’étourdissement, la sueur lui est venue, ses jambes ont commencé à flageoler, il s’est senti très mal.

Il s’est retourné pour regarder la salle et il a compris alors, d’un coup, une chose qui l’a laissé pantois et, d’étonnement, l’a sorti de son malaise : personne ne faisait attention à personne ! Pas plus à d’autres qu’à lui… Soit les gens étaient seuls, soit ils étaient à deux ou trois à parler ensemble, et c’était tout.

Il a compris d’un coup, dans la plus grande lucidité, le sens d’un mot qu’il avait entendu prononcer sans le comprendre à propos des Blancs : « anonymat ». Chez eux, les gens ont un nom mais ils ne connaissent pas celui du voisin. Parce qu’ils ne s’intéressent pas à ce voisin. Chacun est seul. Et il ne veut pas que ça change, on dirait, il ne veut pas qu’on l’embête...

C’est cette compréhension qui lui a donné le courage de quitter le zinc et d’aller se trouver une table inoccupée dans la salle. Une place bien à lui. Comme les autres. Dans un coin, toutefois, le dos au mur sur un bout de banquette, en sorte de ne pas être mis en danger par derrière.

Et comme les consommateurs les plus proches de lui se levaient pour partir, le garçon est venu se faire payer, a avisé Célestin et lui a demandé ce qu’il voulait. Il a demandé une bière et un sandwich. Le garçon a souri et il a dit « Bouteille ou pression ? » Bien plus tard, Célestin comprendra qu’il avait fait le bon choix en répondant « Pression » à tout hasard. 

Des semaines ont passé et, assis à la terrasse d’une brasserie pour prendre un peu de soleil, il se dit que ce sont de ces petites choses qui te font parisien. Ou lyonnais. Ou ce qu’on voudra. Lui, maintenant, il a pris le coup, on n’a pas survécu pendant des mois en faisant le malin sur un marché africain sans détenir en soi l’art de se débrouiller quoi qu’il arrive. Ni, d’ailleurs, pense-t-il, sans garder l’espoir même en en prenant plein la gueule.

 

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Où l’on campe sous le métro

 

Il n’a fallu que quelques jours à Célestin pour se trouver une place à l’abri de la voie du métro, du côté de la Chapelle, après avoir négocié l’achat d’un matelas, d’une couverture ouatinée et d’une doudoune. Le tout plus qu’usagé. Après quoi, il ne lui restait plus un sou, hormis les mille euros de Madame Annonciation.

Mais ceux-ci, interdit d’y toucher sauf à les utiliser pour faire le commerce à la Mama Bentz : acheter de la cotonnade en gros au marché Saint-Pierre, près du Sacré-Cœur, le conditionner et l’expédier à Tripoli.

Pour le moment, il n’a pas encore réuni toutes les conditions nécessaires. L’urgence, pour lui, est plutôt de se nourrir, de se laver, etc., tout en évitant les contrôles. Car la foule des Africains qui hantent la quartier est traversée par ces patrouilles de policiers armés qui ont manifestement l’œil sur tout ce qui se passe. Personne n’est à l’abri d’une interpellation, vite suivie d’une arrestation.

Célestin doit observer la plus grande prudence car il sait que son passeport nigérien n’abuserait personne dans un commissariat. Nombreux sont les récits de telles arrestations, exécutées au hasard, voire de rafles opérées au petit matin. Il sait que toutes les personnes réfugiées sous les voies sont alors méthodiquement chassées de là pour être regroupées et distribuées dans des autocars qui les emmènent en grande banlieue pour les caser, par exemple, dans quelque lieu public désaffecté.

Une fois là, on n’est plus à même de couper à l’enregistrement. S’ensuit un long processus administratif suivi le plus souvent d’un placement d’office en centre de rétention. Direction l’avion ou le train en vue d’un retour, soit dans le pays d’origine, soit dans le premier pays abordé à l’arrivée en Europe. L’Italie, pour Célestin…

Ce qui n’étonne plus ce dernier, c’est l’indifférence des Européens, hommes, femmes et enfants, qui passent paisiblement, attachés à leurs affaires, tout au long des avenues qui longent les voies du métro. On dirait que pour eux, les milliers de réfugiés qui s’entassent là pourraient aussi bien ne pas s’y trouver. Après tout, pense-t-il, ils ne nous ont pas demandé de venir, ils préféreraient que nous soyons restés là d’où nous venons.

Pensant cela, il se souvient cependant de cette rencontre qui, pour lui, a été à l’origine de tout. Son altercation avec un Blanc, un Yovo, au marché de Lomé. N’était-ce pas lui, Célestin, qui criait à l’injustice, au vol permanent de la richesse africaine par les Français ? Il se rend compte maintenant que rien de cela n’affleure à la surface de la conscience de ces derniers. Du moins de ceux qu’il regarde passer.

Il a vieilli, Célestin, il ne se fait désormais aucune illusion. Ni sur la bienveillance des Européens, ni sur la probité des sociétés africaines. Il sait maintenant ce qu’il en est. Il lui reste à se tirer d’affaire par lui-même, en usant de tous les faibles moyens qui restent à sa disposition. Toutefois sans risquer de se faire prendre en outrepassant par trop les limites de la légalité.

Trouver un toit, trouver un boulot, ne pas se faire prendre. Ne faire confiance à personne. Point.

Et puis voilà, la seule fois où Célestin est abordé par des Blancs, il s’agit, non de flics, mais de trois jeunes gens, deux garçons et une fille. Des étudiants. Ça se passe au moment où il fait la queue dans la rue pour la soupe chaude proposée par l’Armée du Salut. Ces trois personnes passent devant lui, et la fille lui sourit. Pourquoi à lui ? Il n’en sait rien, ça se trouve comme ça. Alors il sourit aussi.

Ce sourire déclenche un mouvement vers lui. Les trois jeunes l’abordent et lui demandent s’ils peuvent lui poser des questions. Il leur dit Oui, il n’a aucune raison de dire Non. Alors ils l’entraînent vers un petit boui-boui chinois pour l’interviewer en échange d’un bon repas. 

 

Chapitre 49 et dernier

Où coule la Seine

 

La soirée est douce, c’est un de ces soirs de Paris où, passée la ruée des retours vers les banlieues, il est agréable de paresser quelques heures à la terrasse d’un café, à discuter, plaisanter, voire refaire le monde autour d’une tablée de verres, de tasses et de cendriers. Là, un groupe d’étudiants en sciences politiques entoure Célestin, le fait boire, le choie, fait de lui le héros de la soirée. Il n’en finit pas de répondre aux questions qui fusent de tout côté.

Il sait parler, Célestin, il sait raconter, il plonge ses amis de rencontre dans tout ce monde des aventuriers du Voyage et cela les cloue sur place, tour à tour émus, effrayés, passionnés, scandalisés, admiratifs ou écœurés… Et lui se sent quelqu’un, enfin quelqu’un. 

À la nuit tombée, on se sépare, on se fait la bise, chacun s’éloigne… et notre jeune Togolais se retrouve seul au bord du trottoir. C’est que lui n’a pas de chambre à retrouver. Eh bien si ! la jeune fille qui l’avait remarqué, partant au bras de son copain, se retourne en souriant et s’aperçoit d’un coup que leur informateur ne sait plus où aller. Elle ramène son compagnon vers lui et tous deux l’entraînent jusqu’à un hôtel pas trop miteux, du côté du Quai de la Rapée, et lui paient un lit pour la nuit. Après de nouvelles bises, plutôt fiers de leur générosité, ils repartent tranquilles.

Cet hôtel, cette chambre, ce lit douillet, cette nuit abritée, c’est le premier contact de Célestin avec ce qu’il est venu chercher au prix de tant de peines. L’Europe, enfin, la vraie ! Sans souci du lendemain, il se met à échafauder une foule de projets tous plus merveilleux les uns que les autres. Il a confiance, ses nouveaux amis l’ont remarqué, écouté, apprécié, il va les revoir et ils l’aideront.

Du moins le croit-il, car le lendemain, personne d’entre eux ne se trouve à l’attendre à la terrasse de ce qu’il prenait pour leur lieu habituel de rendez-vous. Il les attend, grelottant sur sa chaise, lui qui ne dispose que de quoi se payer un café. Il reste là des heures et personne de connu ne vient, alors il comprend qu’il est seul, et qu’il est perdu.

Il se retrouve errant dans le quartier, entre Bastille et la Rapée, sans but, sans projet praticable, solitaire et amer. Il n’est pas bon d’avoir goûté aux délices lorsqu’on en est aussitôt privé. Sa déception est telle qu’il tombe dans une désolation profonde, proche de l’envie de mourir, de voir finir tout cela, toute cette peine, cette solitude absolue. 

Cette dépression, inhabituelle chez lui, lui ôte pour cette seule fois la prudence nécessaire aux proies préférées des chasseurs, et cela lui est fatal. Alors qu’il se tient, seul, sur le quai retrouvé, il est rejoint et encerclé discrètement par une de ces patrouilles de trois policiers – deux hommes, une femme – qui arpentent la ville l’arme au bras.

Serré de près par eux, affolé, il pousse un cri et bouscule le plus jeune des flics puis file comme une flèche, courant de toutes ses forces le long du quai, si bien qu’il prend trop de distance pour être rattrapé. Ce que voyant, le plus âgé des policiers use de son sifflet, ce qui fait apparaître presque instantanément, par malchance, une autre patrouille à l’autre bout du quai.

Célestin comprend alors qu’il sera pris. En un éclair, dans son désespoir, il ressent aussi, sur le moment, contre toute attente, que toute cette aventure était un leurre, qu’il n’avait aucune chance de gagner sa place dans ce monde-là, d’échapper au retour, à l’échec, à la honte du perdant. Et il baisse les bras.

Il plonge dans le canal, s’enfonce dans l’eau grise et froide, puis, remontant à la surface, nage un peu, au hasard. Il se trouve alors heurté par une longue et lourde barge chargée de sable dont le pilote ne l’a même pas aperçu. Assommé, il coule, et ceux qui le poursuivaient devront assez vite constater qu’il ne remontera pas.

Célestin est bien arrivé à Paris, arrivé pour toujours. Il gît au fond de la Seine. Son nom pourrait être ajouté à ceux des milliers de jeunes gens hardis et courageux qui ont disparu avant de trouver l’Eldorado. Mais justement, ce ne sera pas le cas, car après avoir repêché son blouson en aval, les Français n’y trouveront qu’un passeport nigérien et un faux nom.

Et mille euros dont ils ne sauront que faire.

 

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Note finale

Eh oui ! le feuilleton est arrivé à sa fin. Célestin a pris congé de nous. Cela pouvait se terminer plus gaiement, mais ç’aurait été de la triche. Racontée ainsi, l’histoire est plus vraisemblable que ne l’aurait été une issue positive. Ils existent, ces jeunes migrants qui se suicident au moment où ils découvrent ce qu’il en est de l’aboutissement réel de leur aventure.

 

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Sources :

Serge Daniel – Les Routes clandestines – L’Afrique des immigrés et des passeurs – Hachette, 2008. Mon récit doit l’essentiel à ce livre très documenté qui m’a servi de guide permanent.

Voir aussi :

Atlas des migrations : les routes de l’humanitéHors série Le Monde La Vie – 2008-2009.

Le Monde diplomatique : Histoire(s) d’immigration, titre rassemblant plusieurs articles parus ensuite dans la revue Manière de voir – 2002, 2003, 2004.

Revue Jeune Afrique : plusieurs articles parus en 2016 et 2017.

Abou Bakar Sidibé – Film documentaire Les Sauteurs.

Le Monde, numéros des 24, 25 et 26 août 2017 : trois reportages intitulés Migrants dans l’enfer libyen.

Rencontres personnelles avec quelques réfugiés africains.

 

 

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