Retour à la page d’accueil

 

Retour à la page Ecrire

 

 

Depuis le 27 mars 2017, c’est un feuilleton…

Certes sorti de l’esprit fatigué du présent scribouillard,

mais fortement imprégné de témoignages de journalistes courageux 

ou de militants de la cause des droits des humains.

 

Je cite certains d’entre eux ici car je leur dois à peu près tout

de ce qui concerne les conditions dans lesquelles se trouvent engagés les migrants africains partis vers l’Europe. 

 

Tout en déplorant d’avance l’inévitable légèreté de mon propos,

je tiens à souligner que j’aborde ces récits inventés avec humilité

devant ces aventuriers du désespoir que sont les migrants dont il sera question.  

 

 

 

Création de Stéphane Pahon (détail)

 

 

cÉlestin

 

Ou le cheminement d’un jeune migrant togolais

en route pour Bakou, capitale de la France

 

On pourra lire le récit à la suite en allant sur Suite

Pour aller au bout actuel du récit : retour

 

Résumé des chapitres précédents : Célestin, seize ans, l’un des jeunes désœuvrés qui hantent le marché de Lomé, la capitale du Togo, décide de partir pour la France. Pour le moment, il ne peut compter que sur la seule aide de Dieu…

 

 

12

Où l’on roule sans histoire

 

D’Atakpamé à la frontière du Burkina Faso il y a près de six cents kilomètres à couvrir. On roule sur une route à peu près entretenue, surtout pour les besoins du maintien de l’ordre. Les trous et les plages de sable n’y manquent tout de même pas. On traverse d’abord les grandes cultures, surtout autour des villes, et de larges portions de forêt, et vers la fin on aborde la savane.

Sokodé, Kara, ces villes sont traversées de la même manière qu’Atakpamé, avec les mêmes barrages et les mêmes gradés... Pour cette première partie du voyage, nul besoin de s’arrêter dans les villes, chacun, dans le bus, est supposé disposer de nourriture et d’argent, en tout cas au début.

C’est le cas de Célestin, qui va pourtant consommer assez vite ce qu’il avait prévu d’emmener. Victoria a été plus prudente et elle partage un peu, ainsi que Koffi. Cela ne les rapproche pas, même s’ils sont serrés les uns contre les autres, au long des heures ils restent silencieux, sauf la jeune fille, qui ne cesse de chantonner ses chants religieux.

C’est plutôt en brousse que le bus s’arrête, de préférence aux heures de la prière musulmane. Sur la route, on trouve assez souvent des étals gardés le plus souvent par une matrone accompagnée d’un gamin ou d’une adolescente. À côté de jerrycans d’essence venue illégalement du Nigeria voisin, ils vendent des fruits, quelques beignets graisseux ou de l’agouti rôti, de l’eau qu’ils puisent dans un seau de plastique et font boire à la louche, parfois un soda.

Tous descendent alors du bus, s’égaillent dans la nature pour satisfaire leurs besoins, cassent une croûte, allument une cigarette ou s’éloignent un peu pour étendre leur tapis de prière. Quelques-uns achètent une ou deux bananes ou un beignet, mais la plupart préfèrent dépenser le moins possible et certains resteront le ventre vide.

C’est le choix que fait Célestin. Il s’en veut de s’être montré vorace, il décide de se punir, il lui faut s’aguerrir, pense-t-il. Koffi l’approuve, il n’a pas vu d’un bon œil le gamin liquider son casse-croûte en une seule étape.

Tout cela fait, chacun s’assied dans l’herbe ou dans la poussière et attend qu’Albert, le chauffeur, se réveille. Il est seul à conduire et il a sa tête, il refuse de s’arrêter pendant la nuit, il roule en permanence, si ce n’est qu’à certains arrêts, quand ça lui prend, il sort sa couverture, s’allonge à l’ombre du bus et dort une heure ou deux.

On remonte dans le bus en suivant l’ordre préétabli et l’on reprend la route. Kilomètres et kilomètres de secousses et de tangage, compte tenu de l’état de la suspension.

La suspension, c’est le souci premier de Mokhtar, le chef. Il la sait en mauvais état, le souci de rentabilité pour ce transport de marchandise humaine passait avant tout. Mais arriverait ce qui devait arriver, à lui de se débrouiller, son boss s’est déchargé sur lui de tous les problèmes.

Pour le moment ça tient, mais quand on en sera à traverser le sud du Burkina, les choses pourraient mal tourner, les routes y sont mauvaises.

Dans le bus, Victoria a repris sa chanson mais la plupart des autres se taisent. Ici ou là, cependant, un croyant fervent a sorti son chapelet et l’égrène en murmurant une sourate. Quelques mots sont échangés à l’occasion, par nécessité, mais au fond, chacun est tout à son aventure et se cadenasse.

Pour Célestin c’est difficile, il est le plus jeune, sans doute le moins endurci, il aimerait parler, échanger à propos de ce qui domine ses pensées et qui n’a qu’un nom, Kékéli. Peut-être Victoria serait-elle intéressée, pense-t-il, à apprendre des choses sur Kékéli et lui…

Mais il constate assez vite que la jeune fille est tout aussi cadenassée que les autres, qu’elle soit femme ou non. Cela le fait réfléchir. Il se demande comment réagirait Kékéli dans une situation semblable.

 

–oOo-

 

 

Tout le récit à la suite

 

1

Où l’on fait la connaissance de Célestin

 

Célestin a repéré les deux Yovo* avant les autres. Il les a désignés à Blondin parce qu’il est son cousin. Cela n’aurait pas été correct de s’attaquer aux deux Blancs sans en faire profiter le fils de l’oncle qui lui offre son hospitalité !

Célestin est à Lomé, la capitale du Togo, depuis deux mois. Il a quitté son village, situé près d’Atakpamé, à près de deux cents kilomètres au Nord. Il n’était pas question qu’il végète en brousse, à seize ans, sans rien d’autre à faire qu’à jeter de temps en temps un œil sur les cochons de son père. Il n’allait pas suivre sa mère et ses sœurs au champ ! Travail de femmes, elles se seraient moquées de lui. D’ailleurs, il porte en lui de grandes ambitions.

À Lomé, en fait, il a dû se contenter pour dormir de la véranda de son oncle, un frère de sa mère. La tante le voit d’un mauvais œil car il ne fait que manger, manger, dit-elle, sans apporter autre chose que quelques piécettes gagnées au marché. Mais l’oncle, qui est fonctionnaire, gardien à la Préfecture, ne pouvait faire autrement que de l’accueillir. De plus, la présence de ce neveu lui évite d’avoir à payer un veilleur de nuit.   

Célestin observe les deux Yovo. Ils se sont aventurés sur le marché, sans doute avides de couleur locale comme le sont les Blancs de passage. Il est difficile de donner un âge aux Européens mais l’un des deux doit être vieux car il a les cheveux blancs au-dessus de son visage rouge. L’autre a seulement les cheveux gris et sa peau est moins brillante. Il est plus grand que son compagnon et semble moins sur ses gardes. C’est celui-là qu’il faudra aborder.

Ce sera facile car ce sont des Français, juge-t-il, ils marchent comme des Français, à petits pas secs. Ils ne font pas partie des très riches, Célestin le voit bien. Même s’il est nouveau dans le métier, il a déjà pu aborder de riches Yovo, que ce soit en français ou en anglais, mais rarement, car en général ceux-là ont retenu leur guide à l’avance. En anglais il ne connaît que quelques phrases utiles, sans plus. Mais là, ce sont des Français, pas de problème.   

Les deux garçons se sont empressés de coller aux deux Blancs, suivis par d’autres petits vendeurs, mais c’est Célestin qui arrive le premier. Il s’adresse au plus grand des deux, il le fait vite et parle fort car les autres garçons sont déjà agglutinés autour d’eux, tous criant Patron ! Patron ! Je t’emmène où tu veux, qu’est-ce que tu veux acheter ? Où tu veux aller ? Tu veux manger ? Tu veux voir des bijoux ? Tu veux voir des belles filles ?

C’est un métier. Et le touriste blanc est le client idéal. Il a besoin d’être aidé, conduit, conseillé, informé, dirigé. Il faut lui faciliter le séjour. Il paye celui qui saura s’acquitter de tout cela. Et le marchand ou la fille chez qui on l’aura conduit paiera une commission au guide. Or le Blanc de passage ne connaît pas les prix, tandis que l’Africain, l’Arabe, le Chinois, ou même l’expatrié, ne se laissent pas estamper. Et quoi de plus juste que de surtaxer une personne assez riche pour venir se promener à Lomé au nez des pauvres Africains ? 

Cette fois-ci, Célestin a gagné, le grand Yovo lui demande où il pourrait trouver un marchand de petites figurines en bronze. C’est pour ses enfants, il veut leur ramener un ensemble de petits personnages africains. Le vieux n’est pas très chaud, il préfère s’en aller, mais Célestin saute sur l’occasion : Pas d’problème ! – la première réponse africaine à toute demande européenne –, je te guide, patron.

Blandin a perdu, il repart tranquillement avec le groupe des autres jeunes désoccupés, mais Célestin s’empresse de conduire le Blanc jusqu’à une échoppe où il trouvera ce qu’il recherche et au-delà. Le Blanc est content (le marchand aussi, qui a vendu au meilleur prix…), il ressent une sympathie pour ce jeune garçon qui semble si gai et si entreprenant. C’est pourquoi il lui pose une question personnelle.

La réponse de Célestin va susciter un entretien qui changera la vie du garçon.

 

* Le mot yovo (littéralement, petit blanc), désigne le ou les Blanc(s) en langue mina. Il est passé dans la langue éwé (Togo et Ghana), celle de l’ethnie de Célestin.

 

2

Où l’on est pris à sa propre parole

 

Célestin ne sait trop comment répondre au Blanc, qui lui a posé cette question : Tu gagnes assez pour vivre, en faisant ça ? Alors il préfère dire qu’il a d’autres ambitions, mais le Yovo veut en savoir plus, il devient très embarrassant, Célestin doit trouver du sérieux, et ce qui lui vient, c’est : Je vais aller en France, patron. Il en est lui-même surpris mais voilà, c’est dit…

L’homme reste silencieux un moment. Comme soucieux, il regarde Célestin et secoue lentement la tête. Tu veux vraiment aller en France ? Le ton d’incrédulité de cette question pique le garçon au vif, ce qui va susciter un échange de plus en plus haletant :

– Oui, c’est ça, je veux aller en France. Je vais y aller.

– Mais pourquoi ? En France, tu ne seras pas bien accueilli…   

– Oui, mais j’y vais pour travailler, pour avoir un métier, pas pour faire l’imbécile.

– Même comme ça, dis-toi bien que ce n’est pas facile : trouver du travail, trouver une chambre… Personne ne t'attend, là-bas.

– Oui, mais la France, c'est le pays de mes rêves, patron, le paradis !

– Je te le dis pour ton bien, tu seras méprisé, tu seras le dernier des derniers, en plus tu auras froid et quand tu seras dans une grande cité, loin de tout, tu seras très triste et mal portant à cause de la pluie et du ciel gris...

– Tu dis ça pour que je reste ici ?

– Bien sûr, à ta place je resterais ici, dans mon pays.

– Oui mais ici il n'y a rien pour manger, patron, pas de travail, pas d'argent, rien du tout, tous les jours j'ai besoin de manger, mais à Paris il y a tout. 

– Dans mon pays tu ne serais pas dans ton pays ! On n'est pas bien quand on n'est pas dans son pays. Si tu n'as rien à manger à Lomé, pourquoi ne vas-tu pas au village ? Au Togo il y a à manger, on peut tout faire pousser pour manger, des fruits, des légumes, on peut élever des poules, et même des porcs. 

– Je ne suis pas un paysan, moi ! Je ne vais pas retourner chez mon père pour marcher pieds nus ! Je suis allé à l'école ! Je peux même travailler dans les bureaux comme fonctionnaire. Si tu as un parent bien placé, tu peux avoir un travail.

– Mais toi, tu n'as pas de travail. Tu n'as pas de parents, ici à Lomé ?

– J'en ai un, patron. Je suis venu chez lui quand je suis arrivé du village. Il est fonctionnaire. Mais je ne peux pas rester longtemps chez lui car sa femme ne m'aime pas. Elle veut qu'il donne tout à ses enfants. Elle veut me chasser. Elle crie beaucoup et mon cousin ne peut pas fâcher son épouse. Quand je serai en France, c'est moi qui enverrai l'argent et les cadeaux. Et quand je reviendrai je serai riche, Dieu m'aidera, et alors j'irai au village. J'amènerai beaucoup de cadeaux, j’aurai des habits de Blanc et même une voiture, et je pourrai avoir une belle femme. Comme tous ceux qui reviennent.

– Tous ceux qui reviennent sont riches ? Peut-être qu’ils mentent, qu’ils se sont endettés pour revenir, qu’ils ne veulent pas qu’on sache qu’ils sont pauvres et humiliés ?

– Patron, tu dis ça pour que je reste ici, je ne te crois pas, tu me crois trop bête. Tu dis ça pour garder ta richesse pour toi là-bas. Vous êtes tous comme ça, vous les Blancs : Vous avez tout parce que vous prenez, vous prenez, vous mangez, vous mangez, jamais vous ne donnez. C’est pour ça que vous êtes riches. Dieu vous a laissé prendre et vous avez oublié de donner. Ta richesse, pourquoi tu ne veux pas que j’en aie, moi aussi ?

Alors le Blanc a secoué la tête et il est parti. Mais Célestin l’a décidé, il ira à Paris !

 

3

Où retentit une parole prophétique

 

Dimanche matin. Célestin et Blandin sont au temple. Pour les parents du second, il n’aurait pas été question que les garçons, et les autres enfants, manquent le culte dominical !

Les deux cousins font d’ailleurs partie du chœur des jeunes hommes, qui a pour but l’accompagnement musical de l’office à côté de nombreuses autres chorales. Côté religion, ce qui branche le plus les deux jeunes gens, c’est la musique, le chant. Avec leurs copains, ils chantent du Gospel Song de l’époque des Quartets, dans le style de Louis Armstrong, en français ou en anglais, en s’accompagnant d’un synthé.

Ils ne sont pas les seuls à chanter, on trouve aussi d’autres chœurs. Il y a celui des anciens, qui chantent de vieux cantiques français ; il y a les deux chorales de jeunes filles, adeptes du gospel récent qui permet de se balancer en chantant ; les chœurs de femmes, qui se balancent aussi, mais moins, et préfèrent chanter en éwé, en mina ou en fon ; enfin le grand chœur mixte, qui fait même parfois dans le classique européen.

Ce grand nombre de chœurs, ainsi que la longueur des prières et des allocutions qui s’ajoutent à la prédication, explique aussi que le culte va durer toute une longue matinée.

Le temple est immense et ce dimanche-là il est plein, bondé, car c’est le jour de l’offrande. Ce qui ajoute encore à la durée du culte car chacun va apporter sa contribution en rejoignant la file qui avancera lentement, moitié marchant moitié dansant, vers la table sainte, au rythme des chants. À ce moment, toute l’assemblée, environnée de sainteté, est habitée par la ferveur.

Vient le moment où tout s’arrête, où, hormis quelques petits enfants, tous se taisent, car le pasteur, un homme important puisqu’il est aussi le modérateur de l’Église presbytérienne, se lève et rejoint la chaire. Il va prêcher, moment solennel. Il ouvre la Bible – et beaucoup font de même dans l’assistance – et déclare : « Nous lisons dans l’Évangile selon Luc, au chapitre 9, les versets 51 à 62. » Tous écoutent attentivement la lecture, souvent en suivant du doigt dans leur bible ce que le saint évangéliste a écrit pour eux.

Ensuite, le pasteur fait une courte prière puis commence son prêche. D’entrée, pas mécontent de montrer son savoir, il insiste sur un point de traduction. « Les Évangiles ont été écrit en grec, une langue très difficile à traduire correctement. Ainsi, au verset 51, il n’est pas écrit : "Or comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem". Il est écrit littéralement : "il a durci sa face !" C’est que le Seigneur savait qu’il partait pour un terrible voyage. La croix était au bout. Et croyez-moi, ses disciples avaient peur de le suivre. Et pourquoi avaient-ils peur ? Eh bien c’est qu’ils savaient que pour eux aussi, la mort pouvait être au bout du chemin, ou même avant ! »

Célestin écoute cela et un voile se déchire devant ses yeux : il voit les apôtres qui avancent sur le chemin tracé, il voit qu’ils ont peur, il voit qu’ils risquent la mort, mais il voit aussi que le Seigneur avance malgré tous les dangers, et pourquoi ? Parce qu’il a durci sa face ! Célestin voit bien ce que cela veut dire. Cela veut dire qu’il ira jusqu’au bout…

Et cela résonne, dans l’esprit de Célestin, avec ce que nombre de taxis, cars, taxis-brousses, portent à l’avant ou à l’arrière en grosses lettres : « San fout la mort ! » Voilà ! Celui qui veut vraiment aller quelque part, il doit durcir son visage, ça veut dire ne rien lâcher, toujours avancer, et s’en foutre de la mort.

C’est à ce moment précis que Célestin décide pour de bon de partir. Il sait une chose : s’il se comporte comme le Seigneur, il arrivera lui aussi à la grande Ville, serait-ce au travers de la mort.

Il est tellement dans cet état d’esprit, qu’il entend les mots de la bénédiction finale de ce culte, « Le Seigneur est avec vous ! », comme une promesse qui s’adresse directement à lui. Il va partir et il arrivera, ou alors il mourra, Parole du Seigneur !

 

4

Où l’on se distingue de Lucky Luke

 

Sur la grande plage de Lomé, Célestin et Blandin sont assis sur le sable. Ils discutent du projet de Célestin. Blandin, lui, ne veut pas partir. Il dit que l’avenir est en Afrique, que c’est un grand savant blanc qui l’a dit, qu’il l’a entendu à la radio de son père, un grand poste noir et argent des années quatre-vingt qui trône, dans le salon, sur une étagère couverte de dentelle. L’orgueil de sa mère.

Mais Célestin sait bien que tout ce que disent les Blancs, savants ou non, à propos de l’Afrique est inspiré par leur volonté de laisser les Africains dans leur misère. Il explique à Blandin qu’ils préfèrent tirer eux-mêmes du continent tout ce qui peut les enrichir. Ensuite ils ramènent l’argent à Paris. C’est là-bas qu’il est, assure-t-il, l’argent de l’Afrique !

En fait, Célestin a bien compris que pour son cousin ce n’est pas la question. Il sait pourquoi Blandin ne veut pas partir : c’est parce que, le moment venu, son père lui trouvera forcément un emploi à la préfecture, alors pourquoi prendre des risques ?

Il le dit à son cousin, mais celui-ci lui répond que non, ce n’est pas pour ça, que c’est plutôt que s’il montrait le moindre désir de s’en aller, son père le bastonnerait et sa mère le grifferait à mort ! Après tout, il n’a que quinze ans et travaille bien au collège !

Célestin hoche la tête d’un air méprisant et traite son cousin de fils à papa. Alors Blandin se lève et s’en va, et Célestin reste seul. De toute façon il a de quoi penser. Son projet présente de nombreuses difficultés, cela le préoccupe.

Il le sait bien, dire que l’on va partir est une chose, parvenir à ses fins en est une autre. On ne peut pas simplement dire au revoir et s’en aller tout seul sans rien comme Lucky Luke. Lucky Luke, ce n’est pas la réalité, c’est une invention pour amuser les enfants.

Dans la réalité, pour partir aussi loin à travers la forêt et la savane, puis le désert, puis la mer, il faut être plusieurs. Surtout quand on est jeune. Il faut rejoindre un groupe de gens aguerris. Et il faut sans doute se faire accepter par eux. Ne pas représenter un poids à leurs yeux, ni une dépense supplémentaire. D’autant que le voyage doit durer très longtemps…

Célestin se demande si ça coûte cher, de s’adjoindre à un tel groupe de partants ? Il sait que ces groupes existent, bien sûr, et même où ils se constituent. Il a entendu parler des endroits où se renseigner et où se faire enrôler. On a souvent évoqué devant lui les passeurs, ces professionnels spécialisés dans ce genre de voyage.

Au grand marché, le bruit court, chez les petits vendeurs, que ce n’est pas la peine d’aller trouver ces gens-là si on ne leur amène pas des masses de francs CFA. Un ami lui a dit qu’un de ses jeunes oncles, parti pour la France, a dû revenir au bout de quelques mois parce qu’il n’avait pas prévu assez dès le départ. Il avait été laissé seul, abandonné dans une ville arabe au milieu du désert.

Comment a-t-il fait pour revenir à Lomé sans argent, on ne le sait pas. Lui-même n’en parle pas. La seule chose qu’il dit, c’est qu’il a eu très froid, mais cela paraît sans rapport avec la question.

Beaucoup de bruits courent au sujet de ces voyages. Il y a la question de l’argent, ça c’est certain, mais il se colporte beaucoup d’autres informations dont la validité ne peut être assurée. On sait seulement que certains sont morts en chemin, que d’autres sont arrivés à bon port, et que la plupart ne donnent que peu de nouvelles.

C’est d’ailleurs ainsi que Célestin a compris qu’il lui fallait s’acheter un téléphone, car les nouvelles reçues des aventuriers proviennent le plus souvent d’appels destinés à rassurer la parenté, à l’informer d’un état de santé dommageable, ou encore à lui demander d’envoyer de l’argent.

Dieu mis à part, Célestin ne voit pas sur qui il pourrait compter dans de telles circonstances mais il décide de s’acheter déjà un téléphone, ce sera le premier temps de l’aventure. Il va donc devoir trouver un travail régulier et suffisamment rémunéré…

 

5

Où l’on attend Koffi

 

Célestin a retrouvé l’oncle de son ami. Il s’appelle Koffi. Aujourd’hui, il est vendeur ambulant et il a recommencé à faire de petites économies. Son échec ne l’a pas découragé, cela lui a simplement fourni, pense-t-il, une expérience bien utile pour un nouveau départ. C’est ce qu’il a expliqué à Célestin.

Ils se sont rencontrés dans une cour du quartier de Bè, un quartier populaire connu pour être le lieu de tous les trafics mais aussi de toutes les révoltes. Dans bien des circonstances périlleuses, dire qu’on est de Bè ouvre des portes car cela représente déjà en soi un brevet de courage et d’expérience dans la contestation des règles et des pouvoirs établis.

L’ami de Célestin, que l’on appelle communément Bébé, habite dans cette cour et il a remarqué que son oncle y venait souvent pour discuter avec un voisin, un Nigérien qui s’y connaît en matière d’aventure, un commerçant plutôt prospère, le genre qui arbore un téléphone coûteux et l’utilise à tout moment. Il se nomme Lakhdar.

"Aventure" est le mot que tous emploient pour désigner le voyage de ceux qui partent vers l’Europe. Car ces derniers se voient comme des aventuriers, des voyageurs qui savent où ils veulent aller et qui risquent tout pour y parvenir, même s’ils ne savent pas comment ils y arriveront… et s’ils y arriveront un jour.

Des gens qui sont prêts à tout quitter, pays, famille, amours, et à braver tous les dangers, tous les malheurs, toutes les fatigues et même la mort pour parvenir à leur unique fin, l’Europe. Ce que Célestin traduit immédiatement ainsi : ceux qui ont durci leur face. Et ce mot, "aventurier", avec son aura de danger fatal, résonne en lui comme un appel.

Les deux jeunes sont donc assis par terre dans cette cour, à l’ombre d’un mur, dans l’attente de la venue possible de Koffi. La chaleur est étouffante mais la bière locale que vend la vieille Abla dans son échoppe voisine leur est interdite, tout autant d’ailleurs que son kif mal coupé, car il leur faudrait avoir des moyens qu’ils n’ont pas… Ils se contentent de boire l’eau pas trop claire contenue dans une bouteille en plastique qu’ils se repassent.

Ce n’est pas la première fois qu’ils se trouvent là sans résultat mais le temps ne compte pas vraiment pour eux. Cette fois-ci, celui qu’ils attendent entre dans la cour et se dirige vers une maison plus riche que toutes les autres, celle de Lakhdar, mais Bébé se lève aussitôt et l’appelle. Koffi se retourne, aperçoit son jeune neveu, lui fait un grand sourire et lui siffle qu’il le rejoindra plus tard, puis, ayant indiqué du doigt le domicile du trafiquant, il s’y dirige.

Les deux garçons ont parfaitement compris le sifflement, ils sont de langue éwé, une langue à ton qui peut s’utiliser musicalement, sans parole, du moins pour de courts et évidents messages. Koffi a d’ailleurs raconté un jour à un Bébé passionné qu’il avait pu se sortir une fois d’un danger, au cours de son premier voyage, en communiquant par ce moyen avec un compatriote.   

Au bout de quelques temps, Koffi sort de chez Lakhdar et rejoint les deux jeunes. Il est grand et mince, dans la trentaine. Il sourit, il semble content de sa démarche. Il s’assied à côté de son neveu et, après les quelques phrases convenues pour une telle rencontre, demande qui est l’autre garçon. Bébé le lui dit et en profite pour l’informer des raisons de leur venue :

« Celui-ci s’appelle Célestin, il est venu de la région d’Atakpamé, et à Lomé il accompagne les étrangers qui passent au marché. C’est là que j’ai fait sa connaissance. Mais il veut partir, il veut tenter l’aventure, c’est pour cela qu’il m’a demandé de te rencontrer. Il a beaucoup de questions à te poser si tu acceptes de lui répondre. »

Pendant un long moment, Koffi regarde attentivement Célestin. Il le jauge et le garçon lui rend un regard à la fois fier et déférent. Cela lui plaît. « Tu as choisi l’aventure ? Tu vas souffrir. Je te souhaite le courage. Pose-moi tes questions, peut-être que mes réponses pourront t’aider. »    

 

6

Où une marche est franchie

  

Célestin a trouvé du travail ! Cela grâce à Dieu, il n’en doute pas, car le contact positif s’est établi à la sortie du culte. Contact positif à double titre, comme on pourra en juger.

Cela faisait quelques dimanches qu’il envoyait des sourires énamourés et suppliants à une fille de la chorale la plus proche du chœur de garçons dont il fait partie. Il est amoureux de cette fille. Dans ce chœur, tous sont au courant de cette passion, ils se moquent de Célestin, ils lui font des farces, l’un d’eux, par exemple, lui dit que la fille est d’accord pour devenir sa petite amie, et quand il s’illumine, tous éclatent de rire.

En fait, aucun d’entre eux ne sait même comment elle s’appelle. Seul Célestin l’a appris, elle se prénomme Kékéli (la lumière), il l’a su en interrogeant une vieille qui vend des mangues au marché. Il avait remarqué qu’elle venait souvent au temple avec la mère de la jeune fille et qu’elle devait donc faire partie des proches. Quand il a posé sa question à cette vieille dame édentée, elle a éclaté de rire et elle l’a, elle aussi, beaucoup moqué, mais à la fin elle lui a révélé le prénom de sa petite nièce.

Le dimanche suivant, fort de ce savoir, il a osé aborder celle-ci à la sortie du culte. La foule était dense et bruyante, cela lui a permis de passer inaperçu en s’approchant d’elle par derrière et en lui soufflant « Kékéli ! J’ai besoin de ton amour. » Certes, c’était direct, mais la fille allait s’envoler, il fallait la retenir. D’ailleurs, elle n’a pas fait d’esclandre, son teint a foncé d’un coup et elle a regardé obstinément à terre mais elle savait très bien qui était celui qui lui avait glissé ces mots dans l’oreille. Cela faisait des jours qu’elle rêvait de lui…

Alors elle a pris courage et elle s’est retournée à demi en souriant. « Si tu veux me parler, viens à la sortie du Collège protestant mais reste éloigné, je te rejoindrai, a-t-elle murmuré, mais moi je ne te promets rien, je veux bien parler, c’est tout. » Bien sûr, elle mentait.  

C’est ainsi que Célestin et Kékéli se rencontrent chaque soir sur la plage. Trop brièvement à leur goût, bien sûr, car la jeune fille devrait rentrer directement à la maison en sortant de l’hôtel dans lequel elle occupe un emploi de serveuse. Cela limite les effusions…

Célestin n’a pas menti, il a tout dit à son amoureuse, il ne voulait pas qu’elle se fasse des illusions, il lui a parlé de son projet. Elle a pleuré puis elle a dit que s’il partait elle l’attendrait jusqu'à ce qu’il revienne la chercher ou qu’il la fasse venir en France. Alors il a juré.

Ensuite, il lui a avoué qu’il voulait absolument partir mais qu’il ne voyait pas comment réunir l’argent nécessaire. Koffi le lui avait dit : « Si tu ne disposes que de mille euros, tu arriveras peut-être à mi-chemin, mais que feras-tu ensuite ? Non, il te faut les deux mille pour espérer arriver au bout. »

Bien sûr, ce n’est pas tout ce qu’il lui avait raconté à propos de l’aventure du voyage, mais Célestin n’allait pas rapporter à sa chérie toutes les terribles informations qu’il avait apprises alors, elle aurait pris peur et elle aurait tenté de lui faire abandonner son projet. Il n’avait parlé que de l’argent.

Un soir, Kékéli a dit : « Viens demain matin à l’hôtel, ils cherchent un groom, j’ai dit qu’un de mes cousins ferait très bien l’affaire. Ils ont confiance en moi, ils te prendront peut-être. » Certes, « cousin » était encore un mensonge, elle le reconnaissait, d’ailleurs mentir était son péché mignon, mais après tout, cela arrivait même aux pasteurs, pourquoi pas à elle ?

Le « cousin » a donc été embauché avec le statut officiel d’aide-ouvrier, soit pour un salaire mensuel de 50.000 CFA. Un miracle. Célestin est content, il a un emploi, il a un salaire, il a une fiancée, il travaille au même endroit que sa fiancée : que souhaiter de plus ?

Souhaiter partir. Et il est loin de remplir la première condition, trouver les deux mille euros. Pour cela, même en gardant tout l’argent de son salaire, il lui faudrait travailler ainsi deux ans et demie… Cela ne l’arrêtera pas, d’ailleurs il se promet de si bien traiter les clients de l’hôtel qu’il finira par en trouver un qui accepte de l’aider dans son projet.

 

7

Où paraît une perspective de départ

 

Six mois ont passé. Célestin s’est habitué à sa nouvelle vie. De l’aube à la fin de l’après-midi, chaque jour, dimanche compris, il est à l’hôtel et répond aux besoins divers et parfois surprenants des clients fortunés de l’hôtel. Il fait des courses pour eux, porte leurs bagages, aide les plus vieux ou les handicapés à se mouvoir, accompagne en ville les femmes seules, renseigne qui veut sur toute sorte de sujets concernant la vie locale. Etc.

Le soir, il rend parfois à certains d’entre eux des services spéciaux, comme les conduire aux endroits où l’on s’amuse, quel que soit le genre d’amusement, ou leur servir de coursier pour des entreprises confidentielles. Bien sûr, cela se paye. Ils lui donnent aussi des affaires ou des objets qu’ils ne jugent pas utiles d’emporter en partant et qui se revendent facilement.

Il économise ainsi autant qu’il peut, et il est content de voir que ses affaires ne vont pas trop mal. Il en va de même de ses amours. Kékéli et lui se rencontrent chaque fois que c’est possible et tout va bien entre eux, ils sont très amoureux mais ils font attention, la jeune fille ne veut pas tomber enceinte, ses parents ont fait d’elle une fille sérieuse. De son côté, Célestin ne se voit pas devenir père avant d’avoir réussi dans son projet.

Car il est toujours décidé à partir. Autour de lui, on se demande bien pourquoi : n’a-t-il pas tout ce qu’il lui faut à Lomé, dans son pays, disposant d’un emploi stable, et heureux en amour ? On lui pose souvent la question et il ne sait que répondre.

Il ne voit qu’une chose : il a décidé de partir et il partira. Il en a fait le serment. Pourquoi ? C’est difficile à expliquer. Il ressent cette nécessité comme une question de dignité. Il se voit comme un être humain aussi valable qu’un autre, quelle que soit la couleur. Un enfant de Dieu. Aucune raison pour se trouver empêché de circuler sur la terre du Seigneur. Après tout, il ne demande rien à personne, sinon du respect. Voilà : du respect.

Il expliquait ça à Bébé, un soir où Kékéli était allée voir de la famille en brousse avec ses parents. Bébé avait l’air de comprendre. Son jeune oncle, Koffi, lui avait raconté la même chose. Comme il y pensait, il se dit qu’une information à ce sujet intéresserait Célestin : « Tiens, dit-il, tu sais que Koffi va bientôt repartir ? » Cela a suffoqué son ami : « Mais comment va-t-il faire ? Il n’a sûrement pas rassemblé l’argent ! Il lui fallait des mois pour y parvenir ! » Bébé n’a pas su répondre, il a juste dit qu’il n’avait qu’à aller interroger son oncle pour le savoir.

Ce que Célestin a fait. Et la réponse l’a vivement intéressé. Aussi a-t-il demandé : « Tu crois que ça marcherait aussi pour moi ? » Koffi a réfléchi. Une réponse positive à cette question lui ouvrirait peut-être une perspective intéressante. « C’est à voir, a-t-il répondu, on n’a qu’à le lui demander. »

La personne à laquelle il faisait allusion était ce Lakhdar, le commerçant nigérien couvert de téléphones. Koffi et lui étaient en affaires depuis longtemps, de petits trafics sans intérêt, mais cette fois-ci, les choses étaient allées plus loin : Lakhdar avait proposé à Koffi de financer complètement son voyage. Ils signeraient un contrat selon lequel, une fois arrivé en France, Koffi le lui rembourserait au triple. « Tu comprends, je prends un gros risque, avait-il expliqué, si tu n’arrives jamais là-bas, je perds tout mon investissement. » Koffi comprenait très bien cela, il avait signé sans aucun regret.

Et maintenant, il se disait que Lakhdar pourrait faire de même avec Célestin. Il pensait disposer d’un argument fort pour le décider, lié à l’expérience acquise lors de son premier voyage raté : on a plus de chance de surmonter les difficultés si l’on fait équipe à deux. Et plus qu’une équipe, en fait, mais un vrai lien à la vie à la mort, une alliance de sang.

Et Koffi pensait que cela pourrait exister entre lui et Célestin. Dès la première rencontre, le gamin lui avait plu, il se voyait bien dans le rôle de son frère aîné. Lui, il avait toujours été un cadet. Le jeune fils, le jeune frère, le jeune oncle… Avec Célestin, il changerait de statut.

Il a donc amené le garçon à Lakhdar. 

 

8

Où tout semble prêt pour le départ

  

Célestin a signé. Il est maintenant assuré de pouvoir partir, la question de l’argent ne se pose plus, son voyage est payé, la somme a été transférée à qui de droit, il ne sait ni à qui ni où. De son côté, il pourra emporter ses économies, mais à ses risques et périls.

Il ne lui reste donc plus qu’à préparer son départ en attendant qu’un signal lui soit donné. Le moment venu, on lui dira, ainsi qu’à Koffi, où se rendre tel jour à telle heure pour monter avec d’autres dans un véhicule prêt à démarrer pour l’aventure.

C’est à la fois terrifiant et enthousiasmant. Koffi ne lui a laissé aucune illusion sur ce qui l’attend. Il sait de quoi il parle. Il a déjà connu tout cela. La fatigue, l’épuisement, la faim, la soif, la saleté, la maladie, la violence, la peur, les coups, l’humiliation, la trahison, la servitude, la haine, la mort toute proche.

Ce n’est pas seulement du courage, qu’il faut montrer, ni de la force, mais une totale obstination, une totale résistance, une totale abnégation. Et dans leur cas, une totale fidélité à leur alliance.

Et alors si Dieu veut, la réussite est au bout de ces mois de misères. Six mois, un an, deux ans… et c’est l’Europe, le monde des gens heureux. De quoi auraient-ils peur, une fois là-bas, après tout ce qu’ils auraient traversé ?

Lakhdar est un homme d’affaire sérieux, lui non plus n’a pas évoqué devant Célestin un paisible voyage. Lui non plus ne lui a rien caché. C’est qu’il tenait à se rendre compte de la capacité ou de l’incapacité du garçon à satisfaire aux conditions exigées. Force, santé, moral, il a tout testé, il ne tient pas à perdre son argent, il s’agit d’un investissement à risque.

Il n’a pas à s’occuper du sort de ce tout jeune homme, il n’entre pas dans ces considérations, la seule chose qui compte pour lui, c’est que l’affaire soit rentable. Célestin est désormais pour lui un bien à confier à des transporteurs avisés, eux aussi dépourvus du moindre intérêt pour la personne des gens qu’ils convoient.

Comme lui, ils sont de simples commerçants, ils feront tout pour mener ce jeune à destination, il en va pour eux de leur réputation en affaire. Une réussite à faire valoir, et c’est un appel à clientèle, les candidats au départ afflueront.

Ce soir-là, Célestin a retrouvé Kékéli sur la plage. Il lui a dit : « ça y est, je pars. C’est signé. » Elle a pleuré. Il a dit : « Quand je serai arrivé là-bas, je te ferai venir, je t’enverrai un billet d’avion. » Elle l’a cru, il ne mentait pas, elle le savait. Alors elle a murmuré : « Je viendrai, je l’attends dès maintenant, ce billet. »

Elle savait que cela prendrait des mois mais elle savait aussi que cela arriverait. Elle a dit : « Je vais beaucoup prier, et toi, sois fort, j’ai confiance. » Elle ne savait pas si elle mentait en disant cela mais il avait besoin de l’entendre, cela elle le savait.

Alors ils ont fait l’amour et après elle a dit : « Si j’attends ton enfant, pense à envoyer un billet pour nous deux. » Il a dit : « Ce sera plus facile de te faire entrer en France si tu as un bébé. » Il le croyait, c’était une information qui courait dans toute l’Afrique : les Français acceptaient de rapprocher les familles.

« Tu as tout préparé ? » a-t-elle demandé. Il a répondu que la consigne était de n’emporter qu’un sac léger, le plus léger possible. Il a ajouté qu’il avait pris quelques vêtements, quelques objets de toilette, un téléphone, des piles et de l’argent. Il ne voyait rien d’autre à ajouter.

Alors elle lui a donné la bague en cheveux tressés qu’elle avait confectionné pour lui. Elle ne lui a pas dit qu’elle était allée voir un marabout renommé avec cette bague afin qu’un sort heureux lui soit communiqué. Ne rien dire, ce n’est pas un mensonge. Elle se disait que ses prières plus la bague maraboutée, cela l’aiderait dans son voyage. Elle l’aimait.

Ils ne se sont plus revus avant le départ, il n’a eu que le temps de la faire avertir par Bébé.

 

9

Où l’on reçoit les consignes

 

Ils sont une vingtaine, voire plus, Célestin et Koffi compris, aux abords du service routier d’un grand centre commercial. Il y a parmi eux des Togolais, des Ghanéens, des Béninois, des Nigérians et même un Camerounais. Et une femme.

On parle peu. Parfois un mot, pour une cigarette. Les regards s’évitent. Quand un murmure passe néanmoins de l’un à l’autre, c’est en diverses langues.

Tous ont jeté un regard, à un moment ou un autre, vers la porte du café par laquelle on voit entrer et sortir des hommes à l’air important. Parmi ceux-ci se trouvent probablement les chefs de ces réseaux de passeurs qui se croisent à Lomé. On reconnaît l’un d’entre eux, celui avec lequel on a fait affaire.

On sait que les rabatteurs, comme Lakhdar, sont en train de confier au convoyeur, sans doute ce grand type en djellaba, le passeport et l’argent de chacun de ces jeunes qui attendent.

Puis on observe que tous ceux que l’on a vus ainsi de loin se dispersent, et finalement, un des chefs, accompagné d’un aide et du convoyeur, traverse la route et rejoint les candidats au départ, qui se regroupent sans même se concerter. C’est le moment où l’on va savoir comment les choses vont se passer.

Le chef, on dit le Boss, est un homme d’allure prospère, vêtu d’un costume de coton léger. Il entraîne le groupe vers le vaste parking où attendent toute sorte de véhicules, des poids lourds aux 4x4 en passant par les minibus. Il s’arrête devant l’un de ces derniers et se tourne vers le groupe.

Avant de parler, il regarde fixement chacun de ceux qui vont tenter l’aventure. Il cherche à débusquer du regard le tricheur ou l’espion éventuels. Le convoyeur fait de même. Ils n’en trouvent pas, alors le Boss se décide à parler. Il le fait en français, son aide traduisant chaque phrase en anglais. Son discours ne dure pas longtemps, mais il l’entrecoupe de pauses au cours desquelles il s’éponge le front à l’aide d’un mouchoir de toile fine.     

« Le départ est fixé pour demain à l’aube, dit-il. C’est dans ce bus-là que vous partez. Tout est prêt. Vos passages sont validés. J’attends de vous une obéissance totale. Chrysostome, ici présent – il désigne du geste son traducteur – va vous donner les consignes : un seul manquement et vous êtes débarqués. C’est compris ? » Tous approuvent brièvement de la parole ou du geste. Alors il s’en retourne sans autre commentaire, ces gens-là ne l’intéressent pas spécialement, il a à faire ailleurs.

Le nommé Chrysostome leur fait signe de le suivre et les entraîne vers un talus semi-herbeux, semi-poussiéreux, qui borde le parking. Il s’y assoient et s’apprêtent à l’écouter. Cela va durer longtemps car il va leur donner le mode d’emploi dans les deux langues.

Il leur dit beaucoup de choses. Entre autres que désormais ils ne sont plus eux-mêmes mais des aventuriers qui n’ont pas d’autre nom que celui qu’on leur prêtera à tel ou tel moment. Qu’ils n’ont à répondre à quelque personne qui les interroge, surtout aux policiers, que ceci : « Je suis avec le chef. » Car c’est au chef de savoir quoi dire à leur sujet.

Ils doivent comprendre qu’ils vont souffrir, que ce sera dur, qu’il n’y aura pas de temps à perdre avec ceux qui seront fatigués, qu’il n’est pas certain qu’ils arrivent à bon port, qu’il auront faim et soif, parfois longtemps, qu’ils auront très chaud et aussi très froid, qu’ils auront parfois à rester longtemps dans tel ou tel endroit et que là, s’ils veulent survivre, il faudra qu’ils se débrouillent par eux-mêmes pour dormir, boire et manger, ou se soigner si besoin.

Qu’ils ne recevront aucun argent car tout ce qu’ils ont déjà donné sert uniquement à payer le voyage. Qu’ils doivent toujours rester solidaires, que maintenant ils forment une famille, la seule qui compte durant l’aventure. Et que d’ailleurs ils doivent dès maintenant se cotiser pour constituer une caisse commune destinée aux imprévus. 

Ayant dit, il s’en va tranquillement comme l’a fait son patron. Alors les aventuriers se lèvent et partent chacun de son côté pour se trouver un coin en attendant le lendemain.

Célestin suit Koffi vers la cour de celui-ci, la veille il a dit adieu à sa famille.

 

10

Où l’Aventure commence

  

Ils sont tous présents, ce matin-là. Le chef, ce grand maigre en djellaba qui dit se nommer Mokhtar, les a rassemblés. Il les répartit en équipes de quatre ou cinq, ils en feront partie jusqu’à Gao, au Mali. Si tout se passe bien. Ensuite le groupe sera disloqué et tous devront changer de véhicule.

Koffi et Célestin, soudés comme ils semblent l’être, forment manifestement la base d’une équipe qu’un vétéran de l’aventure, le Camerounais Théodore va rejoindre. Il en est à sa huitième tentative et connaît donc toutes les ficelles. C’est un homme trapu d’une trentaine d’années, un Bamiléké de Bafoussam qui a été maître d’école avant de décider de partir.

Le chef leur adjoint un Nigérian anglophone, il sait qu’il n’est pas bon de composer des équipes trop homogènes… Clem, un ancien soudeur des champs de pétrole à l’air goguenard, se joint donc aux trois francophones. Il a vingt-trois ans et trois tentatives derrière lui, sans compter quelques passages en prison dans son pays.

Toutes les équipes formées, il reste la femme à caser, Victoria, une Ghanéenne pataude âgée de dix-huit ans. Le chef la confie à l’équipe de Célestin car elle parle éwé comme lui ou Koffi.

Ceci réglé, le chef fait signe à tous de confier leur bagage au chauffeur, dont l’aide va arrimer tout cela sur le toit, et de monter dans le minibus de seize places aménagées en longues banquettes.

Le bus est en règle, le plein est fait, les quatre nourrices de trente litres accrochées à l’arrière sont pleines, les documents du contrôle technique et l’assurance ont été remis au chauffeur. En fait il n’y a pas eu de contrôle, on a juste soudoyé le responsable local.

Célestin se retrouve coincé entre la paroi du bus et Victoria, que flanque Koffi. Il sait qu’en dehors des pauses, régulières ou accidentelles, il devra garder cette place pendant tout le voyage jusqu’à Goa, soit environ deux mille kilomètres de routes africaines, dont il connaît l’état général... Il sera sévèrement secoué durant toute le parcours.

Encore est-il heureux que le voyage se passe pendant la saison sèche. On est fin février, le ciel est clair, on n’aura pas trop chaud mais on sent déjà une bouffée d’Harmattan, ce vent du Nord qui annonce une journée de poussière et de soif…

Mais peu importe tout cela à Célestin, il a durci sa face. Rassemblé sur lui-même, le visage fermé, il attend le départ avec impatience, prière faite.

Le chauffeur se nomme Albert, c’est un colosse burkinabé, un Mossi à la chemise kaki ouverte sur une énorme croix pectorale. Il monte dans le bus, jette un long regard épiscopal sur toute la compagnie et finit par s’installer solennellement devant son volant.

Le chef le suit, son cartable en cuir de chèvre à la main, et s’assied à côté de lui. L’aide-chauffeur, un gamin dégingandé et maigrichon, monte à sa suite et prend la place du mort. Célestin apprendra plus tard qu’il se nomme Dimanche et vient du village du chauffeur.

Enfin, le chef dit sobrement Yalla ! Alors le chauffeur donne un long coup de klaxon, fait un large signe de croix, puis démarre. Un long soupir parcourt le bus et des prières murmurées, chrétiennes ou musulmanes, se font entendre. Soulagement ou appréhension ? Un peu des deux sans doute. Ou beaucoup.

Le bus se fraie lentement un chemin au travers de la circulation des faubourgs de Lomé, prend la Nationale 1 et entame enfin l’Aventure. Bientôt ce seront les plantations de cacao et de café, puis la forêt. Tous font silence, plongés dans leurs pensées, leurs souvenirs, leurs craintes et leur espoir.

Compte tenu de l’état de la route, le bus fonce à toute allure, il négocie habilement son chemin entre les nids de poule et traverse les villages en trombe au son du klaxon, évitant les cochons errants, écrasant les poules et faisant fuir les passants. Il ne lui faudra pas beaucoup plus d’une heure et demie pour arriver à Atakpamé, à cent-vingt kilomètres au Nord de Lomé.

C’est la ville proche du village de Célestin. Il a téléphoné aux siens, espérant qu’ils seront là, à l’entrée de la ville, l’attendant pour qu’il puisse les saluer au passage…

 

11

Où pleure la vieille et chante la jeune

  

À la sortie de Lomé, le bus est passé sans encombre au travers des contrôles de police habituels. D’autres véhicules ont-ils paru plus rentables aux policiers ce matin-là ? Toujours est-il que le bus est quand même obligé de s’arrêter à l’entrée d’Atakpamé.

Un large ruban de plastique barre la route, trois hommes armés, en treillis bariolé et béret minuscule, attendent sur le bas-côté l’arrêt du véhicule. Le chef du bus descend, son cartable à la main et s’avance vers le plus gradé des trois, celui qui ne porte qu’un pistolet à la ceinture.

Célestin est tranquille, son passeport et son carnet de circulation de la CDEAO*, qui se trouvent dans le cartable, sont en règle. Il voyage sous sa véritable identité, du moins jusqu’à Gao. Ensuite, il lui faudra sans doute en changer. D’autre part, il s’agit de sa première tentative, s’il devait être interrogé on ne trouverait aucune trace de lui en tant que migrant. Enfin, il est originaire du district d’Atakpamé, il paraît donc normal qu’il s’y trouve !

Tel n’est pas le cas de certains autres parmi les occupants du bus. Théodore, le prof camerounais, par exemple, se sait fiché et ne compte que moyennement sur la confiance qu’auraient les soldats en l’authenticité de son passeport ivoirien…

En réalité, les militaires togolais savent parfaitement quelle est la destination et la raison d’être de ce genre de bus surchargés roulant vers le Nord et ils ont toutes les raisons de supposer que nombre de ses occupants ne sont pas en situation régulière.

Cela ne les pousse pourtant pas à arrêter qui que ce soit, ni même à effectuer un contrôle individuel sérieux même si telle est leur mission officielle. Après tout, le Togo est encore loin des zones où se regroupent les migrants et le passage de ceux-ci ne lui occasionne aucun dommage sérieux.

Non, l’intérêt des soldats est ailleurs, toutes les personnes présentes le savent. Il convient seulement que les choses semblent se faire correctement, c’est pourquoi le sergent feuillette les documents qui lui sont présentés, semble s’arrêter, pour la vraisemblance, sur ceux qui sont manifestement faux, puis les rend et va jusqu’au bus, y pénètre, y jette un coup d’œil circulaire, et enfin redescend en faisant signe à ses hommes de retirer le ruban.

Tout est en ordre. C’est pourquoi il rend les documents à Mokhtar, après en avoir toutefois retiré les billets qui s’y trouvaient mêlés.

Le bus entre donc dans Atakpamé et le traverse aussi vite que possible… pour tomber sur un autre barrage. Mais cette fois, il ne s’y arrête que brièvement, il suffit à Mokhtar, penché sur la portière, d’informer le gradé que son collègue a trouvé tout en ordre, ce que l’autre vérifie au téléphone – le portable, ce sésame de la nouvelle Afrique... Ceci fait, il laisse partir.

Entre temps, Célestin a pu apercevoir les siens au passage, ils l’attendaient au bord de la route peu après le premier contrôle. Bien sûr, le bus ne s’est pas arrêté, il filait, mais le garçon a fait des signes de la main vers ses parents. Il n’a eu que le temps de les voir les lui rendre. Il a vu aussi que sa mère esquissait en pleurant les petits pas d’une danse d’adieu.

Dans le bus, c’est le silence, tout le monde est rentré à nouveau en soi-même, pensant aux milliers de kilomètres à parcourir. Après tout, on n’est parti que depuis quelques heures…

Collée tout contre Célestin, Victoria ne pleure plus. Au bout d’un moment, elle se met à chanter à mi-voix ce gospel de Tom Blakely : Heaven was far away, Hell nearer by the day. / Bound up by sin, I lay waiting my fate. / God’s word was telling me Jesus could set me free ; / Trust in the Saviour before it’s too late**…

 

* Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest.

** J’étais très loin du Ciel, plus près de l’Enfer en ce temps-là. Prisonnier du péché, je n’avais pas d’illusion sur mon sort. La Parole de Dieu me disait que Jésus pouvait me libérer : « Fais confiance au Sauveur avant qu’il soit trop tard. »

 

12

Où l’on roule sans histoire

 

D’Atakpamé à la frontière du Burkina Faso il y a près de six cents kilomètres à couvrir. On roule sur une route à peu près entretenue, surtout pour les besoins du maintien de l’ordre. Les trous et les plages de sable n’y manquent tout de même pas. On traverse d’abord les grandes cultures, surtout autour des villes, et de larges portions de forêt, et vers la fin on aborde la savane.

Sokodé, Kara, ces villes sont traversées de la même manière qu’Atakpamé, avec les mêmes barrages et les mêmes gradés... Pour cette première partie du voyage, nul besoin de s’arrêter dans les villes, chacun, dans le bus, est supposé disposer de nourriture et d’argent, en tout cas au début.

C’est le cas de Célestin, qui va pourtant consommer assez vite ce qu’il avait prévu d’emmener. Victoria a été plus prudente et elle partage un peu, ainsi que Koffi. Cela ne les rapproche pas, même s’ils sont serrés les uns contre les autres, au long des heures ils restent silencieux, sauf la jeune fille, qui ne cesse de chantonner ses chants religieux.

C’est plutôt en brousse que le bus s’arrête, de préférence aux heures de la prière musulmane. Sur la route, on trouve assez souvent des étals gardés le plus souvent par une matrone accompagnée d’un gamin ou d’une adolescente. À côté de jerrycans d’essence venue illégalement du Nigeria voisin, ils vendent des fruits, quelques beignets graisseux ou de l’agouti rôti, de l’eau qu’ils puisent dans un seau de plastique et font boire à la louche, parfois un soda.

Tous descendent alors du bus, s’égaillent dans la nature pour satisfaire leurs besoins, cassent une croûte, allument une cigarette ou s’éloignent un peu pour étendre leur tapis de prière. Quelques-uns achètent une ou deux bananes ou un beignet, mais la plupart préfèrent dépenser le moins possible et certains resteront le ventre vide.

C’est le choix que fait Célestin. Il s’en veut de s’être montré vorace, il décide de se punir, il lui faut s’aguerrir, pense-t-il. Koffi l’approuve, il n’a pas vu d’un bon œil le gamin liquider son casse-croûte en une seule étape.

Tout cela fait, chacun s’assied dans l’herbe ou dans la poussière et attend qu’Albert, le chauffeur, se réveille. Il est seul à conduire et il a sa tête, il refuse de s’arrêter pendant la nuit, il roule en permanence, si ce n’est qu’à certains arrêts, quand ça lui prend, il sort sa couverture, s’allonge à l’ombre du bus et dort une heure ou deux.

On remonte dans le bus en suivant l’ordre préétabli et l’on reprend la route. Kilomètres et kilomètres de secousses et de tangage, compte tenu de l’état de la suspension.

La suspension, c’est le souci premier de Mokhtar, le chef. Il la sait en mauvais état, le souci de rentabilité pour ce transport de marchandise humaine passait avant tout. Mais arriverait ce qui devait arriver, à lui de se débrouiller, son boss s’est déchargé sur lui de tous les problèmes.

Pour le moment ça tient, mais quand on en sera à traverser le sud du Burkina, les choses pourraient mal tourner, les routes y sont mauvaises.

Dans le bus, Victoria a repris sa chanson mais la plupart des autres se taisent. Ici ou là, cependant, un croyant fervent a sorti son chapelet et l’égrène en murmurant une sourate. Quelques mots sont échangés à l’occasion, par nécessité, mais au fond, chacun est tout à son aventure et se cadenasse.

Pour Célestin c’est difficile, il est le plus jeune, sans doute le moins endurci, il aimerait parler, échanger à propos de ce qui domine ses pensées et qui n’a qu’un nom, Kékéli. Peut-être Victoria serait-elle intéressée, pense-t-il, à apprendre des choses sur Kékéli et lui…

Mais il constate assez vite que la jeune fille est tout aussi cadenassée que les autres, qu’elle soit femme ou non. Cela le fait réfléchir. Il se demande comment réagirait Kékéli dans une situation semblable.

À suivre  

 

 

–oOo–

 

Sources :

Serge Daniel – Les Routes clandestines – L’Afrique des immigrés et des passeurs – Hachette, 2008. Mon récit doit l’essentiel à ce livre très documenté qui m’a servi de guide permanent.

Voir aussi :

Atlas des migrations : les routes de l’humanitéHors série Le Monde La Vie – 2008-2009.

Le Monde diplomatique : Histoire(s) d’immigration, titre rassemblant plusieurs articles parus ensuite dans la revue Manière de voir – 2002, 2003, 2004.

Revue Jeune Afrique : plusieurs articles parus en 2016 et 2017.

Abou Bakar Sidibé – Film documentaire Les Sauteurs.

 

 

Retour au haut de page