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Depuis le 27 mars 2017, c’est un feuilleton…

Certes sorti de l’esprit fatigué du présent scribouillard,

mais fortement imprégné de témoignages de journalistes courageux 

ou de militants de la cause des droits des humains.

 

Je cite certains d’entre eux ici car je leur dois à peu près tout

de ce qui concerne les conditions dans lesquelles se trouvent engagés les migrants africains partis vers l’Europe.

 

Je dois préciser que j’ai beaucoup inventé, à partir de leurs indications, quant aux nombreuses précisions pratiques, techniques ou géographiques que le récit m’a conduit à fournir mais que l’esprit général est conforme à ce qu’ils décrivent.

 

Tout en déplorant d’avance l’inévitable légèreté de mon propos,

je tiens à souligner que j’aborde ces récits inventés avec humilité

devant ces aventuriers du désespoir que sont les migrants dont il sera question.  

 

 

 

Création de Stéphane Pahon (détail)

 

 

cÉlestin

 

Ou le cheminement d’un jeune migrant togolais

en route pour Bakou, capitale de la France

 

On pourra lire le récit à la suite en allant sur Suite

Pour aller au bout actuel du récit : retour

 

Résumé des chapitres précédents : Célestin, seize ans, l’un des jeunes désœuvrés qui hantent le marché de Lomé, la capitale du Togo, décide de partir pour la France. C’est dans un bus délabré qu’il va traverser d’abord le Togo du Sud au Nord en compagnie de son ami Koffi et d’une trentaine d’autres, dont une jeune Ghanéenne. Après avoir difficilement traversé le Burkina Faso et une partie du Niger, le bus a largué sa cargaison humaine dans les environs d’Agadez, la porte du désert. Là, les choses se passent mal et il se retrouve seul pour traverser le désert. Il embarque dans un camion mais arrivés à Sebha, au centre de la Libye, lui et ses compagnons sont capturés par une milice qui les retient dans une prison privée. C’est en esclave qu’il travaille dans une raffinerie à Zaouïa.

 

 

32

Où l’on réfléchit beaucoup

 

De nombreuses semaines ont à nouveau passé, qui sont devenues des mois. Maintenant, Célestin fait partie des anciens, dans sa prison comme à la raffinerie. Son existence suit une routine bien installée. Ses journées sont toujours les mêmes, à quelques différences près dues aux aléas de la production, au travail, ou à l’arrivée ou au départ de tel ou tel dans la chambrée.

Et là, c’est à chaque fois, pour lui, une rencontre et une nouvelle histoire à écouter. Il a vite compris, en effet, que ce que raconte de son odyssée un nouvel arrivé va peut-être lui apprendre quelque chose d’utile à savoir. Pour se sauver.

Car il n’en a pas abandonné l’idée, bien sûr. Il ne pense qu’à cela. Tout, en lui, est tendu vers ce but unique, s’enfuir. Il a compris qu’il ne pourra gagner de quoi monter sur un bateau que s’il est libre. Que c’est une fois libre qu’il pourra trouver l’argent nécessaire, par quelque moyen qui se trouvera.

C’est pourquoi rien de se qui se passe lors de sa marche matinale vers l’usine, ou nocturne vers la prison, ne lui échappe. C’est pourquoi, aussi, il n’oublie pas un mot des récits de ses codétenus : ce qui a réussi ou raté lors de telle tentative d’évasion, la localisation des postes de police, la façon dont tel emploi rétribué a pu être trouvé et gardé pour un temps, la description des lieux, des routes, des plages, et même certains noms de clandestins aguerris ou de passeurs, tout cela est présent à son esprit.

Tout cela, aussi, est rigoureusement classé en fonction de diverses catégories de scénarios d’évasion. Celui qui commence par une fuite à toute jambe lors d’un transfert comme celui où l’on doit d’abord neutraliser les gardes. Celui dans lequel on est parvenu à rejoindre les bas-quartiers de Zaouïa comme celui où l’on va rejoindre directement une plage d’embarquement. Celui où l’on trouve un boulot au noir chez l’habitant comme celui où l’on passe un accord avec un passeur en appelant à nouveau Kékéli à l’aide pour le financer. Et ainsi de suite.

Dans tout cela, une chose que Célestin a comprise, c’est qu’aucune considération adventice ne doit venir interférer dans son parcours. Cela veut dire par exemple qu’il n’y a pas d’amitié ni de solidarité qui compte pour lui. Rien de ce qui pourrait arriver à Boutros ou à Mamadou, ou à quiconque, s’il avait réussi à fuir ne doit lui importer. À chacun son sort. C’est ainsi, un clandestin n’a pas d’amis, seulement des partenaires de rencontre.

L’un de ces scénarios, le plus ardu, comprend la nécessité de blesser ou de tuer. Célestin y est prêt. En elle-même, sa vie n’a aucun prix pour ceux qui le tiennent en esclavage, il a eu l’occasion de constater au cours de son parcours à quel point ils sont sans pitié. Il sera comme eux. Qu’ils meurent si cela doit lui procurer la liberté. C’est pourquoi il s’est ingénié à se procurer une arme.

Ce qu’il a fait en dérobant une lame de scie à métaux cassée, au bout effilé et coupant. Il la garde cachée entre la toile et la mousse de son matelas.

Pour toutes ces choses, il a le temps de réfléchir au long de journées consacrées à nettoyer, balayer, huiler, trimballer ceci ou cela. De nombreuses pensées lui occupent l’esprit sans que ses gardiens ne puissent y contrevenir. L’une d’elles ne lui plaît guère, celle qui le concerne lui-même. Il se voit peu à peu devenir semblable aux criminels qui le tiennent esclave. Il n’a plus rien du jeune garçon idéaliste qui s’est engagé dans cette aventure. Il s’en rend compte.

Au départ, s’il avait décidé de partir, c’était plus pour une question de dignité que pour devenir riche. Il lui avait fallu montrer aux Blancs qu’ils n’avaient pas le droit de tout prendre et de tout garder, qu’il avait droit lui aussi aux bonnes choses. Que lui aussi était un être humain. Mais maintenant, il sait qu’on ne peut devenir quelqu’un qu’en se battant, qu’en devenant aussi mauvais, aussi violent que les autres, Blancs ou Noirs.

Et il se dit, avec quelque inquiétude, que Kékéli aurait du mal à le reconnaître.

 

–oOo-

 

Tout le récit à la suite

 

1

Où l’on fait la connaissance de Célestin

 

Célestin a repéré les deux Yovo* avant les autres. Il les a désignés à Blondin parce qu’il est son cousin. Cela n’aurait pas été correct de s’attaquer aux deux Blancs sans en faire profiter le fils de l’oncle qui lui offre son hospitalité !

Célestin est à Lomé, la capitale du Togo, depuis deux mois. Il a quitté son village, situé près d’Atakpamé, à près de deux cents kilomètres au Nord. Il n’était pas question qu’il végète en brousse, à seize ans, sans rien d’autre à faire qu’à jeter de temps en temps un œil sur les cochons de son père. Il n’allait pas suivre sa mère et ses sœurs au champ ! Travail de femmes, elles se seraient moquées de lui. D’ailleurs, il porte en lui de grandes ambitions.

À Lomé, en fait, il a dû se contenter pour dormir de la véranda de son oncle, un frère de sa mère. La tante le voit d’un mauvais œil car il ne fait que manger, manger, dit-elle, sans apporter autre chose que quelques piécettes gagnées au marché. Mais l’oncle, qui est fonctionnaire, gardien à la Préfecture, ne pouvait faire autrement que de l’accueillir. De plus, la présence de ce neveu lui évite d’avoir à payer un veilleur de nuit.   

Célestin observe les deux Yovo. Ils se sont aventurés sur le marché, sans doute avides de couleur locale comme le sont les Blancs de passage. Il est difficile de donner un âge aux Européens mais l’un des deux doit être vieux car il a les cheveux blancs au-dessus de son visage rouge. L’autre a seulement les cheveux gris et sa peau est moins brillante. Il est plus grand que son compagnon et semble moins sur ses gardes. C’est celui-là qu’il faudra aborder.

Ce sera facile car ce sont des Français, juge-t-il, ils marchent comme des Français, à petits pas secs. Ils ne font pas partie des très riches, Célestin le voit bien. Même s’il est nouveau dans le métier, il a déjà pu aborder de riches Yovo, que ce soit en français ou en anglais, mais rarement, car en général ceux-là ont retenu leur guide à l’avance. En anglais il ne connaît que quelques phrases utiles, sans plus. Mais là, ce sont des Français, pas de problème.   

Les deux garçons se sont empressés de coller aux deux Blancs, suivis par d’autres petits vendeurs, mais c’est Célestin qui arrive le premier. Il s’adresse au plus grand des deux, il le fait vite et parle fort car les autres garçons sont déjà agglutinés autour d’eux, tous criant Patron ! Patron ! Je t’emmène où tu veux, qu’est-ce que tu veux acheter ? Où tu veux aller ? Tu veux manger ? Tu veux voir des bijoux ? Tu veux voir des belles filles ?

C’est un métier. Et le touriste blanc est le client idéal. Il a besoin d’être aidé, conduit, conseillé, informé, dirigé. Il faut lui faciliter le séjour. Il paye celui qui saura s’acquitter de tout cela. Et le marchand ou la fille chez qui on l’aura conduit paiera une commission au guide. Or le Blanc de passage ne connaît pas les prix, tandis que l’Africain, l’Arabe, le Chinois, ou même l’expatrié, ne se laissent pas estamper. Et quoi de plus juste que de surtaxer une personne assez riche pour venir se promener à Lomé au nez des pauvres Africains ? 

Cette fois-ci, Célestin a gagné, le grand Yovo lui demande où il pourrait trouver un marchand de petites figurines en bronze. C’est pour ses enfants, il veut leur ramener un ensemble de petits personnages africains. Le vieux n’est pas très chaud, il préfère s’en aller, mais Célestin saute sur l’occasion : Pas d’problème ! – la première réponse africaine à toute demande européenne –, je te guide, patron.

Blandin a perdu, il repart tranquillement avec le groupe des autres jeunes désoccupés, mais Célestin s’empresse de conduire le Blanc jusqu’à une échoppe où il trouvera ce qu’il recherche et au-delà. Le Blanc est content (le marchand aussi, qui a vendu au meilleur prix…), il ressent une sympathie pour ce jeune garçon qui semble si gai et si entreprenant. C’est pourquoi il lui pose une question personnelle.

La réponse de Célestin va susciter un entretien qui changera la vie du garçon.

 

* Le mot yovo (littéralement, petit blanc), désigne le ou les Blanc(s) en langue mina. Il est passé dans la langue éwé (Togo et Ghana), celle de l’ethnie de Célestin.

 

2

Où l’on est pris à sa propre parole

 

Célestin ne sait trop comment répondre au Blanc, qui lui a posé cette question : Tu gagnes assez pour vivre, en faisant ça ? Alors il préfère dire qu’il a d’autres ambitions, mais le Yovo veut en savoir plus, il devient très embarrassant, Célestin doit trouver du sérieux, et ce qui lui vient, c’est : Je vais aller en France, patron. Il en est lui-même surpris mais voilà, c’est dit…

L’homme reste silencieux un moment. Comme soucieux, il regarde Célestin et secoue lentement la tête. Tu veux vraiment aller en France ? Le ton d’incrédulité de cette question pique le garçon au vif, ce qui va susciter un échange de plus en plus haletant :

– Oui, c’est ça, je veux aller en France. Je vais y aller.

– Mais pourquoi ? En France, tu ne seras pas bien accueilli…   

– Oui, mais j’y vais pour travailler, pour avoir un métier, pas pour faire l’imbécile.

– Même comme ça, dis-toi bien que ce n’est pas facile : trouver du travail, trouver une chambre… Personne ne t'attend, là-bas.

– Oui, mais la France, c'est le pays de mes rêves, patron, le paradis !

– Je te le dis pour ton bien, tu seras méprisé, tu seras le dernier des derniers, en plus tu auras froid et quand tu seras dans une grande cité, loin de tout, tu seras très triste et mal portant à cause de la pluie et du ciel gris...

– Tu dis ça pour que je reste ici ?

– Bien sûr, à ta place je resterais ici, dans mon pays.

– Oui mais ici il n'y a rien pour manger, patron, pas de travail, pas d'argent, rien du tout, tous les jours j'ai besoin de manger, mais à Paris il y a tout. 

– Dans mon pays tu ne serais pas dans ton pays ! On n'est pas bien quand on n'est pas dans son pays. Si tu n'as rien à manger à Lomé, pourquoi ne vas-tu pas au village ? Au Togo il y a à manger, on peut tout faire pousser pour manger, des fruits, des légumes, on peut élever des poules, et même des porcs. 

– Je ne suis pas un paysan, moi ! Je ne vais pas retourner chez mon père pour marcher pieds nus ! Je suis allé à l'école ! Je peux même travailler dans les bureaux comme fonctionnaire. Si tu as un parent bien placé, tu peux avoir un travail.

– Mais toi, tu n'as pas de travail. Tu n'as pas de parents, ici à Lomé ?

– J'en ai un, patron. Je suis venu chez lui quand je suis arrivé du village. Il est fonctionnaire. Mais je ne peux pas rester longtemps chez lui car sa femme ne m'aime pas. Elle veut qu'il donne tout à ses enfants. Elle veut me chasser. Elle crie beaucoup et mon cousin ne peut pas fâcher son épouse. Quand je serai en France, c'est moi qui enverrai l'argent et les cadeaux. Et quand je reviendrai je serai riche, Dieu m'aidera, et alors j'irai au village. J'amènerai beaucoup de cadeaux, j’aurai des habits de Blanc et même une voiture, et je pourrai avoir une belle femme. Comme tous ceux qui reviennent.

– Tous ceux qui reviennent sont riches ? Peut-être qu’ils mentent, qu’ils se sont endettés pour revenir, qu’ils ne veulent pas qu’on sache qu’ils sont pauvres et humiliés ?

– Patron, tu dis ça pour que je reste ici, je ne te crois pas, tu me crois trop bête. Tu dis ça pour garder ta richesse pour toi là-bas. Vous êtes tous comme ça, vous les Blancs : Vous avez tout parce que vous prenez, vous prenez, vous mangez, vous mangez, jamais vous ne donnez. C’est pour ça que vous êtes riches. Dieu vous a laissé prendre et vous avez oublié de donner. Ta richesse, pourquoi tu ne veux pas que j’en aie, moi aussi ?

Alors le Blanc a secoué la tête et il est parti. Mais Célestin l’a décidé, il ira à Paris !

 

3

Où retentit une parole prophétique

 

Dimanche matin. Célestin et Blandin sont au temple. Pour les parents du second, il n’aurait pas été question que les garçons, et les autres enfants, manquent le culte dominical !

Les deux cousins font d’ailleurs partie du chœur des jeunes hommes, qui a pour but l’accompagnement musical de l’office à côté de nombreuses autres chorales. Côté religion, ce qui branche le plus les deux jeunes gens, c’est la musique, le chant. Avec leurs copains, ils chantent du Gospel Song de l’époque des Quartets, dans le style de Louis Armstrong, en français ou en anglais, en s’accompagnant d’un synthé.

Ils ne sont pas les seuls à chanter, on trouve aussi d’autres chœurs. Il y a celui des anciens, qui chantent de vieux cantiques français ; il y a les deux chorales de jeunes filles, adeptes du gospel récent qui permet de se balancer en chantant ; les chœurs de femmes, qui se balancent aussi, mais moins, et préfèrent chanter en éwé, en mina ou en fon ; enfin le grand chœur mixte, qui fait même parfois dans le classique européen.

Ce grand nombre de chœurs, ainsi que la longueur des prières et des allocutions qui s’ajoutent à la prédication, explique aussi que le culte va durer toute une longue matinée.

Le temple est immense et ce dimanche-là il est plein, bondé, car c’est le jour de l’offrande. Ce qui ajoute encore à la durée du culte car chacun va apporter sa contribution en rejoignant la file qui avancera lentement, moitié marchant moitié dansant, vers la table sainte, au rythme des chants. À ce moment, toute l’assemblée, environnée de sainteté, est habitée par la ferveur.

Vient le moment où tout s’arrête, où, hormis quelques petits enfants, tous se taisent, car le pasteur, un homme important puisqu’il est aussi le modérateur de l’Église presbytérienne, se lève et rejoint la chaire. Il va prêcher, moment solennel. Il ouvre la Bible – et beaucoup font de même dans l’assistance – et déclare : « Nous lisons dans l’Évangile selon Luc, au chapitre 9, les versets 51 à 62. » Tous écoutent attentivement la lecture, souvent en suivant du doigt dans leur bible ce que le saint évangéliste a écrit pour eux.

Ensuite, le pasteur fait une courte prière puis commence son prêche. D’entrée, pas mécontent de montrer son savoir, il insiste sur un point de traduction. « Les Évangiles ont été écrit en grec, une langue très difficile à traduire correctement. Ainsi, au verset 51, il n’est pas écrit : "Or comme arrivait le temps où il allait être enlevé du monde, Jésus prit résolument la route de Jérusalem". Il est écrit littéralement : "il a durci sa face !" C’est que le Seigneur savait qu’il partait pour un terrible voyage. La croix était au bout. Et croyez-moi, ses disciples avaient peur de le suivre. Et pourquoi avaient-ils peur ? Eh bien c’est qu’ils savaient que pour eux aussi, la mort pouvait être au bout du chemin, ou même avant ! »

Célestin écoute cela et un voile se déchire devant ses yeux : il voit les apôtres qui avancent sur le chemin tracé, il voit qu’ils ont peur, il voit qu’ils risquent la mort, mais il voit aussi que le Seigneur avance malgré tous les dangers, et pourquoi ? Parce qu’il a durci sa face ! Célestin voit bien ce que cela veut dire. Cela veut dire qu’il ira jusqu’au bout…

Et cela résonne, dans l’esprit de Célestin, avec ce que nombre de taxis, cars, taxis-brousses, portent à l’avant ou à l’arrière en grosses lettres : « San fout la mort ! » Voilà ! Celui qui veut vraiment aller quelque part, il doit durcir son visage, ça veut dire ne rien lâcher, toujours avancer, et s’en foutre de la mort.

C’est à ce moment précis que Célestin décide pour de bon de partir. Il sait une chose : s’il se comporte comme le Seigneur, il arrivera lui aussi à la grande Ville, serait-ce au travers de la mort.

Il est tellement dans cet état d’esprit, qu’il entend les mots de la bénédiction finale de ce culte, « Le Seigneur est avec vous ! », comme une promesse qui s’adresse directement à lui. Il va partir et il arrivera, ou alors il mourra, Parole du Seigneur !

 

4

Où l’on se distingue de Lucky Luke

 

Sur la grande plage de Lomé, Célestin et Blandin sont assis sur le sable. Ils discutent du projet de Célestin. Blandin, lui, ne veut pas partir. Il dit que l’avenir est en Afrique, que c’est un grand savant blanc qui l’a dit, qu’il l’a entendu à la radio de son père, un grand poste noir et argent des années quatre-vingt qui trône, dans le salon, sur une étagère couverte de dentelle. L’orgueil de sa mère.

Mais Célestin sait bien que tout ce que disent les Blancs, savants ou non, à propos de l’Afrique est inspiré par leur volonté de laisser les Africains dans leur misère. Il explique à Blandin qu’ils préfèrent tirer eux-mêmes du continent tout ce qui peut les enrichir. Ensuite ils ramènent l’argent à Paris. C’est là-bas qu’il est, assure-t-il, l’argent de l’Afrique !

En fait, Célestin a bien compris que pour son cousin ce n’est pas la question. Il sait pourquoi Blandin ne veut pas partir : c’est parce que, le moment venu, son père lui trouvera forcément un emploi à la préfecture, alors pourquoi prendre des risques ?

Il le dit à son cousin, mais celui-ci lui répond que non, ce n’est pas pour ça, que c’est plutôt que s’il montrait le moindre désir de s’en aller, son père le bastonnerait et sa mère le grifferait à mort ! Après tout, il n’a que quinze ans et travaille bien au collège !

Célestin hoche la tête d’un air méprisant et traite son cousin de fils à papa. Alors Blandin se lève et s’en va, et Célestin reste seul. De toute façon il a de quoi penser. Son projet présente de nombreuses difficultés, cela le préoccupe.

Il le sait bien, dire que l’on va partir est une chose, parvenir à ses fins en est une autre. On ne peut pas simplement dire au revoir et s’en aller tout seul sans rien comme Lucky Luke. Lucky Luke, ce n’est pas la réalité, c’est une invention pour amuser les enfants.

Dans la réalité, pour partir aussi loin à travers la forêt et la savane, puis le désert, puis la mer, il faut être plusieurs. Surtout quand on est jeune. Il faut rejoindre un groupe de gens aguerris. Et il faut sans doute se faire accepter par eux. Ne pas représenter un poids à leurs yeux, ni une dépense supplémentaire. D’autant que le voyage doit durer très longtemps…

Célestin se demande si ça coûte cher, de s’adjoindre à un tel groupe de partants ? Il sait que ces groupes existent, bien sûr, et même où ils se constituent. Il a entendu parler des endroits où se renseigner et où se faire enrôler. On a souvent évoqué devant lui les passeurs, ces professionnels spécialisés dans ce genre de voyage.

Au grand marché, le bruit court, chez les petits vendeurs, que ce n’est pas la peine d’aller trouver ces gens-là si on ne leur amène pas des masses de francs CFA. Un ami lui a dit qu’un de ses jeunes oncles, parti pour la France, a dû revenir au bout de quelques mois parce qu’il n’avait pas prévu assez dès le départ. Il avait été laissé seul, abandonné dans une ville arabe au milieu du désert.

Comment a-t-il fait pour revenir à Lomé sans argent, on ne le sait pas. Lui-même n’en parle pas. La seule chose qu’il dit, c’est qu’il a eu très froid, mais cela paraît sans rapport avec la question.

Beaucoup de bruits courent au sujet de ces voyages. Il y a la question de l’argent, ça c’est certain, mais il se colporte beaucoup d’autres informations dont la validité ne peut être assurée. On sait seulement que certains sont morts en chemin, que d’autres sont arrivés à bon port, et que la plupart ne donnent que peu de nouvelles.

C’est d’ailleurs ainsi que Célestin a compris qu’il lui fallait s’acheter un téléphone, car les nouvelles reçues des aventuriers proviennent le plus souvent d’appels destinés à rassurer la parenté, à l’informer d’un état de santé dommageable, ou encore à lui demander d’envoyer de l’argent.

Dieu mis à part, Célestin ne voit pas sur qui il pourrait compter dans de telles circonstances mais il décide de s’acheter déjà un téléphone, ce sera le premier temps de l’aventure. Il va donc devoir trouver un travail régulier et suffisamment rémunéré…

 

5

Où l’on attend Koffi

 

Célestin a retrouvé l’oncle de son ami. Il s’appelle Koffi. Aujourd’hui, il est vendeur ambulant et il a recommencé à faire de petites économies. Son échec ne l’a pas découragé, cela lui a simplement fourni, pense-t-il, une expérience bien utile pour un nouveau départ. C’est ce qu’il a expliqué à Célestin.

Ils se sont rencontrés dans une cour du quartier de Bè, un quartier populaire connu pour être le lieu de tous les trafics mais aussi de toutes les révoltes. Dans bien des circonstances périlleuses, dire qu’on est de Bè ouvre des portes car cela représente déjà en soi un brevet de courage et d’expérience dans la contestation des règles et des pouvoirs établis.

L’ami de Célestin, que l’on appelle communément Bébé, habite dans cette cour et il a remarqué que son oncle y venait souvent pour discuter avec un voisin, un Nigérien qui s’y connaît en matière d’aventure, un commerçant plutôt prospère, le genre qui arbore un téléphone coûteux et l’utilise à tout moment. Il se nomme Lakhdar.

"Aventure" est le mot que tous emploient pour désigner le voyage de ceux qui partent vers l’Europe. Car ces derniers se voient comme des aventuriers, des voyageurs qui savent où ils veulent aller et qui risquent tout pour y parvenir, même s’ils ne savent pas comment ils y arriveront… et s’ils y arriveront un jour.

Des gens qui sont prêts à tout quitter, pays, famille, amours, et à braver tous les dangers, tous les malheurs, toutes les fatigues et même la mort pour parvenir à leur unique fin, l’Europe. Ce que Célestin traduit immédiatement ainsi : ceux qui ont durci leur face. Et ce mot, "aventurier", avec son aura de danger fatal, résonne en lui comme un appel.

Les deux jeunes sont donc assis par terre dans cette cour, à l’ombre d’un mur, dans l’attente de la venue possible de Koffi. La chaleur est étouffante mais la bière locale que vend la vieille Abla dans son échoppe voisine leur est interdite, tout autant d’ailleurs que son kif mal coupé, car il leur faudrait avoir des moyens qu’ils n’ont pas… Ils se contentent de boire l’eau pas trop claire contenue dans une bouteille en plastique qu’ils se repassent.

Ce n’est pas la première fois qu’ils se trouvent là sans résultat mais le temps ne compte pas vraiment pour eux. Cette fois-ci, celui qu’ils attendent entre dans la cour et se dirige vers une maison plus riche que toutes les autres, celle de Lakhdar, mais Bébé se lève aussitôt et l’appelle. Koffi se retourne, aperçoit son jeune neveu, lui fait un grand sourire et lui siffle qu’il le rejoindra plus tard, puis, ayant indiqué du doigt le domicile du trafiquant, il s’y dirige.

Les deux garçons ont parfaitement compris le sifflement, ils sont de langue éwé, une langue à ton qui peut s’utiliser musicalement, sans parole, du moins pour de courts et évidents messages. Koffi a d’ailleurs raconté un jour à un Bébé passionné qu’il avait pu se sortir une fois d’un danger, au cours de son premier voyage, en communiquant par ce moyen avec un compatriote.   

Au bout de quelques temps, Koffi sort de chez Lakhdar et rejoint les deux jeunes. Il est grand et mince, dans la trentaine. Il sourit, il semble content de sa démarche. Il s’assied à côté de son neveu et, après les quelques phrases convenues pour une telle rencontre, demande qui est l’autre garçon. Bébé le lui dit et en profite pour l’informer des raisons de leur venue :

« Celui-ci s’appelle Célestin, il est venu de la région d’Atakpamé, et à Lomé il accompagne les étrangers qui passent au marché. C’est là que j’ai fait sa connaissance. Mais il veut partir, il veut tenter l’aventure, c’est pour cela qu’il m’a demandé de te rencontrer. Il a beaucoup de questions à te poser si tu acceptes de lui répondre. »

Pendant un long moment, Koffi regarde attentivement Célestin. Il le jauge et le garçon lui rend un regard à la fois fier et déférent. Cela lui plaît. « Tu as choisi l’aventure ? Tu vas souffrir. Je te souhaite le courage. Pose-moi tes questions, peut-être que mes réponses pourront t’aider. »    

 

6

Où une marche est franchie

  

Célestin a trouvé du travail ! Cela grâce à Dieu, il n’en doute pas, car le contact positif s’est établi à la sortie du culte. Contact positif à double titre, comme on pourra en juger.

Cela faisait quelques dimanches qu’il envoyait des sourires énamourés et suppliants à une fille de la chorale la plus proche du chœur de garçons dont il fait partie. Il est amoureux de cette fille. Dans ce chœur, tous sont au courant de cette passion, ils se moquent de Célestin, ils lui font des farces, l’un d’eux, par exemple, lui dit que la fille est d’accord pour devenir sa petite amie, et quand il s’illumine, tous éclatent de rire.

En fait, aucun d’entre eux ne sait même comment elle s’appelle. Seul Célestin l’a appris, elle se prénomme Kékéli (la lumière), il l’a su en interrogeant une vieille qui vend des mangues au marché. Il avait remarqué qu’elle venait souvent au temple avec la mère de la jeune fille et qu’elle devait donc faire partie des proches. Quand il a posé sa question à cette vieille dame édentée, elle a éclaté de rire et elle l’a, elle aussi, beaucoup moqué, mais à la fin elle lui a révélé le prénom de sa petite nièce.

Le dimanche suivant, fort de ce savoir, il a osé aborder celle-ci à la sortie du culte. La foule était dense et bruyante, cela lui a permis de passer inaperçu en s’approchant d’elle par derrière et en lui soufflant « Kékéli ! J’ai besoin de ton amour. » Certes, c’était direct, mais la fille allait s’envoler, il fallait la retenir. D’ailleurs, elle n’a pas fait d’esclandre, son teint a foncé d’un coup et elle a regardé obstinément à terre mais elle savait très bien qui était celui qui lui avait glissé ces mots dans l’oreille. Cela faisait des jours qu’elle rêvait de lui…

Alors elle a pris courage et elle s’est retournée à demi en souriant. « Si tu veux me parler, viens à la sortie du Collège protestant mais reste éloigné, je te rejoindrai, a-t-elle murmuré, mais moi je ne te promets rien, je veux bien parler, c’est tout. » Bien sûr, elle mentait.  

C’est ainsi que Célestin et Kékéli se rencontrent chaque soir sur la plage. Trop brièvement à leur goût, bien sûr, car la jeune fille devrait rentrer directement à la maison en sortant de l’hôtel dans lequel elle occupe un emploi de serveuse. Cela limite les effusions…

Célestin n’a pas menti, il a tout dit à son amoureuse, il ne voulait pas qu’elle se fasse des illusions, il lui a parlé de son projet. Elle a pleuré puis elle a dit que s’il partait elle l’attendrait jusqu'à ce qu’il revienne la chercher ou qu’il la fasse venir en France. Alors il a juré.

Ensuite, il lui a avoué qu’il voulait absolument partir mais qu’il ne voyait pas comment réunir l’argent nécessaire. Koffi le lui avait dit : « Si tu ne disposes que de mille euros, tu arriveras peut-être à mi-chemin, mais que feras-tu ensuite ? Non, il te faut les deux mille pour espérer arriver au bout. »

Bien sûr, ce n’est pas tout ce qu’il lui avait raconté à propos de l’aventure du voyage, mais Célestin n’allait pas rapporter à sa chérie toutes les terribles informations qu’il avait apprises alors, elle aurait pris peur et elle aurait tenté de lui faire abandonner son projet. Il n’avait parlé que de l’argent.

Un soir, Kékéli a dit : « Viens demain matin à l’hôtel, ils cherchent un groom, j’ai dit qu’un de mes cousins ferait très bien l’affaire. Ils ont confiance en moi, ils te prendront peut-être. » Certes, « cousin » était encore un mensonge, elle le reconnaissait, d’ailleurs mentir était son péché mignon, mais après tout, cela arrivait même aux pasteurs, pourquoi pas à elle ?

Le « cousin » a donc été embauché avec le statut officiel d’aide-ouvrier, soit pour un salaire mensuel de 50.000 CFA. Un miracle. Célestin est content, il a un emploi, il a un salaire, il a une fiancée, il travaille au même endroit que sa fiancée : que souhaiter de plus ?

Souhaiter partir. Et il est loin de remplir la première condition, trouver les deux mille euros. Pour cela, même en gardant tout l’argent de son salaire, il lui faudrait travailler ainsi deux ans et demie… Cela ne l’arrêtera pas, d’ailleurs il se promet de si bien traiter les clients de l’hôtel qu’il finira par en trouver un qui accepte de l’aider dans son projet.

 

7

Où paraît une perspective de départ

 

Six mois ont passé. Célestin s’est habitué à sa nouvelle vie. De l’aube à la fin de l’après-midi, chaque jour, dimanche compris, il est à l’hôtel et répond aux besoins divers et parfois surprenants des clients fortunés de l’hôtel. Il fait des courses pour eux, porte leurs bagages, aide les plus vieux ou les handicapés à se mouvoir, accompagne en ville les femmes seules, renseigne qui veut sur toute sorte de sujets concernant la vie locale. Etc.

Le soir, il rend parfois à certains d’entre eux des services spéciaux, comme les conduire aux endroits où l’on s’amuse, quel que soit le genre d’amusement, ou leur servir de coursier pour des entreprises confidentielles. Bien sûr, cela se paye. Ils lui donnent aussi des affaires ou des objets qu’ils ne jugent pas utiles d’emporter en partant et qui se revendent facilement.

Il économise ainsi autant qu’il peut, et il est content de voir que ses affaires ne vont pas trop mal. Il en va de même de ses amours. Kékéli et lui se rencontrent chaque fois que c’est possible et tout va bien entre eux, ils sont très amoureux mais ils font attention, la jeune fille ne veut pas tomber enceinte, ses parents ont fait d’elle une fille sérieuse. De son côté, Célestin ne se voit pas devenir père avant d’avoir réussi dans son projet.

Car il est toujours décidé à partir. Autour de lui, on se demande bien pourquoi : n’a-t-il pas tout ce qu’il lui faut à Lomé, dans son pays, disposant d’un emploi stable, et heureux en amour ? On lui pose souvent la question et il ne sait que répondre.

Il ne voit qu’une chose : il a décidé de partir et il partira. Il en a fait le serment. Pourquoi ? C’est difficile à expliquer. Il ressent cette nécessité comme une question de dignité. Il se voit comme un être humain aussi valable qu’un autre, quelle que soit la couleur. Un enfant de Dieu. Aucune raison pour se trouver empêché de circuler sur la terre du Seigneur. Après tout, il ne demande rien à personne, sinon du respect. Voilà : du respect.

Il expliquait ça à Bébé, un soir où Kékéli était allée voir de la famille en brousse avec ses parents. Bébé avait l’air de comprendre. Son jeune oncle, Koffi, lui avait raconté la même chose. Comme il y pensait, il se dit qu’une information à ce sujet intéresserait Célestin : « Tiens, dit-il, tu sais que Koffi va bientôt repartir ? » Cela a suffoqué son ami : « Mais comment va-t-il faire ? Il n’a sûrement pas rassemblé l’argent ! Il lui fallait des mois pour y parvenir ! » Bébé n’a pas su répondre, il a juste dit qu’il n’avait qu’à aller interroger son oncle pour le savoir.

Ce que Célestin a fait. Et la réponse l’a vivement intéressé. Aussi a-t-il demandé : « Tu crois que ça marcherait aussi pour moi ? » Koffi a réfléchi. Une réponse positive à cette question lui ouvrirait peut-être une perspective intéressante. « C’est à voir, a-t-il répondu, on n’a qu’à le lui demander. »

La personne à laquelle il faisait allusion était ce Lakhdar, le commerçant nigérien couvert de téléphones. Koffi et lui étaient en affaires depuis longtemps, de petits trafics sans intérêt, mais cette fois-ci, les choses étaient allées plus loin : Lakhdar avait proposé à Koffi de financer complètement son voyage. Ils signeraient un contrat selon lequel, une fois arrivé en France, Koffi le lui rembourserait au triple. « Tu comprends, je prends un gros risque, avait-il expliqué, si tu n’arrives jamais là-bas, je perds tout mon investissement. » Koffi comprenait très bien cela, il avait signé sans aucun regret.

Et maintenant, il se disait que Lakhdar pourrait faire de même avec Célestin. Il pensait disposer d’un argument fort pour le décider, lié à l’expérience acquise lors de son premier voyage raté : on a plus de chance de surmonter les difficultés si l’on fait équipe à deux. Et plus qu’une équipe, en fait, mais un vrai lien à la vie à la mort, une alliance de sang.

Et Koffi pensait que cela pourrait exister entre lui et Célestin. Dès la première rencontre, le gamin lui avait plu, il se voyait bien dans le rôle de son frère aîné. Lui, il avait toujours été un cadet. Le jeune fils, le jeune frère, le jeune oncle… Avec Célestin, il changerait de statut.

Il a donc amené le garçon à Lakhdar. 

 

8

Où tout semble prêt pour le départ

  

Célestin a signé. Il est maintenant assuré de pouvoir partir, la question de l’argent ne se pose plus, son voyage est payé, la somme a été transférée à qui de droit, il ne sait ni à qui ni où. De son côté, il pourra emporter ses économies, mais à ses risques et périls.

Il ne lui reste donc plus qu’à préparer son départ en attendant qu’un signal lui soit donné. Le moment venu, on lui dira, ainsi qu’à Koffi, où se rendre tel jour à telle heure pour monter avec d’autres dans un véhicule prêt à démarrer pour l’aventure.

C’est à la fois terrifiant et enthousiasmant. Koffi ne lui a laissé aucune illusion sur ce qui l’attend. Il sait de quoi il parle. Il a déjà connu tout cela. La fatigue, l’épuisement, la faim, la soif, la saleté, la maladie, la violence, la peur, les coups, l’humiliation, la trahison, la servitude, la haine, la mort toute proche.

Ce n’est pas seulement du courage, qu’il faut montrer, ni de la force, mais une totale obstination, une totale résistance, une totale abnégation. Et dans leur cas, une totale fidélité à leur alliance.

Et alors si Dieu veut, la réussite est au bout de ces mois de misères. Six mois, un an, deux ans… et c’est l’Europe, le monde des gens heureux. De quoi auraient-ils peur, une fois là-bas, après tout ce qu’ils auraient traversé ?

Lakhdar est un homme d’affaire sérieux, lui non plus n’a pas évoqué devant Célestin un paisible voyage. Lui non plus ne lui a rien caché. C’est qu’il tenait à se rendre compte de la capacité ou de l’incapacité du garçon à satisfaire aux conditions exigées. Force, santé, moral, il a tout testé, il ne tient pas à perdre son argent, il s’agit d’un investissement à risque.

Il n’a pas à s’occuper du sort de ce tout jeune homme, il n’entre pas dans ces considérations, la seule chose qui compte pour lui, c’est que l’affaire soit rentable. Célestin est désormais pour lui un bien à confier à des transporteurs avisés, eux aussi dépourvus du moindre intérêt pour la personne des gens qu’ils convoient.

Comme lui, ils sont de simples commerçants, ils feront tout pour mener ce jeune à destination, il en va pour eux de leur réputation en affaire. Une réussite à faire valoir, et c’est un appel à clientèle, les candidats au départ afflueront.

Ce soir-là, Célestin a retrouvé Kékéli sur la plage. Il lui a dit : « ça y est, je pars. C’est signé. » Elle a pleuré. Il a dit : « Quand je serai arrivé là-bas, je te ferai venir, je t’enverrai un billet d’avion. » Elle l’a cru, il ne mentait pas, elle le savait. Alors elle a murmuré : « Je viendrai, je l’attends dès maintenant, ce billet. »

Elle savait que cela prendrait des mois mais elle savait aussi que cela arriverait. Elle a dit : « Je vais beaucoup prier, et toi, sois fort, j’ai confiance. » Elle ne savait pas si elle mentait en disant cela mais il avait besoin de l’entendre, cela elle le savait.

Alors ils ont fait l’amour et après elle a dit : « Si j’attends ton enfant, pense à envoyer un billet pour nous deux. » Il a dit : « Ce sera plus facile de te faire entrer en France si tu as un bébé. » Il le croyait, c’était une information qui courait dans toute l’Afrique : les Français acceptaient de rapprocher les familles.

« Tu as tout préparé ? » a-t-elle demandé. Il a répondu que la consigne était de n’emporter qu’un sac léger, le plus léger possible. Il a ajouté qu’il avait pris quelques vêtements, quelques objets de toilette, un téléphone, des piles et de l’argent. Il ne voyait rien d’autre à ajouter.

Alors elle lui a donné la bague en cheveux tressés qu’elle avait confectionné pour lui. Elle ne lui a pas dit qu’elle était allée voir un marabout renommé avec cette bague afin qu’un sort heureux lui soit communiqué. Ne rien dire, ce n’est pas un mensonge. Elle se disait que ses prières plus la bague maraboutée, cela l’aiderait dans son voyage. Elle l’aimait.

Ils ne se sont plus revus avant le départ, il n’a eu que le temps de la faire avertir par Bébé.

 

9

Où l’on reçoit les consignes

 

Ils sont une vingtaine, voire plus, Célestin et Koffi compris, aux abords du service routier d’un grand centre commercial. Il y a parmi eux des Togolais, des Ghanéens, des Béninois, des Nigérians et même un Camerounais. Et une femme.

On parle peu. Parfois un mot, pour une cigarette. Les regards s’évitent. Quand un murmure passe néanmoins de l’un à l’autre, c’est en diverses langues.

Tous ont jeté un regard, à un moment ou un autre, vers la porte du café par laquelle on voit entrer et sortir des hommes à l’air important. Parmi ceux-ci se trouvent probablement les chefs de ces réseaux de passeurs qui se croisent à Lomé. On reconnaît l’un d’entre eux, celui avec lequel on a fait affaire.

On sait que les rabatteurs, comme Lakhdar, sont en train de confier au convoyeur, sans doute ce grand type en djellaba, le passeport et l’argent de chacun de ces jeunes qui attendent.

Puis on observe que tous ceux que l’on a vus ainsi de loin se dispersent, et finalement, un des chefs, accompagné d’un aide et du convoyeur, traverse la route et rejoint les candidats au départ, qui se regroupent sans même se concerter. C’est le moment où l’on va savoir comment les choses vont se passer.

Le chef, on dit le Boss, est un homme d’allure prospère, vêtu d’un costume de coton léger. Il entraîne le groupe vers le vaste parking où attendent toute sorte de véhicules, des poids lourds aux 4x4 en passant par les minibus. Il s’arrête devant l’un de ces derniers et se tourne vers le groupe.

Avant de parler, il regarde fixement chacun de ceux qui vont tenter l’aventure. Il cherche à débusquer du regard le tricheur ou l’espion éventuels. Le convoyeur fait de même. Ils n’en trouvent pas, alors le Boss se décide à parler. Il le fait en français, son aide traduisant chaque phrase en anglais. Son discours ne dure pas longtemps, mais il l’entrecoupe de pauses au cours desquelles il s’éponge le front à l’aide d’un mouchoir de toile fine.     

« Le départ est fixé pour demain à l’aube, dit-il. C’est dans ce bus-là que vous partez. Tout est prêt. Vos passages sont validés. J’attends de vous une obéissance totale. Chrysostome, ici présent – il désigne du geste son traducteur – va vous donner les consignes : un seul manquement et vous êtes débarqués. C’est compris ? » Tous approuvent brièvement de la parole ou du geste. Alors il s’en retourne sans autre commentaire, ces gens-là ne l’intéressent pas spécialement, il a à faire ailleurs.

Le nommé Chrysostome leur fait signe de le suivre et les entraîne vers un talus semi-herbeux, semi-poussiéreux, qui borde le parking. Il s’y assoient et s’apprêtent à l’écouter. Cela va durer longtemps car il va leur donner le mode d’emploi dans les deux langues.

Il leur dit beaucoup de choses. Entre autres que désormais ils ne sont plus eux-mêmes mais des aventuriers qui n’ont pas d’autre nom que celui qu’on leur prêtera à tel ou tel moment. Qu’ils n’ont à répondre à quelque personne qui les interroge, surtout aux policiers, que ceci : « Je suis avec le chef. » Car c’est au chef de savoir quoi dire à leur sujet.

Ils doivent comprendre qu’ils vont souffrir, que ce sera dur, qu’il n’y aura pas de temps à perdre avec ceux qui seront fatigués, qu’il n’est pas certain qu’ils arrivent à bon port, qu’il auront faim et soif, parfois longtemps, qu’ils auront très chaud et aussi très froid, qu’ils auront parfois à rester longtemps dans tel ou tel endroit et que là, s’ils veulent survivre, il faudra qu’ils se débrouillent par eux-mêmes pour dormir, boire et manger, ou se soigner si besoin.

Qu’ils ne recevront aucun argent car tout ce qu’ils ont déjà donné sert uniquement à payer le voyage. Qu’ils doivent toujours rester solidaires, que maintenant ils forment une famille, la seule qui compte durant l’aventure. Et que d’ailleurs ils doivent dès maintenant se cotiser pour constituer une caisse commune destinée aux imprévus. 

Ayant dit, il s’en va tranquillement comme l’a fait son patron. Alors les aventuriers se lèvent et partent chacun de son côté pour se trouver un coin en attendant le lendemain.

Célestin suit Koffi vers la cour de celui-ci, la veille il a dit adieu à sa famille.

 

10

Où l’Aventure commence

  

Ils sont tous présents, ce matin-là. Le chef, ce grand maigre en djellaba qui dit se nommer Mokhtar, les a rassemblés. Il les répartit en équipes de quatre ou cinq, ils en feront partie jusqu’à Gao, au Mali. Si tout se passe bien. Ensuite le groupe sera disloqué et tous devront changer de véhicule.

Koffi et Célestin, soudés comme ils semblent l’être, forment manifestement la base d’une équipe qu’un vétéran de l’aventure, le Camerounais Théodore va rejoindre. Il en est à sa huitième tentative et connaît donc toutes les ficelles. C’est un homme trapu d’une trentaine d’années, un Bamiléké de Bafoussam qui a été maître d’école avant de décider de partir.

Le chef leur adjoint un Nigérian anglophone, il sait qu’il n’est pas bon de composer des équipes trop homogènes… Clem, un ancien soudeur des champs de pétrole à l’air goguenard, se joint donc aux trois francophones. Il a vingt-trois ans et trois tentatives derrière lui, sans compter quelques passages en prison dans son pays.

Toutes les équipes formées, il reste la femme à caser, Victoria, une Ghanéenne pataude âgée de dix-huit ans. Le chef la confie à l’équipe de Célestin car elle parle éwé comme lui ou Koffi.

Ceci réglé, le chef fait signe à tous de confier leur bagage au chauffeur, dont l’aide va arrimer tout cela sur le toit, et de monter dans le minibus de seize places aménagées en longues banquettes.

Le bus est en règle, le plein est fait, les quatre nourrices de trente litres accrochées à l’arrière sont pleines, les documents du contrôle technique et l’assurance ont été remis au chauffeur. En fait il n’y a pas eu de contrôle, on a juste soudoyé le responsable local.

Célestin se retrouve coincé entre la paroi du bus et Victoria, que flanque Koffi. Il sait qu’en dehors des pauses, régulières ou accidentelles, il devra garder cette place pendant tout le voyage jusqu’à Goa, soit environ deux mille kilomètres de routes africaines, dont il connaît l’état général... Il sera sévèrement secoué durant toute le parcours.

Encore est-il heureux que le voyage se passe pendant la saison sèche. On est fin février, le ciel est clair, on n’aura pas trop chaud mais on sent déjà une bouffée d’Harmattan, ce vent du Nord qui annonce une journée de poussière et de soif…

Mais peu importe tout cela à Célestin, il a durci sa face. Rassemblé sur lui-même, le visage fermé, il attend le départ avec impatience, prière faite.

Le chauffeur se nomme Albert, c’est un colosse burkinabé, un Mossi à la chemise kaki ouverte sur une énorme croix pectorale. Il monte dans le bus, jette un long regard épiscopal sur toute la compagnie et finit par s’installer solennellement devant son volant.

Le chef le suit, son cartable en cuir de chèvre à la main, et s’assied à côté de lui. L’aide-chauffeur, un gamin dégingandé et maigrichon, monte à sa suite et prend la place du mort. Célestin apprendra plus tard qu’il se nomme Dimanche et vient du village du chauffeur.

Enfin, le chef dit sobrement Yalla ! Alors le chauffeur donne un long coup de klaxon, fait un large signe de croix, puis démarre. Un long soupir parcourt le bus et des prières murmurées, chrétiennes ou musulmanes, se font entendre. Soulagement ou appréhension ? Un peu des deux sans doute. Ou beaucoup.

Le bus se fraie lentement un chemin au travers de la circulation des faubourgs de Lomé, prend la Nationale 1 et entame enfin l’Aventure. Bientôt ce seront les plantations de cacao et de café, puis la forêt. Tous font silence, plongés dans leurs pensées, leurs souvenirs, leurs craintes et leur espoir.

Compte tenu de l’état de la route, le bus fonce à toute allure, il négocie habilement son chemin entre les nids de poule et traverse les villages en trombe au son du klaxon, évitant les cochons errants, écrasant les poules et faisant fuir les passants. Il ne lui faudra pas beaucoup plus d’une heure et demie pour arriver à Atakpamé, à cent-vingt kilomètres au Nord de Lomé.

C’est la ville proche du village de Célestin. Il a téléphoné aux siens, espérant qu’ils seront là, à l’entrée de la ville, l’attendant pour qu’il puisse les saluer au passage…

 

11

Où pleure la vieille et chante la jeune

  

À la sortie de Lomé, le bus est passé sans encombre au travers des contrôles de police habituels. D’autres véhicules ont-ils paru plus rentables aux policiers ce matin-là ? Toujours est-il que le bus est quand même obligé de s’arrêter à l’entrée d’Atakpamé.

Un large ruban de plastique barre la route, trois hommes armés, en treillis bariolé et béret minuscule, attendent sur le bas-côté l’arrêt du véhicule. Le chef du bus descend, son cartable à la main et s’avance vers le plus gradé des trois, celui qui ne porte qu’un pistolet à la ceinture.

Célestin est tranquille, son passeport et son carnet de circulation de la CDEAO*, qui se trouvent dans le cartable, sont en règle. Il voyage sous sa véritable identité, du moins jusqu’à Gao. Ensuite, il lui faudra sans doute en changer. D’autre part, il s’agit de sa première tentative, s’il devait être interrogé on ne trouverait aucune trace de lui en tant que migrant. Enfin, il est originaire du district d’Atakpamé, il paraît donc normal qu’il s’y trouve !

Tel n’est pas le cas de certains autres parmi les occupants du bus. Théodore, le prof camerounais, par exemple, se sait fiché et ne compte que moyennement sur la confiance qu’auraient les soldats en l’authenticité de son passeport ivoirien…

En réalité, les militaires togolais savent parfaitement quelle est la destination et la raison d’être de ce genre de bus surchargés roulant vers le Nord et ils ont toutes les raisons de supposer que nombre de ses occupants ne sont pas en situation régulière.

Cela ne les pousse pourtant pas à arrêter qui que ce soit, ni même à effectuer un contrôle individuel sérieux même si telle est leur mission officielle. Après tout, le Togo est encore loin des zones où se regroupent les migrants et le passage de ceux-ci ne lui occasionne aucun dommage sérieux.

Non, l’intérêt des soldats est ailleurs, toutes les personnes présentes le savent. Il convient seulement que les choses semblent se faire correctement, c’est pourquoi le sergent feuillette les documents qui lui sont présentés, semble s’arrêter, pour la vraisemblance, sur ceux qui sont manifestement faux, puis les rend et va jusqu’au bus, y pénètre, y jette un coup d’œil circulaire, et enfin redescend en faisant signe à ses hommes de retirer le ruban.

Tout est en ordre. C’est pourquoi il rend les documents à Mokhtar, après en avoir toutefois retiré les billets qui s’y trouvaient mêlés.

Le bus entre donc dans Atakpamé et le traverse aussi vite que possible… pour tomber sur un autre barrage. Mais cette fois, il ne s’y arrête que brièvement, il suffit à Mokhtar, penché sur la portière, d’informer le gradé que son collègue a trouvé tout en ordre, ce que l’autre vérifie au téléphone – le portable, ce sésame de la nouvelle Afrique... Ceci fait, il laisse partir.

Entre temps, Célestin a pu apercevoir les siens au passage, ils l’attendaient au bord de la route peu après le premier contrôle. Bien sûr, le bus ne s’est pas arrêté, il filait, mais le garçon a fait des signes de la main vers ses parents. Il n’a eu que le temps de les voir les lui rendre. Il a vu aussi que sa mère esquissait en pleurant les petits pas d’une danse d’adieu.

Dans le bus, c’est le silence, tout le monde est rentré à nouveau en soi-même, pensant aux milliers de kilomètres à parcourir. Après tout, on n’est parti que depuis quelques heures…

Collée tout contre Célestin, Victoria ne pleure plus. Au bout d’un moment, elle se met à chanter à mi-voix ce gospel de Tom Blakely : Heaven was far away, Hell nearer by the day. / Bound up by sin, I lay waiting my fate. / God’s word was telling me Jesus could set me free ; / Trust in the Saviour before it’s too late**…

 

* Communauté Économique des États de l'Afrique de l'Ouest.

** J’étais très loin du Ciel, plus près de l’Enfer en ce temps-là. Prisonnier du péché, je n’avais pas d’illusion sur mon sort. La Parole de Dieu me disait que Jésus pouvait me libérer : « Fais confiance au Sauveur avant qu’il soit trop tard. »

 

12

Où l’on roule sans histoire

 

D’Atakpamé à la frontière du Burkina Faso il y a près de six cents kilomètres à couvrir. On roule sur une route à peu près entretenue, surtout pour les besoins du maintien de l’ordre. Les trous et les plages de sable n’y manquent tout de même pas. On traverse d’abord les grandes cultures, surtout autour des villes, et de larges portions de forêt, et vers la fin on aborde la savane.

Sokodé, Kara, ces villes sont traversées de la même manière qu’Atakpamé, avec les mêmes barrages et les mêmes gradés... Pour cette première partie du voyage, nul besoin de s’arrêter dans les villes, chacun, dans le bus, est supposé disposer de nourriture et d’argent, en tout cas au début.

C’est le cas de Célestin, qui va pourtant consommer assez vite ce qu’il avait prévu d’emmener. Victoria a été plus prudente et elle partage un peu, ainsi que Koffi. Cela ne les rapproche pas, même s’ils sont serrés les uns contre les autres, au long des heures ils restent silencieux, sauf la jeune fille, qui ne cesse de chantonner ses chants religieux.

C’est plutôt en brousse que le bus s’arrête, de préférence aux heures de la prière musulmane. Sur la route, on trouve assez souvent des étals gardés le plus souvent par une matrone accompagnée d’un gamin ou d’une adolescente. À côté de jerrycans d’essence venue illégalement du Nigeria voisin, ils vendent des fruits, quelques beignets graisseux ou de l’agouti rôti, de l’eau qu’ils puisent dans un seau de plastique et font boire à la louche, parfois un soda.

Tous descendent alors du bus, s’égaillent dans la nature pour satisfaire leurs besoins, cassent une croûte, allument une cigarette ou s’éloignent un peu pour étendre leur tapis de prière. Quelques-uns achètent une ou deux bananes ou un beignet, mais la plupart préfèrent dépenser le moins possible et certains resteront le ventre vide.

C’est le choix que fait Célestin. Il s’en veut de s’être montré vorace, il décide de se punir, il lui faut s’aguerrir, pense-t-il. Koffi l’approuve, il n’a pas vu d’un bon œil le gamin liquider son casse-croûte en une seule étape.

Tout cela fait, chacun s’assied dans l’herbe ou dans la poussière et attend qu’Albert, le chauffeur, se réveille. Il est seul à conduire et il a sa tête, il refuse de s’arrêter pendant la nuit, il roule en permanence, si ce n’est qu’à certains arrêts, quand ça lui prend, il sort sa couverture, s’allonge à l’ombre du bus et dort une heure ou deux.

On remonte dans le bus en suivant l’ordre préétabli et l’on reprend la route. Kilomètres et kilomètres de secousses et de tangage, compte tenu de l’état de la suspension.

La suspension, c’est le souci premier de Mokhtar, le chef. Il la sait en mauvais état, le souci de rentabilité pour ce transport de marchandise humaine passait avant tout. Mais arriverait ce qui devait arriver, à lui de se débrouiller, son boss s’est déchargé sur lui de tous les problèmes.

Pour le moment ça tient, mais quand on en sera à traverser le sud du Burkina, les choses pourraient mal tourner, les routes y sont mauvaises.

Dans le bus, Victoria a repris sa chanson mais la plupart des autres se taisent. Ici ou là, cependant, un croyant fervent a sorti son chapelet et l’égrène en murmurant une sourate. Quelques mots sont échangés à l’occasion, par nécessité, mais au fond, chacun est tout à son aventure et se cadenasse.

Pour Célestin c’est difficile, il est le plus jeune, sans doute le moins endurci, il aimerait parler, échanger à propos de ce qui domine ses pensées et qui n’a qu’un nom, Kékéli. Peut-être Victoria serait-elle intéressée, pense-t-il, à apprendre des choses sur Kékéli et lui…

Mais il constate assez vite que la jeune fille est tout aussi cadenassée que les autres, qu’elle soit femme ou non. Cela le fait réfléchir. Il se demande comment réagirait Kékéli dans une situation semblable.

 

13

Où l’on parle des femmes

 

Il fait nuit, dans le bus qui roule vers la frontière burkinabé, Célestin ne peut pas dormir, il est tracassé. C’est parce qu’il a pensé à Kékéli.

Il regarde Victoria, sa voisine. Elle l’intrigue, il s’est demandé comment une fille comme elle peut se lancer dans l’aventure. Déjà que le voyage ne sera pas de tout repos et demandera beaucoup d’énergie et de résistance, voyager seule au milieu de tous ces hommes sans femme, ce doit être extrêmement pénible, voire dangereux !

Il profite d’une pause dans le chantonnement de Victoria pour lui poser une question. Pas la question qui le tracasse, celle qui touche au sexe, mais celle qui peut passer pour naturelle dans un premier temps : « Comment tu as fait, toi, pour trouver l’argent ? »

Il s’est adressé à elle en éwé et la jeune fille, qui semble sortir d’un rêve, se tourne vers lui et lui répond dans la même langue : « Je n’ai pas eu besoin de fournir de l’argent, je suis une "arrivée-payer". » Devant l’incompréhension du garçon, elle ajoute : « ça veut dire que je paierai mon voyage en travaillant là-bas, une fois arrivée. Là-bas, il y a du travail pour moi. »

Ni lui ni elle n’imaginent de quel travail il s’agit, bien sûr, on n’a pas jugé utile de le leur apprendre, ils ignorent donc que la rue Saint-Denis, à Paris, fourmille de prostituées ghanéennes…

C’est pourquoi cette réponse convient à Célestin, qui se risque à aller plus loin : « Et tu n’as pas peur, avec tous ces hommes qui n’ont pas de femme ? » Elle le regarde comme s’il était un imbécile et elle éclate de rire : « Et comment tu crois que je vais payer ce qu’il me faut pendant le voyage ? »

Et devant son air ahuri, elle entreprend de le déniaiser : « La plupart des filles qui ont entrepris l’aventure savent qu’elles vont y passer à un moment ou à un autre, alors elles préfèrent en tirer parti. Il y en a même qui font exprès de tomber enceinte pour être mieux traitées. »

Elle éprouve un certain plaisir en constatant la surprise du jeunot, alors elle en rajoute : « Et certaines vont même jusqu’à payer leur voyage en faisant un bébé. Il leur est pris et il est vendu à des gens riches qui cherchent à adopter. »

En fait, Victoria sait cela, qui est souvent vrai, pour l’avoir entendu raconter par quelque commère de son village. Elle ne prend pas cela pour elle, elle est convaincue que rien de tel ne va lui arriver à elle et ne pense pas du tout se prostituer pendant le voyage. En réalité, elle s’est constituée un petit pécule pour subvenir à ses besoins jusqu’au moment où, l’espère-t-elle, elle abordera les côtes de France. Victoria est une fille honnête, pieuse et pudique ! 

Cela ne l’a jamais empêchée d’apprendre ce qu’il en est du mal qui règne sur la terre depuis la grave erreur commise par Ève, aussi prend-elle un malin plaisir à achever son voisin en lui disant : « C’est pas seulement les femmes. Pour payer le voyage, il y a aussi des hommes qui font boutique son cul. » Après quoi, elle se détourne et se remet à psalmodier.

Voilà qui donne matière à réflexion à Célestin. Il ne répond rien et il se tourne vers la route. Il se rend bien compte qu’elle a voulu le rabaisser.

Arrive le moment où le bus dépasse la ville de Sinkassé, à l’extrême nord du Togo, aux abords de la frontière avec le Burkina Faso. Mokhtar ordonne l’arrêt et, se retournant vers eux, il s’adresse aux aventuriers : « Là vous allez tous descendre. On fait la grande halte. Dimanche va vous donner votre bagage », ajoute-t-il en désignant l’aide-chauffeur.

Devant l’étonnement, voire l’inquiétude, qui se lit sur les visages il ajoute : « Nous sommes à la frontière du Burkina. Au Burkina, ils n’aiment pas les bus de gens comme vous. Chacun va passer tout seul, ou deux maximum. Mais dans chaque groupe, restez près des autres. Je vais vous donner vos papiers et vous passez. Je vais passer en dernier. S’il y a un problème, vous dites "Je suis avec le chef" et vous m’attendez. »

 

14

Où l’on entre au Burkina Faso

 

Le passage au Burkina se fait au soir du deuxième jour. Le bus est stoppé par une barre placée en travers de la route et tous ses occupants doivent en descendre, récupérer leur bagage pour être immédiatement conduits dans une sorte de casemate où les soldats les enferment à l’exception de Mokhtar, du chauffeur et de son aide.

À l’intérieur, tous se laissent tomber sur le sol de terre battue. Ils y resteront jusqu’à l’aube sans manger ni boire. Dans l’immédiat, les trois accompagnateurs sont fouillés ainsi que leurs affaires, puis le bus est inspecté de façon approfondie. Ceci fait sans résultat notable, le bus passe la frontière et rejoint le village voisin.

Ce que cherchent les soldats, c’est la drogue. Souvent passée d’Amérique latine en Afrique par la Côté d’Ivoire, elle transite par le Burkina Faso en direction du Niger ou du Mali dans le but de finir en Europe. Les migrants qui déferlent au travers du continent africain sont assez souvent les convoyeurs de ce trafic, grâce auquel nombre d’entre eux financent leur aventure.

Certes, les passeurs empruntent plus volontiers la route d’Abidjan à Ouagadougou via Bobo-Dioulasso que celle qui part des autres ports du golfe de Guinée, comme Lomé, mais le pouvoir burkinabé, d’essence militaire, ne connaît qu’un règlement valable partout. Il verrouille donc toutes les entrées possibles.

Pendant que les trois compères se délassent dans le café-bordel du lieu, leurs passagers tentent de dormir. Ils sont saouls de vent, de poussière et de chaleur mais soulagés de pouvoir rompre avec l’étroite promiscuité du bus. Ils y parviennent aisément malgré l’incommodité du lieu, l’odeur épouvantable qui y règne, faite de forts relents de sueur et d’urine, d’autant que, comme on dit, qui dort dîne.

À l’aube, Célestin est brutalement réveillé par les cris des soldats et les coups de crosse qu’ils administrent machinalement ici ou là aux clandestins pour les amener à se lever et à sortir. Ils les rassemblent, leur ordonnent de se regrouper par équipes, remettent à chacune un bouteille en plastique pleine d’une eau grisâtre, puis la conduisent derrière le baraquement. Quelques trous entourés de claies de branchages y servent de latrines. Avant de repartir, une équipe devra reboucher les trous et en creuser d’autres dans la latérite.

Une fouille là encore approfondie va suivre. Fouille corporelle et fouille des bagages. Tous y passent et c’est avec le sérieux du militaire qu’un grand soldat mossi va palper toutes les parties du corps de Victoria susceptibles de cacher un sachet, en utilisant là où il le faut une tige de bois souple. Il le fait en la protégeant du regard des autres avec son corps. S’apercevant qu’elle est vierge, il murmure cependant Bark Ouennam ! (en mooré, Gloire à Dieu !). Impassible, elle regarde au loin en chantonnant. Il a honte.

C’est maintenant au tour des membres masculins du groupe de Célestin et de Koffi. Chacun s’avance devant un soldat armé d’un bâton, place son bagage au sol devant lui et se déshabille. Koffi, Célestin et Théodore, le Camerounais, passent la fouille sans encombre, mais Clem se fait violemment bastonner, le soldat s’est aperçu que la poignée de toile de son sac laisse paraître des bosses dont on ne peut douter qu’elles soient causées par la présence de sachets cousus à l’intérieur.

Au cri du soldat, le sergent accourt, suivi par deux de ses hommes qui se saisissent du Nigérian et l’emmènent au poste de police. On ne le reverra pas. Plus tard, Mokhtar ne pourra rattraper l’affaire en offrant de l’argent, il a affaire à des soldats intègres !

Intègres du moins jusqu’à un certain point car ce sera différent lorsqu’il devra compenser par quelques billets la présence de passeports manifestement faux, tels celui de Théodore, parmi ceux qu’il doit présenter au sergent lorsqu’il revient du village avec le bus pour embarquer ses "protégés".

Le bus repart quelques heures plus tard vers le Nord en direction de Gao, distante d’environ six cents kilomètres à vol d’oiseau. Afin d’éviter Ouaga, il va négliger les grandes routes et traverser le Burkina en ligne droite, autant que le lui permettront des routes… improbables.

 

15

Où l’on tombe en panne

 

Célestin a très faim et il n’est pas le seul. Depuis des heures et des heures, le bus cahote aussi vite qu’il lui est possible, à la grâce de Dieu, sur de mauvaises routes et des pistes pires encore. La frontière togolaise est maintenant bien loin derrière les aventuriers.

Ils ont pu y acheter quelques bananes et remplir d’eau leurs bouteilles. C’est avec cela qu’ils ont dîné, après une journée éprouvante, avant de s’endormir en pleine brousse, serrés les uns contre les autres dans un creux de terrain proche de la piste, par-delà un bouquet d’acacias. 

À l’aube, des villageois armés de bâtons sont venus chasser tout ce monde, ils craignaient de voir ces étrangers faire du bois en coupant des branches. Il n’a pas été possible, tant ils étaient énervés, de négocier avec eux l’achat de quelques vivres, ni encore moins d’obtenir d’eux la moindre goutte d’eau.

Les voyageurs ont dû réintégrer le bus en hâte et repartir le ventre vide. Depuis, ils ont trouvé pour se nourrir, dans un village gourmantché dans lequel ils n’ont rencontré que méfiance, rien de plus que la contenance d’une marmite de tô, cette sorte de pâte épaisse de farine de mil, mais sans la sauce à l’oseille habituelle.

Passée la bourgade de Yamba, arrive la catastrophe que Mokhtar craignait depuis le début. La piste a eu raison de la suspension du bus, l’amortisseur arrière gauche a cédé d’un coup. Il faut dire qu’Albert, affamé à nouveau comme les autres, avait décidé de mettre la gomme car on n’était plus qu’à une trentaine de kilomètres d’une autre agglomération, le bourg de Gayéri.

L’arrêt brusque du bus n’a pas manqué de projeter les occupants les uns sur les autres, causant quelques sévères contusions. En sortant de là, certains se tiennent, qui les côtes, qui un bras ou un coude. Mais ce qui les tenaille, outre la faim, c’est la crainte de se voir bloqués là pour longtemps, en pleine brousse, sans espoir d’être secourus peut-être avant des jours.

Célestin s’est violemment cogné la tête au moment du choc et il ne tient debout que difficilement, tout semble tourner autour de lui, il se laisse tomber dans la poussière. Koffi, en revanche, tient le coup mais doit soutenir Victoria, qui geint doucement. D’ailleurs, douleur, panique, faim ou faiblesse, la plupart des membres du groupe se sentent mal et suivent l’exemple de Célestin.

Mokhtar, le chef, à peine sorti du bus, pare au plus pressé : il agonit Albert d’injures en utilisant pour cela une bonne partie du stock que lui fournit la langue arabe. Sans résultat utile, puisque le grand Mossi, agenouillé devant la roue arrière gauche, ne se soucie que de l’état de la suspension. Moyennant quoi Mokhtar se venge sur Dimanche en lui appliquant une gifle qui l’envoie rouler à deux mètres. Traitement d’ailleurs conforme à la condition d’aide-chauffeur.      

Quand Albert se relève, son front est barré de trois longues rides. On voit qu’il réfléchit et nul, pas même le chef, n’ose le déranger dans cette circonstance. Puis il appelle son aide, lui dit d’arrêter de pleurnicher et l’envoie chercher des cales en bois dans le coffre du bus. Le gamin lui en ramène trois, apparemment des tronçons de solive, et le balaise en choisit une, la soupèse longuement d’une main et hoche la tête. Puis il vient se pencher sur le tas de misérables affalés à terre et leur tient ce langage : « Si ça va pas, on est bloqué. Si ça va, on peut continuer en roulant au pas jusqu’au village là-bas. Faut tout vider le bus. Debout ! Remuez-vous on n’a pas trop de temps ! »

Il n’y a pas à discuter, les plus valides se mettent au travail et, sous la direction du chauffeur, vident le bus de tout ce qu’il contient, sièges compris. « Bon, leur dit ce dernier, maintenant à vous de jouer, faut soulever ce tas de ferraille côté gauche pendant que je place cette cale ! Avec le poids du bus elle va peut-être tenir. Si ça marche, on n’aura plus d’amortisseur mais on pourra rouler. Dépêchez-vous il va faire nuit ! »

 

16

Où l’on change d’itinéraire

  

Le bus est maintenant sur cales dans la cour d’un mécanicien de Gayéri, l’un des chefs-lieux de la région. Y arriver n’a pas été simple, même si l’état de la piste s’améliorait au fur et à mesure de l’avancée. Le bus ne progressait pas plus vite que les voyageurs, chaque cahot faisant craindre à Albert que la cale ne saute.

Le groupe des migrants est installé sous bonne garde dans un enclos poussiéreux entouré de claies, aux abords de la petite ville. Deux villageois armés de gourdins les surveillent mais ce n’est guère utile car tous sont épuisés, les valides comme les éclopés.

Il avait fallu rejoindre la ville à pied, il n’y avait pas d’autre solution. Des heures d’une marche forcée sous les injures et parfois les coups de bâton. Ni Mokhtar ni Albert ne connaissaient d’autres moyens pour faire progresser une troupe affaiblie.  

C’est ainsi qu’ils ont dû avancer devant le bus pendant des kilomètres, sous la chaleur puis la fraîcheur piquante de la nuit. Une seule pause nocturne de quelques heures leur a été concédée. Certains souffraient de leurs contusions, ils boitaient en marchant et il était arrivé que l’un ou l’autre s’affale dans la poussière, incapable de continuer. L’un d’eux a été porté pendant quelques kilomètres. Le pire était la faim et la soif, ils n’avaient rien eu à boire ni à manger depuis l’aube, et si peu alors…

Célestin ne souffrait plus de la tête, ils voyait normalement et son étourdissement avait cessé. Il avançait comme halluciné, juste un pas devant l’autre, sans prendre conscience de rien d’autre que de cette injonction : marcher. Les autres allaient de même, totalement hébétés.

Lorsqu’ils sont arrivés à l’entrée de la petite ville et qu’ils se sont tous effondrés au bord de la route, les gens les ont pris en pitié. On leur a donné à boire et on les a aidés à rejoindre cet enclos dont un côté est ombragé. Les femmes leur ont apporté un plein seau de tô arrosé de sauce et leur ont permis de remplir d’eau leurs bouteilles. Elles ont aussi distribué quelques feuilles de qat, à mâcher contre la douleur et l’angoisse. Après quoi ils se sont endormis.

Toutefois, cette empathie manifestée par la population a trouvé ses limites et le conseil local a préféré poster là une garde pour plus de sécurité.

Seuls, Mokhtar et Albert ont eu droit à un vrai repas, puis à un matelas posé à terre dans le dortoir d’une sorte d’auberge. C’est qu’ils peuvent payer. Dimanche, lui, dort avec les autres.

La journée se passe ainsi, à dormir pour les uns ou à surveiller la réparation du bus pour les autres. L’ingéniosité des mécaniciens africains est proverbiale, avec ce que recèle un simple tas de ferraille, ils sont capables de réparer à peu près n’importe quoi. C’est ce que fait le spécialiste local. Après quoi, il explique à Albert que si Dieu veut, le bus pourra rejoindre la route de Niamey, au Niger. Une centaine de kilomètres de piste pour y parvenir.

Cette circonstance donne à penser à Mokhtar. Il se propose de changer d’itinéraire. Il appelle ses commanditaires togolais et, avec leur accord, il décide d’abandonner l’idée de rejoindre Gao, au Mali, et choisit de traverser le Niger jusqu’à Agadez, aux portes du désert libyen. Là aussi il a des contacts, comme tous ses confrères. Agadez est un grand centre de triage et de réorganisation des convois de migrants venus d’Afrique noire. À partir de là, il ne reste à ces derniers… qu’à traverser le désert pour rejoindre la côte et trouver un bateau.

Dans l’immédiat, toute la question est d’éviter Niamey, de la contourner à raison de quelques dizaines de kilomètres supplémentaires, ceci pour éviter des contrôles connus pour être particulièrement efficaces. Mokhtar est un professionnel, il n’a pas à gâcher du bakchich ou, pire, à perdre quelques éléments de sa cargaison. Il est bien placé pour savoir que nombre des passeports et de livrets qu’il pourrait présenter aux autorités sont faux !

C’est ainsi que le lendemain matin, le bus, à nouveau rempli de voyageurs douloureux et lourdement hébétés, roule vers le sud-ouest, sur la piste qui rejoint la grande route Ouagadougou-Niamey.   

 

17

Où l’on est seul avec soi

  

Au fil du temps, au fil des kilomètres, alors que le bus fonce en brinquebalant sèchement sur les routes ou les pistes, Célestin passe d’une sorte de torpeur à la sensation d’une extrême lucidité. C’est un peu comme si, fatigue et douleur aidant, il devenait capable de se voir de l’extérieur. Non seulement lui, mais plutôt lui dans ce bus avec ces gens. Vers un but.

C’est qu’il est épuisé et que pourtant, une dureté brûle en lui, au centre de son être, et le tient droit. Il ne pense plus à Dieu ni à son aide, ce n’est plus nécessaire, la certitude d’être poussé et soutenu réside en lui comme un tison, sans besoin de pensées ni de paroles.

Il a mal, ici ou là, un peu partout, chaque choc de la route réveille une douleur mais il ne le sent pas. Pour lui ce n’est rien, il est au-delà. C’est cette marche forcée pour rejoindre Gayéri qui l’a mené au-delà de tout cela. Il pensait alors que le temps de repos qui a suivi le ramènerait aux sensations habituelles, mais non, il a passé un cap. Physiquement et moralement, il est maintenant un pur voyageur de l’extrême.

Il ressent confusément qu’il n’est plus l’adolescent exalté qui a voulu partir. À sa manière, il est devenu un guerrier, quelques jours ont suffi pour le transformer en une machine qui marche, qui roule, qui veut. Et qui, en même temps, n’est rien.

Pourquoi a-t-il voulu partir ? Ce n’est plus la question. Un jour il sera là-bas, c’est tout ce qui compte, ce qu’il veut, ce qui existe. On ne l’arrêtera pas. Savoir cela le soulage. Il pense comme pense un martyr islamiste, il ne craint pas la mort, elle est là et n’est pas là, il la voit comme une amie si cela peut l’amener là où il va. Il n’est que cela, une trajectoire qui mène à un but, à une cible, comme une balle de fusil. C’est ainsi qu’il se voit.

C’est pour le moment, qu’il n’est que cela, qu’il n’a que cela. Plus tard, au prochain arrêt, lors d’une étape, il redeviendra le jeune frère de Koffi, l’ado du marché de Lomé, l’amoureux de Kékéli, le voisin de Victoria, cette grosse fille qui se presse contre lui. Il ressentira la faim et cherchera le sommeil. Mais maintenant, il se mure et se blinde sans même s’en rendre compte. Il  se transforme en un bolide insensible. Une pierre qui avance.

Cela, il ne le pense pas, il le voit, comme halluciné.

Tous, dans le bus, ne sont pas ainsi. Certains prient, ils agitent les lèvres et marmonnent, ressassant sourates, prières ou versets. D’autres murmurent des cantiques, ou simplement des chants de leur enfance, ou des chansons de la radio, c’est comme une litanie infiniment reprise. Quand la piste est défoncée, avec les chocs les douleurs se font plus vives, et ce sont des gémissements, parfois des larmes. D’autres sont murés en eux-mêmes. Mais tous ont cela en eux : si Dieu veut, inch Allah, tout cela finira et l’on arrivera, on n’a pas d’autre choix.

Victoria, elle, se récite des prières entrecoupées de gospels. Parfois, tout son corps épais ondule doucement, il suit le rythme du chant qu’elle murmure. À d’autres moments, elle s’adresse à Jésus, son ami du Ciel, elle lui demande de la protéger car elle a peur. Elle souffre de toutes les mêmes douleurs que les autres mais en plus elle a peur car elle est la seule femme. Elle sait le danger qu’elle court en plus de tous les autres dangers. Des regards l’ont avertie et elle a peur.

Coincée entre Koffi et Célestin, elle se sent en sécurité, ce sont ses frères de langue et d’ethnie, mais cela ne la rassure que pour un temps. Viendra le moment où elle devra faire face, elle le sait. Elle le savait en partant, elle n’est pas idiote, mais elle avait dû en prendre le risque. Elle ne pouvait pas rester dans le quartier où résidait sa famille, dans les faubourgs d’Accra. Elle était pestiférée. Elle portait le mal en elle, ce mal dont souffraient les siens. Les esprits l’avaient désignée, c’est pourquoi les siens ne la connaissaient plus.

Insouciant de tout cela, jour après jour le bus avance, il approche d’Agadez, et Mokhtar voit venir le temps de la revente de sa cargaison. Il sourit, il pense être désormais en mesure de prendre une troisième femme.

 

18

Où l’on approche de la catastrophe

   

Contrairement à d’autres, Célestin n’a rien promis à sa famille, il n’a pas assuré à ses parents qu’il les aiderait une fois arrivé en France. C’est que l’argent qu’il gagnera devra servir à rembourser d’abord Lakhdar, qui a financé son voyage. Mais il pense qu’il gagnera très vite de quoi liquider cette dette, six mille euros, et qu’ensuite il pourra soutenir ses parents et payer le billet d’avion que Kékéli attend avec confiance.

Il pense beaucoup à elle. Ils ont convenu de ne pas s’appeler trop souvent afin d’économiser au maximum, car cela coûte cher, mais cela leur pèse et ils aspirent à ce que ce voyage prenne rapidement fin, que tout cela s’achève et que Célestin, enfin débarrassé de tout souci financier, fasse venir en France sa fiancée.

Ils n’ont pas dix-sept ans, ils sont pleins d’espoir, ils croient fermement que la France leur permettra de réaliser ce qui, pour eux, n’est pas un rêve, mais bien un projet. Rien de ce que certains leur ont dit, cherchant à les dissuader, sur une prétendue misère des migrants au pays de Zidane et de Noah, sur un rejet supposé des Européens, sur des écueils insurmontables, enfin, ne les convainc. Il leur a suffi d’entendre parler de tel ou tel, revenu riche et heureux au pays après quelques années passées là-haut pour savoir que tout ira bien là-bas.

Pour eux, seul le voyage comporte de grands risques. Mais Célestin a déjà parcouru sans encombres insurmontables une grande partie du parcours. Il a souffert, mais il constate qu’il tient le coup. Il en ira de même, il le pense, de la suite de l’aventure. Ne se trouve-t-il pas déjà aux portes d’Agadez, prêt à affronter le désert ? Quelques jours de souffrance et puis la mer ! 

Or c’est là, justement, que son rêve va s’évanouir, que le château de cartes va s’écrouler… Agadez, c’est la bérézina pour les aventuriers de son genre, la porte de l’enfer.

Une première alerte, sévère, survient lorsque le bus s’arrête en fin de journée à l’approche d’une minuscule bourgade composée de quelques masures de terre crue, à deux ou trois kilomètres de la ville. Lakhdar se tourne alors vers les voyageurs et leur intime l’ordre de descendre à sa suite. Une fois dehors les pieds dans la poussière, chacun récupère son bagage. Ils sont là sans comprendre, interdits et silencieux. Lakhdar leur dit alors de s’installer non loin de la route, dans un creux vaguement tapissé de sable et d’une herbe grise, et de l’attendre. Puis il remonte dans le bus, qui démarre, les laissant ébahis et apeurés.

Il ne reviendra pas. Il a amené sa cargaison à l’endroit convenu, il ne lui reste, avant de rentrer chez lui à Tripoli, qu’à prévenir son contact local de l’arrivée du groupe. Il le sait, il a été payé.

Commence une longue attente, pour les migrants. Elle durera jusqu’au matin suivant. Entre temps, ils ont bu toute l’eau de leurs bouteilles, mangé les quelques provisions détenues par l’un ou l’autre, puis ont tenté de prendre contact avec d’éventuels habitants de la bourgade.

Les courageux qui s’y sont essayés, dont Koffi, se sont fait recevoir à coup de pierres, lancées dans la pénombre par des gamins qui les attendaient au détour d’une venelle. Ils ont entendu deux ou trois voix encourager les lanceurs, des voix de vieux, manifestement.

Incertains de ce qui les attendrait dans ce pays s’il forçaient ces gens à les accueillir, ils sont retournés à leur trou et ont attendu le jour avec les autres. Passant de la chaleur intense du jour au froid vif de la nuit, ils ont dormi à peine, serrés les uns contre les autres.

Le soleil est déjà haut quand un 4x4 s’arrête à la hauteur de leur refuge. Deux hommes en descendent, qui leur font signe de les rejoindre. L’un, un Nigérien, est le chauffeur de l’autre et son garde du corps, cela se voit de suite : lorsqu’il s’est retourné pour descendre de la voiture, on a pu remarquer la bosse que fait son pistolet sous son tee-shirt.

Son patron, un long Berbère en gandoura et chèche clairs, porte des lunettes noires et arbore une attitude dédaigneuse. Ce qu’il s’apprête à dire à ce ramassis de miséreux va les désespérer. 

 

19

Où l’on rejoint un ghetto

     

Ce soir-là, Célestin, Koffi et Victoria ont pu rejoindre, désespérés, le ghetto proche d’Agadez où se regroupent les migrants togolais.

C’est ainsi que ça marche : au cours du temps, les gens qui arrivent du Sud par milliers dans cette ville se retrouvent sans rien. Ils ne peuvent compter que sur une sorte de solidarité passive entre compatriotes, en un lieu vite découvert par les derniers arrivés et qu’on appelle un ghetto, entité dirigée par un migrant qui réussit à vivre de cette fonction de chefferie au moins pour un temps.

C’est ainsi qu’il existe, à Agadez comme à Gao, ces villes qui servent de plaques tournantes au mouvement des migrants, des ghettos d’ethnies ivoiriennes, sénégalaises, nigérianes, camerounaises, etc. Les gens se sont installés comme ils ont pu, ici dans une bourgade abandonnée, là dans un creux de terrain plus ou moins protégé du vent du désert, ailleurs encore dans un quartier marginal de la ville que leurs membres ont mité peu à peu.

C’est d’ailleurs pour éviter d’être ainsi envahis et chassés que les habitants de la bourgade avaient repoussés Koffi et les autres, la veille, à coup de pierres.

Aujourd’hui, les Togolais, la plupart de langue éwé, peu nombreux au regard d’autres populations, ne disposent que des ruines d’une ferme abandonnée. Quelques murs de terre plus ou moins éboulés, et pour se protéger du soleil, quelques toiles tendues entre les ruines et trois ou quatre perches plantées dans le sable. La température peut dépasser les 45°, elle tombera rapidement à 20° au cœur de la nuit.

Voici ce qui s’était passé ce matin-là pour le groupe dont Célestin faisait partie : leur nouveau Boss, un Toubou nommé Adid, leur avait dit qu’ils dépendaient désormais de lui, qu’il détenait leurs passeports et leurs livrets, qu’il allait faire en sorte de les acheminer jusqu’à la côte libyenne mais qu’ils devaient le payer pour cela.

Certains d’entre eux ne se sont pas étonnés car ils n’avaient payé leur voyage que jusqu’à Gao, et pour eux, Agadez ou Gao, c’était à peu près la même chose, du moment qu’il s’agissait d’un point de départ pour aller plus loin.

Mais certains, dont Célestin, Koffi et Victoria, pensant qu’il s’agissait d’une erreur, ont rappelé que leur voyage était payé jusqu’en France ! Qu’ils auraient ensuite à le rembourser à leurs commanditaires… Alors Adid a éclaté de rire, il leur a répondu qu’ils auraient effectivement à rembourser leur dette, mais que lui, il n’était pas dans ce deal-là, et qu’ils auraient bel et bien à le payer lui aussi ! Et il leur a donné le prix : mille euros jusqu’à Tripoli.

Ils ont dit alors qu’ils n’avaient pas l’argent puisqu’ils pensaient que tout était payé… Mais ils ont compris quelle était leur véritable situation quand le Boss a répondu qu’ils n’avaient qu’à chercher du travail en ville, ou encore demander à leur famille de les aider, mais qu’ils ne partiraient que lorsqu’ils auraient apporté le prix de leur voyage. Et regardant Victoria, il a ajouté : « Toi, tu n’auras qu’à te débrouiller. » Une expression qui n’a qu’un sens quand il s’agit des migrantes…

Enfin, le Boss a précisé à tous qu’il gardait leurs passeports et qu’ils devaient s’en procurer un eux-mêmes en ville, qu’il y avait des adresses pour cela, qu’ils pourraient trouver facilement un passeport malien pour trois à quatre cents euros. Un faux, bien sûr. « Sans passeport malien ou nigérien, vous ne pourrez pas rester longtemps ici », a-t-il ajouté. Puis il est parti après leur avoir indiqué où et quand ils pourraient le trouver.

Après quoi, le groupe a continué à pied jusqu’aux abords immédiats d’Agadez puis s’est disloqué, chacun cherchant d’abord de la nourriture, puis un endroit où aller…

Les trois Éwé se sont retrouvés seuls, perdus et totalement désespérés. Ils ont pu tirer de leurs misérables économies de quoi s’acheter quelques bananes et remplir leur bouteille. Finalement, quelqu’un, un migrant ivoirien qui zonait là, leur a parlé du ghetto togolais et leur a vaguement indiqué comment le rejoindre.

 

20

Où Victoria reçoit une visite…

      

Quelques jours ont passé pendant lesquels Célestin et ses amis ont vécu de la solidarité des autres Togolais du ghetto. Puis Roger, le chef, un Mina nonchalant, leur a dit que maintenant ils doivent lui apporter de l’argent. Il en faut pour le groupe, mais aussi pour lui-même.

Après tout, faire le chef, c’est ainsi qu’il gagne de quoi reprendre le voyage, ne serait-ce que dans quelques années. C’est ce qu’il leur dit, l’œil plissé par un sourire ironique. Y croit-il encore ? Ce n’est pas sûr, il s’est trop bien installé, avachi, dans cette fonction reposante qui lui permet de survivre a minima en profitant de la misère des autres.

Dans ce groupe, Victoria est la seule femme. Les regards portés sur elle sont appuyés, on lui fait des allusions de plus en plus précises. C’est en premier lieu en pensant à la façon dont elle pourrait rapporter que Roger pousse les nouveaux venus à se mettre au travail.

Koffi, au fond, n’y verrait pas trop d’inconvénient, il a déjà fait le voyage, a déjà vécu tout cela, il n’a plus d’illusion, il sait comment ça marche. Il sait que la seule chose qui compte est d’arriver là-bas, quels que soient les moyens utilisés. Il se dit qu’il y a plus pénible, pour y parvenir, que de faire l’amour…

Victoria a bien compris ce qu’on attend d’elle mais elle ne veut pas. Elle veut tout ce qu’on veut mais pas ça. Elle le dit à Célestin et tout deux s’en expliquent avec Koffi. Après tout, est-ce que la première chose à faire n’est pas d’appeler Lakhdar, leur commanditaire de Lomé ? Qu’il leur envoie deux mille euros, cela alourdira leur dette à son égard mais il n’y perdra pas. Victoria fera de même, se disent-ils, avec ceux qui l’ont engagée.

C’est ainsi qu’ils empruntent encore quelques francs CFA, rejoignent en ville une boutique de téléphone et appellent, qui à Lomé, qui à Accra. Pour se faire injurier, se faire rappeler la permanence de leur dette, qui demeure quoi qu’il arrive, et qu’ils devront payer sous peine de graves représailles à l’encontre de leur parenté…

Que faire ? D’abord survivre en cherchant du travail, quel qu’il soit, mais aussi appeler, la mort dans l’âme, ceux de leurs parents qui pourraient les aider. Or cela, Victoria ne peut pas le faire. Pour les siens, elle est la sorcière avec laquelle on ne doit plus entretenir aucun lien.

Alors elle a compris, elle sait maintenant ce qu’elle doit faire, elle sait qu’elle n’a plus le choix. Elle dit aux deux autres qu’elle va chercher de son côté, qu’ils la laissent tranquille. Et eux, ils comprennent qu’elle ne veut pas qu’ils la voient se prostituer. Mais ils se trompent. Elle va disparaître, ils ne la verront plus.

Ils ignoreront toujours qu’on trouvera ce qui reste de son corps dans le désert, quelques semaines plus tard, au bord d’une piste. Elle y est partie seule, marchant au hasard vers le nord en murmurant ses cantiques jusqu’à ce qu’elle tombe sur le sol caillouteux, s’allonge et attende paisiblement la mort, rassurée sur un point par la visite qu’elle reçoit et qui lui assure qu’elle n’est pas une sorcière mais une enfant bien-aimée…

Koffi est furieux contre Lakhdar, furieux, surtout, contre cette dette qu’il a contractée et qui fait de lui, il s’en rend compte enfin, quelque chose comme un esclave. Un esclave rendu tel par sa propre bêtise. Et non seulement cela, mais un esclave qui en a entraîné un autre dans l’esclavage. Car il se rend responsable de la situation du gamin qui l’accompagne.

Alors il va chercher du travail et il en trouve. Il est fort, vigoureux, au bout de deux jours il est embauché à vil prix par un maçon. On le lui a indiqué, au ghetto, comme un type qui emploie des migrants pour presque rien et qui les tue au travail jusqu’à épuisement. Il s’en fiche, il y va, il est trop furieux pour hésiter, il se dit qu’il va le mater, lui, ce patron brigand !

Quant à Célestin, qui se nomme pour un temps Amadou, il reprend à Agadez le job qui lui permettait de survivre à Lomé. Petit porteur, petit cicérone, petit vendeur de pacotilles, petit entremetteur... Mais Agadez n’est pas Lomé, la concurrence y est plus que rude.

Un de ces jours, ils vont tout deux appeler Lomé, demander de l’argent, ils y réfléchissent.

 

21

Où l’on apprend une heureuse nouvelle…

       

Koffi n’est pas un fainéant, il travaille dur. Il n’est pas idiot non plus, il réfléchit. Travailler dur lui permet de mieux réfléchir. Il pense à sa situation. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre qu’elle est sans issue, qu’il s’est fait piéger, qu’il est pris dans un filet et que le filet ne comprend pas de maille qui soit près de craquer.

Il doit deux mille euros à Lakhdar et mille euros à Adil. Trois mille euros ! Et ce que lui paye son patron, à Agadez, lui permet tout juste de survivre dans le ghetto des Togolais… Comment payer ? Or s’il ne règle pas Adil, il ne partira pas vers l’Europe, et s’il n’arrive jamais en Europe il devra quand même son dû à Lakhdar…

Il sait ce que tous ceux qui se sont trouvés dans cette situation vont faire : appeler la famille pour qu’elle envoie de l’argent. Mais lui ne veut pas. Et même s’il voulait il ne pourrait pas, il ne voit personne, chez lui, qui puisse trouver les mille euros qui débloqueraient pour un temps sa situation. Alors il lui vient une idée. Elle est dégoûtante mais au point où il en est…

Lorsqu’il a pris sa décision, il appelle sa sœur, la mère de Bébé. Il lui dit que tout va bien, qu’il salue toute la famille, mais que c’est très dur, que Bébé ne doit surtout pas partir, que Bébé le rappelle pour qu’il le lui dise lui-même. Mais quand son neveu le fait, il lui parle de tout autre chose. Il lui dit comment faire pour le libérer de sa plus grosse dette.

C’est ainsi que Lakhdar est pris de douleurs intenses au ventre quelques temps plus tard, et qu’il en meurt. Bébé l’a surveillé, assis en permanence à l’ombre d’un mur dans sa cour, et un soir il a profité de son absence. Une vieille tante experte en ce domaine lui ayant délivré le poison, il n’a eu qu’à se faufiler dans la maison et le verser dans une bouteille d’eau entamée.

Quand Koffi apprend la nouvelle de la mort de Lakhdar, il soupire d’aise. Sachant que le "négociant" ne gardait aucun document lié à son trafic, il se dit que la plus grosse part de sa dette est maintenant payée… Il n’a pas de remord, selon lui il a agi de manière sensée, il a répondu au mal par le mal. Mais tout n’est pas réglé, il reste Adil. Il sait qu’il doit encore réfléchir, trouver là aussi une solution.

Pendant de temps, Célestin tâche de survivre en recherchant tous les petits boulots auxquels il peut penser. Mais il n’est pas le seul dans cette situation et cela ne le mène pas loin. Il voit très vite qu’il ne s’en sortira pas de cette manière. Si rien ne se passe, il est bloqué à Agadez pour le reste de ses jours.

Lorsque Koffi lui apprend le décès de Lakhdar, cela lui apporte un peu d’espoir. Il ne lui reste plus que mille euros à devoir, cela doit pouvoir se trouver, se dit-il. Et il se décide à appeler Lomé. D’abord son oncle, puis Kékéli.

Dans ces conditions, il n’est pas facile de s’expliquer. Il est en train de perdre la face devant toute sa famille. Et surtout devant sa fiancée. Il est devenu un mendiant, lui qui a toujours réussi à se débrouiller. Il avait même un emploi sérieux et il a tout perdu ! Son oncle le lui fait remarquer cent fois avant de lui dire qu’il va tenter de rassembler quelques centaines d’euros mais que ce sera la dernière fois qu’il l’aidera.

Célestin n’est pas sensible à cette évocation de l’époque au cours de laquelle il gagnait bien sa vie. Il ne pense pas avoir fait une bêtise en partant. Simplement, il ne dispose d’aucun moyen pour faire comprendre à l’oncle qu’il est entré dans l’Aventure et que cela est plus fort que tout. Qu’il préférerait mourir plutôt que de revenir et faire le groom dans un hôtel.

Avec Kékéli les choses sont plus faciles, elle fond immédiatement en pleurs de compassion, elle cherche à soutenir son amoureux, à le consoler, elle l’assure de sa totale approbation, elle lui demande de continuer, de réussir et de la faire enfin venir en France, à Paris ! Elle va lui envoyer toutes ses économies, là encore quelques centaines d’euros.

Le voilà donc assuré de pouvoir continuer dans les meilleures conditions, du moins le pense-t-il. Dieu ne l’a pas abandonné, le Seigneur est avec lui ! 

 

22

Où Koffi joue et perd

 

Lorsque Célestin a reçu l’argent qui lui était envoyé de Lomé, il a pensé d’abord se hâter de le remettre à Adil, le passeur toubou. Mais Koffi lui a conseillé d’attendre. « De toute façon, lui a-t-il dit, nous partirons ensemble, toi et moi, alors je dois d’abord trouver moi aussi les mille euros. »

Cela a paru logique à Célestin, il a donc attendu, il fait une confiance totale à Koffi. Il ignore d’ailleurs les causes de la mort de Lakhdar. Prudent, en tout cas, il garde son argent bien caché, serré en petits rouleaux bien fins disséminés sur son cuir chevelu,  maintenus à la glu et protégés par la boule de son épaisse toison crépue. Ni vu ni connu.

Mais arrivé à ce point et malgré les paroles d’encouragement qu’il adresse à son protégé, Koffi doit bien se rendre compte qu’il ne dispose en fait d’aucun moyen de faire plier Adil. Il se voit rester des mois dans le ghetto. Peut-être des années.

Il y pense, ce jour-là, sous un soleil d’enfer, tout en mélangeant de l’eau, de la terre et une paille rêche dans des moules de bois. Il doit faire son contingent quotidien de briques d’adobe sous peine d’être battu et de se voir retirer une journée de paye…

Ce soir, comme tous les soirs, il sait à quoi s’attendre la nuit venue, sa journée de travail l’ayant rompu chaque jour un peu plus. Il se couchera sous l’abri d’une toile, sur une natte étendue sur le sol, après avoir préparé, bien sûr sans eau courante ni électricité, juste à l’aide d’une casserole et d’une théière collectives, un repas fait de bouillie de mil ou de sorgho. Et il lui aura fallu payer le gaz du réchaud mis à sa disposition par Roger, le chef du ghetto.

Rien de plus. Pas même de quoi payer une fille de temps en temps, pourtant elles ne sont pas chères… Tout ce qu’il ne dépense pas pour simplement survivre doit être gardé pour payer le voyage vers le paradis français. Or il ne lui reste qu’une vingtaine d’euros.

Alors il se dit qu’il doit parler à Adil, lui proposer le même genre d’arrangement que celui qu’il avait contracté avec Lakhdar : « Tu me payes le voyage et je te rends l’argent au triple une fois arrivé. » Bien sûr, il a compris qu’Adil n’est pas du genre à rendre service, mais il lui semble que la proposition est honnête et mérite d’être discutée.

Koffi est un être opiniâtre. Au pire, se dit-il, s’il le faut vraiment, une autre proposition peut être faite, celle qui consiste pour Adil à payer mon voyage de retour à Lomé, et le m’engagerai à travailler là-bas jusqu’au jour où je l’aurai remboursé.

C’est ainsi qu’au soir il se rend au quartier-général du passeur, un café chic du centre ville, éclairé et climatisé, situé dans une rue où attendent les Mercedes et les BMW ainsi que leur chauffeur. 

Deux gardes l’arrêtent avant même qu’il approche de l’entrée et lui ordonnent de foutre le camp mais il s’entête et c’est sous les coups qu’il doit crier le nom d’Adil. Cela indigne le Toubou, qui entend boire en paix et envoie son secrétaire régler l’affaire avec l’aide du chauffeur.

Ce que gagne alors Koffi, c’est une raclée sévère, ceci sous des regards indifférents : on tabasse un de ces miséreux qui empoisonnent la ville, ces chiens sont juste bons pour cela.

Le lendemain, Koffi sera trop brisé pour aller au travail et lorsqu’il réapparaîtra, son patron le renverra, d’ailleurs sans le payer : il n’avait qu’à respecter ses engagements.

Quelques semaines passent et un soir, lorsque Adil sort du café, une brique d’adobe lui tombe sur la tête, lancée par un squelette en haillons juché sur le toit. Le chauffeur du Toubou, prêt à ouvrir la portière de la BMW, n’a que le temps de sortir son pistolet et d’abattre le meurtrier, qui tombe auprès du corps de sa victime. Clap de fin pour Koffi.

Le lendemain, les serviteurs d’Adil arrivent au ghetto togolais et en dispersent les résidents à coup de trique, puis il détruisent tout ce qu’ils y trouvent. La jeunesse et la célérité de Célestin lui permettent tout juste de se sauver sans trop de casse.

 

23

Où l’on court pour sa vie

  

Plusieurs semaines ont passé. Célestin a réussi à échapper aux sbires de la famille d’Adil et à se perdre dans les quartiers populaires d’Agadez. Il s’y est fait rapidement connaître comme un de ces gamins loqueteux auxquels on peut confier toutes sortes de petites besognes en échange d’une assiettée de bouillie ou d’une feuille de qat. On les trouve sans peine, recroquevillés au recoin d’un mur, toujours prêts à rendre service à la demande… ou à chaparder à un étal, d’un geste vif, et à fuir en riant le bâton d’un commerçant indigné.

Certes, il n’a plus l’âge de cela, mais nécessité fait loi, comme on dit chez les nécessiteux, et il y trouve un avantage. Plus âgé que la plupart de ses petits collègues, il est vite devenu leur référence, ce qui lui permet d’organiser parfois de petites razzias nocturnes menées à plusieurs sur des boutiques mal protégées, les uns veillant aux abords et les autres faisant sauter un cadenas et empilant la marchandise dans des besaces improvisées.

Après partage, il vend le produit de ces rapines sur le marché d’un autre quartier, sous le regard soupçonneux de matrones assises devant leur étal, au risque que l’une d’entre elles appelle un vigile et le désigne du doigt. Il vise ainsi à se constituer un petit pécule qui lui permettrait de vivre au cours de son voyage vers la côte libyenne.

C’est qu’il ne possède plus que les quelques centaines d’euros que les siens lui ont envoyés et qu’il tient cachés sur lui. Or cet argent est intouchable à ses yeux puisqu’il est le prix d’une place dans le camion qui l’emportera là-bas. Quant à ses papiers, ils sont restés entre les mains des parents d’Adil, lui ne détient plus qu’un faux passeport malien au nom d’Amadou Soumaré. Mais tant qu’il pourra payer, qui s’en souciera ?

Ce matin-là, sur le marché d’un quartier périphérique, Célestin-Amadou est assis sur une natte devant son achalandage, composé d’un ensemble de serrures neuves de facture locale disposé sur une toile graisseuse. C’est le fruit du cambriolage de la nuit, il ne s’agit pas de donner le temps à la victime de porter plainte ou de se mettre elle-même en quête de son voleur !

Comme il l’avait déjà fait ces derniers temps, il s’est installé benoîtement entre deux marchandes qui veulent bien le reconnaître maintenant comme un petit collègue, du moins le croit-il. C’est une erreur. Elles ont bien compris par quel moyen il se procure les objets chaque fois différents qu’il propose à la vente. Un jour, après avoir remballé leurs marchandises, elles se sont réunies dans la cour de l’une d’elles et ont conféré à ce sujet, assises bien à l’ombre, en buvant leur thé à la menthe. Et elles ont décidé de prévenir qui de droit…

Voilà pourquoi, cette fois, deux gardes approchent sans bruit du garçon, par derrière, et arrivés assez près, sautent sur lui, le maintiennent et lui lient les poignets.  Après avoir félicité les deux honorables citoyennes, les gardes emmènent leur captif au poste de police où, à peine arrivés, ils le bastonnent sans retenue. Ça fait toujours du bien de châtier les malhonnêtes !

Après cela, Célestin, débarrassé de ses liens, est jeté dans l’unique cellule où il rejoint quelques miséreux comme lui, dont certains sont là juste pour dessaouler. Il va y rester trois jours, dans les pires conditions.

Le soir du troisième jour, on le tire de là et on lui rend son passeport pour l’emmener chez le juge. Il sort du cachot en haillons, sale, encore amaigri, et complètement ébloui par son retour sous le soleil, aussi ne pense-t-on pas nécessaire de le lier à nouveau. C’est là aussi une erreur. À peine parvenu à l’ombre d’un haut mur devant lequel se tient le fourgon de la police, il se met à courir, à courir comme jamais il ne l’a fait.

Il court pour sa vie, et ses poursuivants comprennent vite qu’il n’ont pas assez ni à perdre ni à gagner à le courser, si bien que, bons musulmans, ils l’abandonnent au sort qu’Allah lui a réservé.

Affamé, assoiffé, épuisé, Célestin va courir ainsi pendant des heures. 

 

24

Où l’on se réveille ailleurs

  

Il se demande ce qu’il fait là. Il ne sait plus. Il se souvient d’avoir couru, beaucoup couru, mais c’est tout. Il courait sur une piste, il n’était plus dans la ville, ni même dans ses abords, il courait et le soleil était au plus haut. Peut-être se souvient-il d’être tombé dans la poussière mais il n’en est pas certain. Et puis plus rien.

Maintenant il se trouve dans une maison. Il est couché sur un tapis de peaux de bique. La maison est fraîche, il y fait sombre. Il se redresse sur les coudes mais d’abord tout lui semble tourner autour de lui. Il a mal à la tête alors il attend un peu. Ensuite il voit mieux. Il regarde autour de lui. Un petit tas d’herbes humides tombe de son front mais il n’y prend pas garde.

Il est dans une de ces maisons d’une pièce aux murs bas et au toit de branches couvertes de boue séchée. Les murs nus sont faits d’adobe. Une seule pièce éclairée par une ouverture sans porte, juste un vieux rideau de toile pour la masquer. La pièce est vide mais il entend des voix, celles de deux personnes, à l’extérieur, juste à côté de l’entrée. On dirait des vieux, un homme et une femme. Ils se parlent paisiblement, dans une langue mal connue de lui.

Il y a un petit bol sur le sol près de lui, sans doute un quart de l’armée, avec de l’eau. Il boit et s’allonge à nouveau et se rendort un peu. Puis il se réveille et sent que cela va mieux. Mais il a faim. Il a seize ans et son corps veut vivre, il réclame. Alors il referme les yeux.

Quand il les ouvre à nouveau et tourne un peu la tête, une vieille femme est accroupie à côté de lui et le regarde. Son visage ne reflète aucune expression, juste elle le regarde. Puis elle lui tend le bol plein d’eau et il se redresse et le prend. Il dit Choukrane, merci en arabe, et elle hoche un peu la tête, alors il boit. Ensuite il s’assoit pour de bon et voit que la vieille s’est éloignée. Mais elle revient avec une petite calebasse, cette fois pleine de lait de chèvre.

C’est ainsi qu’il fait connaissance avec Oumou. Plus tard elle lui apporte un peu de bouillie de mil et un petit morceau de viande. Il ne sait de quelle sorte de viande il s’agit mais il mange tout. Alors Oumou sourit et il voit qu’elle n’a qu’une dent du bas, mais que celle-ci est en or. Toutes les économies du couple sont dans sa bouche.

Ensuite il va sortir de la maison, à l’abri du soleil car une toile est tendue au-dessus de l’entrée. Mais là, il n’est plus très haut, le soleil, et Célestin se rend compte enfin que c’est le soir.

Il voit alors Assalek, un vieux tout sec, assis contre le mur sur une peau de bique. Ses yeux pâles aux paupières plissées le fixent par la fente laissée par le chèche. Ils échangent la salutation rituelle, en arabe, et le vieux fait signe à Célestin de s’asseoir près de lui. Puis ils se taisent. On n’entend plus que les mouvements lents d’Oumou, dans la maison, et le bruit que fait le troupeau dans son enclos de branchages. Une douzaine de chèvres et un âne.

La maison se trouve dans un petit vallon maigrement parsemé d’une herbe sèche et dure. Seul, un petit acacia réussit à y survivre. Pas de point d’eau à portée de regard mais un unique sentier pourrait bien mener à un puits passée la colline. 

Assalek se lève en soupirant, il entre dans la maison et en ressort un petit tapis à la main. Il est suivi par Oumou, qui en tient deux. Elle en tend un à Célestin. C’est l’heure de la prière… Célestin ne sait que faire, comment leur faire comprendre, et admettre, qu’il est un infidèle.

Mais sa gêne et son hésitation suffisent à renseigner Oumou. Elle sait bien que de nombreux chrétiens des pays du Sud traversent le pays pour aller rejoindre leurs frères blancs, loin vers le Nord, de l’autre côté de la grande mer. Elle regarde son époux et voit qu’il a compris lui aussi. Alors elle rentre dans la maison et en ressort aussitôt n’ayant plus à la main qu’un seul tapis, puis le couple s’en va lentement prier à l’ombre de la maison, de l’autre côté.

Célestin comprend alors qu’il est toléré, après avoir été accueilli, et qu’il se trouve désormais au bénéfice de la grande loi d’hospitalité des gens du désert. Mais qu’il devra partir sous peu, franchir les deux mille kilomètres qui le séparent de la Méditerranée…

 

25

Où l’on a la baraka !

   

Célestin a quitté les deux vieux à l’aube, il marche sur la piste, vêtu d’un vieux babariga haoussa – une longue tunique droite usagée qui a appartenu à Assalek – et la tête presque totalement recouverte d’un chèche élimé. Il est pieds nus. Agadez est à deux-trois heures de marche, il y parviendra sans encombre, pense-t-il, muni de son passeport tchadien.

Il est reposé, il est resté deux grandes journées à se faire soigner, nourrir et habiller par Oumou. Pendant ce temps, il n’a pas fait grand chose, d’ailleurs on n’attendait rien de lui, il a juste aidé un peu la vieille femme en allant lui chercher de l’eau au puits, comme une fille, ou du mil au grenier sur pilotis situé derrière la maison.

Quand elle a compris qu’il repartait – il était allé se couper un bâton dans un bosquet d’acacia – elle l’a attiré dans la maison et lui a tendu la tunique et le chèche, et quand il est ressorti ainsi vêtu, elle a acquiescé d’un hochement de tête. Le vieux, de son côté, a contemplé un moment cette transformation mais il n’a rien dit.

Il était clair que ni l’une ni l’autre n’attendaient rien en retour pour leur hospitalité, mais au cours de la nuit, Célestin a détaché de son crâne et défait un rouleau de billets et il placé une coupure sur la peau de bique. Il sentait que la leur tendre en les quittant aurait été impoli.

Pendant ces deux jours, il avait réfléchi. Il lui fallait retourner à Agadez et récupérer l’argent qu’il avait placé en sûreté dans une cache ménagée pour y garder le produit de ses vols. Il gardait là, dans un sac en plastique, la bague de Kékéli, un téléphone à la vitre cassée et un rouleau de billets de diverses monnaies pouvant valoir plusieurs centaines d’euros.

Bien sûr il lui faudrait attendre la nuit pour se glisser sans être reconnu dans le quartier où il avait laissé, pensait-il à juste titre, un assez mauvais souvenir. Il lui fallait aussi éviter les rondes de la police, ce n’était pas le moment de retomber entre les mains des gardes !

C’est à cela qu’il pense en marchant, reposé et ragaillardi, sûr de s’en sortir une fois de plus, avec l’appui de Dieu. Il le sait, d’ailleurs, que l’aide qu’il a reçue chez les deux vieux lui vient d’Allah autant que du Père du Seigneur Jésus ! Cela le remplit d’aise : quelle baraka !

Il a compris cela en quittant Oumou et son vieux mari. Juste après qu’elle lui ait tendu un petit sac en tapisserie, il a pris ses mains, puis celles de son mari, dans les siennes et il s’est incliné devant eux, le visage découvert empreint d’un grand sourire de reconnaissance. Alors Assalek a dit en arabe Barak Allah fik ! (Dieu te bénisse !) et le couple est rentré dans la maison.

C’est pourquoi Célestin est maintenant assuré de réussir, d’aller au bout de son Aventure. Rien ne l’arrêtera. Dès qu’il aura récupéré sa bague, son téléphone et son argent, il filera sur la route du Nord, il trouvera un passeur et un camion en partance pour la côte libyenne, puis de là, il traversera la grande mer et mettra les pieds en Europe, au pays de tous les possibles.

Le soleil montant est à mi-hauteur quand il arrive aux abords de la ville. Il longe une ruelle ombreuse où se rencontrent quelques étals et prend le risque de marchander rapidement une paire de tongs.

Il lui reste quelques heures à patienter, ce qu’il fait à l’ombre d’un mur, mi éveillé, mi-assoupi. Au soir, il sort de son sac une galette de mil et quelques figues sèches ainsi qu’une petite bouteille en plastique pleine de l’eau du puits et il se restaure.

La nuit venue, il se faufile sans encombre jusqu’à sa cachette, récupère ses affaires et sort de la ville pour ne plus y revenir. Il marche alors quelques kilomètres, jusqu’à un vieux poste à essence aux pompes rouillées et rejoint là quelques hommes émaciés dont on voit bien ce qu’ils sont : des migrants comme lui.

Il se trouve à l’un de ces points de départ vers le désert dont on lui a souvent parlé. Il soupire de soulagement, pour lui c’est un peu comme s’il venait enfin d’arriver à la maison.

Alors il sort sa bague et son téléphone et il appelle Kékéli. Il sait qu’elle doit dormir, à cette heure de la nuit, mais il ne peut pas attendre, il a besoin de lui dire à quel point il va bien, il veut lui communiquer son enthousiasme, le partager avec elle. Elle répond en pleurant et en riant, elle est heureuse, elle qui désespérait, elle lui transmet toute la foi qu’elle a en lui.

 

26

Où c’est la piste et encore la piste

    

Le camion est un vieux GLR Berliet, le fameux "Cinq-cylindres" fabriqué en Algérie française à la fin des années Cinquante… Il est équipé d’une benne carrée devenue inamovible au cours des temps. Son itinéraire court sur deux milles kilomètres de routes ensablées ou de pistes au travers du désert, et son but consiste à déverser sa cargaison humaine au cap de Misrata, sur la côte libyenne. Du moins, c’est ce qui est prévu.

La benne est occupée par plusieurs dizaines de migrants africains coiffés de chèche à cause du soleil et du vent de sable. Ils sont serrés les uns contre les autres et se tiennent donc debout la plupart du temps.

On a soudé tout au long du bord métallique de la benne un tube de fer auquel sont accrochés, à l’aide de sangles ou de cordes, les bagages des voyageurs. C’est ainsi que le camion semble transporter une sorte d’énorme boursouflure brinquebalante faite d’objets hétéroclites : sacs de toile ; "gongons" de toute nature : sacs, bidons, jerrycans, coffres ou fûts en plastique, paniers fermés en vannerie traditionnelle ; enfin objets variés, tels que vieilles bicyclettes ou petits fourneaux de campagne.

Après une discussion serrée avec le passeur, Célestin a versé cinq cents euros pour obtenir une place dans le camion. Il aurait payé plus cher s’il avait eu un bagage à accrocher à la barre mais il ne portait que sa bouteille d’eau et, pendu au cou par un cordon et caché sous son tee-shirt, le mince sachet de tapisserie mauresque qui contient sa bague, son téléphone et quelques billets de reste.  

À la station service, il a pu acheter, au prix de quelques euros et de sa tenue haoussa, un jean et un tee-shirt passablement usagés. Avec son chèche et ses tongs, cet ensemble constitue une tenue plus adaptée au voyage qu’il entreprend.

Il se tient désormais debout au milieu de la benne, secoué et pressé interminablement par plusieurs de ses nouveaux compagnons. C’est le poste le plus pénible, puisque dépourvu de point d’appui stable, mais il est le dernier arrivé et sans doute le plus jeune… C’est pourquoi, à l’étape du soir, il s’écroule sur le sol dès après avoir sauté de la benne, incapable pendant quelques instants de se mettre à marcher. Puis il va se traîner jusqu’à l’endroit où quelques feux commencent à brûler ici ou là. Mais il mange peu, c’est comme si cette épreuve lui avait ôté la faim. Son vrai désir est de se coucher dans un lit de sable et de s’endormir aussitôt.

Le froid nocturne le réveillera vers trois-quatre heures et le poussera à s’approcher des braises d’un feu, accroupi en silence près de l’un ou l’autre de ses congénères. Là, brisé, abruti, il ne pense à rien, il est juste dans l’évidence de ce qui se passe, désormais privé de tout autre désir que celui d’arriver enfin quelque part.

La camion va d’abord suivre les pistes qui traversent plus de la moitié du Niger, sans doute selon l’itinéraire choisi le plus fréquemment par les passeurs. Fachi, Bilma, Dirkou, Séguédine, Madama. Tous lieux connus pour être des pièges à migrants puisque ceux-ci y sont rançonnés pour la moindre goutte d’eau ou le moindre bout de galette. C’est au point que ceux-ci sont parfois obligés de rester un temps sur place pour gagner leur pitance à la sueur de leur front…

Puis c’est la Libye, la traversée du Fezzan puis de nouveaux les pièges à migrants que sont, en plus sévère encore, Sebha ou Brak el-Shati. Là, le risque peut consister à se faire enlever et vendre, quasiment comme esclave, pour être mis au service des installations pétrolières ou des ports du nord-est libyen.

Célestin ignore cela, comme la plupart de ses compagnons de voyage. On ne les a bien entendu pas mis au parfum ! Tout ce qu’ils savent, c’est qu’ils en ont pour deux semaines de piste à avaler, ceci dans les conditions plus que pénibles qu’ils ont acceptées. Cela leur suffit comme dureté de vie à supporter. Et pour eux, qu’est-ce que deux semaines en comparaison du sort merveilleux qu’ils espèrent partager au bout du voyage !

 

27

Où il est question d’enlisements

      

Les migrants ne sont pas les seuls occupants du camion, bien sûr, ceux-ci sont accompagnés par une petite équipe de passeurs qui sont là au nom d’un boss. Ce dernier a loué tout à fait légalement plusieurs véhicules de même nature à un négociant d’Agadez, un homme bien sous tous rapports. Il a embauché plusieurs équipes de professionnels chargées de l’acheminement de la marchandise humaine. Tout cela est à la fois légal et illégal, ni vu ni connu je t’embrouille. On est en Afrique…

Célestin, debout dans son camion, assommé par la chaleur, serré et bousculé, en déséquilibre permanent, couvert de poussière et de sable, affamé et assoiffé, a parfaitement conscience de faire partie d’une masse humaine mouvante considérée, pas même comme un cheptel, plutôt comme une cargaison de biens meubles à rentabiliser.

Mais ce n’est pas son problème. Il accepte cela, il vise un but. Un point d’arrivée. Lorsque le camion s’enlisera, c’est sans murmurer qu’il descendra pour participer aux manœuvres de dégagement. Il poussera, il courra pour placer ou déplacer les cales, il se laissera insulter, voire frapper sans murmurer afin d’être plus efficace, du moins le pense-t-on dans les hautes sphères qui commandent toute l’affaire au sein du véhicule.

Le chauffeur, un Arabe grisonnant nommé Abd-er-Rahman (Serviteur du Miséricordieux, mais on dit Abder), ne se mêle pas de l’affaire, son rôle est de conduire ce bahut sur des pistes qu’il connaît par cœur, tellement il les a parcourues ainsi dans les deux sens depuis des années. Il est payé pour cela, pour rien d’autre, c’est son métier. Heureux, Inch Allah !, celui qui a un métier qui lui permet de nourrir ses enfants.

Ce qu’il craint le plus, c’est la panne lors de la traversée du Fezzan, dans le sud libyen. Pas d’eau, 40° minimum, parfois 50… Ce n’est pas l’endroit pour se trouver bloqué ! Dans ces conditions, il aura intérêt à choisir la piste la plus fréquentée. Mais pour le moment on est encore au Niger, il va tenter le coup, il va prendre au contraire la piste qui mène le plus directement à Dirkou, quasiment en droite ligne, et qui évite les bourgades de Fachi et de Bilma. Juste quelques centaines de kilomètres sans ville d’étape possible, c’est à peine risqué.

Il faut des bras solides pour conduire un tel engin sur une piste à la fois trouée de partout et pourtant la plupart du temps ensablée. Abder négocie cela, un coup de volant à gauche, un coup à droite, parfois obligé de rattraper de justesse un dérapage, à d’autre moment tombant sur un déplacement de dune et obligé de cahoter dans le sable pour contourner l’obstacle, s’enlisant et devant faire descendre sans ménagement les Noirs pour qu’ils aident.

Pour lui, qu’ils s’agisse des migrants ou des passeurs, les Noirs sont des êtres inférieurs destinés par Allah à servir les Arabes. Il ne va pas plus loin. D’autant que nombre d’entre eux, dans ce camion, sont des infidèles. Cela ne l’empêche pas de les plaindre un peu, sachant ce qui les attend à l’arrivée. S’ils arrivent. Lui, en tout cas, il conduit.

Mais là, il est obligé de stopper : un autre camion est arrêté de travers sur le bord de la piste, comme enlisé, le capot levé. Deux hommes viennent au devant de lui, ils l’attendaient, ils l’ont entendu venir depuis un moment. Massés à l’ombre du camion, une trentaine de migrants sont assis, écroulés sur le sable. La panne.

Ils sont là depuis plusieurs jours, leurs provisions d’eau et de nourriture sont épuisées, depuis la veille ils n’ont pu boire qu’en se partageant l’eau du radiateur. Ils devront attendre encore quelques jours avant d’être dépannés car, chance incroyable, la jeep d’une équipe de l’ONG italienne spécialisée dans le forage de puits à Séguédine passait par là. Leur chauffeur et l’un des passeurs y sont montés pour retourner à Agadez chercher la pièce qui leur manque.

Avec quelques autres, Célestin décroche du camion un fût de plastique chargé d’eau qu’ils laisseront aux naufragés du désert. Ceux-ci pourront ainsi survivre jusqu’au retour du chauffeur. Lui comme ses compagnons savent que cette eau leur manquera et qu’ils auront à se restreindre pendant quelques jours. 

 

28

Où l’on fait l’expérience de la captivité

      

C’est à Sebha, passé le Fezzan, ce pays de la soif, que les choses deviennent tragiques pour Célestin-Amadou et ses compagnons.

Non qu’elles ne l’aient été auparavant, car Job, malheureusement bien nommé, un Guinéen d’une trentaine d’années déjà affaibli par de nombreuses difficultés rencontrées au cours de son voyage, s’est écroulé d’un coup dans le camion. On était en pleine traversée du Fezzan, le soleil était au zénith et il devait faire dans les 50 degrés.

Job fut le premier à mourir ainsi, tué par l’épuisement, la chaleur et la soif. Plus tard, ce fut le tour de Karim, un colosse tchadien déjà tordu par le palu. En entendant les coups donnés sur la cabine par les émigrants, Abder s’était arrêté chaque fois en fulminant, était descendu, avait tiré la pelle de sous le Berliet, cela sans même prendre la peine de s’enquérir des raisons de ces coups – il était habitué, il savait de quoi il s’agissait. Deux trous dans le sable, un corps vite recouvert, un entassement de pierres destiné à indiquer la présence d’un cadavre, et départ immédiat, ce fut tout ce qui resta des deux malheureux.

Après plusieurs jours d’un voyage épuisant au-delà de l’imaginable pour les occupants de la benne, Abder gare son camion sur la place centrale de la ville libyenne de Sebha. Une escouade de Libyens armés semble l’attendre et, à peine le Cinq-cylindres arrêté, ces hommes pointent leurs kalach vers les migrants et leur intiment l’ordre de descendre.

Ceci fait, ils les regroupent, saluent gaiement le chauffeur et les deux passeurs et, sans se soucier des biens accrochés aux flancs du camion – cela s’ajoutera à la récompense des trois convoyeurs – ils conduisent la troupe exténuée et apeurée, par un lacis de venelles étroites, jusqu’à une autre place bordée entre autre d’un grand bâtiment de parpaings gardé par deux hommes eux aussi armés.

Il s’agit d’une prison privée, comme Célestin l’apprendra très vite. On y mène le groupe jusqu’à une grande salle aux murs nus où se trouvent déjà, contre les murs, accroupis au sol, quelques dizaines de Noirs en haillons. Le jour n’y entre que par d’étroites ouvertures grillagées ménagées au ras du plafond. La chaleur y est intense et l’odeur épouvantable.

Comme les autres, Célestin s’écroule contre un mur. Ses jambes avaient d’ailleurs eu peine à le mener jusque là. La langue épaisse et desséchée, il se trouve au bord de l’évanouissement.

Seuls des gémissement, voire des râles, se font entendre pendant les quelques heures qui suivent, puis Célestin, plongé dans une sorte de léthargie, sursaute au bruit que fait la porte en s’ouvrant. Quelques hommes armés entrent et commencent à inspecter en silence chacun des nouveaux arrivés, manifestement dans le but de les trier. Un premier groupe est emmené, puis un second, et ainsi de suite.

Célestin est présent mais il se sent totalement détaché du réel, il voit cela comme s’il s’agissait d’un film. Hébété, il rit, même, car en observant la façon de faire des miliciens il se rappelle la façon dont son père triait ses cochons… Puis son tour arrive, on le fait lever sans ménagement, on le fait sortir en le soutenant, et il se retrouve bientôt, avec quatre autres, dans une cellule assez grande tout aussi vide que la salle précédente.

Il y a là, au moins, de quoi boire et manger. Un seau d’eau et une grande gamelle de bouillie. Chacun se restaure en silence. Il faudra quelques heures à Célestin pour se rendre compte qu’il existe un point commun entre ses camarades et lui : ils ont à peu près le même âge, ce sont les plus jeunes de la cargaison du Berliet. Il y avait donc bien eu un tri.

Au bout de deux ou trois jours de cette existence, les jeunes gens sont appelés les uns après les autres pour être emmenés dans une sorte de salle de bain où ils doivent se déshabiller totalement, se laver au seau d’eau placé là, s’asseoir sur un tabouret métallique et se laisser tondre. Cela sans un mot ou presque et sous la menace d’une arme. C’est ainsi que Célestin voit disparaître ses économies, jusque là bien cachées sous sa boule de cheveux…    

 

29

Où survient l’horreur

       

Les gardes ont laissé ses tongs à Célestin, mais toutes ses autres possessions sont passées entre leurs mains. Depuis son faux passeport jusqu’à la bague de cheveux de Kékéli en passant par ses vêtements. Il ne porte plus qu’une tunique de coton élimée à l’indigo presque blanchi.

Il en va de même de ses compagnons, tous musulmans. Lui seul ne l’est pas, ce que les gardes ont pu constater en le voyant nu. C’est pourquoi il s’est étonné de ne pas avoir subi la torture le premier. Mais il lui a été donné d’abord d’être témoin plutôt que victime.

Avant cela, il a été interrogé, mais sans résultat car ses geôliers ont cru constater qu’il ne comprend que le français, langue qu’ils ignorent. Il s’est bien gardé de répondre à leurs questions, posées en anglais et en arabe. Aussi l’ont-ils laissé pour l’instant, attendant peut-être qu’un de leurs complices, plus polyglotte, se joigne à eux. C’est du moins ce qu’il craint.

Mais pour l’instant, alors que le soir tombe, trois hommes, des Libyens en tenue camouflée, entrent dans la cellule. L’un d’eux se tient à la porte de la pièce et couvre celle-ci de sa kalach. Les deux autres ne portent pas arme, l’un d’entre eux, qui semble le chef, tient simplement une sacoche de toile, l’autre un tuyau métallique long d’un mètre environ et un tabouret en plastique qu’il place au centre de la pièce. Sans perdre de temps, il attrape l’un des jeunes gens et l’assied dessus, ensuite il lui lie les mains derrière le dos.

Il s’agit d’un Nigérian trapu nommé Issa, âgé de dix-sept ans. Terrorisé, il se met à gémir, la tête baissée, et il ne cessera de le faire que lorsqu’il hurlera sous les coups.

Le chef inspecte l’intérieur de sa sacoche et en sort un portable, celui d’Issa. Très calme, il cherche un renseignement dans le portable, le trouve, et explique tranquillement au jeune homme qu’il va appeler sa famille et demander qu’on lui envoie deux mille dollars.

« Tout ce que tu as à faire, lui explique-t-il, c’est de leur dire que c’est bien toi qui es là, attaché sur un tabouret, et que tu vas mourir s’ils ne paient pas. Ils auront dix jours pour le faire. Je leur parlerai ensuite, je leur dirai comment faire parvenir l’argent. » Après quoi, il compose le numéro et le place devant Issa.

Le jeune homme est terrorisé, il s’exécute en gémissant et, incapable d’articuler quoi que ce soit d’autre que son nom, il tombe sur son frère aîné, qui appelle son père. Le chef saisit alors le portable et transmet son message. Comme le père, au lieu de répondre à cette demande, se met à poser toutes les questions qui se pressent en son esprit, le chef fait un signe et son adjoint brandit le tube et l’abat sur l’oreille gauche du jeune homme, qui pousse un hurlement.

Célestin et les autres détenus, terrorisés, se tassent chacun sur lui-même, ils tâchent de se faire tout petits et, voyant le sang couler le long de la joue de leur camarade, se mettent eux aussi à gémir, ce qui rend plus terrible encore ce que le pauvre père entend depuis chez lui.

Néanmoins, il tente de discuter, le marchandage fait partie de sa culture, aussi suppose-t-il qu’il en va de même de son interlocuteur, mais aussitôt, un autre geste du bandit déclenche un autre coup, cette fois-ci dans les parties génitales, et ce n’est plus un hurlement que le garçon émet, mais un cri épouvantable qui ne s’arrête qu’au moment où la victime s’affaisse, évanoui.

Son père a craqué, évidemment, et pendant que la brute détache Issa et le traîne, inanimé, contre le mur, le chef fournit calmement les renseignements nécessaires à l’envoi de la somme exigée. Il n’a plus qu’à attendre les dix jours annoncés pour la recevoir, faute de quoi, précise-t-il, le gamin mourra. Ayant mis fin à la communication, il se tourne vers la forme écroulée et dit : « De toute façon, après ces dix jours, que l’argent soit là ou non, tu mourras. »      

Il inspecte ensuite du regard les autres jeunes, voit la terreur qui les habite et sourit, ses dernières paroles, d’ailleurs exactes, n’avaient d’autre but que d’augmenter leur peur et leur sentiment d’impuissance. Puis il leur tourne le dos et sort, suivi de ses deux acolytes.

 

N.B. : Les coups rapportés ci-dessus m’ont été décrits par un clandestin qui les a subis, a survécu et a réussi à gagner la France. Je n’ai fait que modifier son nom et sa nationalité ainsi que les conditions circonstancielles du récit.

 

30

Où l’on rejoint la côte…

        

Célestin n’a pas été soumis aux mêmes tortures que ses camarades, sans doute parce qu’il est plus facile pour ses geôliers de le revendre que de le nourrir en attendant de disposer d’un interprète. Certes, ils possèdent son portable et connaissent donc les numéros à appeler, mais ils sont pressés et leurs autres victimes suffisent à les occuper.

C’est pourquoi, quelques jours plus tard, toujours vêtu de sa seule tunique et chaussé de ses tongs, il fait partie d’une petite troupe qu’on emmène tôt le matin vers une place ombragée où se tient une sorte de marché. Dans la bonne ville de Sebha, personne ne s’étonne de voir deux miliciens armés tirer au bout d’une corde une petite dizaine de Noirs aux poignets liés. « Encore des clandestins qui se sont fait avoir », doivent penser les passants.

Sur la place, la petite troupe rejoint quelques autres groupes d’hommes accroupis sous un arbre ou assis à l’ombre étroite d’un mur. Disséminés ici ou là, ils sont attachés les uns aux autres et gardés par d’autres miliciens. Un peu comme sur un marché aux bestiaux, tous ces hommes liés sont proposés à la vente.

Tout est terminé en fin de matinée. Des hommes importants flanqués de leur secrétaire et de quelques gorilles sont passés de groupe en groupe et, écourtant le marchandage habituel mais se fiant au cours usuel, ont récupéré les nouvelles têtes de leur cheptel.

Célestin a été vendu avec quelques autres à un négociant de Tripoli spécialisé dans la fourniture de main d’œuvre. Ses principaux clients sont les services de maintenance des installations pétrolifères du port de Zaouïa, à l’ouest de la ville, mais il répond aussi aux demandes d’entreprises locales, voir d’administrations.

Ces employeurs considèrent les personnels qu’il leur envoie comme des intérimaires dont ils n’ont pas à questionner l’identité ni le statut légal : pour eux, c’est l’affaire du négociant, et c’est à lui qu’ils versent les salaires correspondants. Mais bien sûr, tout le monde sait ce qu’il en est, et nombre de ces responsables ont investi eux aussi dans le trafic d’êtres humains.

Pour le moment, le groupe auquel appartient Célestin se retrouve dans un camion qui traverse le désert libyen en direction de la côte. Cette fois, les prisonniers sont assis, mains et pieds déliés, mais une corde les relie les uns aux autres et deux gardes armés sont avec eux. Ce sont eux-mêmes des clandestins, un Gambien et un Tchadien passés au service du négociant. Nul doute qu’ils abattraient le premier qui tenterait quelque chose.

Leur patron est parti devant dans une limousine avec son chauffeur, son secrétaire et deux gardes du corps. En Libye, la sécurité d’un homme d’affaire comme lui n’est jamais assurée. Il a d’autres affaires à régler et l’équipe responsable du camion sait ce qu’elle a à faire.

Effectivement, elle le fait. Les clandestins, une douzaine, sont livrés deux jours plus tard, au soir, au directeur d’une sorte de prison privée située dans les environs de Zaouïa. On les déverse dans une chambrée où se trouvent déjà quelques prisonniers, la plupart originaires du Sud nigérian et que l’on suppose par conséquent habitués au travail des raffineries.

Le sol est carrelé, les fenêtres sont pourvues de grilles auxquelles sont accrochées des serviettes de toilette plus ou moins humides, une pile de matelas en mousse occupe un coin de la pièce. C’est tout. La porte n’est pas fermée, les hommes peuvent circuler dans le couloir et rejoindre ainsi les occupants d’autres chambrées ou se rendre à la salle d’eau ou aux latrines. Mais la large porte qui relie ce couloir à l’extérieur est verrouillée, munie de barreaux, et qui s’en approche peut constater la présence à l’extérieur de deux gardes armés.

Célestin est enfin parvenu à gagner la côte méditerranéenne, mais dans quelles conditions ! Esclave et dépourvu de tout. Il se laisse tomber le long d’un mur, imitant ainsi la plupart de ceux qui l’accompagnent ou qui sont déjà présents. Il enserre ses genoux de ses bras. Son Dieu l’a abandonné, alors il ferme les yeux et tourne son esprit vers son unique lumière, le souvenir du visage de Kékéli.

 

31

Où l’on rêve de s’échapper

        

Quelques semaines ont passé. Pour l’essentiel, les conditions pratiques dans lesquelles vit Célestin n’ont guère changé. Tout au plus lui a-t-on remis un matelas, quelques vêtements et de quoi se laver. Le changement le plus notable est évidemment que maintenant, comme la plupart de ses codétenus, il a été mis au travail dans une raffinerie de Zaouïa.

Tous les matins, deux gardes conduisent les ouvriers à l’usine et les ramènent le soir. Le reste du temps, ils sont apparemment libres d’aller et venir mais en réalité surveillés, car certains d’entre eux sont utilisés comme indics.

N’ayant aucune qualification particulière, Célestin, toujours connu sous le nom d’Amadou, est affecté à la maintenance sous l’autorité d’un collègue plus averti, un clandestin malien nommé Mamadou, de vingt ans son aîné. Dix à douze heures par jour, ils sont chargés de la manutention et du nettoyage au sein d’une section de l’immense usine, ceci sans jour de repos.

Pour ces hommes, il y a une cruauté supplémentaire à se trouver ainsi prisonniers et asservis alors que le but qu’ils poursuivent depuis des mois au prix de tant de souffrances est là, à quelques centaines de mètres. La côte, la mer, les bateaux. Et au-delà, la liberté et, pensent-ils, le bonheur. 

Ils sont comme de fidèles croyants arrivés aux portes du paradis grâce à leurs mérites, mais toujours refoulés pour d’obscures raisons qui tiennent à l’arbitraire de leur dieu. Néanmoins ils persévèrent, ils gardent en leur cœur le désir d’entrer au pays des délices, ils ne faibliront pas, certains d’être appelés, au bout du compte, certains que c’est écrit.

Tel est Célestin. Si ce n’était pas le cas, que lui resterait-il, sinon l’envie de se laisser mourir ? Or il a pu appeler Kékéli, juste quelques mots destinés à la rassurer, et cela n’a fait que renforcer sa détermination. Il n’a pas le droit de la décevoir : maintenant qu’il est arrivé à proximité de la mer, elle le croit prêt à traverser. C’est ce qu’il va s’efforcer de réaliser. 

C’est un contremaître, un Égyptien, qu’il lui a prêté son téléphone. Il a été ému par la jeunesse de ce petit Togolais et s’est intéressé à lui. Cet intérêt s’est renforcé quand, à certains signes évidents, il a compris que ce garçon n’était pas musulman mais probablement chrétien. Lui-même, Boutros, est copte, membre de cette communauté chrétienne malmenée dans son propre pays.

Boutros est dans la cinquantaine. Comme nombre de ses compatriotes il est venu en Libye pour la paye et a laissé au pays femme et enfants, et parmi ceux-ci son plus jeune fils, qui a l’âge de Célestin. Ceci explique sans doute cela…

Bien entendu, cette relation naissante s’est installée entre eux de la façon la plus discrète. Il n’est question ni pour l’un ni pour l’autre de se faire prendre à simplement se parler, sauf pour les impératifs du travail. Mais il y a toujours moyen, et cela s’est fait au moyen de toute sorte de petites ruses. Cela a commencé par quelques sourires, puis par une cigarette, le besoin d’un coup de main, une pause imprévue due à la panne d’un injecteur, et ainsi de suite…

Seul, Mamadou a perçu ce manège mais il n’a rien dit. Il s’est contenté d’une allusion : « Fais attention à toi, petit, il y a des yeux partout. » Lui aussi a des fils et des filles au pays.

La sollicitude de ces deux amis n’empêche pas Célestin de penser sans cesse à s’échapper et à rejoindre la plage d’où, dit-on, se lancent les bateaux gonflables en partance vers l’Europe. Il y pense lors de ses insomnies et se bâtit toute sorte de systèmes tous plus ingénieux les uns que les autres mais tous irréalisables.

Ce n’est pas la fuite qui lui paraît impossible, d’autres avant lui ont réussi à quitter l’usine sans se faire prendre. Mais la question insoluble est celle de l’argent : pour être accepté sur un bateau, il faut payer. Payer une fois de plus. Or s’il est logé, nourri, au besoin soigné, il ne perçoit pas un sou en paiement de son travail. Il est esclave.

 

32

Où l’on réfléchit beaucoup

 

De nombreuses semaines ont à nouveau passé, qui sont devenues des mois. Maintenant, Célestin fait partie des anciens, dans sa prison comme à la raffinerie. Son existence suit une routine bien installée. Ses journées sont toujours les mêmes, à quelques différences près dues aux aléas de la production, au travail, ou à l’arrivée ou au départ de tel ou tel dans la chambrée.

Et là, c’est à chaque fois, pour lui, une rencontre et une nouvelle histoire à écouter. Il a vite compris, en effet, que ce que raconte de son odyssée un nouvel arrivé va peut-être lui apprendre quelque chose d’utile à savoir. Pour se sauver.

Car il n’en a pas abandonné l’idée, bien sûr. Il ne pense qu’à cela. Tout, en lui, est tendu vers ce but unique, s’enfuir. Il a compris qu’il ne pourra gagner de quoi monter sur un bateau que s’il est libre. Que c’est une fois libre qu’il pourra trouver l’argent nécessaire, par quelque moyen qui se trouvera.

C’est pourquoi rien de se qui se passe lors de sa marche matinale vers l’usine, ou nocturne vers la prison, ne lui échappe. C’est pourquoi, aussi, il n’oublie pas un mot des récits de ses codétenus : ce qui a réussi ou raté lors de telle tentative d’évasion, la localisation des postes de police, la façon dont tel emploi rétribué a pu être trouvé et gardé pour un temps, la description des lieux, des routes, des plages, et même certains noms de clandestins aguerris ou de passeurs, tout cela est présent dans à esprit.

Tout cela, aussi, est rigoureusement classé en fonction de diverses catégories de scénarios d’évasion. Celui qui commence par une fuite à toute jambe lors d’un transfert comme celui où l’on doit d’abord neutraliser les gardes. Celui dans lequel on est parvenu à rejoindre les bas-quartiers de Zaouïa comme celui où l’on va rejoindre directement une plage d’embarquement. Celui où l’on trouve un boulot au noir chez l’habitant comme celui où l’on passe un accord avec un passeur en appelant à nouveau Kékéli à l’aide pour le financer. Et ainsi de suite.

Dans tout cela, une chose que Célestin a comprise, c’est qu’aucune considération adventice ne doit venir interférer dans son parcours. Cela veut dire par exemple qu’il n’y a pas d’amitié ni de solidarité qui compte pour lui. Rien de ce qui pourrait arriver à Boutros ou à Mamadou, ou à quiconque, s’il avait réussi à fuir ne doit lui importer. À chacun son sort. C’est ainsi, un clandestin n’a pas d’amis, seulement des partenaires de rencontre.

L’un de ces scénarios, le plus ardu, comprend la nécessité de blesser ou de tuer. Célestin y est prêt. En elle-même, sa vie n’a aucun prix pour ceux qui le tiennent en esclavage, il a eu l’occasion de constater au cours de son parcours à quel point ils sont sans pitié. Il sera comme eux. Qu’ils meurent si cela doit lui procurer la liberté. C’est pourquoi il s’est ingénié à se procurer une arme.

Ce qu’il a fait en dérobant une lame de scie à métaux cassée, au bout effilé et coupant. Il la garde cachée entre la toile et la mousse de son matelas.

Pour toutes ces choses, il a le temps de réfléchir au long de journées consacrées à nettoyer, balayer, huiler, trimballer ceci ou cela. De nombreuses pensées lui occupent l’esprit sans que ses gardiens ne puissent y contrevenir. L’une d’elles ne lui plaît guère, celle qui le concerne lui-même. Il se voit peu à peu devenir semblable aux criminels qui le tiennent esclave. Il n’a plus rien du jeune garçon idéaliste qui s’est engagé dans cette aventure. Il s’en rend compte.

Au départ, s’il avait décidé de partir, c’était plus pour une question de dignité que pour devenir riche. Il lui avait fallu montrer aux Blancs qu’ils n’avaient pas le droit de tout prendre et de tout garder, qu’il avait droit lui aussi aux bonnes choses. Que lui aussi était un être humain. Mais maintenant, il sait qu’on ne peut devenir quelqu’un qu’en se battant, qu’en devenant aussi mauvais, aussi violent que les autres, Blancs ou Noirs.

Et il se dit, avec quelque inquiétude, que Kékéli aurait du mal à le reconnaître.

À suivre  

 

–oOo–

 

Sources :

Serge Daniel – Les Routes clandestines – L’Afrique des immigrés et des passeurs – Hachette, 2008. Mon récit doit l’essentiel à ce livre très documenté qui m’a servi de guide permanent.

Voir aussi :

Atlas des migrations : les routes de l’humanitéHors série Le Monde La Vie – 2008-2009.

Le Monde diplomatique : Histoire(s) d’immigration, titre rassemblant plusieurs articles parus ensuite dans la revue Manière de voir – 2002, 2003, 2004.

Revue Jeune Afrique : plusieurs articles parus en 2016 et 2017.

Abou Bakar Sidibé – Film documentaire Les Sauteurs.

Le Monde, numéros des 24, 25 et 26 août 2017 : trois reportages intitulés Migrants dans l’enfer libyen.

 

 

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