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Causons poésie

 

 

« La poésie vit dans les couches les plus profondes de l’être,

alors que les idéologies et tout ce que nous appelons idées

forment les strates les plus superficielles de la conscience. »

Octavio Paz

in "L’arc et la lyre"

 

 

 

Il s’agit de quelques réflexions notées ici ou là sur ce site

à propos de la poésie.

 

Cette semaine :

  

Poésie – Rythme – Souffle – Esprit

ou le secret des poètes et de la Parole

 

Qu’est-ce qui donne vie à vos paroles ? Le rythme. C’est le secret de la plupart des poètes. De bien des manières, parfois fort subtiles, souvent sans y penser, ils font vivre ainsi les mots.

Rien de plus banal qu’un mot, tout le monde en connaît quelques-uns au moins… Mais dès qu’on en met plusieurs ensemble, c’est déjà une petite chanson qui naît.

Par exemple : Dans l'église les femmes frottent les dalles : tatatom tatom tat-tatom.

Et dès qu’on met à la suite plusieurs de ces ensembles-là, vous n’y pouvez rien, vous avez créé un rythme. Vous avez été obligé de faire naître des silences. Plus ou moins longs, autour de ces groupes de mots eux aussi plus ou moins longs. En réalité vous avez troué le silence avec les groupes de mots mus par votre souffle : Dans l'église / à grande eau / les femmes frottent les dalles.

Tout le monde fait cela (ex : Madame / votre chien / il commence à m’agacer !), mais la plupart des poètes s’en servent pour aller plus loin que la simple communication de messages informatifs, pour communiquer avec vous d’une façon plus concrète, très physique.

Ils vous transmettent ainsi la sensation qui s’allie aux mots qu’ils ont choisis, groupés, animés. Et cette sensation est un mouvement qui s’installe dans votre propre souffle, vos propres rythmes. Il n’y a plus seulement la valeur des signes linguistiques prévus pour donner du sens, il y a avec eux, de plus, la sensation, l’énergie, la force d’une émotion. Vous êtes branché sur une source de signifiances. Elles peuvent être multiples, et la parole devient alors un milieu mouvant dans lequel vous évoluez :

 

Dans l'église à grande eau les femmes frottent les dalles. Tout à l'heure

Elles rentreront balayer devant leur porte et rempliront d'huile

La lampe du septième jour.

Nous sommes nés pour porter le temps, non pour nous y soustraire,

Ainsi qu'un journalier qui ne quitte la vigne qu'à la tombée du soir.

Mais au seuil de la dernière nuit de notre semaine, il est doux d'écouter

Dimanche en marche sous l'horizon.*

 

Le rythme, donc. C’est-à-dire les corps, qui respirent, qui pulsent, qui bougent. C’est-à-dire à la fois l’énergie physique, l’émotion et l’intelligence quand elles vont ensemble. Ce qui est rare dans la vie courante. C’est-à-dire aussi une mobilité, un mouvement qui change en permanence, pareil aux courants d’eau des fleuves : tantôt rapides, tantôt plus lents ; tantôt unis, tantôt remuants.    

Alors si vous voulez vous amuser, vous allez même ajouter une cadence, une régularité, une mesure, sur le mouvant de ce rythme de vos paroles. Votre souffle va devenir très obéissant, contrôlé qu’il est par une nécessité : laisser vivre les silences plus ou moins longs qui portent vos paroles, tout en suivant pourtant la régularité d’une cadence. Mais ce n’est pas une nécessité pour faire un poème.  

Une chose qui aide, c’est l’apparition régulière, dans vos paroles, de sons qui se ressemblent (c’est un bon truc, appelé assonance, allitération ou rime). Mais ce n’est pas non plus une nécessité pour faire un poème. Le rythme y suffit.

Quand on parle de rythme de la parole, on parle d’abord du souffle. Et le souffle d’une œuvre, c’est son esprit. Il y a derrière cela une façon, aussi, de vivre en spiritualité sans s’engluer dans l’intellectualisme ou l’émotivité. Dans les Écritures bibliques, souffle et esprit sont un seul mot. Un souffle saint, animant cet être unique, le Christ, s’y appelle alors Saint Esprit. C’est lui qui habite la parole humaine pour la changer en Parole. Voit-on alors comme notre corps est partie prenante, par ses rythmes, de l’évangile que nous annonçons ? C’est alors que celui-ci est poème. 

 

* Ce fragment d’un poème intitulé Bach en automne est du regretté Jean-Paul de Dadelsen, alsacien et luthérien, extrait de son Jonas (Paris, Poésie/Gallimard, 2005).